SCÈNE, un petit salon
Fricotinard (entre en fredonnant :) " Ah ! que l'amour est agréable ! " (S1 interrompant.')
Mesdames et Messieurs, vous voyez en moi un homme complètement heureux. (Il prise.). Je vais vous dire... Ce soir, je donne chez moi un grand balthazar, pour fêter l'anniversaire de la naissance de mon épouse Eudoxie... le repas sera superlificocanteux, si j'ose employer cette locution... La société sera nombreuse... et j'espère que nous allons rire... C'est même pour cela que j'ai invité mon voisin Dinanville.... un poète très bon garçon ... mais qui a le malheur d'être sourd comme.... la statue de Maisonneuve, si j'ose employer cette métaphore. (Il prise.)
Dinanville (à la cantonnade).
Viens, mon Elvire, viens, ma reine....
Fricotinard.
Tiens ! quand on parle du loup, on en voit la... si j'ose employer ce proverbe. (A Dinanville qui s'est approché.) Mon cher Dinanville, j'étais en train de me parler de vous.
Dinanville.
Vous dites ?
Fricotinard (un peu plus haut).
Que je me parlais de vous.
Dinanville (lui serrant la main).
Merci, pas mal, et vous ?
Fricotinard.
Mais, comme vous voyez... toujours en gaieté.
Dinanville (tendant une oreille).
Eh ?....
Fricotinard.
Je dis que je suis toujours en gaieté.
Dinanville.
Ma surdité?.... Oh! cela va mieux, j'entends très bien par moments.
Fricotinard.
Il y paraît... cela se voit ! enfin ne le contrarions pas, il est assez malheureux d'être sourd. (A Dinanville.) Ah ! ça, vous savez que c'est ce soir mon grand dîner ?
DlNANVILLE.
Comment ?
Fricotinard (fort).
C'est ce soir, mon grand dîner !
Dinanville (tirant éon foulard).
v J'ai du noir au bout du nez ?
Fricotinard.
Ah ! c'est trop fort !
Dinanville.
Vous dites que j'en ai encore ?
Fricotinard (avec impatience). Je dis que c'est trop fort !
Dinanville.
Eh ?
Fricotinard (exaspéré).
C'est trop fort !
Dinanville Ressuyant le nez).
Ah ! très bien, que je frotte plus fort.
Fricotinard (à part).
Décidément, ya devient agaçant. ..le malheureux est sourd comme trente-six pots, (criant.) C'est ce soir que je donne à dîner et je compte sur votre présence.
Dinanville.
Ne criez donc pas si fort, je vous dis quej'entends mieux Oui, vous pouvez compter sur ma romance. Je la chanterai ce soir à votre table, elle est
presque terminée voilà six jours quo je travaille
à cette improvisation. (Il chante.) Viens, mon Elvire.
Mon E (Parlé.) Je ne sais pas si je dois mettre
mon Elvire ou mon Héloïse. Allons, décidément
je penche pour Elvire comprenez-vous ?
Elle vire {Chantant.)
Viens, mon Elvire, viens, ma reine. . . . {Parlé.) Comment trouvez-vous ça?
Fricotinard.
C'est gentil, c'est fin.
DlNAIf VILLE.
Eh?
Fricotinard.
Je dis que c'est fin.
Dinanville.
Mais non ; ce n'est pas la fin.
Fricotinard (à part).
Le malheureux a l'ouïe galvanisée. (Criant.) Je vous dis que c'est fin, ou, si vous l'aimez mieux, que c'est charmant.
Dinanville.
Oui : vous avez raison, c'est le commencement, mais soyez sans inquiétude, cela sera fait pour ce soir.
Fricotinard.
Alors vous nous chanterez cela à la fin du repas ?
Dinanville (fâché).
Comment ! cela ne se peut pas ; vous allez voir, je
vais la terminer séance tenante. (Il tire un calepin de
sa poche.) Je me sens en veine d'écrire Vous
allez être émerveillé.
Fricotinard.
Mais vous allez vous fatiguer la tête et le cerveau-
DlN AN VILLE.
Vous dites ?
Fricotinard (fort).
Je crois, que vous allez vous fatigner le cerveau
DlNANVILLE.
