LA FÉE AMOUREUSE
VOUS SOUS le jour éclatant, dans les allées, près de l'eau des fontaines, partout où vous serez. Je suis là el je veille sur vous. Dieu m'a mise ici-bas pour que les hommes, ces railleurs de toute sainteté, ne viennentjamais troubler vos pures émotions. Il m'a donné mes belles ailes et m'a dit : «Va, et que les jeunes cœurs se réjouissent. » Aimez-vous, je suis là et je veille sur vous.
Et elle allait, butinant la rosée qui était sa seule nourriture, entraînant, dans une ronde joyeuse, Udette et Lois, dont les mains se trouvaient enlacées.
Tu me demanderas ce qu'elle fit des deux amants. Vraiment, mon amie, je n'ose te le dire. J'ai peur que tu ne te refuses à me croire, ou bien que, jalouse de leur fortune, (u ne me rendes plus mes baisers. Mais te voilà toute curieuse, mécbante fille, et je vois bien qu'il me faut le contenter.
Or, apprends que la fée rôda ainsi jusqu'à la nuit. Lorsqu'elle voulut séparer les amants, elle les vit si chagrins, mais si chagrins de se quitter, qu'elle se mit à leur parler tout bas. 11 paraît qu'elle leur disait quelque chose de bien beau, car leurs visages rayonnaient et leurs yeux grandissaient de joie. Et, lorsqu'elle eut parlé et qu'ils
eurent consenti, elle loucha leurs fronts de sa baguette.
Soudain... Oh! Ninon, quels yeux grands d'étonnemenl ! Comme lu frapperais du pied, si je n'achevais pas !
Soudain Lois et Odette turent changés en tiges de marjolaine, mais de marjolaine si belle, qu'il n'y a qu'une fée pour en faire de pareille. Elles se trouvaient placées côte à côte, si près l'une de l'autre que leurs feuilles se mêlaient. C'étaient là des fleurs merveilleuses qui devaient rester épanouies, en échangeant éternellement leurs parfums et leur rosée.
Quant au comte Enguerrand, il se consola, diton, en contant chaque soir comme quoi le géant Buch Tête-de-Fer fut occis par un terrible coup de Giralda la lourde épée.
Et maintenant, Ninon, lorsque nous gagnerons la campagne, nous chercherons les marjolaines enchantées pour leur demander dans quelle fleur se trouve la fée Amoureuse. Peut-être, mon amie, une morale se cache l-elle sous ce conte. Mais je ne te l'ai dit, nos pieds devant l'àtre, que pour te faire oublier la pluie de décembre qui bal nos vitres, et t'inspirer, ce soir, un peu plus d'amour pour le jeune conteur.
Voici déjà bien des rayons, bien des fleurs, bien des parfums. N'es-tu pas lasse, Ninon, de ce printemps éternel? Toujours aimer, toujours chanter le rêve des seize ans. Tu l'endors le soir, méchante fille, lorsque je te parle longuement des coquetteries de la rose et des infidélités de la libellule. Tes grands yeux, tu les fermes d'ennui, et moi, qui ne peux plus y puiser l'inspiration, je bégaye sans parvenir à trouver un dénoûment.
J'aurai raison de tes paupières paresseuses, Ninon. Je veux te dire aujourd hui un conte si terrible, que tu ne les fermeras de huit jours. Écoute. La terreur est douce après un trop long sourire.
90 COMES A MNOX
Quatre soldats, le soir de la victoire, avaient campé dans un coin désert du champ de bataille. L'ombre était venue, et ils soupaient joyeusement au milieu des morts.
Assis dans l'herbe, autour d'un brasier, ils grillaient sur les charbons des tranches d'agneau, qu'ils mangeaient saignantes encore. La lueur rouge du foyer les éclairait vaguement, projetant au loin leurs ombres gigantesques. Par instants, de pâles éclairs couraient sur les armes gisant auprès d'eux, et alors on apercevait dans la nuit des hommes qui dormaient les yeux ouverts.
Les soldats riaient avec de longs éclats, sans voir ces regards qui se fixaient sur eux. La journée avait été rude. Ne sachant ce que leur gardait le lendemain, ils fêtaient les vivres et le repos du moment.
La Nuit et la Mort volaient sur le champ de bataille, où leurs grandes ailes secouaient le silence et l'effroi.
Le repas achevé, Gneuss chanta. Sa voix sonore
LE SANG. gi
se brisait dans l'air morne et désolé; la chanson, joyeuse sur ses lèvres, sanglotait avec l'écho. Elonné de ces accents qui sortaient de sa bouche et qu'il ne connaissait point, le soldat chantait plus haut, quand un cri terrible, sorti de l'ombre, traversa l'espace.
