UN MOT PRESSANT AUX PATRIOTES
Amis ! je ne devais point vous parler aujourd'hui. J'interromps un travail de plus longue haleine pour vous adresser a la hâte quelques paroles bien urgentes. Ecoutez-les : elles vous intéressent infiniment.
La ve'rité triomphe. Tous les oppresseurs pâlissent. Les yeux du peuple sont dessilles par ses amis. L'armëe voit clair aussi. Le torrent de l'énergie ne peut plus être arrêté par aucune digue. Nos dominateurs ont vu tout cela , et ils viennent de changer de batteries pour éviter la chute dont l'attente nous console et fait leur désespoir.
Depuis dix à douze jours, ils ont jugé que la persécution et les outrages envers les meilleurs citoyens n'étaient plus des armes efficaces dans leurs mains. Ils y ont substitué l'astuce et les dégoûtantes cajoleries. Les loups furieux se sont transformés en renards souples et prévenans. Ne vous y trompez pas, ce sont toujours des animaux carnassiers; ils nont point changé de nature, et nen changeront jamais. Ils vous font aujourd'lmi patte de velours ; dçmain ils vous dévoreront .
Voici sur quoi je dois vous prémunir.
Les émissaires des Tallien , des Legendre , des Barras , et ces honnêtes gens eux-mêmes se trémoussent et sont en grand travail pour tâcher de vous faire tomber dans le plus abominable d^s pièges; ils profitent de vos dispositions contre tous les coupables artisans de vos malheurs parmi lesquels ils ont figuré au premier rang ; ils ont l'impudeur de feindre que ce n'était pas eux, ou du moins qu'ils se séparent aujourd'hui de la troupe des persécutem-s qui i^'alla que sous leurs ordres et d'après leurs inspirations ; ils osent vous faire entendre qu'ils sont prêts maintenant a se constituer les vengeurs des forfaits qu'ils ont commis, et fait commettre. Il faut vous démontrer oii leurs vues tendent , quel profond nouvel abîme ils creusent sous vos pieds; mais avant, il est nécessaire de vous donner la marche de leurs intrigues.
Aux Fér. et ci-devant compagnie , ils ont accolé de nouveaux coquins, dont nous pourrions faire ici la liste entière; i^ais nous nous coiitenterons aujourd'hui d'en signaler deux , dont les actes ont été plus ostensibles, Rich... et S oui.. ( ce dernier se dit homme de lettres ) sont ça possession , depuis cjuelques jours, die travail^ 1er les groupes aux Tuileries. Ils s'acquittent admirablement de la mission qu'ils ont d'exci-
ter à un point extrême l'effervescence du peuple. Ils y disent , a qui veut les entendre , que les deux conseils sont, sans exception, composes de scélérats ; que Barras et Carnot sont d excellens républicains qui doivent faire cesser les maux du peuple et sauver la patrie ; cjue c est pour cela qu'il exisi^ un infâme complot pour les assassiner; qu'en conséquence il faut se rallier à eux et a leurs amis, s'armer sans délai et sonner le tocsin.
A ces faits nous avons à ajouter les cûxonstan<>es suivantes :
Un vrai démocrate , que Te'missaire Rick... avait entrepris ces jours derniers sur la terrasse des Tuileries , pour lui inculquer ces collusoires idées , en recevait des objections sur la précipitation étrange que l'on semblait vouloir mettre dans une affaire aussi importante. Ils furent, dans l'entrefaitc, rencontrés par Legendre , a qui Rich... demanda des nouvelles sur les affaires du temps. Le boucher de prairial répondit qu'il ne concevait pas comment les patriotes^ pouvaient suivre l'impulsion du tribun du peuple , qui semblait s'acli^rner de préférence contre les meilleurs répu])licains , tels que Barras et Carnot ; qu'il ne fallait que lomber à bras raccourcis sur ceux qu'il reconnaissait bien qui avaient fait 1x;aucoup de mal, tels qiïisnard
et sa clique; qu'il fallait que les patriotes se re'unissent pour anéantir ces hommes; mais que Ion devait , de part et d autre , oublier les petites erreurs que l'on avait pu réciproquement commettre, etc.
A quelques pas de la , un autre sycophante demandait encore a un démocrate s*il avait vu tel homme qui jouit d'une influence sur certain quartier de Paris , qu'on avait quelque chose de bon a lui communiquer de la part de Tallien; et l'intriguant ajouta : « Tu es patriote, » tu n'es pas de trop ; il faut que , sous quel- » ques jours , la bombe éclate ; il faut que le » tocsin sonne. Je cherche l'homme tel , afin )) de le mettre au courant. ))
La trame est assez adroite , l'appât n est pas plus mal préparé que tant d'autres dont vous avez été les dupes et les victimes; mais seraitil possible que vous le fussiez encore de celui-là ?
Il est clair que voici ce que veulent ceux qui n'ont jamais cessé de vous assassiner, de vous afîamer, de vous écraser sous des milliers de chaînes.
D'abord sauver leurs têtes, sur lesquelles ils voyent que le grand jury du peuple, convaincu de leurs crimes sans pareils et innombrables , est prêt a faire exécuter la terri])le sentence qu'il a prononcée il y a long-temps. Ils jugent qu'ils
ne peuvent y parvenir qu'en feignant de se jetter dans les bras des démocrates , qu'ils se flattent de capter d'autant plus facilement qu'ils imaginent persuader ceux-ci que le peuple ne peut se sauver sans le secours de quelques-uns de ceux qui partagent l'autorité.
