II. — L’'ARTISTE, HOMME DU MONDE, HOMME DES FOULES ET ENFANT
JE veux aujourd'hui entretenir le public d’un | homme singulier, originalité si puissante et si ] décidée qu'elle se suffit. à elle-même et ne
recherche même pas l’approbation. Aucun de ses dessins
n'est signé, si l’on appelle signature ces quelques lettres,
faciles à contrefaire, qui figurent un nom, et que tant
d’autres apposent fastueusement au bas de leurs plus insouciants croquis. Mais tous ses ouvrages sont signés de son âme éclatante, et les amateurs qui les ont vus et appréciés les reconnaîtront facilement à la description que j'en veux faire. Grand amoureux de la foule et de l'incognito, M. C. G. pousse l'originalité jusqu'à la modestie, M. Thackeray, qui, comme on sait, est très curieux des choses d’art, et qui dessine lui-même les
illustrations de ses romans, parla un jour de M. G.
dans un petit journal de Londres. Celui-ci s’en fàcha comme d’un outrage à sa pudeur, Récemment encore, quand il apprit que je me proposais de faire une appré- | n
ciation de son esprit et de son talent, il me supplia, d'une manière très impérieuse, de supprimer son nom
et de ne parler de ses ouvrages que comme des ouvrages
d’un anonyme. J’obéirai humblement à ce bizarre désir. Nous feindrons de croire, le lecteur et moi, que M. G. n'existe pas, et nous nous occuperons de ses dessins et de ses aquarelles, pour lesquels il professe un dédain de praticien, comme feraient des savants qui auraient à juger de précieux documents historiques, fournis par le hasard, et dont l’auteur doit rester éternellement inconnu. Et même, pour rassurer complètement ma conscience, on supposera que tout ce que
j'ai à dire de sa nature, si curieusement et si mysté-.
rieusement éclatante, est plus ou moins justement suggéré par les œuvres en question ; pure hypothèse poétique, conjecture, travail d'imagination.
M. G. est vieux. Jean-Jacques commença, dit-on, à écrire à quarante-deux ans. Ce fut peut-être vers cet àge que M. G..., obsédé par toutes les images qui remplissaient son cerveau, eut l’audace de jeter sur une feuille blanche de l’encre et des couleurs. Pour dire la vérité, il dessinait comme un barbare, comme un enfant, se fâchant contre la maladresse de ses doigts et la désobéissance de son outil. J’ai vu un grand nombre de ces barbouillages primitifs, et j'avoue que la plupart des gens qui s’y connaissent ou prétendent s’y connaître auraient pu, sans déshonneur, ne pas deviner le génie latent qui habitait dans ces ténébreuses ébauches. Aujourd’hui, M. G., qui a trouvé, à lui tout seul, toutes
Photo Giraudon.