Si j'aime la tête de veau? oh! mon cher, j'en mangerais assis sur un paratonnerre ; mais laissezmoi écrire, je vous prie; je ne vous demande que cinq minutes.
Fricotinard.
Allez, mon cher, ne vous gênez pas.
Dinanville (1) Rasseyant à table).
Mais certainement que vous ne me gênez pas
(Ecrivant.) Avec les arts et la nature... ure.. . ure... ure (cherchant). Je ne trouve pas la rime (à Fricotinard) ; je cherche la rime.
Fricotinard.
Oui, je vois bien, la rime en ure.
Dinanville.
Eh?
(1) L'acteur pourrait employer au lieu de calepin la pièce même, ce qui lui épargnerait d'apprendre le rôle à partir d'ici jusqu'au moment où il doit remettre calepin en poche.
Fricotinard.
Je dis : la rime en ure !
DlNANVILLE.
Si j'aime la hure? Oh! mon cher, encore plus que la tête de veau ; mais pour Dieu ! laissez-moi écrire !
Fricotinard (avec une exaspération comique). Oh!
saperlotte ! sac à papier !.... impossible de rien
lui faire entendre Allons ! laissons-le composer
à son aise ; moi, pendant ce temps, je vais faire la carte démon balthazar, si j'ose m'exprimer ainsi. (Il prend place à la table où est assis Dinanville, lui faisant vis-à-vis. Les deux personnages devront se trouver à présenter le côté au public. Sur la table il devra y avoir deux plumes, papier, encre.)
Dinanville (cherchant toujours).
Cette rime m'embarrasse, cherchons une autre tournure de phrase. (Chantant.) Viens, mon Elvire, viens, ma reine
Fricotinard (déclam,ant) .
Riz au gras, soupe à la Julienne.
Dinanville.
Nous trouverons sous un buisson,
Fricotinard.
Des petits poulets au cresson.
Dinanville.
Nous cueillerons des pâquerettes.
Fricotinard.
Une ourte avec des boxdettes.
DlNAN VILLE.
C'est aux champs qu'on trouve V amour...
Fricotinard.
Ame du persil tout autour.
DlNANVILLE.
Bravo ! ma romance sera charmante.
Fricotinard.
Un vrai festin de Balthazar !
Dinanville et Fricotinard (ensemble).
À merveille ! continuons !
Fricotinard (cherchant).
Que servirai-je après la tourte aux boulettes ?
Dinanville (de même).
Que dirai-je dans mon second couplet?
Fricotinard (tirant un livre de sa poche). Eh ! parbleu ! consultons mon petit cuisinier français !
Dinanville (même jeu).
Voyons mon dictionnaire de rimes et cherchons les rimes en ette. (Lisant.) Ah ! voici : Joliette.
Fricotinard (même jeu).
Voyons à la table. (Lisant.) Mauviette.
Dinanville.
Amourette.
Fricotinard.
Côtelette.
DlN AN VILLE.
Bergerette.
Fricotinard.
Galette.
DlNANVILLE.
Violette.
Fricotinard.
Ciboulette, omelette.
DlNANVILLE.
Grassouillette, fillette.
Fricotinard.
Voilà !
DlNANVILLE.
Je tiens mon idée !... (Déclamant.) Dans ce bois sombre et solitaire.
Fricotinard.
Un canard, voilà mon affaire.
DlNANVILLE.
Dans ce bois sombre et solitaire, De ton cœur dis-moi les secrets.
Fricotinard.
Avec du lard et des navets.
DlNANVILLE.
Ne tremble pas, ô mon amante.
Fricotinard.
Langue d'agneau, sauce piquante.
DlNANVILLE.
C'est le bonheur que nous cherchons.
Fricotinard.
Avec pas mal de cornichons.
DlNAN VILLE.
Ça va très bien.
Fricotinard.
Fort bien ! Voilà un balthazar qui va me faire honneur; auprès de moi feu Vatel n'était qu'un gargotier.
Dinan ville.
Cette romance va m'immortaliser ; auprès de moi Victor Hugo n'est plus qu'un tout petit rimailleur.
Fricotinard.
Vous dites ?
DlNANVILLE.
Plaît-il ?
