UN PAUVRE HÈRE
Mais, à défaut d ecus, le malchanceux Chausseblanche s'était acquis un inquiétant dossier de police. Dans les bureaux de la préfecture, on le traitait de personnage dangereux, ami des anarchistes, des enragés, et autres « tigres altérés de sang ». Hélas! Tami de ces tigres n'était lui-même qu'une pauvre bête fourbue et réduite aux abois. Agé de cinquante ans, perclus de rhumatismes, harcelé parla goutte, il devait pourvoir aux besoins d'une nombreuse famille : sa mère, bonne vieille octogénaire, et cinq enfants en bas âge. De plus, la citoyenne Chausseblanche, son épouse, s'obstinait à aider au peuplement de la République : en 1802, dans cette maison de meurt-de-faim, elle allait mettre au monde un sixième nourrisson. L'imprimerie, prospère jadis, périclitait ; son maître l'avait dû transporter dans le désert de la place du Palais : deux ouvriers pour toute équipe, et le patron obligé de composer lui-même. Enfin, des créanciers intraitables, la meute des huissiers pendus à la sonnette, les protêts, les commandements, la menace, la certitude de la faillite.... Un pauvre hère!
Il conservait, toutefois, sa gazette, son Journal du Nord-Ouest de la République Française : à lui seul, il en était le directeur, le secrétaire et la
tralion d'Ille-etryilaîne offrent un curieux spécimen de la dépréciation où était tombé l'assignat à la fin du Directoire. Pour une somme de 192 000 livres due à l'imprimeur, le préfet consulaire propose 3 800 francs payés en numéraire. Et le malheureux Ghausseblanche accepte!
rédaction.... Oh! une misérable feuille, format in-douze, et telle qu'en fabriquait alors la province, — détaillant le cours des mercuriales, annonçant les jours de foire et de marché, empruntant aux journaux parisiens des faits divers ou des banalités politiques. Mais Ghausseblanche se piquait de littérature et s'estimait un philosophe. Censurant les hommes et les choses, il insérait des Moralités satiriques, parfois créées par son phébus, le plus souvent prises chez les autres : il compilait, démarquait, découpait : a^ De la Louange et de la Fiat- « terie.,,. Depuis la publication de la paix, la « louange est à Tordre du jour. En conséquence, « toute la diplomatie est à la louange, tous les tri- « bunaux sont à la louange, toutes les religions sont « à la louange.... Ah! trop est trop. Une telle flat- « terie doit être insupportable à celui qui en est le « patient. Elle le perdra : elle en a perdu tant d'au- « très!... »
Ingénues et vieillottes malices, de pareils coups d'épingles étaient bien anodins. Mais la gazette et le gazetier déplaisaient à la préfecture. Un nouveau magistrat, l'ancien constituant Joseph Mounier, venait d'y arriver, et, à peine installé dans l'ancienne Intendance, on l'avait circonvenu. Son secrétaire général, le citoyen Routhier, un excellent jeune homme, féru d'amour pour les choses de police, lui avait signalé le dangereux Chausseblanche. Le préfet avait donc convoqué devers lui cet incendiaire : « Ah çà! Monsieur le journaliste,
UN f^AUYRE HÈRE 65
finissez, je vous prie, votre guerre de plume! Le temps des folliculaires est passé aujourd'hui.... » Tancé avec tant d'éloquence, le déconfit folliculaire avait promis de rester sage à l'avenir.... Vaine assurance, propos de sectaire, serment de jacobin ! Il observait assez mal sa parole, — car, au moment où commence notre récit, le hargneux bonhomme s'attaquait à la Légion d'honneur.... Incorrigible 1
Ce jour-là donc, — jeudi, 30 floréal, ^- allongé sur une chaise longue, ses jambes goutteuses emmitouflées dans la flanelle, il découpait dans le Citoyen Français des brocards dirigés contre la sottise humaine et le goût des hochets, des rubans, des livrées. Parfois, cependant, une grimace désolée lui contractait le visage. Quelques jours auparavant, une traite de quatre cents francs s'était abattue sur sa caisse, — et cette caisse, hélas! était vide. Il se voyait, en un mauvais rêve, assigné bientôt, mis en faillite, déshonoré.... Ah î combien, pauvre hère, lui semblait dur le mal de vivre !