Gneuss se tut, comme pris de malaise. Il dit à Elberg :
— Va donc voir quel cadavre s'éveille.
Elberg prit un tison enflammé et s'éloigna. Ses
compagnons purent le suivre quelques instants à la lueur de la torche. Ils le virent se courber, interrogeant les morts, fouillant les buissons de son épée. Puis il disparut.
— Clérian, dit Gneuss après un silence, les loups rôdent ce soir : va chercher notre ami.
Et Clérian se perdit à son tour dans les ténèbres.
Gneuss et Flem, las d'attendre, s'enveloppèrent dans leurs manteaux, couchés tous deux auprès du brasier demi-éteint. Leurs yeux se fermaient, lorsque le même cri terrible passa sur leurs têtes. Flem se leva, silencieux, et marcha vers l'ombre où s'étaient effacés ses deux compagnons.
Alors Gneuss se trouva seul. Il eut peur, peur de ce gouffre noir, où courait un râle d'agonie. Il jeta dans le brasier des herbes sèches, espérant
que la clarté du feu dissiperait son effroi. La flamme monta, sanglante, le sol fut éclairé d'un large cercle lumineux ; dans ce cercle, les buissons dansaient fantastiquement, et les morts, qui dormaient à leur ombre, semblaient secoués par des mains invisibles.
Gneuss eut peur de la lumière. Il dispersa les branches enflammées, illes éteignit sous ses talons. Comme l'ombre retombait, plus pesante et plus épaisse, il frissonna, redoutant d'entendre passer le cri de mort. Il s'assit, puis se releva pour appeler ses compagnons. Les éclats de sa voix l'effrayèrent ; il craignit d'avoir attiré sur lui l'attention des cadavres,
La lune parut, et Gneuss vit avec épouvante un pâle rayon glisser sur le champ de bataille. Maintenant la nuit n'en cachait plus l'horreur. La plaine dévastée, semée de débris et de morts, s'étendait devant le regard , couverte d'un linceul de lumière ; et cette lumière, qui n'était pas le jour, éclairait les ténèbres, sans en dissiper les horreurs muettes.
Gneuss, debout, la sueur au front, eut la pensée de monter sur la colline éteindre le pâle flambeau des nuils. Il se demanda ce qu'attendaient les morts pour se dresser et venir l'entourer, main-
tenant qu'ils le voyaient. Leur immobilité devint une angoisse pour lui ; dans Taltente de quelque événement terrible, il ft-rma les yeux.
Et, comme il était là, il sentit une chaleur tiède au talon gauche. Il se baissa vers le sol, il vit un mince ruisseau de sang qui fuyait sous ses pieds. Ce ruisseau, bondissant de cailloux en cailloux, coulait avec un gai murmure ; il sortait de l'ombre, se tordait dans un rayon de lune, pour s'enfuir et retourner dans l'ombre; on eût dit un serpent aux noires écailles dont les anneaux glissaient et se suivaient sans fin. Gneuss recula sans pouvoir refermer les yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur le flot sanglant.
Il le vit se gonfler lentement, s'élargir dans son lit. Le ruisseau devint rivière, rivière lente et paisible qu'un enfant aurait franchie d'un élan. La rivière devint torrent et passa sur le sol avec un bruit sourd, rejetant sur les bords une écume rougeàtre. Le torrent devint fleuve, fleuve im- .ifiense.
Ce fleuve emportait les cadavres ; et c'était un horrible prodige que ce sang sorti des blessures en elle abondance qu'il charriait les morts.
Gneuss reculait toujours devant le flot qui montait. Ses regards n'apercevaient plus l'aulre
9i COMES A NIKOM.
rive ; il lui semblait que la vallée se changeait en lac.
Soudain, il se trouva adossé contre une rampe de rociies; il dut s'arrêter dans sa fuite. Alors il sentit la vague battre ses genoux. Les morts qu'emportait le courant, l'insultaient au passage ; chacune de leurs blessures devenait une bouche qui le raillait de son effroi. La mer épaisse montait, montait toujours; maintenant elle sanglotait autour de ses hanches. Il se dressa dans un suprême efsorl, se cramponna aux fentes des roches ; les roches se brisèrent, il retomba, et le flot couvrit ses épaules.
La lune pâle et morne regardait celle mer où ses rayons s'éteignaient sans reflet. La lumière tlotiait dans le ciel. La nappe immense, toute d'ombre et de clameurs, paraissait l'ouverture béante d'un abîme.
La vague montait, montait ; elle rougit de son écume les lèvres de Gneuss,
LE SANG. ns
A l'aube, Klberg on arrivant éveilla Gneuss qui dormail, la tète sur une pierre.
