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Contes à Ninon

Les voici donc, mon amie, ces libres récils de notre jeune âge, que je t'ai contés dans les campagnes de ma chère Provence, et que tu écoutais d'une oreille attentive, en suivant vaguement du regard les grandes lignes bleues des collines lointaines.

Les soirs dé mai, à l'heure où la terre et le ciel s'anéantissaient avec lenteur dans une paix suprême, je quittais la ville et gagnais les champs : les coteaux arides, couverts de ronces et de genévriers ; ou bien les bords de la petite rivière, ce torrent de décembre, si discret aux beaux jours; ou encore un coin perdu de la plaine, tiède des

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embrasemenls de midi, vastes terrains jaunes et rouges, plantés d'amandiers aux branches maigres, de vieux oliviers grisonnants et de vignes laissant traîner sur le sol leurs ceps entrelacés.

Pauvre terre desséchée, elle flamboie au soleil, grise et nue, entre les prairies grasses de la Durance et les bois d'orangers du littoral. Je l'aime pour sa beauté âpre, ses roches désolées, ses thyms et ses lavandes. Il y a dans cette vallée stérile je ne sais quel air brûlant de désolation : un étrange ouragan de passion semble avoir soufflé sur la contrée; puis, un grand accablement s'est fait, et les campagnes, ardentes encore, se sont comme endormies dans un dernier désir» Aujourd'hui, au milieu de mes forêts du Nord, lorsque je revois en pensée ces poussières et ces cailloux, je me sens un amour profond pour cette patrie sévère qui n'est pas la mienne. Sans doute, l'enfant rieur et les vieilles roches chagrines s'étaient autrefois pris de tendresse; et, maintenant, l'enfant devenu homme dédaigne les prés humides, les verdures noyées , amoureux des grandes routes blanches et des montagnes brûlées, où son âme, fraîche de ses quinze ans, a rêvé ses premiers songes.

Je gagnais les champs. Là, au milieu des terres

labourées ou sur les dalles des coteaux, lorsque je m'étais couché à demi, perdu dans cette paix qui tombait des profondeurs du ciel, je te trouvais, en tournant la tête, mollement couchée à ma droite, pensive, le menton dans la main, me regardant de tes grands yeux. Tu étais l'ange de mes solitudes, mon bon ange gardien que j'apercevais près de moi, quelle que fût ma retraite ; tu lisais dans mon cœur mes secrets désirs, tu t'asseyais partout à mon côté, ne pouvant être où je n'étais pas. Aujourd'hui, j'explique ainsi ta présence de chaque soir. Autrefois , sans jamais te voir venir, je n'avais point d'étonnement à rencontrer sans cesse tes clairs regards : je te savais fidèle, toujours en moi.

Ma chère âme, tu me rendais plus douces les tristesses des soirées mélancoliques. Tu avais la beauté désolée de ces collines, leur pâleur de marbre , rougissante aux derniers baisers du soleil . Je ne sais quelle pensée éternelle élevait ton front et grandissait tes yeux. Puis, lorsqu'un sourire passait sur tes lèvres paresseuses, on eût dit, dans la jeunesse et la splendeur soudaine de ton visage, ce rayon de mai qui fait monter toutes fleurs et toutes verdures de cette terre frémissante, tleurs et verdures d'un jour que brûlent les soleils de

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juin. Il existait, entre toi et les tiorizons, de secrètes harmonies qui me faisaient aimer les pierres des sentiers. La petite ri\ière avait ta voix; les étoiles, à leur lever, regardaient de ton regard; toutes choses, autour de moi, souriaient de ton sourire. Et toi, donnant ta grâce à cette nature, tu en prenais les sévérités passionnées. Je vous confondais l'une avec l'autre. A te voir, j'avais conscience de son ciel libre, et, lorsque mes yeux interrogeaient la vallée, je retrouvais tes lignes souples et fortes dans les ondulations des terrains. C'est à vous comparer ainsi que je me mis à vous aimer follement toutes deux, ne sachant laquelle j'adorais davantage, de ma chère Provence ou de ma chère Ninon.

Chaque matin, mon amie, je me sens des besoins nouveaux de le remercier des jours d'autrefois. Tu fus charitable et douce, de m'aimer un peu et de vivre en moi ; dans cet âge où le cœur souffre d'être seul, tu m'apportas ton cœur pour épargner au mien toute souffrance. Si tu savais combien de pauvres âmes meurent aujourd'hui de solitude! Les temps sont durs à ces âmes faites d'amour. Moi, je n'ai pas connu ces misères. Tu m'as présenté à toute heure un visage de femme à adorer, tu as peuplé mon désert.

te mêlonl à mon sang, vivante dans ma pensée. Et moi, perdu en ces amours profondes, j'oubliais, te sentant en mon être. La joie suprême de notre hymen me faisait traverser en paix cette rude contrée des seize ans, où tant de mes compagnons ont laissé des lambeaux de leurs cœurs.

Créature étrange, aujourd'hui que tu es loin de moi et que je puis voir clair en mon âme, je trouve un âpre plaisir à étudier pièce à pièce nos amours. Tu étais femme, belle et ardente, et je t'aimais en époux. Puis, je ne sais comment, parfois tu devenais une sœur, sans cesser d'être une amante ; alors, je t'aimais en amant et en frère à la fois, avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du désir. D'autres fois, je trouvais en toi un compagnon, une robuste intelligence d'homme, et toujours aussi une enchanteresse, une bien-aimée, dont je couvrais le visage de baisers, tout en lui en serrant la main en vieux camarade. Dans la folie de ma tendresse, je donnais ton beau corps que j'aimais tant, à chacune de mes affections. Songe divin, qui me faisait adorer en toi chaque créature» corps et âme, de toute ma puissance, en dehors du sexe et du sang. Tu contentais à la fois les ardeurs de mon imagination, les besoins de mon

intelligence. Ainsi tu réalisais le rêve de l'ancienne Grèce, l'amante faite homme, aux exquises élégances de forme, à l'esprit viril, digne de science et de sagesse. Je t'adorais de tous mes amours, toi qui suffisais à mon être, toi dont la beauté innommée m'emplissait de mon rêve. Lorsque je sentais en moi ton corps souple, ton doux visage d'enfant, ta pensée faite de ma pensée, je goûtais dans son plein cette volupté inouïe, vainement cherchée aux anciens âges, de posséder une créature par tous les nerfs de ma chair, toutes les afiectiono de mon cœur, toutes les facultés de mon intelligence.

Je gagnais les champs. Couché sur la terre, appuyant ta tête sur ma poitrine, je te parlais pendant de longues heures, le regard perdu dans l'immensilé bleue de tes yeux. Je te parlais, insoucieux de mes paroles, selon mon caprice du moment. Parfois, me penchant vers toi, comme pour te bercer, je m'adressais à une petite fille naïve, qui ne veut point dormir et que l'on endort avec de belles histoires, leçons de charité et de sagesse; d'autres fois, mes lèvres sur tes lèvres, je contais à une l)ien-aimée les amours des fées ou les tendresses charmantes de deux jeunes amants ; plus souvent encore, les jours où je souffrais de la sotte

méchanceté de mes compagnons, et ces jours-là réunis ont fait les années de ma jeunesse, je te prenais la main, l'ironie aux lèvres, le doute et la négation au cœur, me plaignant à un frère des misères de ce monde, dans quelque conte désolant, satire pleine de larmes. Et toi, te pliant à mes caprices, tout en restant femme et épouse, lu étais tour à tour petite fille naïve, bien-aimée, frère consolateur. Tu entendais chacun de mes langages. Sans jamais répondre, tu m'écoutais, me laissant lire dans tes yeux les émotions, les gaietés et les tristesses de mes récils. Je t'ouvrais mon âme toute large, désireux de ne .;ien cacher. Je ne te traitais point comme ces amantes communes auxquelles les amants mesurent leurs pensées : je me donnais entier, sans jamais veiller à mes discours. Aussi, quels longs bavardages, quelles histoires étranges, filles du rêve ! quels récils décousus, où l'invention s'en allait au hasard, et dont les seuls épisodes supportables étaient les baisers que nous échangions 1 Si quelque passant nous eût épiés le soir, au pied de nos rochers, je ne sais quelle singulière figure il eût faite à entendre mes paroles libres, et à te voir les comprendre, ma petite fille naïve, ma bien-aimée, mon frère consolateur.

t A NINON.

Hclas I ces beaux soirs ne sont plus. Un jour est venu où j'ai dû vous quitter, loi et les champs de Provence. Te souviens-tu, mon beau rêve, nous nous sommes dit adieu, par une soirée d'automne, au bord de la petite rivière. Les arbres dépouillés rendaient les horizons plus vastes et plus mornes ; îa campagne, à cette heure avancée, couverte de feuilles sèches, humide des premières pluies, s'étendait noire, avec de grandes taches jaunes, comme un immense tapis de bure. Au ciel, les derniers rayons s'ell'açaient, et, du levant, montait la nuit, menaçante de brouillards, nuit sombre que devait suivre une aube inconnue. Il en était de ma vie comme de ce ciel d'automne; l'astre de ma jeunesse venait de di^y^paraitre, la nuit de l'âge montait, me gardant je ne savais quel avenir. Je me sentais des besoins cuisants de réalité ; je me trouvais las du songe, las du printemps, las de toi. ma chère âme, qui échappais à mes étreintes et ne pouvais, devant mes larmes, que me sourire avec tristesse. Nos amours divines étaient bien finies ; elles avaient, comme toutes choses, vécu leur saison. C'est alors, voyant que tu te mourais en moi, que j'allai au bord de la petite rivière, dans la campagne moribonde, te donner mesbaiscrtdu départ. Oh I l'amoureuse et triste soirée ! Je le

baisai, ma blanche mourante, j'essayai une dernière fois de te rendre la vie puissante de tes beaux jours; je ne pus, car j'étais moi-même ton bourreau. Tu montas en moi plus haut que le corps, plus haut que le cœur, et tu ne fus plus qu'un souvenir.

Voici bientôt sept ans que je t'ai quittée. Depuis le jour des adieux, dans mes joies et dans mes chagrins, j'ai souvent écouté ta voix, la voix caressante d'un souvenir, qui me demandait les contes de nos soirées de Provence.

Je ne sais quel écho de nos roches sonores répond dans mon cœur. Toi que j'ai laissée loin de moi, tu m'adresses de ton exil des prières si touchantes, qu'il me semble les entendre tout au fond de mon être. Ce doux frémissement que laissent en nous les voluptés passées, m'invite à céder à tes désirs. Pauvre ombre disparue, si je dois te consoler par mes vieilles histoires, dans les solitudes cil vivent les chers fantômes de nos songes évanouis, je sens combien moi-même je trouverai d'apaisement à m'écouter te parler, comme aux jours de notre jeune âge.

