LA PAIX D'AMIENS
Dans une magistrale étude sur la Paix d'Amiens^ M. Albert Sorel a démontré combien elle fut décevante pour les peuples et peu sincère chez les gouvernants. Voici quelles sont les conclusions de Téminent historien :
... Lorsque Bonaparte et William Pitt parlaient de paix et de commerce entre la France et l'Angleterre, c'était pour qu'elles se dominassent l'une l'autre par la paix et par les traités de commerce ; l'Anglais pour absorber le marché de la France, et étouffer l'industrie française renaissante; le Français pour fermer son marché aux produits anglais, forcer les manufactures anglaises à éteindre leurs feux et faire sauter les banques d'Angleterre.... En réalité, ce sont sept cents ans d'histoire d'Angleterre qui continuent la lutte avec sept cents ans d'histoire de France. Les armes portent plus loin, les machines produisent plus vite, les meneurs d'État conçoivent plus en grand, opèrent à plus longue dislance, avec de plus grandes masses d'hommes, mais le fond, le mobile initial, l'allure générale demeurent les mêmes. William Pitt et Bonaparte ne sont que les noms nouveaux des coryphées de la guerre de sept siècles {Revue des Deux Mondes, du 15 septembre 1902).
Oui certes, — et, dans ce morceau, d'une si poignante vérité, M. Albert Sorel a raison, — une paix semblable entre de pareils rivaux était illusoire. « Neptune, le père de rOcéan britannique »; comme disait le premier Pitt,
allongeait, alors, ses flots sur trop de grèves françaises : pour conclure une amitié durable « l'impudente nation >> avait d'abord à restituer la Belgique et la rive gauche du Rhin, ses conquêtes.
Mais, en avril 1802, personne dans la « République continentale », — sauf Talleyrand, peut-être, — ne soupçonnait encore de telles arrière-pensées, et le peuple de France crut sincèrement à une paix durable et non à une trêve de quelques mois.