PAR HEURE
kilom.
Ces vitesses surpassent toutes celles que ron a constatées à terre aux mêmes dates. Elles ont ellesmêmes considérablement varié dans le cours de chaque voyage. Parfois même elles sont devenues nulles, et, mieux encore, je suis revenu sur mes pas ; à diverses hauteurs, on rencontre souvent des courants tout différents.
Dans les cas de grands vents, de tempêtes, d'ouragans et de cyclones, le vent atteint 20, 30, 40, 50, 60, 70 et même 80 mètres à la seconde, soit 72, 108, 144, 180, 216. 252 et 288 kilomètres à l'heure. Évidemment, il n'y a pas à songer à lutter avec ces vitesses-là, exceptionnelles d'ailleurs. Des ballons ont été parfois emportés par des vitesses considérables. Dans Tune de ses ascensions, M. Coxwell a fait un voyage de 110 kilomètres en une heure, alors qu'à la surface de l'Angleterre les instruments indiquaient 23 kilomètres à peine dans la même heure. Le ballon qui, pendant le siège de Paris, emporta M. Relier jusqu'à Christiania, capitale de la Norwège, parcourut 1 600 kilomètres en quinze heures; c'est 106 kilomètres à l'heure. Il n'y avait cependant qu'un vent ordinaire à la surface du sol. Le ballon du couronnement de Napoléon, qui fut lancé dans le ciel de Paris le 16 décembre 1804, à onze heures du soir, vola directement vers Rome porter la nouvelle de l'obéissance du pape à l'empereur et tomba, vers sept heures du matin, non loin de la ville, en brisant contre le pseudo -tombeau de Néron la couronne impériale de trois mille verres de couleur qu'il portait ; il avait fait 1 300 kilomètres en huit heures, soit 162 kilomètres à l'heure I II y a encore une vitesse aérostatique plus grande. Un
382 CONTEMPLATIONS SCIENTIHOUES
jour, le ballon de Green fut emporté sur Londres avec une force de 64 mètres par seconde I Ce qui donnerait 240 kilomètres à l'heure.
Ce sont là de véritables ouragans. Nous l'avons dit, le poisson aérien peut naviguer actuellement lorsque le vent est faible, et, dans nos climats, le vent est faible la moitié du temps. Il est bon de voir les choses telles qu'elles sont, et il serait au moins inutile de les exagérer. Au surplus, la machine n'ira-t-elle pas se perfectionnant sans cesse? Comparez la locomotive de 1835 à celle d'aujourd'hui!
Soyons donc clairvoyants et confiants dans l'avenir, sans être trop pressés et sans nous imaginer que les enfants ne doivent plus grandir.
Nous nous permettrons ici d'émettre un vœu complémentaire : c'est que l'on tente aussi d'autres systèmes que l'hélice, par exemple des appareils à réaction, et surtout que Ton fasse sur une grande échelle quelques applications à des oiseaux artificiels « plus lourds que l'air ». On peut conjecturer que l'aéronautique actuelle conduira à Yaviation.
Au point de vue militaire et pratique, il y a là une question de haute importance. Ce sera là, assurément, le meilleur fruit du militarisme passé, présent et futur. Sans doute, malgré l'estime profonde que nous inspirent les personnes des capitaines Renard et Krebs, et la vive admiration que nous éprouvons pour leurs travaux, on peut regretter que le but actuel de ces belles recherches soit de servir aux instincts batailleurs de la race humaine. Peut-être même le penseur doit-il craindre de voir la conquête des airs définitivement acquise avant la
suppression des armées permanentes et doit-il regarder avec épouvante les terribles résultats que cette innovation nous prépare : batailles navales aériennes, pluies de feu, d'hommes et de sang; choc des armées dans un effondrement général, piraterie nouvelle et sans limite régnant dans l'atmosphère entière, et quelque jour, après une année de trêve sinistre, des millions de vautours humains s'abattant sur une contrée pour y semer la mort... Oui, peut-être cette découverte arrive-t-elle trop tôt, car, à parler franchement, la conquête des airs restera un non-sens, au point de vue social, tant qu'il y aura des frontières et des divisions nationales. Eh bien! non. Ayons foi dans le progrès. Le monde marche. L'humanité commence à penser.
La navigation aérienne précipitera la solution du grand problème social qui se pose magistralement aujourd'hui entre tous les peuples. Les divers gouvernements consentiront peut-être à s'avouer qu'ils sont idiots. Il y aurait là de la grandeur d'âme et de la noblesse. Jamais ils n'auraient dit si vrai, et jamais ils n'auraient été si grands. Et le résultat de cet aveu serait la richesse publique, la paix du monde, la lumière et la liberté.
(A) p. 8. — Les métamorphoses de la Terre...
C'est en Zélande que l'on constate les vestiges les plus évidents et les plus rapides des métamorphoses des rivages. Conquise comme elle Test, en grande partie, sur la mer, cette province a considérablement souffert des inondations et perdu des villages entiers. Le type le plus curieux de ces disparitions de cités humaines est la catastrophe de Rommerswale, ville forte et considérable encore à la fin du xvi® siècle, dont on ne trouve plus qu'à marée basse d'informes vestiges; sa position précise est presque encore un problème aujourd'hui.
Rommerswale était la troisième ville du Zuid-Beveland, à l'ouest de Berg-op-Zoom, mais de l'autre côté de l'Escaut et à un mille de distance. Elle était plus voisine encore de l'île de Tholen, avec laqi^elle elle communiquait par un passage d'eau qui faisait partie du domaine du comte. Sa population s'était accrue rapidement, cependant elle porte encore le nom de bourg en deux lettres du comte Guillaume IV, en date de 1339 et 1340.
L'industrie et le bien-être de Rommerswale durent sans doute leur progrès au grand nombre de privilèges que lui accordèrent les princes du pays. Au mois d'avril 1374, le duc Albert de Bavière accorde pour la première fois aux bourgeois la permission d'entourer leur bourgade de murailles et de bastions, de manière que dès lors elle monta au rang des villes et s'en attribua le nom. Ce qui prouve que sa prospérité allait toujours croissant, que le commerce et les manufactures étaient tous les jours plus florissants, et la pojiftalion plus considérable, c'est le privilège de Guillaume III donné en 1313, qui statuait que toutes les marchandises que la Zélande importait en Brabant, le poisson excepté, seraient exposées d'abord au marché de Rommerswale. Son i^por-
FlAMMARION. — CONTEMP. SCIENT. II. 2o
tance devint telle que plus d'un comte, entre autres Philippe le Bon et Guillaume VI de Bavière, y furent inaugurés, comme si c'eût été la capitale du pays.
La ville de Rommerswale présentait une rade sûre au commerce et à la navigation de Hollande et de Brabant. Séparée de rile de Tholen par l'Escaut oriental, elle était aussi comme un rempart contre la violence des flots pour celte île et pour les pays voisins. Elle était entourée d'une muraille de pierre, fortifiée de distance en distance par de grosses tours et percée de trois portes; on y remarquait un hôtel de ville, une boucherie, un pesage, ainsi que deux cours d'archers. Le commerce et la prospérité de la ville se prouvent par le nombre de ses métiers et de ses confréries ou gildes.
Au commencement duivi® siècle, l'opulence de Rommerswale était à son apogée, quand un premier désastre vint la frapper, mais par un autre élément. En 1500, un formidable incendie y réduisit en cendres plus de trois cents maisons ou magasins où se trouvait un grand nombre de métiers, et une quantité de marchandises plus importante encore, causant ainsi d'affreux dommages et frappant la classe inférieure des bourgeois d'une véritable pauvreté. Cette plaie était loin encore d'être fermée, quand une calamité plus grande fondit sur la malheureuse ville. Le 5 novembre 1530, les flots de la mer envahirent une grande partie du Zuid-Beveland et de cette ville, occupant 2571 mesures et 7 verges de son territoire. Cette inondation causa la mort d'un nombre considérable de bourgeois et de têtes de bétail. Ce malheur ayant arraché Rommerswale du continent du Zuid-Beveland, la ville devint une île et eut à lutter de tous côtés contre l'élément destructeur.
De là une pauvreté croissante et une décadence du trafic.
La haute marée de 1552, si funeste pour toute la Zélande, mit le comble à ces maux.
Les immersions des eaux se multiplièrent et envahirent de nouveau la ville à plusieurs reprises, et en particulier le 11 et le 12 janvier 1557; la plupart de ses murailles et de ses portes, Phôtel de ville et les hospices principaux, beaucoup de maisons particulières et de salines furent renversés. Pour comble de malheur, un violent incendie éclata dans ces ruines le 31 août 1558 et détruisit un quart des salines et des meigasins de sel qui avaient résisté aux chocs précédents. Tous les travaux et toutes les dépenses auxquels ceux de Rommerswale s'étaient résignés depuis trente-quatre ans étaient devenus entièrement inutiles, ce qui leur fit prendre la résolution c^'appeler l'attention du gouvernement sur cette triste situation, mais cette requête ne fut pas admise; ils n'obtinrent que cette
réponse dure : Que les suppliants devaient s'aider eux-mêmes comme ils pouvaient. En douze ans, la ville avait eu à subir six inondations et un incendie.