— Ami, dit-il, je me suis égaré dans les buissons. Comme je m'étais assis au pied d'un arbre, le sommeil m'a surpris et les yeux de mon àine ont vu se dérouler des scènes étranges, dont le réveil n'a pu dissiper le souvenir.
Le monde était à son enfance. Le ciel semblait un immense sourire. La terre, vierge encore, s'épanouissait aux rayons de mai, dans sa chaste nudilé. Le brin d'herbe verdissait, plus grand que le plus grand de nos chênes: les arbres élargissaient dans l'air des feuillages qui nous sont inconnus. La sève coulait largement dans les veines du monde, et le flot s'en trouvait si abondant, que, ne pouvant se contcnler dos plantes, il ruisselait dans les entrailles des roches et leur donnait la vie.
Les horizons s'étendaient calmes et rayonnants. La sainte nature s'éveillait. Comme l'enfant
qui s'agenouille au malin et remercie Dieu de la lumière, elle épanchait vers le ciel tous ses parfums, toutes ses chansons, parfums pénétrants, chansons ineffables, que mes sens pouvaient à peine supporter, tant l'impression en était divine.
La terre, douce et féconde, enfantait sans douleur. Les arbres à fruit croissaient à l'avenlure, les champs de blé bordaient les chemins, comme font aujourd'hui les champs d'orlies. On sentait dans l'air que la sueur humaine ne se mêlait point encore aux souffles du ciel. Dieu seul travaillait pour ses enfants.
L'homme, comme l'oiseau, vivait d'une nourriture providentielle. Il allait, bénissant Dieu, cueillant les fruits de l'aibre, buvant l'eau de la source, s'endormant le soir sous un abri de feuillage. Ses lèvres avaient horreur de la chair ; il igno^ "ait le goût du sang,- il ne trouvait de saveurs qu'aux seuls mets que la rosée et le soleil préparaient pour ses repas.
C'est ainsi que l'homme restait innocent et que son innocence le sacrait roi des autres êtres de la création. Tout était concorde. Je ne sais quelle blancheur avait le monde, quelle paix suprême le berçait dans l'infini. L'aile des oiseaux ne battait pas pour la fuite ; les forêts ne cachaient pas d'à-
siles dans leurs taillis. ïoiilcs les créaiures de Dieu vivaient au soleil, ne formant qu'un peuple, n'ayant qu'une loi, la bonté.
Moi, je marchais parmi ces êtres, au milieu de celle nature. Je me sentais devenir plus fort et meilleur. Ma poitrine aspirait longuement l'air du ciel. J'éprouvais, quittant soudain nos vents empestés pour ces brises d'un monde plus pur, la sensation délicieuse du mineur remontant au grand air.
Comme l'ange des rêves berçait toujours mon sommeil, voici ce que vit mon esprit dans une fo* rêt oîi il s'était égaré.
Deux hommes suivaient un étroit sentier perdu sous le feuillage. Le plus jeune marchait en avant ; l'insouciance chantait sur sa lèvre ; son regard avait une caresse pour chaque brin d'herbe. Parfois, il se tournait pour sourire à son compagnon. Je ne sais à quelle douceur je reconnus que c'était là un sourire de frère.
Les lèvres et les yeux de l'autre homme restaient sombres et muets. 11 couvait la nuque de l'adolescent d'un regard de haine, hâlont sa marche, trébuchant derrière lui. 11 semblait poursuivre une victime qui ne fuyait pas.
Je le vis couper le tronc d'un arbre, qu'il façonna
98 COMES A NINOÎî.
grossièrement en massue. Puis, craignant de perdie son compagnon, il courut , cachant son arme derrière lui. Le jeune homme, qui s'était assis pour l'attendre, se leva à son approche, et le baisa au front, comme après une longue absence.
Ils se remirent à marcher. Le jour baissait. L'enfant pressa le pas, en apercevant au loin, entre les derniers troncs de la forêt, les lignes tendres d'un coteau, jaune de l'adieu du soleil. L'homme sombre crut qu'il fuyait. Alors il leva le tronc d'arbre.
Son jeune frère se tournait. Une joyeuse parole d'encouragement était sur ses lèvres. Le tronc d'arbre lui écrasa la face , et le sang jaillit.
Le brin d'herbe qui en reçut la première goutte, la secoua avec horreur sur la terre. La terre but celte goutte, frémissante, épouvantée; un long cri de répugnance s'échappa de son sein, et le sable du sentier rendit le hideux breuvage en mousse sanglante.
Au cri de la victime, je vis les créatures se disperser sous le vent de l'effroi. Elles s'enfuirent par le momie, évitant les chemins frayés ; ellessc postèrent duns les cunefours, et les plus foris alla-
qnèrent les plus faibles. Je les vis dans l'isolemeiil polir leurs crocs el acérer leurs griffes. Le grand brigandage de la création commença.
