RUE AUBER
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Sonnet-Préface
Ces contes à Madame, 6 mes chères Lectrices, Ne sont point de ceux-là qu'aux siècles folichons Les marquises, lissant le poil de leurs bichons, Écoutaient en rêvant de choses corruptrices ;
Ils ne sont point non plus de ceux qu'en ses caprices Le réalisme crû dont nous nous pourléchons Vous offre, comme un plat de subtils cornichons Semés d'un poivre rouge aux odeurs tentatrices.
Non ! Ces contes* écrits pour votre amusement,
Sont honnêtes, hélas! épouvantablement....
i J'éprouve, à l'avouer, comme une honte amèrel)
Pour peu quelle ait vingt ans. . . (je vous le dis bien bas. . . ) La fille en permettrait la lecture à sa mère.... Lise\-les donc quand même, et ne m'en veuille^ pas !
ou la revue fixés sur leur mince hampe de bois. Une acre odeur de tabac emplissait la pièce, et de la salle voisine un bruit vague de conversations arrivait, coupé par le choc des billes de billard et la voix monotone du marqueur annonçant les points.
De temps en temps, un nouveau venu entrait, d'un pas sourd, échangeait quelques poignées de main, et, le journal choisi dans le blanc encombrement de la table, s'asseyait avec l'air fatigué des gens qui ne font rien. Des valets de pied passaient, silencieux, corrects en leur livrée bleue et leur bas blancs. Et sur tout ce monde réuni semblait peser un ennui vague, un ennui de fin de jour oisive et comme lassée.
Près d'une fenêtre, tenant à la main une feuille du soir qu'il ne lisaitpas, Robert Davril, étendu au bout d'un divan, regardait les voitures passer place de la Concorde, au retour du Bois. Depuis son mariage, c'està-dire depuis trois ans, il venait rarement au club, où il était assidu jadis. Mais chaque fois qu'il y était venu, il lui avait semblé, pour
quelques heures, retrouver un coin de sa vie de garçon, vie assez mouvementée d'ailleurs, où les bonnes fortunes n'avaient pas manqué. Rien de tel, pour se rappeler une période envolée de l'existence, que de se retrouver dans les lieux alors fréquentés, avec les mêmes gens et aux mêmes heures. La vue matérielle des êtres et des choses, une place familière, le frôlement d'un fauteuil où l'on s'est assis, un dessin du tapis qu'on a foulé, tel détail d'ameublement demeuré dans l'œil comme en une épreuve photographique, un rayon de soleil caressant un rideau, les bruits entendus, la qualité même de l'atmosphère où l'on se meut, tout contribue à mettre l'homme dans un état d'esprit tel que les années s'estompent, s'effacent, et qu'on jurerait revivre les heures analogues d'un passé disparu.
Avec cette faculté d'analyse si développée aujourd'hui — pour leur malheur sans doute — chez tous les hommes un peu délicats de sa génération, Robert se rendait compte des sentiments qu'il éprouvait et goûtait une subtile jouissance à les approfondir. Que de fois,
4 COiNTES A MADAME
alors qu'il était garçon, ne s'était-il pas assis à cette même place ! Après une de ces journées que remplissaient mal les obligations mondaines etles distractions vides d'unhomme inoccupé, que de fois n'était-il pas venu s'étendre au bout de ce même divan pour regarder le brillant défilé des voitures revenant du Bois au grand trot, dans un nuage de poussière dorée?... L'intérêt qu'il y trouvait alors était plus vif, car, malgré la distance, son œil affiné de Parisien distinguait vite, parmi les équipages, telle victoria dont la belle occupante tenait ou avait tenu une place dans sa pensée ; tel chapeau rose ou bleu dont il avait récemment dénoué les brides ; tel petit groom, raide sur son siège, qui lui avait porté un billet impatiemment attendu.
Riche, oisif, aimable, très accueillant et très accueilli, Robert savait admirablement son Paris et mettait un nom sur presque toutes les têtes qui glissaient là-bas, claires parmi le noir des voitures, pareilles à une succession de petites taches pâles emportées d'un mouvement continu et endiablé.
Aujourd'hui, il constatait que le nombre des visages nouveaux s'était sensiblement augmenté, et que plus d'une voiture passait, élégante et bien attelée, dont le propriétaire lui était inconnu. Depuis trois ans qu'il voyageait une partie de l'année avec sa femme, qu'il vivait quelque peu seul avec son bonheur, le monde parisien était-il tellement changé?... ou bien était-ce lui qui avait vieilli, qui ne se rappelait plus?... S'était-il à ce point enlizé dans le mariage que le passé ne comptait plus pour lui?... Qu'adviendrait-il alors s'il continuait?... Quelques années encore, et il ne serait plus au courant de rien, plus du tout dans le train, comme on dit dans l'argot du jour... Il se provincialiserait de plus en plus... Provincial!... lui !,.. Était-ce possible?
A la vérité, quand il était garçon, il n'avait cessé de se plaindre de ce monde égoïste et frivole, indifïérentaux joiescomme aux peines, exigeant tout pour ne rien rendre, etc., etc. Oh! les belles indignations de célibataire commençant à prendre des années et à perdre des cheveux!... Et, aussitôt marié, comme il
s'en était aisément séparé, de ce monde maudit! Comme il l'avait vite oublié, méprisé même!... Aurait-il eu tort?... Commençait-il à le regretter aujourd'hui?... Non, certes. Il aimait tendrement Jeannine ; depuis trois ans, pas une pensée en dehors d'elle.... Mais peutêtre s'était-il trompé en étant si exclusif et en poussant si loin son antipathie pour la société. Après tout, le monde n'est haïssable que parce qu'on exige trop de lui. Et puis, n'en fait-on pas partie soi-même, et, en acceptant ses hypocrisies, en supportant ses lâchetés, ne perdon pas tout droit à l'accuser?... Le vrai, au fond, est de ne rien prendre au tragique, de regarder autour de soi en spectateur, non autrement. La comédie en vaut la peine et on ne risque pas de s'y ennuyer...
— D'ailleurs, se demandait Robert en laissant tomber son journal et en allumant une cigarette, à bien être franc avec moi-même, ce monde que je crois regretter, est-ce bien le monde, le vrai monde, celui où je vais encore souvent, après tout?... N'est-ce pas plutôt l'autre, celui d'à côté, celui où l'on s'amuse,
et où, pour ma part, je me suis consciencieusement amusé?... Il avait bien ses ennuis, ce monde interlope, et la preuve, c'est que j'y ai renoncé de mon plein gré en me mariant; mais il avait Lien son charme aussi, avec sa variété attirante, son sans-façon distingué, son imprévu toujours renouvelé. Le mariage est bon, comme dit le refrain d'opérette ; oui, c'est une douce chose, mais un peu toujours la même chose... Une vie réglée, sans aventures, sans inconnu... Autrefois, quand je me levais le matin, je ne savais au juste ce qui m'attendait dans la journée. Le plus souvent, ce n'était rien de captivant ni de bien rare, mais quelquefois aussi... Tandis que maintenant! J'aime tendrement ma femme... et mon petit bonhomme de fils aussi. Ce monsieur de dix mois joue déjà un grand rôle dans mon existence. Mais je sais que je les aimais hier, que je les aimerai encore demain. C'est réglé, ces affections-là, c'est bouclé pour toute la vie. Non pas que je songe, avec mes trente-cinq ans sonnés, à prendre les allures d'un mari liber-
tin... Mais je suis jeune encore, que diable! et sans faire mal pour cela, je pourrais bien...
— Tiens, Robert! fit une voix grasse et sonore. Mais on ne te voit plus, mon cher !
— C'est vrai !... il devient d'un rare, ce bon D avril, poursuivit une autre voix grêle, légèrement gouailleuse. Ce que c'est que le bonheur !
Brusquement tiré de sa rêverie, Robert tendit la main aux deux nouveaux venus : l'un, le gros Brécourt, une quarantaine d'années, rouge, apoplectique et chauve, un des piliers de la salle d'armes; l'autre, Stark, vingt-cinq ans, fluet, blond, correct, et bénissant chaque jour le ciel de lui avoir donné un nom étranger, à lui, né à Paris, faubourg Poissonnière, et fils de M. Stark, de la maison Stark, Leroux et Cie, tulles et impressions sur étoffes.
Ces deux messieurs étaient en frac et en cravate blanche. Ils venaient de s'habiller au club, comme presque tous les jours.
Brécourt, las de la séance d'escrime, s'assit en soufflant à côté de Robert; Stark restait
debout, impassible dans sa correction froide, le chapeau fulgurant vissé sur la tête, frottant l'un après l'autre, sur la paume de sa main, ses ongles pointus et brillants.
— C'est posilif qu'on ne te voit plus, mon petit, reprit Brécourt, vieux camarade de Robert. Tu nous lâches en plein...
— Nous sommes rentrés très tard à Paris... à la lin de février.
— Vous étiez dans le Midi? demanda Stark, sans lever les yeux, continuant son petit ma-
nège
— Oui... à Nice.
— Ah! Nice!... le Midi!... le soleil!... en voilà des blagues, fit Brécourt. J'y ai été deux fois pour le carnaval, et il a plu tout le temps.
Stark, fils de Stark, Leroux et Gie, laissa passer un moment, puis de sa voix blanche :
— Moi, je préfère Cannes. C'est mieux composé.
Un autre membre du club venait à eux.
