DE MOSCOU
Mouvement offensif snr Roudnia, — Du côté 1 d« Smolensk les opérations prirent momenta- Démenl un caractère plus sérieux : a^aut établi son quartier-général à Witebsk, Napoléon eut Timprudence de disséminer son année, pour lui offrir, apparemment, plus de facilité d'existence. Les troupes étaient réparties de la manière suivante :
1® Les gardes et une division du 1^ corps éUient à Witebsk;
^ Deux autres divisions du l*' corps étaient iPolowiki;
3° Le vice-roi était à Sourage ;
4* Le maréchal Ney, avec le 3« corps, était à Liosna ;
5* Le général Junot , avec le 8® corps , était àOrcha;
6^ Davoust, avec le reste de son corps, était snr le Dnepre, du côté de Bérézynia;
7<> Leroi de Naples, avec les l*%2*et 3« corps de cavalerie, était à Roudnia.
Cette répartition des troupes françaises était sans doute une grande faute, et méritait une punition. Napoléon n'ignorait pas que la jonclion des deux armées russes venait de s'opérer, et qu'elles possédaient des forces respectables : la dissémination de ses corps pouvait donc facilement le rejeter sur la défensive, et ce dé^ avantage n'était pas encore le seul. Était-il attaqué à Fimproviste, il mettait les corps avancés à la merci d'une défaite non douteuse ; se proposait-il de prononcer son mouvement offensif vers Smolensk, il retardait de plusieurs jours l'exécution du projet , à cause de la gran-
deur du mouvement de conversion du flanc gauche, qui était i Sourage.
Les Russes avaient conçu l'idée de profiter de la dissémination des ennemis, de tomber à l'improviste sur Roudnia , de battre et de disséminer du moins une partie des troupes du centre qui s'y trouvait. Les deux armées russes avaient commencé leurs mouvements offensifs et avaient déjà dépassé sur leur droite Prikaz- Wydra, sur leur gauche Nadva, lorsque le général Barclay de Tolly, appréhendant d'être tourné par son flanc droit, renonça au mouvement offensif projeté , et se prolongea par sa droite pour gagner la communication qui mène par Poreczié à Smolensk.
Ce mouvement offensif, qui promettait de si brillants résultais, mérite d'attirer notre attention et d'être développé avec méditation.
Considérations. — Toute chose ayant ses bornes, ce mouvement, tout bien combiné qu'il était dans son principe , avait ses limites aussi. Supposant que la marche des années russes sur Roudnia restât un secret pour les ennemis, ce qui pouvait certainement arriver, on tombait sur les trois corps de cavalerie des généraux Nansouty, Montbrun et Grouchy. Ils auraient été en butte à de grandes pertes» et les au- ' raient faites effectivement. Pendant qu'on se serait occupé à terrasser ces trois corps , Napoléon , instruit de cette attaque imprévue, se serait mis en mesure de rassembler ses troupes.
Je n'ai pas l'orgueil de prétendre avoir deviné les idées de Napoléon, mais toutes les probabilités me font supposer que le point de
GONSlDÉRATKmS SUR LES OE^AATIONS
coDcentralion aurait été désigné, non derrière rOula , comme un des auteurs de cette campagne a voulu le prétendre (i) , mais à Babinoviczy, en voici les raisons :
Les corps avancés étaient à Roudnia, les réservesà Wilebsk, le flanc gauche à Sourage, Tailc droite sur le Dnepre, le coq>s intermédiaire entre les corps avancés, et les réserves à Liosna.
Le principal, dans celte circonstance, étaitde ne pas perdre de terrain , pour n'abandonner aucun avantage aux adversaires, en se laissant rejeter sur la défensive. Rassembler les troupes dans le point de Liosna , c'était abandonner pendant toute une journée les trois corps de cavalerie, que le premier engagement aurait déjà passablement abfihé, ainsi que le corps du maréchal Ney, à la merci de toute l'armée russe, qui n'aurait pas manqué de les anéantir. Il aurait été impossible à Napoléon de faire franchir à ses réserves, cantonnées à Witebsk, l'espace de 52 kilomètres qui sépare cette dernière ville de Liosna, en moins d'une journée et demie. Les troupes des deux flancs se trouvaient à peu près dans le même espace, tandis que Roudnia n*est qu'à 24 kilomètres de Liosna. Par conséquent les Russes auraient pu attaquer les quatre corps français, qui se seraient concentrés à Liosna, vingt-quatre heures avant qu'ils niaient pu recevoir aucun secours. Ce calcul prouve évidemment que le rassemblement à Liosna était préjudiciable. Le point de Witebsk n'offrait pas moins de dangers pour les troupes du centre.
, Babinoviczy, au contraire, était un point latéral qui offrait plus d'un avantage pour la concentration des troupes n
1® Ce point est le plus central par rapport à la position des troupes françaises. Les corps de Junot, de Ney, et pi*esque tout le corps du maréchal Davoust (t) [ce qui aurait fait un noyau de 87,000 hommes (3) ] , auraient pu
(1) Comment peut-on supposer que Napoléon eût entrepris un mouvement aussi peu convenable pour la circonstance; et pourquoi, d*après la position respective des troupes, le point de concentration devait-il être derrière l'Oula? Les corps étant disséminés » Fauteur suppose donc que Napoléon les aurait fait rétrograder isolément des différents points qu'ils occupaient (Orcba, Wilelisk, Sourage, Liosua,etc.). Maisn'est-cc pas vouloir charger sa réputation militaire d^une faule dont il
atteindre ce point dans un jour. En supposant que des (rois corps de cavalerie il n'y eût que la moitié qui fût parvenue à échapper, le nombre des troupes serait mon lé à 94,000 hommes, force assez grande pour s'opposer aux premières attaques des armées russes ;
2® Ce point couvre efficacement la ligne d'opération de l'armée française ;
5® 11 se trouve hors de direction de l'impulsion des forces des Russes, avantage certainement très-grand , de pouvoir rassembler les troupes sur un point où l'ennemi ne peut venir pour s'opposer à la concentration des forces ; et
4^ Il se trouve dans le flanc de la communication de Smolensk à Witebsk, communication où les Russes voulaient justement percer pour séparer les troupes de deux ailes.
Arrivée à Liosna» l'armée russe, voyant les troupes rétrogradantes se diriger sur Babinoviczy, aurait-elle osé se porter ep avant vers Witebsk , sans savoir ce qui se passe sur son aile gauche? Et si, méprisant cette considéra* tion , elle eût poussé vers Witebsk , où elle aurait trouvé peut-être le vice-roi venu de Sourage, mais qui n'aurait pas été assez audacieux pour recevoir le combat, que serait-elle cependant devenue, ayant laissé imprudemment à dos l'armée française , laquelle , pendant ce temps, renforcée par le reste des réserves , serait montée à un total de près de \ 50>000 hommes? Le prince Poniatowski, que Napoléon n'aurait pas manqué de faire avancer de Mohilev, aurait encore renforcé l'armée de 32,000 hommes.
Si, à Liosna, le général Barclay de ToUy faisait un changement de front vers Babinoviczy, il n'y serait cependant arrivé qu'au moment où toute l'armée française se serait concentrée , car de Rondnia , par Liosna à Babinoviczy , il n'y a que 2 kilomètres de moins que de Witebsk au même point. Mais il faut
n*aurait jamais pu être capable ; car n*étaitH% pas livrer justement aui Russes, qui marchaient en masse, toutes
les chances du succès? Si la concentration de ses forces eût été Tunique but de Napoléon, sans avoir égard aux moyens qu*il emploierait pour y parvenir, il pouvait tout aussi bien les rassembler à Witebsk.
(s) Excepté la division qui se trouvait à Witebsk.
(s) Je donne ici Testimation des troupes française d'après celle du marquis de Chambray, tom. r% p. 397.
DE LA GUERRE DE I81i.
auan considérer qn^on mtrche beaucoup plus leolement lorsqu'on a derant soi des ennemis à combaUre, que lorsqu'on marche par des cbemins sûrs, comme Téiaient ceux de Witebsk el d*Orcha à Babînovksy.
Cet incmivénienl n'aurait pas été le seul : si le général Barday de Tolly eût poussé de Liosna vers Babinovicay, Napoléon se serait trouvé, par Lubaviezy, plus près de Smolensk que les Russes.
Que le lecteur cependant n'aille pas en conclure que je nie la beauté et l'utilité du mou- ?emeiit offensif sur Roudnia, mon intention était seulement de disculer les probabilités et les bornes de ce mouvement. Au contraire, il eA fâcheux qu'il ne fut pas exécuté avec décisien ; car les Russes n'avaient que des chances de succès en leur faveur. Les trois corps de cavalerie ft'ançais n'auraient pas manqué de devenir la victime de cette opération , et quoiqu il soit impossible de désigner les pertes auxquelles ils auraient été en butte, il est incontestable qu'elles eussent été très-grandes. En diminuant sensiblement le nombre de cavalerie qne Napoléon possédait encore, ou acquérait ane supériorité tactique , qui n'aurait pas manqué de se décider dans les plaines que l'armée russe se proposait de parcourir jusqu'à Moscou.
IJosna devait donc être le terme de la poursuite des Russes, par les raisons que je crois avoir démootrées assez clairement, et qui consistent dans la possibilité que Napoléon avait de rassembler son armée dans la position latérale de Babinoviczy.
Pour ce qui regarde le mouvement de flanc par la droite que fit l'armée russe, il a été désavanlageux et contre toutes les probabilités mîlitaîres qui auraient pu le décider. Désavantageux, parce qu'il fit manquer un coup éclatant; contraire à toutes les probabilités, car jamais Napoléon n'aurait entrepris une opératien aussi isolée , que celle de diriger le corps da vice-roi d'Italie par Poreczié sur Smoleusk. Un mouvement offensif vers Poreczié ne pouvait donc être qu'une vaine démonstration, ou
(i) Il est étfiuiaiit qu'mi inilîlairt aussi estimable que le général Gourgaud » paisse désapprouver lu position delà division néTérovskol k Krasnol. Dans son Examen eritiipie de l^ouvrage du comte de Ségur (pag. 149), il dit: c Plous rencontrâmes, à Krasnol, la division russe • de Ilévérofskol, que, l'on ne sait trop pourquoi, les
un poste avancé pour assurer la position du À* corps à Sourage.
Napoléon devait encore moins porter toute son armée sur cette communication , car elle était la plus longue, et que, pour le faire, il aurait été obligé de concentrer toute la masse sur sa gaucbe vers Janoviczy, concentration qui ne se serait faite qu'avec une perle de temps, tandis qu'il pouvait le faire beaucoup plus promptement par un mouvement concentrique sur la communication centrale de Witebsk par Liosna. Ayant l'équilibre des forces physiques en sa faveur, dans le cas d'un mouvement offensif de Napoléon sur Smolensk, la communication sur Roudnia devenait d'autant plus avantageuse, qu'elle était aussi la plus courte.
Le général Barclay de Tolly pouvait tout aussi bien envoyer une division à Poreczié, qu'il en avait envoyé une à Krasnoï (i), et ayant ainsi assuré ses deux flancs par deux postes avancés qui auraient pu toujours prévenir une surprise , il devait tomber à corps perdu sur les trois corps avancés des ennemis, et les poursuivre l'épée dans les reins; mais ne les poursuivre que jusqu'à Liosna.