Alors passa devant moi l'éicrnelle fuite. L'épervier fondit sur l'birondelle, l'iiirondelle dans son vol saisit le moucberon , le moucheron se posa sur le cadavre. Depuis le ver jusqu'au lion, tous les êtres se sentirent menacés. Le monde se mordit la queue et se dévora éternellement.
La nature elle-même, frappée d'horreur, eut une longue convulsion. Les lignes pures des horizons se brisèrent. Les aurores et les soleils couchants eurent de sanglants nuages ; les eaux se précipitèrent avec d'éternels sanglots, et les arbres, tordant leurs branches, jetèrent chaque année des feuilles flétries à la terre.
Comme Elberg se taisait, Clérian parut. Il s'assit entre ses deux compagnons et leur diL :
— Je ne sais si j'ai vu ou si j'ai rêvé ce que je vais conter, tant le rêve avait de réalité, tant la réahté paraissait un rêve.
100 COÎsTES A MNON.
Je me suis trouvé sur un chemin qui traversr.it ie'monde. Il était bordé de villes, et les peuples le suivaient dans leurs voyages.
J'ai vu que les dalles en étaient noires. Mes pieds glissaient, et j'ai reconnu qu'elles étaient noires de sang. Dans sa largeur, le chemin s'inclinait en deux pentes ; un ruisseau , coulant au centre , roulait une eau rouge et épaisse.
J'ai suivi ce chemin où la foule s'agitait. J'allais de groupe en groupe, regardant la vie passer de vant moi.
Ici, des pères immolaient leurs filles dont ils avaient promis le sang à quelque dieu monstrueux. Les blondes têtes se penchaient sous le couteau, pâlissantes au baiser de la mort.
Là, des vierges frémissantes et fières se frappaient pour se dérober à de honteux embrassements, et la tombe servait de blanche robe à leur viiginité.
Plus loin, des amantes mouraient sous les baisers. Celle-ci, pleurant son abandon, expirait sur le rivage, les yeux fixés sur les flots qui avaient emporté son cœur; celle-là, assassinée entre les bras de l'amant, s'envolait à son cou, emportés tous deux dans une élernelle étreinte.
Plus loin, des hommes, las d'ombre et de mi-
sère, envoyaient leurs âmes trouver dans un monde meilleur une liberté vainement cherchée sur cette terre.
Partout, les pieds des rois laissaient sur les dalles de sanglantes empreintes. Celui-ci a marché dans le sang de son frère ; celui-là, dans le sang de son peuple; cet autre, dans le sang de son Dieu. Leurs pas rouges sur la poussière faisaient dire à la foule : Un roi a passé là.
Les prêtres égorgeaient les victimes ; puis, penchés stupidement sur leurs entrailles palpitantes, prétendaient y lire les secrets du ciel. Ils portaient des épées sous leurs robes et prêchaient la guerre au nom de leur Dieu. Les peuples, à leur voix, se ruant les uns sur les autres, se dévoraient pour la glorification du Père commun.
L'humanité entière était ivre; elle battait les murs, elle se vautrait , sur les dalles souillées d'une boue hideuse. Les yeux fermés, tenant à deux mains un glaive à double tranchant, elle frappait dans la nuit et massacrait.
Un souffle humide de carnage passait sur la foule qui se perdait au loin dans un brouillard rougeâtre. Elle courait, emportée dans un élan d'épouvante, elle se roulait dans l'orgie avec des éclats de plus en plus furieux. Elle foulait aux pieds
ceux qui tomhiiienl, et faisait rendre aux blessures la dernière goutte de sang. Elle haletait de rage, maudissant le cadavre, dès qu'elle ne pouvait plus en arracher une plainte.
La terre buvait, buvait avidement ; ses entrailKs n'avaient plus de répugnance pour la liqueur acre. Comme l'être avili par l'ivresse, elle se gorgeait de lie.
Je pressais le pas, ayant hâte de ne plus voir mes frères. Le noir chemin s'étendait toujours aussi vaste à chaque nouvel horizon ; le ruisseau que je suivais semblait porter le flot sanglant à quelque mer inconnue.
Et comme j'avançais, je vis la nature devenir sombre et sévère. Le sein des plaines se déchiiait profondément. Des blocs de rocher partageaient le sol en stériles collines et en vallons ténébreux. Les collines montaient, les vallons se creusaient de plus en plus; la pierre devenait montagne, le sillon se changeait en abîme.
Pas un feuillage, pas une mousse; des roches désolées, la tête blanchie par le soleil, les pieds ténébreux et mangés par Tombro. Le chemin passait au milieu de ces roches, dans un silence de morî.