De légers coups heurtés à la porte de son cabinet lui firent dresser la tête : un homme entra, jouvenceau en bourgeron. Il tenait une lettre à la main, et sur son épaule pendait un sac. Ghausseblancbe prit la lettre et la parcourut des yeux :
— Bien!... M'apportez-vous un peu d'argent?
L'autre eut un geste vague : il n'apportait rien.
— Suivez-moi ! soupira l'imprimeur,... et, clopinclopant, il monta l'escalier. Au deuxième étage,
dans la salle de composition, travaillait un seul ouvrier, qui coula vers l'homme à la besace un regard soupçonneux. On arriva au grenier. Là, sur des cordes tendues, séchaient des placards récemment tirés. Chausseblanche en prit une liasse, Tentassa dans le sac, puis le ficela soigneusement :
— Portez ceci à votre maître. Vous lui direz que, dans peu de jours, je renouvellerai mon envoi.... Mais, de pour Dieu, qu'il me donne un acompte! J'ai tant besoin d'ai^ent!
Le jeune garçon partit, et Chausseblanche s'en retourna à ses périodes.... Il était devenu très pâle, très agité, le crève-misère. On eût dit qu'il flairait de loin toutes les puanteurs de la prison de Rennes, toutes les moisissures d'un cachot du Temple.
Le citoyen Jourdeuil *.
Cependant, chargé de son fardeau, le porteur des placards avait traversé la place du Palais. Tournant alors sur sa droite, il s'engagea bientôt dans la rue de THorloge....
Cette voie, aujourd'hui si passante, formait à cette époque une sorte de cul-de-sac qui s'enfonçait en un quartier misérable. Au nord, elle se terminait dans la sinueuse courbure du Champ-Jacquet; au sud, et traversant la rue Volvire, elle se trouvait barrée par une poissonnerie et des maisons de tanneurs, qui bordaient la Vilaine. Au delà de ces peausseries et dans leurs puanteurs, c'était tout un dédale de ruelles sordides, se croquant, se tordant
i. Interrogatoires et déclarations de Jourdeuil. -— Je me suis efforcé de reproduire dans la mise en œuvre les expressions employées par Jourdeuil : « Je vis que.... 11 me dit que..., je lui répondis que... ». J'estime ce procédé licite, voire nécessaire, au point de vue de Tart essentiel du récit, quand il s'appuie sur un document : j'ai cru devoir fréquemment l'employer.
Googk
au long des vieux remparts et des bastions moussus. Ces bas quartiers n'existent plus; des quais de granit, des places, des statues de grands hommes ignorés, de trop modernes boulevards ont remplacé les fétides, mais pittoresques venelles; prolongée par un pont, la rue de THorloge est fréquentée des allants et venants : elle présente une illusion de vie au cœur de la toujours morose et souffretante cité.
Parvenu devant le n® 6 de cette façon d'impasse, le jeune garçon pénétra dans une des grisâtres bâtisses qui s'étiolaient sous l'ombre de l'ancien présidial. Un écriteau faisait savoir qu'on y logeait en garni. Au reste, ni concierge, ni bureau de location; mais un couloir ouvert à tout passant, et, au bout de ce défilé, le roidillon, l'escarpement poudreux de l'escalier. L'homme à la besace monta, pour s'arrêter enfin sur le palier du dernier étage. Une porte était entre-bâillée : il entra.
Il se trouvait maintenant dans une chambre à mansarde, meublée d'un bric-à-brac d'hôtellerie : le lit d'acajou à rideaux jaunes, la bergère en velours d'Utrecht à têtes de cygne, les chaises de crin gaufré à dossier grec, — toutes les horreurs du bas style et de la camelote Directoire. Une armoire, fermée en ce moment, garnissait un des côtés de la muraille, et, sur le panneau lui faisant face, pendait une panoplie d'armes diverses, épées, sabres, pistolets, ainsi qu'un râtelier garni de pipes. Malgré les tiédeurs prin tanières de la saison, du feu
Googk
flambait dans la cheminée où des papiers et des lettres achevaient de se réduire en cendres....