Mouvement offensif de l'armée française sur Smolensk, — Une compagnie de voltigeurs, ainsi que la division Sébastiani, surprise' à Inkovo, par Tavant-garde du général Platov, trabirent les projets des Russ^. Napoléon repassant aussitdi de son inaction i une offensive décidée, dirigea toute son armée vers le Dnepre , dans Pintention de le lui faire franchir à Rasasna et Khomino. En s*avançant par la rive gauche vers Smolensk , il voulait surprendre cette ville à dos de l'armée russe. Cette opération , qui aurait pu être bien funeste pour les Russes , si le mouvement des Français avait pu coïncider avec celui des Russes vers Roudnia, dans l'état oh étaient les choses, n'eut plus les résultats désirés, et prévint même beaucoup de dangers auxquels l'armée russe aurait pu être en butte.
Considérations sur les opérations devant Smo-
» Russes avaient ainsi placée. » La réponse est toute simple, et juslifiera complètement la disposition : c'était un poste d'avertissement. Cette division y fut placée pourtyobserver la roule d'Orcba, d*où Tennemi pouvait déboucher vers Smolensk et inquiéter notre gaucbe.
GONSIDËRATIONS SUR LÉS OPÉRATIONS
lemk. — La ligne d'opération des Russes allait de Smolensk par Wiasma à Moscou. En attaquant ses ennemis sur la rive gauche. Napoléon ne leur abandonnait-il pas volontairement cette ligne de retraite, laquelle, depuis Smolensk jusqu'à Soloviévo , longe la rive droite du fleuve? Puisqu'une bataille décisive et à outrance était le but de toutes ses opérations, n'y serait-il pas mieux parvenu en forçant les Russes à l'accepter sur la rive droite? Le maréchal Davo|ist, qui formait l'échelon le plus avancé de la droite, renforcé par le corps du général Junot, qu'on aurait fait avancer d'Orcha , aurait servi de pivot au changement de front. Napoléon aurait été alors le maître de diriger de grands efforts par sa gauche, et de menacer l'interception de la seule ligne de retraite que l'armée russe ait pu conserver pour se replier sur Moscou. Celte attaque générale, dirigée par la rive droite , aurait aussi ravi aux Russes un avantage tactique dont ils ont profité les 5 — li août; elle leur aurait ôté la possibilité de livrer bataille sous la protection de la ville, et de couvrir leur retraite par la défense des faubourgs.
Deux alternatives se présentent à nos réflexions :
l^ Les Russes recevaient-ils la bataille dans une position parallèle à la route de Pétersbourg, en appuyant leur gauche à la ville et au Dnepre ; vaincus, ils étaient obligés de se replier sur Loubino, et la ville de Smolensk tombait intacte au pouvoir des Français ;
â® S'opiniâtraient-ils à se défendre sous la protection de la ville en se couvrant par les faubourgs, alors, en portant le flanc gauche de l'armée française parallèlement à la grande communication de Smolensk à Dorogobouge, Napoléon forçait les Russes , en cas de retraite, de filer par leur droite, retraite qu'il aurait toujours pu inquiéter, ou de repasser sur la rive gauche en traversant la ville.
Les avantages tactiques du terrain sur la rive droite, étaient à peu près égaux à ceux de la rive gauche. L'armée française aurait pu appuyer sa droite au Dnepre, entre Sitniki et Doubrovka, en prolongeant sa gauche par Tchokina et Soloniki, vers Hoponowtchina.
Napoléon pouvait rassembler sur la rive droite une force de 146,148 hommes, tandis que le prince Poniatowski, qui venait de Mohilevpar
Romanovo, en poussant par Krasnoî, aurait observé la rive gauche avec les ââ,000 hommes qu'il avait sous ses ordres, et aurait été échelonné par le 4® corps de cavalerie, qui, ayant quitté Rogatchev, s'avançait vers Smolensk.
Observera-t-on que dans le cas où l'armée misse aurait été, à la suite d'un échec et de l'interception de sa ligne de retraite, forcée de passer sur la rive gauche, elle aurait toujours conservé par Jelnia ses communications avec les gouvernements de Kalouga et de Toula, je répondrai : qu'au moment où nous étions à Smolensk , si cette retraite vers les provinces méridionales de la Russie, avait pu être plus avantageuse que celle sur Moeoou, les généraux commandants russes n'auraient pas mfinqué de l'entreprendre, d'autant plus qu'au moment de la réunion des deux armées à Smolensk, tandis que Napoléon était encore à Witebsk , rien n'aurait pu s'opposer à l'exécution de ce plan.
Que ces dernières réflexions n'aillent pas, cependant, servir d'accusation positive contre le mouvement de Napoléon, ce n'est qu'une supposition de ce qui aurait pu être plus avantageux dans cette circonstance. Napoléon avait cru que les Russes prendraient sérieusement l'offensive , les ordres donnés au roi de Naples et au maréchal Ney le démontrent clairement* Il supposait donc que l'armée russe étant engagée vers Roudnia , il n'y aurait personne du. côté de Smolensk , et que son mouvement de conversion, quoique d'une étendue un peu trop grande, réussirait complétemenL
Si Napoléon était parvenu à s'emparer de Smolensk, pendant que les armées russes étaient du côté de Roudnia, les résultais n'auraientils pas été les mêmes que s'il avait attaqué par la rive droite? Il se rendait maître de la ville et de la grande communication de Smolensk à Moscou.
Il avait essayé, et avec raison, de couper les Russes de Smolensk, au lieu de les rejeter par un mouvement perpendiculaire dans la ville, et augmenter par là le nombre de ses défenseurs. Quels résultats, et sans la moindre perte : sa victoire n'en aurait-elle pas été plus belle?
Ayant eflectué son passage sur la rive gauche. Napoléon se porta, avec toute son armée, vers Smolensk , où les deux armées russes s'é-
Utoil conoentrées dans Vinteniion de la défendre, mais ils changèrent bientôt de dessein; craignant de perdre leur communication avec Moscou, ils préférèrent abandonner la ville au pouvoir des ennemis. Comme leur retraite, cependant , ne pouvait s'effectuer en sécurité que tant que Smolensk resterait encore en leur pouvoir, cette raison péremptoire donna lieu aux deux combats des 4 — 16, et 5 — 17 août.
BaUdUede Smolensk. — Pendant que le générai ikirclay de Tolly , qui s'était chargé de la défense de la ville , faisait les dispositions nécessaires, la deuxième armée, s'éloignantde Smolensk, alla prendre position derrière la rivière de la Kolodnia.
Le général Barclay de Tolly ne laissa, pour la défense de la ville , sur la rive droite du Dnepre, que le corps du général Doktorov, la division Konovnitzin, 2 régiments de chasseurs et une brigade de dragons. Le tout pouvait monter à peu près à 22,000 hommes (i).
Napoléon, au contraire, s'avança et prit position sous les murs de Smolensk , avec les corps des maréchaux Davoust, Ney et prince Pùniatowsky, de la cavalerie du roi de Naples et de la garde impériale , ce qui faisait un total de 137,463 hommes.
Le 4^ corps était resté sur la route de Krasnoï, tandis que le 8* était en marche vers Smolensk.
La position de l'armée française était demicircnlaire et s'appuyait, par ses deux flancs, au Dnepre.
La bataille de Smolensk , quant à la valeur que les troupes russes y ont déployée , doit être mise au rang d'un des plus beaux faits d'armes de cette campagne. Que le lecteur impartial jette un regard sur le nombre des assaillants et sur celui des défenseurs : 30,000 hommes ont résisté, pendant toute une journée, à l'impulsion de 100,000 (3). Que de probabilités un courage aussi héroïque n'oifraitril pas pour une défense plus opiniâtre.
Les raisons qui ont décidé l'abandon de cette ville sont-elles péremptoires? Ârrètons-nousy un moment.
(i) Ils fîireot renforcés plus tard par la diTision du prin^ Eogèoe de Wurtemberg, et par les 50* et 48* de cbasseors, ce qui fit monter le nombre des défenseurs k 30,000 hommes.
(t) Je fals'ce calcul d'après le nombre des troupesqui ont
Les deux armées belligérantes étaient sépa^ rées par le Dnepre; les Russes avaient leur ligne de retraite en leur pouvoir, et le prince Ba* gration la couvrait avec 40,300 hommes. Il y avait donc, dans et derrière Smolensk, 75,300 hommes.
Tant que la vflle aurait été au pouvoir des Russes , je crois que la crainte d'être coupés de la route de Moscou aurait été vaine, et les tentatives de Napoléon infructueuses^ il est tout simple que cette menace de l'interception de notre ligne de communication avec Moscou, n^aurait pu s'effectuer qu'en jetant une partie des troupes françaises sur la rive droite; soit.
Deux hypothèses s'offrent à notre discus sion :
i^ L'opération du passage pouvait précéder les attaques des 4 — 46, et S — 17 août;
â^ Napoléon pouvait l'entreprendre après avoir tenté l'assaut de la ville, c'est-à-dire, à la suite du combat du 5 — 17.
Faisons maintenant nos calculs, et récapitulons les positions que les différentes parties des deux armées belligérantes occupaient.
Les Français avaient rassemblé sous les murs de Smolensk, la garde impériale, les corps d'infanterie du maréchal Davoust, du maréchal Ney et du prince Ponialowsky, moins la division Dombrovsky; la cavalerie était composée du i^^ corps, de â divisions de cuirassiers du 3® corps (s) , et du 3® corps ( général Grouchy), ce qui faisait un total de 131,560 hommes.
Les Russes avaient sous Smolensk 116,900 hommes, dont 76,000 appartenant à la première armée , et 40,900 à la deuxième.
Leurs positions respectives sur la rive droite du Dnepre restent les mêmes.
A l'instar du passage effectué le 7 — 19 août, Proudichtchevo aurait été, sans doute, le point sur lequel les troupes auraient frsmchile fleuve. Plusieurs raisons péremptoires le font présumer :
io Parce qu'un mouvement de conversion dans le sens tactique, ne doit pas être entrepris une partactive au combat, et qui sont les corps des maréchaui Davoust, Ney et celui du prince Poniatowsky.
(s) La division Sébastian! avait été laissée sur la rive droite du Dnepre, pour observer les mouvements de l'ennemi.
CONSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS
pris à une trop grande distance de la masse des troupes;
2® Parce qu'en franchissant le Dnepre plus haut que Proudichtchevo, Napoléon isolait trop son opération, et, en cas de nécessité , se ravissait les moyens de secourir les troupes employées au passage ; et
3<» Parce qu'en choisissant un point plus haut que Proudichtchevo , il s'éloignait volontairement du vrai but de Topération , qui était la grande route de Smolensk à Dorogobouge.
11 est difficile de désigner au juste le partage des troupes que Napoléon aurait fait pour cette opération épineuse; mais comme le passage à Proudichtchevo ne pouvait s'exécuter que sous les yeux de la deuxième armée, laquelle aurait mis, sans doute, à pro6t toutes les chances favorables pour s'y opposer, je suppose que l'armée française, conduite par un chef aussi illustre, n'aurait négligé aucune des dispositions que la prudence exige.