Enfin il fit un brusque détour, et je me trouvai dans un site funèbre.
Quatre montagnes, s'appuyant lourdement les unes sur les autres, formaient un immense bassin. Leurs flancs, roides et unis, qui s'élevaient, pareils aux murs d'une ville cyclopéenne, faisaient de l'enceinte un puits gigantesque dont la largeur emplissait l'horizon.
Et ce puits, dans lequel tombait le ruisseau, était plein de sang. La mer épaisse et tranquille montait lentement de l'abîme. Elle semblait dormir dans son lit de rochers. Le ciel la reflétait en nuées de pourpre.
Alors je compris que là se rendait tout le sang versé par la violence. Depuis le premier meurtre, chaque blessure a pleuré ses larmes dans ce gouffre, et les larmes y ont coulé si abondantes, que le gouffre s'est empli.
— J'ai vu, cette nuit, dit Gneuss, un torrent qui alkiit se jeter dans ce lac maudit.
— Frappé d'horreur, reprit Clérian, je m'approchai du bord, sondant du regard la profondeur des flots. Je reconnus à leur bruit sourd qu'ils s'enfonçaientjusqu'au centre de la terre. Puis, mon regard s'étant porté sur les rochers de l'enceinte, je vis que le flot en gagnait les cimes. La voix de
104 CONTES A KINON.
l'abîme me cria : « Le flot qui monte, montera toujours et atteindra les sommets. Il montera encore, et alors un fleuve échappé du terrible bassin se précipitera dans les plaines. Les montagnes, lasses de lutter avec la vague, s'affaisseront. Le lac entier s'écroulera sur le monde, et l'inondera. C'est ainsi que des hommes qui naîtront, mourront noyés dans le sang versé par leurs pères. »
— Le jour est proche, dit Gneuss : les vagues étaient hautes, la nuit dernière.
lY
Le soleil se levait, lorsque Clérian acheva lerécit de son rêve. Un son de trompette qu'apportait le vent du matin, se faisait entendre vers le nord. C'était le signal qui rassemblait auteur du drapeau les soldats épars dans la plaine.
Les trois compagnons se levèrent et prirent leurs armes. Ils s'éloignaient, jelant un dernier regard sur le foyer éteint, lorsqu'ils virent Flem venir à eux en courant dans les hautes herbes. Ses pieds étaient blancs de poussière.
— Amis, dit-il, je ne sais d'où je viens, tant ma
course a été rapide. Pondant de longues heures, j'ai vu la ronde échevelée des arbres fuir den/ère moi. Le bruit de mes pas qui me berçait m'a fait clore ies paupières, et, toujours courant, sans que mon élan se ralentît, j'ai dormi d'un sommeil étrange.
Je me suis trouvé sur une colline désolée. Un soleil ardent frappait les grands rocs. Mes pieds ne pouvaient se poser sans que la chair en fût brûlée. J'avais hàle d'atteindre la cime.
Et, comme je me précipitais dans mes bonds, je vis monter un homme qui marchait lentement. Il était couronné d'épines ; un lourd fardeau pesait sur ses épaules, une sueur de sang inondait sa face. Il allait péniblement, chancelant à chaque pas.
Le sol brûlait, je ne pus subir son supplice; je montai l'attendre sous un arbre, au sommet de la colline. Alors je reconnus qu'il portait une croix. A sa couronne, à sa robe pourpre tachée de boue, je crus comprendre que c'était là un roi, et j'eus grande joie de sa souffrance.
Des soldats le suivaient, pressant sa marche du fer de leur lance. Arrivés sur la roche la plus élevée, ils le dépouillèrent de ses vêtements, ils le couchèrent sur l'arbre sinisire.
L'homme souriail tristemenl. 11 tendit les mains grandes ouvertes aux bourreaux; les clous y firent deux trous sanglants. Puis, rapprochant ses pieds l'un de l'autre, il les croisa, et un seul clou suffit.
Couché sur le dos, il se taisait en regardant le ciel. Deux larmes coulaient lentement sur ses joues, larmes qu'il ne sentait pas, et qui se perdaient dans le sourire résigné de ses lèvres.
La croix fut dressée, le poids du corps agrandit hori iblement les blessures, et j'entendis les os se briser. Le crucifié eut un long frisson. Puis, il se remit à regarder le ciel.
Moi , je le contemplais. Voyant sa grandeur dans la mort, je disais : « Cet homme n'est pas un roi. » Alors j'eus pitié, je criai aux soldats de le frapper au cœur.
Une fauvette chantait sur la croix. Son chant était triste et parlait à mes oreilles comme la voix d*une vierge en pleurs.