Mais comment calcule-t-on qu'ils veulent parvenir à ce but de sauver leurs tètes ? I^es patriotes ont-ils la bonhommie de croire cpe ce sera en servant franchement la démocratie pour expier l'infamie de l'avoir détruite par les plus scélérats procédés , et pour obtenir d'eux un pardon généreux par cette réparation ? Les patriotes ont-ils la bonhommie de croire qu'ils se dépouilleraient du pouvoir , de la suprématie et de l'initiative pendant et après le mouvement révolutionnaire , afin de vivre paisibles sous les simples lois démocratiques et à l'ombre de la sainte amnistie d'une nation indulgente ? Non , non , ce n'est point la leur plan. Ces oppresseurs ont vu que les principes de la démocratie prédominent , que leur trône chancelé , qu'ils ont perdu toute confiance , que les défenseurs du peuple l'ont toute entière au(i/ y a ici une longue lacune dans l'exemplaire que nous avons souà les yeux , et il a été impossible d'en trouver un complet) qu'il s'agit de guérir les maux qu'ils nous ont faits. Noas n'aurons pas la sottise de
( Mo )
les croire , lorsqu'ils nous diront (mais ils ne nous le disent même pas ) , qu'ils vont expier toutes leurs scélératesses , en en faisant cesser eux-mêmes les atroces résultats. Nous ne devons même pas souffrir que ces êtres odieux prennent un fusil et s'alignent , comme simples soldats , au milieu de nous. Si le peuple de France pouvait agir autrement à leur égard, il serait le plus lâche des peuples : il ne mériterait plus qu'un seul homme fort et sage employât ses moyens pour faire triompher la liberté.
Citoyens , écoutez bien cette vérité. Ne craignez pas tant les royalistes dans le sénat; ils nous servent. Nous sommes en mesure contre le mal qu'ils ont bien intention de nous faire ; et alors leur lutte , avec un parti opposé , nous est utile. Qu'il n'y ait plus qu'un parti dans tous les gouvernans, ils ont bien plus de force contre le parti du peuple.
Il faut que le parti du peuple se mette en mesure de vaincre seul , et le parti du royalisme , dont l'idole est à Véronne , et le parti du royalisme dont les idoles sont au Luxembourg , sans avoir besoin de s'aider ni de l'un ni de l'autre. Ce serait folie de vouloir cacher à tous deux nos dispositions hostiles , sous prétexte de les empêcher de se tenir en garde contre elles. Il y a long-temps que ces dispositions n'ont pu leur
échapper, et quils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour les rompre. Ils n'y sont plus en mesure par la force et par l'opinion ; voilà pourquoi ils ont recours à la ruse. Nous triompherons encore contre eux de ce dernier moyen. Je leur oppose des batteries en plein air. Des oisons, des sots de la faction à^s prudents vont peut-être dire encore qu'il eût mieux valu se couvrir sous quelques ombres. Je dis qu'il est absolument nécessaire et qu'il est temps que la masse de l'arme'e sans-culotte voie le camp et qu'encore une fois son existence ne peut plus être cachée à Tennemi. Ce n'est plus par surprise que nous pouvons ni que nous voulons le vaincre ; c'est d'une manière plus digne du peuple; c'est à force ouverte. Loin de nous cette pusillanimité qui nous ferait croire que nous ne pouvons rien par nous-mêmes , et qu'il nous faut toujours avec nous des gouvernans. Les gouvernans ne font des révolutions que pour toujours gouverner. Nous en voulons faire enfin une pour assurer à jamais le bonheur du peuple par la vraie démocratie. Sans-culottes ! écartons nos idées d'une simple animadversion contre quelques hommes ; ccst pour du pain, l'aisance et la lilxTté que nous nous échauffons. Ne nous laissons donc pas donner le change. Ne détournons pas notre attention du véritable objet qui nous intéresse.
Je vous le dis et vous le repète : cest une erreur de croire que vous ne pouvez rien seuls et par vous-mêmes. Jamais il ne sera rien fait de grand et de digne du peuple que par le peuple et où il n'y aura que lui. Ne vous remuez donc que quand vous verrez remuer et paraître les hommes du peuple. Ne donnez dans aucun panneau ; ne cherchez point ailleurs vos libérateurs ; ne reconnaissez pas d'autres étendards. Ne vous laissez point abuser par cet autre sophisme des mouchards interprètes de toutes les inductions trompeuses de nos ennemis : ils disent qu'ils ont leurs soldats. Ils en ont menti , ils ne sont point à eux, ils sont les nôtres. Ils le sont par leur institution même ; mais ils le sont encore par leurs dispositions actuelles. Oui , le soldat n'ira qu'avec nous et pour nous. Tant mieux que les scéle'rats qui nous vexent nous aient fait venir une grosse armée. Mieux encore ils feront s'ils l'augmentent , nous en serons plus forts. C'en est fait , l'endoctrinement a jeté ses racines parmi nos frères enrégimentés, c[ui sont comme nous du peuple , et qui n'ont avec nous qu'une même cause; la tyrannie se trompe encore elle-même en les changeant de place a tous momens : ceux qui arrivent reçoivent des leçons de ceux cjui les ont devancés , et ceux qui s'en vont portent ailleurs les dogmes que nous leur avons incul-
quës , de façon que nos poisons populaires prennent partout. Non, non, il n'est plus au pouvoir de Tinquisition ni civile ni militaire d'en empêcher la lecture a nos soldats et à nos ouvriers , qui la dévorent et y puisent les ferments de la contagion démocratique la plus active et la plus enivrante. Peuple ! c'est ainsi que tes hommes te suffisent , puisqu'ils ont a eux toi tout entier, et déjà une bonne partie des soldats sans-culottes qu'on s'était promis d'égarer pour les opposer a toi. Ainsi nous irons tous ensemble , le jour du peuple , à une victoire sure , ti la suite et sous l'unique direction des hommes du peuple , lorsqu'ils nous marqueront ce jour heureux.
Gracchus-Babeuf , tribun du peuple.