Constantin Meunier
CONSTANTIN Meunier n'a pas toujours été le grand artiste qu'il est aujourd'hui. Au début de sa carrière, lorsqu'il avait dix-sept ans, il entra, à Bruxelles, dans l'atelier de Fraikin, un sculpteur officiel qui ne lui apprit, au bout de trois ans, qu'à mouler ses propres statues. Le médiocre milieu où il végétait ainsi, imprima à Meunier un profond dégoût. La sculpture belge, vouée alors aux pires écoles, le détourna, par sa veulerie académique même, de l'ébauchoir et du ciseau.
Poussé par le peintre Charles de Groux, un esprit de haute valeur, dédaigné par les peintres
d'alors, comme tous ceux qui montraient une originalité authentique et s'affranchissaient du doctrinarisme imposé — Meunier fit de la peinture. Il était pauvre et avait trouvé des travaux industriels ressortant du domaine de la palette. Il s'occupa de vitraux d'église, et travailla, de même que de Groux, pour un peintre-verrier très connu à Bruxelles, Capronnier.
Cependant, tout en s'adonnant à ces travaux industriels. Meunier exposa au Salon de Bruxelles un tableau important: V Enterrement d'un trappiste. Il rentrait d'un séjour à la Trappe, en Campine, et avait été frappé par l'austérité de la vie monacale. Il était âgé alors de vingt-six ans. Trois ans plus tard, il exposa un Saint Etienne après la lapidation, qui se trouve au Musée de Gand, et il exécuta plusieurs tableaux d'église qui sont à Lor.vain, à ChâteUneau et dans la province de Liège.
On rencontre aussi, de la première manière de Meunier, une Fabrica de Tabacos, un Combat de coqs, un Flamenco, souvenirs d'un voyage en Espagne. Ce pays ne lui plut guère. " J'avais l'Espagne en horreur, m'écrivait-il un jour, et c'est avec déUces que je revis le pays des puissantes colorations. Ce voyage est hors-d'œuvre dans ma
vie, qui est toute de travail et de rêve, et non pas d'aventures. »
Les peintures de Constantin Meunier, de cette période, sont d'une bonne pondération de couleur et d'un sentiment dramatique peu banal. Elles se distinguent par leur composition grave, et par le penchant de l'artiste à étudier le peuple, partout où il se trouve. Mais ces œuvres n'exhalent pas encore le frisson magique que Meunier a depuis communiqué tant à son pinceau qu'à son ébauchoir.
Où l'a-t-il éprouvé, ce frisson ? Où s'est révélée à ses yeux la grande âme du prolétaire, sombre comme une forge, angoissante comme un volcan, aux feux de laquelle il a moulé ses statues? Qui a déchiré, pour lui, un voile d'orages et de douleurs et a découvert tout un monde d'épouvantables splendeurs ? C'est un grand instinct d'art qui l'a poussé, alors que son œuvre paraissait déjà accomphe, c'est une étrange et profonde vocation, tard accentuée, c'est une de ces «visions» dont quelques génies sont doués mystérieusement ! Mais il est incontestable que si Millet a dépeint le paysan dans son art, Meunier a célébré V ouvrier dans le sien.
C'est le pays industriel de Liège ^t la région minière du Hainaut qui ont fourni à Meunier les sombres modèles de sa statuaire et les sinistres décors de sa peinture renouvelée.
Ces provinces belges offrent d'ailleurs un des plus étranges et des plus effroyables spectacles qui se puissent contempler. Le pays, il y a un siècle, scintillait idyllique, bosselé de collines boisées, coupé de champs, de vergers, de prairies. La Meuse, la Sambre et leurs affluents y coulaient entre des coteaux fleuris, parmi les villages aux doux noms de Wallonie. Çà et là, au fond de vallées vertes, s'élevaient des abbaj-es. Le ciel paraissait riant, le feuillage poussait frais. C'était vraiment une terre d'églogue, une patrie pour des poètes virgiliens ; elle s'éclairait du sourire des hameaux blancs éparpillés dans les plaines, enfouis dans des plis de terrain parmi des haies d'aubépine et de sureau.
