LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT
A la suite des victoires de la France sur l'Espagne, la paix entre les deux pays avait été signée à Bâle le 22 juillet 1795. Au mois d'avril de l'année suivante, le Directoire envoyait à Madrid, en qualité d'ambassadeur de la République, le général Pérignon.
Soldat de fortune et né gentilhomme, — marquis de Pérignon, — ce brillant officier, quoiqu'il n'eût que quarante et un ans, comptait les plus glorieux services. Divisionnaire à l'armée des Pyrénées-Orientales, il en avait pris le commandement le 17 novembre 1794, sur le champ de bataille de la Sierra Negra, alors que le commandant en chef Dugommier venait d'être tué par un
boulet. La défaite sanglante que subirent les Espagnols ce jour-là était son œuvre. Après leur avoir fauché neuf mille hommes et pris deux cents canons, il les battait encore peu après dans deux rencontres mémorables : Escola et Roses. En fait, c'est lui qui les avait acculés à la paix, non sans soulever leur admiration par sa bravoure et mériter leur, reconnaissance par son humanité. Elu au conseil des Cinq-Cents à la suite de ces victoires, il avait décliné le mandat de représentant du peuple, refusé le ministère de la guerre et accepté l'ambassade de Madrid.
Lorsqu'il arriva dans cette capitale, le 1 1 avril 1796, Charles IV régnait, mais ne régnait que nominalement. Le pouvoir effectif était aux mains du fameux Godoï, duc d'Alcudia et prince de la Paix, homme parti de rien, pourri de vices, cupide et dévoré d'ambition, que la passion immodérée de la reine pour lui avait porté au faîte des honneurs et de la toute-puissance.
Quoiqu'il eût signé la paix avec la République française, Godoï continuait à vivre en bons termes avec les émigrés, fixés en assez grand nombre à Madrid. En encourageant leurs incessantes intrigues contre le Directoire, il comblait les vœux de ses souverains, lesquels ne pouvaient oublier qu'ils étaient Bourbons et alliés à la maison royale de France, dispersée en ce moment par toute l'Europe. Ils l'oubliaient si peu qu'ils recevaient à leur cour,
presque au même rang que les membres du corps diplomatique, un agent officieux du comte de Provence. C'était au moment où ce prince, après la mort du dauphin, venait de prendre à Vérone, où il s'était réfugié, le nom de Louis XVIII, en se proclamant roi de France et de Navarre.
Le duc d'Havre, tel était le nom de son agent. Il appartenait à la plus haute noblesse française. Sot, médiocre et vain à l'excès, il n'en était pas moins un brave homme crédule et candide. Au palais royal et chez Godoï, il avait ses grandes et petites entrées. Il suivait la cour à l'Escurial et à Aranjuez, partout et toujours traité comme un ami. Du fait de cette situation, le nouvel ambassadeur de la République se trouva, dès son arrivée en Espagne, dans la position la plus difficile. Mais, à force de savoir-faire, de patience et de bonhomie, grâce surtout à sa réputation militaire, il parvint à s'assurer à la cour espagnole le rang et le crédit auxquels lui donnait droit la haute fonction dont il était investi.
Tout au plus, pouvait-on lui reprocher de ne pas revêtir d'assez d'éclat son ambassade, de vivre trop retiré et d'être trop soucieux de réaliser des économies sur son traitement. Du moins, il exerçait avec dignité son emploi et suivait consciencieusement et non sans habileté les affaires qui lui étaient confiées.
Il occupait son poste depuis quelques mois lors-
qu'un matin, se présenta à l'ambassade une femme qui lui était inconnue. Elle s'était fait annoncer sous le nom de Mme RifLon, se disant Française et donnant pour prétexte à sa visite l'obligation où elle était de faire viser son passeport. Il la reçut aussitôt et fut littéralement ébloui en voyant entrer dans son cabinet une belle personne, mince et brune, d'une rare finesse de traits, dont des yeux très grands et très expressifs éclairaient le charmant visage. Il lui donna moins de trente ans.
Séduit d'abord par sa beauté, il le fut plus encore par son esprit. Tout dans sa parole révélait une éducation raffinée, beaucoup d'instruction, des relations nombreuses et brillantes, une connaissance approfondie des hommes et des choses de son temps.
De ce qui se passa dans l'audience que lui avait, sans se faire prier, accordée l'ambassadeur, nous ne saurions rien si lui-même ne nous en donnait une idée dans une lettre qu'il écrivit ultérieurement au ministre des affaires étrangères Lacroix, pour lui expliquer comment il avait connu cette femme. Ayant visé son passeport, Pérignon l'interrogea sur les motifs qui la conduisaient en Espagne. Elle allégua qu'elle y était attirée par une entreprise commerciale dans laquelle elle avait mis des capitaux.
Il ajouta foi à cette allégation comme à tout ce que la jolie visiteuse voulut bien lui dire : « Je
la priai à dîner, écrit-il; elle vint. Je l'engageai à venir souvent et, en fait, ce fut bientôt tous les jours. » Après cet aveu, on ne saurait se méprendre au caractère de la liaison qui se forma en moins d'une semaine entre l'inflammable ambassadeur et la galante aventurière qu'était Mœe Riflon.
Le doute est d'autant moins permis à cet égard que tout le personnel de l'ambassade fut le témoin des complaisances de Pérignon envers elle. Soit que les secrétaires et les attachés militaires et civils eussent aussi subi le charme de cette sirène, soit qu'ils voulussent, en l'entourant de leur adoration, plaire à leur chef, ils se prodiguèrent pour la flatter et pour le flatter lui-même dans sa personne. Elle devint l'objet de leurs incessants hommages, adulée et enguirlandée par eux. Ils faisaient ses commissions dans la ville, l'accompagnaient dans ses promenades et s'efforçaient à tout instant de prévenir ses caprices, payés de leur peine par un sourire ou l'un de ses regards ensorceleurs. Elle avait amené avec elle une femme de chambre accorte et jolie, dont l'un d'eux devint l'amant.
Quant à Pérignon, elle s'était emparée de lui à ce point qu'elle régnait souverainement à l'ambassade. Elle y passait ses jours et ses nuits. S'il était absent, appelé à l'Escurial ou à Aranjuez, elle se servait de ses équipages, avait la jouissance
de son hôtel et, avec son agrément, s'installait dans son cabinet, y demeurant seule le plus souvent, libre par conséquent de fureter à son aise dans ses papiers. Grâce à elle, le palais de l'ambassadeur était devenu un lieu de plaisirs, où elle régnait sans partage.
On a déjà pressenti que ce n'est pas uniquement pour les beaux yeux du vainqueur des Espagnols que cette intrigante de marque avait feint de ne pouvoir lui résister. En l'enlaçant dans le filet de ses séductions, elle poursuivait un but tout autre que celui de s'assurer le monopole de ses caresses et de ses générosités. Si, dans les documents qui nous parlent d'elle, on ne trouve rien ou presque rien qui permette de reconstituer son passé, ils sont plus explicites quant au plan conçu par sa très fertile imagination et dont l'exécution l'avait conduite à Madrid.
Ils nous apprennent d'abord que le nom qu'elle portait était bien le sien. Elle s'appelait en effet Adélaïde Riflon. L'enquête dont elle fut ultérieurement l'objet fit découvrir que son père avait été maître des basses œuvres de la ville de Bourges, autrement dire vidangeur et équarrisseur.
Comment, partie de si bas, s'était-elle assez élevée pour pouvoir dissimuler à ce point la bassesse de ses origines? Par quelles transformations successives avait-elle passé pour acquérir l'instruction qui donnait à son esprit tant de charme,
l'élégance qui relevait sa beauté, cette distinction de manières, le goût si pur qui caractérisait ses toilettes et, pour tout dire, ses airs aristocratiques? A cet égard, les suppositions peuvent se donner librement carrière, puisque nous ne savons rien d'elle jusqu'au moment de son arrivée à Madrid.
Le fait est qu'elle y était venue avec le dessein d'entrer tout à la fois dans l'intimité du général Pérignon, ambassadeur de la République française, dans celle du duc d'Havre, agent officieux du prétendant Louis XVIII, dans celle du prince de la Paix, premier ministre d'Espagne, et de vendre au plus offrant des trois, quitte à les tromper tous, les secrets qu'elle aurait surpris chez les deux autres.