Un homme vêtu de Tuniforme militaire se tenait assis dans le fauteuil. Bizarre et amusant person* nage! De haute et forte taille, avec ses épaules carrées, sa figure à la fois vulgaire, énergique et joviale, son nez trop court, sa bouche trop largement fendue, son teint rougeaud et bourgeonné, son front bombant et découvert, il n'avait rien d'un Adonis de garnison, d'un officier « belle-cuisse ». Sa dégaine était celle d'un tambour-major; sa trogne, d'un vieux brave qu'aurait brûlée le soleil des grands chemins, enluminée aussi les « schniks » de la cantine. Pas de moustache à la hussarde, mais des favoris, de superbes « nageoires » qui lui balafraient les pommettes ; bref, un visage à l'ordonnance, la coupe de barbe du fantassin. Nippé d'une capote bleue, coiffé du bonnet de police, il portait la petite tenue d'officier d'infanterie, et son unique épaulette, placée à droite, indiquait un simple souslieutenant. Pourtant, cet homme n'était plus jeune, car ses cheveux châtains éclaircis déjà et déjà grisonnants dénonçaient les approches de la cinquantaine. Il devait être un de ces « durs à cuire », de ces « brisquards », qui, vieillis sans aucun avancement, grognaient et clabaudaient, dans la 82® demibrigade.
A l'entrée du jeune garçon, il se leva. Celui-ci laissa tomber sa panetière, puis commença de raconter sa visite à Chausseblanche : « L'impri-
meur enverrait bientôt d'autres papiers, mais il réclamait de Tangent ».... Grand et replet, très brun avec une face basanée, des yeux marrons clignotant de sournoise bêtise, des favoris et une coiffure « à la Titus », le messager n'était pas un Breton. 11 traînait et chantonnait ses mots, tel qu'un Champenois de la Haute-Marne, un indigène du Bassigny. Mais son bagou était familier, et sa plaisanterie, faubourienne : le gaillard avait dû habiter Paris.... L^officier ouvrit le sac, en vérifia le contenu, puis, allumant une chandelle, cacheta l'ouverture de la besace :
— A présent, mon garçon, tu vas reprendre ton ballot et descendre dans la rue. Devant la maison, tu trouveras une voiture ; tu y déposeras ce paquet, puis tu pourras aller où tu voudras.... Je te donne congé jusqu'à lundi.
L'autre le regarda, étonné.
— Oui, je m'absente pour quatre jours : je vais à la campagne.... Ne viens donc pas ici, durant ce temps; tu n'y trouverais personne. Mais, lundi matin, tu me réveilleras avant la diane, au jour levant : j'aurai besoin de toi.
Le brosseur écoutait, ahuri : jamais encore son officier n'avait prolongé si longtemps une absence. « Du mystère!... » Il reprit son fardeau et regagna la rue. Une charrette attendait; il y jela la besace, tout en examinant le voiturier. Cet homme était vêtu d'une capote grise, à grand collet, — la tenue des convoyeurs de l'armée ; — il portait des mous-
taches et ressemblait à un sapeur.... Le curieux Champenois nota ces importants détails.
