Construction et emploi du métronome en musique
En termes aussi justes qu'expressifs, M. Gounod a dit qu'en Musique l'altération des mouvements dans l'exécution d'une œuvre d'Art est une calomnie. — Au premier abord, il semblerait que l'emploi judicieux du métronome devrait mettre les compositeurs à l'abri de ce genre de calomnie, disons plutôt, à l'abri des résultats de l'ineptiç musicale de bien des exécutants. Lorsque Weber entendit pour la première fois parler de l'invention de cet instrument, il s'écria, indigné : « Veut-on donc mécaniser notre » Art? » Mais, chez ce grand artiste, le génie était allié à ce bon sens qui souvent équivaut presque au génie et sans lequel l'artiste ne produirait que des œuvres mal coordonnées. Weber se ravisa promptement. « Le )» métronome, dit-il, sera désormais pour moi un moyen certain d'empè- » cher ma musique d'être estropiée. » -— Tel fut aussi, et presque dans les mêmes termes, le jugement de Beethoven.
Le métronome a-t-il tenu sa promesse? A-t-il atteint le but qu'en attendaient Weber et Beethoven? — Si l'on partait de ce que l'on est condamné à entendre journellement en fait d'exécutions musicales, on serait tenté de croire précisément le contraire. Notre éminent Confrère, l'auteur de Faust et de tant de belles œuvres, a du s'entendre calomnier maintes fois déjà!
Il faudrait toutefois se garder d'attribuer aux défauts de cet instrument tous les méfaits musicaux qui se commettent autour de nous. Beaucoup proviennent de l'absence du sens de la mesure ou, chez bien des
exécutants malheureusement, d'une dépravation de goût, qui les porte à croire que plus ils sortent de la mesure, plus ils donnent d'expression à leur jeu. Le public, hélas! n'appuie que trop souvent ce travers de ses applaudissements. Il me souvient toujours de Tadmiration qu'excitait la musique des Tziganes, qu'ert 1878 on entendait dans l'un des kiosques de l'Exposition universelle. L'allure rythmique de cet orchestre ressemblait à la démarche d'un homme en état de demi-ébriété, qui cherche, en courant et en s'arrêtant alternativement, à retrouver son équilibre devenu instable. Le meilleur métronome évidemment ne saurait corriger le public de son goût pour de semblables vices musicaux.
Le métronome est destiné, non à battre la mesure (ceci ne peut être qu'exceptionnel et reviendrait à mécaniser l'Art, comme le craignait Weber), mais à indiquer dès l'abord, à un chef d'orchestre ou à un exécutant, le mouvement mo/e/i que désire le compositeur, mouvement auquel on doit se tenir tant que l'artiste n'indique pas de changement, et auquel on doit sans cesse revenir à travers les petits écarts que commande le sentiment musical. Pour arriver à ce résultat, il faudrait donc que tous les instruments fussent comparables et marchassent ensemble sur toute l'étendue de leur échelle. Or, c'est ce qui n'a pas toujours lieu, et il se trouA e (les métronomes, construits avec négligence, qui s'écartent considérablement les uns des autres, quand on les compare.
H résulte visiblement de là que des œuvres musicales dont le mouvement a été numéroté avec soin par leurs auteurs sont exposées à être exécutées dans un mouvement fautif. Il est juste d'ailleurs de signaler une faute fréquente et dont le métronome est fort innocent. Les anciens compositeurs n*ont naturellement pu indiquer numériquement les mouvements convenables à leurs œuvres; ajoutons d'ailleurs que, même parmi les artistes plus modernes et connaissant déjà le métronome, il en est peu qui aient pris le soin de recourir à cet instrument. Ainsi, par exemple, les symphonies de Beethoven, de Mendelssohn, de Schumann, etc., ont été numérotées, non par ces compositeurs, mais souvent par dés éditeurs de musique incompétents ou dédaignant de s'adresser pour cela à des artistes intelligents. Il est résulté de là un mal réel pour les œuvres dont je parle : elles expient parfois durement la confiance de leurs auteurs dans le savoir de leurs interprètes.