Nous l'avons montrée pénétrant chez l'ambassadeur et captant sa confiance. Elle y avait affiché les sentiments les plus hostiles aux émigrés et, durant les longues heures qu'elle passait avec son amant, ils dissertaient ensemble sur les moyens de déjouer les intrigues des royalistes qui s'agitaient à Madrid, afin d'entraîner le gouvernement espagnol à rompre la paix récemment conclue avec la République. Or, déjà à ce moment, elle était entrée en relations avec le duc d'Havre, le tenait aussi solidement qu'elle tenait Pérignon et par des procédés analogues. Elle manœuvrait pour se faire présenter par lui au ministre Godoï.
Aussi ardemment épris que Pérignon de cette
séduisante personne, d'Havre ne se montrait pas moins crédule que lui. Afin de le mieux captiver, la Riflon avait déployé plus de ruses encore. Pour mesurer à quel degré le naïf d'Havre en avait été la dupe, il suffît de parcourir la correspondance que, de Madrid, il entretenait avec la petite cour du prétendant.
On y constate que Mme Riflon s'était présentée à lui comme une femme qui ne pouvait dire encore son véritable nom, mais « pourvue de grands moyens pour presser les effets de la bonne volonté du prince de la Paix » en faveur de la monarchie. Il l'appelle tantôt Mme Riflon, tantôt « l'inconnue », tantôt enfin Mme Nieuband. Il voudrait qu'elle fût protégée et avouée par le roi, afin d'agir plus efficacement sur Godoï, à qui il l'a présentée.
Comme le roi ne se hâte pas de suivre son conseil, il confesse « qu'en effet, il y a trop d'apparences problématiques pour accorder la protection royale et que, d'autre part, il ne peut confier à la mer infestée de corsaires français les éclaircissements qui auraient prouvé que Mme Riflon était digne de confiance ». Et le candide diplomate à qui elle fait croire tout ce qu'elle veut ajoute avec conviction : « Le prince de la Paix en a eu les preuves. Il s'est à la fin plus ouvert à elle, avec mesure et précaution. Leurs Majestés Espagnoles, comme lui, attendent que l'inconnue s'explique
sur son nom, son état, ses relations, et de savoir quelle confiance lui accorde le roi de France. Ils sont enchantés qu'elle se rende auprès de Sa Majesté. »
Il était en effet convenu entre elle et d'Havre qu'elle irait se présenter à Louis XVIII qui venait de s'installer à Blankenberg, après son expulsion des Etats vénitiens : « Si le passage de la personne, disait-il encore, avait eu lieu dans un moment plus propice, elle aurait pu rapporter un plan qu'on aurait pu soumettre au gouvernement espagnol. Du reste, le prince de la Paix est convaincu que, lorsque la paix sera générale, le moment sera propice pour le roi de France. »
Des affirmations du duc d'Havre, une seule était conforme à la vérité : c'est que Mme Riflon voyait fréquemment Godoï. Mais, elle ne pouvait jouer de lui aussi aisément que de l'ambassadeur de la République et du représentant du roi. C'était un autre homme. Il ne s'en laissait pas conter. C'était aussi un fieffé libertin. Entre la jolie Française et lui il ne pouvait s'agir que de galanterie : « Pure affaire de débauche, » dira plus tard un témoin.
Trop fine pour ne pas s'en rendre compte, elle ne s'appliquait qu'à tirer parti de la générosité fastueuse d'un ministre tout-puissant qui ne trouvait guère de cruelles et savait payer leurs faveurs. Elle obtint de l'argent, des bijoux, le por-
trait du ministre dans un cadre orné de brillants. Elle put, en outre, en plaidant auprès de lui pour des solliciteurs qui avaient recouru à son influence, réaliser des gains assez importants.
Il est à peine besoin de faire remarquer qu'elle dissimulait à d'Havre le caractère de ses relations avec Godoï. Convaincu par ses dires, il ne voyait en elle qu'une royaliste ardente qui travaillait pour la monarchie, un peu par dévouement pour le roi, beaucoup par amour pour son représentant. D'autre part, elle avait caché à Pérignon ses rapports avec d'Havre. Mais, allant quelquefois à l'Escurial, elle ne crut pas devoir lui taire qu'elle y était appelée par Godoï. Elle n'eut aucune peine à lui prouver qu'elle y défendait les intérêts de la République et que l'objet de ses entrevues avec le ministre était purement patriotique. On est crédule quand on aime. L'ambassadeur aimait et se croyait aimé. Il ne mit pas un seul instant en doute la sincérité de sa maîtresse, trop aveuglé par sa passion pour voir que les secrets de l'ambassade qu'il lui livrait si légèrement étaient la clé qui lui avait ouvert le cabinet et l'alcôve du prince de la Paix.
Cependant, à l'ambassade, tout le monde n'était pas aussi confiant que lui. Il y avait notamment un premier secrétaire qui tenait cette femme pour suspecte et qui s'ingéniait, sans y parvenir d'ailleurs, à lire dans son jeu. Il se nommait Labène. Il ne nous
est connu que par ce que dit de lui sa propre correspondance. Elle nous prouve qu'il avait reçu du ministre des Affaires étrangères Lacroix la mission spéciale de surveiller l'ambassadeur. Il le considérait comme un homme a honorable, excellent », mais nul comme diplomate. Il lui reprochait de ne jamais sortir, de ne presque jamais recevoir, et lorsque, trop rarement, il ouvrait ses salons au corps diplomatique « de faire jouer avec des jetons à l'effigie de Louis XVI ».
Le 9 mars 1797, il écrivait à Lacroix : « Au début, Godoï s'était enthousiasmé pour ce soldat et ses combats. Maintenant, ils ne se voient que très peu, aux audiences hebdomadaires. Ce sont les adjudants généraux qui ont tout perdu ici en communiquant l'esprit de cupidité à l'ambassadeur. Ils lui ont ravi son influence. » Il en tirait cette conclusion qu'il fallait le laisser à son poste, mais modifier le personnel.
Encore que Labène, tout en remplissant la mission de police qui lui avait été confiée, s'efforçât de ménager son ambassadeur pour ne pas s'exposer à s'en faire un ennemi, toutes ses lettres témoignent de sa malveillance et de son mépris pour lui. Il faut noter cependant que, durant le séjour de Mme Riflon à Madrid, il est à peine fait mention dans la correspondance du premier secrétaire des fréquentes visites de cette jolie femme à l'ambassade. Les dénonciations de Labène, en ce qui
la touche, ne commencent qu'après qu'elle eut quitté la capitale, au mois de janvier i/Ç/.
A l'improviste, elle avait déclaré à Pérignon qu'elle était obligée d'aller à Paris pour ses affaires. Mais elle annonçait son prochain retour. Pour le rendre plus vraisemblable, elle laissait à Madrid sa femme de chambre, Mlle Cadettella, dite Cadette, qui vivait aussi librement qu'elle à l'ambassade, grâce au commerce galant qu'elle entretenait avec un des officiers de Pérignon. C'est par cette soubrette, digne en tout des aïeules qu'elle eût pu se découvrir dans les œuvres théâtrales du dix-septième siècle, que la vérité sur les relations de la Riflon avec l'ambassadeur, non encore découverte par Labène, bien qu'il l'eût soupçonnée, lui fut révélée tout à coup, ainsi qu'en témoignent les extraits suivants de ses lettres secrètes à Lacroix.
Le 29 janvier, il lui mandait :
« Je viens d'apprendre une chose fort extraordinaire. Cette Riflon, qui a vécu dans une familiarité si intime avec l'ambassadeur et les adjudants généraux, avait des conférences secrètes avec le duc d'Havre et lui dévoilait tous les secrets de la Légation.