J'accueille tes prières, je vais reprendre, un à un, les contes de nos amours, non pas tous, car il en est qui ne sauraient être dits une seconde

10 A KINON.

fois, le soleil ayant fané, dès leur naissance, ces fleurs délicates, trop divinement simples pour le grand jour ; mais ceux de vie plus robuste, et dont la mémoire humaine, cette grossière machine, peut garder le souvenir.

Hélas I je crains de me préparer ici de grands chagrins. C'est violer le secret de nos tendresses que de confier nos causeries au vent qui passe, et les amants indiscrets sont punis en ce monde par l'indifférente froideur de leurs confidents. Une espérance me resie : c'est qu'il ne se trouvera pas une seule personne en ce pays qui ait la tentation de lire nos histoires. Notre siècle est vraiment bien trop occupé, pour s'arrêter aux causeries de deux amants inconnus. Mes feuilles volantes passeront sans bruit dans la foule et te parviendront vierges encore. Ainsi, je puis être fou tout à mon aise; je puis, comme autrefois, aller à l'aventure, insoucieux des sentiers. Toi seule me liras, je sais avec quelle indulgence.

Et maintenant, Ninon, j'ai satisfait tes vœux. Voici mes contes. N'élève plus ta voix en moi, cette voix du souvenir qui fait monter des larmes à mes yeux. Laisse en paix mon cœur qui a besoin de repos , ne viens plus, dans mes jours de lutte, m'attrister en me rappelant nos paresseuses

nuits. S'il te faut une promesse, je m'engage à t'aimei encore, plus tard, lorsque j'aurai vainement cherché d'autres maîtresses en ce monde, et que j'en reviendrai à mes premières amours. Alors, je regagnerai la Provence, je te retrouverai au bord de la petite rivière. L'hiver sera venu, un hiver triste et doux, avec un ciel clair et une terre pleine des espérances de la moisson future. Va, nous nous adorerons toute une saison nouvelle ; nous reprendrons nos soirées paisibles, dans les campagnes aimées ; nous achèverons notre rêve.

Attends -moi, ma chère âme, vision fidèle, amante de l'enfant et du vieillard.

Emile ZOLA.

î" octobre IS64.

Il y avait autrefois, — écoute bien, Ninon, je tiens ce récit d'un vieux pâtre, — il y avait autrefois, dans une île que la mer a depuis longtemps engloutie, un roi et une reine qui avaient un fils. Le roi était un grand roi : son verre était le plus profond de son empire ; son épée, la plus lourde ; il tuait et buvait royalement. La reine était une belle reine : elle usait tant de fard qu'elle n'avait guère plus de quarante ans. Le fils était un niais.

Mais un niais de la plus grosse espèce, disaient les gens d'esprit du royaume. A seize ans, il fut

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emmené en guerre par le roi : il s'agissait d'exterminer certaine nation voisine qui avait le grand toit de posséder un territoire. Simplice se comporta comme un sot : il sauva du carnage deux douzaines de femmes et trois douzaines et demie d'enfants ; il faillit pleurer à chaque coup d'épée qu'il donna ; enfin la vue du champ de bataille, souillé de sang et encombré de cadavres, lui mit une telle pitié au cœur, qu'il n'en mangea pas de trois jours. C'était un grand sot, Ninon, comme tu vois.

A dix-sept ans, il dut assister à un festin donné par son père à tous les grands gosiers du royaume. Là encore il commit sottise sur sottise. Il se contenta de quelques bouchées, parlant peu, ne jurant point. Son verre risquant de rester toujours plein devant lui, le roi, pour sauvegarder la dignité de la famille, se vit forcé de le vider de temps à autre en cachette.

A dix-huit ans, comme le poil lui poussait au menton, il fut remarqué par une dame d'honneur de la reine. Les dames d'honneur sont terribles, Ninon. La nôtre ne voulait rien moins que se faire embrasser par le jeune prince. Le pauvre entant n'y songeait guère; il tremblait fort, lorsqu'elle lui adressait la parole, et se sauvait, dès qu'il aper-

cevait le bord de ses jupes dans les jardins. Son père, qui était un bon père, voyait tout et riait dans sa barbe. Mais, comme la dame courait plus fort et que le baiser n'arrivait pas , il rougit d'avoir un tel fils, et donna lui-même le baiser demandé, toujours pour sauvegarder la dignité de sa race.

— Ah ! le petit imbécile ! disait ce grand roi qui avait de l'esprit-

Ce fut à vingt ans que Simplice devint complètement idiot. 11 rencontra une forêt et tomba amoureux.

Dans ces temps anciens, on n'embellissait point encore les arbres à coups de ciseaux, et la mode n'était pas de semer le gazon ni de sabler les allées. Les branches poussaii^nt comme elles l'entendaient ; Dieu seul se chargeait de modérer les ronces et de ménager les sentiers. La forêt que Simplice rencontra était un immense nid de verdure, des feuilles et encore des feuilles, des charmilles impénétrables coupées par de majestueuses

avenues. La mousse, ivre de rosée, s'y livrait à une débauche de croissance ; les églantiers , allongeant leurs bras flexibles, se chercliaient dans les clairières pour exécuter des danses folles autour des grands arbres; les grands arbres euxmêmes, tout en restant calmes et sereins, tordaient leur pied dans l'ombre et montaient en tumulte baiser les rayons d'élé. L'herbe verle croissait au hasard, sur les branches comme sur le sol ; la feuille embrassait le bois, tandis que, dans leur hâte de s'épanouir, pâquerettes et myosotis, se trompant parfois, fleurissaient sur les vieux troncs abattus. Et toutes ces branches, toutes ces herbes, toutes ces fleurs chantaient ; toutes se mêlaient, se pressaient, pour babiller plus à l'aise, pour se dire tout bas les mystérieuses amours des corolles. Un souffle de vie courait au fond des taillis ténébreux, donnant une voix à chaque brin de mousse dans les ineffables concerts de l'aurore et du crépuscule. C'était la fête immense du feuillage.

Les bêtes à bon Dieu, les scarabées, les libellules, les papillons, tous les beaux amoureux des haies fleuries, se donnaient rendez-vous aux quatre coins du bois. Ils y avaient établi leur petite république ; les sentiers étaient leurs sentiers ; les

ruisseaux, leurs ruisseaux; la forêt, leur forêt. Ils se logeaient commodément au pied des arbres, sur les branches basses, dans les feuilles sèches, vivaient là comme chez eux, tranquillement et par droit de conquête. Ils avaient, d'ailleurs, en bonnes gens, abandonné les hautes branches aux fauvettes et aux rossignols.

La forêt, qui chantait déjà par ses branches, par ses feuilles, par ses fleurs, chantait encore par ses insecles et par ses oiseaux.

Simplice devint en peu de jours un vieil ami de la forêt. Ils bavarnèrent si follement ensemble, qu'elle lui enleva le peu de raison qui lui restait. Lorsqu'il la quittait pour venir s'enfermer entre quatre murs, s'asseoir devant une table, se coucher dans un lit, il demeurait tout songeur. Enfin, un beau matin, il abandonna soudain ses appartements et alla s'installer sous les feuillages aimés.

Là, il se choisit un immense palais.

Son salon fut une vaste clairière ronde, d'environ mille toises de surface. De longues draperies

vert sombre en ornaient le pourtour ; cinq cents colonnes flexibles soutenaient, sous le plafond, un voile de dentelle couleur d'émeraude ; le plafond lui-même était un large dôme de satin bleu changeant, semé de clous d'or.

Pour chambre à coucher, il eut un délicieux boudoir, plein de mystère et de fraîcheur. Le plancher ainsi que les murs en étaient cachés sous de moelleux tapis d'un travail inimitable. L'alcôve, creusée dans le roc par quelque géant, avec des parois de marbre rose et un sol de poussière de rubis.

Il eut aussi sa chambre de bains, une source d'eau vive, une baignoire de cristal perdue dans un bouquet de fleurs. Je ne te parlerai pas, Ninon, des mille galeries qui se croisaient dans le palais, ni des salles de danse et de spectacle, ni des jardins. C'était une de ces royales demeures comme Dieu tait en bâtir.

Le prince put désormais être un sol 'oui à son aise. Son père le crut changé en loup et chercha un héritier plus digne du trône.

Simplice fut très-occupé les jours qui suivirent son installation. Il lia connaissance avec ses voisins, le scarabée de Iherbe et le papillon de l'air. Tous étaient de bonnes bêtes, ayant presque autant d'esprit que les hommes.

Dans les commencements, il eut quelque peine à comprendre leur langage ; mais il s'aperçut bientôt qu'il devait s'en prendre à son éducation première. Il se conforma vite à la concision de la langue des insectes. Un son finit par lui suffire, comme à eux, pour désigner cent objets différents, suivant l'inflexion de la voix et la tenue de la note. De sorte qu'il alla se déshabituant de parler la langue des hommes, si pauvre dans sa richesse.

Les façons d'être de ses nouveaux amis le charmèrent. Il s'émerveilla surtout de leur manière de juger les rois, qui est celle de ne point en avoir. Enfin K se sentit ignorant auprès d'eux, et prit la résolution d'aller étudier à leurs écoles.

Il fut plus discret dans ses rapports avec les mousses et les aubépines. Comme il ne pouvait en-

core saisir les paroles du brin d'herbe et de la fleur, cette impuissance jetait beaucoup de froid dans leurs relations.

Somme toute, la forêt ne le vit pas d'un mauvais œil. Elle comprit que c'était là un simple d'esprit et qu'il vivrait en bonne intelligence avec les bêtes. On ne se cacha plus de lui. Souvent il lui arrivait de surprendre au fond d'une allée un papillon chiffonnant la collerette dune marguerite.

Bientôt l'aubépine vainquit sa timidité jusqu'à donner des leçons au jeune prince. Elle lui apprit amoiireusement le langage des parfums et des couleurs. Dès lors, chaque matin, les corolles empourprées saluaient Simplice à son lever; la feuille verte lui contait les cancans de la nuit, le grillon lui confiait tout bas qu'il était amoureux fou de la violette.

Simplice s'était choisi pour bonne amie une libellule dorée, au fin corsage, aux ailes frémissantes. La chère belle se montrait d'une désespérante coquetterie: elle se jouait, semblait l'appeler, puis fuyait lestement sous sa main. Les grands arbres, qui voyaient ce manège, la tançaient vertement, et, graves, disaient entre eux qu'elle ferait une mauvaise fin.