Ce n'est donc pas sans raison que M. Saint-Saëns nous a demandé récemment la consécration d'un métronome normal et une sorte de réglementa-
tion de cet instrument, comme cela s'est fait pour le diapason, par exemple. Toutefois, s'il m'est permis de donner mon opinion, je pense qu'une pareille tâche ne peut pas relever, du moins uniquement, de norre Académie : mes Confrères tomberont de suite d'accord avec moi, à cet égard. La réglementation dont il s'agit est, en effet, à la fois très facile, comme question générale, et passablement difficile, comme question d'application, parce qu'elle devra relever de tous les musiciens.
Elle est facile, en ce sens que l'échelle de division du métronome est parfaitement définie et a, dès l'origine, été admise par tout le monde, avantage qu'ont eu peu de nos instruments de Physique ou de Mécanique. On sait, en effet, que les numéros de l'appareil désignent toujours le nombre de coups qu'il doit battre par minute; et dans l'application à la Musique,
lorsqu'en tète d'un morceau on écrit, par exemple, U= loo, cela signifie qu'il y a loo noires dans la minute ou que la noire dure ^ de minute; lorsqu'on écrit b =60, cela signifie que la blanche (double noire) a une durée telle qu'elle peut se répéter soixante fois par minute ou qu'elle dure g-^ (le minute. C'est donc bien à tort qu'on écrit quelquefois, à la suite du numéro, les initiales M. M. (métronome de Maelzel), car cette notation peut porter à croire que le numéro ne se rapporte qu'à une espèce particulière de métronome. Tous ces instruments étant astreints à la même règle, ils sont mal divisés s'ils n'y satisfont pas. En ce sens, la législation du métronome est toute faite, et il ne s'agit que de l'appliquer.
Diverses questions se présentent d'elles-mêmes à nous.
Dans quelles limites l'échelle du métronome doit-elle être rigoureuse? — Il va de soi qu'il n'est nullement nécessaire que cet instrument ait un caractère de haute précision. I/oreille la plus exercée, la plus délicate, a, quant à la durée des temps musicaux, une tolérance comme celle à laquelle elle est condartinée quant à la justesse des intonations. Je dis : condamnée. On sait ce que c'est que le tempérament dans l'accord des instruments à sons Hxes; on sait que, sur le piano, par exemple, on ne pourrait accorder rigoureusement certaines notes sans produire des discordances intolérables pour d'autres notes. On est donc obligé, pour arriver à une justesse moyenne tolérable, de sacrifier un peu la justesse absolue de chaque accord en particulier. En ce qui concerne notre tolérance à l'égard des variations de durée des temps, je pense que le musicien le plus scrupuleux ne condamnerait pas son métronome, parce qu'au numéro 120, par
exemple, il battrait 1 19 ou 121. Une montre qui retarderait ou avancerait d'une demi-seconde par minute serait cependant mise au rebut. Cette limite de tolérance est considérablement dépassée par des métronomes construits avec négligence.
Quel est l'instrument qui répond le mieux aux exigences musicales?
On peut diviser en deux espèces les métronomes connus jusqu'ici : I** les métronomes muets ou silencieux^ pendules simples ou doubles, qui n'oscillent qu'un certain temps et par suite d'une impulsion; 2** les métronomes qui frappent les temps et qui sont mus par un mécanisme d'horlogerie. Dans nos Comptes rendus, on a vu la description de deux instruments du premier genre. Il est facile de comprendre que les métronomes muets sont les seuls qui, étant construits par des mains intelligentes, peuvent être très exacts et livrés à très bon marché. Dans une Notice spéciale (*), j'ai donné la théorie de l'un d'eux, parce qu'elle m'a semblé très intéressante et que l'instrument pourrait servir à des usages multiples.
Les métronomes parlants ont été pourtant les seuls employés jusqu'ici et ils le resteront probablement. — La raison en est simple. Cet instrument, avons-nous dit, ne doit pas servir à battre la mesure pendant le cours même de l'exécution d'un morceau : il doit seulement l'indiquera l'avance. Ce précepte pourtant n'est pas sans nécessiter des exceptions. Beaucoup d'élèves ont besoin de l'instrument pour apprendre à faire eu mesure et avec une vitesse voulue certains traits rapides et prolongés. Il faut d'ailleurs l'avouer, chez bien des personnes, le sens de la mesure et du rythme est peut-être plus rare encore que celui de la justesse des intonations; il fautchez elles un long travail pour le développer. Le métronome est indispensable dans ces deux cas. Pour cet usage, il faut visiblement que son mouvement soit durable et, par conséquent, qu'il soit maintenu par un mécanisme à ressort. Une raison secondaire intervient dans le même sens. Chacun, paraît-il, ne s'habitue pas aisément à lire les notes sur un cahier de musique et à suivre en même temps de Toeil les oscillations d'un pendule muet. Il faut donc que le métronome chargé d'inculquer la mesure à l'exécutant, au lieu de marquer simplement les temps, \^% frappe bruyamment. Par cette raison encore, il faut qu'il soit commandé par un mécanisme à ressort assez énergique.