« C'est une femme de chambre restée ici, où la Riflon compte revenir au printemps, qui, par caquetage, a révélé cette intrigue. Cependant, je n'ai pas une foi aveugle dans ses propos. Mais la Riflon m'a toujours paru très suspecte et, de plus, cette
intrigue m'explique très bien la cause de toutes les boutades, de toutes les mauvaises humeurs que le prince a témoignées plus d'une fois à l'ambassadeur lui-même qui n'y comprenait rien. » Le 23 février, il complète l'accusation : « La Riflon, que tout le monde croyait partie pour Paris, s'est arrêtée à Irun. Sa femme de chambre croit qu'elle n'a pas osé rentrer en France, craignant que son intrigue avec le duc d'Havre ne fût connue du Directoire. Il est au moins singulier de voir une des plus belles petites maîtresses de Paris passer son hiver dans un village, toute seule, sans connaissance de la langue du pays, tandis qu'à cinq lieues de là, est la ville de Bayonne où elle trouverait des plaisirs et de la société. On ignore au fond ce que c'est que cette Riflon. Elle est au reste très jolie, très adroite et avait complètement enlacé dans ses filets le bon Pérignon. On assure qu'elle doit revenir au printemps avec une autre fille. » Le 6 mars, la dénonciation devient plus précise : « Il n'est que trop vrai, citoyen ministre, que la Riflon a complètement trompé l'ambassadeur. Tous les jours, en sortant de ses bras, elle allait révéler au duc d'Havre les secrets de la Légation. Je n'ai plus le moindre doute là-dessus. La femme de chambre est allée se jeter aux pieds de l'ambassadeur. Elle lui a tout dévoilé. Je me propose de vous donner des détails plus étendus par le retour du courrier extraordinaire...
14 CONSPIRATEURS ET COMEDILNNES
« D'Havre ne quitte pas la résidence de Godoï, On m'a assuré que se trouvant un jour dans l'antichambre du prince avec Pérignon, il a eu audience avant l'ambassadeur comme étant arrivé le premier, et il eut la malice de le faire attendre une heure. Je ne sais si c'est vrai. Mais, d'Havre le colporte dans Madrid. » Ce qui, plus encore que ce dernier trait, ne peut faire doute, c'est qu'à cette date l'infortuné Pérignon était contraint de s'avouer qu'il avait été la dupe et le jouet de Mme Riflon. Poussée sous main par Labène, la femme de chambre lui avait fourni des preuves certaines de cette trahison.
La colère de l'ambassadeur n'eut d'égale que sa surprise. Il dicta sur l'heure à Cadette « une lettre extravagante » destinée à sa maîtresse, lettre de menaces et de reproches, à laquelle la délicieuse coquine se garda bien de répondre. Elle résidait toujours à Irun où « elle avait établi, affirme Labène, un entrepôt de correspondances entre les ennemis intérieurs de la République et les émigrés résidant en Espagne ». C'est Cadette qui remettait ses lettres à d'Havre. « Ils voulaient organiser dans ce royaume une insurrection contre les Français, espérant brouiller ainsi les deux gouvernements et rallumer la guerre. » La grande quantité d'émigrés réfugiés en Espagne eût permis de recruter pour ce complot de nombreux complices. Dans les lettres qui nous fournissent ces détails,
Labène exprime le regret de n'en pouvoir donner de plus complets. Mais, il ne savait rien que par Cadette, et celle-ci ne s'expliquait qu'à mots couverts. « Cette pauvre fille voit toujours la guillotine sur sa tête. Si Pérignon, quand elle lui apprit tout, avait su exiger, les émigrés auraient été expulsés de Madrid. Dirigée par mes conseils, Cadette a dit à M. le duc qu'elle avait tout révélé à l'ambassadeur. Ce vil coquin a été comme frappé de la foudre. Je vais faire espionner tous ces genslà, ajoutait Labène, dût-il m'en coûter de l'argent.»
Il ne semble pas que, jusqu'à ce moment, ses dires eussent été pris très au sérieux à Paris. Mais le ministre répondit à cette dernière lettre, en recommandant à son agent de le tenir informé et de ne pas reculer devant la dépense : « Tous vos frais vous seront remboursés. »
Cette surveillance paraissait devoir donner des résultats d'autant plus fructueux que Mme Riflon, après avoir manifesté le dessein d'aller d'Irun à Cadix, avait tout à coup modifié ses plans. Le 20 avril, elle revenait à Madrid, à 1 improviste, « avec beaucoup d'équipages. Le soir même, elle est allée souper je ne sais où. Elle n'est rentrée à l'auberge que deux heures après minuit. »
Dès son retour, elle avait rappelé sa femme de chambre. Mais celle-ci était résolue à ne pas se remettre à son service, ne voulant pas être compromise dans des complots contre-révolutionnaires. Du
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reste, établie maintenant à l'ambassade et placée sous la protection officielle de l'ambassadeur, la Cadette se montrait plus disposée à parler. Habile à lui arracher des aveux, Labène les transmettait au ministre Lacroix, racontait que d'Havre, lors du premier séjour de la Riflon à Madrid, la voyait toutes les nuits. Elle lui rapportait tout ce qui se passait à l'ambassade. Elle le suivait à l'Escurial et se partageait entre lui et Pérignon qui s'y trouvait aussi : « La nuit qui a précédé son départ, elle est restée jusqu'à une heure dans les bras de Pérignon et jusqu'au jour dans ceux de d'Havre. »
C'est Cadette qui fournissait à Labène ces renseignements, racontant que, bien souvent, elle introduisait d'Havre chez la Riflon : « Plus d'une fois, paraît-il, il a dû attendre que l'ambassadeur eût satisfait son appétit avec la dame, ce qui ne devait pas plaire beaucoup à un duc. Mais, que ne fait-on pas pour son roi? » Puis, comme pour atténuer, en ce qui touchait son ambassadeur, la portée de ces dénonciations scandaleuses, le premier secrétaire ajoutait hypocritement : « Ne croyez pas, citoyen ministre, que je veuille insulter à la faiblesse de Pérignon; il est homme : il n'est pas étonnant qu'il se soit laissé séduire par une jolie femme... Je crois qu'elle espère encore remettre dans ses filets notre ambassadeur. Elle se trompe. Le civisme de Pérignon l'emportera sur sa passion pour elle.»
C'était vrai. Pérignon ne voulait plus la voir.
Quant à Labène, il cherchait vainement comment on pourrait la châtier et l'obliger à quitter Madrid. Elle avait un passeport en règle, délivré par le gouvernement de la République, visé par l'ambassadeur lui-même, et, dès lors, ne pouvait être réclamée au gouvernement espagnol qui d'ailleurs eût refusé de la livrer. Elle avait un puissant protecteur : Godoï, qui ne l'avait pas encore chassée, ainsi qu'il le fit un peu plus tard, lorsqu'il se fut lassé d'elle. Labène proposait de la faire enlever par trois hommes résolus. « L'un d'eux ferait le petit-maître, lui conterait fleurette et essaierait de l'attirer hors d'Irun où elle doit prochainement retourner. » Mais, le Directoire dédaigna d'entrer dans cette voie de ruse et de violence. La Riflon put prolonger librement à Madrid son séjour et ses intrigues, encore que l'ambassade de France ne perdît aucune occasion de la dénoncer, dans la société, comme une vile intrigante dont il était nécessaire et prudent de se méfier.
Alors, elle eut l'audace d'écrire à Paris pour se plaindre de la malveillance de Pérignon. Celui-ci en fut averti par une lettre de son ministre. Lacroix lui demandait quelques renseignements sur cette femme et s'il était vrai qu'il la poursuivît de ses ressentiments. Dans sa réponse, il avoua qu'il avait été sa dupe et qu'ayant appris qu'elle était en rapports avec d'Havre, il s'était cru obligé de s'interdire toute correspondance avec elle. « Je ne
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la verrai plus. Ce n'est au reste qu'une intrigante, une aventurière que j'ai eu raison de repousser loin de moi... Cette persécution vis-à-vis de Mme Riflon, je l'ai bornée à ne plus la voir. Je n'ai rien fait ni écrit contre elle. Ce n'est pas bien méchant. »
Au moment où cette réponse allait partir pour Paris, Labène en eut connaissance. Ayant écrit de son côté au ministre, il lui disait : « Sachant tout ce qui s'est passé au sujet de la Riflon, vous avez dû rire de la réponse de l'ambassadeur. Une partie de ses aveux doit vous faire deviner le reste. J'ai été tout étonné d'apprendre qu'elle avait osé vous écrire. Ce seul trait doit vous faire connaître l'impudence de cette femme. »
Pour impudente, elle l'était. Plus se manifestait contre elle la malveillance de Pérignon et plus elle affectait de la braver, forte de ses rapports avec Godoï, dont le candide d'Havre était bien loin de soupçonner le caractère. Vis-à-vis de l'agent du roi de France, elle paraissait uniquement préoccupée de son prochain voyage à Blankenberg où résidait Louis XVIII. Elle voulait lui soumettre, disaitelle, le plan qu'elle avait conçu à l'effet de décider le gouvernement espagnol à déclarer de nouveau la guerre à la République.