Chavannes, un vrai mari-garçon, celui-là, et,
malgré la soixantaine, menant la même vie
de plaisir que jadis, alors qu'il soupait à la
Maison-d'Or et ne manquait pas un bal à l'Opéra de la rue Le Peletier. Un type que ce Cbavannes, avec ses cheveux rares séparés en deux, du front à la nuque, par une raie large comme une vallée, ses longs favoris poivre et sel, sa façon de s'habiller en élégant du second empire, le chapeau à bords plats, le col ouvert, la cravate molle aux bouts tombants. Marié à une femme irréprochable, véritable souffre-douleur, il avait continué sans interruption sa vie de jeune homme. Aujourd'hui, deux fois père et trois fois grand-père, il n'avait pas encore dételé. On était sûr, dans toutes les réunions demi-mondaines, de le rencontrer traînant sa vieillesse lutteuse, parlant peu, cherchant ses mots, riant d'un rire vague et fatigué, et, quand la nuit s'avançait, s'affaissant dans un coin où on le laissait dormir, sans plus se soucier de lui. Aux temps déjà lointains de sa seconde jeunesse, il avait été l'ami d'une actrice célèbre et avait mangé avec elle toute sa fortune et une partie de celle de sa femme, trois millions au bas mot. D'autres liaisons avaient suivi, plus modestes,
mais toujours affichantes. L'égoïsme féroce et le manque absolu de sens moral de Chavannes lui faisaient braver l'opinion. Jouant au chevalier français, il avait pour thèse favorite que toutes les femmes se valent, qu'elles ont également droit, toujours et partout, au bras d'un galant homme. On comprend quel prestige cette théorie lui avait donné dans un certain monde. Aujourd'hui vieilli, il vivait encore sur son passé, et ces demoiselles, dont le genre est d'être économes et régulièrement irrégulières, entouraient d'un respect quasi familial cet homme usé à leur service, et qui, vers 1860, en des temps préhistoriques pour elles, s'était laissé plumer par une de leurs plus fameuses grand'mères.
— Eh bien ! dit-il, on se prépare à la petite fête decesoir, j'espère? Epatant, ceseraépatant !
— Chez Eva Simpson, fit Stark. Vous en êtes, Chavannes, naturellement.
— Oui... elle m'a écrit ce matin même pour me rappeler ma promesse... Je ne veux pas lui faire de la peine, à cette enfant... Vous comprenez?
— Oh!... dit Brécourt, je les connais, ces petites fètes-là. Toujours la même chose... On y étouffe... On y mange mal...
— Crevant! appuya Stark.
— Mais non... mais non... On s'amusera... Vous verrez... Une jolie pendaison de crémaillère... Très chic, l'hôtel... et puis un tas de petites femmes... On s'amusera, vous dis...
Et, à cette pensée, l'œil du vieux viveur s'allumait d'une lueur rapidement éteinte.
— Ma foi! j'irai peut-être, fit Brécourt. Stark ajouta :
— Moi aussi... Ça se peut... En tout cas, on est sûr de s'y retrouver en bande... Elle a invité la moitié du cercle.
Chavannes allait se retirer quand, s'adressant à Robert :
— Et vous, Davril, on vous y verra aussi, hé?...
Eva Simpson — une demi-mondaine anglaise de la plus haute marque — avait envoyé une invitation à Robert, qu'elle connaissait d'autrefois.
LES CAHIERS DE JEANNINE l.'J
Sans en tenir compte, il avait jeté le carton au panier. Aussi, à la demande de Chavannes, se contenta-t-il de répondre, sans songer à qui il s'adressait :
— Oh! moi, mon cher, je ne suis plus de ces parties-là!
Cliavannes ne se fâcha pas de l'allusion involontaire. Peut-être même son gâtisme commençant ne s'en aperçut-il point. Il reprit avec son élocution pénible, ses expressions enfantines de sempiternel amant du plaisir :
— Vous avez tort, mon petit... Ce sera très gai, très gentil... entre camarades... Faut pas manquer ça, vous dis...
— ^'insistez pas, dit Brécourt. Davrilestun homme rangé maintenant, un époux modèle. Il ne veut pas faire de peine à sa petite femme...
Puis, se tournant vers Robert :
— Pas vrai, mon vieux?
Lue mauvaise honte entra dans l'âme de Robert.
— Oh ! fit-il en riant, ma femme me laisse toute liberté, croyez-le bien... Si je n'y vais
pas, c'est que je n'en ai nulle envie... Car autrement...
— Viens-y donc faire un tour, alors!... Ce ne sera pas un bien grand crime, que diable ! . . On sera beureux de te revoir un peu... Voistu, il ne faut pas se laisser trop oublier!
— Nous sommes tout voisins... Je vous ramènerai cbez vous, proposa Chavannes.
Stark eut un petit sourire :
— Oui, à six heures du malin... Il éteint toujours les bougies, ce brave Cbavannes !
Les valets de pied venaient d'entrer, apportant les lampes. Des ronds de lumière ambrée se plaquèrent sur les tables, éclairant les journaux, ainsi que les visages des lecteurs, tandis que le reste de la pièce restait dans la pénombre.
— Sept heures ! fit Brécourt en se levant. Vous dînez au club, Stark?
— Oui. Et nous ferons quelque chose après, en attendant la petite fête... un tour à l'Hippodrome , si vous voulez... ou au Nouveau Cirque...
— Ça va, répondit Brécourt. Bonsoir, mon vieux Robert... et à ce soir, peut-être...
— Oui... oui... il viendra... faut pas manquer ça. vous dis, répétait Chavannes machinalement, la pensée ailleurs.
On se sépara. Robert quitta la salle de lecture, traversa deux salons, arriva au vestiaire. Un valet de pied lui remit sa canne et son paletot d'été, montés du sous-sol par un système perfectionné. L'escalier monumcnlal descendu, il se trouva dans la rue.
Pour rentrer chez lui, dans le quartier de Vilhers, Robert avait à suivre un joli chemin, le boulevard Malesherbes depuis la Madeleine jusqu'à la place Malesherbes. En sa qualité de vieux Parisien, il aimait le spectacle toujours renouvelé de la rue, le perpétuel mouvement des voitures, la trompette retentissante des tramways, le va-et-vient des piétons, le croisement rapide d'une jolie femme, mystère vivant qui vous frôle et vous occupe une seconde, juste le temps de passer à celui qui vient. A notre époque d'anglomanie à outrance, de pedestrians raides et gourmés, marchant au
kilomètre, la tète droite, sans regarder et sans penser, les hommes qui savent flâner deviennent de plus en plus rares à Paris. Robert ■Davril était de ceux-là.
Il allait donc, d'un pas régulier, sans se presser, s'arrètant parfois, de préférence devant un marchand de bibelots ou devant un libraire, car l'oisiveté de Robert était une oisiveté cultivée, et son esprit curieux, observateur, ne se sentait indifférent à aucune manifestation d'art ou de nature. Cependant, aujourd'hui, il regardait distraitement ce coquet spectacle d'une fin de journée d'avril dans la capitale. Sa pensée était ailleurs. 11 songeait à la conversation de tout à l'heure. Pour la première fois depuis son mariage, des idées d'indépendance lui montaient au cerveau. Tous les ennuis, tous les déboires de sa vie de garçon s'effaçaient pour ne laisser place qu'aux bons et piquants souvenirs qu'il en avait gardés.
Il avait raison, après tout, ce brave Brécourt : ce ne serait pas un bien grand crime d'aller passer une heure chez cette Simp-
son. Il y viendrait seulement en curieux. Une simple apparition, une occasion de se « retremper.un peu ». Brécourt avait encore raison en lui disant qu'il ne faut pas se laisser oublier. A trop négliger ses anciens amis, il finirait par les perdre. Le mariage, au demeurant, ne doit pas être une servitude pour l'homme, mais un simple changement d'état — une capitis augmentatio comme disait, avec un sous-entendu rabelaisien, son vieux répétiteur de droit romain, le père Tarquinot. Il aimait trop sa femme pour lui être infidèle; il se sentait absolument sûr de lui. Dès lors, pourquoi se priver d'une distraction inoffensive, d'un plaisir innocent que d'autres, aussi scrupuleux, ne repousseraient assurément pas?... Il était et voulait rester un bon mari; mais, n'est-il pas un peu ridicule, en ces temps sceptiques, d'en avoir trop l'air?... Eva Simpson recevait, comme hommes, les gens les mieux posés. Toutes les apparences du vrai monde, pour qui ne voulait pas aller plus loin — et il ne voulait pas aller plus loin, certes ! . . . Mais au moins, pendant quelques instants, il
aurait l'illusion de celle existence indépendante, un peu folle, à laquelle il avait renoncé et qu'il regrettait peut-être un peu... oh! si peu !...
Et, comme par un hasard, il semblait que tout concourût à la lui rappeler, cette vie passée. Ici, près de la rue Lavoisier, un petit entresol où il venait bien souvent, entre cinq et sept, causer avec une femme d'esprit qui, pour lui, avait été aussi une femme de cœur. Disparue aujourd'hui, envolée... Dieu sait où! Un mari ombrageux l'avait enterrée dans quelque coin de province. Mais quelles heures suaves passées là, dans un tête-à-tête intime, sous la lampe paisible, parmi les bibelots familiers, à la voir, à l'entendre, à la sentir près de lui, longue et frêle, parfois d'une gaieté d'oiseau, souvent mélancolique, nerveuse, inquiète, pessimiste, une de ces déséquilibrées de noire fin de siècle, — maitresses exquises, femmes haïssables. Ah! il l'avait bien aimée, celle-là... Cet amour avait rayonné sur toute sa vie de célibataire. C'était le seul qu'il eut réellement éprouvé,
le seul qui eût survécu jusqu'au jour où il avait rencontré Jeannine... Il avait fallu tout le charme, toute la candeur de la jeune fille pour chasser le souvenir de cette femme, — et encore, bien au fond de son cœur, le retrouvait-il parfois plus vibrant qu'il n'eût voulu...