Tant que les Russes auraient encore été les maîtres de Smolensk, Napoléon aurait été obligé de laisser une masse de troupes suffisante pour les empêcher de culbuter celle qui aurait cerné la ville, car un mouvement rétrograde des Français aurait trop compromis les corps tournants.
Je suppose donc que Napoléon aurait désigné les 3® et 5* corps d'infanterie, et les !*■' et 3* corps de cavalerie, pour effectuer le passage à Proudichtchevo : c'était une masse de 49,463 hommes, dont 39,020 fantassins et 10,443 cavaliers (i). 11 ne pouvait même pas en employer moins, ciff le prince Bagration avait primitivement 40,900 hommes sous ses ordres, et les avantages de sa position étaient tels, qu'il pouvait même combattre avec supériorité un contre deux. Mais comme on aurait pu aussi, sans danger, le renfoncer encore par le !*■' corps de cavalerie, la force de son armée aurait monté à 44,600 hommes, dont 30,000 fantassins, 44,600 cavaliers , et 2i6 pièces de canon.
Après le départ des quatre corps, qui seraient allés cueillir leurs lauriers sur la rive
(i) Car reipédition sur la rive droite da Dnepre présentait plu» de chances favorables pour la cavalerie. Du côté de Smolensk, au contraire, cette arme devait rester en inaction.
(t) Le marquis de Chambray ne nous donne pas l'éva-
droite du Dnepre , Tannée de Napoléon désignée pour cerner la ville sur la rive gauche^ aurait eu 82,007 hommes sous les armes, dont 79,4Si fantassins et 2,686 cavaliers. 11 est tout simple que ces derniers n'auraient été d'aucune utilité , car ce n'est pas avec de la cavalerie qu'on attaque et qu'on prend une ville d'assauL
L'armée du général Barclay de JoUy aurait été composée des 2*, 3«, 4*, 5* et 6« corps d'infanterie, et des 2® et 3* corps de cavalerie, plus 2,300 Cosaques, ce que nous pouvons évaluer à 72,300 hommes.
Résolu de se maintenir sur la rive droite du Dnepre , et de conserver surtout sa communication avec Moscou intacte, le prince Bagration n'aurait pas manquéde faire les reconnaissances nécessaires, et ses patrouilles auraient bientôt découvert rétablissement des ponts sur le Dnepre. En filant par sa gauche, il serait venu s'établir entre Waloutina-Gora et Topovka. Le passage ayant été trahi, je m'en rapporte aux militaires expérimentés, si 44,600 hommes sous les armes, et 200 pièces de canon, ne sont pas plus que suffisants pour empêcher 49,463 de passer de vive force. Que d'exemples ne pourrais-je pas offrir au lecteur pour appuyer ma supposition? A quelles pertes énormes l'ennemi n'aurait-il pas été en butte, avant d'avoir forcé le passage, et supposant même qu'il Feàt forcé, dans quelle position vicieuse et avec combien de désavantages les premières troupes n'auraient-elles pas été obligées de s'engager? Le prince Bagration qui n'aurait pas manqué de cerner une partie du Borysthène, n'auraitil pas écrasé son ennemi avec facilité?
Maintenant reportons nos réflexions sur la seconde hypothèse.
Supposons que Napoléon n'eât tenté le passage qu'après avoir échoué dans la tentative du 5 — 17 août.
Les pertes des Français étant monté à 20,000 hommes (s), il leur serait resté ii 1,570. Le 5 — 17, au soir, ils furent renforcés [Kir le corps du général Junot, ce qui a fait monter leurs forces à 126,570 hommes.
Supposons même qu'à la suite de l'échec reçu
luation des pertes de Tarmée française; mais comme il ne contredit pas l'assertion de Tauteur de ruistoire militaire de la campagne de Russie en 1812, je m*en sais rapporté à cette donnée.
le S^-iT, Napoléon voyant les Russes se disposer à défendre la ville avec opiniâtreté, eût fait aussi avancer le corps du vice-roi qui était resté i Krasnoî. Ge corps n'aurait pu atteindre SinoleDsk que dans la soirée du 6 — 18. Pour neliner aucune chance au hasard» supposons que Napoléon n*eût fait aucune tentative pendant toute cette journée * qui se serait appalemmeot écoulée de part et d'autre en prépantifs et reconnaissances indispensables; la force totale de l'armée française serait donc ^ montée à iSÔyOiS hommes (i).
Les pertes des Russes dans les deux journées sont montées à 6,000 hommes» il leur restait donc 110,900 hommes sous les armes. Supposant que les pertes des deux armées aient été égales d'après le partage que j'en avais fait, 3 serait donc resté 69,500 hommes à la première armée, et 41,600 à la deuxième.
Les pertes du 5 — 17 août ayant affaibli les 3* et 5*' corps, Napoléon aurait sans doute em|doyé pour l'expédition au delà du Dnepre des troupes iralches et en état d'entreprendre uoe opération difficile; il y aurait désigné les 4' et 8* corps, lesquels, soutenus par les débris du S** et les 1^' et S"" corps de cavalerie, auraient formé une masse de 66,626 hommes. Le reste de l'armée, qui faisait 89,389 hommes présents sous les armes, aurait cerné b ville.
Ge nouveau calcul et l'augmentation des troupes françaises employées pour le passage, ne me fera pas changer d'avis sur les chances favorables que le prince Bagration avait en son pouvoir, et je soutiendrai de nouveau que 41,600 hommes, présents sous les armes, sont snlBsants pour battre une armée de 66,626, qui veut franchir un fleuve de vive force, et dont rintention a été découverte. Le prince Bagration pouvait tomber avec des masses concentrées sur des têtes de colonnes , et les écraser Tnne après l'autre.
Revenons maintenant à la défense de la ville même.
Dans la première hypothèse, la ville aurait été défendue par 72,300 hommes, et attaquée par 82,007; dans la seconde, le nombre des
(i) Toutes ces données sont extraites de Touvrage du narqois de Gharabray. En comparant le complet des corps préaentssous Smolensk, avec les listes de Tétat des traopcs au moment de leur paasaije au delà du Niéipen,
défenseurs serait monté à 60,300^ et celui des assaillants à 89,389.
La première armée avait avec elle un train d'artillerie de 468 bouches à feu, dont 156 pièces de position, 216 légères, et 96 à cheval. Les faubourgs de Krasnoî et de Raczenka pouvaient être efficacement défendus par la coopération de batteries de position établies sur la rive droite. D'après le calcul que je viens de donner, on pouvait en placer 36 sur chaque flanc ; leur devoir aurait été de balayer les plaines devant les deux faubourgs. Abstraction faite des troupes désignées pour les défendre, l'artillerie, en prenant les colonnes assaillantes en flanc, aurait exposé les troupes ennemies qui se seraient avancées vers ces deux points, à des pertes tellement grandes, qu'il est facile de supposer que Napoléon aurait dirigé ses atta* ques primitives contre le centre, c'est-à-dire, contre les faubourgs de Mstislav, de Roslav et de Nikolskoï.
Indépendamment de ces 72 pièces , Farmée russe aurait encore eu 396 pièces à sa disposition, pour défendre les approches de la ville sur la rive gauche. La position demi-circulaire des Français embrassait un terrain de près de 10 kilomètres d'étendue, ce qui devait nécessairement leur ravir beaucoup de profondeur.
Les Russes, au contraire, combattant sous la protection des faubourgs et d'une nombreuse artillerie, avaient encore. l'avantage de pouvoir profiter de chaque point faible de l'oidre de bataille des adversaires pour y porter leurs réserves, et d'avoir sur chaque point ou ils les portaient, une supériorité tactique décidée.
En jugeant d'après l'engagement du 5 — 17 août, et les forces avec lesqudles tes Russes ont résisté à celles de leurs adversaires , il y aurait plus que des probabilités en leur faveur. Mais en supposant même que les Français fussent parvenus à s'emparer des fanboufgs, la ville ne nous suffisait-elle pas pour ^couvrir notre retraite? Elle se serait effectuée comme die l'a été le 6 — 18; mais nous aurions laissé sur le champ de bataille au moins quatre Français pour un Russe, prérogative dmit nous aurions senti tous les avantages dans la suite. En
on est étonné de voir que, dansVespace de septsemaineset demie, le déficit de ces corps ait monté à plus de 100,000 hommes.
CONSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS
cédant même la yiUe, comme les Russes Font fait le 6 — 18 août, leurcommunication avecMosr coan*était cependant soumise à aucune entrave, et c'était jusleroent le but de mes réflexionsi Si on avait fait de Smolensk, comme je Tai dit dans les réflexions stratégiques, page 9, une place qui pût du moins soutenir un siège , et qui contint des approvisionnements suffisants, que d^avantages Tarmée russe n'en aurait-elle pas recueillis? Maîtresse des deux rives duBorysthène, elle aurait pu manœuvrer avec facilité sur Tune ou sur Tautre. Les opérations auraient pu se soutenir sur ce fleuve assez longtemps, pourqu*à cause de la sévérité de la saison, l'expédition contre Moscou devint inexécutable. L'armée de Moldavie aurait eu le temps de se rapprocher du théâtre de la guerre; la corrélation une fois établie, les armées russes , en abandonnant Smolensk, y auraient laissé une garnison en état de défendre la place , et en se basant sur Kiev, TschernigovetKoursk (i), auraient pu manœuvrer sur Mohilev. Napoléon se résolvait-il à hiverner en Russie, que d'avantages la position de Mohilev ne rapportaitelle point aux troupes russes? Napoléon n'autdiii pas osé souffrir un ennemi aussi formidable dans son flanc, et cette positition menaçante Taurait forcé d'abandonner tout le pays conquis jusqu'à la Bérésina, de se concentrer sur la rive droite de ce fleuve , et de rendre nuls tous les sacrifices qu'il avait faits. Malheureusement le manque de préparatifs à Smolensk ne nous permettait pas de nous y arrêter assez longtemps pour gagner le temps nécessaire d'entrer en corrélationavecl'armée de Moldavie.
Les. armées russes n'ayant pu être soutenues par aucun point défensif permanent, ont été obligées de prendre et de garder l'altitude désavantageuse de la défensive. Tous les plans qu'on aurait pu former et entreprendre, ne présentaient que des résultats douteux, à cause du manque d'équilibre de forces physiques. La mine de l'ennemi ne pouvait s'opérer qu'en Tattirant dans le fond du pays, et à une distance hors de mesure de toutes seg ressources.
Évaeuaiion de Smolensk» — Smolensk fut
(i) Il 8*enteDd de soi-même qoe toui aurait été prévu d'avance pour faciliter à Tarmée le changement de sa base, et que ce changement aurait été calculé, V sur le maintien du point permanent de Smolendc,et 2* d'après
évacuée , et , dans la soirée du 6—18 août , la première armée commença son mouvement rétrograde en deux colonnes : l'une se porta par Zakalino , Poïklovo et Soutchovo à Proudichtchi ; la deuxième par Krakotkino , Gorbounovo , Joukavo , Jabino , Kochaevo et Loubino à Bredikino. La proximité dans laquelle la route de Moscou se trouve de la rive droite du Dnepre, et la possibilité que les Français possédaient d'inquiéter le mouvement rétrograde de la première année, en établissant de fortes batteries sur la rive gauche , nécessita ce mouvement momentanément excentrique.