Le Ier septembre, elle quittait Madrid pour se rendre à Londres d'où elle devait passer en Allemagne. « Mme Riflon, écrit d'Havre à son prince, attend à Lisbonne pour aller joindre Votre Ma-
jesté et lui porter le supplément de mes dépêches ainsi qu'une riche collection qu'elle seule a recueillie et dont elle fera hommage à Votre Majesté. »
Quelques jours plus tard, au lendemain du 18 fructidor, dans une note qu'il expédie à Blankenberg, il dit :
a Le retour de l'inconnue sera précieux à M. le duc d'Havre. Elle remplit pour lui l'emploi dénommé parmi les troupes légères : enfant perdu. Son sexe lui permet de s'élever au-dessus des convenances qu'un homme ne peut franchir et qu'il doit même respecter. Je me sers utilement d'elle pour faire pressentir M. le prince de la Paix sur des points qu'il y aurait des inconvénients à entamer sans espoir de succès. Une dame est sans conséquence d'une manière et de l'autre. Une jolie femme est très conséquente quand elle a comme celle-ci les agréments de son sexe sans en avoir la frivolité. Elle a de l'influence en France; elle est bien informée de ce qui se passe dans l'intérieur, puisqu'elle m'avait prévenu de tout d'avance.
« Il est important de disposer les choses de manière qu'elle soit toujours sous ma main et ne puisse agir que d'après mes ordres et mon impulsion. Elle ne s'est jamais écartée de cette mesure. Nous nous sommes toujours bien entendus. J'ai été constamment sa boussole. Elle ne porte ici aucun ombrage qu'à Pérignon, ce qui n'est pas un
mal d'ailleurs. On la regarde comme une Française qui, brouillée avec son ambassadeur, a réclamé la protection du ministre, et les malintentionnés ont cherché à jeter un vernis de galanterie qui n'a eu lieu qu'en compliments sans avoir aucune suite. J'espère que Votre Majesté me la renverra avec des détails et des plans qui augmenteront la confiance de M. le prince de la Paix. »
Tandis que, jouet des intrigues de la Riflon, d'Havre l'exaltait ainsi, elle était à Londres, manœuvrant auprès du duc d'Harcourt qui remplissait en Angleterre le même rôle que d'Havre en Espagne afin d'obtenir de lui aussi des lettres pour le roi. Après les avoir refusées, il se les laissa arracher. Elle se mit donc en route pour Blankenberg, chaudement recommandée par deux hommes en possesion de toute la confiance de Louis
Nos documents sont muets sur les incidents et les résultats de son voyage. Ils ne contiennent que deux billets écrits par la voyageuse, à son arrivée à Blankenberg, au comte d'Avaray, le favori du prétendant. Dans le premier, en date du 2 novembre et signé Nieuband, c elle prie monsieur le comte de vouloir bien lui envoyer quelqu'un de confiance et à qui elle puisse remettre des lettres pour le roi. Les fatigues du voyage et un léger accident nécessitent un jour de repos. Lundi, elle espère avoir l'honneur d'un entretien avec mon-
sieur le comte. » Le second billet est daté du lendemain : « La conversation de la personne que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer ce matin me fait réfléchir sur l'éloignement de notre entrevue. Au lieu de demain, fixons-la à ce soir. Je crois aussi remplir les vœux de Sa Majesté en ne séjournant pas longtemps ici. »
D'Avaray vint-il la voir? Se montra-t-il aussi crédule que l'avaient été Pérignon et d'Havre? Le roi la reçut-il? A ces diverses questions, le silence des Archives ne nous permet pas de répondre. A Blankenberg, nous perdons tout à coup les traces de la jolie Française. Véritable météore, elle disparaît, soit que le roi n'ait pas voulu prendre contact avec elle, soit que, plus avisé que d'Havre, il l'ait jugée pour ce qu'elle était, une créature terriblement dangereuse, toujours prête à trahir à prix d'argent et, par conséquent, indigne de confiance. Pendant plus de deux années, son existence nous échappe sans qu'il soit possible de savoir où elle réside, de qui et comment elle vit. Ce n'est qu'au commencement de l'année 1800 qu'elle reparaît, mais sous un autre nom.
Elle s'appelle maintenant Mme de Biston-Bonneuil et se présente en cette qualité chez le général de Beurnonville, ambassadeur de France à Berlin. Une jolie jeune fille qu'elle dit être sa nièce l'accompagne. Elle demande à l'ambassadeur de vouloir bien viser son passeport. Il lui a
été délivré par le ministre Lacroix; le général Pérignon l'a contresigné.
Dans cette audience, elle parle du long séjour qu'elle a fait en Espagne. Elle y était allée, dit-elle, pour tirer parti de marchandises qui lui étaient échues comme actionnaire de la Compagnie des Indes. Elle laisse entendre que si elle y est restée plus longtemps qu'elle ne pensait, c'est à cause des « relations très intimes » qui s'étaient créées entre elle et le général Pérignon. Plus tard, ils se sont brouillés « tant par rapport à des liaisons nouvelles qu'elle avait formées avec le prince de la Paix qu'à cause des rapports existant aussi entre elle et le duc d'Havre qui était à Madrid à cette époque. Cette brouille a été telle que Pérignon a voulu la faire partir d'Espagne et qu'elle a dû invoquer la protection de Godoï. »
Elle raconte ces choses avec un accent de sincérité qui ne laisse aucune place au doute. Comme par hasard, elle prononce le nom de son banquier, le puissant banquier français Perregaux, chez qui sont déposés ses fonds. Maintenant, elle se rend à Hambourg pour retirer des capitaux qu'elle a confiés à la maison Schramm. Elle rentrera ensuite en France. A sa prière, Beurnonville prolonge d'un mois les délais du passeport. En le quittant, elle le laisse sous le charme de sa grâce et de son esprit. Mais, bientôt, il l'oublie et n'entend plus parler d'elle.
Au bout de quinze mois seulement, il la voit revenir. Et comme il setonne qu'elle ne soit pas encore rentrée en France, elle lui raconte qu'elle a passé tout ce temps à Saint-Pétersbourg. « Elle est entrée sans difficulté en explication sur sa résidence en Russie, écrit, le 23 juin 1801, Beurnonville à Talleyrand qui a remplacé Lacroix aux Affaires étrangères, et tout ce qu'elle m'a dit ayant paru pouvoir offrir des données intéressantes, j'ai eu avec elle plusieurs entretiens très étendus. Elle m'a même mis à même de vérifier une partie de ses assertions en me donnant communication de son portefeuille. »
Je ne pense pas que, dans la volumineuse collection des documents diplomatiques conservés au dépôt des Archives du ministère des affaires étrangères, il existe un plus piquant chapitre d'histoire politico-galante que ce rapport de Beurnonville à Talleyrand, inspiré par les dires de Mme de Bonneuil. Lorsqu'il l'écrivit, l'ambassadeur de France en Prusse avait la mémoire encore pleine des singuliers événements qui venaient de lui être racontés et des preuves qui lui en avaient été fournies par cette intrigante de si haute envergure. Sous la prose de Beurnonville, c'est elle qui parle en réalité; c'est elle qu'on croit entendre. Nous la saississons-là sur le vif, avec son astuce, son audace, son esprit de ruse, telle en un mot que nous l'avons vue à Madrid, prompte à saisir, coûte que coûte, au besoin même en payant de sa personne, toutes les occasions d'accroître son influence et les divers profits en vue desquels elle l'exerce.
Ce qui n'est pas moins extraordinaire que ce nouveau témoignage des multiples ressources de son intelligence et de sa perversité, c'est que, dans les récits dont Beurnonville se fait l'écho confiant, il semble bien que la part de vérité dépasse et de beaucoup la part de mensonge. Certaines des assertions de Mme de Bonneuil sont si complètement corroborées par les événements auxquels elles se rapportent qu'il faut bien admettre que, cette fois, elle a été sincère et que les choses qu'elle raconte se sont passées comme elle le dit.
Outre les preuves que Beurnonville affirme avoir été mises sous ses yeux, nous en trouvons une autre dans les Mémoires de Kotzebue. qui résidait en ce temps à Saint-Pétersbourg, comme directeur des théâtres impériaux. Parlant de Mme de Bonneuil, il dit : « Ayant su se faire des protections auprès des premières personnes de Saint-Pétersbourg, elle était tolérée par l'empereur, non seulement dans la résidence, mais encore à Gatchina. C'était une énigme pour tout le monde. »
Le mot de cette énigme, nous l'avons dans le rapport de Beurnonville. A ce titre, la reproduction pure et simple de quelques extraits d'un si curieux document donnera à ces souvenirs de notre aventurière une autorité plus grande que ne pourrait le faire un résumé, si fidèle qu'il fût, de cette pièce historique. Le lecteur me saura gré, je l'espère, de la lui soumettre en sa forme officielle.
