C. — Inobservance des alternances de rimes
Un principe général exprimé par les versificateurs est celui-ci : « Un vers terminé par une rime masculine ne peut être contigu à un vers terminé par une autre rime de même
nature. «Or, là-dessus encore il faut s'entendre. Les premières assonances qui parurent dans la poésie française sont masculines. La çantilène de sainte Eulalie (ix® siècle), la Vie de saint Léger (x® siècle), le roman de Brut (xu® siècle), les œuvres de Marie de France (xii® siècle), en font foi. Au xni® siècle, Rutebœuf, n'emploie de rimes alternées que dans le poème intitulé : la Desputoison de Charlot.et du Barbier; le reste du temps il se sert indistinctement de rimes masculines ou féminines, sans tenir compte le moins du monde de Talternance.
A mesure qu'on s'approche du xiv® siècle, on prend l'habitude d'user des rimes alternées dans les pièces à chanter, comme on peut le voir en pstrcourant les poésies de Charles d'Orléans, ou celles, plus anciennes, de ce Colin Muset^ dont M. Bédier nous a donné une savante édition dans sa thèse latine *. Quand la pièce ne doit pas être chantée, des rimes de même nature se succèdent le plus souvent. Villon, Marot, Louise Labé, agissent ainsi. De ce qui précède, on peut donc inférer qu'à l'origine la loi de la succession des rimes a été dictée par la musique, et ce qui porte à croire cette assertion, c'est la phrase de Joachim du Bellay :
1. De Nicolao Museto {gallice: Colin Muse t). Paris, Bouillon.
« Il y en a qui fort superstitieusement entrece meslent les vers masculins avec les vers « féminins... afin que plus facilement on les « peust chanter sans varier la musique pour « la diversité des mesures qui se trouveroient « en la fin des vers. »
Ronsard, qu'on ne peut jamais trop consulter, s'exprime ainsi sur la rime dans son -4 rt poétique :
« La Ryme n'est autre chose qu'une conso- « nance et cadance de syllabes, tombantes sur » la fin des vers, laquelle je veulx que tu observes « tant aux masculins qu'aux féminins, de deux « entières et parfaictes syllabes, ou pour le « moins d'une aux masculins pourveu qu'elle « soit résonante et d'un son entier et parfaict. » Mais nulle part, il ne promulgue une règle à suivre sur l'alternance des rimes. Il usa souvent de licence à cet égard. Tels ces vers :
Plus belle que Vénus, tu marches :
Ton front est beau, tes yeux sont beaux.
Qui flambent sous deux noires arches, Comme deux célestes flambeaux^ D^où le brandon fut allumé.
Qui tout le cœur m'a consumé,
Ce fut ton œil, douce mignonne, Qui d'un regard traistre escarlé Les miens encores emprisonne Peu soucieux de liberté,
Et qui me desroba le cœur.
Pour le desseicher en langeur,
[Les Odes, II-8),
Il ne s'agit pas d'ailleurs de faire succéder aveuglément une rime masculine à une rime féminine. La rime doit être en rapport avec le sentiment exprimé. Il y a des rimes féminines très douces. Il y en a de douces aussi parmi les rimes masculines, celles, par exemple, qui sont suivies d'une consonne qui se prononce, comme amour, sœur ; dans le cas contraire, les rimes masculines sont énergiques. Pourquoi dès lors obliger un auteur à employer une rime] forte quand c'est d'une douce qu'il a besoin ? En dehors de la séance où l'ordre des rimes doit être toujours le même (la stance était une « forme musicale » autrefois), pourquoi faire toujours succéder une rime féminine à une rime masculine. C'est une habitude contractée par analogie avec des pièces chantées
Voici par exemple le beau poème de Verlaine: En sourdine :
Calmes dans le demi-jour Que les hautes branches font.
Pénétrons bien notre amour De ce silence profond.
Fondons nos âmes, nos cœurs Et nos sens extasiés, Parmi les vagues langueurs Des pins et des arbousiers.
Ferme tes yeux à demi, Croise tes bras sur ion sein, Et de ton cœur endormi Chasse à jamais tout dessein.
Laissons-nous persuader Au souffle berceur et doux Qui vient à tes pieds rider Les ondes de gazon roux.
Et quand, solennel, le soir Des chênes noirs tombera, Voix de notre désespoir.
Le rossignol chantera.
Je prie de remarquer que le rythme et le charme de ces vers à seules rimes masculines ne sont ni moins remarquables ni moins doux ; qu'au contraire, peut-être, le poète dit mieux ce qu*il veut dire, en n'ayant pas le souci d'introduire deux vers en cheville pour placer à l'endroit voulu la rime dont il a besoin.