SIMI'LICE.

Simplice devint subitement inquiet.

La bête à bon Dieu, qui s'aperçut la première de la tristesse de leur ami, essaya de le confesser. Il répondit en pleurant qu'il était gai comme aux premier jours.

Maintenant, il se levait avec l'aurore pour courir les taillis jusqu'au soir. Il écartait doucement les brancbes, visitant chaque buisson. Il levait la feuille et regardait dans son ombré.

— Que cherche donc notre élève? demandait l'aubépine à la mousse.

La libellule, étonnée de l'abandon de son amant, le crut devenu fou d'amour. Elle vint lutiner autour de lui. Mais il ne la regaida plus. Les grands arbres l'avaient bien jugée : elle se consola vite avec le premier papillon du carrefour.

Les feuillages étaient tristes. Ils regardaient le jeune prince interroger chaque touffe d'herbe, sonder du regard les longues avenues ; ils l'écoutaient se plaindre de la profondeur des broussailles, et ils disaient :

— Simplice a vu Fleur-des-eaux, l'ondine de la source.

22 CONTES A MNON.

fleur-des-eaux était fille d'un rayon et dune goutte de rosée. Elle était si limpidement belle, que le baiser d'un amant devait la faire mourir , elle exhalait un parfum si doux, que le baiser de ses lèvres devait faire mourir un amant.

La forêt le savait, et la forêt jalouse cachait son enfant adorée. Elle lui avait donné pour asile une fontaine ombragéede ses rameaux les plus touffus. Là, dans le silence et dans l'ombre, Fleur-des-eaux rayonnait au milieu de ses sœurs. Paresseuse, elle s'abandonnait au courant, ses petits pieds demivoilés par les flots, sa tête blonde couronnée de perles limpides. Son sourire faisait les délices des nénuphars et des glaïeuls. Elle était l'âme de la forêt.

Elle vivait insoucieuse, ne connaissant de la terre que sa mère, la rosée, et du ciel que le rayon, son père. Elle se sentait aimée du flot qui la berçait, de la branche qui lui donnait son ombre. Elle avait mille amoureux et pas un amant.

Fleur-des-eaux n'ignorait pas qu'elle devait

SIMPLIGE. 23

mourir d'amour; elle se plaisait dans cette pensée, etvivaileii esjiérant la mort. Souriante, elle attendait le bicii-aimé.

Une nuit, à la clarté des étoiles, Simplice l'avait vue au détour d'une allée. Il la chercha pendant un long mois, pensant la rencontrer derrière chaque tronc d'arbre. Il croyait toujours la voir glisser dans les taillis ; mais il ne trouvait, en accourant, que les grandes ombres des peupliers agités par les souffles du ciel.

La forêt se taisait maintenant ; elle se défiait de Simplice. Elle épaississait son feuillage, elle jetait toute sa nuit sur les pas du jeune prince. Le péril qui menaçait Fleur-des-eaux la rendait chagrine ; elle n'avait plus de caresses, plus d'amoureux babil.

L'ondine revint dans les clairières, et Simplice la vit de nouveau. Fou de désir, il s'élança à sa poursuite. L'enfant, montée sur un rayon de lune, n'entendit point le bruit de ses pas. Elle volait ainsi, légère comme la plume qu'emporte le vent.

Simplice courait, courait à sa suite sans pouvoir l'alteindre. Des larmes coulaient de ses yeux , le désespoir était dans son âme.

Il courait, et la forêt suivait avec anxiété cette course insensée. Les arbustes lui barraient le chemin. Les ronces l'entouraient de leurs bras épineux, l'arrêtant brusquement au passage. Le bois entier défendait son enfant.

11 courait, et sentait la mousse devenir glissante sous ses pas. Les branches des taillis s'enlaçaient plus étroitement, se présentaient à lui, rigides comme des tiges d'airain. Les feuilles sèches s'amassaient dans les vallons ; les troncs d'arbres abattus se mettaient en travers des sentiers ; les rochers roulaient d'eux-mêmes au-devant du prince. L'insecte le piquait au talon ; le papillon l'aveuglait en battant des ailes à ses paupières.

Fleur-des-eaux, sans le voir, sans l'entendre, fuyait toujours sur le rayon de lune. Simplice sentait avec angoisse venir l'instant où elle allait disparaître.

Et, désespéré, haletant, il courait, il couiaiî.

Il entendit les vieux chênes qui lui criaient avec colère :

— Que ne disais-tu que tu étais un homme? Nous nous serions cachés de toi, nous l'aurions refusé nos leçons, pour que ton œil de ténèbres ne pût voir Fleur-des-eaux, l'ondine de la source. Tu t'es présenté à nous avec l'innocence des bêtes, et voici qu'aujourd'hui lu montres l'esprit des hommes. Regarde, tu écrases les scarabées, tu arraches nos feuilles, tu brises nos branches. Le vent d'égoïsme t'emporte , tu veux nous voler notre âme.

Et l'aubépine ajouta :

— Simplice, arrête, par pitié ! Lorsque l'enfant capricieux désire respirer le parfum de mes bouquets étoiles, que ne les laisse-t-il s'épanouir librement sur la branche! 11 les cueille et n'en jouit qu'une heure.

Et la mousse dit à son tour :

— Arrête, Simplice, viens rêver sur le velours de mon frais lapis. Au loin, entre les arbres, tu

2C CONTES A NIiNOiN.

verras se jouer FJeur-des-eaux. Tu la verras se baigner dans la source, se jetant au cou des colliers de perles humides. Nous te mettrons de moitié dans la joie de son regard : comme à nous, il te sera permis de vivre pour la voir.

Et toute la forêt reprit :

— Arrête, Simplice, un baiser doit la tuer, ne donne pas ce baiser. Ne le sais-tu pas? la brise du soir, notre messagère, ne te l'a-t-elle pas dit? Fleurdes-eaux est la fleur* céleste dont le parfum donne la mort. Hélas ! la pauvrelte, sa destinée est étrange. Pitié pour elle, Simplice, ne bois pas son âme sur ses lèvres.

Fleur-des-eaux se tourna et vit Simplice. Elle sourit, elle lui fit signe d'approcher, en disant à la forêt .

— Voici venir le bien-aimé.

Il y avait trois jours, trois heures, trois minutes, que le prince poursuivait l'ondine. Les paroles des chênes grondaient encore derrière lui; il fut tenté de s'enfuir.

Fleur-des-eaux lui pressait déjà les rnains. Elle se dressait sur ses petits pieds, mirant son sourire dans les yeux du jeune homme.

— Tu as bien tardé, dit-elle. Mon cœur te savait dans la forêt. J'ai monté sur un rayon de lune et je t'ai cherché trois jours, trois heures, trois minutes,

Simplice se taisait, retenant son souffle. Elle le fit asseoir au bord delà fontaine; elle le caressait du regard ; et lui, il la contemplait longuement.

— Ne me reconnais-tu pas? reprit-elle. Je t'ai vu souvent en rêve. J'allais à toi, tu me prenais la main, puis nous marchions, muets et frémissants. Ne m'as-tu pas vu? ne te rappelles-tu pas tes rêves?

Et comme il ouvrait enfin la bouche :

— Ne dis rien, reprit-elle encore. Je suis Fleurdes-eaux, et tu es lebien-aimé. Nous allons mourir.

Les grands arbres se penchaient pour mieux voir le jeune couple. Ils tressaillaient de douleur, ils se disaient de taillis en taillis que leur âme allait prendre son vol.

Toutes les voix firent silence. Le brin d'herbe et

le chêne se sentaient pris d'une immense pitié. Il n'y avait plus dans les feuillages un seul cri de colère. Simplice, le bien-aimé de Fleur-des-eaux, était le fils de la vieille forêt.

Elle avait appuyé la têle à son épaule. Se penchant au-dessus du ruisseau , tous deux se souriaient. Parfois, levant le front, ils suivaient du regard la poussière d'or qui tremblait dans les derniers rayons du soleil. Ils s'enlaçaient lentement, lentement. Ils attendaient la première étoile pour se confondre et s'envoler à jamais.

Aucune parole ne troublait leur extase. Leurs âmes, qui montaient à leurs lèvres, s'échangeaient dans leuis haleines.

te jour pâlissait, les lèvres des deux amants se rapprochaient de plus en plus. Une angoisse terrible tenait la forêt immobile et muette. De grands rochers d'où jaillissait la source jetaient de larges ombres sur le couple, qui rayonnait dans la nuit naissante.

Et l'étoile parut, et les lèvres s'unirent dans le suprême baiser, et les chênes eurent un long sanglot. Les lèvres, s'unirent, lésâmes s'envolèrent.

Un homme d'esprit s'égara dans la forêt. Il était en compagnie d'un homme savant.

L'homme d'esprit faisait de profondes remarques sur l'humidité malsaine des bois, et parlait des beaux champs de luzerne qu'on obtiendrait en coupant tous ces grands vilains arbres.

L'homme savant rêvait de se faire un nom dans les sciences en découvrant quelque plante encore inconnue. Il furetait dans tous les coins, et découvrait des orties et du chiendent.

Arrivés au bord de la source, ils trouvèrent le cadavre de Simplice. Le prince souriait dans le sommeil de la mort. Ses pieds s'abandonnaient au flot, sa têle reposait sur le gazon de la rive. 11 pressait sur SCS lèvres, à jamais fermées, une petite fleur blanche et rose, d'une exquise délicatesse el d'un parfum pénétrant.

— Le pauvre fou! dit l'homme d'esprit, il aura voulu cueillir un bouquet, et se sera noyé.

L'homme savant se souciait peu du cadavre. Il s'était emparé de la fleur, et sous prétexte de l'ôtu-

dier, il en déchirait la corolle. Puis, lorsqu'il l'euf mise en pièces :

— Précieuse trouvaille! s'écria-t-il. Je veux, en souvenir de ce niais, nommer cette fleur Anlhapheleia limnaia.

Ah I Ninette, Ninette, mon idéale Fleur-des-eaux le barbare la nommait Anthapheleia limnaia î

Te souviens-tu, Ninon, de notre longue course dans les bois? L'automne semait déjà les arbres de feuilles d'un jaune pourpre que doraient encore les rayons du soleil couchant. L'herbe était plus claire sous nos pas qu'aux premiers jours de mai, et les mousses roussies donnaient à peine asile à quelques rares insectes. Perdus dans la forêt pleine de bruits mélancoliques, nous pensions entendre les plaintes sourdes de la femme qui croit voir à son front la première ride. Les feuillages, que ne pouvait tromper cette pâle et douce

soirée, sentaient venir l'hiver dans la brise plus fraîche, et se laissaient tristement bercer, pleurant leur verdure rougie.