« A Saint-Pétersbourg, écrit Beurnonville, Mme de Bonneuil s'est liée avec M. de Rostopchine (i). Elle y est restée jusqu'à présent et n'en est revenue que dans le même moment que le citoyen Duroc était en route pour cette destination (2). Elle regrette de n'avoir pas été avertie à temps de son passage et elle n'aurait pas manqué, dit-elle, de lui donner des informations qui eussent pu être précieuses pour lui dans la mission dont il est chargé. Elle prétend que la haine du parti anglais contre elle et la peur d'aller en Sibérie l'obligent seules à quitter un pays où elle avait beaucoup de raisons pour rester encore.
« Selon ce qu'elle m'a dit, on aurait supposé à Saint-Pétersbourg qu'elle y était envoyée par le premier Consul pour intriguer, qu'elle aurait été chargée de remettre vos lettres, citoyen ministre, au comte de Panin, et qu'enfin elle aurait concouru à préparer le rapprochement de la Russie avec le gouvernement français. Les amis de la France lui auraient fait honneur de ce succès prétendu, ainsi
(1) Ministre des Affaires étrangères sous le règne de Paul Ier. Il tomba en disgrâce peu de temps avant l'assassinat de ce prince, commis le 10 mars 1801. Il recouvra sa faveur sous le règne d'Alexandre Ier. On lui a longtemps imputé d'avoir ordonné, en 1812, l'incendie de Moscou. Il semblerait d'après des documents récemment publiés qu'il se soit défendu, dans des papiers posthumes, de mériter cette accusation.
(2) Aide de camp du premier Consul, Duroc fut chargé de porter à Alexandre, à l'occasion de son avènement, les félicitations du gouvernement français.
que nos ennemis lui en ont fait un crime, et, à l'en croire, elle ne serait pas tout à fait étrangère au changement qui s'opéra dans les dispositions de Paul Ier (1).
« Voici comme elle présente la conduite qu'elle a tenue en Russie. M. de Rostopchine y occupait le premier rang. Elle eut occasion de le voir pour ses affaires personnelles et il lui témoigna un intérêt qui s'est converti en une amité tendre et durable. Dans ce temps, arrivèrent vos deux lettres à M. de Panin. Elles furent remises à Paul Ier qui les donna à M. de Rostopchine. Celui-ci lui en fit part et elle était trop bonne Française pour ne pas encourager son ami à hâter la réconciliation des deux gouvernements. Elle y trouva même beaucoup de penchant de la part de M. Rostopchine qui était las de l'influence anglaise. Ce favori ayant plusieurs fois entretenu son maître des affaires qui intéressaient Mme de Bonneuil, elle eut elle-même des entrevues fréquentes avec l'empereur et on en a pris prétexte de l'accuser de s'être abandonnée à ce prince pour avancer les affaires
(i) Dans mon livre : les Bourbons et la Russie, j'ai raconté avec les plus grands détails, à l'aide des documents officiels, la piquante histoire de ces négociations auxquelles furent mêlés des gens qu'on ne pouvait guère s'attendre à voir jouer un rôle en une si grave affaire, et notamment une comédienne française, la Chevalier, maîtresse en titre du favori de Paul Ier, Koutaïkof, son ancien valet de chambre, dont il avait fait un des plus hauts personnages <îe sa cour.
de la France. Elle nie ces imputations; mais, elle se flatte d'avoir donné à Paul Ier, ainsi qu'à M. de Rostopchine, des conseils utiles à la Russie, en même temps qu'ils étaient avantageux pour la France.
« Parmi les services qu'elle se vante d'avoir rendus, elle m'en a cité un d'un genre marquant et digne d'être rapporté. Elle était, m'a-t-elle dit, très liée avec le duc d'Havre, qui maintenant est à Alterna où il subsiste d'une pension que lui fait payer la cour d'Espagne par son ministre à Hambourg, et elle avait sur lui un ascendant absolu. C'est un esprit borné. Il résidait à Madrid en qualité de représentant du roi de Mitau avec qui il était en correspondance suivie. Un jour, il venait de déchiffrer une dépêche de M. d'Avaray, premier ministre du prétendant, dans laquelle se trouvaient signalés les principaux personnages de Pétersbourg. C'était une peinture affreuse de Paul Ier, de Rostopchine qu'on accusait de sottise et d'imbécillité, etc., etc. D'Havre la lui montra en lui disant : -
« — Voilà les gens chez qui vous voulez aller.
« Elle trouva moyen d'avoir la dépêche en original et partit ensuite pour la Russie, malgré les observations du duc qui la fit pourvoir encore de bonnes recommandations de la cour de Mitau. Elle était déjà en intimité avec M. de Rostopchine
lorsque Caraman (i), dont elle m'a dit beaucoup de mal, arriva à Pétersbourg. Il avait ordre de la voir et d'employer son intervention. Mais il était particulièrement soutenu par M. de Panin. C'était auprès de Rostopchine un titre peu favorable. Caraman fit sur ces entrefaites à l'empereur la demande d'une augmentation de revenu pour la cour de Mitau et en roubles d'argent. Cette demande fut appuyée par Panin, contrariée par Rostopchine, et elle échoua. A cette époque, Mme de Bonneuil était trop attachée à celui-ci pour lui faire un mystère de cette dépêche où il était si bien peint. Il la conjura de la lui remettre, ce qu'elle ne pouvait guère lui refuser. Paul Ier en prit lecture et fut pénétré d'indignation. C'est alors que fut donné l'ordre de saisir le chiffre de M. de Caraman. On reconnut que cet agent correspondait avec l'Angleterre dans un sens contraire aux vues de l'empereur, que M. de Panin avait aussi avec Mitau une correspondance dans le même genre. De là, le renvoi de M. de Caraman, l'expulsion de son maître de l'asile qui lui était accordé et l'exil de M. de Panin.
« Par suite de la saisie de ce chiffre qui a donné la clé de beaucoup d'événements et offert des indices dont on a voulu suivre la chaîne dans toute son étendue, on a mis aussi la main sur les chiffres
(1) Le comte de Caraman, agent de Louis XVIII auprès de Paul I".
des envoyés de Suède, de Danemark et de Prusse, et c'est après les révélations obtenues par ce moyen que Paul Ier a pris le parti de faire marcher de force tout le Nord vers le but qu'il se proposait. C'est malheureusement aussi de ce moment qu'a été décidée la mort de ce prince qui n'a pas donné assez* de croyance aux avis prudents de M. de Rostopchine, mieux éclairé que lui sur les dangers qui l'environnaient.
« Mme de Bonneuil a eu ainsi quelque part aux affaires politiques, mais seulement en mettant Paul Ier sur la voie de découvertes importantes dont les résultats devaient tourner à l'avantage de la République. Elle convient qu'elle n'a pas négligé sa fortune et qu'elle avait la perspective la plus brillante pour elle et pour sa nièce si la disgrâce de M. de Rostopchine ne l'eût arrêtée en chemin.
« Après ces premiers événements, elle est demeurée à Pétersbourg seulement pour observer et servir, s'il était possible, son ami qui, même de sa retraite, a dix fois averti l'empereur que le parti anglais le ferait assassiner. La mort de Paul Ier étant survenue peu après, elle n'a plus cru être en sûreté. L'Angleterre, Naples, les Piémontais se sont déchaînés pour la perdre et même l'ont mise dans le cas de craindre pour sa vie. Elle a demandé un passeport à M. de Panin pour retourner en France. Ce ministre, soit qu'il eût eu aussi des prétentions sur elle, soit par considération pour M. de Rostop-
chine qu'il déteste mais dont il ne croit pas le retour à la faveur impossible, a voulu la faire rester. Il a employé prières et déclarations tendres. Elle a persisté. Il l'a invitée au moins à lui donner des nouvelles et lui a promis de son côté de lui donner des siennes. »
Ce curieux compte rendu des confidences faites par Mme de Bonneuil à Beurnonville se continuait par le jugement qu'elle portait sur divers personnages qu'elle qualifiait ennemis de la République et partisans du système anglais : le comte de Pahlen, gouverneur de Saint-Pétersbourg, un des assassins de Paul Ier, « faux, avide d'argent, complice de l'Angleterre; » M. de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples; le marquis de Lambert, gentilhomme français. Elle affirmait avoir été témoin de la bassesse des démarches qu'avait faites la cour de Vienne pour se réconcilier avec la Russie et elle était persuadée que l'Angleterre ne désespérait pas de former une nouvelle coalition contre la France.