Le lundi, de très bon matin, le domestique, obéissant à la consigne, vint réveiller son maître. L'aube épandait à peine ses premières blancheurs, et l'officier paressait encore sous la couverture : il s'habilla prestement. Mais, tout en astiquant, frottant, fourbissant, le cadet du Bassigny s'ébahissait.... Cette chambre, qu'il avait laissée, le jeudi soir, si bien rangée, se trouvait aujourd'hui dans un complet désordre. Au long des murs, plusieurs paniers, — des gresles^ — étaient amoncelés sur le carreau de la pièce. Déjà recouverts de paille, ficelés et cachetés, ils portaient leurs étiquettes d'envoi. Dans l'armoire, laissée ouverte, le brosseur aperçut aussi une douzaine de hautes et larges boîtes. Elles contenaient des lettres, d'apparence bizarre, aux enveloppes rouges ou bleues, et telles qu'un galant en adresse à son amoureuse.... Tiens, tiens, qu'était cela?... Des poulets doux? Farceur de lieutenant!... Mais non, ce devait être de la poésie, des chansons que leur auteur destinait à des camarades. Car il commettait des chansons libertines, le sous-lieutenant à cheveux gris, des couplets contre les curés, des madrigaux à la « grivoise », qui mettaient en gaîté la 82* : même notre Champenois savait par cœur les plus salées de ces bouffonneries. Et, tandis qu'il nettoyait habits et capotes, le matois compère en palpait délicatement les
poches : c'était, — son dossier nous l'apprend, — une façon de jocrisse, mais rusé, menteur, très facétieux et connaissant des tours van'és de maîtregonin.... Soudain, il sentit entre ses doigts l'objet tant convoité, Tun de ces papiers aux couleurs de printemps : « Fort bien ! » Tout à l'heure, après le départ de Tépauletle, il déroberait la calotine, en ferait une copie, et pourrait se divertir, en la fredonnant.
— Prends-moi ce panier, lui commanda son maître, et va le porter aux Messageries. Dépêchetoi : il faut qu'il parle, ce matin même. J'ai mis l'adresse : « Le capitaine Auguste, Rapatel, rue de « la Michodière, n* 9, à Paris.... Envoi d'habits et « de linge... ». A propos! Si les employés te demandent le nom de l'expéditeur, tu leur diras le tien : Jourdeuil, « le citoyen Jourdeuil... ». Est-ce entendu?... Oui.... Tu réclameras un reçu.
Jourdeuil souleva la gresle^ en regarda l'étiquette et se mit à sourire. Il connaissait bien l'écriture de son officier : une superbe calligraphie, ferme et droite, moulée à la française. Or, l'adresse du capitaine Rapatel avait été tracée par une autre
main, la main d'une femme.... « Des manigances! »
Une demi-heure plus tard, le jeune gars était de retour.... Dans la chambre, l'armoire avait été refermée, et le faiseur de poésies se promenait avec agitation.
— Ah! mon lieutenant, quelle cohue, à ces dili-
gences!... Un public impatient et des employés ahuris.... Enfin, voici le reçu.
L'officier le prit et l'examina : il portait bien le nom du « citoyen Jourdeuil » .
— Parfait!... Es-tu connu dans ce pays?
— Très peu : je n'y fréquente personne. Du reste, vous le savez, je pars dans douze jours.
Le sous-lieutenant, si énervé tout à l'heure, parut se calmer, et, gratifiant d'un écu le blaisot de Champagne :
— Maintenant, comprends-moi bien. Je vais t'envoyer souvent aux Messageries. N'y prononce pas mon nom.... Après-demain, si l'on t'interroge, tu t'appelleras le « citoyen Thomas ».
— Thomas?... Le médecin militaire?
— Celui-là ou un autre, peu importe!
Il importait beaucoup, cependant, car l'innocent Thomas allait courir le risque d'être coffré à Pélagie.
Une famille de soldats.
La diligence qui faisait le service des transports, de Rennes à Paris, ne partait que cinq fois par décade, les « jours pairs » de chaque mois. D'ordinaire, c'était, ces matins-là, un amusant désordre dans les bureaux : colères de voyageurs exigeant de meilleures places, supplications d'expéditeurs en retard, impertinences des commis excédés. Le sous-lieutenant, envoyeur de choses clandestines, avait donc supposé qu'en une telle confusion son domestique passerait inaperçu . Bien raisonné , vraiment : aucun des employés n'avait fait attention à Jourdeuil.
