‹ Considérations sur les origines de l'histoire de la médecineChapitre 2 sur 3 · J. MARTEL AINE, IMPRIMEUR DE LA FACULTE DE MEDECINE · texte numérisé non relu

J. MARTEL AINE, IMPRIMEUR DE LA FACULTE DE MEDECINE

UU DE LA PHÉrPCTOHE 10.

vcndteut

Le Professeur BOUISSON.

Je n'oublierai jamais la généreuse bienveillance avec laquelle vous m'avez accueilli, et je vous prie d'accepter ici un public hommage de ma profonde gratitude.

Ch. Labrune.

S* isfK/exnatè-ai

Professeur Agrégé à la Faculté de Montpellier.

Si la reconnaissance est la mémoire du cœur , le souvenir des bontés dont vous m'avez comblé restera pour toujours gravé dans le mien.

Ch. Labrune.

A MONSIEUR GARRIMOND,

Interne à l'Hôpital-Géncral de Montpellier,

A MONSIEUR CHAMAYOU

(deRabastens-Tarn).

Souvenir affectueux d'un ami

Ch. Labrcne.

<B(DiOTID}&B&OT(DM©

sur la recherche de la vérité dans cette science.

Avant d'entreprendre le travail que ce titre annonce , je sens le besoin de bien déterminer l'objet dont je veux m' occuper, car je n'entends point rester exposé à des accusations graves qui pourraient sembler légitimes.

Je n'ai nullement la prétention de faire dans une Thèse l'histoire des origines de la médecine , et encore moins de traiter de sa certitude , objet immense , démesuré, prétention incompatible avec le degré

d'instruction auquel nous parvenons à la fin de nos études légales.

J'accepte l'histoire de la médecine telle qu'elle nous est généralement présentée , et je hasarde quelques-unes des réflexions qu'elle m'a suggérées relativement à la recherche de la vérité dans cette science , parce que sa certitude est mise en question , non -seulement par beaucoup de gens du monde , dont les préjugés ne doivent nullement inquiéter l'homme de science, mais encore par beaucoup de médecins, qui compromettent ainsi la dignité de leur profession ; enfin , par beaucoup d'élèves , que la confusion des études médicales et la contradiction qui y règne jettent dans le scepticisme et éloignent des études sérieuses.

J'ai pu m'occuper légitimement de ce sujet , puisque c'est lui qui a le plus vivement préoccupé ma pensée durant le cours de mes études : j'ai pu m'en occuper, puisque mon but était d'en tirer des conclusions pratiques : j'ai dû le faire , afin de solliciter des lumières qui me sont nécessaires pour me diriger dans la voie d'études qui s'ouvre devant moi, et de ne point quitter l'Ecole de Montpellier, cette métropole des idées sérieuses en médecine , sans lui faire hommage de ce que mon intelligence a reçu d'elle , sans lui demander ses derniers avis au début d'une carrière à laquelle j'ai voué ma vie.

La Médecine avant les lemps historiques et jusqu'à Hippocrate.

La même obscurité qui enveloppe toutes les questions d'origine règne sur les commencements de la médecine, qui a dû naître pour l' homme avec la souffrance.

On s'est épuisé en conjectures pour nous faire comprendre ce que dut être l'art médical à ses premiers pas : on nous le peint comme une collection de connaissances vagues , grossières , recueillies par des observations successives , conservées par tradition et acquises en partie du moins par l'expérience des animaux, qui auraient été ainsi les premiers docteurs en médecine. Ces notions imparfaites sur les moyens de conserver la santé ou de la rétablir n'étaient que des procédés pratiques , recueillis par la longue observation des vieillards ; c'était un domaine public de recettes populaires que chaque passant s'empressait, dit-on, de communiquer au malade , qu'un besoin bien connu de la nature humaine portait à s'exposer sur la voie publique , afin de demander à ses semblables quelque soulagement à sa douleur.

A côté de ces conjectures peu satisfaisantes pour l'esprit , on ne fait pas difficulté de nous montrer les premiers éléments d« la science médicale renfermés dans les temples avec tous les autres éléments

de la civilisation. Cet ensemble de connaissances devient ainsi le domaine exclusif des chefs des sociétés naissantes , rois , poètes et prêtres , chargés de conserver et de transmettre ce dépôt, dont ils abusent souvent pour l'exploiter comme moyen de puissance et de considération.

Quoi qu'il en soit de cette opinion qui paraît fort probable , puisque l'homme a toujours abusé au profit de ses passions de l'autorité et de la science , qui ne devraient être entre ses mains que des moyens de bienfaisance ; il y a , dans cette double origine assignée aux connaissances médicales , une contradiction sur laquelle il nous importe de nous arrêter, car cette contradiction va se perpétuer à travers toute l'histoire de la médecine , et se reproduire dans une double tendance , dans deux procédés scientifiques tout opposés.

Les connaissances humaines et la civilisation ontelles été l'œuvre d'une lente et laborieuse expérience continuée pendant des siècles indéfinis? Ont -elles été le produit spontané d'une puissance intellectuelle , spontanément produite elle-même par ce que nous appelons la nature , et successivement perfectionnée par une loi toute exceptionnelle, et qui ne s'applique à aucune des existences qui nous environnent ? Ou bien , ont-elles été le développement d'idées et de principes connus dès l'origine du genre humain , puisés à une source commune , conservés

et transmis dans ces temples qui nous apparaissent , dès les premiers temps , comme les centres de toute organisation sociale , comme les foyers de toute lumière scientifique ?

En un mot , l'homme est-il le seul auteur de ses connaissances , ou bien en a-t-il puisé le germe et les éléments à un foyer primitif, le même pour toutes les sociétés ?

Ce sont là des questions sur lesquelles nous n'avons poinf la prétention de conclure : elles tendent directement à cette philosophie des causes premières probablement inaccessible à l'homme, et qui, actitrairement creusée par l'impatience et l'imagination, a fait , on peut le dire , tant de mal à la médecine.

Mais , avant d'aller plus loin , remarquons que que cette impatience même , cette ambition de l'esprit qui toujours s'est efforcé de pénétrer, malgré son impuissance , dans les questions d'origine et dans la recherche des causes , est un fait étonnant et tout-à-fait inexplicable , dans l'hypothèse du développement humain spontané ; car cette tendance insurmontable et perpétuelle dans un être qui part de la pure observation sensible , et qui se forme une science au moyen de lentes expériences sans direction , ce besoin impérieux est une contradiction.

L'homme, satisfait de ses découvertes , ne devait point voir au-delà. Où avait-il puisé l'idée d'une perfection plus haute, qui devient, dès l'origine,

une source de souffrance pour son esprit invinciblement poussé dans une voie de recherche qui ne devait plus avoir de terme ? Il faut convenir que cette terrible loi de perfectibilité qui nous entraîne , est un fait merveilleux et embarrassant dans un produit spontané d'une nature qui ne nous offre de toutes parts que des êtres régis par une seule loi , l'instinct , loi qui les laisse en paix avec euxmêmes , et qui , dès le commencement , imprime à leurs actes toute la perfection dont ils sont susceptibles ; car le travail de l'abeille et du castor n'a pas offert le moindre perfectionnement depuis l'origine des temps historiques.

Remarquons encore que la question d'origine des connaissances médicales est la question d'origine de la science même et de la civilisation; et, comme il n'est pas permis en histoire de négliger les documents historiques, l'histoire de la médecine pourrait s'éclairer ici de travaux modernes (1) fort importants, qui nous montrent l'origine commune des connaissances humaines dans des traditions puisées à une même source , traditions nées du rapport entre l'intelligence humaine et une puissance supé-

(1) Kreutzer, Religions de l'antiquité ; traduction de Guignault. — Collebroke , extrait de l'article sur les Védas ou écritures sacrées des Indous. — Recherches asiatiques. - Wisemann , Conférences sur les rapports entre la science et la révélation.

( 15) riefure à elle , traditions conservées d'une manière plus ou moins pure , plus ou moins fidèle dans chaque société , et devenue chez chaque peuple la base d'une civilisation plus ou moins parfaite , plus ou moins développée selon le génie de ce peuple , selon ses conditions d'existence , selon les influences modificatrices auxquelles il fut soumis , et surtout selon sa fidélité à conserver pures les vérités fondamentales reçues de ses aïeux.