« — Le sang colore la flamme, disait-elle, le sang empourpre la fleur, le sang rougit la nue. Je me suis posée sur le sable, mes pattes étaient sanglantes'; j'ai effleuré les branches du chêne, mes ailes étaient rouges.
« J'ai rencontré un juste, je l'ai suivi. Je venais de me baigner dans la source, et ma robe
('"(ait pure. Mon chant disait : Réjouisscz-vous, mes plumes : sur l'épaule de cet homme, vous ne serez plus souillées de la pluie du meurtre.
« Mon chant dit aujourd'hui : Pleure, fauvette du Golgolha, pleure la robe tachée par le sang de celui qui te gardait l'asile de son sein. Il est venu pour rendre la blancheur aux fauvettes, hélas! et les hommes le forcent à me mouiller de la rosée de ses plaies.
« Je doute, et je pleure ma robe tachée. Où trouverai-jc ton frère, ô Jésus! pour qu'il m'ouvre son vêtement de lin? Ah ! pauvre maître, quel fils né de toi lavera mes plumes que tu rougis de ton sang? »
Le crucifié écoutait la fauvette. Le vent de la mort faisait battre ses paupières; l'agonie tordait ses lèvres. Son regard se leva vers l'oiseau, plein d'un doux reproche; son sourire brilla, serein comme l'espérance.
Alors, il poussa un grand cri. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et la fauvette s'enfuit, empoi tée dans un sanglot. Le ciel devint noir, la terre frémit dans l'ombre.
Je courais toujours et je dormais. L'aurore était venue, les vallées s'éveillaient, rieuses dans les brouillards du matin. L'orage de la nuit avait donné
plus de sérénité au ciel, plus de vigueur aux feuilles vertes. Mais le sentier se trouvait bordé des mêmes épines qui me déchiraient la veille; les mêmes cailloux durs et tranchants roulaient sous mes pieds; les mêmes serpents rampaient dans les buissons et me menaçaient au passage. Le sang du juste avait coulé dans les veines du vieux monde, sans lui rendre l'innocence de sa jeunesse. La fauvette passa sur ma fête, et me cria : — Va, va, je suis bien triste. Je ne puis trouver une source assez pure où me baigner. Regarde, la terre est méchante comme hier. Jésus est mort, et l'herbe n'a pas fleuri. Va, va, ce n'est qu'un meurtre de plus.
La trompette sonnait toujours le départ.
— Fils, dit Gneuss, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil est troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme vous, senti, pendant de longues heures, le démon du caucheniar peser sur ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil. Laissons là nos
frères. Je conniùs un vallon où les charrues manquent de bras. Voulez-vous que nous goûtions au i;iin du travail?
— Nous le voulons, répondirent ses compagnons.
Alors les soldats creusèrent un grand trou au pied d'une roche, et enterrèrent leurs armes. Ils descendirent se baigner à la rivière; puis, tous quatre se tenant par les bras, ils disparurent au ■oude du sentier.
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Je connais un jeune homme, Ninon, que lu gronderais fort. Léon adore Balzac et ne peut soulTrir George Sand; le livre deMichelet a failli le rendre malade. 11 dit naïvement que la femme naît esclave, il ne prononce jamais sans rire les mots d'amour et de pudeur. Ah ! comme il vous maltraite! Sans doute, il se recueille la nuit pour vous mieux déchirer le jour. Il a vingt ans.
La laideur lui paraît un crime. Des yeux petits, une bouche trop grande, le mettent hors de lui. Il prétend que, puisqu'il n'y a pas de fleurs laides
dans les prés, toutes les jeunes filles doivent naître également belles. Quand le hasard le met dans la rue face à face avec un laideron, trois jours durant il maudit les cheveux rares, les pieds larges, les mains épaisses. Lorsqu'au contraire la femme est jolie, il sourit méchamment, et le silence qu'il garde alors est formidable de mauvaises pensées.
Je ne sais laquelle de vous trouverait grâce devant lui. Brunes et blondes, jeunes et vieilles, gracieuses et contrefaites, il vous enveloppe toutes dans le même analhème. Le vilain garçon! Et comme son regard rit tendrement! comme sa parole est douce et caressante 1
Léon vit en plein quartier Latin.
Ici, Ninon, je me trouve fort embarrassé. Pour un rien, je me tairais, maudissant l'heure où j'ai eu l'étrange fantaisie de te commencer ce récit. Tes oreilles curieuses sont grandes ouvertes au scandale, et je ne sais trop comment l'introduire dans un monde où tu n'as jamais mis le bout de (es petits pieds.
Ce monde, ma bien-aimée, serait le paradis, s'il n'était l'enfer.