Mais un jour, cette bucolique se vit bouleversée. Ce verdoyant poème de la Nature fut brûlé et noirci par des flammes et des fumées sorties de la terre, et il n'en reste plus, ci et là, sauvées du cataclysme, que quelques pages champêtres : une abbaye en ruines, romantiquement assise au fond d'une gorge ; un village groupant sur un coteau
ses pignons blanchis à la chaux, ses tuiles rouges et son clocher, ses arbres aux têtes rondes et ses jardins ; un moulin de gaie chanson battant l'eau d'un étang de sa grande roue en bois moussu — toutes ces choses qui sont comme des oasis de fraîcheur rustique dans une infernale contrée.
Car, sous les champs et les bois, sous les localités "wallonnes, gisaient de grandes nappes de charbon qu'on se mit un jour à exploiter. On fora le sol, on explora ses entrailles, on viola ses secrets, on lui arracha ses trésors séculaires. Le Hainaut porta à ses flancs de vastes blessures noires , des plaies béantes. La spéculation s'accapara de lui. Les vautours de l'industrie, avides, chassèrent bientôt les tourterelles de ses bosquets. Et les champs de Prêles, de Châtelineau, du Borinage, de Seraing, sont devenus, comme l'a dit Camille Lemonnier, « la terre de feu où bout dans les profondeurs la chaudière des sorcières de Macbeth ». Le ciel, jadis vierge au-dessus d'un pays de moissonneurs et de forestiers, est tourmenté par des cheminées énormes, qui se dressent comme des centaines de clochers et de tours aux horizons ; elles crachent des flammes ou vomissent des flots de fumée, à travers lesquels le soleil paraît souvent ténébreux. Toute la province devint pareille à une immense forge de géants, brûlée
aux foudres d'un travail dantesque. Sur des fonds désolés, des laminoirs découpent leurs ossatures apocalyptiques, des charbonnages profilent leurs spectres, immenses et bizarres. Du paysage, embrasé par les fournaises, s'élèvent les «terris*, aux schistes métalliques, formés, dirait-on, par la lave d'un Vésuve; plus loin, une chaudière gigantesque, un gazomètre s'élèvent, tels des donjons, et sur un escarpement de cette région minée et bosselée, un « coron > cramponne ses maisonnettes couvertes de tuiles rouges, lavées de chaux, bleue ou jaunâtre, et salies par les suies qui planent dans l'atmosphère. Des verreries s'allument ; des hauts-fourneaux, des laminoirs forment des cités d'usines — comme des succursales de l'enfer, comme des géhennes modernes, dans l'épouvante tumultueuse et trépidante de ce vaste pays industriel.
Un peuple nouveau surgit de ce milieu étrange — un peuple formidable et sombre, qu'on dirait vêtu de charbon et de fumée, qui paraît posséder une âme de ténèbre, et que de grands feux de colère, aux jours de révolte, éclairent avec des soudainetés de coups de grisou. Un peuple de mineurs, de verriers, de lamineurs, de puddleurs — une armée noire, en lutte, au milieu des flammes, dans le vacarme des fabriques, avec la terre et les
métaux. Plèbe moderne, sortie des puits des charbonnages, envolée des sinistres cuffats, née du fourneau des verreries, engendrée, dirait-on, par les puissantes machines même, dont elle fournit les esclaves haletants !
Jusqu'à ces temps, les artistes ne s'étaient guère préoccupé des humbles. Les gothiques en ont fait des figures de saints, de martyrs, d'ermites ; ils ne compatissent pas à leurs misères : ils exaltent la foi des pauvres et les voient à travers leur propre mysticisme. — Qu'importait la souffrance, alors ? Elle menait au Paradis, et la chair, méprisée, se vouait aux mortifications. D'autre part, si Teniers a peint des rustres, c'est pour en animer de joyeuses kermesses ou de truculents cabarets ; il les regarde en seigneur de village, qu'amuse les danses grotesques des manants et ne prétend les voir que godaillant, sous des bérets verts ou vermillon, en des vestes marron ou roses, vidant des pots de grès, coupant des tranches de lard, et épanchant comiquement leur trop plein au coin des masures. Frantz Hais, parmi les loqueteux, a choisi les visages les plus épanouis et les plus sympathiques à la santé charnelle de ses pâtes : un petit pêcheur de crevettes, hâlé et faraud, ivre du grand air salin des dunes, l'œil clair et gai, une fille luronne et bien
CONSTANTIN MELNIliR.