Ney , qui passa le premier le Dnepre, poussa en avant par Stabna et Gorbounovo. Il fut suivi par la cavalerie du roi de Naples. Les Français firent de vains efforts pour pénétrer par la route de Moscou et couper nos troupes qui se retiraient par Poloniévo.
Combat de Loubino. — Le 8* corps franchit le Dnepre à Proudilchtchevo pour tourner notre gauche; mais n'ayant pas reçu d'ordres directs de Napoléon , d'engager ses troupes tout de suite après le passage, le général Junot resta spectateur inactif des efforts réitérés de ses compagnons d'armes , dont les mouvements offensifs furent paralysés par la persévérance courageuse de la première armée. Encore une fois, les Russes combattirent un contre deux, et cependant leurs efforts furent couronnés d'un succès complet.
Malgré les remonstrances de plusieurs généraux, qui possédaient toute sa confiance. Napoléon résolut cependant de pousser jusqu'à Moscou , n'ayant égard ni à la longueur du temps dans lequel cette expédition devait l'entraîner, ni à la sévérité du climat de cette époque. Le roi de Naples , assure-t-on , lui promit d'entamer l'armée russe dans sa retraite » et décida par cette promesse la continuation des hostilités. Si même Murât le promit , une promesse pareille ne pouvait être qu'une ostentation de sa part. En poursuivant l'armée russe avec vigueur, il pouvait peut-être entamer l'arrière-garde ; mais pour en faire autant avec le gros de l'armée , il fallait, ou menacer ses
les avantages de la jonction des deux premières armées avec celle de Moldavie, dans le flanc de la ligne d opéra> tions des ennemis.
DE LA GUERRE DE i8li.
derrières, ou au moins toonber sur un des flancs en rassujétissant à une lutte désavantageuse. Hais quels moyens le roi de Naples aurait-il employés pour parvenir à son but? Ce n'est certes pas en se portant sur Douchowschina ou Jdnia, pour les prévenir à Dorogobouge, car ce serait suivre Tare, tandis que les Russes en parcouraient la corde. Était-ce à un homme comme Napoléon auquel on en imposait par an verbiage sans fondement? Avouons plutôt que le mouvement offensif sur Moscou flattait ks idées de Napoléon, et il fut enchanté de pouvoir s'appuyer sur une promesse pareille pour continuer sa marche.
Depuis le 7 — 19 jusqu'au 17 — 29 août , les monvements des Russes n'offrirent qu'une re- (nite continue. Les reconnaissances qu'on fit faire sur les derrières pour trouver une position avantageuse , n'ayant rapporté aucun résultat satisfaisant, on fut obligé d'abandonner successivement Dorogobouge et Wiasma, ainsi <pie tout le terrain derrière cette ville , jusqu'à lùrevo-Zaïmichtche, où le général Barclay de ToDy ayant trouvé une position avantageuse, s'y arrêta dans l'intention de livrer une bataille décisive.
Ce passage de l'armée russe de Smolensk à Wiasma a été le sujet de graves commentaires. On a reproché au général Barclay de Tolly de ne pas avoir changé de ligne d'opéraiions , en se portant vers les provinces méridionales de laRusssie; mais les censeurs n'ont pas calculé toutes les entraves dans lesquelles un changenttDt pareil entraine , et se sont refusés de peser toutes les circonstances du moment, pour s'assurer si un semblable changement était possible ou indispensable. Je crois que pour décider si cette opération , qui eût demandé des préparatifs préliminaires, puisqu'elle reportait la guerre dans des provinces qui, d'après les premières suppositions, ne devait pas être le tliéâtre des grandes opérations, pouvait s'exécuter dans ce temps, il faudrait puiser dans des sources qui nous sont restées inconnues et W lesquelles le général Barclay de Tolly ne iKHis a rien dévoilé. AmUcUwr et altéra pars.
Je ne me permettrai qu'une seule réflexion à ce sujet : en changeant de ligne d'opérations ,
(OMonouvrage étant plutAtseientifiquequ'historique , je crois que les discussions que je me propose d'offrir au
le général Bafclay de Tolly aurait-il osé laisser la grande roule de Moscou tout à fait sans -défense? Je ne le crois pas; car la défense de la capitale étant le but primitif des opérations, il aurait été dangereux d'abandonner cette ville à la merci d'une excursion ennemie. Le général Barclay de Tolly se serait donc mis dans la cruelle nécessité de disséminer ses forces. Mais un morcellement pareil n'aurait-il pas aggravé le désavantage de la stricte défensive à laquelle ses forces l'astreignaient? J'ajouterai encore qu'avant la bataille de Borodino , la reddition de Moscou n'était pas encore une chose inévitable, par conséquent, si ce changement de ligne d'opérations pouvait avoir lieu, il ne devait donc s'opérer qu'après un engagement général, et, ni entre Smolensk et Wiasma, ni entre Wiasma et Gjadlzk, mais de Mojaisk sur Borissov.
Coruidérations sur le changement des lignes d opérations. — Ces changements de ligne d'opérations ont été, depuis cette époque, sujets à des commentaires bien abusifs. Celte opération , la plus épineuse de la stratégie , car en changeant de ligne d'opérations on découvre le but primitif de la défense , fut considérée^ souvent avec une légèreté blâmable , et 1 -ott poussa cet abus de jugement répréhensiblOt jusqu'à ériger le changement des lignes d opé-. rations en règle générale , et de l'ofi'rir comme un remède radical. Tel est le défaut daos lequel est tombé l'auteur de V Histoire militaire de la Campagne de Russie en 1812. Je crois donc devoir le relever, daos l'intérêt de l'art (i), ayant , en faveur du changement des lignes d'opérations, poussé l'abus jusqu'à attenter à l'intégrité des bases et des lignes d'opérations, je crois devoir prévenir tous les maux que son assertion peut causer, si son ouvrage tombe entre les mains de jeunes militaires , lesquels souvent, hors d'état déjuger par eux-méme»
des combinaisons stratégiques , se croient obligés de s'en rapporter aveuglément aux ouvrages militaires dans lesquels ils supposent pouvoir puiser leurs connaissances.
Ce crime de lèse-stratégie est conçu en ces termes (tom. i^^, page âOI ) : c Dans celle cir- > constance (sa retraite sur Wiasma), les gé-
lecteur, ne seront pas déplacées dans une production pareille.
œNSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS
> nëraux rosses perdirent de vue que l'on cou- » yre mieuit un point donné par un mouvement
> latéral , que par une retraite perpendiculaire 9 dirigée directement sur ce point, i En décomposant la phrase, nous verrons qu^elle contient un principe et son application. Comme une application ne modifie pas une règle» lorsqu'elle est, comme celle-ci, présentée sous Taspect d'une règle générale, j'abandonne l'application el ne m'en tiens qu'au principe. Celui-ci porte : c On couvre mieux un point
> donné par un mouvement latéral , que par
> une retraite perpendiculaire dirigée vers ce
> point. > Principe général, que je suis en droit d'appliquer à tous les cas, permission dont je prendrai la liberté de faire usage plus tard.
Je suis d'avis qu'il y a deux moyens de couvrir où de défendre un point donné, c'est-àdire, d'une manière directe et indirecte. Dans le premier cas, l'armée défensive se replie perpendiculairement sur le point désigné, dans le second, elle se place de manière à pouvoir menacer les communications de son adversaire. La différence de définition prouve aussi qu'il doit nécessairement y avoir une différence de principe, et qu'on n'est pas en droit de les appliquer tous les deux à tous les cas indifféremment. Comme il ne s'agit maintenant que du second, j'entame ma dissertation sur celui-ci.
En changeant le mouvement perpendiculaire en mouvement latéral, on change nécessairement de communication, et, par conséquent, de ligne d'opérations. Si nous supposons qu'un simple changement pareil soit toujours suffisant pour forcer l'ennemi à rétrograder, toutes les difficultés s'aplanissent, et le remède devient radical ; on profite du mouvement rétrograde de l'adversaire, et on fait revenir l'armée sur sa ligne d'opérations naturelle. Mais un cas ne fait pas une règle, et si un principe a réussi dans l'un , n'en concluons pas qu'il soit applicable à tous. Si notre changement de communication n'a été fait que pour détourner l'ennemi de sa marche perpendiculaire vers l'objet des opérations, pour ne pas entraver notre auteur dans ses combinaisons , je suppose un adversaire soumis et obéissant, lequel abandon-
(i) Car Tennemi supposé vainqueur se gardera bien de nous laisser opérer un mouvement de flanc par notre droite ou par notre gauche, pour revenir sur l'ancienne
nant même toutes les chances favorables qui pourraient par hasard s'offrir à lui, et qu'il pourrait puiser facilement dans la configuration du terrain ou dans la supériorité de ses forces physiques, pour ne pas laisser son ennemi dans le flanc de sa ligne d'opérations, abandonnant la communication qui le menait droit vers le point principal, ne songera qu'à le poursuivre, et fera un cbangement de iront dans le sens stratégique.
le suppose maintenant qu'établis sur notre nouvelle communication, nous sommes attanqués, battus et forcés par conséquent de continuer notre retraite, en poursuivant la nouvelle voie (i), qui devra être constituée en ligne d'opérations. Mais chaque communication estelle susceptible de constituer une bonne ligne d'opérations, et sommes-nous en droit d*en changer impunément, et par conséquent de base? Ces deux objets sont-ils donc d'une conséquence si vaine, que nous puissions abandonner indifféremment ceux que les circonstances, les apprêts de la guerre, la configuration du terrain et la position topographique et militaire du pays où on fait la guerre, ont désignés, sans que la punition ne s'ensuive tout de suite après? Certes, il ne faudra pas aller trè84oin pour trouver des exemples, que l'application du principe que nous débattons rendra suffisant pour en prouver toute la fausseté, et, ce qui plus est, son danger.
Prenons la bataille de Smolensk , et les mouvements qui s'ensuivirent.
Le lendemain d'une affaire aussi sanglante»
surtout lorsque les circonstances nous obligent d'abandonner le champ de bataille, n'étant pas le moment le plus propice pour résister à un ennemi hardi et entreprenant par la force des armes, devient plutôt celui où l'on doit avoir recours aux manoeuvres. Gomme la meilleure et la plus avantageuse pour défendre un l^int donné, est une marche latérale à notre ligne d*opérations naturelle, pour prévenir aussi l'eSùsion de sang du combat de Loubino» et le danger de perdre le corps du général Baggohufwudt et Tarrière-garde du général Korf , qui pouvaient être facilement coupés, et surligne d'opérations que, dans beaucoup de cas, en agissant d*après les principes stratégiques de notre auteur, nous regretterons certainement d'avoir abandonnée.
DE L4 GUERRE DE i81S.
loot pour défenidre dBcaoement les points qui se tKNivent sur la grande route de Smolensk à Moscou, et laxapitale eUe-méme, et enfin pour être d'accord avec les principes stratégiques de notre auteur, nous préférons une marche latérale à ceUe perpendiculaire sur Wiasma. Il s'eo présentait une du côté de Poreczié; soit : voyous maint^iant à quoi un changement pa« * refl de ligne d'opérations aurait conduit Farmée russe.