Ouvrons le livre du poëte, lisons le chant de la vingtième année. Vois, la fenêtre se tourne au midi ;
la mansarde, pleine de fleurs el de lumière, est si haute, si haule dans le ciel, que parfois on entend les anges causer sur le toit. Comme font les oiseaux qui choisissent la branche la plus élevée pour dérober leurs nids aux mains des hommes, les amoureux ont bâti le leur au dernier étage. Là, ils ont la première caresse du matin et le dernier adieu du soleil.
De quoi vivent-ils? qui le sait? Peut-être de baisers et de sourires. Ils s'aiment tant, qu'ils n'ont pas le loisir de songer au repas qui leur manque. Ils n'ont pas de pain, et ils en jettent aux moineaux. Quand ils ouvrent l'armoire vide, ils se rassasient en riant de leur pauvreté.
Leurs amours datent des premiers bluefs. Ils se sont rencontrés dans un champ de blé. Se connaissant depuis longtemps, sans s'être jamais vus, ils ont pris le même sentier pour rentrer à la ville. Elle portait, comme une fiancée, un gros bouquet sur le sein. Elle a monté les sept étages, et, trop lasse, elle n'a pu redescendre.
Est-ce demain qu'elle en aura la force? Elle l'ignore. En attendant, elle se repose en trottant menu par la mansarde, arrosant les fleurs, soignant un ménage qui n'existe pas. Puis, elle coud, pendant que le jeune homme travaille. Leurs chaises
fU COMES A M.NON.
se louchent; peu à peu, pour plus de commodité, ils fiuissenl par n'en prendre qu'une pour eux deux. La nuit vient. lisse grondent de leur paresse.
Ah ! comme il ment ce poêle, Ninon, et comme son mensonge est séduisant! Qu'il ne soit jamais Iiommc, réternel enfanl! qu'il nous trompe encore, lorsqu'il ne pourra plus se tromper luimême! Il vient du paradis pour nous en conter les amours. Il a rencontré là-haut Musette et Mimi, deux saintes, qu'il s"est plu à fiirc descendre parmi nous. Elles n'ont fait qu'eflleurer la terre de leurs ailes, elles s'en sont allées dans le rayon qui les apportait. Aujourd'hui, les cœurs de vingt ans les cherchent et pleurent de ne pouvoir les trouver.
Me faut-il te mentir à mon tour, ma bien-aimée, en les demandant au ciel, ou dois-je plutôt avouer que je lésai rencontrées en enfer? Si là, près du foyer, dans ce fauteuil où tu te berces, un ami m'écoutait, comme je lèverais hardiment le voile d'or dont le poëte a paré des épaules indignes! Mais toi, tu me fermerais la bouche de tes pctiles mains, tu te fâcherais, tu crierais au mensonge, pour trop de vérité. Comment pourrais-tu croire aux amoureux de notre âge qui boivent au ruisseau ,
quand la soif les prend dans la rue? Quelle serait ta colère, si j'osais le dire que tes sœurs, les amantes, ont dénoué leurs fichus et qu'elles se sont échevelées ! Tu vis, riante et sereine, dans le nid que j'ai bâti pour toi ; tu ignores comment va le monde. Je n'aurai pas le courage de t'avouer que les fleurs en sont bien malades, et que demain peut-être les cœurs y seront morts.
Ne bouchez pas vos oreilles, mignonne : vous n'aurez point à rougir.
Léon vit donc en plein quartier Latin. Sa main est la plus serrée dans ce pays où toutes les mains se connaissent. La franchise de son regard lui fait un ami de chaque passant.
Les femmes n'osent lui pardonner la haine qu'il leur témoigne, et sont furieuses de ne pouvoir avouer qu'elles l'aiment. Elles le détestent tout en l'adorant.
Avant les faits que je vais te conter, je ne lui ai jamais connu de maîtresse. Il se dit blasé et parle des plaisirs de ce monde comme en parlerait un
trappiste, s'il rompait son long silence. 11 est son sible à la bonne chère et ne peut souffiir un mauvais vin. Son linge est d'une grande finesse, ses vêlements sont toujours d'une exquise élégance.
Je le vois souvent s'arrêter devant les vierges de l'école italienne, les yeux humides. Un beau marbre lui donne une heure d'extase.
D'ailleurs, Léon mène la vie d'étudiant, travaillant le moins possible, flânant au soleil, s'oubliant sur tous les divans qu'il rencontre. C'est surtout durant ces heures de demi-sommeil qu'il déclame ses plus grosses injures contre les femmes. Les yeux fermés, il parait caresser une vision, en maudissant le réel.