Quant à l'assonance, je n'en suis pas partisan à cause de l'imperfection qu'elle apporte aux
sonorités finales des vers réguliers. Et à son propos, M. Catulle Mendès a fait encore cette remarque judicieuse et définitive : « Elle peut, écho trop vague, tenir lieu de la rime dans les idiomes où Faccent, bien marque, suffit à préciser la cadence; il n'en saurait aller de même dans notre langue où la « longueur » et la « brièveté » des syllabes ne sont que rarement incontestables ».
D. — Vhiatus,
Pour quelle raison le proscrire de notre poésie ? Je ne vois pas en quoi il est opposé au génie de la langue poétique. Toute la Pléiade en acceptait l'usage, et cela beaucoup plus souvent qu'on ne le pense communément. Par malheur on lit si peu les Maîtres du xvi® siècle qu'on ignore tout de leurs habitudes, spécialement en matière d'hiatus qu'ils ne proscrivirent jamais. Ronsard n'en dit pas un mot dans son Art Poétique,
Je me demande ce qu'on trouve de choquant à des vers comme ceux-ci :
Pourquoi, farouche, fuis-^u outre Quand je veux approcher de toi ?
(Ronsard).
Elle (la Muse) a perpétué ta gloire...
Et a fait égale aux dieux L'éternité de ta mémoire.
(Ronsard).
Ce qui est ferme est par le temps détruit^ Et ce qui fuit au temps fait résistance.
(Du Bellay).
Ondonne àTofficier les droits de son office, On donne au serviteur le gain de son service, Et au docte poète on donne le laurier.
(Du Bellay).
Je pourrais trouver ti«s hiatus chez Jodelle, Belleau, Baïf et autres. Maisà quoi bon multiplierles citations ? En somme, ce n'est point parce que Malherbe etBoileau, avec leur minutie exagérée ■de régents du Parnasse, ont prohibé Thiatus qu'on doit le rejeter. Il ne s'agit pas, sans doute, de l'employer à tout coup, mais encore faut-il qu'on en ait, de temps à autre, la possibilité.
On n'usera pas, bien entendu, de toutes sortes d'hiatus. On admettra ceux-là seuls dont la rencontre demeure douce à l'oreille. « J'accepte « l'hiatus, dit M. Faguet, à condition qu'on ne « le chérisse et poursuive point oomme une beauté. » On ne réclame rien de tel ici, mais
seulement la simple facilité d'en user avec tact, le cas échéant, ce qui est fort différent.
Les vers suivants, d'ailleurs, ne sont-ils pas bien agréables en dépit de l'hiatus qu'on y rencontre :
Rien n'est charmant le soir, rien n'est doux à
{entendre Gomme le chant d'un pâtre au milieu des
troupeaux ?
11 n'en serait pas de même dans cette phrase : il aime à artendre. De là, je le répète, la nécessité, quand on emploie l'hiatus, de s'en servir avec circonspection et de veiller avec soin à l'union euphonique des voyelles afin d'éviter un heurt de sons désagréables à l'ouïe. Pourquoi ne pas revenir à une pratique dont usèrent, sans en abuser, nos grands poètes de la Renaissance?
Je citerai en guise de conclusion cette page du cher et regretté Emile TroUiet : « Sans « rapprocher la poésie de la prose, rappro- « chons-la de la musique. Qu'on rime pour « l'oreille et non pour les yeux ; qu'on ait le
« droit d'appareiller un singulier avec un plu- « riel, si du moins ils rendent tous deux le « même son, car on ne voit pas pourquoi « enfant et triomphants ne seraient pas des « rimes admissibles, lorsque enfants et faons « sont des rimes certainement admises ; qu'on « se moque de la césure et de Thémistiche, « mais non de- l'accent tonique ; qu'on se « permette certains] hiatus lorsqu'ils sont une « liaison plutôt qu'un heurt ; qu'on supprime « enfin les difficultés inutiles de la poétique, « comme on le fait ailleurs pour celles de l'or- « thographe, mais de même qu'on doit res- « pecter les lois primordiales de la syntaxe « française, qu'on respecte aussi les lois « organiques du vers français. Assouplissez-le, « spiritualisez-le, mais ne le démembrez pas\ »
Les réformes préconisées dans ces pages ne me paraissent nullement outrepasser les lois de la métrique française. Elles ne s'écartent en rien du génie de notre race et tendent à donner un peu d'élasticité à des préceptes dont l'étroitesse ne peut que nuire à l'essor poétique, puisque la poésie est l'expression musicale et rythmée du sentiment et des idées.
Ces prétendues innovations n'ont, d'ailleurs,