Il ne restait donc à ses habitants qu'à pleurer et à se plaindre. Arrivèrent les troubles des Pays-Bas, qui leur promettaient peu de bien. La guerre éclata bientôt. Le duc d'Albe donna ordre à don Sanchez d'Avila d'amener trente vaisseaux de haut bord, par le haut, dans les eaux de Walcheren, et à Glimes de faire descendre l'Escaut à l'escadre de soixante-dix bâtiments légers qu'il commandait à Berg-op-Zoom. Ce plan était beau, mais tout dépendait d'une action simultanée qui manqua. L'amiral de Zélande, Louis de Boisot, attaqua les vaisseaux de Glimes, arrivés seuls au poste, et remporta une victoire facile à la vue de Rommerswale. Il brûla un vaisseau espagnol et se rendit maître de trois autres. Romero se sauva en faisant force de voiles dans l'île de Tholen, mais Glimes fut tué après une défense héroïque. A la nouvelle de cette défaite, qu'il devait s'imputer, d'Avila conduisit ses gros vaisseaux à Anvers.
L'histoire ne fait pas mention de Rommerswale depuis cet événement. Toutefois une partie des habitants, qui vivaient de la pêche, demeurèrent dans ses ruines jusqu'en 1631 et se retirèrent dans l'île de Tholen. Dix ans plus tard, on vendit publiquement les pavés et ce qui restait des portes et des murailles pour une somme de 90 livres de gros et 5 escalins. Depuis, le terrain où la ville avait été bâtie disparut peu à peu sous les flots.
Rommerswale n'est pas la seule ville de Zélande qui ait été détruite par la mer. Cortgene ou Coj^tgen, dans la riante île de Nord-Beveland, beaucoup plus petite, il est vrai, avait eu le même sort. L'empereur Othon II confirma, en 574, en faveur de l'abbaye de Saint-Bavon, la possession du Nord-Beveland depuis Zuthora jusqu'à Cortagosana. Mais la ville avait entièrement péri, quand Philippe de Borselen obtint du comte Guillaume la permission de bâtir au même endroit, sur une belle terre d'alluvion qui lui appartenadt, une ville murée; Tannée suivante, la nouvelle ville devint la proie des flammes, et Philippe de Borselen eiida encore les habitants à la rebâtir.
Gortgen souffrit extrêmement de l'inondation, qui ravagea 404 paroisses en 1530, et, à peine relevée, elle fut encore ensevelie sous les flots, et beaucoup de ses habitants noyés dans leurs lits. Plus heureuse que Rommerswale, elle fut encore rebâtie en 1681 et compte aujourd'hui plus de 960 habitants.
Aux xn« et xin® siècles les rivages des Pays-Bas furent
détruits par la mer sur une étendue considérable : il n'y eut pas moins de 140 000 victimes. En 1421, 1427 et 1446, plus de deux cents villages de la Frics et de la Zélande ont été engloutis.
Actuellement le sol n'est garanti contre l'invasion de la mer que par les digues.
(B) p. 13. — Les marai? de Dol...
Les métamorphoses de la terre sont faciles à reconnaître sur tous les rivages. Développons quelques-uns des points de vue signalés, par quelques documents, qui mettent mieux en évidence certains détails.
Sur les environs de Dol, en Bretagne, remarquons qu'ils ne sont encore aujourd'hui garantis contre l'invasion des grandes marées que par la digue élevée au xn® siècle. Ces anciens marais sont remplis d'arbres renversés, qui se trouvent assez souvent à une petite profondeur. Ces arbres, nommés par les habitants bourbans, canaillons et couërons^ la plupart d'essence de chêne, ont conservé leur forme et souvent même leur écorce. Le long séjour qu'ils ont fait dans la bourbe a changé leur substance. Lorsqu'on les retire, leur bois est noir et mou; mais dès qu'il est exposé à l'air, il devient compact et acquiert, avec une très grande densité spécifique, la plus extrême dureté. Les chroniqueurs font remonter à l'année 709 la première inondation qui, en renversant la forêt de Scissey, a été l'origine des marais de Dol; une seconde inondation est encore signalée en 1165 et se serait étendue jusqu'aux murailles de la ville. Ce ne sont pas seulement des débris de végétaux, tels que des arbres avec Jeurs fruits bien conservés, glands, faînes, noisettes, que l'on extrait des marais de Dol; des débris d'animaux y ont aussi été trouvés, entre autres un bois de cerf avec ses andouillers et une tête d'Ort^, bœuf sauvage qui peuplait originairement toutes les grandes forêts de l'Europe, mais qui ne se rencontre plus que dans le Nord. L'industrie des hommes a fini par enlever cette plaine à la mer, qui l'envahirait encore sans les digues qui lui ont été opposées.
Depuis un siècle, plus de 2000 hectares, où l'on ne récoltait guère que des roseaux, sont devenus des terres fertiles; le dessèchement se poursuit aU moyen d'un grand nombre de biefs ou canaux ouverts pour assécher les parties basses du terrain et conduire à la mer les eaux du bassin de Dol. Chaque année, les co-propriétaires se réunissent à Dol pour élire une commission chargée de surveiller et de diriger les tra-
vaux d'entretien de la digue et du dessèchement de nouveaux terrains, travaux entrepris au moyen d'une contribution votée et répartie par la commission entre les 23 communes riveraines. Grâce à cette sage mesure, les marais de Dol, représentant un capital d'environ 24 millions, rapportent annuellement 800 000 à 900 000 francs et forment une plaine très fertile. Le mont Dol, qui domine au nord cette vaste plaine, est une éminence granitique haute de 65 mètres. Le village du même nom se trouve situé sur le versant. Le mont Dol avait été consacré par les Druides. On voit au sommet une fontaine qui ne tarit jamais. La vue dont on jouit de ce belvédère naturel montre toute la plaine conquise sur la mer, dont nous venons de parler.
(C) p. 17. — La submersion de la ville dis...
La pointe du Raz ou cap Sizun, située à plusieurs kilomètres de Quimper, désignée par Ptolémée sous le nom de Gobœum promontorium, s'avance entre deux côtes hérissées d'écueils.
C'est pendant les gros temps et les tempêtes que la pointe du Raz offre le spectacle le plus grandiose, mais c'est alors surtout qu'il est imprudent de s'y aventurer. La mer déferle sur l'étroit sentier qui y conduit. Quoique élevé de 80 mètres • au-dessus de la mer, le promontoire semble à chaque instant prêt à s'engloutir sous les vagues; une écume salée couvre le spectateur, et les mugissements horribles qui retentissent dans les cavernes des rochers l'étourdissent à lui donner le vertige.
Entre la pointe du Raz et la pointe du Van s'étend la baie des Trépassés, qui doit son nom soit à la tradition celtique suivant laquelle les druides y étaient embarqués après leur mort pour être ensevelis dans l'ile de Sein, soit aux naufrages assez fréquents dans ces parages, ou bien à ce fait que les courants ont parfois amené les cadavres des naufragés qui ont péri dans l'Iroise (on appelle ainsi l'espèce de golfe compris entre l'entrée de Brest, les îles d'Ouessant et le pont de Sein). Peutêtre aussi ce nom a-t-il pour origine la tradition suivante.
Sur les bords désolés de la baie des Trépassés, l'étang de Laoual a remplacé, suivant les légendes, la ville d'Is, nouvelle Sodome submergée au v® siècle par la vengeance divine. Il est du moins certain qu'au village de Troguer, situé de l'autre côté de la baie des Trépassés, il existe une grande quantité de substructions antiques et une muraille construite en pierres cubiques noyées dans du ciment, et nommée dans le pays Moguer-Guer-a-Is (muraille de la ville d'Is).
La ville d'Is est un de ces mille problèmes que le passé semble proposer par ironie à la science du présent. La tradition populaire nous apprend que c'était une grande cité, enrichie par le commerce, embellie par les arts, — et si importante que l'on crut honorer la vieille Lutèce en l'appelant Par-is, c'est-à-dire l'égale de la ville bretonne!
Bâtie dans ce vaste bassin qui forme aujourd'hui la baie de Douarnenez, elle était défendue contre l'Océan par une digue puissante, dont les écluses ne livraient passage qu'à la quantité d'eau nécessaire aux habitants. Le roi Gradlon présidait lui-même chaque mois à l'ouverture de ces écluses; la principale s'ouvrait au moyen d'une clef d'argent qu'il portait toujours suspendue à son cou. Le palais du roi était une des merveilles de la terre; c'était là qu'il vivait au milieu d'une cour brillante, à laquelle présidait sa fille Dahut ou Ahès, « qui s'était fait une couronne de ses vices et avait pris pour pages les sept péchés capitaux ». Chaque soir, elle faisait conduire au fond de sa retraite quelque jeune étranger qu'un homme noir lui amenait masqué. Le temps s'écoulait en folles orgies jusqu'au point du jour ; alors Dahut disparaissait. Le masque, remis à l'étranger, se resserrait au moyen d'un ressort jusqu'à l'étouffer, et l'homme noir, montant à cheval avec le cadavre, s'enfonçait dans les montagnes pour ne reparaître que le soir. On montre encore dans le Bois élevé (le Huelgoat) un gouffre d'où sortent, dans les grandes eaux, les bruits les plus lugubres; ce sont, disent les pâtres de l'itré, les âmes des amants de Dahut qui demandent des prières.