Pour se rendre à Paris, la voiture devait suivre la route nationale n° 31 : un long ruban de queue, tout bossue de côtes et d'ardus roidillons, qui commençait à Brest, et s'allongeait jusqu'à Passy. Elle traversait Vitré, Laval, Alençon, Dreux et Versailles, — vingt-six relais, — dépensait quatre-
vingt-seize heures pour franchir moins de cent lieues, et n'arrivait à destination qu'aux c jours impairs », à la tombée de la nuit : une sage lenteur, surtout de longues traîneries dans les auberges.... Pourtant, les administrateurs des Messageries exaltaient pompeusement la célérité, le confort, Télégance de leurs véhicules. Le confort! D'amusantes estampes nous ont fait connaître la gracieuse tournure de cette carrosserie : d'abord, le cabriolet en forme de proue, une sorte de coupé sans vitres où le vent et la pluie, le soleil et le gel cinglaient, brûlaient, marbraient la face du voyageur; puis une caisse en rotonde, juchée sur quatre roues, épanouie comme une citrouille, pansue comme un baril, où six patients se trouvaient entassés, coude à coude, côte à côte, jambe à jambe, .sans pouvoir s'éleiidre ni se remuer; derrière la diligence, un énorme panier, cloué à l'arrière-train, recevait les bagages. Et ce n*était pas tout; le monumental édifice avait son couronnement : une plate-forme qui pliait, geignait, craquait sous l'amoncellement d'autres citoyens, vautrés parmi les malles et les colis. Parfois, souvent même, à la sortie d'une ville, des intrus y grimpaient « en lapins », alourdissant encore la marche de la guimbarde. Quatre bidets menés en poste tiraient péniblement le branlant équipage : un monsieur d'importance le surveillait, un homme coiffé du chapeau militaire, — Mars et Bellone partout, en ces temps-là! — le conducteur.
Donc, le lundi 4 prairial, à six heures du matin, la diligence des Messageries se mit en branle. Son conducteur était un nommé Desmazures, vieux chouan repenti, mais que la méfiante police surveillait avec soin. Le pauvre diable ne se doutait guère que, là-haut, sur Timpériale de sa voiture, certain panier tout habillé de paille allait lui mériter plusieurs mois de prison préventive. Quatre gendarmes, sabre au clair et mousqueton chargé, formaient escorte. La route était encore peu sûre, les voitures publiques y étaient souvent arrêtées; même, quelques mois auparavant, dans un taillis du Perche, des « brigands », beaux fils de famille, avaient dévalisé les voyageurs : ces Messieurs travaillaient pour le « Roi ».... Cette fois, pourtant, la diligence arriva sans encombre à Paris. Le jeudi, 1 prairial, — jour de FAscension,- — elle franchissait, vers les six heures du soir, la barrière des Bons-Hommes, passait devant la Chaumière de Tallien, suivait l'Allée des Veuves, les Champs- Elysées, les rues de la Concorde, Saint-Honoré, Croix-des-Petits-Champs,Notre-Dame-des-Victoires, pour s'arrêter enfin près de la rue Joquelet, au quartier des Filles-Saint-Thomas.
Le lendemain, 8, au matin, un porteur de la Compagnie déposait chez le citoyen Rapatel, 9, rue de la Michodière, la gresle que lui adressait le joyeux sous-lieutenant. Le capitaine était déjà sorti; mais son portier signa le registre, donna décharge et accepta « l'envoi du citoyen Jour-
deuil ».... Quelques moments plus tard, Auguste Rapatel rentrait chez lui.
Ce nom de Rapatel occupe une si large place en l'existence tourmentée de Moreau, il s'est acquis une telle notoriété aux heures de l'agonie du grand Empire, qu'il appartient, lui aussi, à l'histoire. On nous permettra donc de pénétrer des vies intimes et de révéler ici quelques faits ignorés. D'ailleurs, depuis 1802, tout un siècle a passé; les hommes qui jouèrent alors un rôle dans la tragi-comédie humaine ont rendu leurs os à la terre, et l'historien ne ressent plus la crainte de se montrer indiscret. Non! mais il a le devoir de pousser à fond son enquête, de connaître l'âme secrète des personnages qu'il met en scène, et d'expliquer le mystère de certains drames par la psychologie de leurs acteurs. Pareil au romancier, il doit posséder la divination des consciences, et savoir qu'en sa réalité la vie est toujours le plus romanesque des romans.