La règle exige , et celle-ci est invariable , qa'en changeant de ligne d'opérations , on chaogeaussi de base. Heureusement les Russes faisaient la guerre dans leur pays, et pouvaient (loore s'en procurer une : celle-ci aurait été , supposons^ à Novgorod, Tikvin, etc.; celle des Firânçais à Wilna , Polotzk et Witebsk. La capitale ofErailaux Russesdes débouchés faciles da côté de la mer, comme du côté des provinces orientales, ce qui aurait facilité les approvisionnements, si toutefois celte partie de l'empire pouvait en livrer suffisamment. Ce changement de front aurait donné une autre face à la guerre. L'armée russe aurait été séparée , sans espoir de retour , de ses provinces méridionales, quoique leur défense devait être, d'après l'avis de l'auteur lui-même, l'objet constant des opérations tles Russes, et leur occapation ce(ul des Français. Aussi le voyons- Qoas porter sur Napoléon une accusation , au reste très^juste (tome i®% page 589), de ne pas avoir, en quittant Mojaisk, changé de direclion en poussant par Wereïa sur Podolsk, pour se rendre maître des routes de Toula et de Kar louga; € car, par cette manoeuvre, dit^il, il au- I rail complètement réussi à couper les com-
> monications de l'armée russe avec les pro-
> Tînces du midi, et l'aurait forcée d'exécuter
> nne retraite précipitée sur la route de Wla-
> dimir, où elle se serait trouvée dans un état
> d'isolément qui ne lui eût point permis de
> se refaire facilement. >
(i) Car il assare (tome i*", page 504) < que si Napoléon cftt pu pousser un corps jusqu'à Moscou , avant que fannée russe fèt en mesure de lui livrer une bataille S^nMe, la consternation eût été à son comble , et h naUon découragée aurait peut-être regretté les nerifiees qu'elle devait faire à son indépendance : l'opimoB générale eût été, ajoute-t-il, qu'on avait Kné la Russie entre les mains de la trahison et de l*impéritie. »
(4 L'auteur sera peut-être étonné, et même indisposé,
En ramenant cependant mon lecteur sur le champ de bataille de Smolensk , je veux lui faire observer qu'au temps où nous en étions alors, ce n'élait pas les routes de Toula et de Kalouga qui étaient le but de nos opérations, nuds bien Moscou. Un mouvement latéral couvrant mieux un point donné qu'une retraite perpendiculaire, pour ne pas indisposer aussi la nation et l'armée, lesquelles, d'après la description de notre auteur, tenaient l'une et l'autre à la conservation de la capitale (i) , j'ai choisi justement le moyen le plus efficace pour couvrir la capitale , et j'ai porté l'armée russe sur une communication latérale, celle de Poreczié, plutôt que de la laisser sur celle perpendiculaire par Wiasma et Mojaisk à Moscou ; Pétersbourg devient donc le but de la défense. L'armée russe se serait vue obligée, peut-être, de se replier devant un ennemi double en force, et l'aurait fait autant que les circonstances l'auraient exigé, c Mais comme les troupes
> qui croyaient fermement , ajoute notre au-
> leur (tom. i^'', pag. 504) , que la conserva-
> tion de Moscou (capitale pour capitale , j'y
> substitue Pétersbourg) était un de leurs 1 premiers devoirs , et ne se seraient point
> résignées sans murmures à de nouveaux
> mouvements rétrogrades dont l'abandon de 1 lacapitaleeùt été le résultat; i l'armée russe aurait, comme à la bataille de Borodino, tenté le sort des combats, et, si la victoire lui eût été infidèle, se serait trouvée rejetée dans la partie septentrionale de l'empire , pays ofirant peu de ressources , et, par conséquent, à ta merci d'un sort déplorable (a).
Le corps du comte de Wittgenstein, qui défendait la communication de Sebège et de Pskov, dans la crainte de voir sa ligne de re-^ traite interceptée > aurait été aussi obligé de suivre le mouvement rétrograde de la grande armée russe, et aurait facilité le mouvement concentrique des troupes commandées par Na>
de voir que j'ai conduit l'armée russe dans la partie septentrionale de l'empire, qui est, comme il le dit luimême ( tome 1**, page S69 ), < entièrement hors de la * ligne Importante du centre et de toute liaison avec les » provinces fertiles du midi. » Mais comme j'avais à cceur de défendre efficacement les points qui conduisent à Moscou, j'ai cru de mon devoir de choisir le moyen le plus efficace pour y parvenir, celui qu'il propose luimême; de prendre enfin une marche latérale, plutôt que de continuer une retraite perpendiculaire.
CONSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS
poléon en personne et par le maréchal Oudinot, et cette augmentation de forces physiques aurait rendu les opérations des ennemis plus dangereuses encore pour Tempire.
Si Fauteur déduit son principe de la marche des Russes sur Kalouga, et des alliés, en 1813, sur Schweidnitz , il devait, en nous l'offrant,, ne pas oublier d'en énoncer les modiGcations; car jamais deux cas isolés ne peuvent être érigés en règle invariable. Si, en \S\% la marche sur Kalouga a pu ne pas être faite contre les règles de la pure stratégie, c'est que les riches contrées de la partie méridionale de Tempîre pouvaient offrir les moyens de subvenir aux approvisionnements de Tarmée ; c laquelle, ba-
> sée sur Kalouga, comme Fauteur le dit lui-
> même (tom. ii, pag. 147) , tirait sa subsis-
> tance des magasins de cette ville, facilement 1 alimentés par les ressources des gouverne- 1 ments les plus fertiles de la Russie ; i et, par conséquent , sa nouvelle ligne d'opérations se présentait naturellement. Si, en 1813, après avoir abandonné le champ de bataille de Bautzen, les alliés quittèrent la communication qui mène de Dresde à Breslau, c'est qu'ils pouvaient facilement changer de ligne d'opérations en se basant sur les places de la Silésie , qui avoisinent les défilés de la Bohême, et qui auraient mis les munitions de guerre et de bouche à couvert. L'espérance de l'alliance avec la cour d'Autriche facilitait aussi ce mouvement; car, sans toutes ces ressources, que seraient devenues les armées alliées, si elles s'étaient volontairement acculées à des frontières ennemies, et par conséquent sans espoir de retraite ?
J'en conclus donc qu'un mouvement latéral peut souvent défendre plus efficacement un point important, qu'une retraite perpendiculaire; mais ce n'est que lorsqu'on peut changer de ligne d'opérations et lorsque ce changement entraine celui de la base (i), ce qui ne peut se faire que très-rarement, et n'en reste pas moins une opération très-épineuse, qu'on ne peut exécuter que soit dans son propre pays , soit
(i) L'évacuation du camp de Drissa prouve suffisamment en faveur de mon assertion. L'assiette de ce camp était un point latéral à la grande communication de IVîlna à Smolensk ; tout avait été prévu pour la défense et l'approvisionnement de Tannée, et cependant on fut forcé de Fabandonner à la suite du mouvement que Far-
dans un pays allié, oii le matériel et les subsistances de Farmée sont à notre disposition ^ oii les rassemblements et les directions sont subordonnés à notre volonté. Dans une contrée ennemie, l'opération devient souvent impossible, car on ne peut y changer à volonté de base d'opérations.
Par conséquent, pour ne pas nous offrir un principe hyperbolique et dangereux, notre auteur devait porter sa sentence de la manière suivante : c Dans cette occasion, les généraux 1 russes perdirent de vue que toutes les fois que
> les circonstances , et surtout les apprêts de
> la guerre , permettent de changer de ligne
> d'opérations, on couvre mieux un point donné
> par un mouvement latéral que par une re-
> traite perpendiculaire dirigée sur ce point, b Une explication pareille , sans généraliser toas les cas, modifiera le principe et le rendra admissible et susceptible d'être employé avec avantage.
Si le général Rogniat, dans ses Coniidéra-lions sur l'art de la guerre (chap. xrv), propose aussi aux armées défensives de prendre des positions latérales , au lieu de s'opposer à son ennemi de front, il ne faut pas oublier tous les préparatifs dont il fait précéder le commencement des hostilités, pour rendre toutes ces positions avantageuses et sans danger pour Farmée défensive. Il commence par fortifier les lignes défensives enleshérissantde places fortes, augmente la force intrinsèque de ces places en établissant quatre forts autour de chacune d'elles , et prépare , par conséquent , de tous les côlés à Farmée défensive des bases d'opérations temporaires, et des communications capables de constituer de bonnes lignes d'opérations. En prenant pour base de nos combinaisons stratégiques un théâtre de guerre fortifié d'après Fidée de Fauteur français, et en le suivant attentivement dans toutes les ressources qu'il accorde à l'armée défensive , qu'il place dans le flanc de l'année offensive , pour empêcher cette dernière de pénétrer dans Fintérieur du pays, en faisant faire à la pre-
mée française prononçait sur Gloubokoé, mouvement qui nous-mettait en danger d'être tourné par notre gauche, et d'être coupé de notre ligne d'opérations naturelle sur Smolensk, au moment où nous ne pouvions pas même songer à en adopter une autre.
DE lA GUERRE DE 1813.
mière un mouyement latéraf plutôt qu^une retraite perpendiculaire , nous adoptons .volontiers son idée pour ce qui regarde ces mouve- (bents; car les mesures essentielles y sont toutes observées, c'est-à-dire, Tintégrité des bases et des lignes d*opérations y est restée intacte. Lorsqu'un pays est fortiBé comme le général Rognîat le propose, en trouvant des bases d'opérations temporaires de quelque côté que nous nous dirigions, nous facilitons par là à notre armée défensive tous les moyens de cbanger de ligne d'opérations à chaque cir^ constance dans laquelle ce changement peut être de quelqu'utilité, et c'est justement ce que Tanteor de V Histoire militaire de la Campagne de Russie de iSi^ sl négligé d'observer , et ce qui a mis son principe en dissidence avec les règles de la pure stratégie.
Revenons maintenant aux opérations des armées que nous avons laissé rassemblées sur la position de Tzarévo-Zaïmischtche , prêtes à livrer une bataille décisive.
Le prince de Koutousov,qui avait été investi <h commandement en chef de toutes les armées nisses, venait de rejoindre l'armée. Ayant troové la position de Tzarévo-Zaïmischtche trop faible, il ne voulut plus s'y arrêter plus longtemps, l'abandonna le 19 — 3i août, etoc- CQpaleSâ août — Sseptembre celle de Borodino.
Bataille de Borodino, — Cette bataille mémorable a fait , à juste titre , époque dans les «maies militaires. Elle a été très-opiniâti*e, car nn des partis la cherchait depuis son passage 20 delà du Niémen , tandis que l'autre a cru le moment arrivé de la recevoir.
Le 22 août — 5 septembre , le gros de Tarmée rosse occupa la position de Borodino, sur U configu]*ation et les propriétés de laquelle il n'est pas inutile de jeter un coup d'œil.