Plus loin, à la hauteur de Saint-Augustin, un autre souvenir chanta dans l'âme de Robert, souvenir brusquement évoqué par la vue d'une boutique de fleuriste étalant dans sa vitrine, sous le gaz qui s'allumait, le pointillement multicolore des tulipes, l'élancement virginal des lilas, le mol affaissement des roses épanouies.
Robert apercevait, à travers cette barrière fleurie, le visage de la patronne, grosse mère rougeaude, aux bandeaux grisonnants, autrefois modeste marchande à la petite voiture, arrivée aujourd'hui, par son travail, à déplus fastueuses destinées. Penchée sur son bureau, figée en cette attention absorbante des illettrés, retirant, puis remettant ses lunettes d'un geste lent, elle faisait les comptes de la journée.
Cette figure populaire, d'une bonhomie grotesque, ironiquement encadrée de la grâce aristocratique des fleurs et des plantes fines, que de fois Robert ne l'avait-il pas vue à cette même place! Pendant toute une année, presque chaque jour, il était entré dans la boutique pour faire un envoi parfumé à une jolie comédienne demeurant à deux pas, rue Yézelay...
Un absolu contraste avec l'autre, celle-là. Une fusée de rires, une petite brune solide et toujours entrain; une ponnetle vive et piaffante, méchante comme une gale pour ses rivales de Ihéàtre, bonne fille pour le reste des mortels. De l'amour pour elle? Oh! non... Luc attirance singulière de part et d'autre, une sympathie latente, qui avait éclaté une nuit de bal travesti... un bal naturaliste, dans un restaurant vitré des Champs-Elysées. Toutes les jolies actrices de Paris se trouvaient là... Elle était costumée en charbonnière et lui en mitron. Entre ces deux corps de métiers hostiles l'étincelle avait jailli pendant une valse... et ça avait duré toute une aunée de toquade
partagée; année heureuse, après tout, car ]a vie avait passé pour lui rapide, insaisissable.... Il est vrai qu'au bout de cette année, il avait été remplacé brusquement, du jour au lendemain, par un petit cabotin de dixseptième grandeur qui n'offrait pas de fleurs, lui, mais des gifles. Elle aimait mieux ça dans le moment, la brave fille... Robert ne lui en avait pas voulu une minute. Ils étaient restés bons camarades, et chaque fois qu'il l'avait rencontrée depuis, assez changée, un peu vieillie et surtout fort engraissée, tournant à la maman, on avait échangé une bonne poignée de main et causé du passé sans amertume, un sourire aux lèvres...
Voici maintenant, devant la grille du parc Monceau, un autre vol de souvenirs bourdonnant dans la mémoire de Robert. Vraiment, ce boulevard Malesherbes avait joué un grand rôle dans sa vie. Habitude de quartier, sans doute. Cette fois, c'avait été un amour inexaucé, un flirt de quelques semaines avec une jeune Américaine, vite retournée au pays ; mère de famille sans doute,
à présent, et distribuant, clans la nursery, des tartines de pain grillé à une nuées de babies roses...
Il l'avait rencontrée pour la première fois au Club de tennis de l'île de Puteaux, la raquette en main, souple et fière en son costume de flanelle blanche. Très grande, trop grande même si elle n'eût été divinement faite, elle l'avait tout aussitôt séduit par sa grâce un peu masculine de Yankee, son allure dégagée, l'antithèse singulière de ses cheveux ardents et de son teint bistré. Le hasard les ayant faits partners dans un match, ils se sentaient amis dès la fin de la partie. On s'était ensuite revu dans plusieurs salons et, peu à peu, une intimité s'était établie, faite de taquineries perpétuelles et d'enfantillages pimentés. Libre comme toute fille d'Amérique, elle lui donnait parfois rendez-vous au parc Monceau, à la nuit tombante. Ils s'asseyaient sur un banc, « près des canards », comme elle disait en riant. Oh! il l'avait encore dans l'oreille, son joli rire net, et, dans les yeux, l'éblouissante fraîcheur de ses dents blanches et
de ses lèvres humides, rouges de santé...
Peu familier avec les irritants atermoiements du flirt; impatienté, malgré tout le charme qu'il y trouvait, par ce piétinement sur place, Robert voulait brusquer les choses, en arriver à une attaque de vive force, plus conforme à son tempérament français. Mais l'impassible Américaine se fâchait, lui faisant comprendre que cette menue monnaie de l'amour était la seule dont il dût se contenter, que seul le mariage lui donnerait des droits plus étendus. Ce terrible mot l'avait alors effrayé. Il ne se voyait pas entrant dans cette famille de rastaquouères à la fortune douteuse, aux allures d'opérette. Il avait rompu.
Mais c'est égal, il avait passé de bons moments là-bas, derrière cette vaste grille dorée, sous ces arbres touffus où les corneilles, noires sur le ciel pâle, venaient en tournoyant, comme aujourd'hui, prendre gîte pour la nuit! Il lui avait semblé, on ces moments-là, jouer au naturel le rôle de Yalentin dans // ne faut jurer de rien, et tenir Cécile
dans ses bras, sous la charmille... Une Cécile peu naïve, il est vrai, et une charmille de jardin public... mais est-on si difficile quand on est jeune, quand on aime... et que c'est le printemps?
De souvenirs en souvenirs, Robert était arrivé à la place Malesherbes, devant le joli hôtel qu'il habitait, au coin de la rue Montchanin. Ses rêveries avaient entraîné sa pensée si loin qu'il ne rentra dans la réalité qu'au moment où, machinalement, son doigt pressa le bouton en cuivre de la sonnette. Un domestique vint lui ouvrir. L'antichambre minuscule traversée, il se trouva dans le hall, sorte de patio couvert tenant toute la hauteur de la maison et autour duquel rayonnaient les appartements du rez-de-chaussée et deux étages de chambres.
— Comme tu rentres tard ! fit Jeannine, en allant vivement à lui; je commençais à m inquiéter, mon chéri !
Et, gentiment, elle lui tendit la joue. Robert y mit un baiser rapide :
— Es-tu folle !... Que veux-tu qui m'arrive ?
Comme ils devaient « faire une visite » après le dîner (avec la mode nouvelle des réceptions du soir hebdomadaires, ce sont de véritables visites qui se rendent en cravate blanche et en toilette de bal), la jeune femme avait revêtu pour le repas un élégant déshabillé de maison en surah vert d'eau, à manches flottantes. Elle passerait sa robe plus tard. Elle était déjà coiffée, sans une fleur, sans un bijou, les cheveux châtains relevés sur la tète en une torsade épaisse et ondulée. Les yeux, d'un brun doré, étaient très long?, d'une douceur extrême, remontant légèrement vers les tempes, et vifs avec cela: des yeux de danseuse hindoue avec un regard de Parisienne. Le teint, légèrement ambré, brillait d'une fraîcheur de jeunesse que la maternité
n'avait point altérée. Plutôt petite que grande, elle mettait de la grâce dans le moindre mouvement.
Mais, ce qui frappait surtout en elle, ce qui se dégageait de sa personne, c'était une extrême simplicité. De là son grand charme, son principal attrait. Elle était de celles qui, même dans le monde, en tenue de combat, restent toujours les mêmes, aussi vraies, aussi peu compliquées. De telles femmes sont rares, et le psychologue moderne qui se plaît aux subtilités perverses, n'y trouve assurément point son compte. Trop vite déchiffrées, elles ne sont point intéressantes. Elles se contentent d'être honnêtes, dût la psychologie en souffrir. Ce qui ne les empêche point d'ailleurs de montrer de l'esprit souvent, du cœur toujours, et du bon sens... quelquefois. Que demander de plus à une femme?
— Bébé est couché? interrogea Robert.
— On l'endort. Viens l'embrasser. Nous nous mettrons à table après.
Au premier étage, où conduisait un escalier
en bois, à larges marches, dans la chambre faiblement éclairée d'une veilleuse, la nourrice, assise sur une chaise basse, berçait Tentant qui s'endormait peu à peu. Les longs rubans du bonnet traînant à terre, somnolente, la robe dégrafée, un refrain du pays aux lèvres, la femme se balançait en avant et en arrière, régulièrement, automatiquement, comme une grosse machine remontée. Une odeur fade de linges flottait par la chambre. Le poupon, dans sa robe longue, la tête ronde et encore peu fournie, avait l'air d'une quille habillée. Parfois, d'un mouvement brusque, il écartait ses petits bras, ouvrait les mains, poussait un vagissement, puis reprenait son immobilité.
— Il a été très sage, dit Jeannine. Embrassele doucement, pour ne pas le réveiller.
Robert se pencha et sentit, sous ses lèvres, la tète moite du bébé.
Assurément, il l'aimait, ce ténu paquet de chair et d'os, enveloppe récente d'une âme inachevée; mais chez lui, comme chez la plupart des hommes, le tout petit enfant n'exci-
tait qu'un intérêt vague. Il réservait ses tendresses pour le moment trop lointain encore, à son gré, où cette intelligence obscure s'éveillerait, où il se sentirait connu, aimé par cet être né de lui, mais jusqu'ici inconscient de sa naissance.
Robert et Jeanniue descendirent à la salle à manger, jolie pièce arrangée dans le goût japonais, avec des meubles incrustés et des glaces à fleurs peintes. Rien de l'éternelle salle à manger d'un Louis XIII plus ou moins pur où nos contemporains se croient obligés de prendre leurs repas et qui proteste de toute la hauteur de ses bahuts et de tout l'éclat de ses cuirs gaufrés contre l'uniformité étriquée du vêtement moderne.