Gradlon avait résolu de punir sa fille de ses crimes, mais l'indulgence paternelle l'emportait toujours. Celle-ci, craignant pourtant la colère de son père, forma un complot au moyen duquel elle enleva au roi son autorité et la clef d'argent qui en était le symbole. Alors tout tomba dans un inexprimable ' désordre. Le vieux roi, retiré dans son palais presque désert, y cachait sa douleur. Un jour, comme la nuit approchait, il vit paraître devant lui Guénolé, le saint abbé de-Landévennec, dont les travaux apostoliques consolaient la Gornouaille de la mort de Corentin. « roi, lui dit-il, hâte-toi de quitter la ville avec tes fidèles serviteurs, car Dahut a ouvert l'écluse à l'aide de la clef d'argent : la fureur des flots n'a plus de frein. » Gradlon voulut encore préserver sa fille des suites de sa folle imprudence. Il l'envoya chercher, la prit en croupe sur son cheval, et, suivi de ses officiers, se dirigea vers les portes de la cité. Au moment où il les franchissait, un long mugissement retentit derrière lui ; il se détourna et poussa un cri. A la place de la ville d'Is s'étendait une baie immense sur
laquelle se reflétait la lueur des étoiles. Cependant la vague le poursuivait, lui et les siens, et, dans cette lutte de vitesse, elle gagnait du terrain avec une effrayante rapidité. Elle avançait, avançait toujours, dressant sa crête frémissante et couverte d'écume. La voilà près d'atteindre le roi §t ses serviteurs. Tout à coup, une voix lui cria : « Gradlon, si tu ne veux périr, débarrasse-toi du démon que tu portes derrière toi.» Dahut, terrifiée, sentit ses forces l'abandonner; un voile s'étendit sur ses yeux; ses mains, qui serraient convulsivement la poitrine de son père, se glacèrent et ne lui furent plus d'aucun secours : elle roula dans les flots. A peine l'eurent-ils engloutie* qu'ils s'arrêtèrent. Quant au roi, il arriva sain et sauf à Kemper, et se fixa dans cette ville, qui devint définitivement la capitale de la Cornouaille. Ce fut là qu'il mourut, « cassé de vieillesse et riche de mérites ».
Quelques auteurs ont contesté l'existence de ce héros .des légendes et de sa ville d'Is. On ne peut douter, toutefois, qu'une cité puissante n'ait été élevée par les anciens habitants- de la Cornouaille dans le bassin de la baie de Douarnenez; on a découvert sur le sol et presque sous les ^ flots plus d'un témoignage de ce passé merveilleux. Un petit havre de la côte s'appelle encore Poul Dahut, le gouffre de Dahut. En 1586, on voyait à l'entrée de la baie de Douarnenez des restes d'édifices ayant tous les caractères d'une haute antiquité, et il n'était pas rare, à cette époque, de découvrir sur le rivage des cercueils en pierre creusée, comme on en faisait dans les iv^ et v® siècles, époque supposée de la destruction d'Is. On y distinguait même deux anciennes routes pavées, dont il était facile de suivre le développement, et qui conduisaient l'une à Kemper, éloignée de neuf lieues, l'autre à Garhaix, située à treize lieues de la baie.
Sur les bords de l'étang de Laoual sont les ruines d'une chapelle qui passe pour avoir été une dépendance d'Is.
(D) p. 17. — Le village d'Escoublac sous les sables.
Escoublac, village situé au delà de Saint-Nazaire, à 2 kilom. de la mer, est célèbre par ses sables mouvants, qui ont peu à peu envahi et recouvert l'ancien bourg. Les dunes d'Escoublac forment une terrasse naturelle d'où l'on peut contempler un admirable panorama. Elles-mêmes n'en sont pas une des moindres merveilles. Le sable apporté grain par grain par la brise de mer les a lentement élevées à la hauteur qu'on voit aujourd'hui. Bâties par le vent, elles tournoient éternellement sous son aile. Le ruisseau qui les sépare du bourg
forme une barrière impuissante; à chaque rafale, un nuage de sable s'élève, traverse l'eau et va se répandre sur les champs cultivés. Le laboureur d'Escoublac regarde avec inquiétude cette cendre de la mer qui, comme 'celle du Vésuve, avance toujours f t semble devoir insensiblement tout engloutir. Déjà elle a recouvert une paroisse presque entière, et cette plaine aride a son Herculanum enseveli dans le sable.
Ce fut en 1779 que les habitants abandonnèrent définitivement leurs anciennes demeures. Ils dépecèrent leurs cabanes, déjà à demi enfouies, en transportèrent plus loin les débris des murailles, et bâtirent le bourg que l'on voit aujourd'hui.
Le pays est plein de traditions sur l'ensevelissement du vieil Escoublac. L'imagination populaire ne pouvait admettre l'action lente et progressiv.e qui l'a fait disparaître ; elle a voulu un désastre dramatique, un jugement de Dieu. L'histoire de«Sodome et de Gomorrhe n'avait-elle pas déjà enfanté la légende de la ville d'Is et de tant d'autres sur lesquelles l'ange exterminateur vida les seaux de la céleste colère? Interrogez les vieilles fileuses du pays, elles vous raconteront qu'un soir deux étrangers se présentèrent au bourg et y demandèrent l'hospitalité : c'étaient un vieillard vénérable et une jeune femme d'honnête figure, mais si pauvres qu'auprès d'eux les briérons (les pauvres ouvriers qui exploitent labrière) auraient paru des négociants. Ils allèrent de porte en porte sans pouvoir obtenir ni un 'morceau de pain pour leur souper, ni une botte de paille pour la nuit. Quand ils eurent dépassé la dernière maison, tous deux s'arrêtèrent. Le vieillard semblait indigné et la femme pleurait, non pas sur elle, mais sur ceux qui avaient été sans pitié. Alors elle joignit les mains comme pour demander grâce, mais son compagnon arracha trois brins de sa barbe, qu'il souffla vers la mer; puis la femme et lui s'envolèrent dans le ciel! A peine avaient-ils disparu qu'il s'éleva un vent d'ouest tel qu'il n'en avait jamais soufflé depuis la création du monde. Il roulait dans l'air des nuées de sable si épaisses, qu'un homme avait peine à y fourrer le bras et que le lendemain, au soleil levant, le bourg avait disparu. On n'apercevait plus que le coq du clocher, qui se trouvait au niveau du sol. Les gens comprirent alors que le vieillard et la pauvre femme repoussés la veille étaient Dieu ^e Père et la vierge Marie, qui avaient voulu éprouver les gens d'Escoublac et qui les avaient punis de leur manque de charité!
L'église actuelle d'Escoublac date de 1782. Au moyen âge, ce village s'appelait Episcopi lacus (le lac de l'Évêque); il est probable que le lac ou étang auquel ce nom fait allusion occupait l'emplacement actuellement marqué par les marais salants.
(E) p. 41. — Les sièoies disparus...
La, transformation des croyances païennes en croyances chrétiennes s*e8t accomplie de façons bien diverses, suivant le caractère des peuples et des individus, et selon Jes circonstances. Quelquefois même le nom seul a changé ; parfois moihs encore. A la station de Langon, sur le chemin de Rennes à Redon, on remarque l'une des plus anciennes constructions du sol breton, appelée aujourd'hui chapelle Sainte-Agathe, où se rendent en pèlerinage les nourrices atteintes de maladies au sein. On a découvert, sous la voûte en forme de four .de l'abside, une fresque grossière de la période romane représentant le Père éternel bénissant,. puis,jsous cette première fresque, une autre peinture plug ancienne et bien plus intéressante, mais qui s'efface malheureusement. Cette peinture, d'une bonne exécution comme dessin, représente une femme nue coiffée à la romaine, sortant de la mer, où Se jouent des poissons, et s'élevant dans les airs, où ses mains laissent, flotter une banderole. A la vue de ce tableau, il est naturel de songer à Vénus. On s'accorde à penser que la chapelle de Langon a été primitivement un temple gallo-romain dédié à Vénus.
Cet édifice se trouve mentionné dans un acte du cartulaire de Redon, rédigé au xii^ siècle ; il y est appelé ecclesia sancti Veneris (saint Véner), ancien vocable de la chapelle, avant qu'elle fût mise sous celui de Sainte-Agathe. En rapprochant le vocable saint Véner ou Vigner (patron de Pluvigner, près d'Auray) de la fresque représentant une Vénus (en breton Véner), on peut admettre sans trop de témérité que le monument de Langon fut d'abord un temple païen et que les premiers apôtres de l'Armorique, pour faire oublier cette origine, en ont fait une chapelle sous l'invocation d'un saint portant le même nom que la déesse dont il venait détrôner le culte.
A l'est de Langon se voit Vétier de Langon, sorte de canal de 2 kilomètres de longueur. Là s'élevait autrefois, dit la légende, une ville qui fut abîmée sous les eaux, en punition des crimes de ses habitants.
(F) p. 48. — Carnac en Bretagne...