Description topographique du champ de ba toUle. — Ce champ de bataille, que les Busses^ avaient choisi d'avance, était limitéà droite par la Moskva; la Kolocza qui coule parallèlement à lagrande route de Smolensk jusqu'au village de Borodino, en ne s'en éloignant que de 200 à 250 loises, découvre une partie du centre et toute la gauche de la position des Russes. De Borodino, ce ruisseau, en changeant subitement de direction, se porte vers le nord, tombe dans la Moskva près de Staroé, et couvre tout l'espace de terrain compris entre la Moskva et Borodino.
Cette partie du centre, découverte par la Rolocza , se dérobe cependant aux regards des ennemis par un bois, leqi^el, appuyant à la rive droite de la Kolocza, se prolonge à peu près jusqu'au village de Séménovskoïé. Depuis ce point jusqu'à la vieille route de Moscou, qui faisait pour les Russes la limite de leur aile gauche, ainsi qu'au delà du village d'Outitza, le terrain n'offre pour le front de l'ordre de bataille aucune difficulté marquante à surmonter. Plusieurs ravins profonds, quelques filets d'eau et plusieurs taillis de différentes grau» deurs, sont les accidents qu'on y rencontre et qui peuvent protéger, mais non appuyer avec décision, les mouvements tactiques.
Depuis la rive droite de la Moskva, dans les environs de Gorochkovo par Gorki, Séménovskoïé et Outitza , jusqu'à Artemki , oii se trouvait une grand'garde de Cosaques, le champ de bataille embrasse à peu près un espace de 10 kilomètres. Celte distance, si la configuration du terrain était telle que Farmée russe, qui ne comptait même avec ses milices que 131,200 combattants, fût mise dans la nécessité de l'occuper dans toute son étendue, aurait été certainement trop grande ; mais le terrain qui se trouve sur la rive droite de la Kolocza, entre la Moskva et Borodino, remonte versGorki^ avec un escarpement tellement rapide, qu'il en rend les approches très-difficiles» et constitue cette partie de terrain comprise entre la Moskva et le village de Gorki, en position purement défensive.
Tout cet espace, dont l'accès est presque inabordable, ne nécessitait pas une trop grande masse de troupe pour le défendre, et, par conséquent, la majeure partie des forces pouvait être concentrée sur l'espace compris entre Gorki et Outitza.
Deux routes tombent perpendiculairement sur le front de la position, et qui sont : celle qui va de Gjatzk à Mojaisk, et qui coupe le champ de bataille en deux parties à peu près égales; et la seconde, qu'on appelle la vieille route de Smolensk, laquelle, passant par Jelnia , aboutit à la même ville.
Depuis les points de Borodino et d'Outitza, ces deux routes aboutissent concentriquement à Mojaisk, et leur étendue, depuis ces deux villages jusqu'à la ville, est à peu près d'une égale grandeur. Mais le chemin qui va par Bo-
CONSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS
roAino mène vers le centre de la posiUon, el ùttre des défilés très-diflficîles à fraBchir, tandis que la route de Jelnia se trouvant sur le flanc de la position, qui est ordinairement le point le plus faible de tout ordre de bataille, offre aussi moins de difficultés topographiques à surmonter. Une partie de la Kolocza sépare les deux routes. L'ennemi, cependant, étant obligé de les occuper l'une et l'autre , cet obstacle pa* ralyse cette facilité de corrélation qui doit tou-* jours exister entre les colonnes de manœuvres. Napoléon y obvia en faisant établir plusieurs ponts sur la Kolocza.
Sur la rive droite de la Kolocza, au-dessus de Gorki, le terrain, en s'écartant des bords de la rivière, acquiert toujours plus dé commandement. Parvenu à peu près vers Doronino , il forme , en comparaison de celui qui se trouve sur la rive gauche, un amphithéâtre assez élevé, et augmente les difficultés des mouvements de flanc que les troupes françaises pouvaient être dans le cas d'entreprendre , tant par les descentes rapides, que par les escarpements à surmonter.
Quatre villages, celui de Masslovo, de Gorki, de Séménovskoïé et d'Outitza , formant entre eux un arc convexe, marquaient la première ligne de bataille des Russes. Celui de Knioskovo, à 500 toises en arrière, était situé entre les villages de Gorki et de Séménovskoïé, et formait un échiquier avec ces deux points. Deux autres villages, deChéwardino et d'Aleksinki, situés à 1,000 toises en avant de la première ligne de bataille, défendus Tun et l'autre par un ravin, servaient de postes avancés de la gauche. L'espace de plus de i,000 toises, compris entre les villages de Gbéwardino et d'Outitza, était, au contraire, tout à fait ouvert, et ne présentait qu'une ondulation peu sensible. L'ennemi pouvait y pénétrer sans obstacle.
Le village de Rorodino, situé sur la rive gauche de la Kolocza , défend l'entrée du défilé au delà de la rivière , dans la direction de Gorki. Plusieurs redoutes, construites sur les points qui dominaient le plateau, devaient
(i) Le poste de Gorki ouvrait également la route de Moscou , et sa possession avait aussi Tavantage de séparer les deux ailes ; mais la position de ce point la pusii était telle , que les ennemis ne pouvaient pas s*en ren- I facilité.
augmenter les difficultés des accès de la première ligne de bataille des Russes.
Cette esquisse prouve suffisamment que le vrai point tactique du champ de bataille était le terrain qui s'étendait depuis le village de Chéwardino à gauche vers Oulitza. Le point stratégique était le village d*Outitza; car, ouvrant aux ennemis la vieille route de Moscou (i), et favorisant aussi un mouvement de conversion, la droite en avant, la possession de ce point forçait les défenseurs à abandonner aussi Séménovskoïé, et à s'éloigner des redoutes établies devant la première ligne de bataille, et qui constituaient la force de leur front depuis la Kolocza jusqu'au delà de Séménovskoïé.
Disposition des troupes dans tordre de bar taille. — Dans la matinée du 26 août — 7 aeplembre, les deux armées belligérantes avaient occupé le champ de bataille de la manière suivante: le â* et 4* corps d'infanterie russe formaient leur droite et s'étendaient depuis à peu près Masslovo jusqu'à Gorki. Le corps de cavalerie du général Korf était en troisième ligne. Celui du général Ouvarov, plus en arrière encore, s'appuyait àla Moskva, entre les viUages de Masslovo et Ouspenskoïé. Plus à gauche de celui-ci , sur le chemin de Gorki à Ouspenskoïé , se trouvaient 9 régiments de Cosaques» dont plusieurs avaientété détachés sur l'extrême droite.
Entre Gorki et Séménovskoïé on avait placé les corps des généraux Dokiorov et Raeffskoî; ceux de cavalerie des généraux Pahlen etSievers, se trouvaient en troisième ligne. En arrière de ces troupes, entre les villages de Kniaskovo et Tatarinovo , étaient placées les réserves» composées de l'infanterie de la garde impériale et de la division de cuirassiers du général Depréradovitch. Les divisions des généraux comte Worontzov et Névérovsky, s'appuyaient, par leur droite, à Séménovskoïé ; celle de grenadiers du prince Charles de Meklenbourg, était portée derrière ces deux, et plus en arrière enonre se trouvait la division Douka.
La vieille roule de Smolensk à Moscou était
dre mattres sans y apporter des sacrifices incalculables, l^ poste d'Outitza, au contraire, étant sur le flanc de la position des Russes, pouvait être pris avec plus de
dMmdhie par les ^îviiioM d'tniaAterie des gé- ■éraïQx Kooovnitrin cl comle Strogonov » qui étMDt placées en arrière d'Ou tilia ; elles étaient flanquées sur leur gauche par des régiments deCoiaques, et avaient en arrière la milice de ■oscoii.
Finsieiirs rëgimenis de ckasseurs étaient débmdés devant le front de la première ligne de iMtaille, et occupaient les broussailles.
En nous rappelant la topographie du champ de bataille, les avantages que ces différents points offraient aux Russes , et les difficultés qu'ils présentaient à surmonter pour les ennenûs, il est difficile de ne pas remarquer quelques vices dans la disposition des troupes; disposition qui ne doit jamais se faire que d'après les avantages et les difficultés du terrain.
Depuis le confluent de la Kolocza et de la Moskva, jusqu'au ravin de Goritskoï, la rive droite delà Kolocza offrait, comme nous Tavons vu plus haut, une position purement défensive. Les approches de ces sortes de positions sont lellement difficiles, qu^elles ne revendiquent ordinairement, de la part des défenseurs, que peu de troupes pour les défendre et s'y maintenir. Nous voyons cependant cet espace occupé par trois corps d'infanterie, trois corps de cavalerie, par une masse de Cosaques et les réserves. Depuis la rive droite de la Moskva, jusqu'à Gorki, le seul point par ou Tennemi pouvait forcer le défilé, était le chemin qui , de Borodino, conduit à Gorki. Tout ce qui était à droite de cette route était, pour les ennemis, des défilés difficiles à traverser et qu'ils n'auraient pu franchir qu*au prix de très-grands sacrifices. Jamais les Français n'auraient osé s'aventurer au delà de la Kolocza, entre Zakharino et Staroîé, car ils risquaient d'être pris en flagrant délit entre la Moskva et la Kolocza.
C'est donc à Gorki que devait être placée la droite des Russes, tandis que l'espace entre Gorki et la Moskva aurait été patrouillé par ces partis de Cosaques qui faisaient l'extrême droite de l'ordre de bataille. De cette manière, les Russes resserraient leur champ de bataille e( pouvaient donner plus de profondeur tactique à leur ordre debataille; disposition qui n'aurait pas manqué de leur rapporter les plus grands avantages pendant l'engagement, en leur of-
frant les moyens de placer des fonces majeures sur tous les points décisifs.
La disposition des troupes russes, dans l'ordre de bataille, aurait eu peut*être la suivante.
Le 2* corps d'infanterie, à cheval sur la grande route, aurait occupé Gorki en s'élendant vers la droite, autant que les différents replis du terrain l'auraient exigé. A gauche, au delà du ravin de Goritskoï , le corps de cavalerie du général Korf, ayant détaché un faible parti de cavalerie pour seconder l'extrême droite, aurait été placé en arrière de l'infanterie, devant Knioskovo. La masse des Cosaques, qui se trouvait placée sur la droite de Gorki à Ouspenskoïé, ainsi que la milice de Moscou, qui ne pouvaient cependant, contre des troupes aussi disciplinées que l'était l'armée française, que servir à donner le change aux ennemis sur la force présente sous les armes, et l'occupation des différents points de l'ordre de bataille, auraient été beaucoup mieux utilisées sur l'extrême droite.
Le 4^ corps d'infanterie aurtiil occupé l'espace compris entre le flanc gauche du 2*^ corps et Séménovskoïé ; une division du 4® corps d'infanterie, placée en troisième ligne, lui aurait servi de soutien.
Le reste du corps de cavalerie du général Korf, et celui du général comte de Pahkn, en appuyant leur gauche derrière Séménovskoïé, auraient fait la troisième ligne de bataille.
Le 7^ corps aurait pris sa place àgauche de Séménovskoïé, tandis que la seconde division du 4® corps d'infanterie se serait placée en arrière.
A gauche du 7^ corps on aurait placé les divisions du comte Worontzov et Névérovskoîé.
La division de grenadiers du prince Charles de Meklenbourg, aurait servi de réserve à eea deux là. Le corps de cavalerie du général Sievers aurait fait leur quatrième ligne de bataille.