La présence des domestiques — ces observateurs de notre vie intime — raccourcit forcément la durée d'un repas entre deux époux qui ne peuvent trouver quelque intérêt à la conversation qu'autant qu'elle sort des banalités courantes, seules permises devant ces argus en cravate blanche qui circulent silencieusement autour de la table et comprennent
à .1 fini-mot les allusions que notre naïveté croit le mieux voilées. Jeannine fil presque tous les irais de la conversation, racontant à son mari sa journée, la promenade de bébé, les visites rendues, les personnes rencontrées, les petits achats dans les grands magasins, tout le train-train de la vie de chaque jour. Elle parlait gentiment, d'une voie gaie, semant parfois son récit de jugements personnels, toujours droits et sages, avec une pointe de malice au bout. Elle riait la première de ce qu'elle avait dit, interrogeant son mari du regard, et, quand il tardait à répondre, lui demandant avec un joli hochement de tète : « N'est-ce pas que j'ai raison?... N'est-ce pas que vous pensez comme moi?... » Dès qu'ils n'étaient plus seuls, le vous, entre eux, redevenait de rigueur.
On sentait qu'elle l'aimait de toute son àme, qu'elle n'était indifférente en rien à l'opinion de Robert, que ces trois années de mariage l'avaient identifiée à lui, mêlant intimement leurs existences. Et cependant, malgré cette fusion, elle avait gardé dans ses attitudes, dans
son geste insuffisamment élargi, dans sa façon de manger, de prendre sa fourchette, dans quelque chose d'indéfinissable, en un mot, un peu de la jeune fille, de la gamine même. Le mariage apporte une telle modification dans l'existence des femmes, qu'elles sont parfois longues à s'y accoutumer, et, comme le papillon sortant de la chrysalide, ne se dégagent que peu à peu de la forme première sous laquelle elles ont vécu.
Tout en mangeant, Robert souriait au babil de sa femme et lui répondait d'un mot, d'un bout de phrase souvent assez peu en rapport avec ce qu'elle disait. Sa pensée était encore toute frémissante du vol lointain qu'elle venait de faire.
Toutes ces figures féminines, un moment évoquées, continuaient à s'agiter devant lui. Chose bizarre ! il avait suffi d'un court passage au club, d'une insignifiante conversation avec les anciens camarades, pour éveiller en lui ce monde de souvenirs. Non que, depuis trois ans, il n'eût déjà songé à l'en deçà de son mariage : mais c'avait été toujours sans regrets.
Bien au contraire, i! se félicitait chaque jour de la résolution prise, et, quand il comparait le présent au passé, c'était toujours au présent que la comparaison était avantageuse. Quel reproche d'ailleurs eut-il pu faire à cette charmante femme qu'il voyait là devant lui — et hien à lui?
Jeannine ne fut pas sans s'apercevoir de la préoccupation de son mari, car, le repas ter miné, à peine furent-ils dans le petit boudoir
attenant à la chambre de la jeune femme :
— Voyons... Qu'est-ce que tu as? demandât-elle.
— Moi?... Hien...
— Si. Tu es absorbé, triste... Tu me réponds à peine...
— Quelle idée!... Je te dis que je n'ai rien. Elle insista, avec la ténacité des femmes,
plus émues parfois d'une bagatelle qu'on leur cache que d'une réalité, même pénible, qu'on leur avoue. Il se défendait, répondait négativement. Qu'eùt-il pu dire en effet? Et qu'cùt-elle pu comprendre aux pensées qui l'agitaient ? Lui en parler, même avec toutes
les atténuations possibles, c'était la frapper en plein cœur. Sensible et par suite excessive, elle s'alarmerait aussitôt, pousserait les choses à l'extrême, croirait à une fin d'amour, à une trahison même... Non, la confidence était trop délicate. Traiter sa femme en camarade, comme d'aucuns le font; la mettre au courant de toutes les pensées qu'on peut avoir et de toutes les bonnes fortunes qu'on a eues, est un jeu trop dangereux. Il se tairait.
Devant ce silence obstiné de Robert, Jeannine se résigna; mais une envie de pleurer lui vint, qu'elle comprima aussitôt. Sans dire un mot, elle prit un ouvrage de broderie qui traînait et, s'asseyant dans un fauteuil bas, près de la lampe, se mit à travailler. Robert, de son côté, feuilleta une revue. Pour la première fois, un nuage passa sur leur bonheur. Dans le boudoir élégant, à tenture claire, où la jeune femme avait réuni les meubles préférés, les petits bibelots choisis, un silence inaccoutumé planait.
Jeanne en voulait à son mari d'un manque de confiance auquel il ne l'avait pas habituée.
LES CAHIERS DE JEAN NI NE 3.*i
Malgré ses protestations, elle le sentait préoccupé d'idées étrangères, et par suite hostiles à leur amour. Quant à Robert, inconséquent et égoïste comme tous les hommes, il était agacé de l'insistance de sa femme à vouloir connaître des choses qu'il ne pouvait lui dire sans la blesser.
Au reste, n'avait-il pas le droit d'avoir des préoccupations personnelles? Etait-il obligé de lui rendre compte de ses pensées?... Elle l'interrogeait par affection, sans doute; mais il est des cas où l'affection devient indiscrète. Ah! autrefois... Autrefois'.... Comme il était plus indépendant! Il pouvait agir, penser à sa guise, sans que personne eût à s'inquiéter de ses pensées ni de ses actions. Décidément il avait eu tort, pendant ces trois années de mariage*, d'abdiquer sa personnalité. Tout en étant le bon mari qu'il avait été, il aurait dû. mener une vie plus indépendante; ne pas tant se faire oublier, comme disait cet excellent Brécourt; ne pas tout sacrifier à un bonheur qui, comme tous les bonheurs humains, irait toujours s'affaiblissant; il aurait dû se sou-
venir qu'avec les femmes, même les meilleures et les plus libérales, on doit toujours rester sur la défensive. Des amies que l'on conserve, elles? Allons donc! Des ennemies que l'on désarme, tout au plus! Comme les êtres faibles, elles sont toujours prêtes à la révolte. Le seul moyen de n'être pas dominé par elles, c'est de les dominer.
Mais rien n'était encore perdu. Petit à petit, il remettrait les choses en place, il reprendrait ce rôle de maître auquel il avait trop aisément renoncé. Pour cela, il profiterait de la première occasion. N'en avait-il pas une toute trouvée, ce soir, en allant chez Eva Simpson?
Le silence continua quelque temps entre les deux jeunes gens; puis la conversation reprit, mais banale, hachée, indifférente. Comme ils avaient diné tard, le moment de sortir vint assez vite.
— Tu devrais aller t'habiller, fit Robert. Il te faut plus d'une heure pour être prête.
Jeannine releva la tète.
— Est-ce que tu as bien envie d'y aller, à cette soirée?
— Moi ? Cela m'est égal. Mais nous n'avons été qu'une fois de l'hiver chez les Cermoise. C'est aujourd'hui leur dernier mercredi, et il serait poli...
— Bah ! j'irai faire une visite de jour à madame Cermoise, et tout sera dit. Nous sommes beaucoup sortis la semaine dernière r nous devons encore sortir demain. Je suis fatiguée...
— Les Cermoise ont été très aimables pour nous...
— Si tu crois absolument nécessaire...
— Il me semble...
— £h bien!... Vas-y seul alors; tu m'excuseras.
Le premier mouvement de Robert fut de dire qu'il n'irait point, qu'il préférait rester aussi. Mais une idée digne d'un gamin de vingt ans lui traversa la cervelle. Quoi de plus facile, après une « apparition » chez les Cermoise, que d'aller en faire une autre — plus longue — chez Eva Simpson? Le hasard voulait que d'elle-même, sans qu'il lui eût rien demandé, sa femme lui laissât sa liberté, l'engageât même à sortir. Et il ne profiterait pas de l'occasion? Ce serait absurde. Sans blesser Jeannine, il pourrait donc s'amuser une fois... Oh ! en tout bien, tout honneur, comme disent
les bonnes gens... Il se rendait bien compte que si sa femme refusait maintenant de sortir, alors qu'elle y était décidée dès avant le dîner, c'était parce qu'il l'avait attristée. Mais son hypocrisie trouvait plus aisé de ne le point reconnaître et s'accommodait de ce brusque changement d'idées.
— Eh bien! soit, j'irai, fit-il simplement. Un quart d'heure après, Jeannine se levait.
— Bonsoir, mon ami. Je vais me mettre au lit. Je tombe de sommeil.
La vanité de Robert fut un peu piquée de voir sa femme prendre aussi facilement son parti de le laisser aller ainsi seul ; mais à peine fut-il entré dans son cabinet de toilette que ses pensées suivirent un autre cours. Le goût du plaisir avait été toujours très vif en lui. Il éprouvait dans le monde une jouissance physique réelle : l'éclat des lumières, les ameublements exquis, les femmes blanches et parées, le léger bourdonnement des conversations, tout cela charmait ses yeux et ses oreilles. Il en rapportait une impression d'élégance vague où il se complaisait.
Il s'habilla rapidement, mais avec soin, à la lumière de deux becs de gaz éclairant la haute glace. Vraiment, malgré ses trente-cinq ans, il avait conservé toutes les apparences d'un jeune homme. Sa taille se dessinait, svelte, dans le gilet en piqué blanc. De fins souliers découverts serraient son pied, qu'il avait petit et mince. Sur les joues rasées de près, la moustache blonde se dessinait de façon provocante et hardie. Non, certes! il n'était pas un homme fini; il pouvait encore, le soir surtout, plaire à plus d'une!... Il le verrait bien tout à l'heure, celles qu'il devait rencontrer chez Eva Simpson n'étant pas habituées à dissimuler leurs impressions.