Il est vrai qu'elle « avait un secret » pour conjurer ces menées, et ce secret, elle était prête à aller le confier à Talleyrand, en ne le voyant toutefois qu'avec la plus grande précaution, étant convaincue que Panin, qu'elle avait toujours intérêt à ménager, ne manquerait pas, si elle allait à Paris, de la faire surveiller par l'envoyé de Russie, M. de Markof.
Ce secret, « c'est à vous, citoyen ministre, observait Beurnonville, d'en apprécier la valeur. Ce qui
est évident pour moi, c'est que Mme de Bonneuil était au courant du contenu de vos deux lettres à Panin, des instructions particulières qui avaient été données au général Sprengporten (i), et enfin de tout ce qui s'est passé entre la France et la Russie. Elle annonce aussi être instruite de la correspondance secrète des diverses cours, vu que le comte Golloni, directeur général des postes, était ami intime de M. de Rostopchine à qui il communiquait tout, et qu'alors, il n'entrait pas à Pétersbourg un courrier qu'on ne le gagnât, qu'on ne lût sa dépêche ou qu'on ne prît copie du chiffre. Il m'est démontré surtout qu'elle a eu les rapports les plus particuliers avec les hommes qui ont été et qui sont à la tête du gouvernement russe. J'ai vu entre ses mains le portrait de Rostopchine et j'ai parcouru quarante ou cinquante billets qu'il lui a écrits. Elle m'a montré aussi sa correspondance avec M. de Panin. Mais cette dernière liaison ne paraît pas avoir été aussi loin. Mme de Bonneuil se rend incessamment à Paris. Aussitôt après son arrivée, son portefeuille vous sera communiqué; sa correspondance, les chiffres de diverses sortes dont elle est en possession seront mis sous vos yeux et vous en jugerez. »
Après avoir énuméré ainsi les motifs qui justi-
(i) Ce général était venu en France, aussitôt après la conclusion de la paix entre la France et la Russie, pour y chercher les prisonniers russes que Bonaparte rendait spontanément à l'empereur.
fiaient sa confiance dans les assertions de Mme de Bonneuil, le général de Beurnonville reconnaissait qu'on ne pouvait trop se méfier de telles personnes. « Mais, enfin, ce sont des instruments dont on peut tirer parti, quoiqu'on ne les estime pas. Elle me paraît prête à rentrer dans le champ de l'intrigue à la première occasion, soit auprès de M. de Panin s'il continue à être en faveur, soit auprès de M. de Rostopchine s'il vient à reparaître sur la scène. Elle a avec elle une jeune personne de treize à quatorze ans qu'elle est femme à employer au besoin pour parvenir à ses vues. Elle la nomme sa nièce; mais, je crois bien que c'est sa fille qu'elle n'avoue pas pour l'honneur des vingt-huit ans qu'elle se donne encore. Elle m'a dit que si Paul Ier eût vécu plus longtemps, la fortune de sa nièce était assurée... Elle a fait hier, ajoutait l'ambassadeur pour clore cette longue dépêche, une visite au baron de Krudener (i), par qui elle reçoit les lettres de M. de Panin. » 4
Quatre jours plus tard, le 27 juin, Beurnonville annonçait à Talleyrand qu'elle était venue prendre congé de lui avant de se mettre en route pour Hambourg. « Elle m'a dit que M. de Panin, connaissant ses liaisons avec le prince de la Paix, lui avait proposé de s'employer auprès de lui pour rompre la bonne harmonie existant entre la France et l'Es-
(1) Ambassadeur de Russie à Berlin.
pagne, ou du moins pour diminuer notre influence à Madrid. »
Après avoir vu Mme de Bonneuil occuper si brillamment la scène à Saint-Pétersbourg, c'eût été un piquant spectacle de pouvoir la suivre en France et se rendre compte du parti qu'elle y tira des relations qu'elle s'était faites en Russie comme du rôle qu'elle y avait joué. Mais, à son départ de Berlin ainsi qu'à son départ de Madrid, elle s'éclipse. Où va-t-elle? Que fait-elle? Est-elle reçue chez Talleyrand? Se montre-t-il aussi crédule que Beurnonville? Dédaigne-t-il au contraire d'ouvrir l'oreille aux propos de cette trop séduisante aventurière? Autant de questions auxquelles il nous est impossible de répondre.
Plus tard, une note de police nous fera connaître que, durant l'hiver de 1 801-1802, on l'a vue tour à tour à Paris, à Madrid et à Londres. Mais, c'est tout ce que nous savons d'elle jusqu'à la date du 17 novembre 1802, où elle arrive à Amsterdam, avec un Anglais, lord Spencer (1), qu'elle a connu à Londres et qu'on dit être son amant; accompagnée de sa jolie nièce, qu'elle a baptisée Adélaïde de Morsan, « une délicieuse jeune fille qu'elle traite mal » ; d'un petit homme brun, Paul Valois, qui
(1) Lord Spencer appartenait au parti whig. Il fut plusieurs fois ministre. C'était aussi un bibliophile eminent. En 1802, il avait quarante-quatre ans et un fils de vingt-quatre.
lui sert de secrétaire et qui paraît être un secrétaire à tout faire. Il y a aussi plusieurs domestiques.
Maîtres et gens descendent à l'hôtel des Armes d'Amsterdam. Indépendamment des appartements qu'ils y occupent, Mme de Bonneuil retient une chambre pour son mari qui doit venir la joindre et qui, d'ailleurs, ne vient pas. « Elle voit peu de monde. Elle écrit beaucoup. Son secrétaire est débordé. Elle ne reçoit pas de lettres et fait de fréquentes excursions . On la tient pour un agent de l'Angleterre et des plus dangereux. »
Telle est du moins l'opinion de Sémonville, ministre de France en Hollande. Mais, pour le vulgaire, c'est une très grande dame. Les gazettes d'Amsterdam mentionnent sa présence. Elles disent en parlant d'elle qu'elle a une lettre de crédit sur la banque Coudert de la Haye et qu'elle est la bellemère d'un conseiller d'Etat français; ce qui, du reste, ne s'accorde guère avec son air de jeunesse. Toutefois, elle ne dément rien. Elle affirme au contraire sa parenté avec le conseiller Regnault de Saint-Jean-d'Angely; elle se dit l'amie de Cazalès. Elle montre sa lettre de crédit de mille livres sterling, délivrée par un banquier anglais. Elle parle de ses relations avec divers ambassadeurs français et fait admirer à qui veut le voir le portrait de Godoï, enrichi de brillants.
En décembre, elle part pour la Haye avec tout son monde. De là, elle écrit le 15 janvier à Se-
monville pour solliciter une audience, ayant à lui demander, dit-elle, une certificat de vie et un passeport. Mais, au même moment, le ministre de France vient de recevoir une lettre de Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Celui-ci a lu dans les journaux l'arrivée de Mme de Bonneuil à Amsterdam. « Or, Mme de Bonneuil, c'est ma belle-mère. Elle n'a pas quitté Paris depuis deux ans. Donc, l'autre est une coquine qu'il faut arrêter. »
Déjà mis en défiance par les allures louches « de la coquine », Sémonville, complètement éclairé par l'avis qu'il vient de recevoir mais sans droits pour la faire arrêter en territoire étranger, se contente de ne pas lui répondre. Elle prend son parti de ce silence. Elle cesse de faire parler d'elle. Elle va s'ensevelir à Bréda, en Hollande, assez surveillée pour qu'on sache qu'elle reçoit beaucoup de lettres, poste restante, et que c'est la jolie nièce qui va les retirer. Elle a congédié son secrétaire Paul Valois. Ils se sont séparés à la Haye, probablement à la requête de lord Spencer qui devait trouver inquiétants pour lui les rapports incessants de sa maîtresse avec ce petit brun de trente-six ans, qu'elle avait connu à Orléans.