Longtemps nous errâmes dans les taillis peu soucieux de la direction des sentiers, mais choisissant les plus ombreux et les plus discrets. Nos francs éclats de rire effrayaient les grives et les merles qui sifflaient dans les haies ; et parfois, nous entendions glisser bruyamment sous les ronces un lézard vert troublé dans son extase par le bruit de nos pas. Notre course était sans but; nous avions vu, après une journée de nuages, le ciel sourire vers le soir; nous étions lestement sortis pour profiler de ce rayon de soleil. Nous allions ainsi, soulevant sous nos pieds un odeur de sauge et de Ihym, tantôt nous poursuivant, tantôt marchant lentement, les mains enlacées. Puis je cueillais pour toi les dernières fleurs, ou je cherchais à atteindre les baies rouges des aubépines que tu désirais comme un enfant. Et toi, Ninon, pendant ce temps, couronnée de fleurs, tu courais à la source voisine, sous prétexte de boire, mais plutôt pour admirer ta coiffure, ô coquette et paresseuse fille I

11 se mêla soudain aux murmures vagues de la forêt de lointains éclats de rire ; un fifre et un

lE CARNET DE DANSE. 33

tambourin se firent entendre, et la brise nous apporta des bruits affaiblis de danse. Nous nous étions arrêtés, l'oreille tendue, tout disposés à voir dans cette musique le bal mystérieux des sylphes. Nous nous glissâmes d'arbre en arbre, diriges par le son des instruments; puis, lorsque nous eûmes écarté avec précaution les branches du dernier massif, voici le spectacle qui s'offrit à nos yeux

Au centre d'une clairière, sur une bande de eazon entourée de genévriers et de pistachiers sauvages, allaient et venaient en cadence une dizaine le paysans et de paysannes. Les femmes nu-tête, la gorge cachée sous un fichu, sautaient franchement, en laissant écbapper ces éclats de rire que nous aviuns entendus; les hommes, pour danser plus à l'aise, avaient jeté leurs vêtements parmi leurs outils de travail qui brillaient dans l'herbe.

Ces braves gens faisaient peu de cas de la mesure. Adossé contre un chêne, un homme, sec et anguleux, jouait du fifre, en frappant de la main gauche sur un tambourin au son grêle, selon la mode de Provence. Il semblait suivre avec amour la mesure pressée et criarde. Parfois son regard s'égarait sur les danseurs ; il haussait alors les épaules de pitié. Musicien juré de quelque gros

54 CONTES A NIXON.

village, il avait été arrêté comme il passait par là, et ne pouvait voir sans colère ces habitants de l'intérieur des campagnes violer ainsi les lois de la belle danse. Blessé durant le quadrille par les sauts, par les trépignements des paysans, il rougit d'indignation, lorsque, l'air achevé, ils continuèrent leurs enjambées, cinq grandes minutes, sans paraître se douter seulement de l'absence du fifre et du tambourin.

II eût été charmant sans doute de surprendre les lutins de la forêt dans leurs ébats mystérieux. Mais, au moindre souffle, ils se fussent évanouis ; et courant à la salle de bal, à peine eussions-nous trouvé, pour trace de leur passage, quelques brins d'herbe légèrement courbés. C'eût été moquerie : nous faire entendre leurs rires, nous inviter à partager leur joie» puis s'enfuir à notre approche, sans nous permettre le moindre quadrille.

On ne pouvait danser avec des sylphes, Ninelte; avec des paysans, rien n'était d'une réalité plus engageante.

Nous sortîmes brusquement du massif. Nos bruyants danseurs n'eurent garde de s'envoler. Ils ne s'aperçurent même que longtemps après de notre présence- Ils s'élaient remis à gambader. Le joueur de fifre, qui avait fait m.îne de s'éloi-

gner, ayant vu briller quelques pièces de monnaie, venait de reprendre ses instruments, battant et soufflant de nouveau, tout en soupirant de prostituer ainsi la mélodie. Je crus reconnaître la mesure lente et insaisissable d'une valse. J'enlaçais déjà ta taille, j'épiais l'instant de l'emporter dans mes bras, lorsque tu te dégageas vivement pour te mettre à rire et à sauter, tout comme une brune et hardie paysanne. L'homme au tambourin, que mes préparatifs de beau danseur consolaient, n'eut plus qu'à se \\ iler la face et à gémir sur la décadence de l'art.

Je ne sais pourquoi, Ninon, je me souvins hier soir de ces folies, de notre longue course, de nos danses libres et rieuses. Puis, ce vague souvenir fut suivi de cent autres vagues rêveries. Me pardonneras-tu de te les conter ? Cheminant au hasard, m'arrêtant et courant sans raison, je m'inquiète peu de la foule ; mes récits ne sont que de bien pâles ébauches : mais tu m'as dit les aimer.

La danse, cette nymphe pudiquement lascive, me charme plutôt qu'elle ne m'attire. J'aime, simple spectateur, à la voir secouer ses grelots sur le monde-, voluptueuse sous les cieux d'Espagne et d'Italie, se tordre en étreintes, en baisers de feu ; long voilée dans la blonde Allemagne,

glisser amoureusement comme un rêve; et même discrète et spirituelle, marcher dans les salons de France. J'aime à la retrouver partout : sur la mousse des bois comme sur de riches lapis; à la noce de village ainsi que dans les soirées élincelantes.

Mollement renversée, l'œil humide, les lèvres entr'ouverles, elle a traversé les temps, en nouant et dénouant ses bras sur sa tête blonde. Toutes les portes se sont ouvertes, au bruit cadencé de ses pas, celles des temples, celles des joyeuses retraites ; là parfumée d'encens, ici la robe rougie de vin, elle a frappé harmonieusement le sol ; et après tant de siècles, elle nous arrive, souriante, sans que ses membres souples pressent ou retardent la mélodieuse cadence.

Vienne donc la déesse. Les groupes se forment, les danseuses se cambrent sous l'étreinte des danseurs. Voici l'immortelle. Ses bras levés tiennent un tambour de basque; elle sourit, puis donne le signal; les couples s'ébranlent, suivent ses pas, imitent ses altitudes. Et moi, j'aime à suivre des yeux le tourbillon léger ; je cherche à surprendre tous les regards, toutes les paroles d'amour, j'ai l'ivresse du rhylhme, dans le coin perdu où je rêve, remei'ciant l'immorlelle, si elle m'a laissé

ignorant et gauche, de m'avoir donné tout au nmoins le sentiment de son art harmonieux.

A vrai dire, Ninelle, je la préférerais, la blonde déesse, dans son amoureuse nudité, écartant et agitant sans lois sa blanche ceinture. Je la préférerais loin des salons, se croyant cachée à tout regard profane, traçant sur le gazon ses pas les plus capricieux. Là, à peine voilée, foulant mollement l'herbe de ses pieds roses, elle agiraitdansson innocente liberté, elle trouverait le secret de la mélodie du mouvement. Là, j'irais, caché dans le feuillage, admirer son beau corps, mince et flexible, et suivre du regard les jeux de l'ombre sur ses épaules, selon que son caprice l'emporterait ou la ramènerait.

Mais, parfois, je me suis pris à la détester, lorsqu'elle s'est présentée à moi sous l'aspect d'une jeune coquette, bien empesée, ninisement décente; lorsque je l'ai vue obéir aveuglément à un orchestre, faire la moue, paraître s'ennuyer, étouffer un bâillement en s'acquitlant de ses pas comme d'un devoir. Je dirai le tout : jamais je n'ai admiré sans chagrin l'immortelle dans un salon. Ses fines jambes s'embarrassent dans les grandes jupes de nos élégantes ; elle se trouve par trop gênée, elle qui ne veut être que liberté et que caprice ; et, trou-

5 s CU.NltS A MNON. .

blée, elle se conforme lourdement à nos sottes révérences, perdant toujours sa grâce pour rencontrée couvent le ridicule.

Je voudrais pouvoir lui fermer nos portes. Si je la souITre quelquefois sous les lustres, sans trop de tristesse, c'est grâce à ses tablettes d'amour, à son carnet de danse.

Ninon, le vois-tu dans sa main, ce petit livre? Regarde : le fermoir et le porte-crayon sont en or; jamais on ne vit papier plus doux ni plus parfumé ; iamais reliure n'eut plus d'élégance. Voilà notre offrande à la déesse. D'autres lui ont donné la couronne et lécharpe; nous, par bonté d'âme, lui avons fait cadeau du carnet de danse.

Elle avait tant d'adorateurs, la pauvre enfant, on la pressait de tant d'invilutions, qu'elle ne savait plus où donner delà tète. Chacun venait Tadmirer en implorant un quadrille, et la coquette accordait toujours ; elle dansait, dansait, perdait la mémoire, était accablée de réclamations, se trompait encore ; de là une confusion terrible, d'immenses jalousies. Elle se retirait, les pieds brisés, la mémoire perdue. On eut pitié d'elle, on lui donna le petit livre doré. Depuis ce temps, plus d'oubli, plus de confusion, plus de passedroit. Lorsque les amants l'assiègent, elle leur

prcsenle le carnel ; chacun y inscrit son nom, c.cst nux plus amoureux à arriver les premiers. Fussent-ils cent, les pages blanches sont en grand nombre. Si, lorsque les lustres pâlissent, tous n'ont pas pressé sa fine taille, qu'ils s'en prennent à leur paresse, et non à l'indifférence de l'enfant.

Sans doute, Ninon, le moyen était simple. Tu dois t'élonner de mes exclamations à propos de quelques feuilles de papier. Mais quelques charmantes feuilles, exhalant un parfum de coquetterie, pleines de doux secrets ! Quelle longue liste de beaux amoureux, dont chaque nom est un hommage, chaque page une soirée entière de triomphe et d'adoration ! Quel livre magique, contenant une vie de tendresse, où le profane ne peut épeler que de vains noms, où la jeune fille lit couramment sa beauté et l'admiration qu'elle excite!