Il y a plusieurs années déjà que M. du Cleuziou a découvert, sur le territoire même de Carnac, l'emplacement de trois cités gallo-romaines, et nous pouvons légitimement regretter que le gouvernement, ou ceux qu'il a spécialement chargés de l'étude de nos antiquités» n'aient pas mis plus d'empres-
sèment à fouiller cette terre féconde. Heureusement pour la science, un archéologue écossais, M. Miln, dont nous avons déjà parlé plus haut, a voulu, sur les indications de M. du Gleuziou, entreprendre des fouilles méthodiques faites avec le plus grand soin et sans parcimonie d'aucune sorte. Dominant les hommes et les choses, les partis et les passions, la Science n'a pas de patrie. Des découvertes splendides sont immédiatement venues récompenser dignement le zèle de l'archéologue écossais. M. Miln a mis successivement au jour un temple de Vénus, une habitation romaine luxueuse, dans laquelle on remarque surtout (comme il arrive toujours) la salle de bains et ses annexes, le sudatorium, parfaitement conservé, avec ses deux rangées de tuyaux en terre cuite ornée, deux tepidariums dallés de pierre blanche et bleue, le frigidarium et les salles attenantes. Dans cette même habitation, on a été tout surpris de trouver des couches de peinture, et surtout une fresque ornée de coquillages de la côte incrustés dans l'enduit. Les mêmes fouilles ont également mis à jour la maison d'un forgeron et plusieurs autres habitations. Parmi les objets trouvés, signalons, outre le petit bœuf de bronze, une statuette de déesse mère, probablement un type de Virgini paritur*, qui date des bouddhistes et des Égyptiens et dure encore; une autre statuette allaitant deux enfants, analogue à celles du musée ethnographique du Louvre; quatre statuettes presque complètes de Vénus Anadyomène ; une fenêtre de verre avec ses montants en fer, garnis d'attaches de plomb; deux haches polies en diorite; un marteau en granit; un compas en fer tel qu'on les fabrique aujourd'hui; des poinçons en fer trempé; des couteaux en fer; des hameçons; une dent d'ursus spœleus percée de main d'homme; différents ustensiles en os et en corne de cerf; des bois de renne; une vertèbre de baleine; des fibules en bronze; une pierre polie servant d'amulette, suspendue par un anneau de bronze ; une bague portant une pierre gravée d'un signe inconnu; du bronze plaqué d'argent; des marteaux et des poids de granit fruste; des moulins à bras; une palette de peintre en terre cuite; une grande quantité de morceaux de verre très beau et très fin; et une collection complète de poteries de toutes formes, plats, bouteilles, coupes, bols, etc., en terre rouge, noire, brune, qui témoignaient de la perfection de l'art gallo-romain à cette époque. Dans un endroit, trois habitations avaient été successivement superposées : elles contenaient des poteries d'une forme d'autant plus simple qu'elles appartenaient à une habitation plus profonde, c'està-dire plus ancienne. D'après vingt-cinq monnaies également
trouvées dans les fouilles (Victorinus, Tetricus, Constance, Constantin), ces cités ont dû être brûlées sur la fin du quatrième siècle, probablement par les chrétiens. M. Miln a publié les principaux résultats de ses fouilles en un magnifique volume, Fouilles faites à Carnac, Paris, Didier, 1877, dans lequel un grand nombre de dessins et de chromolithographies reproduisent les fresques, vitraux, ornements, bijoux, ustensiles, objets divers, qu'il a découverts dans ses persévérantes recherches.
J'ai eu le grand plaisir d'assister à quelques-unes de ces fouilles, ainsi qu'à celles de M. du Cleuziou. — M. Miln vient de mourir en Ecosse, où il était rentré depuis peu (1885).
(G) p. 131. — L'intelligence des fourmis...
L'observation des mœurs des fourmis est certainement l'une de celles qui offrent le plus vif intérêt au naturaliste. Un écrivain contemporain, M. Jules Levallois, a fait il y a quelques années sur ce sujet des observations peu connues et qui intéresseront certainement nos lecteurs. Elles ont été faites personnellement par notre ami, dans les bois des environs de Paris, et ont été publiées dans un charmant petit volume intitulé l'Année d'un Ermite, Dans le temps que notre ami regretté Ferd. Hoeper se qualifiait de l'Ermite de la forêt de Sénart, Levallois était, de son côté, l'ermite des bois de Saint-Cloud. L'un et l'autre ont publié de simples et profondes études de la nature, Tun dans l'ouvrage dont nous venons de rappeler le titre, l'autre dans les Saisons. Mais écoutons J. Levallois.
Les esclaves chez les fourmis.
Que font, à l'intérieur de ce phalanstère, ces étranges serviteurs? On le sait seulement depuis Huber. Ses belles expériences nous ont appris que, sans eux, la formica rufescens ne saurait vivre. Le savant observateur en ayant enfermé trente, séparées de leurs esclaves, mais avec de la nourriture en abondance avec leurs larves et leurs nymphes pour les stimuler au travail, elles ne firent rien, ne surent pas même manger, et la plupart périrent de faim. Huber alors introduisit une esclave, qui se mit aussitôt à l'œuvre, nourrit et sauva les survivantes; elle construisit quelques cellules, y plaça les larves et mit tout en ordre. 11 en est, à ce que je crois, exactement de môme des sanguines. A plusieurs reprises, il m'est arrivé d'en transporter chez moi un certain nombre sans
leurs esclaves (n'ayant pu parvenir à m'en procurer) ; j'avais beau les établir dans les conditions les plus convenables d'aération, de nourriture, et leur donner du sucre, dont elles sont assez friandes, elles se laissaient mourir de faim.
Moitié charpentières, moitié mineuses et très guerrières à l'occasion, leur rôle consiste à construire le logis, à le réparer, ce dont il a constamment besoin, et à le défendre avec un courage indomptable lorsqu'un péril se présente. D'après ce que l'on peut conjecturer, les esclaves veillent au développement des nymphes et sont chargées exclusivement du soin de nourrir les maîtres. Ce ne doit pas être une petite besogne, car ceux-ci sont infiniment plus nombreux. Il est bien difûcile d'assigner une proportion, même approximative, mais il me semble qu'il doit y avoir au moins dix maîtres pour une esclave. Celles-ci doivent être singulièrement nécessaires et influentes. J'ai voulu tenter une expérience. Si je rendais lu liberté à quelques-unes de ces esclaves, me suis-je dit, quel usage en feraient-elles? Essayons et voyons. Plein de ce beau projet, je viens de dégager, le plus délicatement possible, plusieurs captives. La chose n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire. Le porteur résiste bravement; il se cramponne à son vivant paquet; mais enfin la prisonnière est en liberté, que va-t-elle faire? Hélas! rien du tout. Frappée d'une sorte de folie ou d'hébétement, elle tourne, effarée, dépaysée, dans un espace très restreint. Si elle s'arrête, c'est pour se cacher sous une feuille morte, où elle demeure assez longtemps. Tout à coup, un maître vient à passer, l'avise et, après un colloque vif et animé, l'enlève, l'emporte au plus profond de la fourmilière. Le vieil Homère a dit :
Le même jour qui met uq homme libre aux fers Lui ravit la moitié de sa vertu première.
Ce qui est vrai des hommes le serait-il des insectes? Je le crains. Toujours est-il que je n'ai jamais constaté chez les fourmis jaunes réduites en servitude de sérieuses tentatives de révolte. Quelquefois, avant de se laisser enlever, elles se défendent un peu, mais fort peu.
J'en ai vu tout à l'heure une qui s'était risquée à l'entrée de la fourmilière pour recevoir sa part d'un rayon de soleil. Une grande diablesse de sanguine à l'air tout à fait rébarbatif s'est précipitée vers elle et a tâché, avec force coups d'antennes, de lui persuader que ce n'était pas là sa place. L'esclave paraissait se refuser à comprendre; la maîtresse, indignée et sans doute à bout de raisons, l'a saisie fortement par la tête.
après quoi, sans prendre même la peine de la rouler (sans jouer sur le mot), elle Ta entraînée dans Tintérieur, où la récalcitrante n'aura peut-être pas échappé à une sévère correction .
J'avais dépassé, depuis environ un quart d'heure, une fourmilière rouge assez considérable, située au milieu des rochers, et je commençais à ne plus apercevoir les ouvrières ou les chasseresses répandues çà et là, lorsque mes yeux topabèrent sur une sanguine qui gravissait péniblement le sentier sableux et qui me parut d'une taille relativement énorme. Au premier moment, je crus que j'avais la chance de rencontrer une de ces fourmis hercules que l'on voit si rarement dans nos régions; mais, en me baissant pour la saisir, je reconnus que c'était une sanguine portant un individu de son espèce.
Etait-ce une esclave, un prisonnier, un blessé ou un mort? Voilà ce qu'il m'importait de savoir. Je pris le plus délicatement possible les deux fourmis et les séparai, non sans peine; puis j.e déposai la porteuse à terre, pour mieux examiner son fardeau. Ce fardeau n'était autre que le cadavre d'une sanguine. Très évidemment, sa camarade la rapportait, peutêtre de fort loin, à la fourmilière mère pour la dérober aux insultes ou la férocité de quelque tribu ennemie. Elle n'emportait point une proie, comme on pourrait le croire; car les fourmis, qui d'une espèce à l'autre se traitent avec une cruauté incroyable, inventent des tortures raffinées et luttent à outrance, jusqu'à ce que mort s'ensuive, quand elles viennent à se rencontrer, les fourmis d'une môme tribu, dis-je, ne se mangent pas entre elles.