A peine rentré en France, Paul Valois est arrêté et envoyé à Sainte-Pélagie. On a découvert qu'en l'an II il a été compromis dans l'affaire de Léonard Bourdon et condamné à mort par contumace. On admet que le jugement devrait être cassé. Mais,
à cause des relations de Paul Valois avec la Bonneuil, il reste placé sous la surveillance de la police (i) qui ouvre d'autre part une enquête à l'effet de savoir ce qu'est au juste cette femme à qui, au commencement de 1802, un passeport a été délivré à Paris « comme étant particulièrement connue de la préfecture ».
C'est alors qu'on découvre qu'elle s'appelait Riflon en Espagne et que c'est Adélaïde RifLon, la fille de l'écorcheur de Bourges, la Riflon de Pérignon, a un Protée ». On apprend de même que, munie de ce passeport, elle est retournée à Madrid, emportant pour quarante mille francs de dentelles et de perles fausses dont elle est parvenue à se défaire à un prix avantageux. On l'a payée en traites sur Londres. Elle est allée alors en Angleterre et en a touché le montant partie en argent, partie en cette fameuse lettre de crédit sur Coudert de la Haye, dont elle a su se faire un titre à la considération des Hollandais.
A ces renseignements vient s'en ajouter un autre qui achève de donner d'elle, de son habileté dans l'intrigue et de son pouvoir sur les hommes la plus haute idée. Durant son séjour à Bréda, elle a fait la connaissance du général de division Montrichard, commandant de l'artillerie à l'armée
(1) Il ne fut renvoyé à Blois, son pays, qu'en 1814, après avoir subi une nouvelle détention de trois mois. Il était alors notaire à Diez-sur-Loire.
du Hanovre. Cet officier, âgé de quarante-deux ans, s'est follement épris d'elle. Elle a agréé ses hommages et partage ses faveurs entre lui et lord Spencer qui cependant ne la quitte guère.
Ce n'est pas tout.
Dans le même temps, la police de Paris arrête une lettre adressée à Mme Bonaparte. Cette lettre est signée d'un émigré, M. de Bellegarde, qui a fait un long séjour en Russie, comme officier sous les ordres du duc de Richelieu. Mais, on croit y reconnaître l'écriture de Mme de Bonneuil et, comme il y est question d'elle et que, d'autre part, ce Bellegarde, jadis cornette blanc dans le régiment Colonel-Cavalerie, vicieux, joueur, bourreau d'argent, a été jadis son amant, on soupçonne que c'est elle qui, sous son nom, tente d'escroquer la femme du premier Consul, en offrant de renseigner le gouvernement sur les menées anglaises et sur un complot qui est en train de s'ourdir contre Bonaparte. Il faut décidément savoir ce qu'elle a dans son sac. Le général Mortier, commandant en chef de l'armée du Hanovre, est invité à s'en enquérir. Il charge le lieutenant de gendarmerie Meckenem (i), attaché à la prévôté de son armée, de se mettre
(i) C'était probablement Philippe-Marie de Meckenem d'Artoise, ancien page de Louis XVI, émigré rentré, devenu officier, et à qui, au dire de M. Geoffroy de Grandmaison, dans ses récits sur le séjour des princes d'Espagne à Valençay, fut offerte, en 1810, la mission de les garder, que d'ailleurs il déclina.
sur les traces de Mme de Bonneuil et de tâcher de la confesser. Meckenem va la trouver à Bréda. Il est porteur de la lettre qu'elle a écrite à Mme Bonaparte et se présente comme envoyé par celle-ci pour recevoir les confidences annoncées par Mme de Bonneuil. Mais, notre aventurière est sur ses gardes. Elle s'étonne d'abord qu'on ne lui ait pas répondu.
— ■ Comptez-vous pour rien la crainte d'être dupe? objecte Meckenem.
Il cherche ensuite à lui tirer les vers du nez, à la décider à partir pour Paris. Mais, elle est trop fine pour céder. Elle s'en tient à affirmer qu'elle sait beaucoup de choses quant au complot qui s'ourdit en Angleterre contre le premier Consul. Meckenem affecte de ne pas prendre au sérieux ces révélations. Alors, elle affirme que c'est elle qui par son influence retient les assassins, tâche difficile parce que dix mille louis sont promis à celui qui frappera Bonaparte. « Elle avoue avec peine, dit le rapport de Meckenem qui nous fournit ces détails, qu'elle doit à ses faibles attraits d'être initiée à ces infâmes mystères, qu'ils ont mis en rivalité des hommes qui par haine se sont trahis. » Elle proteste de son amour pour la patrie. Puis, comme Meckenem persiste dans son incrédulité, elle offre de lui montrer sur l'heure un des conjurés, et fait entrer lord Spencer lui-même à qui elle le présente comme disposé à participer au
complot « Je n'ai pu deviner, confesse Meckenem dans son rapport, si cet Anglais est un complice ou une dupe. »
L'entretien est interrompu par l'arrivée du général Montrichard et d'un Hollandais, le colonel Sex qui habite Utrecht et paraît être le metteur en œuvre de toute cette intrigue. Meckenem se retire après avoir accepté l'invitation à dîner qui lui est faite par Mme de Bonneuil pour le lendemain. Le lendemain, il dîne avec elle et la jolie nièce. Celleci retirée, on revient au complot. Meckenem insiste pour que Mmo de Bonneuil raconte tout ce qu'elle en sait dans une lettre pour Mme Bonaparte, qu'il emportera. Elle promet la lettre, change ensuite d'avis, et finalement dicte à son convive une note où elle affirme : i° qu'on doit enlever dans le cabinet du premier Consul tous les papiers relatifs à l'Angleterre; 2° que la mort de Bonaparte est décidée; 30 enfin, que, par suite de l'hostilité de beaucoup de grands personnages et de généraux, il doit s'attendre à être assiégé dans sa maison.
— ■ Je livrerai tout ce que je sais, promet-elle, si l'on s'engage à ne pas me nommer et si un écrit du premier Consul garantit ma sûreté, ma fortune, l'éducation de ma nièce et de mon neveu. Je suis digne de confiance. Le général de Beurnonville peut en témoigner, lui qui n'ignore rien de ce que j'ai fait en Russie. »
Et, pour convaincre Meckenem, elle prend sur
sa table les Mémoires de Kotzebue qui viennent de paraître et l'oblige à lire le passage où est mentionnée son influence à Saint-Pétersbourg. On se sépare enfin, sans avoir rien conclu et en se promettant de se revoir.
Meckenem revient à Bréda bientôt après, le 18 mai. Mais, la fine mouche a jugé prudent de ne pas attendre son retour. Elle a filé avec sa nièce, on ne sait où. Le lieutenant de gendarmerie, feignant detre amoureux d'elle et de craindre qu'elle n'ait décampé avec le général Montrichard, s'informe et apprend que, depuis qu'il a quitté Bréda, elle a vécu très retirée, sans voir personne, et qu'elle a ensuite disparu sans dire où elle allait. De guerre lasse, il se rend auprès de Sémonville à qui il est recommandé par le général Moncey et le prie de le seconder dans ses recherches. Sémonville, aussi désireux que lui de retrouver la Bonneuil, lui adjoint son cousin le sous-lieutenant Canouville. Ce jeune officier insinue qu'elle pourrait bien avoir suivi Montrichard au quartier général de Mortier. Belle occasion pour mettre la main sur elle. Un ordre est envoyé au général Porte, sousinspecteur de gendarmerie. Il répond que la personne recherchée n'a pas paru à l'armée du Hanovre.
Enfin, Meckenem apprend qu'elle a passé un mois à Hambourg aux frais d'un négociant de cette ville. Pendant son séjour, elle a vu, à plu-
sieurs reprises, le ministre de France Reinhard. Elle aurait voulu qu'il prît en main une réclamation qu'elle a adressée au prince royal de Prusse à l'effet d'obtenir le payement de cinquante mille francs qu'à l'en croire, ce prince lui doit, — affaire véreuse dont Reinhard a refusé de s'occuper. Meckenem part aussitôt pour Hambourg. Il y est dans le courant de juillet. Mais, en y arrivant, il lui est dit que Mme de Bonneuil est partie pour Pyrmont, ville d'eaux d'Allemagne, dans la principauté de Waldeck, à quarante-cinq kilomètres de Hanovre.
