LIVRE PREMIER. — CHAPITRE If
Le temps ne supplée point à la science , à l'activité , à la sagesse législative. S'il donne les progrès de l'industrie , de la science et des lumières , il offre des scènes et des périodes continuelles d'abus et d'oppression publique, de guerres étrangères et de guerres civiles , de factions , de proscriptions , d'exclusions , d'épurations , d'emprisonnemens, d'exils, d'injustes supplices, de massacres, de ruines , provenant tantôt des passions et tantôt des plans maj conçus pour remédier aux désordres ; il amène des mesures incohérentes, des institutions prtiales, à peine esquissées et toujours versatiles; il crée surtout, il exalte la haine invétérée contre les excès du pouvoir arbitraire ; il amène ainsi l'opinion publique à sa maturité ; donc, il prépare, fournit les élémens-, mais, pour les mettre en œuvre, il faut, quoiqu'on en dise, les combinaisons de ï esprit , l'action du pouvoir législatif.
22. Vainement on insiste , on se plaint du renversement de la constitution française de treize ou de quatorze siècles.
Si elle eût existé , si elle eût été convenable , elle serait détruite par l'acceptation des quatre ou cinq autres constitutions qui ont paru dans les trente dernières années. U n'y aurait pas plus de raison jdc retourner à l'état de choses de 1788, au mépris du gouvernement qui est, que de retourner à la domination romaine antérieure à la monarchie , ou de rétablir les quatre cents républiques gauloises anéanties par les Romains.
Mais, la prétendue constitution de treize ou quatorze siècles n'est qu'une hypothèse la plus chimérique. Jamais, avant 1791, la France n'avait eu de code constitutionnel*, et, si Ton appelle constitution une distribu-
tion quelconque des pouvoirs publics , il y a eu réellement en France , pendant treize siècles , une multitude de constitutions différentes plus informes , plus absurdes, plus injustes, plus funestes les unes que les autres. Laquelle faudrait-il choisir? laquelle faudrait-il achever ou modifier? Nulle d'entre elles ne pourrait être aujourd'hui tolérée.
23. Il est démontré par l'histoire, qu'avant 1789, il n'y a jamais eu en France rien de fixe dans le gouvernement qu'une instabilité perpétuelle , universelle , si ce n'est l'existence d'une autorité royale quelconque , toujours fondée sur le consentement commun , toujours proclamée telle par des cérémonies inaugurales, toujours partagée , toujours limitée par les lois , par l'usage , et par les droits de tous et de chacun , mais de fait , tour à tour usurpant ou usurpée , trop faible , ou trop arbitraire , jamais assez bien connue , jamais définie par une loi nationale.
Presque pas un de nos rois n'a régné comme ses prédécesseurs ou comme ses successeurs : leurs circonstances , leur caractère , celui de leurs entours , ont fait leurs destinées politiques , et changé sans cesse leurs rapports avec les classes , les ordres , les corporations et les individus.
a/J. Une grande partie de la nation a gémi long-temps dans l'esclavage domestique ; une autre dans l'esclavage de la glèbe, qui se changea dans la suite en servitude féodale et en servitude de main-morte. Il y avait encore dans le royaume , au seizième siècle , des esclaves do» mestiques , et c'est de nos jours seulement que la servitude de main-morte a été complètement abolie.