Le citoyen Marie-Augustin Rapatel avait, en 1802, vingt-sept ans. C'était un aimable garçon, doué d'esprit naturel, instruit et bien élevé, d'assez jolie tournure, et portant avec élégance le dolman vert de chasseur à cheval. Il était né, disait-on, sous une heureuse planète : peu de campagnes, aucune blessure, et capitaine depuis trois ans ! Ses
états de service, fort honorables sans doute, n'annonçaient rjen encore de magnifique. Brigadier en 1792, officier seulement en 1796, il était demeuré infirmier d'hôpital , tandis que les camarades jouaient du sabre dans les polders de la Batavie. Au reste, un jouvenceau, à cette époque, presque un enfant, et la surprise est grande, lorsqu'on examine son dossier, d'y voir titrer de « chirurgienadjoint » un béjaune de dix-sept ans. Étranges esculapes, en vérité, les médecins militaires des armées de 93!... Embarqué plus tard, pour l'expédition d'Irlande, le carabin devenu lieutenant avait eu le malheur d'être capturé par l'Anglais. Mais la perfide Albion Tayant, dans un échange, restitué à la République, la « chance > avait de nouveau souri à Bapatel; en l'an VIII, le général Simon le choisissait pour capitaine aide de camp. « Je connais, citoyen, votre civisme et vos talents : je les apprécie. » Estime assurément glorieuse, qui pourtant avait . dépité les envieux : tant d'officiers croyaient avoir mieux mérité de la patrie! Mais Simon s'était moqué de ces malveillances : — trop heureux d'avoir à sa table un jeune homme que protégeait Moreau !
Toujours secourable aux Bretons, Moreau était une providence pour les Rapatel : il les traitait en chers compatriotes, en bons amis, presque en parents. Lorsqu'en mai 1799, le général, alors dans le Piémont, avait dû procéder au partage de sa fortune familiale, — « 811 fr. 80 de rente, chiffre
de sa propre lotie », — un Rapatel l'avait représenté à Morlaix. Un autre Rapatel, Tadjudant-commandant François-Marie, avait longtemps servi dans son état-major, et c'était encore un Rapatel, le chef d'escadron Jean-Baptiste, qu'il désirait avoir pour aide de camp. Mais le peu conciliant Bonaparte venait d'expédier Jean-Baptiste à Saint- Domingue....
La famille de ces officiers était fort estimée, même influente a Rennes. Leur père, un habile médecin du quartier Saint-Sauveur, « maître en chirurgie, professeur et démonstrateur aux Écoles », avait jadis porté la robe; il était mort aujourd'hui, et la gouverne de la maison appartenait à sa veuve, la citoyenne Jeanne-Françoise, née demoiselle Beauvais. Agée déjà, bientôt septuagénaire, c'était une respectable dame, un peu sèche, assez rèche, économe, voire parcimonieuse, mais d'un caractère énergique. Volontiers, je me la représente, en son logis, rue de la Raison, vivotant comme on vivait à cette époque, vêtue de noir, poudrée h frimas, vaquant aux soins de son ménage, harcelant ses servantes : c Yvonne de-ci, Corentine de-là », coupant les liards en quatre, amassant pour les siens, pensant toujours à ses enfants dispersés, et leur adressant par les Messageries de bonnes friandises bretonnes : la poularde de Janzé ou le beurre de la Prévalaye.... Elle avait dix garçons (en ces jours lointains, la bourgeoisie française était prolifique) et tous avaient porté ou
vGooqIc
portaient Tépaulette. La bonne dame se montrait fîère d'une telle lignée de braves ; elle parlait avec orgueil de ses fils, et, jacobins ou royalistes, on vénérait cette autre Cornélie. Mais , bien que séparée de ses nombreux garçons, elle ne vivait pas solitaire. L'aîné de sa famille, ingénieur à Nantes, lui rendait de fréquentes visites; Auguste, le capitaine, tenait garnison à Rennes, et près d'elle grandissait une jeune fille, M"' Marie-Anne, que ses frères nommaient familièrement « Minon ».... Une gracieuse petite personne, la citoyenne Minon ! Ses lettres (la police en a fait la rafle et ne les a jamais restituées) nous révèlent un cœur ingénu, délicat, sentimental, quelque peu romanesque. Le style en est charmant dans sa forme maniérée, et en dépit de son orthographe; mais, vraiment, quelle femme de France possédait, en Fan X, tous les arcanes de l'orthographe?... Auguste Rapatel était pour la jeune fille un frère préféré. Or, il se trouvait de passage à Paris, et très souvent « sa Minon » lui écrivait. Mentor n'aurait pas mieux morigéné Télémaque. Elle lui prodiguait les conseils, faisait de la morale, prêchait la sagesse, s'efforçait de prémunir le chasseur à cheval contre les séductions parisiennes.... Hélas! la pauvre fille ne se doutait pas que ce frère tant choyé subissait alors un de ces charmes qui trop souvent font délirer un homme et mettent en péril son honneur.