Il est probable que ma sanguine n'avait pas conscience du devoir qu'elle remplissait; et cependant, instinctivement, elle en accomplissait un. D'habitude, lorsqu'il m'arrive de séparer une fourmi porteuse de la charge qu'elle traîne avec elle, que celte charge soit une esclave, un fétu ou une aile de mouche — cela m'arrive souvent, soit au printemps, soit à l'automne, au moment où elles changent d'habitation — la porteuse se sauve à toute vitesse. L'esclave abasourdie ou le faix abandonné est repris et ramené au logis par quelque autre individu. Ici, rien de pareil. La porteuse ne songea point à s'éloigner de l'endroit où je l'avais déposée. Elle tournait sur elle-même, très inquiète et pourtant très résolue, ne comprenant rien à la puissance prodigieuse qui avait fait disparaître sa compagne morte, mais n'ayant l'air de rien craindre pour elle-même et ne renonçant point à la chercher.
Dès que j'eus reposé à terre sa camarade, en ayant soin de
la placer devant elle, Théroïque sanguine, sans manifester, en présence de ce nouveau prodige, ni étonnementni frayeur, reprit, tant bien que mal, sa précieuse charge et recommença de plus belle sa difficile ascension. J'aurais voulu pouvoir la suivre jusqu'à la fourmilière, mais elle s'engagea sons de jolies bruyères roses, qui fleurissent au bord du chemin, et je la perdis de vue.
J'avais déjà été témoin de quelques faits de ce genre, mais potf aussi accentués, pas aussi caractérisés. Celui-ci m'a si^mblé très curieux. Quelle source de surprises et d'ébahisseminls que la nature! Avec elle et à propos d'elle, est-il rien d'incroyable, rien qui puisse être absolument révoqué en doute ou rejeté? Lorsque les voyageurs nous racontent des histoires étonnantes, en dehors de nos coutumes, de nos prévisions, de nos idées, nous sommes toujours tentés de les prendre pour des mystificateurs, de crier au mensonge ou du moins à l'exagération. Eh bien ! nous avons tort.
Pourquoi, il y a deux ans, lorsque L... m'a parlé des cimetières de fourmis qu'il avait vus en Algérie, ai-je secoué la tête comme quelqu'un qui dit intérieurement ; Je vous écoute par politesse, mais je ne me dissimule pas que vous voulez simplement m'étonner. Maintenant que j'ai observé davantage et avec plus de précision, que j'ai vu, de mes yeux vu, les fourmis sanguines, à la suite de combats terribles avec les noires, porter leurs morts à quelques pas de l'arbre ùh elles sont établies, je trouve beaucoup moins invraisemblable qu'en certains pays, à deux pas des fourmilières, il puisse y avoir des nécropoles.
Comme tout s'enchaîne cependant! Si les contemporains do La Fontaine, au lieu de n'étudier que leurs livres de scolasLique ou de théologie, et de marcher comme l'astrologue, le nez en l'air, avaient daigné regarder devant eux, à leurs {:>ieds, tenir un peu compte de la nature et ne la pas considérer comme inutile ou dangereuse, ils auraient moins ri aux dépens du Bonhomme, lorsqu'il s'excusa, un jour, d'arriver lord à un dîner d'apparat, parce qu'il avait assisté à l'enterrement d'une fourmi. « Je suis allé, dit-il, jusqu'au cimetière, puis j'ai reconduit la famille au domicile. Tout cela, vous concevez, m'a pris du temps. »
Cette solidarité — et c'est là ce qui confond, ce qui attriste le penseur — s'arrête à l'espèce, à la nuance. Pour la fourmi ronge, la fuligineuse n'est pas une semblable ; elle est une ennemie dont il faut se débarrasser à tout prix, que l'on doit exterminer sans pitié. Ces luttes entre les noires et les sanguines ont un étrange caractère d'acharnement. Les adver-
saires se saisissent, s'empoignent comme des hommes qui se coUètent : il s'agit de faire fléchir l'antagoniste et de lui casser les reins. L'acide formique aussi joue un grand rôle dans ces batailles; il y remplace avantageusement la poudre, les balles, les revolvers, les- canons rayés et autres engins destructeurs, dont le monopole appartient au genre humain ou plutôt inhumain. Les décharges réitérées de ce fluide commencent par étourdir l'ennemi et finissent par l'asphyxier. En général, casser les reins est la méthode la plus employée. Gela, sans doute, paraît plus noble, plus moyen âge, plus homérique.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'y a rien pour le vaincu de plus atrocement douloureux. Nombre de fourmis restent sur le champ de bataille, la croupe à peu près séparée de la partie antérieure du corps, agitant leurs pattes de devant et leurs antennes, ne pouvant ni s'enfuir, ni s'aider les unes les autres; elles gisent là, misérables, quelquefois tout un jour, toute une nuit; elles expirent lentjément.
Le vainqueur n'en a cure. Après avoir porté ses morts à quelque distance et rentré ses blessés, il ferme ses portes si la bataille a eu lieu le soir; sinon, il se remet au travail, et l'on voit des milliers d'individus aller et venir, traînant leurs petites brindilles de bois ou de paille, et foulant, sans la moindre cérémonie, le corps de leurs ennemis morts ou mourants.
Si la fourmi « n'est pas prêteuse », elle n'est pas endurante non plus. Garé à qui lui déplaît ou la trouble! Malheur à Tinsecte imprudent, étourdi, malavisé, quî pénètre au cœur de la fourmilière! Il est immédiatement saisi, soumis aux plus cruelles tortures. 11 y a surtout un supplice que les éthiopiennes, aussi bien que les sanguines, infligent volontiers aux indiscrets et aux importuns; ce supplice consiste à arracher les pattes du visiteur supposé malveillant. Après quoi, très souvent, on le laisse là comme si de rien n'était, et qu'il dût se trouver fort à son aise; puis, on juge la punition suffisante, on l'emporte au fond de la fourmihère, où, sans doute, on l'achève.
Deux de ces exécutions m'ont particulièrement frappé. Chez les fuligineuses, j'ai vu traiter ainsi un coléoptère inoffensif, un chevalier du guet, qui, par je ne sais quelle maladresse, était venu tomber au milieu de ce peuple en effervescence. Ordinairement, les fourmis se montrent très tolérantes à l'égard de ces coléoptères, dont les nombreux clans sont agglomérés sur les arbres où elles logent. Tant qu'on reste aux environs ou au seuil de leur demeure, elles ne se fâchent
point. Il n'est pas rare de voir grouiller pi^ d'une fourmilière des cloportes, des araignées de terre et même des fourmis noires cendrées envers lesquelles les autres espèces usent d'une indulgence exceptionnelle.
Jl n'en est pas de même des débfii, infortunés de la tribu des hercules. Je n'oublierai jamais comment fut reçu, chez les sanguines de l'allée de Port-Royal, un membre égaré et visiblement affolé de cette espèce en décadence. 11 vint se jeter, en quelque sorte, sur la place d'armes. Ce fut un bouleversement, un émoi, une frayeur d'abord, ensuite une colère dont on n'a pas d'idée. Tout le monde accourut, jusqu'aux esclaves. En un clin d'oeil, il disparut sous les assaillants furieux. J'essayai, non sans me faire fortement pincer, de l'arracher à ses bourreaux. Peine inutile! Déjà il n'avait plus de pattes. On aurait dit un de ces personnages que les mercenaires et les Carthaginois accommodent si bien dans Salammbô,
D'espèce à espèce, la guerre; envers l'étranger, méûance et malveillance souvent, presque toujours hostilité active : ainsi se comportent, se gouvernent ces rudes amazones. Entre les variétés d'une même espèce, au contraire, lorsqu'une rencontre fortuite vient à se produire, alliance, fusion possible. Je me souviens à ce propos d'un fait curieux à plusieurs points de vue, dont j'ai pu suivre et constater les moindres détails.
En 1863, vers le milieu de l'été — j'étais alors dans le premier feu de ces études — je formai le projet de fonder plusieurs colonies de fourmis à une assez grande distance des fourmilières mères. Ma raison déterminante était exactement celle des enfants : je voulais voir ce qui arriverait. Les essais que je tentai furent d'abord malheureux.
, Les fourmis, transplantées à grand'peine, se dispersèrent effarées; les tribus voisines ou ennemies en firent aussi disparaître un certain nombre. Sur ces entrefaites, j'avisai aune trentaine de pas de la fourmilière de Saint-Cyran un chêne dont la base évidée semblait destinée à recevoir dans d'excellentes conditions l'établissement que je rêvais. Sans perdre de temps, je me munis d'une grande boîte et je courus à la fourmilière Antonia, dont l'immense population pouvait aisément me permettre un emprunt de ce genre. Je mis quatre ou cinq cents fuligineuses dans ma boîte, je les apportai jusqii'q^ chêne en question, puis je m'en allai très content.de ce que je venais de faire, me promettant de revenir, dès le lendemain matin, voir comment iraient les choses. C'est à quoi je me gardai de manquer.