(') Théorie et application du pendule à deux branches; in-/|<>. Paris, Gauthier- Villars; 1887.
Par les raisons précédentes et par d'autres encore que je n'ai pas à énumérer, le métronome ordinaire à mécanisme d'horlogerie restera très probablement en usage, et il ne serait peut-être pas sans inconvénient d'en introduire un autre dit de précision^ qui, la négligence des constructeurs intervenant, ne serait fort souvent pas plus précis. C'est de l'habileté et des soins scrupuleux de ces derniers que dépend, en définitive, la valeur de chaque métronome.
On sait quelles difficultés on a eu à vaincre en Horlogerie pour faire marcher régulièrement nos montres ordinaires, pour obtenir qu'elles n'avancent ni ne retardent à mesure que le ressort moteur se détend. Cette difficulté existait aussi pour le métronome à mouvement continu, quoique à un moindre degré, puisqu'il ne s'agit pas d'un instrument de précision proprement dit. Elle a été vaincue de la façon la plus satisfaisante par quelques constructeurs. J'ai sous main un de ces instruments, sortant d'une de nos maisons de Paris, qui ne varie pas d'un demi-battement sur cent vingt, que le ressort soit détendu ou tout à fait monté ; dans bien des cas, au contraire, le nombre de battements diminue de près de huit ou dix. Il n'y a en réalité aucune raison décisive pour rejeter l'ancien métronome de Maelzel et lui en substituer un autre. Il vaut mieux bien faire ce qui est connu, que d'innover sans un motif sérieux.
En résumé, on peut dire que le métronome normal existe, puisqu'il n'y a aucune discussion sur le principe de la graduation et qu'il est possible de construire, même à des prix fort modérés, des instruments qui satisfont plus que suffisamment à ce principe. Mais, dans la pratique, il faut que la réglementation de l'appareil soit appliquée par chacun et, pour dire vrai, c'est là la seule difficulté, bien que, comme question technique, il n'existe aucune difficulté réelle.
La première chose à chercher, lorsqu'on fait empiète d'un métronome, c'est d'examiner si le pendule ne frotte pas, ou s'il ne frappe pas contre les parois, car les indications sont alors profondément faussées. Aujourd'hui, la plupart des montres d'homme portent un second.petit cadran, dit à trotteuse, indiquant les secondes et permettant, par suite, de connaître exactement le commencement et la fin des minutes. Chacun est donc à môme de vérifier aussi si l'instrument est bien divisé. Pour cela on le fera battre, par exemple, aux numéros 4o, 120, 180; si, pour des écarts aussi grands, le nombre de battements est correct, on peut compter sur l'instrument : il a été fait par un constructeur consciencieux. En partant des conseils très
simples que je donne ici, on pourra même corriger un métronome dont qu^qu^^s numéros seraient fautifs, et les faire rectifier par un graveur sur la règle divisée fixe que porte le bâti.
•L'examen préalable et indispensable dont je parle n*est qu'un peu long et ennuyeux. C'est là un bien petit désagrément, auquel se prêteront volontiers les compositeurs qui tiennent, pour le présent et pour l'avenir, à n'être pas calomniés dans leurs œuvres, et les chefs d'orchestre ou exécutants assez artistes et assez honnêtes pour éviter ce genre de blasphème dans l'Art.
Colniar, Alsace, 7 juin 1887.
GAITHIER-VILLVRS, IMPRIMEUR-LIBRAIRE DES COMPTES RENDIS DES 8ÉAKCES DE l'aCADÈMIK DES SCIEÎiCES.
i3i8i Paris. — Quai des Grands -Augustins, 55.
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