Chacun vient à son tour faire acte de soumission, chacun vient signer sa lettre d'amour. Ne sont-cc pas là, en effet, les mille sipnoturns d'une déclaration sous-enlendue? Ne devrait-on pas, si l'on était de bonne foi, les écrire sur le premier feuillet, ces éternelles phrases, toujours jeunes ? Mais le petit liv;^e est disciet, il ne veut pas forcer sa mai-

40 COiNTES A NINON.

tresse à rougir. Elle et lui savent seuls ce qu'il faut rêver

Franchement, je le soupçonne d'être fort rusé. Vois comme il se dissimule, comme il se fait naïf et nécessaire. Qu'est-il? sinon un aide pour la mémoire, un moyen tout primitif de rendre la justice en accordant à chacun son tour. Lui, parler d'amour, troubler les jeunes filles ! on se trompe grandement. Tourneles pages, tu ne trouveras pas le plus petit « Je t'aime. » Il le dit en vérité, rien n'est plus innocent, plus naïf, plus primitif que lui. Aussi les grands-parents le voient-ils sans effroi dans les mains de leurs filles. Tandis que le billet signé d'un seul nom se cache sous le corsage, lui, la lettre aux mille signatures, se montre hardiment. On le rencontre partout au grand jour, dans les salons et dans la chambre de l'enfant. N'est-il pas le petit livre le moins dange eux qu'on connaisse?

Il trompe jusqu'à sa maîtresse elle-même. Quel péril peut offrir un objet d'un usage si commun, approuvé d'ailleurs par les grands-parents? Elle le feuillette sans crainte. C'est ici qu'on peut accuser le carnet de danse de manifeste hypocrisie. Dans le silence, que penses-tu qu'il murmure à l'oreille de l'enfant? De simples noms? Oh! que non pas! mais

bel et bien de longues conversations amoureuses. 11 n'a plus son air de nécessité ni de désintéressement. 11 babille, il caresse ; il brûle et balbutie lie tendres paroles. La jeune fille se sent oppressée ; tremblante, elle continue. Et soudain la fêle renaît pour elle, les lustres brillent, l'orchestre chante amoureusement ; soudain chaque nom se personnifie, et le bal, dont elle était la reine, recommence avec ses ovations, ses paroles caressantes et flatteuses.

Ah ! livre malin, quel défilé de jeunes cavaliers I Celui-là, tout en pressant mollement sa taille, vantait ses yeux bleus; celui-ci, ému et tremblant, ne pouvait que lui sourire; cet autre parlait, parlait sans cesse, débitant ces mille galanteries qui, malgré leur vide de sens, en disent plus que de longs discours.

Et, lorsque la vierge s'est oubliée une fois avec lui, le rusé sait bien qu'elle reviendra. Jeune femme, elle parcourt les feuillets, les consulte avec anxiété pour connaître de combien s'est augmenté le nombre de ses admirateurs. Elle s'arrête avec un triste sourire à certains noms qu'elle ne retrouve plus sur les dernières pages, noms volages qui sans doute sont allés enrichir d'autres carnets. La plupart de ses sujets lui restent fidè-

i2 CONTES A NINON.

les; elle passe avec indifCcrenco. Le pclil livre ril de tout cela. Il connaît sa puissance; il doit recc- ,oii' les caresses d'une vie entière.

La vieillesse vient, le carnet n'est pas oublié. Les dorures en sont fanées, les feuilleîs tiennent à peine. Sa maîtresse, qui a vieilli avec lui, parait l'en aimer davanlage. Elle en tourne encore souvent les pages et s'enivre de son lointain parfum de jeunesse.

N'est-ce pas un rôle charmant, Ninon, que celui du carnet de danse? N'est-il pas, comme toute poésie, incompris de la foule, lu couramment des seuls initiés? Confident des secrets de la femme, il l'accompagne dans la vie, ainsi qu'un ange d'amour versant à pleine main les espérances et les souvenirs.

Gcorgettc sortait à peine du couvent. Elle avait encore cet âge heureux où le songe et la réalité se confondent ; douce et passagère époque, l'esprit voit ce qu'il rêve et rêve ce qu'il voit. Gomme tous les enfants, elle s'était laissé éblouir par les lustres flambants de ses premiers bals; elle se

crnvnit tle bonne foi dans une sphère supérieure, pai-mi des êtres demi-dieux, graciés des innuvais côtés de la vie.

Légèrement brunes, ses joues avaient les rcllels dores des seins d'une fille de Sicile ; ses grands cils noirs voilaient à demi le feu de son regard. Oubliant qu'elle n'était plus sons la férule d'une sons-maîlresse, elle contenait la vie ardente qui 1)rùlail en elle. Dans un salon, elle n'était jamais qu'une petite fille, tirxiide, presque sotte, rougis suit pour un mol et baissant les yeux.

Viens, nous nous cacherons derrière les grands rideaux, nous verrons l'inlolente étendre les bras et s'éveiller en découvrant ses pieds roses. Ne sois pas jalouse, Ninon : tous mes baisers sont pour toi. Te souviens-tu? onze heures sonnaient. La chambre était encore sombre. Le soL-il se perdait dans les épaisses draperies des fenêtres, tandis qu'une veilleuse, aux lueurs mourantes, luttait vainement avec l'ombre. Sur le lit, lorsque la flamme de hi veilleuse se ravivait, apparaissaient une forme blanche, tin front pur, une gorge perdue sous des flo s de dentelles; plus loin, l'extrémité délicate d'un petit pied; hors du lit, un bras de neige peiv dant, la main ouverte.

A deux reprises, la paresseuse se retourna sur

la couche pour s'endormir de nouveau, mais d'un sommeil si léger, que le subit craquement d'un meulile la fit enfin dresser à demi. Elle écarta ses cheveux tombant en désordre sur son front, elle essuya ses yeux gros de sommeil, ramenant sur ses épaules tous les coins des couvertures, croi sant les bras pour se mieux voiler.

Quand elle fut bien éveillée, elle avança la main versun cordon de sonnette qui pendait auprès d'elle; mais elle la retira vivement ; elle sauta à terre, courut écarter elle-même les dtaperies des fenêtres. Un gai rayon de soleil emplit la chambre de lumière. L'enfant, surprise de ce grand jour et venant à se voir dans une glace demi-nue et en désordre, fut fort effrayée. Elle revint se blottir au fond de son lit, rouge et tremblante de ce bel exploit. Sa chambrière était une fille sotte et curieuse ; Georgette préférait sa rêverie aux bavardages de cette femme. Mais, bon Dieu! quel grand jour il faisait, et combien les glaces sont indiscrètes!

Maintenant, sur les sièges épars, on voyait négligemment jetée une toilette de bal. La jeune fille, presque endormie, avait laissé ici sa jupe de gaze, là son écharpe, plus loin ses souliers de salin. Auprès d'elle, dans une coupe d'agate, brillaient des

bijoux; un bouquet fané se mourait à côté d'un carnet de danse.

Le front sur l'un de ses bras nus, elle prit un collier et se mit à jouer avec les perles. Puis elle le posa, ouvrit le carnet, le feuilleta. Le petit livre avait un air ennuyé et indifférent. Georgettele parcourait sans grande attention, paraissant songer à tout autre chose.

Comme elle en tournait les pages, le nom de Charles, inscrit en tête de chacune d'elles, finit par l'impatienter.

— Toujours Charles, se dit-elle. Mon cousin a une belle écriture; voilà des lettres longues et penchées qui ont un aspect grave. La main lui tremble rarement, même lorsqu'elle presse la mienne. Mon cousin est un jeune homme très-sérieux. Il doit être un jour mon mari. A chaque bal, sans m'en faire la demande, il prend mon carnet et s'inscrit pour la première danse. C'est là sans doute un droit de mari. Ce droit me déplaît.

Le carnet devenait de plus en plus froid. Georgette, le regard perdu dans le vide, semblait résoudre quelque grave problème.

— Un mari, reprit-elle, voilà qui me fait peur. Charles me traite toujours en petite fille; parce qu'il a remporté huit à dix prix au collège, il se

croit force d'être pétlanl. Après tout, je ne snif? trop pourquoi il sera mon mnri ; ce u'c^t pas moi qui l'ai prié de m'épouser; lui-môme ne m'en a jamais demandé la permission. Nous avons joué ensemble, autrefois; je me souviens qu'il étail Iré?mi'chant. Maintenant il est trés-poli ; je l'aimerais mieux méchant. Ainsi je vais être sa femme; je n'avais jamais bien songé à cela; sa femme, je n'en vois vraiment pas la raison. Charles, toujours Charles! on dirait que je lui appartiens déjà. Je vais le prier de ne pas écrite si gros sur mon carnet : son nom lient trop de place.

Le petit livre, qui, lui aussi, semblait las du cousin Charles, faillit se fermer d'ennui. Les carnels de danse, je le soupçonne, détestenl franchement les maris. Le nuire tourna ses feuillets et présenta sournoisement d'autres noms à Georgclte.

— Louis, murmura l'enfant. Ce nom me rappelle un singulier danseur. Il est venu, sans presque me regarder, me prier de lui accorder un quadrille. Puis, aux premiers accords des instruments, il m'a entraînée à l'autre bout du salon, j'ignore pourquoi, en face d'une grande dame blonde qui le suivait des yeux. 11 lui souriait par moments, et m'oubliait si bien que je me suis vue

LE CAIUNETDE danse. 47

forcée, à deux reprises, de ramasser moi-même mon bouquet. Quand la danse le ramenait auprès d'elle, il lui parkiit bas; moi, j'écoulais, mais je ne comprenais point. C'était pcut-clre sa sœur. Sa sœur, oh I non : il lui prenait la main en tremblant; puis, lorsqu'il tenait cette main dans la sienne, l'orchcslre le rappelait vainement auprès de moi. Je demeurais là, comme une sotte, le bras tendu, ce qui faisait fort mauvais effet ; les figures en restaient toutes brouillées. C'était peut-être sa femme. Que je suis niaise! sa femme, vraiment, oui I Charles ne me parle jamais en dansant. C'était peutêtre...

Gcorgette resta les lèvres demi-closes, absorbée, pareille à un enfant mis en face d'un jouet inconnu, n'osant approcher et agrandissant les yeux pour mieux voir. Elle comptait machinalement sous ses doigts les glands de la couverture, la main droite allongée et grande ouverte sur le carnet. Celui-ci commençait à donner signe de vie; il s'agilail, il paraissait savoir parfaitement ce qu'était la dame blonde. J'ignore si le libertin en confia le secret à la jeune fdle. Elle ramena sur ses épaules la dentelle qui glissait, acheva de compter scrupuleusement les glands de la couverture, et dit enfin à demi-voix :

— C'est singulier, cette belle dame n'était sûrement ni la femme, ni la sœur de M. Louis.

Elle se remit à feuilleter les pages. Un nom l'arrêta bientôt.