Les hommes, qui accusent si volontiers les femmes de coquetterie, sont bien plus coquets encore. La pensée d'un succès possible, même auprès des moins rebelles, leur chatouille agréablement rame et fait roucouler leur vanité. Ces succès, pour Robert, ne devaient être que platoniques... Qu'importe! Croire que l'on peut vaincre et s'abstenir de la lutte est aussi flatteur qu'une complète victoire.
LES CAHIERS DE JEAN NI NE il
Le menton relevé, les coudes écartés, serrant les lèvres, il fit son nœud de cravate avec la gravité qu'il eût mise à la signature d'un contrat. Puis, l'opération terminée, se reculant d'un pas pour voir l'effet produit, il ne put réprimer un mouvement de satisfaction marquée. Tout en sifflotant un refrain à la mode, il enfila son habit, prit son mouchoir, son claque, ses gants, son porte-monnaie, son
étui à cigarettes — Tiens! où donc est-il,
l'étui à cigarettes? Ah! oui! il l'a laissé tout à l'heure dans le boudoir de Jcannine... C'est ennuyeux d'avoir à repasser par là... Il aurait préféré... Voyons! est-il un enfant? 11 ne fera rien de mal, en allant chez cette Simpson, rien de mal! Et cependant, c'est avec la halo que l'on apporte en toutes choses, quand la conscience n'est pas très nette, qu'il suit un couloir, entre dans le boudoir de sa femme...
Obscurité complète. Les lampes ont été éteintes, on a cru qu'il ne reviendrait plus dans la pièce. A tâtons, Robert allume une bougie, va droit à un petit bonheur-du-jour en bois de rose où il doit avoir laissé l'étui
qu'il cherche. En effet, le voilà. Il en vérifie le contenu, glisse l'étui dans sa poche. La pendule sonne... Dix heures moins le quart seulement !... 11 s'est habillé plus vite qu'il n'eût cru. Impossible d'arriver d'aussi bonne heure chez les Cermoise, qui demeurent tout près. Jeannine dort dans la pièce à côté. Que faire pour tuer le temps?
Machinalement, il s'assoit à côté du bonheur-du-jour, cherche quelque chose à lire, un journal, le premier bouquin venu...
Qu'est-ce que c'est que ça, sur la planchette du meuble ? Un livre ? Non. Trois cahiers, trois petits cahiers de classe, à couverture de toile jaspée, fatigués, recroquevillés, usés aux coins. Le plus luxueux a coûté vingt-cinq sous. A côté, un quatrième, très élégant celui-là, en cuir de Russie, avec fermoir d'argent... Oh ! Robert les connaît bien, ces petits cahiers... Bien, c'est trop dire. Un peu, seulement. Jeannine lui en a lu quelques passages çà et là, lui permettant d'ailleurs de lire le reste, à lui tout seul, si l'idée lui en prenait. Il n'y a jeté les yeux qu'une ou deux fois, dis-
traitement.... C'est dans ces petits cahiers que Jeannine a écrit ses « impressions », jusqu'à son mariage. Toute sa vie d'enfant et déjeune fille estlà, naïve, et naïvement racontée.. .
Sans y trop songer, Robert a pris l'un des petits cahiers. C'est le premier, celui des débuts. Il y jette les yeux et, feuilletant au hasard, sautant des pages, il se met à le parcourir à la lueur de la bougie. Une lampe serait bien inutile, n'est-ce pas? Il n'en a que pour un instant... Dans un quart d'heure, il ira chez les Cermoise et, de là, chez Eva Simpson, comme il a décidé de le faire.
Et le petit cahier commençait ainsi, d'une écriture timide, tremblée, à la fois très compliquée et très simple, où l'on sentait une application profonde, un effort soutenu :
27 janvier 18...
J'ai huit ans aujourd'hui. J'ai promis au bon Dieu, à papa, à maman et à mademoiselle d'être une bonne petite iille.
29 janvier .
Hier, en embrassant mon grand frère Henry, qui est déjà très vieux puisqu'il a dix-huit ans, je lui fis tomber son pince-nez dans sa soupe, ce qui fit rire tout le monde.
LES CAHIERS DE JEANNINE 4b
2G mars .
Henry m'a appris une chanson : « Mon habit a craqué dans le dos, dans le dos. » Ça continue comme ça longtemps. Henry m'a dit démettre ce chef-d'œuvre dans mon journal, parce que ça me ferait rire quand j'aurai quinze ans. Mais je ne les ai pas encore et je ne trouve pas cette chanson bien jolie...
8 avril.
J'ai été hier au sermon. Le prédicateur a très bien prêché sur la grandeur de notre âme. J'ai été heureuse d'apprendre que Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit habitent tous en semble dans la mienne...
A cette profession de foi naïve, un sourire passa sur les lèvres de Robert. Il continua par cet éveil du romanesque dans une àme de femme :
9 septembre.
J'aimerais bien faire tous les jours mes leçons dans les bois, comme hier et aujourd'hui. J'écris en ce moment mon journal en plein air, sous la la voûte du ciel bleu. Il flotte dans l'espace de petits nuages blancs. J'aime à voir voler les pigeons sur la tour, et ce serait bien agréable d'en
élever un qui porterait mes lettres à mes amies. Je dis tout cela à mademoiselle, qui me répond que je suis une petite fille poétique. C'est joli, ça, d'être poétique?...
Plus loin, une note délicatement émue, une première larme :
25 décembre.
Mon petit journal, qui a été si gai, se termine cette année bien tristement. Il y a deux jours que mon grand- père est mort. J'ai bien pleuré quand j'ai appris cette triste nouvelle. Il était si bon ! Il avait beaucoup voyagé sur la mer et aimait à nous raconter ses navigations lointaines. Il avait visité toutes les parties du monde et, dans ce temps-là, c'était bien plus difficile et bien plus long... Mon pauvre grand-père!... Je l'aimais bien!...
27 janvier.
Il y a aujourd'hui un an que j'ai commencé mon journal. Comme j'avais huit ans à ce moment-là, j'en ai donc neuf aujourd'hui...
Plus loin, une appréciation historique :
3 février.
Il y a quelques jours que j'apprends l'histoire ancienne. J'ai fait connaissance avec Nemrod, Assur, Ninus et Sémiramis. Je trouve qu'elle n'est guère gentille d'avoir tué son mari, mais je l'aime tout de même parce qu'elle avait du courage et allait à la guerre sur un beau cheval blanc.
« Indulgente, la petite!... » murmura Robert. Et il ajouta bientôt après : « Et philosophe ! » en lisant ce qui suit :
10 avril.
Hier, comme il a plu toute la journée, j'ai été voir mes deux petites amies qui habitent dans la maison. J'ai été d'abord chez Jacqueline; je ne l'ai pas trouvée. Je suis montée chez Andrée; je ne l'ai pas trouvée. Alors je suis redescendue chez Jacqueline et je l'ai trouvée. J'aurais mieux aimé trouver Andrée; mais je me suis vite consolée en jouant avec Jacqueline.
La pendule avait successivement sonné dix
heures, puis onze heures. Robert ne l'entendait pas.
Après de nombreuses pages sautées, pages enfantines, un peu monotones, racontant l'achat d'une poupée, les diuettes d'amies, les charades à la campagne, les leçons, les cours, les petits chagrins et les joies folles, il en était arrivé à un passage intéressant, à la narration d'un grand jour, celui de la première communion.
Oh ! la douce période d'exaltation mystique, d'amour ardent pour la divinité, de candeurs suaves et passionnées !
25 mai.
... Mon Dieu!... quel bonheur! quel bonheur! Je vous ai enfin reçu dans mon cœur! C'est vrai, oui, c'est très vrai!... Mais je vais tout raconter en ordre. Notre vieille Louise, qui m'a vue naître, entra dans ma chambre le matin à six heures, et je descendis aussitôt dans celle de maman qui voulut nfhabiller elle-même ce jour-là... J'étais prête, maman m'attachait mon voile et ma couronne, quand j'entendis la voiture qui venait nous chercher. Je me sentais blanche, toute
blanche, et légère!... Quand nous sommes arrivées devant l'église, j'étais bien heureuse! Mais comme mon cœur battait ! En entrant, je vis mes compagnes en blanc, comme moi. L'église était magnifiquement parée. L'instruction faite, la messe commença. Puis bientôt après la communion... On allait à l'autel par bancs, successivement; ce fut bientôt le tour du nôtre. Oh! alors, je devins toute pale... je n'eus plus de cœur... mes jambes tremblaient... Il se fit quelque chose en moi que je n'avais jamais éprouvé encore. Enfin, j'ai reçu la communion... Quand je suis revenue à ma place, ah ! que j'étais heureuse!... Je ne sentais pas mon corps... il me semblait que j'avais des ailes... J'avais serré mon voile contre moi, et à travers, quand je levais les yeux, j'apercevais tout comme dans un brouillard d'argent. J'étais si bien, si bien, que j'aurais voulu demeurer toute ma vie ainsi, toujours...
Plus Robert continuait sa lecture, plus il lui semblait pénétrer profondément dans le passé de Jcannine. Il s'identifiait peu à peu avec cette âme d'enfant qui s'entr'ouvrait à la vie, avant l'épanouissement complet de la jeune fille...
La jeune fille ! Il ne tarderait guère à la voir
se dessiner entre ces lignes d'une écriture à chaque page plus ferme, plus personnelle. Il la pressent déjà dans ce premier cri de coquetterie, vers la treizième année :
3 mai.
Enfin! j'ai acheté le petit chapeau rose que je désirais depuis au moins huit jours! C'est un vrai amour, avec ses rubans de gaze. Mais, comme j'ai toujours envie de quelque chose, je désire maintenant avoir un bracelet, un rond d'or mat. Voilà mon rêve pour le moment; demain, ce sera peut-être autre chose... Mes finances ne se reposent plus un instant...