Pendant deux jours, il ne se passa rien d'extraordinaire. La colonie avait l'air languissant, mais elle marchait tant bien
que mal. Les ncBrreaux débarqués n'avaient pas éprouvé de terreur panique, ils ne s'étaient pas sauvés à la débandade, à travers les herbes Jet les mousses; c'était déjà un point de gagné. Je me félicitai de ma har.diesse, et j'osai concevoir des espérances. Félicilationa»prématurces, espérances vaines! Le troisième jour, je m'aperçus que la colonie diminuait sensiblement et fondait, pour ainsi dire, à vue d'oeil. En cherchant la trace des fugitives, je ne tardai pas à découvrir une longue file noire qui, descendant processionnellement du pied de 'l'arbre situé sur un rebord assez élevé , jusqu'au chemin même, se dirigeait vers Saint-Cyran.
Je fus saisi d'effroi. Il est vrai que Saint-Cyran était occupé par des fuligineuses, mais qui différaient un peu des habitants de la colonie. La croupe noire de ces dernières était rayée de petits filets dorés qui les rendaient facilement reconnaissables et leur donnaient tout à fait bonne apparence, je ne sais quel air de toilette. A Saint-Cyran, la robe n'était pas si agrémentée, pas la moindre raie de couleur, pas le moindre filet d'or : du reste, même structure, mêmes allures. Je m'attendais à un conflit, tout au moins à un accueil discourtois, à des rebuffades. Point du tout. Mes petites éthiopiennes si revêches, si dures habituellement, faisaient fête aux émigrantes ; elles les caressaient avec leurs pattes ; c'étaient des mouvements d'antennes continuels, des conversations infinies. Loin de s'arrêter, la procession allait toujours croissant, je la voyais peu à peu pénétrer, s'engouffrer dans les profondeurs de la fourmilière noire. Bientôt il ne resta plus un seul des colons qui m'avaient inspiré tant d'espoir et donné tant de soucis. Ils s'étaient tous et très spontanément annexés. «
Ce qui est digne de remarque et ce que j'ai pu vérifier à mon aise, c'est que l'alliance dura, que la fusion s'opéra. Pendant deux ans, j'ai vu les fourmis rayées prendre part, sur un pied complet d'égalité, et non comme esclaves, aux travaux de leurs camarades. En 1866, elles étaient en très petit nombre, et, l'année suivante, à peine en ai-je aperçu quelquesunes. Cela tient évidemment à une question de reproduction. Qui dit alliance, hospitalité, fraternité, ne dit pas nécessairement mariage. S'il y a eu reproduction, l'élément le plus nombreux l'aura probablement emporté. Peut-être le nomWrè. des émigrants primitifs n'a-t-il pas diminué autant que je me l'imagine, mais s'ils ne se sont pas reproduits, s'ils sont restés stationnaires, ils auront été en quelque sorte noyés dans l'accroissement ininterrompu de la population.
Les fourmis se portent fréquemment les unes les autres. Le
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hasard m'a mis à môme de voir, et un peu^de persévérance m'a permis de m'assurer : 1« que cette habitude n'est pas commune à toutes les espèces de fourmis et qu'on ne la trouve que dans la tribu des fauves; 2* qu'elles ont recours à ce mode de transport non pas indifféremment et n'importe à quelle époque de Tannée, mais seulement au printemps et à l'automne ; 3<» que ce sont toujours les neutres qui portent les femelles et les mâles qui sont portés. Estrce tout? Non. J'ai remarqué également, en suivant ces migrations régulières, que chez les fauves il existe invariablement deux fourmilières placées en regard l'une de l'autre. Celle-ci s'élevant au-dessus du sol et affectant la forme conique (c'est la maison d'été) ; celle-là située sous terre et consistant en une infinité de petits corridors (c'est le refuge hivernal).
J'assiste tous les ans, en mars et en octobre, à ce déménagement, qu'on peut, sans crainte de se tromper, annoncer d'avance, et jamais sa parfaite régularité ne met mes prévisions en défaut.
Complétons ces notes par la description d'un combat de fourmis observé aux États-Unis par un observateur qui signe :
D' LiNCECUM.
a On trouverait difficilement un brin d'herbe, une tige de plante, quelques mètres carrés de terrain où ne se rencontre pas, dans notre pays, une petite fourmi noire à laquelle on donne le nom de fourmi erratique ou fourmi folle. Quand on écrase cette fourmi, elle répand une très forte odeur d'acide formique. Rapide dans ses mouvements, elle ne trace pas de sentiers comme beaucoup d'autres espèces; elle marche par voies dispersées, mais suivant cependant la même direction pendant plusieurs centaines de mètres, toujours en mouvement, croisant et recroisant sa route sans cesse et faisant trois ou quatre fois plus de chemin qu'il n'en faut pour arriver à destination.
« Tout le long de leur chemin, à distances inégales, ces fourmis possèdent des dépôts ou stations auxquels elles font de fréquentes visites, quand elles passent aux environs, ayant l'air de considérer ce devoir comme une affaire sérieuse. Cependant il pourrait bien se faire que ce que je nomme station ou dépôt se trouve, après plus ample information, une ligue de villes confédérées entre lesquelles se ferait un commerce très actif et très étendu. A mon avis, il est impossible de ne pas reconnaître que, sur tout le parcours entre ces villes, les relations sont établies de la manière la plus sérieuse et la plus complète.
« Estropiez une fourmi sur le chemin qu'elle suit, aussitôt vous produirez partout un trouble très violent ; l'invalide sera visitée et examinée, en deux ou trois minutes, par plus de cinq cents de ses compagnons de route. Si l'on voit qu'elle peut guérir, on l'aide jusqu'à ce qu'elle soit remise' sur pied et puisse aller de Tavant avec la foule comme si de rien n'était; si elle meurt, les autres l'emportent hors du grand passage de la foule... et les affaires reprennent leur trainl
« Ce qui est vraiment curieux, c'esiJ que ces animaux déclarent quelquefois la guerre à la fourmi des arbres, à. tête rouge. Le conflit est très souvent l'occasion d'un immense désastre. Quoique les petites fourmis noires soient capables d'amener quelquefois sur le champ de bataille plus de dix fois le nombre de leurs ennemies, les tètes rouges, elles sont souvent défaites et battues. Une bataille, à laquelle j'ai assisté, entre ces deux espèces, n'a pas duré moins de quatre à cinq heures.
tt Quelques compagnies étaient déjà engagées dans une lutte ardente quand, au lever du soleil, je commençai à les observer. Elles combattaient au milieu d'une route, et leur nombre augmentait rapidement. Le soin vulgaire de déjeuner me força à quitter mon observatoire, mais, à mon retour, les deux armées avaient beaucoup grandi, des renforts arrivaient sans relâche, et la bataille s'étendait sur une surface de trois à quatre mètres de longueur.
« La discipline et la manière de combattre étaient absolument différentes chez les deux espèces. Le mode d'attaque, chez les petites noires, avait évidemment pour objectif les jambes et les pieds de leurs ennemis; comme elles étaient beaucoup plus nombreuses que les têtes rouges, en se mettant deux ou trois contre une, elles arrivaient à l'estropier et à en mettre bon nombre hors de combat. Les têtes rouges, au contrabe, ne s'adonnaient qu'à la décapitation, et elles l'accomplissaient avec une dextérité et une aisance surprenantes. Lorsque je revins, les deux armées avaient donc reçu des renforts, la lutte s'étendait sur tout l'espace indiqué; autant qu'il était possible d'en juger, la scène était terrible, la mort fauchait dans tous les sens!
« Bientôt les petites fourmis noires envoyèrent des ordres pour qu'on leur expédiât toutes leurs réserves; aussi, des portes d'une de leurs grandes villes qui était bien à soixante-six pas de distance, commencèrent à venir des milliers d'individus. Évidemment, ils avançaient à marche forcée, et leur nombre était tel, tandis qu'ils marchèrent vingt ou trente pas de long, qu'on les eût pris pour un ruban d'un noir profond
qui aurait roulé sur le sol et qui n'avait pas de fin, car ils sortaient toujours de leur ville par milliers innombrables.
a Malheureusement à ce moment, leur armée sur le champ de bataille lâcha pied, fut mise en déroute, et commença une retraite ilésastreuse au milieu d'une panique générale. Bientôt, dans leur fuite désordonnée, les coureurs rencontrèrent leurs renforts et communiquèrent aux premiers rangs leur dé^tre complet. La panique alors devint universelle; les renforts et le repe s'enfuireiA précipitamment dans leur ville. En cin(j4ninute8, il ne resta pas une fourmi noire sur le terrain. La nouvelle de cette grande bataille et ses désastreux résultats nous semblèrent avoir été répandus à la ronde par ceux-là mêmes qui n'avaient pas été engagés dans l'action et étaient demeurés à leurs occupations journalières. Quelle qu'en soit la cause, le fait évident entre tous, c'est que toute fourmi noire disparut immédiatement de la surface de la terre, dans tout le voisinage.
« Il n'en fut pas de même sur le champ de bataille. Des inspecteurs nombreux envahirent la plaine sanglante et, pendant plusieurs heures, y trouvèrent une rude besogne. La plupart d'entre eux assistaient les blessés, qui étaient nombreux ; ils les emportaient à l'ombre d'une grosse motte de terre soulevée par quelque voiture lourdement chargée, afin de les soustraire aux rayons brûlants du soleil qui frappaient avec une grande force, car il était environ onze heures. Une bonne partie des inspecteurs était occupée à rassembler et à emporter les troncs décapités des fourmis noires et à les charrier sur un poteau de chêne dans lequel elles avaient une ville, et qui se trouvait non loin de là. J'ai supposé qu'elles se proposaient de faire un grand festin de ces victimes, sans tête, du dieu de la guerre î...