Fricotinard.
Je croyais que vous me parliez.
Dinanville (avec impatience).
Vous m'avez fait perdre une idée, que le bon Dieu vous bénisse !
Fricotinard.
Comment ! que Dieu me bénisse. {A part.) Est-ce que j'aurais éternué sans m'en douter? {A Dinanville,') Pourquoi me dites- vous Dieu vous bénisse?
Danan ville.
Des saucisses? oui, mettez-en beaucoup. C'est délicieux avec de la choucroute.
Fricotinard.
Il n'est pas question de saucisses.
Dinanville.
Eh ?
Fricotinard.
Je n'ai pas parlé de saucisses.
DlNANVILLE.
Oh! pardon, j'avais mal entendu; vous me demandez si j'ai du goût pour les écrevisses.
Fricotinard.
Oh! le vandale avec ses écrevisses! il est sourd comme un homard Continuons ma carte.
Dinanville (déclamant).
Sur la fleur voltige l'abeille.
Fricotinard.
Fricandeau bien garni d'oseille.
Dinanville (répétant).
Sur la fleur voltige l'abeille.
Fricotinard.
Après un plat de haricots.
Dinanville.
J'entends soupirer les échos L'amour qui sourit à notre âge.
Fricotinard.
Pour mon relevé de potage.
Dinanville.
L'amour habite les vallons.
Fricotinard.
J'allais oublier les melons.
Dinanville.
Ça va très, très, très bien . . .
Fricotinard.
Oublier les melons, quelle imprudence ! Je veux au contraire qu'ils soient en majorité à ma table. (Fortj Dites donc, un beau melon, ça vous va-t-il ?
DlNANVILLE.
Oui, au four, avec de l'ail dans le manche.
Fricotinard.
Comment! au four?... (Criant.) Je vous dis un melon !
DlN AN VILLE.
J'entends bien, un gigot de mouton.
Fricotinard.
Ah ! ventre de biche ! voilà son tympan qui se regalvanise.
Dinan ville (déclamant).
Ange d'amour j'ai, pour te plaire...
Fricotinard.
Un gros fromage de Gruyère.
DlNANVILLE.
Ange d'amour, j'ai pour te plaire Et ma tendresse et mon respect.
Fricotinard.
Je mettrai du Hollande avec...
DlNANVILLE.
Accorde à l'esclave qui t'aime...
Fricotinard.
Des friands petits pots de crème...
DlNANVILLE.
Ta main, ton cœur et tes vertus .
Fricotinard.
Avec du sucre par-dessus...
Dinanville (serrant son agenda dans sa poche). Voilà qui est fait.
Fricotinard (même jeu).
N.. i.. ni., fini... J'ai bien envie de faire servir avant le dessert des petits cannetons truffés. (A Dinanville.) Aimez-vous les cannetons truffés ? Din an ville .
Oh ! mon cher, je les adore !...
Fricotinard.
Je suis sûr que vous avez encore mal entendu.
Dinanville.
Parfaitement, vous pouvez en faire cinq. Fricotinard.
Cinq... quoi ?...
Dinanville.
Eh ! mordi, cinq hannetons.
Fricantinard.
Eh! c'est un calembour qu'il me fait là... il est joli.
Dinanville.
Comment?
Fricotinard.
Votre calembour est joli.
Dinanville.
Des pissenlits ? oui, c'est très bon pour le sang, mais je préfère la barbe de capucin.
Fricotjnard.
Cornes de rhinocéros! J'aimerais mieux causer avec la colonne de Nelson. (Fausse sortie.)
DlN AN VILLE.
Mon cher, pour être sûr de ne pas manquer votre invitation... je m'attache à vous. (Il saisit Fricotinard par le bras.)
Fricotinard.
Oui, l'heure du dîner approche.
Dinanville.
Eh?
Fricotinard.
L'heure du dîner est proche !
Dinanville.
Si j'aime l'oie à la broche?
Fricotinard (criant).
Vous en êtes une autre !
Dinanville.
Oh ! oui, oui, je l'aime !
Fricotinard (l'entraînant).
Mais, venez donc !
Dinanville (même jeu).
Venez donc ! (Ils sortent en se tiraillant.)