— Ce Robert est un vilain homme, reprit-elle. Je n'aurais jamais cru qu'avec un gilet d'une telle élégance, on pût avoir l'âme aussi noire. Durant un grand quart d'heure, il m'a comparée à mille belles choses, aux étoiles, aux fleurs, que sais-je, moi ? J'étais flattée, j'éprouvais tant de plaisir, que je ne savais quoi répondre. Il parlait bien et longtemps sans s'arrêter. Puis, il m'a reconduite à ma place, et là, il a manqué de pleurer en me quittant. Ensuite je me suis mise à une fenêtre ; les rideaux m'ont cachée, en retombant derrière moi. Je songeais un peu, je crois, à mon bavard de danseur, lorsque je l'ai entendu rire et causer. II parlait à un ami d'une petite sotte, rougissant au moindre mol, d'une échappée de couvent, baissant les yeux, s'eiilaidissant par un maintien trop modeste. Sans doute il parlait de Thérèse, ma bonne amie. Thérèse a de petits yeux et une grande bouche. C'est une excellente fille. Peut-être parlaient-ils de moi. Les jeunes gens mentent donc 1 Alors, je serais laide. Laide ! Thérèse l'est cependant davantage. Sûrement ils parlaient de Thérèse^

Georgette sourit el eut comme une tetitalion d'aller consulter son miroir.

— Puis, ajouta-t-elle, ils se sont moqués des dames qui étaient au bal. J'écoutais toujours, je finissais par ne plus comprendre. J'ai pensé qu'ils disaient de gros mots. Comme je ne pouvais m'éloigner, je me suis bravement bouché les oreilles.

Le carnet de danse était en pleine hilarité. Il se mit à débiter une foule de noms pour prouver à Georgette que Thérèse était bien la petite sotte enlaidie par un maintien trop modeste.

— Paul a des yeux bleus, dit-il. Certes, Paul n'est pas menteur, et je lai entendu te dire des paroles bien douces.

— Oui, oui, répéta Georgette, M. Paul a des veux bleus, et M. Paul n'est pas menteur. Il a des moustaches blondes que je préfère beaucoup à celles de Charles.

— Ne me parle pas de Charles, reprit le carnet; SCS moustaches ne méritent pas le moindre sourire. Que penscs-lu d Edouard? il est timide et n'ose 1 aller que du regard. Je ne sais si tu compiends ce langage. Et Jules? il n'y a que toi, ns,3ure-t-il, qui saches valser. Et Lucien, et Georges, et Albert? tous te trouvent charmante

oX quêtent pendant de longues heures l'aumône de ton sourire.

Gcorgelte se remit à compter les glands de la couverture. Le bavardage du carnet commençait à l'effrayer. Elle le sentait qui brûlait ses mains ; elle eût voulu le fermer et n'en avait pas le courage.

— Car tu étais reine, continua le démon. Tes denielles se refusaient à cacher tes bras nus, ton front de seize ans faisait pâlir ta couronne. Ah! ma Georgette, tu ne pouvais tout voir, sans cela tu aurais eu pitié. Les pauvres garçons sont bien malades à l'heure qu'il est!

Et il eut un silence plein de commisération. L'enfant qui l'écoutait, souriante, effarouchée, le voyant rester muet :

— Un nœud de ma robe était tombé, dit-elle. Sûrement cela me rendait laide. Les jeunes gens devaient se moquer en passant. Ces couturières ont si peu de soin I

— Na-t-il pas dansé avec toi? interrompit le carnet.

— Qui donc? demanda Georgette, en rougissant si fort que ses épaules devinrent toutes roses.

Et, prononçant enfin un nom qu'elle avait depuis

un quart d'heure sous les yeux, et que son cœur ('pclait, tandis que ses lèvres parlaient de robe déchirée :

— M. Edmond, dit-elle, m'a paru triste, hier soir. Je le voyais de loin me regarder. Comme il n'osait approcher, je me suis levée, je suis allée à lui. Il a bien été forcé de m'mviler.

— J'aime beaucoup M. Edmond, soupira le petit livre.

Georgclte fit mine de ne pas entendre. Elle continua :

— En dansant, j'ai senti sa main trembler sur ma taille. Il a bégayé quelques mois, se plaignant de la chaleur. Moi, voyant que les roses de mon bouquet lui faisiient envie, je lui en ai donné une. 11 n'y a pas de mal à cela.

— Oh! non ! Puis, en prenant la fleur, ses lèvres, par un singulier hasard, se sont trouvées près de tes doigts. 11 les a baisés un petit peu.

— Il n'y a pas de mal à cela, répéta Georgelte qui depuis un instant se tourmentait fort sur le lit.

— Oh ! non ! J'ai à te gronder vraiment de lui avoir tant fait attendre ce pauvre baiser. Edmond terait un charmant petit mari.

L'enfant, de plus en plus troublée, ne s'aperçut

pas que son fichu était tombé et que l'un de ses pieds avait rejeté la couverture.

— Un charmant petit mari, répéta-t-elle de nouveau.

— Moi, je l'aime bien, reprit le tentateur. Si j'étais à ta place, vois-tu, je lui rendrais volontiers son baiser.

Georgette fut scandalisée. Le bon apôtre continua ;

— Rien qu'un baiser, là, doucement sur son nom. Je ne le lui dirai pas.

La jeune fille jura ses grands dieux qu'elle n'en ferait rien. Et, je ne sais comment, la page se trouva sous ses lèvres. Elle n'en sut rien elle-même. Tout en protestant, elle baisa le nom à deux reprises.

Alors, elle aperçut son pied, qui riait dans un rayon de soleil. Confuse, elle ramenait la couverture, quand elle acheva de perdre la tête en entendant crier la clef dans la serrure.

Le carnet de danse se glissa parmi les dentelles et disparut en toute hâte sous l'ureiller.

C'était la chambrière.

Celle qui m*aime est-elle grande dame, toute de soie, de dentelles et de bijuiix, rêvant à nos amours, sur le sofa d'un boudoir? marquise ou duchesse, mignonne et légère comme un rêve, traînant languissamment sur les tapis les flots de ses jupes blanches et faisant une petite moue plus douce qu'un sourire?

Celle qui m'aime est-elle grisette pimpante, trottant menu, se troussant pour sauteries ruisseaux, quêtant d'un regard l'éloge de sa jambe fme ? Est-elle la bonne fille qui boit dans tous les

5i CONTES A NINON.

verres, vêtue de satin aujourd'hui , d'indienne grossière demain, trouvant dans les In'sors de son cœur un brin d'amour pour chacun?

Celle qui m'aime est-elle l'enfant blonde s'agcnouillant pour priei'au côté de sa mère? la vierge folle m'appelant le soir dans l'ombre, des ruelles? Est-elle la brune paysanne qui me regarde au passage et qui emporîe mon souvenir au milieu des blés et des vignes mûres? la pauvresse qui me remercie de mon aumône? la femme d'un aulre, amant ou mari, que j'ai suivie un jour et que je n'ai plus revue?

Celle qui m'aime est-elle fille d'Europe, blanciie comme l'aube? filled'Asie, au teint jaune et doré comme un coucher de soleil? ou fille du désert, noire comme une nuit d'orage?

Celle qui m'aime est-elle séparée de moi par une mince cloison? est-elle au delà des mers? estelle au delà des étoiles?

Celle qui m'aime est-elle encore à naître? esl-ollo moite il y a cent ans?

Hier, je l'ni cherclice sur un champ de foire. H y avait fêle au faubourg, et le peuple endimanché montait bruyamment par les rues.

On venait d'allumer les lampions. L'avenue, de distance en distance, éfait ornée de poteaux jannes et bleus, garnis de petits pots de couleur, où brûlaient des mèches fumeuses que le vent elfaraif. Dans les arbres, vacillaient des lanternes vénitiennes. Des baraques en toile bordiiient les trottoirs, laissant Iraîner dans le ruisseau les franges de leurs rideaux rouges. Les faïences dorées, les bonbons fraîchement peints, le clinquant des étalages, miroitaient à la lumière crue des quinquets.

Il y avait dans l'air une odeur de poussière, de pain d'épices et de gaufres à la graisse. Les orgues chantaient ; les paillasses enfarinés riaient et pleuraient sous une grêle de soufflets et de coups de pied. Une nuée chaude pesait sur cette joie.

Au-dessus de cette nuée, au-dessus de ces bruits,

s'élargissait un ciel d'été, aux profondeurs pures et mélancoliques. Un ange venait d'illuminer l'azur pour quelque fête divine, fête souverainement calme de l'infini.

Perdu dans la foule, je sentais la solitude de mon cœur. J'allais, suivant du regard les jeunes filles qui me souriaient au passage, me disant que je ne reverrais plus ces sourires. Cette pensée de tant de lèvres amoureuses, entrevues un instant et perdues à jamais, était une angoisse pour mon âme.

J'arrivai ainsi à un carrefour, au milieu de l'avenue. A gauche, appuyée contre un orme, se dressait une baraque isolée. Sur le devant, quelques planches mal jointes formaient estrade, et deux lanternes éclairaient la porte, qui n'était autre chose qu'un pan de toile relevé en façon de rideau. Cumme je m'arrêtais, un homme portant un costume de magicien, grande robe noire et chapeau en pointe semé d'étoiles, haranguait la foule du haut des planches.

— Entrez, criail-il, entrez, mes beaux messieurs, entrez, mes belles demoiselles! J'arrive en toute hâte du fond de l'Inde pour réjouir les jeunes cœurs. C'est là que j'ai conquis, au péril de ma vie^ le Miroir d'amour, que gardait un hor-

rible Dragon. Mes beaux messieurs, mes belles demoiselles, je vous apporte la réalisation de vos rêves. Entrez, entrez voir Celle qui vous aime! Pour deux sous Celle qui vous aime!

Une vieille femme, vêtue en bayadère, souleva le pan de toile. Elle promena sur la foule un regard hébété ; puis, d'une voix épaisse :

— Pour deux sous, cria-t-elle, pour deux sous Celle qui vous aime ! Entrez voir Celle qui vous aime!

Le magicien battit une fantaisie entraînante sur la grosse caisse. La bayadère se pendit à une cloche et accompagna.

Le peuple hésitait. Un âne savant jouant aux cartes offre un vif intérêt ; un hercule soulevant des poids de cent livres est un spectacle dont on ne saurait se lasser ; on ne peut nier non plus qu'une géante demi-nue ne soit faite pour distraire agréablement tous les âges. Mais voir Celle qui vous aime, voilà bien la chose dont on se soucie le moins, et qui ne promet pas la plus légère émotion.

Moi, j'avais écouté avec ferveur l'appel de

1 homme à la grnnde robe. Ses promesses réponia\ent au désir de mon cœur; je voyais une TroviLience dans le hasard qui venait de diriger mes pas. Ce misérable grandit singulièrement à mes yeux, de (ont l'éfonnement que j'éprouvais à l'entendre lire mes secrètes pensées. Il me sem])la le voir fixer sur moi des regards flamboyants, battant la grosse caisse avec une furie diabo'ique, me criant d'entrer d'une voix plus haute que celle de la cloche.