Cette élude comparée serait préférable peut-être aux suppositions vagues et triviales que l'on hasarde sur les origines de la médecine ; car si la philosophie d'une science est dans son histoire , il doit être important de fixer son point de départ d'une manière précise. Il faut, il est vrai, ne point faire de la science à priori, et ne point la livrer à l'arbitraire des hypothèses personnelles; mais il n'est pas moins important de prêter une oreille attentive à tous lès témoignages , de les comparer entre eux , et d'accepter tous les rayons de lumière sur ces questions plus importantes, qu'on ne pense , puisque de leur solution dépendent , comme nous le verrons plus tard , la direction imprimée au mouvement scientifique , le choix des procédés de recherche , une tendance philosophique plus ou moins élevée et fructueuse.

Toutes ces choses changent de face, en effet, selon que l'on assigne aux connaissances humaines une origine purement empirique et rationnelle, ou

une source à la fois alimentée par une tradition de vérités-principes et par une expérience persévérante, tendant à appliquer ces vérités à tous les faits de l'homme et de la nature , afin d'éclairer ces faits par ces vérités , et de justifier aux yeux de chaque intelligence ces vérités par les faits.

Pour nous , sans rien préjuger sur des questions si hautes que notre degré d'instruction ne nous permet pas de discuter pertinemment, nous sommes porté à admettre l'origine traditionnelle de la science, parce que nous ne concevons pas le développement spontané de l'intelligence renfermée dans le cercle restreint de l'observation sensible et de la vie purement naturelle. Nous ne voyons pas comment l'homme a pu s'élever spontanément de la vie instinctive à la vie réfléchie et intelligente ; et si d'autres ne le voient pas mieux que nous , il nous semble qu'ils ont pris pour point de départ de la science une hypothèse.

Nous pensons donc que ce n'est point à tort que la critique historique nous montre les temples comme le berceau des sciences , des arts et de la civilisation. Cette notion , qui se retrouve au fond des traditions de tous les peuples, montre, selon nous , que toutes ont puisé à une source commune , et qu'à l'origine des sociétés , la science religieuse était toute la science, parce qu'elle enseignait alors tout ce que l'homme savait sur Dieu , sur lui-

même , sur le monde et sur leurs rapports réciproques .

Mais il ne faut pas juger cette science des premiers hommes par les vestiges informes qui en sont restés dans les traditions , dans les poètes , dans les premiers historiens. Les vérités-principes sont au fond de toutes les traditions, mais elles y sont à l'état de putréfaction , comme l'a très-bien dit un homme auquel ses profondes recherches et son intelligence élevée donnent une certaine autorité (1). Il faut les les dépouiller des formes de l'imagination pour faire ressortir la concordance de leur témoignage.

Cette science primitive dont il nous est impossible aujourd'hui d'assigner les limites , et qui paraît avoir été bien autrement puissante , clairvoyante , que nous ne pourrions le croire s'il fallait l'attribuer uniquement aux progrès laborieux , lents et incertains de la seule expérience (2) , cette science fut pour chaque peuple la source de la civilisation ; mais, abandonnée à l'influence des causes si efficaces de l'erreur, elle dégénéra promptement , elle s'altéra aux mains de dépositaires infidèles, elle ne se transmit plus qu'obscurcie par les nuages des passions, et toute chargée de superstitions et de fables.

C'est à cet état que nous la trouvons en Grèce,

(1) M. le comte de Maistre, Soirées.

(2) Id.,ibid.

qui avait reçu de l'Egypte les éléments de sa civilisation. Elle fut là ce qu'elle fut chez tous les peuples sans exception ; elle devint le domaine exclusif des collèges sacerdotaux , qui ne cherchèrent en elle qu'un moyen de spéculer, au profit de leur ambition, sur la crédulité de l'homme souffrant. Elle fut donc de bonne heure un mélange de pratiques empiriques raisonnées ou superstitieuses, de conceptions métaphysiques altérées , de fictions poétiques destinées à satisfaire l'imagination de peuples enfants , chez lesquels les vérités vraiment civilisatrices allaient s'obscurcissant de plus en plus.

Au point de vue où nous sommes placés , il nous importe peu de connaître les fables exotiques ou indigènes , dont il a^ plu à l'imagination grecque d'environner les origines des sciences, des arts et de la civilisation. La médecine a eu chez les Grecs sa mythologie comme l'histoire. Qu'il nous suffise de remarquer que nulle part , à l'origine des temps historiques , nous ne voyons un développement spontané de l'intelligence et de la civilisation. Ce développement est toujours déterminé par l'impor-

ion de germes venus d'ailleurs et communiqués par un peuple plus avancé. La Grèce , par exemple , reçut toutes ses idées de l'Egypte et de l'Orient, et le dépôt en fut souvent renouvelé par les voyages de ses philosophes, qui allaient puiser dans les temples de l'Inde des connaissances profondes mais

incomplètes , des traditions tronquées dont ils faisaient la base de systèmes bâtis aux frais d'une imagination toute poétique , et dans lesquels leur orgueil aimait à s'admirer.

A quoi bon répéter ici que l'invention de la médecine est attribuée à Apollon , le dieu delà lumière, l'une des personnifications les plus importantes des forces de la nature ; à quoi bon le répéter, si ce n'est pour constater que, dans la pensée des hommes, la science cache toujours son origine dans le sein de la divinité? Il y a sur ce point un témoignage si universel et si concordant , qu'il est difficile de n'y voir pas l'expression d'une vérité que nous avons déjà indiquée.

Apollon eut des enfants , c'est-à-dire des dépositaires de sa parole , des hommes que les croyances populaires divinisèrent , parce qu'ils avaient fait servir leurs lumières au soulagement de leurs semblables. Asclépias ou Esculape , et ses sœurs Hygie et Panacée , partagèrent les honneurs paternels. Machaon et Podalyre continuèrent les traditions de leur père Esculape , et les transmirent à leurs descendants, qui se multiplièrent et devinrent cette nombreuse famille sacerdotale des Asclépiades ou enfants d'Esculape, dont les membres cultivaient et pratiquaient dans les temples consacrés à leur aïeul , un art qui fut ainsi , dès son origine , une source d'honneur pour ceux qui se firent ses disciples.

Malheureusement les Asclépiades étaient hommes r et dès que l'homme jouit du pouvoir il en abuse. Les temples de Cos , de Gnide, de Rhodes, d'Epidaurc , etc., reçurent les vœux fréquents qui avaient la santé pour objet , et leurs prêtres, comblés de richesses et de puissance , oublièrent leurs fonctions redoutables de ministres de la vérité , de la divinité pour le bien de leurs semblables , et prouvèrent qu'il n'est jamais bon d'environner l'homme de trop d'hommages. Les ténèbres de leur sanctuaire ne dérobèrent bientôt plus aux yeux du vulgaire qu'une science , dans laquelle les traditions primitives , épuisées et obscurcies, ne jetaient plus que des lueurs incertaines , et qu'avaient envahie les préceptes de l'empirisme grossier, et les pratiques superstitieuses inventées pour satisfaire les esprits , et voiler les défectuosités d'une science dont l'intérêt était de paraître infaillible. Les inscriptions votives , gravées sur des tablettes appendues dans les temples, n'étaient pas un moyen de servir les progrès de l'art , mais un moyen de publicité, inventé par les prêtres - médecins pour propager leur crédit. Cet état de concentration de l'art médical , transformé en routine empirique entre les mains d'une caste sacerdotale isolée et privilégiée, fut une circonstance accidentelle et transitoire chez les Grecs , dont l'activité spirituelle devait imprimer un mouvement énergique aux éléments si divers de leur civilisation,

tandis que ce fut uu état stationnaire et permanent chez les Orientaux , que leur constitution sociale condamne à l'immobilité.

Pendant les siècles qui suivirent la guerre de Troie , la Grèce , déchirée par les rivalités de ses familles dominantes , retomba dans un état voisin de la barbarie ; mais les arts , l'industrie et les sciences furent cultivés dans ses colonies , qui conservèrent et rendirent à leur métropole ce qu'elles en avaient reçu pendant les âges héroïques.