portante, à la gorge appétissante, aux joues sanguines. Velasquez nous a laissé des mendiants superbes comme des rois, riant de posséder, en guise d'écus, des gouttes de soleil sur leurs nippes, et Watteau nous lègue des bergers qui sont des marquis déguisés pour une exquise mascarade : les rubans bleus flottent au bout des houlettes, et c'est aux prés de Cythère qu'on mène les brebis, au son des flûtes et des madrigaux.
Pierre Breughel a peint beaucoup de pauvres. Ce sont des drilles estropiés, des culs-de-jatte hideux, des aveugles, des éclopés, vraies limaces humaines ! Dans son œuvre fourmille toute une cour des miracles brabançonne. En certaines toiles — ainsi dans la Parabole des Aveugles, ce pur chefd'œuvre que possède le Musée du Louvre — la rusticité s'élève à un apogée psychique de douleur et de fatalité et l'on pressent que l'artiste a peint ces misérables le cœur serré : mais généralement les béquillards et les loqueteux dardent des regards drôles, qui paraissent se moquer de leurs guenilles et de leurs infirmités et qui s'arrêtent comiquement sur quelque boudin rôtissant au gril, ou qui se perdent dans le fond d'un pot.
Parmi les artistes d'antan, les frères Le Nain ont fait pressentir, en leur manière âpre et dure,
d'une conscience mélancolique et laborieuse, un peu de la souffrance des paysans : ils ont découvert en ceux-ci une psychologie plus profonde que celle qui servait de motif pittoresque à des ripailles, à des ducasses, à des disputes de cabaret, O'i qui était prétexte à de savoureuses et réveillées trouvailles de couleur ou à des pastorales enrubannées.
Enfin, il y a Rembrandt, le génie d'or et de tendresse, qui est descendu, sa torche magique à la main, au fond du cœur de l'homme ; il a éclairé la misère et la douleur; sa lumière, comme la parole d'un Christ, a sublimé les parias et les déshérités.
Mais notre époque surtout a attiré l'Art vers les humbles, avec la compassion sympathique qu'ont apportée Millet et Meunier.
Millet est un des premiers qui ait fait sonner cet Angélus des pauvres et des méprisés et qui les ait abordés avec des mains de pitié. Les courants d'altruisme qui passent, par nos temps bouleversés, à travers les âmes, devaient produire de tels artistes, qui en donnent les expressions sentimentales. Nos années, où le peuple se tord et se révolte, au milieu de ses souffrances, et pousse, au ciel des siècles, de terrifiantes clameurs, qui y
resteront à jamais frémissantes, devaient attirer vers la grande plèbe douloureuse la ferveur de pareils esprits.
Courbet a fait les Casseurs de pierres, mais instigué surtout par sa foi réaliste, Millet a jeté plus d'âme à son oeuvre. Au lieu de l'idylle et de la bucolique, il a fait surgir des champs une grave mélancolie. Meunier s'est évidemment inspiré de Millet, mais peut-être, si l'on peut dire qu'un de ces beaux artistes soit plus grand que l'autre ! — a-t-il été moins un conteur que le doux poète des plaines de Chailly et de Barbizon, et a-t-il insufflé à son art plus d'épopée plastique.
C'est dans le bassin houiller de Liège que Meunier a été, pour la première fois, frappé de la magique beauté qui a suscité sa maîtrise. Des mineurs descendaient dans la bure, d'autres remontaient du puits. Le soir tombait. Et c'était comme des hommes de bronze qui sortaient de la terre aux feux du soleil couchant.
Alors Meunier peignit : Une Descente de mineurs — et plusieurs autres tableaux d'une note analogue. Peinture toute d'impression, d'une spontanéité fiévreuse, d'une tonalité emportée, d'un