Je posais le pied sur la première planche, lorsque je me scnlis arrêté. M'étant tourne, je vis au pied de l'estrade un hom.me me lelenant par mon vêtement. Cet homme était grand et mnigre; il avait de larges mains couvertes de gants de fil plus larges encore, et portait un chapeau devenu rouge, un habit noir blanchi aux coudes, et de déplorables culottes de Casimir, jaunes de graisse et de boue. Il se plia en deux, dans une longue et exquise révérence, puis, d'une voix flùlée, me lin' ce discours :

— Je suis fâché, monsieur, qu'un jeune homme bien élevé donne un mauvais exemple à la foul'\ C'est une grande légèreté que d'encourager dans son impudence ce coquin spéculant sur nos mauvais instincts; car je trouve profondément immorales

CELLE Qll M'AIME. 50

rc5 paroles criées en plein vent, qui appellent filles et garçons à une débauche du regard el de l'esprit. Ah! monsieur, le peuple est i'aible. Nous avons, nous les hommes rendus forts par l'inslruclion, iious avons, songez-y, de graves et impérieux devoirs. Ne cédons pas à de coupables curiosités, soyons dignes en toutes choses. La moralité de la société dépend de nous, monsieur.

Je l'écoutai parler. Il n'avait pas lâché mon vêtement el ne pouvait se décider à achever sa révérence. Son chapeau à la main, il discourait avec un calme si complaisant, que je ne songeai pas à me làcber. Je me contentai, quand il se tut, de le regarder en face, sans lui répondre. 11 vit une question dans ce silence.

— Monsieur, reprit-il avec un nouveau salut, monsieur, je suis l'Ami du peuple, el j'ai pour mission le bonheur de l'humanité.

Il prononça ces mots avec un modeste orgueil, en se grandissant brusquement de toute sa haute taille. Je lui tournai le dos et montai sur l'estrade. Avant d'enlrer,comme je soulevais le pan de toile, je le regardai une dernière fois. Il avait délicatement pris de sa main droite les doigts de sa main gauche, cherchant à effacer les plis de ses gants qui menaçaient de le quitter.

60 CONTES A ISINON.

Puis, croisant les bras, l'Ami du peuple conlempla la bayadère avec tendresse.

Je laissai retomber le rideau et me trouvai dans le temple. C'était une sorte de chambre longue et étroite, sans aucun siège, aux murs de toile, éclairée par un seul quinquet. Quelques personnes, des filles curieuses, des garçons faisant tapage, s'y trouvaient déjà réunies. Tout se passait d'ailleurs avec la plus grande décence : une corde, tendue au milieu de la pièce, séparait les hommes des femmes.

Le Miroir d'amour, à vrai dire, n'était autre chose que deux glaces sans tain, une dans chaque compartiment, petites vitres rondes donnant sur l'intérieur de la baraque. Le miracle promis s'accomplissait avec une admirable simplicité : il suf-^ fisait d'appliquer l'œil droit contre la vitre, et au delà, sans qu'il soit question de tonnerre ni de soutre, apparaissait la bien-aimée. Comment ne pas croire à une vision aussi naturelle !

Je ne me sentis pas la force de tenter l'épreuve

dès l'entrée. La bayadère m'avait regardé au passage, d'un regard qui me donnait froid au cœur. Savais-je, moi, ce qui m'attendait derrière cette vitre: peut-être un horrible visage, aux yeux éteints, aux lèvres violettes ; une centenaire avide de jeune sang, une de ces créatures difformes que je vois, la nuit, passer dans mes mauvais rêves. Je ne croyais plus aux blondes créations dont je peuple charitablement mon désert. Je me rappelais toutes les laides qui me témoignent quelque affection, et je me demandais avec terreur si ce n'était pas une de ces laides que j'allais voir apparaître.

Je me retirai dans un coin. Pour reprendre courage, je regardai ceux qui, plus hardis que moi, consultaient le destin, sans tant de façons. Je ne tardai pas à goûter un singulier plaisir au spectacle de ces diverses figures, l'œil droit grand ouvert, le gauche fermé avec deux doigts, ayant chacune leur sourire, selon que la vision plaisait plus ou moins. La vitre se trouvant un peu basse, il fallait se courber légèrement. Rien ne me parut plus grotesque que ces hommes venant à la tile voir Tàme sœur de leur âme par un trou de quelques centimètres de tour.

Deux soldais s'avancèrent d'abord : un sergent bruni au soleil d'Afrique, et un jeune conscrit,

62 COî<TES A NINON.

garçon sentant encore le labour, les bras gênés dans une capote trois fois trop grande. Le sergent eut un rire sceptique. Le conscrit demeura longtemps courbé, singulièrement flatté d'avoir une bonne amie.

Puis vint un gros homme en veste blanche, à la face rouge et bouffie, qui regarda tranquillement, snns grimace de joie ni de déplaisir, comme s'il eût été tout naturel qu'il pût être aimé de quelqu'un.

11 fut suivi par trois écoliers, bonshommes de quinze ou seize ans, à la mine effrontée, se poussant pour faire accroire qu'ils avaient l'honneur dêlre ivres. Tous trois jurèrent qu'ils reconnaissaient leurs tantes.

Ainsi les curieux se succédaient devant l;i vitre, et je ne saurais me rappeler aujourd'hui les différentes expressions de physionomie qui me frappèrent alors. 0 vision de la bien-aimée! quelles rudes vérités tu faisais dire à ces yeux grands ouverts ! Ils étaient les vrais Miroirs d'amour. Miroirs où la grâce de la femme se reflétait en une lueur louche où la luxure s'étalait dans de la bêtise.

Les filles, à l'autre carreau, s'égayaient d'une plus honnôle façon. Je ne lisais que beaucoup de curiosité sur leurs visages ; pas le moindre vilain désir, pas la plus petite méchante pensée. Elles venaient tour à tour jeter un regard étonné par l'étroite ouverture, et se retiraient, les unes un peu songeuses, les autres riant comme des folles.

A vrai dire, je ne sais trop ce qu'elles faisaient là. Je serais femme, si peu que je fusse jolie, que je n'aurais jamais la solte idée de me déranger pour aller voir l'homme qui m'aime. Les jours où mon cœur pleurerait d'être seul, ces jours-là sont jours de printemps et de beau soleil, je m'en irais dans un sentier en fleurs me faire adorer de chaque passant. Le soir, je reviendrais riche d'amour.

Certes, mes curieuses n'étaient pas toutes également jolies. Les belles se moquaient bien de la science du magicien, depuis longtemps elles n'avaient plus besoin de lui. Les laides, au contraire, ne s'étaient jamais trouvées à pareille fête. Il en vint une, aux cheveux rares, à la

bouche grande, qui ne pouvait s'éloigner du miroir magique ; elle gardait aux lèvres le sourire joyeux et navrant du pauvre apaisant sa faim après un long jeûne.

Je me demandai quelles belles idées s'éveillaient dans ces têtes folles. Ce n'était pas un mince problème. Toutes avaient, à coup sûr, vu en songe un prince se mettre à leurs genoux; toutes désiraient mieux connaître l'amant dentelles se souvenaient confusément au réveil. Il y eutsans doute beaucoup de déceptions; les princes deviennent rares, et les yeux de notre âme, qui s'ouvrent la nuit sur un monde meilleur, sont des yeux bien autrement complaisants que ceux dont nous nous servons le jour. Il y eut aussi de grandes joies ; le songe se léa lisait, l'amant avait la fine moustache et la noire chevelure rêvées.

Ainsi chacune, dans quelques secondes, vivait une vie d'amour. Romans naïfs, rapides comme l'espérance, qui se devinaient dans la rougeur des joues et dans les frissons plus amoureux du corsage.

Après tout, ces filles étaient peut-être des sottes, et je suis un sot moi-même d'avoir vu tant de choses, lorsqu'il n'y avait sans doute rien à voir. Toutefois, je me rassurai complètement à les étudier.

le remarquai qu'hommes et femmes paraissaient en général fort satisfaits de l'apparition. Le magicien n'aurait certes jamais eu le mauvais cœur de causer le moindre déplaisir à de braves gens qui lui donnaient deux sous.

Je m'approchai, j'appliquai, sans trop d'émotion, mon œil droit contre la vitre. J'aperçus, entre deux grands rideaux rouges, une femme accoudée au dossier d'un fauteuil. Elle était vivement éclairée par des quinquets que je ne pouvais voir, et se détachait sur une toile peinte, tendue au fond; cette toile, coupée par endroits, avait dû représenter jadis un galant bocage d'arbres bleus.

Celle qui m'aime portait, en vision bien née, une longue robe blanche, à peine serrée à la taille, traînant sur le plancher en façon de nuage. Elle avait au front un large voile également blanc, retenu par une couronne de fleurs d'aubépine. Le cher ange était, ainsi vêtu, toute blancheur, toute innocence.

Elle s'appuyait coquettement, tournant les yeux vers moi, de grands yeux bleus caressants. Elle me parut ravissante sous le voile : tresses blondes perdues dans la mousseline, front candide de vierge, lèvres délicates, fossettes qui sont nids à

baisers. An premier regard, je la pris pour une sainte; au second, je lui trouvai un air bonne iille, point bégueule du tout et fort accommodant.

Elle porta trois doigts à ses lèvres, et m'envoya un baiser, avec une révérence qui ne se sentait aucunement du royaume des ombres. Voyant qu'elle ne se décidait pas à s'envoler, je fixai ses traits dans ma mémoire, et je me retirai.

Comme je sorlais, je vis entrer l'Ami du peuple. Ce grave moraliste, qui parut m'éviter, courut donner le mauvais exemple d'une coupable curiosité. Sa longue échine, courbée en demi-cercle, frémit de désir; puis, ne pouvant aller plus loin, il baisa le verre magique.

Je descendis les trois planches, je me trouvai de nouveau dans la foule, décidé à chercher Celle qui m'aime, maintenant que je connaissais son sourire.

Les lampions fumaient, le tumulte croissait, le peuple se pressait à renverser les baraques. La

fête en était à cette heure de joie idéale, où l'on risque d'avoir le bonheur d'être étouffé.

J'avais, en me dressant, un horizon de bonnetsde linge et de chapeaux de soie. J'avançais, poussant les hommes, tournant avec précaution les grandes jupes des dames. Peut-être était-ce cette capote rose; peut-être cette coiffe de tulle ornée de rubans mauves ; peut-être cette délicieuse toque de paille à plume d'autruche. Hélas ! la capole avait soixante ans ; la coiffe, abominablement laide, s'appuyait amoureusement à l'épaule d'un sapeur; la loque riait aux éclats, agrandissant les plus beaux yeux du monde, et je ne reconnaissais point ces beaux yeux.