Après toutes ces agitations politiques, ennemies de la civilisation , et dès l'origine des âges historiques, le culte d'Esculape s'est tellement étendu, que les Asclépiades ne peuvent suffire à desservir ses autels : ils initient des étrangers à leur science mystérieuse. Cette initiation se fait sous la garantie du serment. La médecine existe alors comme un ensemble de traditions sur les moyens de guérir, et ces traditions remontent à l'origine même de l'humanité. L'époque des premiers documents historiques nous montre ces moyens thérapeutiques , comme entrés depuis long-temps dans le domaine de l'art. Puisés à des sources diverses, traditionnelles ou expérimentales , dus au hasard ou à l'imitation de phénomènes naturels , à la suite desquels on avait observé une heureuse et prompte terminaison des maladies , ces moyens , sur l'origine desquels nous ne pouvons nous former de notions précises , nous

( 22 ) offrent la saignée , les évacuants , les bains , l'usage de plantes diverses , et enfin , les sacrifices et les vœux offerts aux dieux pour obtenir le rétablissement de la santé.

L'art médical, ainsi livré à l'empirisme grossier, serait indéfiniment resté stationnaire , si les philosophes n'étaient venus lui imprimer le mouvement par leurs efforts pour l'élever à l'état de science, en systématisant les diverses connaissances acquises sur les phénomènes de l'organisme. Dès le VI e siècle avant l'ère chrétienne, Thaïes, puis Démocrite, et , après eux , beaucoup d'autres hommes éminents , passèrent leur vie dans la contemplation de la nature, de ses phénomènes et de ses lois. Leurs spéculations avaient pour objet l'origine des corps , l'homme , ses fonctions , ses maladies et ses rapports avec l'univers ; elles étaient dirigées par les dogmes philosophiques et par les germes scientifiques conservés dans les traditions religieuses de l'Orient, recueillis par eux et importés en Grèce pour y devenir le centre d'autant de systèmes qui ne tendaient à rien moins qu'à expliquer l'origine et l'essence des choses , à se subordonner tous les faits et à tracer les lois du monde physique et moral. Mais ces dogmes scientifiques n'étaient que des vérités incomplètes et tronquées, isolées de leurs vrais rapports , altérées et obscurcies par l'imagination ou les intérêts grossiers des hommes qui les avaient

conservées : elles ne pouvaient donner une lumière satisfaisante sur les causes premières, que, par une marche naturelle de l'esprit humain et par une tendance invincible puisqu'on la retrouve partout , les hommes d'alors s'efforçaient de pénétrer , comme s'ils eussent pressenti que , pour rechercher utilement les lois qui régissent l'homme et l'univers, il faut avant tout connaître leur origine et leur fin.

Au lieu donc d'étudier d'abord les faits en euxmêmes et de les recueillir avec fidélité , les philosophes s'efforcèrent tout d'abord de les ramener à une seule idée, de les subordonner à un principe posé d'avance et trop étroit. Ils ouvrirent ainsi la voie large du paradoxe et du système , et le travail scientifique s'y précipita en vertu d'une loi de notre esprit, impatient d'achever son œuvre, afin d'en . jouir et de s'en glorifier.

Tel a toujours été le commencement de l'erreur , pour l'homme qui, dans sa faiblesse orgueilleuse, mélange inexprimable d'un instinct élevé et d'une impuissance profonde, se sent fait pour l'unité ; et souffrant de la confusion dans laquelle il vit , croit avoir reconstitué cette unité quand il a tout soumis, en esprit du moins , à la mesquine individualité de sa pensée.

Il n'est pas sans intérêt d'étudier cette origine de tous les égarements philosophiques , parce que ce fait domine la science et s'est reproduit sans cesse

dans son évolution. Il n'a pu se reproduire d'une manière aussi constante qu'en vertu d'une loi, et cela prouve la nécessité d'étudier l'homme et sa constitution spirituelle pour arriver à la philosophie de la science.

Les philosophes , en faisant entrer l'histoire des fonctions et des maladies de l'homme dans le domaine de la science générale , arrachèrent l'art médical à l'immobilité à laquelle le condamnait le monopole sacerdotal ; mais ce fut pour le livrer à un dogmatisme scientifique imprudent et arbitraire. Et cependant ce fut là un progrès : tant il est vrai que , dans les conditions actuelles de l'intelligence , le progrès n'est point d'une manière absolue la connaissance de la vérité , mais le plus souvent un effort pour arriver à elle , lors même que le mouvement qui y conduit est une marche irrégulière , interrompue par mille accidents. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer, pour apprécier tous les efforts qui eurent lieu dans la suite des siècles de la part des imitateurs des philosophes grecs , pour envelopper la médecine dans un système de philosophie générale , pénétrer la nature et l'essence des phénomènes de la vie , déterminer les causes de la santé , de la maladie et de la mort , en vertu d'un principe à priori , et sans connaître la structure de l'organisme ni les faits qu'il s'agissait d'éclairer. Ces efforts toujours infructueux , ces systèmes tou-

jours condamnés par une observation plus large , donnent la mesure de ce que peut l'esprit humain abandonné à lui-même dans la recherche des causes, qui ne peut être abordée du point de vue expérimental qu'après la connaissance préalablement acquise des phénomènes.

Nous ne chercherons donc pas la vérité dans les systèmes : nous savons d'avance qu'elle n'y est pas. Il serait curieux de les apprécier tous du point de vue d'une psychologie sage, caria connaissance de l'homme fait comprendre ses erreurs , comme l'expérience de ses erreurs fait pénétrer dans les profondeurs de sa constitution spirituelle. Mais ce point trop négligé des études médicales offre un travail tout-à-fait hors de proportions avec le temps et l'espace qu'il nous est permis d'y consacrer.

Les théories médicales de cette époque nous sont à peine connues par quelques courts fragments qui nous en révèlent les idées fondamentales ; mais ce que nous en connaissons doit nous suffire pour nous faire peu regretter le reste.

Celle de Pythagore participait au caractère mystique de sa philosophie. Il paraît cependant que les spéculations de ces philosophes ne les absorbaient pas au point de leur faire oublier la vie réelle , et le côté utile et pratique d'une science qu'ils avaient daigné élever jusqu'à eux en lui consacrant leurs méditations. Si tous n'exercèrent pas la médecine ,

tous donnèrent des conseils destinés à conserver la santé et à éloigner la maladie. L'école de Pythagore produisit les périodeutes ou médecins ambulants , dont plusieurs eurent au moins le talent de paraître habiles , car nous les voyons comblés d'honneurs et de richesses. Ces praticiens- philosophes portaient leurs recours aux malades sans avoir été affiliés à la caste des Asclépiades. Ceux-ci , alarmés de cette concurrence, acquirent des connaissances réelles, afin de soutenir leur crédit ébranlé: ils se firent savants, et laissèrent pénétrer les regards profanes dans leurs sanctuaires désormais sans ténèbres. Voilà comme les dogmes finissent quand ils se corrompent , et quand ils ne sont soutenus que par les intérêts d'une caste privilégiée. Nous verrons plus tard comment finissent les systèmes, quand ils ne sont inspirés que par l'orgueil et la cupidité , par le désir d'établir une fastueuse barrière entre soi et le commun des hommes.

La Médecine au lemps d'Hippocrate.

Tandis que la science médicale s'égarait, dès ses premiers pas , au milieu des théories des philosophes grecs , les Asclépiades , arrachés à la routine empirique par l'émulation qu'ils avaient conçue , accumulaient en silence les matériaux qui devaient servir de base à un édiBce plus durable. Aucun des monu-

ments de leur science n'est parvenu jusqu'à nous , ou plutôt ces monuments ne sont autres que les écrits d'Hippocrate, dont les matériaux furent puisés, en partie du moins , dans les traditions recueillies et transmises par ses ancêtres. Né 460 ans avant l'ère chrétienne , cet homme , que nous admirons à si justes titres , concentra en un corps de doctrine les traditions de l'école des Asclépiades dont il faisait partie ; il y joignit les connaissances de ses contemporains et celles que lui fournit sa propre expérience. Ce triple faisceau de lumière , réuni dans ses mains puissantes , devint le phare qui devait éclairer la science médicale jusqu'à nos jours , et la soutenir au milieu des tempêtes qui n'ont cessé de la bouleverser. Hippocrate, malgré son génie, n'a point créé, n'a point improvisé la science : c'est déjà pour lui une gloire assez grande que de l'avoir constituée sur des bases solides, d'avoir coordonné ses éléments. Le génie ne crée rien ; mais il féconde la science en dévoilant des rapports d'où jaillissent l'ordre et la lumière qui éclairent les faits. Toutes lesjgrandes révolutions scientifiques ont été préparées par les travaux antérieurs , et accomplies par une intelligence placée dans des conditions avantageuses. Il en fut ainsi d'Hippocrate. Né dans une famille qui habitait depuis des siècles le sanctuaire de la science , il fut formé à une école , dans laquelle s'était perpétué le respect pour les traditions et l'au-