Le 5* corps d'infanterie aurait occupé le village d'Oulitza , et autant de terrain à gauche que les replis du terrain l'auraient exig^.
' Le reste de la cavalerie aurait été distribué de la manière suivante :
Le l**" corps de cavalerie du général Ouvarov , qui ne pouvait être que d'une utilité négative sur Textrèroe droite , aurait été beaucoup mieux placé en arrière du 3« corps d'infanterie, en appuyant sa gauche à la vieille route de Smolensk.
COJNSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS
Le flanc droit de la position ayant été favorisé par la nature» les troupes qui y étaient placées , ainsi que les redoutes qui en protégeaient les approches, étant suffisantes pour s'opposer aux progrès des ennemis , les réserves, auxquelles on aurait encore ajouté la division de cuirassiers de Douka, auraient dû être placées de manière à pouvoir porter un prompt secours au centre et à la gauche, et auraient pris place derrière les mamelons et en avant du village d'Atchinkovo , en échelon avec le premier corps de cavalerie.
Les Français firent de leurs troupes un par^ tage plus convenable, quoique pas exempt de fautes. Les deux routes de Smolensk devaient être occupées , et elles le furent; mais les points stratégiques et tactiques du champ de bataille n'étant pas sur la rive gauche de la Kolocza, Napoléon ne fit avancer, vers Borodino ,quele corps du prince Eugène, qui était composé des divisions Lecchi, Delzons et Broussier, ainsi que le 3* corps de cavalerie du général Grouchy , qui lous , à Pexceplion de la division Delzons, qui resta à Borodino, repassèrent aussi sur la rive droite. Le reste de Tannée fut placé sur la rive droite de la Kolocza , où devait nécessairement se porter les corps décisifs.
Leur flanc gauche ne s'étendait à peu près que vis-à-vis de Gorki , de manière que les troupes russes, qui occupaient l'espace compris entre Gorki et la Moskva , n'avaient pas d'ennemis devant elles. Au moment de l'engagement, cette disposition vicieuse fut sentie par les généraux russes, qui cherchèrent à y remédier en déplaçant les corps des généraux Baggohufwudt et Ostermann , ce que nous verrons plus tard.
L'ordre de bataille des Russes était convexe, et s'il possède l'avantage de pouvoir faire manœuvrer les réserves avec plus de rapidité dans l'espace intérieur des lignes de bataille , il a , d'un autre côté, le désavantage d'avoir des feux excentriques.
Passons maintenant à l'engagement.
Considérations tactiques. — Les Russes
(i) J'ai eu Toccasion de visiter plus tard le champ de bataille de Borodino, où mon temps m'avait permis de m'arréter assez longtemps pour faire les observations nécessaires. Je me suis donc convaincu que tout Tespace de la Kolocza, compris entre les villages de Starolé et
avaient le désavantage de recevoir la bataille et de se tenir sur la défensive. La position qu'occupaient la droite et une partie du centre, démontre clairement leur intçntion. La disposition des troupes dans Tordre de bataille n'ayant pas été conforme aux propriétés de la position, les obligea à faire des mouvements d'un flanc k l'autre, pour venir secourir les points les plus menacés; mouvements dont le retard nous oblige quelquefois à enfreindre le principe de l'engagement des difiiérentes troupes qui forment l'ordre de bataille. C'est ce qui arriva justement au moment où les mouvements offensifs des ennemis prirent un caractère plus décisif. C'est à peu près au commencement de la bataille que le prince de Koutousov fut obligé de porter une partie de sa réserve vers Séménovskoïé , tandis qu'il avait sur sa droite deux corps d'infanterie, lesquels, apparemment , auraient pu rester pendant toute la. journée l'arme au bras, si on ne les avait pas fait filer vers la gauche.
Les deux corps des généraux Baggohufwudt et comte Ostermann reçurent alors l'ordre de revenir sur la gauche; mais. ces déplacements ne se firent que dans des espaces de temps bien différents, et n'y étaient amenés que pour redresser les affaires sur les points où l'ennemi parvenait à prendre de l'ascendant. C'était donc le meilleur moyen de se faire battre partiellement.
Le vice de la disposition des troupes en ordre de bataille ayant été reconnu, il fallait plutôt y remédier dans le même instant , en portant les ^ et 4*^ corps d'infanterie, et les |er çi ^ corps de cavalerie vers la gauche » et *en faisant marcher la milice de Moscou vers Gorki. Le corps des Cosaques du général Platov n'aurait eu qu'à avancer, et les Russes, quoique ayant des troupes irrégulières sur leur flanc droit , y auraient montré aux ennemis des masses imposantes, et c'était l'essentiel (i). L'ordre de bataille aurait pu, à quelques modifications près, être celui que j'ai proposé. Que ces quatre corps dussent être inutiles sur le flanc droit, était une chose
Borodino, était presque inattaquable. La milice de Moscou, qui serait peut-être succombée dans une position moins avantageuse, aurait pu défendre cette partie de la rive droite de la Kolocza avec une prépondérance marquée.
incootestaUe» et la position des ennemis le pmnraii é? idemment. Leur gauche était i BorodinOy et par conséquent tontes ces troupes n'anient point d^ennemis devant eUes. Le déplacement des troupes russes se faisant sur un espace d'environ 3 kilomètres, ne demandai!
que peu de temps pour Fexécution ; il ne fallait que leur faire entreprendre le mouvement au momeDt où les intentions des ennemis se forent poDoncées clairement, et on pouvait s'en convaincre à peu près au commencement de la bataiDe. Les troupes déplacées auraient donc pa retrouver leur place avant que l'engagement a'eàt acquis on caractère sérieux sur toute la bgne de bataille.
Mais tous ces défauts lurent, en grande partie, réparés par le courage des troupes. Le mépris de la vie s'estril jamais prononcé en traits phis distincts, que sur le champ de bataflle de BoTodioo? Ces fameux Grecs, morts dans les défilés des Thermopyles, ou cette poignée de braves ensevelis sous les cendres de Missolunl^i, peuvent-ils remporter par la beauté de leur dévouement et de leur inébranlable courage, sur ces deux années formidables s'arrétant sur le champ de bataille pour vaincre ou pour mourir. Le sang de 80,000 héros venait dlnmecler cette plaine devenue sacrée pour les braves de tous les pays, sans pouvoir affaiblir leur courage ou diminuer cette ivresse morale qui se métamorphosa en soif sanguinaire. Cesdeux colosses semblaient vouloir s'ensevelir sous leurs propres débris, et auraient fini par offrir à TEurope consternée Texemple noique de detix armées qui s'exterminent en se disputant la victoire , si les chefs effrayés euxmêmes de ces monceaux de cadavres que leurs regardsrencontraient partout, et qui effrayaient Mns doute leur propre conscience , n'eussent feit arrêter la lutte.
Qae d'éclatantes actions ne se sont-elles pas perdues dans ce chaos de sang et de carnage ! Ces martyrs du patriotisme ont payé leur dette ïnx pays qui les ont vus naître; ils l'ont rache- ^ par le sacrifice de leur existence , et ont imposé à ceux qui leur ont survécu la tâche »crée d'honorer leur mémoire, au niveau de jï grandeur avec laquelle ils se vouèrent tous î la mort.
Cette bataille ne peut pas être appelée, comme celles d'Eckmiihl, de Wagram, etc.,
une bataille de manœuvres. Les deux armées se sont abordées sur tous leurs fronts, se sont attaquées et défendues sur toute l'étendue des lignes de bataille, et après s'être battues pendant la moitié de la journée, elles ont couché sur le même champ de bataille, et à peu près sur les mêmes places sur lesquelles l'action a commencée. La valeur des armées combattantes étant égale, les résultats tactiques furent nuls, les pertes en hommes immenses. C'était, en un mot, une bataille parallèle et de choc.
Se reposant sur les forces morales de son armée, que la confiance qu'il avait en elles relevait à ses yeux, Napoléon négligea de manoeuvrer et laissa la victoire indécise, tandis que son rôle offensif pouvait peut-être lui en accorder une décisive, et au prix de beaucoup moins de sang. Il fut infidèle à sa maxime favorite , celle d'occuper l'ennemi sur son front et de le tourner par un des flancs. Cette fois-ci, au contraire , il prit, comme on dit vulgairement, le taureau par les cornes; il attaqua les redoutes qu'il devait faire tourner, épuisa ses troupes par des attaques infructueuses et souvent réitérées, et fit des pertes immenses et sans résultats.
Celte bataille, au contraire, devait être pour Napoléon une bataille manœuvre. Les points faibles du front de ses adversaires ayant été fortifiés, pourquoi négligea-t-il de manœuvrer pour tourner la position de ses ennemis, et préféra-t-il sacrifier ses valeureux soldats en les astreignant à des attaques en front? Les Français devaient nécessairement livrer cette bataille dans l'ordre oblique, la droite en avant, et chercher à manœuvrer avec cette droite de manière à la placer dans le flanc d'Outitza.
Le partage des trou|>es en colonnes manœuvres et les directions des masses, nous prouvent évidemment que l'idée de Napoléon h'avait pas été de faire de celte bataille, comme il aurait dû le faire, une bataille manœuvre. Les forces majeures de son armée furent concentrées dans son centre, et l'engagement du corps du prince Poniatowski, se présente comme une opération plutôt secondaire que primitive.
Toute l'attention du chef fut absorbée par la lutte meiïrtrière que les corps des généraux Ney et Davoust avaient à soutenir, tandis que leur engagement en front n'aurait dû être qu'un corollaire des manœuvres du prince Poniatowsky.
CONSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS
L'iofanteriè de rextréme droite devail former Téchelon avancé de l'ordre de baUille»
landis que les corps des maréchaux Davousi, Ney et du général Junot, auraient suivi gra* duellement le mouvement offensif du corps du prince Poniatowsky.
Ayant franchi les bois qui environnent Jelnia, pendant que Tinfanterie de Textréme droite se serait portée vers Outitza , la cavalerie de celte aile (i) aurait dû se déployer sous la protection de cette infanterie, vers sa droite. En s'eflbrçant toujours à gagner du terrain vers Artemki, d'où il lui aurait été si facile de pousser vers Mychina, le débordement de Taile gauche des Russes aurait pu s'effectuer sans difficulté.
C'était aussi le seul moyen de faciliter au maréchal Davoust la tâche qui lui était tombée en partage; car en gagnant du terrain dans le flanc de la vieille route de Smolensk, l'ennemi serait parvenu à précipiter la retraite du centré des Russes, et les aurait forcés d'abandonner le champ de bataille.
Un des auteurs de cette campagne poussa plus loin ses combinaisons, et crut pouvoir prophétiser que les Français seraient même parvenus à rejeter toute l'armée russe dans l'angle formé par la Moskva et la Kolocza. L'auteur se tait sur les moyens que le général en chef français aurait employés pour y parvenir, et il a bien fait de garder le silence sur une chose ^ qu'il est impossible de démontrer. Je vais, au contraire, lui offrir plus d'une raison pour lui prouver que sa prophétie est diamétralement opposée à toutes les combinaisons qui auraient pu amener une pareille catastrophe.