« On pouvait constater en même temps une immense activité chez ceux qui assistaient les blessés. Ils paraissaient faire tout leur possible et leur montrer la plus grande sympathie; aussi, en une heure à peu près, une très grande partie des blessés fut reconnue encore bonne pour le travail, tandis que ceux qui paraissaient frappés de mort étaient emportés dans le poteau par leurs compagnons.
« Quoique un grand nombre de têtes rouges fussent blessées, et quelques-unes très sérieusement, il n'y en eut qu'une petite quantité de tuées. Elles furent également portées au poteau avec les cadavres sans têtes de leurs ennemis. Lorsque les têtes rouges victorieuses eurent quitté le champ de bataille, rien ne resta plus pour indiquer la lutte à cette place, que les têtes séparées des vaincus, si nombreuses qu'elles ressem.
blâient à des' grains de pavot dont on aurait saupoudré la terre! »
Du Chaillou a raconté la voracité des fourmis afeicaines : « En un rien de temps Tanimal, souris, chien, léît>ard ou gazelle, est envahi, tué, dévoré, sans qu'il en reste rien que la carcasse toute nue... Quand elles entrent dans une maison, elles la nettoient de tout être vivant. Les c^icrelats «(Jnt dévorés en un instant. Les rats et fts souris ont beau courir autour de la chambre, la force écrasante des fourmis tert"asse le rat le plus fort en moins d'une minute malgré son énergique résistance, et en moins d'une minute ses os sont dépouillés. Tout ce qui vit dans la maison est exterminé. Elles ne touchent point aux substances végétales. Sous ce rapport, elles sont utiles aux nègres en même temps que dangereuses, car elles débarrassent leur logis de la vermine dont il est infecté, par exemple des énormes cancrelats, des cent-pieds, des millepieds et des scorpions. Ce nettoyage a lieu plusieurs fois par an. »
C'est également ce que dit Livingstone :
« Grâce à leur puissance d'absorption, elles débarrassent le pays de tous les cadavres qu'elles rencontrent, purgent les habitations des termites et des autres vermines, détruisent une quantité dUnsectes nuisibles et de reptiles venimeux; les rats, les souris, les lézards, les serpents sont dévorés par ces ogres pygmées, jusqu'au python natalensis, qui devient legr victime lorsqu'elles le surprennent dans l'engourdissement où il tombe après avoir mangé. »
D'après une antique tradition africaine rapportée par les voyageurs, les condamnés à mort, chez certaines peuplades, étaient exposés sur le passage des fourmis. C'était le supplice le plus cruel, le plus redouté, le seul qui n'offrît aucune chance de salut. Dans nos réfions, en dehors de la fameuse histoire légendaire, toujours citée, jamais prouvée, de l'ivrogne endormi au bord d'une fourmilière et mourant dans d'affreuses convulsions, ou connaît malheureusement quelques cas où la mort d'un homme ait pu, du moins indirectement, être attribuée aux fournws.
Le garde d'une propriété princière de la Franche-Comté s'était signalé par sa sévérité à l'égard des braconniers. Il en avait fait condamner plusieurs à des peines assez fortes. Déterminés à tirer de lui une atroce vengeance, ils le guettèrent pendant quelque temps, le surprirent à un tournant de route, puis, une fois terrassé, garrotté, l'attachèrent le long
IfOTES
d'un arbre, la tête en bas et *^ chose horrible à penser — plojîgeant dans une de ces énormes fourmilières comme on n'en rencontre plus que dans les montagnes!
Quelqijes jours après, on découvrit le cadavre du malheureux garde sous une multitude grouillante de fourmis. Le visage était presque entièrement rongé. Le médecin auquel on demanda si cet homme avait beaucoup souffert répondit que la congc|tion cérébrale avait dû être immédiate, et qu'il était peu probable que la^uffocation causée par les fourmis fût pbur quelque chose dans sa mort.
Il parait qu'un crime exactement semblable a été commis dans le bois de Glamart, au lieu dit le trou du précipice, où s'élèvent des fourmilières considérables.
(H) p. 173. — Le sentiment chez les animaux...
Histoire de Cyrus.
C'était un ravissant petit être, lilliputien, gros comme les deux poings, fort élégant, les poils longs et frisés, la tête fine et intelligente, les yeux bons et presque humains. Il n'avait vraiment du chien que le nom, et sous cette enveloppe, les partisans de la métempsycose auraient parfois cru reconnaître les vagues réminiscences d'une âme humaine.
Ses maîtres habitaient huit mois de l'année un château situé à quelques lieues de Nantes; le domaine des Prairies (ainsi s'appelait cette propriété) dominait un bourg par lequel on arrivait en pente douce. Deux cents villageois occupaient cet espace de terre, perdu au milieu des champs et des bois; leurs chaumières étaient groupées autour d'une modeste chapelle gothique, dernier débris d'un vieux monastère, entourée d'un petit cimetière.
Je venais tous les ans me reposer dans ce charmant séjour, de la vie si agitée de Paris; £yf milieu de cette nature poétique, de ce calme immense, une suave quiétude s'emparait de mon être, et bien souvent alors j'ai désiré vivre toujours ainsi. Mes amis les châtelains s'étaient acquis l'affection de tous à plusieurs lieues à la ronde, ils étaient connus par leurs bienfaits, chacun chantait les louanges de la famille Douniol. Ils me considéraient aussi comme faisant partie de la maison, et je dois dire que Cyrus n'était pas le moindre de mes amis.
J'arrivais habituellement à la fin de mai. A peine le bruit lointain de la voiture qui m'amenait se faisait-il entendre, à peine entrions-nous dans l'avenue du château, que Cyrus
accourait : en deux bonds, il était sur mes genoux, jetant de gais aboiements, me léchant le visage et les mains, me dévorant du regard et semblant me dire : « Enfin, te voilà, ce n^est pas malheureux ». Il ne me quittait pas de la soirée, suivant tous mes mouvements, observant les objets que je touchais, s'agitant, allant, venant et, par quelques légers cris, semblant parfois me demj^pder : « Que te manque-t-il encore? Songe que je suis là. »■
Le lendemain matin, un léger grattement se faisait entendre à la porte de ma chambre, Gyrus entrait avant la femme de chambre, il tenait dans sa bouche ma correspondance. Je la lui prenais aussitôt; bien vite, il allait chercher mes pantoufles, les déposait au pied de mon lit et venait ensuite, en signe de bonjour, me caresser les mains. Puis, assis gravement sur la descente du lit, frétillant de la queue, il attendait assez patiemment la fin de ma lecture ; mais si je faisais mine de me rendorniir, tirant lentement, lentement mes couvertures, le finaud trouvait moyen de m'agacer tellement qu'impatientée, je me levais brusquement en menaçant du doigt ce chien audacieux qui, tout en sautant de joie dans la chambre, semblait rire de moi en me voyant m'habiller.
J'étais bientôt prête, et chacun connaissait dans la maison l'instant où je sortais de chez moi, en entendant les aboiements expressifs de mon ami, qui, vif, heureux, fou de joie, courait en avant et se trouvait en une seconde dans le parc où venait bientôt me rejoindre la charmante fille de mes ^ amphitryons. Nous jouions à cache-cache : C^rus, avec son flair si subtil, devinait >t)ien vite où nous étions; malin comme un singe, il s'occupait même parfois un peu trop de nous; impossible de nous reposer un instant, il fallait toujours marcher ou courir : si nous avions l'air de vouloir nous arrêter, King-Charles tirait le bas de nos robes, mordillait le bout de nos bottines et même parfois nos mollets.
Enfin, lassés de nos prouves, rassasiés de l'air des bois après avoir respiré mille suaves senteurs, nous revenions enchantés au château, où chacun pouvait s'occuper pendant la matinée selon son goût.
Dès ce moment, Gyrus nous quittait et se rendait auprès de son maître, qu'une maladie grave tenait constamment étendu sur un canapé. Par sa gaieté et ses gentillesses, le chien amenait parfois un sourire sur les lèvres du pauvre malade, qui ne pouvait se passer que rarement de son intéressant compagnon. Mais la cloche du déjeunef se faisant entendre; Gyrus accourait au plus vite à la salle à manger, l'instinct animal reprenait le dessus.... Ne lui jetons pas trop la pierre,
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• citF- che^ les humains .mêrae combien n'est-il pas d'fttres '^^ pour lesfjBelft la taWe est Tun des» plus grand^ #Iaisirs et »-* " iBfilhie la principale occupatiooî ' '
C'était pendanlf,Tfee repas que se décidaient les excursions de la journée : « ^us irons aujourd'hur.'en visite, disait parfois Mme Douniol, et nous n'emmènerons pas Gyrus. « A bon entendeur, salut; le diplomate» à quatre pattes, se le tenant pour dit, avait recours à la r^. Sortant quelques ins- . lants après de la pièce où nous étions, notre héros se rendait "àu^' écuries. Attentif aux moindres mouvements du cocher, le • suivant pas à pas, lui faisant mille ingénieuses agaceries, il le comblait pour ainsi dire d'attentions, puis, au moment j)ù Ton attelait, Gyrus filait et faisait subitement irruptio|^*parmi nous. Se roulant à nos pieds, exécutant les cabrioles les plus drôles, nous avions fort à faire de nous garer de l'excessive tendresse du King-Gharles. Mais ce manège intéressé ennuyant la maîtresse du logis, celle-ci disait d'un air grondeur : « Gomme Gyrus est laid aujourd'hui! » Gdmus, les oreilles basses, le chien disparaissait aussitôt, nous pouvions désormais monter en voiture et nous moquer tout en riant des roueries de la gent canine. Seulement le plus malin des deux n'est pas celui qu'on pense. Un quart d'heure après notre départ, tandis que, doucement bercées par le mouvement de la voiture, nous nous laissions aller à la rêverie tout en admirant le paysage, un aboiement triomphant se faisait entendre soudain, éclatant comme une trompette. Gyrus apparaissait * sortant de dessous les banquettes en frétillant et tout ébouriffé. ' Sa joie ne connaissait plus de bonnes, il piétinait sur nous, sur nos vêtements, allant de l'une à l'autre, faisant la sourde oreille à nos légitimes gronderies.