torité des aïeux, à une école douée d'un instinct éminemment pratique , et qui s'était enrichie des connaissances dues au travail des philosophes ses émules , comme de leurs expériences malheureuses dans la voie spéculative. Il ne faut qu'un bon principe pour éclairer l'intelligence et lui donner ce que nous appelons la puissance créatrice. Hippocrate en puisa certainement plusieurs aux sources même de son instruction philosophique et médicale., entre autres celui de l'autorité traditionnelle , justifiée sans cesse par une expérience persévérante «t large. Celui-là suffisait pour révolutionner une science , depuis long -temps abandonnée aux inspirations arbitraires de la vanité philosophique. Enfin , Hippocrate trouva la disposition des esprits favorable à la culture des sciences pratiques , et , en séparant la médecine des recherches purement spéculatives , il imita Socrate , son contemporain , qui , dans Athènes, devenue le foyer' des sciences et des arts, venait de mettre un frein à cette manie de soutenir par la dialectique toutes sortes de questions inaccessibles , et avait démontré la vanité de la science ainsi enveloppée de subtilités , afin de la ramener à un but pratique.

Hippocrate put donc suivre le mouvement scientifique imprimé par Socrate : il pouvait aussi avoir puisé aux mêmes sources les mêmes idées. Admirons-le donc , mais n'en faisons pas un dieu , de

peur d'être accusés de lui ériger des autels pour nous en faire les ministres et vivre de son culte : admirons surtout en lui l'intelligence humaine , si grande et si puissante quand elle accepte la vérité et la réfléchit sur ce qui l'environne, si misérable et si obscure lorsqu'elle se condamne à la trouver en elle-même pour satisfaire son orgueil.

Comme Socrate avait relevé le principe de l'observation de l'homme spirituel , considéré dans la vie pratique , Hippocrate releva celui de ^'observation de l'homme vivant, le principe de l'expérience subordonnée à l'autorité traditionnelle qui l'éclairé et qu'elle justifie. L'un et l'autre avaient tracé les vraies conditions du procédé scientifique et ouvert une voie qui fut trop souvent délaissée depuis. Tous deux avaient remis en honneur le grand principe qui pose comme fondement de la science la connaissance de soi-même , le yv&m <j£«utov de l'oracle. Au milieu du mouvement excentrique qui emportait les intelligences , ils surent comprendre que le travail de l'esprit n'est pas le point de départ, ni le but de la science , et qu'il n'en est que l'instrument et le moyen ; qu'il faut à cet instrument une direction au-delà de laquelle il n'y a pour la pensée qu'un travail illégitime , arbitraire , infructueux, parce qu'au lieu de représenter aux yeux de l'intelligence ce qui existe réellement, il ne produit qu'une œuvre artificielle que le temps et l'expé-

ricnee ont bientôt renversée. Tel a toujours été le caractère de l'esprit grec ; et ce fut pour préserver la médecine des envahissements de cette vaine science , des subtilités et des hypothèses inventées pour expliquer les phénomènes de la nature avant de les avoir observés .enfin des applications de la mauvaise physique de ce temps-là , qu'Hippocrate sépara , comme on dit , la médecine de la philosophie. En proscrivant la recherche infructueuse des causes premières , pour s'en tenir à la notion abstraite d'un principe moteur, d'une force vitale, d'une nature conservatrice présidant à tous les actes de l'organisme et luttant contre les causes de destruction , Hippocrate évita le double écueil des systèmes de son époque, dont les uns faisaient dériver tous les phénomènes de la vie d'une puissance spirituelle intelligente ; tandis que les autres ne voyaient dans ces phénomènes que des modifications d'une matière ayant en elle-même la raison suffisante de ses mouvements. L'une et l'autre de ces tendances arrivaient à confondre l'homme avec le monde qui l'environne; tandis que l'expérience, d'accord en cela avec les vestiges conservés des traditions les plus pures, voyait en lui deux forces distinctes, une force vivante et instinctive, une force intelligente et ayant conscience d'elle-même. Hippocrate n'avait à s'occuper que des phénomènes produits par la première; mais il D'entendit point

proscrire cette philosophie qui consiste à observer et à constater les rapports vrais des deux puissances qui constituent l'homme : il voulut simplement rendre à la science de l'homme ses véritables bases , en la faisant reposer sur l'autorité traditionnelle qui, interdit la recherche des causes premières, en* enseignant sur elles ce qu'il est possible d'en savoir, et sur l'observation qui s'oppose au vagabondage de l'esprit et aux spéculations arbitraires. Mais c'était là une loi intolérable pour la raison voyageuse des Grecs, accoutumés à faire de la science un objet de luxe et de vanité. Hippocrate put exercer une influence puissante par sa parole et son exemple; il put élever, par ses écrits , un monument qui fut comme un nœud vital, dans lequel les traditions scientifiques antérieures vinrent se reposer et se concentrer, pour vivifier de leur sève toutes les intelligences qui , dans la suite des siècles , devaient offrir de l'aptitude pour cette lumière pure ; mais son influence s'éteignit avec lui, ou du moins elle s'amoindrit chez ses descendants mêmes , comme nous le verrons.

Loin donc d'avoir rendu la médecine étrangère à la philosophie, on peut dire qu' Hippocrate la fit entrer dans la voie de la philosophie véritable. Il observa l'homme avec trop de sagacité pour ne pas s'apercevoir que la science de sa nature , de ses rapports et des lois qui le régissent est en même

temps la science de tout ce qui coexiste avec lui ; qu'on ne peut l'isoler que par une fiction qui intervertit ses rapports, jette l'obscurité sur divers modes de son activité , et conduit à créer sur lui un système artificiel qui n'a pas de correspondant dans la réalité des choses ; qu'ainsi , il doit être étudié dans tous les faits qui composent son existence, dans toutes les expressions si diverses des puissances qui agissent en lui , dans ses rapports avec tout ce qui l'environne.

La doctrine d'Hippocrate nous offre donc comme caractères généraux :

1° L'abandon de l'étude des causes premières reconnues et admises , en ce qui concerne les phénomènes vitaux , seus le nom de nature , comme un fait primitif , comme une puissance impénétrable et supérieure à la connaissance humaine ;

2° Le respect pour l'autorité traditionnelle transmettant les vérités acquises comme un dépôt sacré, que la raison particulière ne doit pas dissiper ni dédaigner ;

3° L'observation des faits comme moyen de justifier les vérités traditionnelles , d'étendre leur domaine par de légitimes applications.

Hippocrate unit ainsi dans une juste proportion deux éléments scientifiques , puissants lorsqu'ils viennent à concourir au même but , stériles lorsqu'ils se séparent. Ces deux éléments sont, répé-

tons-le pour la dernière fois , l'autorité qui sert de régulateur au travail de la pensée , et l'effort de l'esprit qui observe les faits et cherche à en lier les rapports, en les groupant par l'induction et le raisonnement autour des vérités reçues qui les éclairent, en même temps qu'elles sont justifiées par eux.

Ces deux éléments n'ont jamais été associés que par les intelligences élevées , et toutes les fois que nous les trouvons isolés, ils enfantent des systèmes de faux dogmatisme ou d'observation exclusive , entre lesquels la science oscille alternativement dans des exagérations opposées.

Hippocrate fut une de ces intelligences : sa doctrine illustra l'école de Cos et lui assura la supériorité sur sa rivale, l'école de Cnide, qui paraît avoir attaché une importance trop exclusive dans les maladies à l'état local , car on lui reproche d'avoir trop multiplié les espèces morbides.'