Les trois points de Gorki, de Séménovskoïé et d'Outitza, forment trois échelons de l'tirdre de bataille de l'armée russe , dont le plus avancé est le dernier. Leur flanc droit et leur centre étaient par conséquent plus près de Mojaisk , que ne l'auraient été les troupes ennemies qui se seraient dirigées sur Outitza. Supposant même, comme le propose notre auteur, que Napoléon eût renfoi*cé le corps du prince Poniatov^sky , et qu'il fût parvenu à culbuter le
(i) Qui, au reste, ne pouvait pas être nombreuse, car la grande quantité de taillis et de buissons, dont ce côté était parsemé, en paralysait les mouvements offensifs.
flanc gauche des Russes, j'y oonseos; mais let troupes qui le composaient, rangées en balaiUe à cheval sur la route, au lieu de Gkr vers la droite , se seraient sans doute repliées par la grande route, puisque leur destination était de la défendre. Le mouvement ofiensif des ennemis une fois prononcé avec décision, le prince Koutousov aurait fait de deux choses l'une : il aurait cherché à renforcer le général Toucskov, pour le maintenir dans une position d'où défiendait le sort de la journée, ou bien, s'il avait remarqué que ses eiforts fussent vains, et que l'ennemi poussait avec vigueur sur une des lignes de retraite, il aurait ordonné la retraite de la droite et du centre, d'autant plus que la communication qui mène de Gorki à Mojaisk était en son pouvMr.
Le flanc gauche de l'armée russe, point stra* tégique et tactique de la position, et par couséquent où devait se décider la victoire, ayant été dégarni, si l'ennemi avait su profiter de cet oubli , les Russes auraient été mis, il est vrai , dans la cruelle alternative de céder le champ de bataille, ou de se voir coupés de leur ligne de retraite à Mojaisk ; mais, comme il n'aurait dépendu que d'eux de rétrograder avec leur flanc droit et leur centre, pour se soustraire au péril que l'auteur leur prédit, ils auraient, sans doute , embrassé encore à temps ce parti. Nous voyons donc que le moyen dont se sert notre auteur, pour parvenir à la réalisation de ses combinaisons tactiques, est insufiisant. A moins que les Russes n'aient, en cas d'échec, filé volontairement et toujours vers leur droite, ce qu'ils n'auraient pas consenti de faire (i) , jamais leur armée ne se serait trouvée enfermée dans l'angle formé par les deux rivières.
Supposons même un moyen plus efficace que celui que notre auteur propose ; non une attaque en front contre le corps du général Touczkov , qui occupait Outitza, mais un mouvement de conversion opéré entre Outitza et Artemki. Cette opération même, tout en obligeant le maréchal Koutousov, après un combat opiniâtre, à évacuer le champ de bataille, n'aurait
(s) Car pour enfermer l'armée russe dans Fangle formé par ces deux rivières, ti fallait commencer par rejeter le Oanc gauche sur le centre , et ces deux sur le flanc droit.
DE lA GUERRE DE iSlSL
Al
cependant januds été saifiBaiite pour enfimner ramée nisw entre les dem rivières. La retraite étant inévitable, le général en chef aurait» sans doute , renforcé le corps de Touczkov par sa réserve primitive » dont la composition était an sur garant d'une défense opiniâtre et avanlagense. C'est sous la protection de rengagement à outrance du flanc gauche» engagement qui D^auraît pas manqué d'attirer Fattention des deux commandants en chef» que la retraite aurait pu s effectuer en échelons par le flanc droit. Cette retraite aurait oflert au maréchal Koutousov la possibilité de* renforcer successivement son flimc gauche par les troupes qui se seraient trouvées disponibles , et de se main* tenir sur le point qui devait servir de pivot au BKHivement rétrograde.
Une dernière raison , qui parlera contre la possibilité d'exécutercette opération, c'est que» pour la rendre vraiment aussi décisive que la prédiction le porte » il aurait fallu porter le désordre dans toute Tannée russe, et» pour y par* venir» il aurait fallu rassembler la majeure partie de la cavalerie française k droite d'Oùtitza^ laquelle» attentive aux progrès dû désor^ dreque la retraite aurait produit parmi les troupes russes» eût été prête à tomber dans le flanc des masses plus ou moins informes, et acherer de les désorganiser. Mais nous avons vu que» de ce côté là» le terrain s'opposait aux mouvements offensifs d'une grande masse de cavalerie. Le tout se serait donc réduit à un combat très-opiniitre d'infanterie , dans lequel les chances des forces physiques auraient été» il est vrai , en faveur des Français. Ces chances auraient bien pu avoir la retraite des Russes pour suite , mais le combat le plus décisif de Tinfanterie n'entraine jamais le parti adverse dans une désorganisation totale.
Je répète donc , qu'en renforçant sa droite et en opérant un mouvement de conversion entre Onlitza et Artemki, Napoléon serait parvenu à la victoire plus tôt» plus facilement, et au prix de moins de sang, mais ne serait jamais parvenu à rejeter l'armée russe dans l'angle formé par la Moskva et la Kolocza» et l'assertion de notre
(i) Le marquis de Chambray, dans son Eaïf édition de BiMrie(toni. ii, pag. 58, 2* édît.), n*y renferme du noÎDS qu'une partie de Farmée, accordant apparemment mie libre retraite au reste. Malgré les assertions des deui auteurs, ma convicUon n*en reste pas moins la même. Je
auteur possédera, sans doute , un sens anagogique aux yeux des uns, et, à mon avis, n'est qu'un abus de mots (i).
Examinons maintenant les engagements des différentes armes.
L'artillerie est l'arme qui a eu le plus à faire dans cette sanglante journée, et les pertes énormes qui ont été faites de part et d'autre en attestent les bons effets. Le rassemblement des bouches à feu en grandes batteries, comme celles des généraux Pemetty, Foucher, Sor-^ hier; celles des Russes, du côté de Séménovskoîé, fournies par la réserve, et celles qu'on opposa à Tartillerie du vice-roi» du côté de Borodino, ainsi que les résultats avantageux qu'elles ont produits, prouvent en faveur de leur emploi judicieux. En se décidant à attaquer le front fortiflé des lignes de bataille de ses ennemis. Napoléon dut se reposer sur l'effet de son artillerie , et il le fit. Les dispositions qu'il fit la veille de la bataille le démontrent d'une manière évidente. Ces dispositions ne s'occupent principalement que du rassemblement des masses d'artillerie.
L'infanterie des deux armées» dont le rôle se borna à prendre et reprendre les fortifications , quon avait hérissées de bouches à feu , et dont les effets ne manquèrent pas d'élre meurtriers , eut un rôle diflScile à jouer; mais elle le remplit avec une persévérance courageuse. Ses pertes ont été en proportion de la difficulté de son rôle, elles furent énormes; elles le furent encore plus par la négligence de combiner les mouvements offensifs de l'infanterie avec ceux de l'artillerie , et de faire de l'action de l'une le corollaire de Tautre. Les masses d'infanterie, dans leurs mouvements offensifs» ont été rarement précédées par de fortes batteries ; mais abandonnées à leur propre force impulsive, elles se trouvaient écrasées par les projectiles de leurs adversaires. Telles furent les attaques de la division Morand, qui fut écrasée par Tartillerie russe, tandis que celle des Russes fut foudroyée par la batterie dji comte Sorbier, etc.
Pour ce qui regarde les combat^ de la cava-
dirai même plus : en supposant que ce fttt 130,000 brebis qu'on voulût enfermer dans ce réduit, je parie qu'il y en aurait eu plus de la moitié qui seraient parvenues à s'échapper.
CONSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS
lerie, comme les moments où on fil agir celte ■arme furent opportuns, la plupart de ses engagements furent couronnés d*un succès complet; mais n'étant que partiels, ils n'eurent aucun résultat décisif.
Quant au mouvement de conversion entrepris par le général Ouvarov , quoique ce fut un mouvement très-hasardé, il n'a pas manqué d'être très-avantageux. L'exécution en était très-difficile, et, par conséquent, les résultats douteux. La cavalerie russe fut obligée de franchir une rivière et descendre d'un plateau très-élevé dans une plaine , mouvement qui ne pouvait pas manquer d'embarrasser beaucoup sa marche. Ce n'était pas le seul inconvénient auquel elle se mettait en butte , ce même terrain resta à dos de la troupe , et, en cas d'échec , les difficultés de le repasser se seraient multipliées. Ce mouvement de cavalerie n'eut pas tout le succès qu'on en attendait en l'entreprenant; mais il fit du moins naître une sorte d'irrésolution dans les opérations offensives du centre des ennemis, hésitation dont les Russes profitèrent pour reformer leurs masses fatiguées (i).
Mais si, en général, les Russes essuyèrent des échecs momentanés sur plusieurs peints de leur champ de bataille, il faut puiser le principe de ces désavantages dans la distribution vicieuse des troupes sur les points les plus importants du champ de bataille. Qu'importait-il que les Russes aient été à peu près égaux en forces, tandis que, sur les points décisifs, ils étaient inférieurs à leurs ennemis? A l'exception de la division Delzons et de la brigade légère du général Omano, qui restèrent sur la rive gauche de la Kol|p^ , nous avons vu que
(i) Je tiens ce fait d'un^général qui commandait une division dlnfanterie qui prit une part très-active à cette fomeuse bataille. U m*assura qu'on remarqua un relâchement sensible dans la vigueur des mouvements offensib de N apoléOD, dont on ne put, dans le premier mo-
Napoléon avait concentré toute son armée dans l'espace compris entre la rive droite de la Kolocza et la vieille route de Smolensk , tandis que celle des Russes s'étendait depuis le village de Masslovo jusqu'à celui d'Outitza. Les premiers, n'ayant occupé qu'un espace de près de 3 kilomètres et demi , avaient pu donner à leurs lignes de bataille une profondeur avantageuse; les seconds, au contraire, étendus sur une distance de 7 kilomètres , ne pouvant offrir à leurs adversaires que des lignes sans profondeur, avaient tous les désavantages tactiques de leur côté.*
Les corps des généraux Baggohufwudt, comte Ostermannet Korf, n'arrivèrent que Tan après l'autre sur les points décisifs, et ne s'engagèrent aussi que successivement ; leurs opérations ne furent que des palliatifs, qui ne rapportèrent que des résultats d'une consé* quence négative. C'est de cette manière que les Français, massés sur une moindre étendue de terrain, eurent sur tous les points décisifs l'avantage des forces physiques en leur faveor.
Depuis Séménovskoïé jusqu'à Gorki, les Russes eurent à lutter, sur tous les points, contre des forces doubles.
Les pertes de l'armée russe furent de nature à ne plus pouvoir recevoir d'engagement le lendemain, engagement qui n'aurait pas manqué d'avoir lieu; car les Français avaient encore conservé une réserve qui n'avait pris aucune part à la bataille, et qui aurait été sans doute d*un secours décisif pour l'armée française. Le maréchal Koutousov ordonna donc la retraite, et, le lendemain matin, abandonna ce champ de carnage au pouvoir de son adversaire.
ment, démêler les vraies raisons. On se convainquit plus tard que ce relâchement dans le centre n'était qu*un résultat des appréhensions que le mouvement de conversion du général Ouvarov avait fait naître.
DE lA GUERRE DE 1813.