Il y a, au-des&us des foules, je ne sais quelle angoisse, quelle immense tristesse, comme s'il se dégageait de la mullitude un souffle de terreur et de pitié. Jamais je ne me suis trouvé dansun grand rassemblement de peuple sans éprouver un vague malaise. Il me semble qu'un épouvantable malheur menace ces hommes réunis, qu'un seul éclair va suffire, dans l'exaltation de leurs gestes ef de leurs voix, pour les frapper d'immobilité, d'éternel silence.

Peu à p'eu, je ralentis le pas, regardant cette joie qui me navrait. Au pied d'un arbre, en plein dans

la lumière jaune des lampions, se tenait debout un vieux mendiant, le corps roidi, horriblement tordu par une paralysie. Il levait vers les passants sa face blême, clignant les yeux d'une façon lamentable, pour mieux exciter la pitié. Il donnait à ses membres de brusques frissons de fièvre, qui le secouaient comme une branche sèche. Les jeunes filles, fraîches et rougissantes, passaient en riant devant ce hideux spectacle.

Plus loin, à la porte d'un cabaret, deux ouvriers se battaient. Dans la lutte, les verres avaient été renversés, et à voir couler le vin sur le trottoir, on eût dit le sang de larges blessures.

Les rires me parurent se changer en sanglots, les lumières devinrent un vaste incendie, la foule tourna, frappée d'épouvante. J'allais, me sentant triste à mourir, interrogeant les jeunes visages, et ne pouvant trouver Celle qui m'aime.

CELLE Qll M'ADIE. 69

Je vis un homme debout devant un des poteaux qui portaient les lampions, et le considérant d'un air profondément absorbé. A ses regards inquiets, je crus comprendre qu'il cherchait la solution de quelque grave problème. Cet homme était l'Ami du peuple.

Ayant tourné la tête, il m'aperçut.

— Monsieur, me dit-il, l'huile employée dans les fêtes coûte vingt sous le litre. Dans un litre, il y a vingt godets comme ceux que vous voyez là : soit un sou d'huile par godet. Or, ce poteau a seize rangs de huit godets chacun : cent vingt-huit godets en tout. De plus, — suivez bien mes calculs, —j'ai compté soixante poteaux semblables dans l'avenue, ce qui fait sept mille six cent quatrevingts godets, ce qui fait par conséquent sept mille six cent quatre-vingts sous, ou mieux trois cent quatre-vingt-quatre francs.

En parlant ainsi, l'Ami du peuple gesticulait, appuyant de la voix sur les chiffres, courbant sa

longue taille, comme pour se mettre à la portée de mon faible entendement. Quand il se tuf, il se renversa triomphalement en arrière; puis, il croisa les bras, me regardant en face d'un air pénétré.

— Trois cent quatre-vingt-quatre francs d'huile I s'écria-l-il, en scandant chaque Syllabe, et le pauvre peuple manque de pain, monsieur! Je vous le demande, et je vous le demande les larmes aux yeux, ne serait-il pas plus honorable pour l'humanité, de distribuer ces trois cent quatre-vingt-quatre francs aux trois mille indigents que l'on compte dans ce faubourg? Une mesure aussi charitable donnerait à chacun d'eux environ deux sous et demi de pain. Cette pensée est faite pour faire réfléchir les âmes tendres, monsieur.

Voyant que je le regardais curieusement, il continua d'une voix mourante, en assurant ses gants entre ses doigts :

— Le pauvre ne doit pas rire, monsieur. Il est tout à fait déshonnéte qu'il oublie sa pauvreté pendant une heure. Qui donc pleurerait sur les malheurs du peuple, si le gouvernement lui donnait souvent de pareilles saturnales?

Il essuya une larme et me quitta. Je le vis entrer chez un marchand de vin, où il noya son

CELLE Ql'I M'AIME. 71

émoUon dans cinq ou six pelils verres pris coup sur coup sur le comptoir.

Le dernier lampion venait de s'éteindre. La foule s'en était allée. Aux clartés vacillantes des réverbères, je ne voyais plus errer sous les arbres que quelques formes noires, couples d'amoureux attardés, ivrognes et sergents de ville piomenant leur mélancolie. Les baraques s'allongeaient grises et muettes, aux deux bords de l'avenue, comme les tentes d'un camp désert.

Lèvent du malin, un vent humide de rosée, donnait un frisson aux feuilles des ormes. Les émanations acres de la soirée avaient fait place à une fraîcheur délicieuse. Le silence attendri, l'ombre transparente de l'infini tombaient lentement des profondeurs du ciel, et la fête des étoiles succédait à la fêle des lampions. Les honnêtes gens allaient enfin pouvoir se divertir un peu.

Je me sentais tout ragaillardi, l'heure de mes joies étant venue. Je marchais d'un bon pas, montant et descendant les allées, lorsque je vis une

ombre grise glisser le long des maisons. Cette ombre venait à moi, rapidement, sans paraître me voir; à la légèreté de la démarche, au rhythme cadencé des vêtements, je reconnus une femme.

Elle allait me heurter, quand elle leva instinc tiveinent les yeux. Son visage m'apparutà la lueur d'une lanterne voisine, et voilà que je reconnus Celle qui m'aime : non pas l'immortelle au blanc nuage de mousseline ; mais une pauvre fille de la terre, vêtue d'indienne déteinte. Dans sa misère, elle me parut charmante encore, bien que pâle et fatiguée. Je ne pouwis douter : c'étaient là les grands yeux, les lèvres caressantes de la vision ; et c'était de plus, à la voir ainsi de près, la suavité de traits que donne la souffrance.

Comme elle s'arrêtoit une seconde, je saisis sa muin, que je baisai. Elle leva la tête et me sourit vaguement, sans chercher à retirer ses doigts. Me voyant rester muet, rémolion me serrant à la gorge, elle haussa les épaules, en reprenant sa marche rapide.

Je courus à elle, je l'accompagnai, mon bras serré à sa taille. Elle eut un rire silencieux; puis frissoima ei dit à voix basse :

— J'ai froid : marchons vite.

Pauvre ange, elle avait froid ! Sous le inince châle noir, ses épaules tremblaient au vent frais de la nuit. Je l'embrassai sur le front, je lui demandai doucement :

— Me connais-tu ?

Une troisième fois, elle leva les yeux, et sans hésiter :

— Non, me répondit-elle.

Je ne sais quel rapide raisonnement se fit dans mon esprit. A mon tour je frissonnai.

— Où allons-nous? lui demandai-je de nouveau.

Elle haussa les épaules, avec une petite moue d'insouciance ; elle me dit de sa voix d'enfant :

— Mais où tu voudras, chez moi, chez toi, peu importe.

ÎX

Nous marchions toujours, descendant l'avenue.

J'aperçus sur un banc deux soldais, dont l'un discourait gravement, tandis que l'aulre écoutait avec respect. Celaient le sergent et le conscrit. Le sergent, qui me parut très-ému, m'adressa un salut moqueur, en murmurant :

— Les riches prêtent parfois, monsieur.

Le conscrit, âme tendre et naïve, me dit d'un ton dolent :

— Je n'avais qu'elle, monsieur : vous me volez Celle qui m'aime.

Je traversai la route et pris l'autre allée.

Trois gamins venaient à nous, se tenant par les bras et chantant à tue-tùfe. Je reconnus les écoliers. Les petits malheureux n'avaient plus besoin de feindre l'ivresse. Ils s'arrêtèrent, pouffant de rire, puis me suivirent quelques pas, me criant chacun d'une voix mal assurée :

— Hé! monsieur, madame vous trompe, madame est Celle qui m'aime!

Je sentais une sueur froide mouiller mes tempes. Je précipitais mes pas, ayant hâte de fuir, ne pensant plus à celte femme que j'emporlais dans mes bras. Au bout de l'avenue, comme j'allais enfin quitter ce lieu maudit, je heurtai, en descendant du trottoir, un homme commodément assis dans le ruisseau. Il appuyait la tête sur la dalle, la face tournée vers le ciel, se livrant sur ses doigts à un calcul fort compliqué.

Il tourna les yeux, et, sans quitter l'oreiller :

— Ah ! c'est vous, monsieur, me dit-il en balbutiant. Vous devriez hien m'aider à compter les

étoiles. J'en ai déjà trouvé plusieurs millions, mais je crains d'en oublier quelqu'une. C'est de la slalislique seule, monsieur, que dépend le bonheur de l'iiumanilé.

~ Un hoquet l'interrompit. Il reprit en larmoyant :

— Savez-vous combien coule une éloile? Sùrc- 'iTient le bon Dieu a fait là-haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur! A quoi bon ces lampions? est-ce que cela se mange? quelle en est l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de cette fête éternelle. Allez, Dieu n'a jamais eu la moindre teinte d'économie sociale.

H avait réussi à se mettre sur son séant ; il promenait autoui^ de lui des regards troubles, hochant la tête d'un air indigné. G"est alors qu'il vint à apercevoir ma compagne. Il tressaillit, et, le visage pourpre, tendit avidement les bras.

— Eh! eh! reprit-il, c'est Celle qui m'aime.

7G CONTES A MNON.

— « Voici, me dil-elle, je] suis pauvre, je fais ce que je peux pour manger. L'hiver dernier, je passais quinze heures courhé sur un métier, et je n'avais pas du pain tous les jours. Au printemps, j'ai jeté mon aiguille par la fenêtre. Je venais de trouver une occupation moins fatigante et plus lucrative.

« Je m'habille chaque soir de mousseline blanche. Seule dans une sorte de réduit, appuyée au dossier d'un fauteuil, j'ai pour tout travail à sourire depuis six heures jusqu'à minuit. De temps à autre, je fais une révérence, j'envoie un baiser dans le vide. On me paye cela trois francs par séance.

« En face de moi, derrière une petite vitre enchâssée dans la cloison, je vois sans cesse un œil qui me regarde. Il est tantôt noir, tantôt bleu. Sans cet œil, je serais parfaitement heureuse ; il gâte le métier. Par moments, à le rencontrer tou-

jours seul et fixe, il me prend de folles terreurs ; je suis tentée de crier et de fuir.

« Mais il faut bien travailler pour vivre. Je souris, je salue, j'envoie un baiser. A minuit, j'efface mon rouge et je remets ma robe d'indienne. Balil que do femmes, cans y êire forcées, font ainsi les gracieuses devant un mur, »

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