Ces deux illustres écoles suivaient toutes deux la méthode expérimentale , mais celle de Cos s'aidait du raisonnement et de l'induction dans l'étude des phénomènes , tandis que celle de Cnide , épouvantée sans doute des abus du raisonnement , en proscrivait l'usage , pour se borner à la description et à la numération de faits indéfiniment accumulés. A Cos on élargit le champ de l'observation , non seulement en étudiant les maladies sous le rapport des signes ,

de la marche , du pronostic , pour saisir leur physionomie et arriver par là à distinguer leur nature , mais encore en tenant compte des circonstances sensibles de leur production , de leurs causes manifestes , apparentes , secondaires ou immédiates. Ce fut sur l'ensemble de ces données que l'on fonda leur histoire, et l'application des moyens destinés à les combattre ou à éloigner leurs causes. Hippocrate devenu le chef de cette école fit donc beaucoup avec peu de ressources , puisque les connaissances anatomiques et physiologiques étaient à peine ébauchées. C'est sous ce rapport qu'on a pu considérer la pathologie comme indépendante de la physiologie. On a sans doute voulu dire par là qu'il n'est point indispensable de connaître à fond le secret des actes organiques pour étudier avec fruit les maladies , puisque nous les voyons décrites avec précision et fidélité dès le commencement , et lorsqu'il n'était pas possible d'établir le rapport qui lie l'état morbide à l'état normal , ni de formuler la loi qui établit la transition de l'un à l'autre.

Hippocrate observa avec indépendance et sans système , comme un homme qui ne néglige point les détails pour les vues générales , mais qui se place en face de la nature , pour méditer avec un esprit libre de toute préoccupation. Il rechercha les causes des maladies, il s'attacha à tracer leur marche, à constater leurs signes pronostics ou indicateurs de

leur cours, de leur durée, de leur tendance et de leur terminaison heureuse ou funeste ; enfin il donna sur le régime à tenir dans les maladies , des préceptes auxquels l'expérience même des siècles n'a pu ajouter que fort peu.

On a reproché à Hippocrate d'avoir sacrifié en quelques points à cette tendance de généralisation prématurée qui nous tourmente , et de n'être pas toujours resté dans le positif et dans le vrai. On lui a adressé ce reproche , surtout à cause de sa mamanière de considérer la maladie comme une fonction spéciale , tendant à délivrer l'organisme de l'agent qui le trouble , en éliminant cet agent par une crise. Mais rien ne prouve qu'Hippocrate ait essayé de rattacher à cette idée tous les faits morbides , ni qu'il ait dépassé les bornes de l'induction légitime. C'est à tort , il me semble, qu'on a voulu appliquer ici le principe de l'indépendance dans laquelle la pathologie doit se tenir à l'égard de la physiologie. Quoi donc ! l'organisme malade cesset-il d'être soumis aux lois générales de la vie? La fonction générale qui s'appuie sur l'ensemble et l'harmonie de toutes les fonctions cesse-t-elle de s'exercer pour faire place à un état nouveau et complètement étranger au premier, ou bien s'accomplit-elle sous de nouvelles conditions? La loi reste la même , et tant que l'instrument dans lequel elle agit conserve son aptitude à lui obéir, elle tend à rétablir l'ordre et à éliminer la cause du trouble.

Hippocrate , en reconnaissant dans ce qu'il appelait la nature une puissance médicatrice qui tend à envelopper les causes particulières de désordre dans la loi générale de l'ordre , ne se livra point aux opinions systématiques que lui attribuent des traités qu'il n'a pas écrits , car ils sont en contradiction avec l'esprit qui règne dans ses œuvres les plus authentiques , et portent le cachet d'une époque postérieure.

Tous les écrits d'Hippocrate ne nous sont point parvenus avec un caractère certain d'authenticité et de pureté. Dans la collection de ses œuvres, il y en a de supposées , il y en a de douteuses , il y en a d'altérées par l'ignorance des copistes , d'interpolées par la mauvaise foi des éditeurs : les unes ne sont que les archives de l'école de Cos , d'autres ont probablement pour auteurs des médecins de l'Ecole de Gnide. Le système des quatre humeurs et des qualités élémentaires lui a été prêté sans doute par ses fils et ses successeurs, dans des livres apocryphes mis sous le patronage de son nom. Galien lui-même a peut-être invoqué la grande autorité d'Hippocrate en faveur de théories qu'il affectionnait.

Comment discerner, au milieu de cette confusion , ce qui appartient réellement à Hippocrate ? En s'arrètant aux idées fondamentales qui forment, pour ainsi dire , le procédé scientifique de son génie , et

en distinguant ce qui leur est conforme de ce qui leur est contraire.

Telle qu'elle est , d'ailleurs , cette collection offre un monument précieux, qui donne l'état de la médecine à cette époque, c'est-à-dire depuis le siècle de Périclès jusqu'aux commencements de l'Ecole d'Alexandrie. ,

La Médecine depuis Hippocrale à Galien. — Ecole d'Alexandrie.

Hippocrate avait imposé un frein au mouvement excentrique de l'esprit humain ; il avait posé une des conditions les plus essentielles du progrès , en contrebalançant ce mouvement par le travail assimilateur de l'expérience , poursuivi sous l'influence et l'action de l'autorité ; il avait rappelé l'homme au principe de la véritable philosophie scientifique , en le ramenant à la connaissance de lui-même, à l'observation silencieuse et recueillie de tous les faits de son développement.

Son œuvre fut continuée par ses fils et ses successeurs ; mais elle dégénéra entre leurs mains débiles. Ils altérèrent l'esprit et la pureté de ses doctrines tout en leur faisant faire des progrès , mais dans une fausse direction , imprimée par l'influence des sectes philosophiques qui, après Socrate, avaient repris leurs vaines disputes sur l'origine et l'essence des choses. Le désir de tout expliquer et de rendre

raison de tout conduisit de nouveau à la recherche des causes premières , et donna naissance aux principes généraux les plus imaginaires, que l'on soutint avec les armes de la dialectique , au lieu de chercher à les justifier par les leçons de 1'observaliom

Les disciples de Socrate n'oublièrent point que leur maître avait bu la ciguë pour avoir enseigné à ses contemporains un dogme trop sévère, qui tendait à affranchir leur raison des forces de la nature , dans lesquelles ils aimaient à diviniser leurs propres conceptions et leurs passions. Platon sut envelopper du prestige de son imagination poétique , les vérités philosophiques transmises et quelquefois altérées par lui : il appliqua à la médecine la théorie des quatre éléments , de leurs proportions , de leurs qualités , comme principe des phénomènes physiologiques et morbides ; théorie qui se retrouve aussi dans Aristote, et qui devint le thème fondamental de bien des variantes. Cette théorie fut accueillie des successeurs d'Hippocrate, qui firent de cette spéculation, et d'autres aussi contestables , la base d'un dogmatisme arbitraire , qu'ils ne craignirent pas de mêler aux doctrines de leur maître.

Aristote, dont la doctrine devait plus tard dominer toute la science , exerça sur son siècle une influence moins grande que Platon. La forme peu attrayante de ses écrits , le caractère abstrait de sa philosophie ne pouvaient le faire accepter avec

enthousiasme par ses contemporains , dont le génie était si opposé au sien ; mais il devança son époque , il sut deviner le futur développement des siècles qui devaient suivre , et il leur prépara , dans ses écrits , l'aliment le plus convenable à leur aptitude et à leur disposition.

Comme Platon , il consigna dans ses œuvres un grand nombre de vérités, qu'il ne sut point dégager des préjugés et des erreurs qui l'assiégeaient; mais sa méthode philosophique fut bien différente ; elle offrit une allure bien plus sévère, elle plaça dans l'homme même le principe et l'instrument de ses connaissances, qu'il fit dériver trop exclusivement de l'expérience sensible suivie de l'induction. Il donna l'exemple à côté du précepte, et sa zoologie offrit un modèle d'observation que l'histoire naturelle ne devait pas de long-temps atteindre. Mais ce législateur de la pensée ne sut pas rester lui-même en harmonie avec sa propre doctrine , et sa physique s'éloigna tellement de la méthode expérimentale et inductive pour tomber dans les hypothèses et les suppositions imaginaires , qu'il est permis de regretter l'influence qu'il exerça plus tard sur la médecine par ce côté défectueux de sa science. (Juant a sa méthode logique , elle ne fut mise en œuvre que par GaLen , et plus tard par les Arabes et l'école du moyen-àge , qui en abusèrent étrangement. Enfin, par ses recherches en histoire natu-

relie, il donna à l'anatomie une impulsion utile, qui vint se propager dans l'école d'Alexandrie , lorsque celte capitale des Plolémées eut reçu de la Grèce déchue et asservie aux Macédoniens l'héritage des connaissances humaines, et le sceptre scientifique qu'elle devait si long-temps conserver.