\ quinze ans, une mélancolie vague commence à poindre. La jeune fille ne se contente plus de regarder au dehors, de ressentir, sans se les expliquer, les impressions des êtres et des choses; son esprit est plus réfléchi. Elle descend en elle-même, analyse ses sentiments. La rédaction du journal devient plus pénible et le style plus apprêté. Jusqu'à présent elle a tout dit, tout jeté au courant de la plume,
sans souci de la forme ni du fond; maintenant, devenue presque femme et, par suite, plus dissimulée, elle ne donne qu'une partie d'elle-même, la moins intéressante sans doute, celle, en tout cas, à laquelle elle tient le moins. Robert croit lavoir, telle que la représente une photographie qu'il a dans sa chambre, grandeletle, un peu gauche, comme les enfants qui ont poussé trop vite, vêtue d'une de ses dernières robes courtes, écrivant les lignes suivantes, à la campagne, par un automne maussade :
7 octobre.
Il pleut depuis trois jours. Les arbres se tordent sous le vent; les charretiers, enveloppés de leurs grands manteaux rayés, s'en vont lentement, poussés par la froide bise... Que dire dans mon pauvre journal?... Que je continue mes études?... Que je travaille à présent la Logique^.... Que j'amuse tout le inonde quand je me lance dans des expressions telles que le syllogisme, l'épichérème et autres?...
Faire des réflexions sur l'instabilité de la vie ne me siérait guère, car, étant parfaitement heureuse depuis mon enfance, je ne pourrais
trouver un mot sur ce sujet. Je pourrais dire qu'hier j'ai reçu une robe en drap vert qui me va très bien : que j'attends d'un jour à l'autre des souliers à bouts pointus... Mais à quoi bon?... C'est drôle : il me semble, quand je suis seule avec moi-même, que j'aurais beaucoup de choses à écrire, et puis, devant mon journal, je ne trouve plus rien que des stupidités....
Oui!... elle le dit, elle le répète. Le petit journal n'est plus son confident intime : elle ne l'aime plus, elle le délaisse...
20 novembre.
Depuis longtemps, mon journal n'a plus le sens commun ! Sans maman qui tient à ce que je continue, il y a longtemps que ces cahiers auraient allumé un feu vulgaire, car, je le sens bien, je ne suis pas une demoiselle à journal. Il faut avoir plus d'esprit que je n'en aurai jamais pour raconter d'une façon amusante les banalités de chaque jour. Quant aux chagrins et aux bonheurs, je suis d'aATis qu'il faut en parler aussi rarement que possible et surtout ne jamais les décrire, par la raison qu'on augmente les premiers et qu'on diminue les seconds...
Oui, je jetterais au feu avec bonheur tous ces
cahiers ; excepté le premier, cependant, le petit rouge. Il est drôle de bêtise ; mais j'ai passé l'âge où les niaiseries font rire!
«... Vraiment, mademoiselle? murmura Robert à mi-voix, croyant réellement causer avec cette Jeannine d'autrefois, qui revivait pour lui à chaque page, vraiment?... Il me semble cependant que la sombre tristesse n'a pas encore envahi complètement votre âme... et qu'à l'occasion vous savez encore rire!... Et, tenez, je vous y prends!... »
17 juillet.
Mademoiselle nous a quittés pour entrer comme première sous-maitresse dans un pensionnat. Cela me fait de la peine, car c'était une excellente personne. Mais c'était aussi ma onzième institutrice... et dame! quand on change si souvent, on se fait vite au changement!...
Onze institutrices... tuées sous moi, comme dit Henry en plaisantant, onze!... c'est effrayant!...
Quand je réunis mes souvenirs, il me semble les revoir toutes, ainsi qu'une longue file d'ombres maigres ou grasses, marchant à la queue leu 1er. sur un nuage, comme dans les
allégories.... J'en revois trois ou quatre surtout, de vrais types ! (C'est l'expression favorite du jeune d'Esparres, qui vient d'entrer brillamment à Saint- Gyr.)
D'abord mademoiselle Garrigat. Elle louchait et elle était exaltée. Lamartine! Byron! les lacs! les montagnes! les solitudes! Quand nous étions à la campagne, elle sortait parfois avant le jour pour voir le lever du soleil. Elle revenait dans ma chambre, toute rouge, essoufflée, transpirante, avec un voile bleu qui lui collait sur la peau et déteignait affreusement.
Puis mademoiselle Duponceau, grande, maigre, sèche, désagréable, solennelle : « Madame votre mère,.. Ce sont les idées de madame votre mère... Nous devons nous incliner devant les idées de madame votre mère!... » Telles étaient ses façons de me parler quand maman l'avait quelque peu rabrouée. Elle se nommait Lélia et avait six sœurs, toutes dans l'enseignement. Elle avait aussi un petit chien qui s'appelait Tra la la. Elle l'avait laissé à la garde de ses parents, bien entendu ; mais elle ne pensait qu'à lui. Tra la la était sa seule préoccupation; son amour unique. Ce qu'elle m'a souvent parlé de Tra la la !
Et mademoiselle de la Grandière!... Assez distinguée mais fort laide, elle se croyait belle et irrésistible. Sa chambre était pleine de pots de
pommade, de pâtes pour les mains, de laits onctueux pour le visage. Tous ses appointements y passaient. Elle avait vécu quelques années en Italie et parlait avec enthousiasme de cette terre de beauté. Elle trouvait malséant qu'on ne se décolletât pas pour le dîner, à la campagne, et elle me parlait toujours d'un certain corsage à la diable, rouge et noir, une merveille ! Hélas! elle n'a pas eu l'occasion de le mettre, son corsage à la diable. Maman, l'ayant trouvée un peu trop évaporée, ne tarda pas à lui rendre toute liberté de retourner dans Yltalia bella...
Une autre encore, mademoiselle Lbotelain. Elle n'avait pas été en Italie, elle, mais en Russie, et ce n'étaient que princes, ducs, archiducs, grandsducs, palais d'hiver et d'été, chasses à l'ours, caviars, samowars, etc., etc. Bonne personne d'ailleurs, grasse, lymphatique, une chair d'ortolan. Prise à l'essai, elle attendait toujours le moment de son installation définitive pour défaire sa malle. Jusque-là, afin de n'y rien changer, elle y prenait ses effets avec un long crochet à bottines (je le vois encore). Au bout de quelques jours l'intérieur de sa malle avait l'air d'une salade... russe. Elle redoutait les mauvaises odeurs et faisait brûler dans sa chambre des pastilles du sérail. J'adorais ce parfum-là ; mais par paresse, pour éviter quelques leçons, je faisais croire à
maman qu'il m'incommodait... Pauvre mademoiselle Lhotelain!... L'essai ne lui a pas été favorable!... Elle est repartie sans avoir défait sa malle!...
Mais aussitôt après cette expansion de gaieté moqueuse, les doléances sur la difficulté à rédiger le petit journal reprenaient de plus belle. De temps en temps seulement, tous les mois, tous les deux mois même, quelques mots rapides, écrits d'un main hâtive, quand on n'avait rien de mieux à faire, cela se sentait bien. Le troisième petit cahier finissait brusquement vers les dix-huit ans, au milieu du récit d'une promenade. La page suivante avait été déchirée... Et puis rien, plus rien. Un temps très long avait dû se passer avant qu'on ait commencé le dernier cahier, le joli cahier en cuir de Russie, à fermoir d'argent. Oh! il devait être intéressant, celui-là, plus intéressant que les autres. Robert n'en connaissait pas une ligne. Un jour qu'il avait voulu le lire, Jeannine lui avait dit vivement :
— Oh! non!... pas devant moi!
les cahiers de jeannine 57
— Pourquoi?
— Parce qu'où y parle de toi... Ça me gênerait... tu comprends...
Comme il insistait :
— Oh !... tu pourras le lire à toi tout seul... quand tu voudras...
Et elle lui avait enseigné le moyen d'ouvrir le petit cahier grâce à un ingénieux ressort.
Robert se souvint de la permission donnée, fit jouer le mécanisme, se mit à lire avec un intérêt plus vif que jamais.
Et, pendant ce temps, la nuit s'avançait toujours; la bougie était à demi consumée, et, dehors, sur la place Malesherbes, le bruit sourd des voilures, glissant sur le pavé de bois, se faisait de plus en plus rare....
3 février.
Oui ! je reprends mon petitjournal. Pourquoi?.. . Je ne sais trop. Ou plutôt si, je sais bien... Mais je n'ose me l'avouer à moi-même . Soyez franche, Jearminette, et confiez à cette page blanche le secret de votre cœur.
Oh ! de mon cœur!... c'est beaucoup dire ! Je le trouve gentil, très gentil même, pas davantage. Physiquement, il n'a rien d'extraordinaire. Il est distingué, voilà tout. Pour un homme, ça suffit. Au moral... dame! au moral, je ne le connais pas encore. Je l'ai vu il y a trois jours pour la première fois, au concert Lamoureux. Maintenant, c'est souvent là qu'ont lieu les entrevues. Du temps de maman, c'était à l'Opéra-Comique. Tout change!...
Pour en revenir à M. Robert Davriî, — ce serait un joli nom, madame Davril ! — en toute sincérité, il m'a été plutôt sympathique. Mais de là à dire oui, s'il demande ma main!... Car il la demandera, ma main, et il ne tardera pas, j'en suis sûre, rien qu'à la façon dont il m'a regardée. Que devrai-je répondre alors? Est-ce effrayantle mariage ! Toute la vie donnée à un homme que l'on connaît à peine!... J'ai froid rien qu'en y pensant.