Un jour, de grandes fêtes devant avoir lieu à Nantes, nous
décidâmes d'y assister. Partis de bon matin, nous arrivâmes
• juste à l'heure du train. Pour de semblables voyages, on avait
confectionné une espèce de sac assez élégant, que nous appe-
^ -lions « le compartiment de fi^le » et qui avait le double
avantage, en évitant de mettre Gyrus en contact avec les
autres chiens, de le cacher aux regards des employés. Au
moment d'entrer dans le convoi, le fameux sac s'échappa des
mains de la jeune fille qui le tenait, et tomba lourdement sur
^ le pavé.^ Nous poussâmes un cri, mais aucun mouvement ne
s'opéra dans la petite cachette : un garde-train la ramassa et
la déposa à •os pieds au moment où le convoi se mettait en
-i^ arche. HabituellediBnt, au bout de quelques instants de
'"fôcomotion, King-Gharles sortait de sa prison, et, tout en se
secouant, il vefcait prendre un peu d'air; mais apercevait-il
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la Clisquette djiin enijplôyé^ aussitôt i'intelligent animal "tki- ' '
trait dan^son ssl^ avec une tell4' prest^e qu'fc f^ toujours >S,
impossil3le de nous surprendra en contravention.* Ce joulflà, 4
à notre grand èionnement, Gyrus i^app^!(te pas, et jugez de
notre chagrin Wl'squ'en voulant lui diSner la liberté nous^ *
nous aperçûmes qu'il avaif un» patte cassée !
Le pauvre chien, vict»pe de la maladresse de sa jeune maltresse, avait compris ^it'il devait faire le mort, maigre son atroce soufTrance.
Décidément, ce voyage commençait mal. '*'-
Le lendemain de notre arrivée à Nantes, un télégrarii^e^ annoijg^ à Mme Douniol que la ferme des Prairies, contighë au dotifjline, était en flammes. La vengeance n'était pas étrangère à ce sinistre; l'enquête prouva bientôt qu'un ancien garde-chasse, renvoyé par l'intendant, avait voulu détruire non seulement l'immeuble en question, mais aussi le château et toutes ses dépendances; un hasard providentiel les avait seul épargnés. La felfine fut totalement réduite en cendres, ainsi que le matériel, les récoltes, les bestiaux et les «chevaux; mais ce qu'il y eut de plus affreux, c'est qu'on ne put jamais retrouver un enfant de huit ans, le fils unique du fermier.
Cette dernière perte affecta profondément M. Douniol; dès ce moment, une sombre mélancolie s'empara de lui et augmenta les crises de sa maladie. Cyrus ne le quitta plus, et, chose étrange, le King-Charles, autrefois si gai, devint comme son maître d'une tristesse navrante. Souvent, afin de distraire un peu notre gentil camarade, nous l'appelions pour jouer; il se ^ levait alors un instant, ei comme à regret, du canapé sur ' lequel il reposait aux pieds de son maître : il nous lançait un doux regard en se frottant contre nous, puis il reprenait aussitôt sa place favorite et paraissait ne plus s'apercevoir de notre présence.
Au bout de quelque temps, M. Douniol parut cependant f reprendre quelques forces et un peu de gaieté. On était à la fin de juillet; le jour de naissance de sa femme, l'aimable :a châtelain désira à cette occasion réunir quelques vieux amis. Il fut décidé que ce dîner de fête aurait lieu dans la chambre du cher malade. On emplit de fleurs les vases de la cheminée, la table fut couverte de roses et de fruits, les moindres recoins encombrés de gracieux arbustes. Lorsque nous commençâmes ** le repas au milieu des rires et des bons propos, le soleil baissait à l'horizon, la soirée s'annonçait devoir être f^erveilleuse, les chants lointains des moissonneurs afiivaient jusqu'à noi et, en augmentant le charme du moment, paraissaient réjourf^ . M. Douniol, qui souriait doucement. ^A le voitf ainsi calme et ' •
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reposé, nQus nous reprimes à l'espérance. U/i seul être au milieu de nous restait sombre et soucieiyc. Immobile à la place qu'il afTectionnait, l'œil morne, Cyrus 'paraissait ne pas s'apercevoir des petites 'avances que chacun lui faisait. Se serrant, au contraire, tle plus en plus contre son maître, il ne voulut prendre aucune nourriture, et, détail qui nous impressionna d'une manière étrange, il nou^ fut impossible, durant presque-toute la soirée, d'approcher 'du maître de céans; un grondement sourd de Cyrus, ses dents qu'il nous montrait d'un air menaçant, nous forçant malgré nous à rester à distance.
Le lendemain matin, à mon réveil, il me sembla entendre un gémissement; je prêtai l'oreille, un hurlement lugubre et prolongé répondit à cette plainte humaine. Je me levai précipitamment, et, me dirigeant en toute bâte vers la chambre, j*cntr*ouvris doucement la porte. Quel spectacle I l'âme du martyr s'était envolée, son corps n'était déjà plus qu'une froide enveloppe inanimée. Folles de douleur, sa femme et sa fille sanglotaient, agenouillées auprès du lit, tenant chacune une des mains de celui qu'elles avaient tant aimé. Les yeux du mort, à demi fermés, paraissaient les regarder avec douceur, le môme sourire de la veille errait encore sur ses lèvres; sûrement, en quittant cette vie, il n'avait pas souffert, consolation suprême pour ceux qui restent ici-bas. Cyrus avait quitté sa place habituelle : qu'était-il devenu? Un soupir douloureux sortant de dessous le lit nous apprit tout de suite où il était : pendant les trois longs jours qui précédèrent les funérailles, cet ami si fidèle ne sortit pas de sa sombre cachette ; rien ne put l'en arracher.
Le deuil fut général dans tous les pays d'alentour. Le jour de l'enterrement, les paysans accoururent de bien loin, afin de donner une dernière preuve d'affection à l'être généreux et bon qui avait su tant de fois compatir aux souffrances de ses semblables. Les larmes qui coulèrent de tous les yeux furent réellement amères, et c'est à qui voulut porter à tour de rôle le cercueil de l'homme de bien.
Une heure environ avant la levée du corps, Cyrus fut enfermé, non sans peine, dans une chambre du premier étage, dont les fenêtres donnaient du côté du village; on entendait de temps en temps ses cris plaintifs, parfois même ses aboiements furieux. Les prêtres arrivèrent bientôt en nombreux cïTrtège, puis, une vingtaine de jeunes filles vêtues xie mousseline blancHe, portant à la main d'énormes bouquets intourés de crêpe. Des vieillards, des femmes, des enfants, l)lusieurs centsiines de personnes se rassemblèrent avec recueil-
lement devant Pentrée principale du château. Aux tintements prolongés de la cloche de l'église, la foule se mit lentement en marche. Au milieu d'un silence navrant et solennel, elle s'avançait déjà en long ruban, lorsque soudain un bruit terrible retentit. Des éclats de vitres brisées furent projetées sur quelques personnes, et l'on vit, non sans effroi, passer comme un éclair Gyrus, qui, sanglant et le poil hérissé, vint tomber comme une boule derrière le cercueil en jetant un hurlement déchirant. '
Devant un tel exemple d'attachement, le cortège se tint k distance ; on laissa le pauvre toutou marcher seul le premier, à la tétQ de tous. Presque collé aux pas de ceux qui emportaient son maître adoré, le chien marchait amaigri, la queue basse et la tête pendante, exprimant par son attitude le plus profond désespoir.
Il resta sur la tombe jusqu'au crépuscule. Pendant quelque temps, à la grande admiration des villageois, on le vit tous les jours retourner au cimetière, se coucher, morne et silencieux, sur la tombe, et refuser obstinément les aliments que chacun lui apportait. Le troisième jour, il passa la nuit, comme cloué à sa place dernière. Ah ! c'était bien sa place dernière : ayant perdu celui qu'il aimait, il ne tenait plus à la vie; le lendemain matin, lorsque les paysans traversèrent le cimetière, aux premiers rayons du soleil levant, ils ne trouvèrent plus du pauvre Gyrus que son cadavre inanimé.
Le souvenir de mon petit ami est resté dans le village, et ce n'est pas sans émotion que ceux qui Tout connu racontent encore aujourd'hui son histoire.
Madame G. F.