L'école d'Alexandrie ouvre pour la médecine une seconde ère qui se termine et se résume dans Galien , comme nous avons vu la première se résumer et se terminer dans Hippocrate. Elle ouvre son sein à tous les travaux antérieurs , à toutes les théories ébauchées par les philosophes , et en même temps aux traditions hippocratiques , qui disparurent bientôt ensevelies au milieu des opinions les plus contradictoires et des imaginations de toutes sortes , toujours élevées par leurs auteurs à la dignité de principes généraux.

C'est un spectacle affligeant pour l'intelligence que celui de cet immense chaos d'éléments scientifiques dépourvus de principes organisateurs. Des travaux utiles sur l'anatomie furent poursuivis avec zèle, mais ces travaux mêmes servirent de point d'appui aux esprits émineuts qui s'en occupèrent , pour imposer l'autorité arbitraire de leurs opinions, et ériger en systèmes les vues partielles produites par l'étude exclusive d'un point isolé de la science. De là des sectes multipliées, dont les disciples juraient d'abord sur la parole du maître , pour mo-

diûer ensuite ses dogmes et former de nouvelles hérésies.

La science ne fut plus qu'une arène où toutes les opinions se livraient à un conflit scandaleux. Dépourvue d'une autorité centrale capable de modérer et de régler son mouvement désordonné , elle offrit dès-lors un domaine trop vaste pour qu'il fut permis à une seule intelligence de le parcourir. Qu'était devenu le procédé scientifique d'Hippocrate? Il éclaira sans doute quelques bons esprits , et devint l'inspirateur de travaux utiles ; mais il avait cessé de dominer, il avait perdu son sceptre , autour duquel seraient venues se grouper avec ordre toutes les acquisitions nouvelles capables d'éclairer la théorie ou d'améliorer la pratique. Au sein de cet entassement de doctrines sans autorité , la pensée individuelle , dépourvue d'inspirations élevées , ne jetait plus que d'intermittentes lueurs, et se tournait exclusivement, chez la plupart, vers la pratique lucrative d'une science qui n'offrait pas de conceptions d'ensemble , et ne permettait que le doute à l'intelligence affamée de certitude.

Alors, comme aujourd'hui, on vit abonder les spécialités déterminées par les aptitudes, les préférences , les intérêts , enfin par cette tendance naturelle à l'esprit humain qui le porte à faire au moins un métier et un moyen de bien-être matériel d'une science qu'il ne peut embrasser dans sa totalité ,

(42) pour y trouver une source de jouissances intellec-

tuelles.

Chacun se tailla son champ d'exploitation dans cette vaste région de connaissances incohérentes. Il y eut des médecins oculistes, dentistes , herniaires, articulaires; il y en eut de diététiques, de pharmaceutiques , de chirurgiques . ainsi nommés selon l'ordre, de moyens auquel ils avaient plus particulièrement recours dans le traitement des maladies.

Plus tard, lorsque la secte empirique se fut propagée à Rome, devenue l'héritière des successeurs d'Alexandre, on vit paraître des remèdes secrets qui se vendirent en hottes scellées du cachet des médecins oculistes et autres. Il est des symptômes qui caractérisent le découragement scientifique , et celui-ci en est un. Quand l'homme de science cesse de croire à la vérité et de s'y dévouer, il se tourne du côté de l'intérêt personnel et lui demande quelque chose de cerlain : il se fait commerçant.

Au milieu de cette anarchie, les chefs des principales sectes , les princes de la science , cultivaient et pratiquaient à la fois toutes ses parties. Cela était indispensable à l'honneur de leurs systèmes , et leur vanité ne pouvait se priver du plaisir de se voir encensée par de nombreux disciples.

Toutes ces sectes s'appuyaient sur la grande autorité d'Hippocrate, toutes s'attaquaient avec un succès réciproque. Chacune pouvait se montrer forte

contre ses rivales , car les subtilités de la dialectique , fondées sur quelque prémisse légitime ou supposée , pouvaient renverser des édifices plus solides que ne l'étaient ces systèmes ; mais toutes se montraient impuissantes à fonder d'une manière durable , parce que toutes , infidèles aux traditions vraiment scientifiques d'Hippocrate , avaient abandonné la voie de l'observation patiente , éclairée par l'expérience des siècles antérieurs, pour établir sur les imaginations philosophiques des généralisations prématurées.

La secte empirique succéda aux nombreuses variétés du dogmatisme , et remit en honneur l'expérience , mais une expérience aidée seulement de l'exercice des sens et de la mémoire , expérience impuissante qui se prive du secours de l'induction , et qui , pour éviter les écarts de la raison lorsqu'elle s'applique aux choses qui éludent son infirmité , proscrit la recherche de toutes les causes qui ne tombent pas sous les sens. Sans doute , la recherche des causes premières et de l'essence des maladies est une illusion , un travers dans les conditions actuelles de l'esprit humain ; mais ce travers dévoile un insinstinct indomptable de notre être spirituel , qu'il est impossible de satisfaire avec des faits sans liaison et sans rapports entre eux.

Les empiriques avaient promis la certitude à la seule observation des sens : cette manière commode ,

mais illusoire , d'arriver à la vérité , a toujours séduit beaucoup de monde , tout en donnant de pauvres résultats. Les médecins de cette secte , préoccupés des propriétés des médicaments qu'ils expérimentèrent, abstraction faite de la connaissance des maladies dont ils cessèrent de tenir compte , finirent par devenir des marchands de drogues , et laissèrent leur nom dans la science comme une flétrissure pour ceux qui devaient les imiter dans la suite ; mais ils régûèrent jusqu'au temps de Galien.

Les successeurs d'Hérophile et d'Erasistrate , livrés à de vaines discussions théoriques , ne continuèrent pas long-temps les travaux anatomiques de leurs maîtres. Cependant, au milieu de tout ce vain labeur, il y eut quelques bons esprits dont les observalions enrichirent la science de connaissances utiles pour l'histoire des maladies, des médicaments, des poisons ., et enfin pour l'art des opérations. Il y a toujours eu de ces travaux dans la seience ; toujours nous voyons à côté du vulgaire des médecins préoccupés des idées à la mode, quelques intelligences d'élite , fécondées sans doute par la lumière traditionnelle que leur ont transmise des intelligences de même nature , travailler en silence à réunir les matériaux d'un monument durable, matériaux qui restent dispersés au milieu des décombres entassés par l'esprit de système, par le travail arbitraire de la pensée. C'est l'œuvre silencieuse de ces intelli-

gences exceptionnelles qu'il faut étudier, quand on veut se pénétrer de l'esprit des vraies doctrines médicales.

Depuis que Rome , devenue la maîtresse du monde , avait attiré dans son sein toutes les illustrations scientifiques , et avait recueilli quelques-uns des débris dispersés de l'école d' Alexandie persécutée par Ptolémée Evergètes , de nouvelles sectes étaient venues usurper l'empire de la science.

Les Méthodistes , sur le nom desquels il ne faut point se faire illusion, car ce nom ne doit pas être pour eux une louange , les méthodistes appliquèrent d'abord à la médecine la philosophie d'Epicure; ils ne virent dans les phénomènes de la vie que de la matière en activité; ils nièrent l'existence de toute force qui ne trouverait pas sa raison suffisante dans les phénomènes soumis à l'observation sensible. Cette secte fondée par Asclépiade, réformée par Thémison qui lui donna une nouvelle forme , réduisit tous les faits de la santé et de la maladie à deux conditions opposées des tissus organiques, la tonicité et l'atonie, augmentées ou diminuées au-delà de l'état normal. Les maladies, leurs indications curatives et les moyens de les remplir furent classées sur cette distinction si simple et si commode qui simplifiait la science , l'abrégeait, la rendait facile, exacte en apparence, positive et logique ; mais la faisait reposer sur deux états pathologiques primitifs des tissus, sur deux