G février.
Je ne me trompais pas ! Ce matin, maman est entrée dans ma chambre avec un air mystérieux que je lui connais bien. J'ai compris tout de suite. M. Davril a fait sa demande. Il n'a pas été long! trois jours après m'avoir vue !
— Qu'en penses-tu? m'a dit maman.
Je lui ai répondu que je demandais à réfléchir.
Alors, elle m'a entamé l'éloge du postulant. Toutes les qualités, bien entendu. Les renseignements pris par papa sont excellents. C'est afïreux, ce mot de «renseignements » ! On dirait qu'il s'agit d'un domestique. Pourtant, maman n'a pas été sans me laisser entendre, avec tous les ménagements que l'on doit à une jeune tille, que ce monsieur avait eu une jeunesse un peu... orageuse. Je dois à la vérité d'avouer que cela ne m'a pas autrement effrayée.
Papa est venu un moment après. Il m'a répété, en termes solennels, ce que m'avait dit maman. Et il a fini ainsi :
— Nous ne voulons t'influencer en rien, mon enfant. Le mariage est une chose si grave, etc.. Ce sera assurément un grand chagrin pour nous de nous séparer de toi... etc.. Mais ce jeune homme me semble très apte... (il aime les expressions choisies, papa! ) très apte à faire ton bonheur.
J'ai demandé une seconde fois à réfléchir. Il a été entendu que j'aurais l'air de ne rien savoir, que lui aurait l'air de croire que ne sais rien, et qu'on ferait naître les occasions pour que je puisse Vétudier h loisir.
Ouvre donc l'œil, ma fille! Et songe qu'il y va de ta vie, de toute ta vie !
Robert devint plus attentif encore. Cette lecture le passionnait. Cependant, il ne tarda guère à faire la grimace...
10 février.
Décidément non ! Il a un petit air fat qui me déplaît. Et puis, est-il si intelligent qu'on veut bien le dire? Hier soir, à l'Opéra, il est venu
dans notre loge, par hasard, bien entendu. Il a salué, il s'est assis, et c'est à peine s'il a desserré les dents. Et avec cela il me regardait, me regardait! C'est de la bêtise, cela! Et un mari bète, jamais !
Mais le lendemain :
11 février.
Non! ce n'était pas de la bêtise, mais de la timidité. Il parait que je V impressionne beaucoup. Quant au petit air fat, une légère myopie en est la cause. C'est du moins ce que vient de m'affirmer madame d'Esparres, qui s'occupe du mariage. Quand elle m'a dit cela, je l'ai crue tout de suite, et j'ai été heureuse de la croire. Comme je le disais bien franchement à maman, elle a souri de son bon sourire :
— C'est que tu l'aimes! a-t-elle dit.
— Moi ! . . . moi ! . . .
Et j'ai voulu répondre, et je n'ai pas pu. Maman aurait-elle raison?
1er mars.
Madame Davril! je serai madame Davril!... Et je l'aime! et je suis heureuse! et je voudrais embrasser tout le monde ! et maman pleure! et papa
a l'air plus grave que jamais ! et mes deux frères aussi! et ma belle-sœur parle déjà de la robe qu'elle se fera faire pour la cérémonie ! Tout est décidé, enfin, même le jour du mariage, qui est fixé au 18 mai! Que de choses, mon Dieu ! que de choses!... J'ai quelquefois envie de me pincer pour être sûre que c'est bien moi qui écris, qui parle, qui agis, qui rêve... Car je rêve beaucoup... et c'est toujours lui, naturellement, qui tient la plus grande place dans mes rêves.
Ilaétési gentil, si tendre, l'autre jour, quand... quand je lui ai dit que je voulais bien être sa femme ! Il nous avait rencontrées, maman et moi (comme par hasard, toujours), dans l'avenue du Bois-de-Boulogne, vers trois heures. A cette heurelà, l'avenue est encore peu fréquentée. Quelques rares promeneurs, des gens âgés, des bébés, des pauvres et l'inévitable monsieur à barbe blanche qui vend des petits chiens microscopiques, molosses de l'avenir. Il faisait un job temps couvert, très doux, ce que nos paysans appellent un temps de demoiselles. (Entre parenthèses, je n'ai jamais très bien compris pourquoi.) L'arc de triomphe de l'Étoile s'élevait majestueux sur un fond de nuage s gris de fer, tout à fait la nuance d'une robe que j'ai eue il y a deux ans.
Nous nous promenions depuis un quart d'heure,
quand il est arrivé. Je l'ai vu venir de très loin. Lui, à cause de sa myopie (oh! une myopie de rien du tout!) ne nous voyait pas. Il marchait d'un pas pressé, la tête en avant, regardant toujours en face de lui, nous cherchant des yeux. Je le voyais grossir, grossir, à mesure qu'il se rapprochait... Il a vraiment une jolie tournure... Tout à coup, il nous a aperçues. Il a eu un arrêt brusque, puis a pris l'allure d'un monsieur qui se promène tranquillement, sans penser à rien... Ce que ça m'amusait, tout son petit manège! Enfin il nous a abordées ; et après les salamalecs d'usage, il nous a demandé la permission de se promener avec nous.
Nous voici donc tous les trois de front, maman à droite, lui à gauche, moi au milieu. Je ne sais comment cela s'est fait, mais, au bout de quelques pas, maman était distancée d'une ou deux longueurs. Elle le faisait exprès, cette bonne mère, pour nous laisser causer. Mais notre conversation était d'un banal! Tout à coup, vers le milieu de l'allée, voilà qu'une petite fille — une blondinette de cinq ans — entraînée d'un fol élan à la poursuite de son cerceau, s'étale tout de son long devant notre nez. D'un même mouvement, nous nous précipitons, lui et moi, et nous relevons la fillette qui, heureusement, n'avait aucun mal. Elle se met à rire comme une folle ; nous
nous mettons à rire aussi. Rien de drôle comme une chute, quand ce n'est pas terrible!
Est-ce l'émotion de voir tomber l'enfant, émotion suivie immédiatement de la joie delà sentir saine et sauve? Je ne sais. Toujours est-il qu'à partir de ce moment la glace s'est rompue entre nous. D'un coup, nous sommes sortis du domaine des banalités. Un rapprochement s'était fait, inconscient et rapide.... Pour moi, — comment dirai-je? — il m'a semblé « voir son âme » pour la première fois....
— Pauvre petite! fît-il simplement. Elle aurait pu se blesser!
Sa voix tremblait. Je ne répondis rien. Mon cœur battait fort, fort, et j'avais la gorge serrée...
Je compris qu'il allait prendre une résolution, me parler... Il hésita encore une minute, qui me parut un siècle, puis d'une voix tremblante :
— Mademoiselle Jeannine, je vous aime de tout mon cœur. Si vous m'aimez un peu aussi, voulez- vous être ma femme?
Il me fut impossible d'articuler une parole. Je lui tendis simplement la main. Il me la serra et me dit à voix basse :
— Merci!
Alors, il me sembla que tout tourbillonnait autour de moi, l'avenue, les arbres, les voitures, les passants, et que l'Arc de triomphe montait,
LES CAHIERS DE JEANNINE Go
montait dans le ciel. Il me prit une envie de pleurer que je pus contenir, heureusement; mais, comme maman arrivait près de moi :
— Maman, lui dis-je en l'embrassant sans me soucier d'être regardée, maman !
Il a eu la délicatesse de comprendre mon émotion. Il n'a rien dit de plus, nous a fait remonter en voiture et nous a saluées.
A peine dans le coupé, je suis tombée en sanglottant dans les bras de maman, qui s'est mise à pleurer aussi à son tour, tout en me grondant de le faire... Est-ce drôle de pleurer ainsi quand on est heureuse... oh! oui! bienheureuse!
Les yeux de Robert se brouillèrent... Il se rappelait tous les détails de cette journée, il croyait la revivre, passer de nouveau par les émotions ressenties ... Oh! chère, chère petite femme !... Comme il avait été troublé lui aussi ce jour-là, et comme il était rentré chez lui, tout frissonnant, à la fois heureux et soucieux de la résolution prise, d'une résolution qui allait changer sa vie ! Et comme le reste de la journée lui avait paru long! Et avec quelle
joie, le soir, n'avait-il pas retrouvé Jeannine
chez madame d'Esparres, à une soirée musicale! Il ne l'avait guère écoutée, la musique !... Il avait attendue impatiemment l'arrivée de la jeune fille. Et dès qu'il l'avait aperçue à l'autre bout du salon, charmante, un peu pâlie, comme il l'avait regardée, aimée!... Chère, chère petite femme !
Dans le petit cahier, les pages se succédaient, et Robert lisait toujours, délicieusement ému. Quelle place il avait prise tout d'un coup clans cette âme de jeune fille ! Quelle révolution il y avait faite ! Quel trouble il y avait jeté! C'était toujours de lui qu'il s'agissait dans ces lignes rapides, tracées d'une main fiévreuse... Oh! le temps était passé, maintenant, où on se creusait la tête pour remplir les pages blanches, où les « sujets » manquaient.
M'aime-t-il autant que je l'aime?... 11 m'a semblé qu'hier au soir il était un peu triste. Pourquoi ?Ai-je fait ou dit quelque chose qui l'ait pu contrarier?...
Nous avons les mêmes goûts, quel bonheur!...
J'ai essayé aujourd'hui ma robe de mariée. Ça me rappelle ma première communion. C'est la deuxième blancheur de ma vie... Je voudrais bien qu'il puisse voir ma robe avant le grand jour. Si elle allait ne pas lui plaire!...