Depuis plusieurs mois, en effet, l'aide de camp du général Simon avait quitté la ville de Rennes.
Googk
Deux motifs le retenaient à Paris : d'abord, une affaire de famille, et surtout une histoire d'amourette. De l'amourette, il n'avait soufflé mot à sa mère, que chagrinait vivement une bien déplaisante aventure....
Le malheur venait de s'abattre sur ces très honnêtes gens : l'un des jeunes Rapatel, l'adjudantcommandant François, se mourait. Les fatigues de maintes campagnes et une blessure mal guérie avaient déterminé chez ce vaillant une consomption incurable; les médecins ne gardaient plus d'espoir, et le pauvre anémié s'éteignait à vingtneuf ans. Une femme s'était installée à son chevet. Oh! celle-là n'était point de ces belles que M""*" de Staël a qualifiées d' « inexplicables », et l'impertinent Chamfort lui eût octroyé « une case de plus dans le cerveau », mais, dans le cœur, « une fibre de moins ». François l'avait rencontrée dans les bas-fonds de la galanterie parisienne , — une demoiselle de X..., fille d*émigrés, ou se donnant pour telle, — et le trop crédule soldat en avait bientôt fait « son amie » : on avait l'euphémisme pudique en ces jours-là. Il vivait avec elle, même la prétendait épouser. Ce mariage à la Diderot ne plaisait guère à la famille; M"'' Rapatel se désolait; dans toutes ses lettres, elle fulminait contre la « coquine », et la gentille Minon parlait avec terreur de « la mauvaise femme ». Mais, mauvaise femme ou plus crûment coquine, la tendre amie tenait sa proie; le malade était devenu sa chose;
elle Tavait emporté « au sein de la Nature » , c'està-dire dans la banlieue parisienne, chez un nourrisseur de Fontenay-aux-Roses. Là, elle séquestrait Tagonisant et lui avait dicté un testament.... Un testament! Aussitôt, obtenant un congé, Auguste Rapatel étail accouru.
Le testament, toutefois, et les méfaits de la € coquine » n'avaient été pour l'officier qu'un prétexte à déplacement. Lui aussi, — nous le dirons tout à l'heure, — avait à Paris sa « bergère » : une jeune personne qui s'énervait et s'agitait dans l'Ile Saint-Louis. L'amoureuse intrigue s'était engagée à Rennes, sous le regard aveugle de M"' Rapatel, et, pareil à François, le galant Auguste, c né sensible », mais très loyal, désirait dépêcher un mariage devenu nécessaire.... Au surplus, voyage inutile, à Fontenay du moins. Le capitaine avait toujours trouvé porte close ou rencontré visage de bois : la « mauvaise femme » chambrait son moribond.... Intolérable! — et de guerre lasse, il s'était adressé au protecteur de sa famille, au général Moreau.
Moreau avait alors au cœur de bien autres soucis qu'une ridicule histoire de captation. Sa vie oisive, son innocence aussi, commençaient à lui peser. Chaque jour, son acariâtre belle-mère le harcelait d'objurgations^ ambitieuses, et la sentimentale Eugénie, son épouse, soupirait beaucoup trop souvent. Énervé par les fureurs ou par les larmes de ces