modes de lésions élémentaires aussi arbitrairement conçus, aussi hypothétiques, aussi dogmatiques, aussi peu fondés sur une observation complète que tous les symptômes précédents. Cette classification valut à cette secte le nom de méthodique. Ce système moins imaginaire et surtout plus simple que bien d'autres , mais aussi prétentieux relativement à la cause première de la santé et de la maladie et à la connaissance de leurs conditions matérielles , aussi dupe de ses suppositions, séduisit et entraîna un grand nombre d'esprits , et régna tellement en maître pendant plusieurs siècles , qu'il étouffa les efforts que le Dogmatisme fit pour se relever sous le nom de Pneumatisme, au moyen de subtilités qui avaient le grand défaut de ne pouvoir être saisies du grand nombre. Les méthodistes rendirent cependant à la science plusieurs services: ils étudièrent avec soin les phénomènes des maladies pour déterminer leur genre et les plier à leur classification; ils simplifièrent la thérapeutique , la firent entrer dans la voie des indications, la purgèrent des remèdes préconisés par un empirisme grossier et par des théories absurdes. Us consacrèrent le principe de l'observation , proscrivirent l'abus du raisonnement, la manie des conjectures et des suppositions, tout eà s'en servant pour eux-mêmes , car ils oublièrent que dans la comparaison des maladies, il faut considérer leurs analogies et leurs différences sous le rapport de

toutes les circonstances , et non de quelques-unes seulement. L'influence des méthodistes fut entraînante ; elle persévéra pendant plusieurs siècles , et ne pâlit que devant celle de Galien pour venir se propager ensuite jusque dans les temps modernes. Cela s'explique par la nature même de cette doctrine, et par la disposition des esprits à cette époque.

Depuis Hippocrate , on flottait entre le dogmatisme prétentieux des divers philosophes et l'aveugle empirisme ; les esprits fatigués avaient besoin de certitude : un système appuyé sur l'observation d'un fait évident dont semblait se déduire logiquement toute la science, dut plaire à tout le monde parce qu'il était accessible à tous, et, comme on dit, rationnel et positif. Le même phénomène s'est reproduit de nos jours. Mais le temps se charge de renverser ces constructions artificielles fondées sur une base trop étroite, et que tout le talent de leurs auteurs suffit à peine pour maintenir en équilibre. De nouveaux faits , de nouvelles observations viennent élever leur voix et déposer leur témoignage contre l'ambitieux colosse qui ne peut leur donner entrée ni les éclairer de sa lumière

Cela prouve combien il faut se défier de la médecine facile et positive, lors même qu'elle se présente sous une forme logique , car le raisonnement est un moyen de second ordre dans l'étude de la nature ; et la médecine exacte de nos jours, sauf d'estimables

travaux de détail , n'est encore que l'école de Gnide et le système de Thémison avec la tendance matérialiste d'Asclépiade.

La science oscillait donc entre l'influence prépondérante du méthodisme, et les pratiques inintelligentes de l'empirisme, qui continuait à vendre ses spécifiques et ses remèdes bizarres, quand Galien vint construire le Panthéon des doctrines médicales.

Mais au milieu de cette confusion d'éléments si divers , les traditions. d'Hippocrate n'avaient point péri; elles avaient éclairé une de ces intelligences qui semblent destinées à servir de foyer réflecteur à la vérité , et qui dédaignent la partie brillante mais incertaine de la science pour s'attacher à ce quelle offre de permanent et d'indestructible.

Arétée ne fut probablement ni Dogmatique ni Pneumatique, car il fut homme d'expérience et d'observation. Il sut se placer tout simplement en face de la nature pour la laisser se réfléchir en lui d'une manière en quelque, sorte passive; il se contenta de méditer beaucoup et de se laisser pénétrer de son sujet pour le reproduire en peintre fidèle et sans idées préconçues. Cet esprit supérieur avait pressenti l'importance de l'anatomie pathologique pour caractériser la physionomie et la nature des maladies , et il paraît s'en être servi dans ce but.

Le procédé scientifique d' Arétée ne fut pas autre que celui d'Hippocrate , et il fut adopté par Galien

qui, à la fois médecin et philosophe, observateur, esprit subtil doué d'une imagination ardente, chercha à tirer la médecine de l'anarchie, en lui imposant le joug d'un dogmatisme nouveau qui comprit toutes les notions scientifiques et spéculatives émises jusqu'à lui. Il comprit l'importance du naturisme d'Hippocrate et s'efforça de le restaurer et de le continuer; mais tout en s'appuyant sur lui, il ne sût pas distinguer ses idées fondamentales des opinions renfermées dans des écrits qui lui sont faussement attribués. Il admit et coordonna, à force de distinctions subtiles et d'explications , les éléments principaux de tous les systèmes qui l'avaient précédé , et forma de tous ces débris une encyclopédie imposante , un vaste répertoire de faits et de doctrines noyées au sein de discussions quelquefois prolixes et fatigantes. Il mit en œuvre la doctrine des éléments développée par Platon , Aristote et les successeurs d'Hippocrate ; il reconnut , dans les divers modes d'expression de la force vitale, autant de facultés attractives, altérantes, concoctrices, expultrices, etc., et construisit , avec tous les matériaux rassemblés jusqu'alors , cette vaste conception d'éclectisme dynamique et humoral qui a dominé la science pendant quatorze siècles. Cet homme était doué de facultés brillantes dont il abusa pour systématiser arbitrairement, mais il traita avec supériorité diverses parties de la science. Il fut bon anatomiste et boa

physiologiste pour son temps, hygiéniste remarquable , pathologiste et thérapeutiste plein de sagacité, mais se livrant trop à la dissertation et pas assez à la description. Au procédé scientifique d'Hippocrate , il joignît le travail impatient et souvent arbitraire de son esprit, et la nature qu'il observait fut souvent décomposée en mille nuances par le prisme de son entendement. Mais en présentant un tableau complet de la science à cette époque , il excita l'enthousiasme, fit pénétrer partout les notions acquises jusque-là en médecine , établit entre les anciens et les modernes la filiation des connaissances médicales , et devint le Dieu de la médecine, comme Aristote , dont il partageait la philosophie , devint celui de la logique. Il fut imité dans ses erreurs surtout , son autorité fut absolue et l'on jura long-temps sur sa parole. Ce fut l'œuvre des circonstances et de la disposition des esprits qui, à cette phase de développement , se trouvaient fatigués de la confusion au sein de laquelle ils vivaient, parce qu'à la période d'imagination avait succédé celle de l'âge viril qui veut de l'ordre et de la coordination dans les idées.

Mais bientôt l'empire romain succomba dans une décrépitude prématurée due à sa corruption , et les invasions des barbares , en le peuplant de nations nouvelles qui avaient tous les goûts du premier âge , replacèrent la science dans les conditions où elle se

trouve chez les peuples enfants. Tous ses éléments accumulés jusque-là furent confondus et jetés pêlemêle au sein d'une effervescence désordonnée.

Il serait à la fois intéressant et facile de suivre chacun de ces éléments , depuis la doctrine pure d'Hippocrate jusqu'aux rêveries Cabalistiques , et de voir chacun d'eux se reproduire avec son caractère propre ou altéré dans les systèmes et les travaux dont l'ensemble offre le tableau de la science jusqu'à nos jours : nous verrions ainsi , d'une part, les efforts sans cesse renaissants de la pensée individuelle pour recommencer la science , et la soumettre au despotisme d'une vue partielle tendant à généraliser les faits d'une manière prématurée, et, d'autre part , la médecine ancienne , constante , traditionnelle, conservée par les Arabes et les Grecs du Bas-Empire comme une étincelle sous la cendre de leurs absurdes commentaires , transmise par l'imprimerie qui reproduisit ses principaux monuments, et racheta par ce bienfait l'épouvantable confusion introduite par elle dans le monde scientifique; nous la verrions cette médecine traditionnelle , illuminant les intelligences capables de la recevoir, se propager dans les observations et les méditations silencieuses des Fernel , des Baillou , des Forestus , des Rivière et de tant d'autres, jusqu'à l'école de Montpellier qui en conserve le dépôt avec fidélité. Nous posséderions ainsi les données indispensables pour apprécier tous les systèmes d'après la proportion des

( 52 ) éléments traditionnels ou hypothétiques qui entrent dans la constitution de chacun d'eux. Mais c'est une thèse que j'écris et non un volume , et d'ailleurs, la première période du développement de l'esprit humain nous éclaire sur la seconde , puisque dans son incessante gravitation vers la vérité , il tourne dans un cercle d'illusions dont il parcourt successivement tous les points , à moi^s qu'il n'obéisse sans partage à une force centrale qui régularise son mouvement en lui imposant une loi.