Nous avons été aujourd'hui au Palais-Royal pour les bijoux. Il me donne un magnifique collier de perles. J'en suis bien contente; mais contente seulement. Mon bonheur n'est pas là!...
Le grand jour approche. Je me réveille presque toutes les nuits en sursaut, dans le même rêve; l'église, la bénédiction, la marche nuptiale de Mendelssohn que j'ai jouée si souvent, et que j'ai entendue tant de fois au mariage des autres!... Elle va donc servir pour moi cette fois-ci!...
Je détestais madame d'Esparres. Cette marieuse enragée m'exaspérait. Maintenant je l'adore ! C'est elle qui m'a fait connaître Robert. Dire que, sans elle, jamais peut-être... Oh! non! ce n'est pas possible cela! Nous nous serions forcément rencontrés, et nous n'aurions pas pu nous rencontrer sans nous marier... Qui sait, pourtant?...
En tout cas, ce que je sais bien, moi, c'est que je n'en aurais jamais épousé un autre!...
17 mai!... La veille du mariage à l'église. Quelques lignes seulement; mais quel fut le trouble de Robert en les lisant !
17 mai, soir.
Aujourd'hui, à deux heures, mariage à la mairie. Je suis sa femme devant la loi; demain, ce sera devant Dieu.
Pour la dernière fois, je vais dormir dans ma chambre de jeune fille, ma petite chambre où j'ai vécu pendant si longtemps.
Il me semble que je pars pour un long voyage, un voyage qui n'aura pas de retour. Ah! si c'était avec tout autre que lui, comme j'aurais peur! Mais avec lui, j'ai confiance. Je suis bien sûre d'être aimée, profondément aimée. Mais moi, bien que- je le chérisse de toutes mes forces, l'aimerai-je assez? Serai-je capable de le rendre heureux comme il mérite de l'être ?
0 mon Dieu ! vous êtes témoin que, depuis que je l'aime, toutes mes pensées ont été à lui et pour lui! Faites que j'aie assez d'amour en moi pour qu'il ne regrette jamais de m'avoir prise pour femme!
Et toi, adieu, mon cher petit journal. Tu as été mon confident pendant de longues années. Tu ne me servirais plus à rien maintenant. A partir d'aujourd'hui, je ne suis plus moi, mais nous. Adieu, adieu
Pieusement, tendrement, Robert ferma le petit cahier et y posa ses lèvres ; puis, comme au sortir d'un rêve, il regarda autour de lui. La bougie à demi éteinte se mourait ; et, à travers les lames des persiennes, de minces rayons glissaient, s'allongeant dans la pièce sombre. Quelle heure était-il donc? Il se leva et alla à la pendule. Quatre heures et demie du matin! Etait-ce possible? Il se vit dans la glace, en tenue de soirée, tel qu'il était au moment de se rendre chez Eva Simpson... Eva Simpson! Que cela était loin, maintenant!
Il ouvrit la croisée, écarta les persiennes.
Une bouffée d'air frais le frappa au visage. Il s'accouda au bord de la fenêtre situé au rezde-chaussée et très voisine du sol. Il faisait déjà presque grand jour. Sur la place Malesherbes, cinq ou six balayeurs occupés à leur besogne matinale; dans les arbres du square, une nuée d'oiseaux qui piaillaient. Un frais rayon de soleil venait caresser la statue d'Alexandre Dumas, dont la large figure avait l'air de s'éveiller et de sourire. De temps en temps une voiture de laitier passait, rapide, avec un claquement sonore de fouet et un tintement de grelots. Par le ciel, d'un bleu pâle, couraient de fins nuages blancs.
Robert était là depuis quelques minutes à peine, quand, débouchant du boulevard Malesherbes, une Victoria de place, une de ces voitures invraisemblables de rouleurs de nuit, se^irigea en trottinant vers la rue Montchanin. Un homme était dedans, le paletot relevé jusqu'aux oreilles, un gibus déformé sur le crâne, un cigare éteint aux lèvres. Très maigre, très pâle, comme vidé, il faisait l'effet d'un squelette allongé, en des nippes flasques, sur les
coussins de la voiture. A moitié endormi, il laissait aller sa tête de droite et de gauche, et ses longs favoris blanchâtres balayaient le drap du vêtement. Robert l'eut vite reconnu. C'était Chavannes, son voisin, qui revenait de la petite fête.
Au moment où le fiacre passa sous la fenêtre, un cahot secoua la torpeur de Chavannes. Relevant ses yeux troubles, il aperçut Robert. Un sourire usé contracta sa bouche, et, le saluant de la main :
— Bonjour, cher, bonjour!...
— Eh bien? interrogea Robert.
— Gentil... bien amusé... petites femmes... avez eu tort de manquer ça... faudra venir une autre fois... vous dis...
La voiture tourna cahin-caha, et disparut. Le regard de Robert resta fixé sur l'angle du mur derrière lequel s'était évanouie cette Vision macabre, ce spectre vivant de l'inconduite sénile, traîné dans un véhicule grotesque et délabré...
Et il songea que s'il avait été chez Eva Simpson, comme il y était décidé voilà quelques
heures à peine, il serait sans cloute revenu en cet instant avec Chavannes, qui l'aurait déposé là, devant sa porte, pour continuer seul sa route; il serait revenu lassé, écœuré, la bouche amère, l'esprit bourdonnant des inepties entendues; car, pour être franc, c'est là le résultat le plus sur des petites fêtes de ce genre. Il n'avait qu'à faire appel à ses souvenirs pour en être convaincu...
Sans doute, comme disait prosaïquement Brécourt, ce n'eût pas été « un bien grand crime ». Une ancienne maîtresse revue, une fantaisie d'un moment, un caprice passager, tout cela au fond n'a pas de conséquences graves. Mais rentrant, fût-ce pour un instant, dans ce monde facile qu'il avait quitté, qui sait si, peu à peu, il n'y aurait pas repris pied? Il se sentait si faible, si facile à entraîner J Avec les compromis de la vie parisienne, on s'accoutume vite à un état de choses irrégulier que la déviation inconsciente et commode du sens moral fait considérer comme légitime. Et alors, insensiblement, en vieillissant, ondevient
un Chavannes, avec plus de tenue, peut-èlre,
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mais au fond aussi dégradé, aussi méprisable. . . Et toujours accoudé à la fenêtre, aspirant délicieusement l'air du matin, Robert évoquait, par antithèse, la suave figure qui avait grandi, qui s'était formée dans son esprit à la lecture des petits cahiers. Il voyait Jeannine tour à tour enfant, fillette, jeune fille; tour à tour gaie, naïve, mélancolique, indifférente, puis soudain amoureuse... et amoureuse de lui. C'était lui qui, le premier, avait fait battre ce cœur insensible jusque-là ; lui qui avait réveillé cette âme ensommeillée. La comparaison du passé de Jeannine avec le sien s'imposait à Robert plus nettement que jamais. D'un côté, l'indépendance absolue, toutes les libertés permises, tous les désirs satisfaits, toutes les illusions effeuillées, sinon flétries; de l'autre, toutes les réserves, toutes les naïvetés, toutes les pudeurs, et dès que l'étincelle de l'amour a jailli, tous les dévouements, tous les enthousiasmes.
Et, par un dangereux retour à la vie d'autrefois qu'il a cru un moment regretter, il risquerait de blesser, de s'aliéner à jamais, peut-
les cahiers de jeannine 75
être, cette femme, cette enfant qui est venue à lui la main tendue, le cœur plein, et s'est donnée simplement, loyalement, avec cette sublime et unique préoccupation de le rendre heureux ? Ce serait indigne d'un honnête homme, d'un bon mari... Un bon mari! Ces mots lui sonnaient ridiculement à l'oreille hier au soir. Et pourquoi?... Raison de plus pour l'être, bon mari, si l'espèce en est rare. Ce sera original, au moins!... Et par bon mari, ne pas entendre un benêt, un imbécile! Mais un brave garçon qui reste fidèle à un engagement d'honneur, ou qui tout au moins — car la perfection n'est pas de ce monde — ne recherche jamais l'occasion d'y manquer...
— Tu vas prendre froid, fit une petite voix à l'oreille de Robert, et en même temps une main se posait doucement sur son épaule.
Jeannine était là, vêtue d'un peignoir de nuit, les pieds nus en des mules de soie, les cheveux épars, toute rose, les lèvres entr'ouvertes, le visage illuminé par ses yeux francs et doux. Elle était adorable ainsi. C'était la
jeune femme, la jeune mère dans toute sa grâce et sa savoureuse fraîcheur.
Piobert fit un mouvement pour lui saisir la taille et mettre un baiser sur le cou élégant et ferme que cachaient malles plis du peignoir : mais il eut une sorte de honte, se trouva gêné de sa tenue invraisemblable à pareille heure, de sa cravate blanche, de son frac noir...
Jeannine comprit et, malicieusement :
— Tu t'es bien amusé chez les Cermoise, pour être rentré si tard?
— Mais... mais je n'y ai pas été, chez les Cermoise. Je n'ai pas bougé d'ici... J'ai lu, toute la nuit...
— Lu?... Vraiment?... toute la nuit?...
Puis, après un silence, lui prenant les deux
mains et le regardant au fond des yeux :
— Ils sont donc bien intéressants, dis, mes petits cahiers?
— Comment?... tu sais?...
— Oui, je n'ai pas dormi non plus, moi, va! Je suis venue trois ou quatre fois, sur la pointe du pied, te regarder par la porte restée entr'ouverte...
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— Et tu n'es pas entrée?
— Je n'ai pas voulu interrompre ta lecture... Est-ce que j'ai eu tort?
Pour toute réponse, Robert l'attira vers lui et lui donna un long baiser dans lequel il mit toute son âme.