Très déconfit, il obtient du général Mortier qu'un courrier sera envoyé à Beurnonville pour l'inviter à demander au gouvernement prussien l'arrestation de la dame. Mais l'ambassadeur répond que cette affaire ne peut être conduite ni par lui ni par la cour de Prusse; c'est le prince de Waldeck qu'elle regarde et à notre ministre à Cassel qu'il faut recourir. Le malheureux Meckenem, à oui le général Moncey a déjà reproché d'agir trop lentement et d'avoir outrepassé ses instructions, se transporte à Cassel. Nouveau contretemps. Le prince régnant est, lui aussi, parti pour Pyrmont. Le ministre de France ne peut que lui écrire pour réclamer l'arrestation. Il écrit et Meckenem, muni de la lettre, pique droit sur Pyrmont. Trop tard encore. Après avoir passé trois semaines dans cette ville, le prince est allé s'installer à Arolsen, sa résidence d'été.
C'est là que Meckenem parvient enfin à le rejoindre le lundi 20 août. Il lui présente la lettre du ministre de France à Cassel. Après l'avoir lue, le prince se récrie. Est-il possible qu'on veuille le contraindre à arrêter une si jolie femme dans sa principauté? Comme Meckenem insiste :
— Mme de Bonneuil doit être partie de Pyrmont vendredi dernier, répond-il. Elle a pris publiquement congé de la société et notamment de l'Electrice de Bavière dans un bal que donnait le prince de Brunswick. Elle allait à Gotha.
— Il n'y a que trois jours, Monseigneur, reprend Meckenem. Elle est peut-être encore à Pyrmont. Je demande donc à Votre Altesse de vouloir bien me donner l'ordre de la faire arrêter. Personne n'est plus intéressé que Votre Altesse à ce qu'une pareille femme, dont la conduite est encore plus vile que la naissance, soit expulsée de ses Etats.
Mais le prince raille la vertueuse indignation du lieutenant de gendarmerie.
— Dans un endroit comme Pyrmont, observet-il, lorsqu'on voit une femme, on ne s'inquiète ni de ce qu'elle est ni d'où elle vient, mais seulement si elle est jeune et jolie.
— Pour jolie, il est possible qu'on trouve telle la Bonneuil; mais, pour jeune, il y a bien vingt ans, à ma connaissance, qu'elle fait le métier de courtisane très active et d'intrigante très dangereuse.
Vingt ans ! Le prince proteste.
— Elle a tout au plus trente-cinq ans.
A ce trait, Meckenem devine que son auguste interlocuteur est lui aussi sous le charme, et que Mme de Bonneuil l'a séduit durant son séjour à, Pyrmont, comme elle en a séduit tant d'autres, ce qui va rendre plus difficile le succès de sa mission.
Il parvient à dissimuler son inquiétude à l'aide d'une plaisanterie.
— En admettant qu'elle n'ait que trente-cinq ans, dit-il, Votre Altesse, qui est militaire, doit savoir que, pour un soldat, les années de campagne comptent double.
Le prince sourit; mais, il ne cède pas. Il allègue la nécessité où il est de réfléchir avant de prendre une décision et engage le visiteur à revenir dans une heure chercher sa réponse. A la faveur de ce délai, il réunit ses conseillers ordinaires et leur soumet la question de savoir si, oui ou non, il doit se prêter à ce que le gouvernement français exige de lui. Or, il se trouve que, dans cette réunion, l'aimable femme qui. depuis un mois fait la joie de la société de Pyrmont ne compte que des amis; on l'a vu, c'est une ensorceleuse. Ils tombent d'accord avec le prince qu'il y aurait péril à résister ouvertement à la demande qui vient de lui être faite, qu'il faut y céder, mais avertir sur l'heure Mme de Bonneuil du péril qui la menace et
l'aider à le conjurer. Un courrier est expédié surle-champ à Pyrmont. Il est déjà loin lorsque Meckenem vient chercher la réponse qui lui a été promise. Soupçonnant qu'on va tenter de le duper, il a pris ses mesures pour partir sur-le-champ. Sa voiture est à la porte du prince.
— Puisque vous persistez à aller à Pyrmont, lui dit celui-ci, je vais vous donner une lettre pour le grand bailli, afin qu'il vous fasse remettre Mme de Bonneuil, si elle y est encore.
Quelques instants après, Meckenem est en route. Mais les postillons ont des ordres. Ils lui font prendre « des chemins épouvantables ». Aux relais, il est obligé d'attendre des chevaux et, finalement, il n'arrive à Pyrmont que le lendemain, à huit heures du soir. Naturellement, M™" de Bonneuil avait décampé. On lui raconte à son auberge qu'étant à la promenade, elle avait été prévenue que, sur l'ordre du général Mortier, elle allait être arrêtée. Le marquis d'Avaray, de la suite de la reine de France, qui se trouvait encore là, l'avait aussitôt emmenée en territoire prussien, à un quart d'heure de Pyrmont. « On en faisait des gorges chaudes » et l'envoyé français était la fable de la ville. Mais il eut soin de ne pas se montrer.
Décidément Mme de Bonneuil était insaisissable et son effronterie égalait son habileté. On en eut une nouvelle preuve quelques jours plus tard. Le 26 août, à Hambourg, le ministre de France
Reihard recevait une lettre d'elle, lettre de récriminations et de plaintes. Pourquoi voulait-on l'arrêter? N'avait-elle pas offert d'aller se justifier à Paris si on lui garantissait sa liberté ? Elle l'avait écrit à Bonaparte, au grand juge; elle était prête à partir sur un avis qui lui serait donné par la voie de la Gazette de Hambourg.
En attendant, elle se cachait. Reinhard ne put même savoir d'où avait été expédiée cette lettre. Meckenem, furieux d'avoir été joué, cherchait à se venger du prince de Waldeck et de la société de Pyrmont dont il était la dupe. Il proposait de publier dans les journaux une note ainsi conçue : « Mlle Riflon, fille d'un maître des basses œuvres de la ville de Bourges, a paru sous le nom de comtesse de Bonneuil à Pyrmont et a été traitée honorablement en cette qualité. » Il ne fut pas donné suite à ce projet. Quant à Meckenem, il ne désespérait pas de retrouver son aventurière.
Il la retrouva en effet à Bréda où elle était revenue le 30 septembre. Mais cette entrevue n'aboutit à rien. La Bonneuil persistait à ne vouloir s'expliquer et se mettre en route pour Paris qu'après avoir obtenu les garanties qu'elle avait demandées. Meckenem s'engagea à les demander pour elle et rendez-vous fut pris à Anvers en vue d'un entretien ultérieur. Mais, elle eut soin de ne pas s'y rendre. Entre temps, elle avait eu l'aplomb d'envoyer sa jolie nièce à Reinhard avec une lettre où il était
dit qu'elle la chargeait, « quoique jeune et timide, » de présenter sa défense. Reinhard flaira un piège et abrégea l'entrevue.
C'est le dernier trait de la piquante odyssée d'Adélaïde Riflon. Sur ce qu'elle devint ensuite nous ne possédons plus que de vagues et rares renseignements. Le 15 octobre 1803, le ministre de la police fait connaître au préfet que la Riflon envoie de Hambourg à Paris et dans le Cher, où réside sa famille, sa nièce dite Mlle de Morsan. Elle a demandé un passeport pour cette jeune personne et pour la gouvernante qui doit l'accompagner. On soupçonne que cette gouvernante, c'est elle-même : « Vous la ferez arrêter, dans ce cas, dès son arrivée. » Nous ignorons quelle suite fut donnée à cet ordre. Au mois d'août 1805, une note de police signale la présence à Berlin de « cette aventurière politique dont le vrai nom est Riflon, fille de l'écorcheur de Bourges, femme galante », et rappelle son passé. « En Espagne, elle était liée avec Pérignon, ambassadeur de France; Villequier (?), agent des Bourbons, et le prince de la Paix. En Hollande, il y a trois ans, elle embarqua la police dans un déluge de mensonges. Elle était liée avec le général Montrichard. On voulut l'arrêter à Pyrmont. Le prince de Waldeck la fît fuir. Un fils qu'elle a eu de Longpré, inspecteur de police, est avec elle. Elle le donne pour son neveu. »
Et c'est tout; il n'est même plus question de
la jolie nièce. On rencontre souvent, en marge de l'histoire, des personnages étranges qui, après avoir un moment occupé la scène, disparaissent tout à coup et dont on n'entend jamais plus parler. Telle est la Riflon, soi-disant comtesse de Bonneuil
Le Meurtre de Paul I