N'avons-nous pas reconnu que la vérité n'est pas dans les systèmes ? Elle ne peut y être , puisque la science de l'homme se constitue de la somme des faits manifestés par le développement de toutes ses puissances, ainsi que des rapports qui unissent tous ces faits. Ces rapports ne peuvent être éclairés que par une induction légitime, dirigée elle-même par une lumière commune à toutes les sciences.

Il nous resterait maintenant à présenter les considérations auxquelles l'exposition précédente peut donner lieu ; mais il en est qui ont été indiquées déjà dans le cours de cette exposition , et les autres sont si abondantes, si nombreuses, que, pour les coordonner, il nous faudrait un temps et un espace qui nous manquent. La double voie de recherche de la vérité dans notre science n'a-t-elle pas été d'ailleurs suffisamment tracée dans le développement du procédé d'Hippocrate , qui , bien avant Bacon ,

posa les fondements de la vraie philosophie naturelle dans l' observation patiente et calme, tendant à assimiler par une méditation persévérante les fruits de l'expérienceéclairéepar l'autorité de la tradition ; tandis que la science livrée aux agitations impatientes de la pensée humaine, privée de direction et affranchie de toute loi , va se perdre , ou dans l'empirisme superficiel et impuissant, ou dans le chaos des opinions retentissantes et éphémères , des vaines disputes sur la nature intime et cachée de choses dont il n'est pas permis à notre faible regard de pénétrer directement les lois.

Pour nous résumer, disons donc , avec le professeur Lordat (1) : Il existe un corps de doctrine médicale à la fois perpétuelle et progressive depuis

Hippocrate jusqu'à nous C'est une science

toujours la même dans son essence , quelquefois obscurcie , mais éprouvée dans ses principes par le temps qui ne fait que les justifier en les appliquant C'est une science arrêtée et non fermée.

Elle a ses lois et sa méthode , et tes faits nouveaux

trouvent leur place dans le plan général C'est

une ville accessible aux étrangers, qui y sont traités selon leur mérite et surveillés par la police.

(i) Les pensées qui suivent ont été extraites ou résumées du livre sur la perpétuité de la médecine de M. le professeur Lordat.

« Nonobstant le silence ou la dénégation des auteurs mal informés des vrais principes de la médecine hippocratique (1) » H y a une médecine

traditionnelle , à la fois progressive et constante. Mais « quand on veut compter les voix sur un dogme, on n'interroge ni les inûdèles, ni les apostats , ni les hérésiarques (2)....:» ni ceux qui l'ignorent, nj ceux qui l'oublient volontairement parce qu'il les gêne, ni ceux qui le décrient pour y en substituer un de leur façon et conforme à leur passion , à lenr intérêt , à leur vanité. Cette doctrine traditionnelle-progressive « est celle qui a été conçue à Cos, qu'Hippocrale a conduite jusqu'à l'enfance , qui, aujourd'hui adolescente , prospère dans l'école de Montpellier, et que les maîtres de cet établissement travaillent à mener à l'état adulte , si l'esprit humain peut aller jusque-là. Elle est toujours la même, et , quoique par le cours de l'âge et de l'accroissement, les proportions aient un peu changé... un homme attentif y reconnaît toujours l'identité du sujet (3). » Elle a toujours offert unité dans sa partie substantielle, constituée par des faits , des lois inductives , des règles générales s'accordant avec ces lois et avec l'expérience; mais, dans sa

(1) Lordat, Perpétuité de la médecine, 6 e leçon.

(2) Id.^ Mil.

(5) Lordat, Perpétuité de la médecine, 15 e leçou.

partie conjecturale, elle a souvent présenté , comme toutes les autres sciences, des opinions diverses et opposées.

L'école qui conserve en France le dépôt de cette doctrine a triomphé de l'indifférence de l'autorité pour elle , 'des circonstances locales défavorables qui l'entourent , de l'épreuve des opinions médicales à la mode, des sarcasmes des novateurs qu'elle repoussait, du zêta d'amis mal éclairés qui voulaient la convertir et qu'elle a convertis en les instruisant, et en se montrant à eux ce qu'elle est et non point telle qu'on l'avait représentée ; enhn , elle a triomphé des principes de dissolution importés dans son sein par le défaut d'harmonie , l'intérêt personnel et la vanité des hommes chargés d'en conserver les traditions et de les transmettre ; car il ne faut pas faire à l'esprit humain plus d'honneur qu'il n'en mérite, l'intérêt particulier l'a emporté ici comme partout sur l'esprit de corps , la vanité et le désir du succès ne se subordonnant à l'intérêt général que dans les sociétés réunies par des sentiments religieux (1). Ainsi, l'intérêt de corps n'a pas été le principe de conservation de la doctrine médicale de Montpellier ; elle s'est perpétuée en dépit des désirs et des intérêts des individus. Toutes les théories hypo-

(1) Tout ceci est fidèlement résumé du livre de M. Lordat sur la perpétuité de la médecine.

( 56 ) thétiques des diverses époques y ont été présentées , soutenues , controversées avec éclat et avec chaleur. Mais la pensée profonde de chaque professeur se retrouvait au lit du malade: Là, en effet , se trouve l'épreuve redoutable de la conscience qui fait taire la vanité. C'est là qu'on oublie les systèmes artificiels et les opinions , l'Animisme, le Mécanisme, le Chimisme , et toute l'escrime de la dialectique pour ne se rappeler que la médecine traditionnelle expérimentale. Aussi, pas un des professeurs de cette école, jusqu'au commencement de ce siècle, ne créa un système hypothétique, parce qu'un système hypothétique est d'autant plus facile à créer qu'on connaît moins de faits. Une poignée de matériaux se disposent et se coordonnent facilement autour d'une idée , d'une imagination ; mais quand les matériaux sont immenses, ceux qui ne trouvent pas de place au système sont presque aussi nombreux que ceux qui ont été préférés , et l'auteur du système travaille dès-lors sans conviction , sans courage.

Voilà donc une doctrine douée d'une faculté conservatrice qui résiste aux causes internes et externes qui sembleraient devoir la détruire. Elle brave les révolutions et leur survit; donc elle a en ellemême le principe de sa pérennité, donc elle est vraie comme tout ce qni vit. Comme le soleil , elle s'affirme par sa lumière pour ceux qui ont des organes sains. Pour profiter du bienfait de cette lumière ,

reculer les bornes de son horizon et saisir les rapports des objets qu'il renferme , il faut sortir de son individualité et s'élever sur les monuments laissés par les siècles antérieurs ; il faut prêter une oreille attentive à la concordance et à l'unité des témoignages que fait entendre en sa faveur l'interrogation des faits sur lesquels notre science s'appuie; mais il faut que cette interrogation soit vaste et s'il se peut complète; elle ne doit pas être exclusive, et pour examiner les faits , elle ne doit pas les isoler de leurs rapports ; enfin, il faut qu'elle réunisse pour s'éclairer, comme d'un puissant faisceau de lumière, les rayons émanés de chacune des connaissances humaines ; car l'idéal de la science est la vue des rapports de tous les êtres dans leur vérité , et l'intelligence veut approcher de cet idéal autant que possible. C'est en suivant cette voie quel'on peut arriver à établir la médecine, considérée comme science de l'homme , sur une base de certitude au moins aussi satisfaisante que celle des autres sciences. Mais il faut pour cela s'élever à des vues d'ensemble ; car, tant qu'on reste noyé au sein des faits isolés , on ne saisit que les contradictions , et on exerce sans dignité la partie technique et lucrative de la science, partie ignoble autant que fastidieuse , quand elle n'est pas transfigurée par la vie intellectuelle et morale.

Or, je le demande , parmi les médecins qui doutent, combien en est-il qui connaissent l'histoire de

la science et l'ensemble des faits? Concluons donc que, dans leurs opinions sur la médecine, les hommes diffèrent moins sous le rapport de la certitude que sous celui de la connaissance : pour croire , il faut connaître ou sentir, et quand on n'a pas le sens médical, quand ou ne connaît rien à la médecine, on n'y croit pas. 11 en est de même de plusieurs choses sérieuses qui , pour se laisser pénétrer, exigent qu'on s'y applique fortement et avec persévérance , on tout au moins qu'on admette leur lumière avec calme et passivité, et qu'ainsi on entre en rapport avec elles.

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