Un matin de mai, je le rencontrai, l'air ennuyé. Il ne savait que faire , il marchait dans la rue en quête d'aventures. Les pavés étaient fangeux , et l'imprévu ne se présentait de loin en loin aux pieds du promeneur que sous la forme d'une flaque d'eau. J'eus pitié de lui, je lui proposai d'aller voir aux champs si l'aubépine fleurissait.
Pendant une heure, il me fallut subir de longs discours philosophiques concluant tous au néant de nos joies. Peu à peu, cependant, les maisons devenaient plus rares. Déjà, sur le seuil des portes,
LES VOLEURS ET L'ATiE. il7
nous voyions des marmots barbouillés se rouler fraternellement avec de gros cbiens. Comme nous mirions en pleine campagne, Léon s'arrêta soudain ilevanl un groupe d'enfants qui jouaient au soleil, il caressa le plus jeune, puis il m'avoua qu'il adorait les têtes blondes.
J'ai toujours aimé, pour ma part, ces sentiers étroits, resserrés entre deux haies, que les grands chariots ne creusent pas de leurs roues. Le sol en est couvert d'une mousse fine, douce aux pieds comme le velours d'un tapis. On y marche dans le mystère et le silence; et, lorsque deux amoureux s'y égarent, les épines des murs verdoyants forcent l'amante à se presser sur le cœur de l'amant. Nous nous étions engagés,. Léon et moi, dans un de ces chemins perdus où les baisers ne sont écoutés que des fauvettes. Le premier sourire du printemps avait eu raison de la misanthropie de mon philosophe. Il éprouvait de longs attendrissements pour '^haque goutte de rosée, il chantait comme un écolier en rupture de ban.
Le sentier s'allongeait toujours. Les haies, hautes et touffues, étaient tout notre horizon. Cette sorte d'emprisonnement et l'ignorance où nous étions de la route, redoublaient notre gaieté.
Peu à peu le passage devint plus étroit : il nous
fallut innrelicr l'un derrière l'îiiitre. Les haies faisaient de brusques détours, le ciiemin se changeait en labyrinthe.
Alors, à Tendroit le plus resserré, nous entendîmes un bruit de voix; puis, trois personnes surgirent à un des coudes du feuillage. Deux jeunes gens marchaient en avant, écartant les branches trop longues. Une jeune femme les suivait.
Je m'arrêtai et je saluai. Le jeune homme qui qui me faisait face, m'imita. Ensuite, nous nous regardâmes. La situation était délicate : les haies nous pressaient, plus épaisses que jamais, et aucun de nous ne semblait disposé à tourner le dos. C'est alors que Léon, qui venait derrière moi, se dressant sur la pointe des pieds, aperçut la jeune lemme. Sans mot dire, il s'enfonça bravement dans les aubépines ; ses vêtements se déchirèrent aux ronces, quelques gouUes de sang parurent sur ses mains. Je dus l'imiter.
Les jeunes gens passèrent en nous remerciante La jeune femme, comme pour récompenser Léon de son dévouement, s'arrêta devant lui, indécise, le regardant de ses grands yeux noirs. Il cliercha vite son mauvais sourire, mais ne le trouva pas.
Lorsqu'elle eut disparu, je sortis du buisson, donnant la galanterie à tous les diables. Une épine
m'avait blessé au cou, et mon chapeau s'était si bien niché entre deux branches, que j'eus toutes les peines du monde à l'en retirer. Léon se secoua. Comme j'avais fait un signe d'amitié à la belle passante, il me demanda si je la connaissais.
— Certainement, lui répondis-je. Elle se nomme Antoinette. Je l'ai eue trois mois pour voisine.
Nous nous étions remis à marcher. Il se taisait. Alors, je lui parlai de mademoiselle Antoinette.
C'était une petite personne toute fraîche, toute mignonne; le regard demi-moqueur, demi-attendri; le geste décidé, l'allure leste et pimpante; en un mot, une bonne fille. Elle se distinguait de ses pareilles par une franchise et une loyauté rares dans le monde où elle vivait. Elle se jugeait elle-même, sans vanité comme sans modestie, disant volontiers qu'elle était née pour aimer, pour jeter au vent du caprice son bonnet par-dessus les moulins.
Pendant trois longs mois d'hiver, je l'avais vue, pauvre et isolée, vivre de son travail. Elle faisait cela sans élalage, sans prononcer le grand mot de vertu, mais parce que telle était son idée du moment. Tant que son aiguille marcha, je ne lui connus pas un amoureux. Elle était un bon camarade pour les hommes qui la venaient voir ; elle leur
serrait la main, riait avec eux, mais lirait son verrou à la première menace d'un baiser. J'avouai que j'avais essayé de lui faire quelque peu la cour. Un jour, comme je lui apportais une bague et des pendants d'oreille :
-~ Mon ami, m'avait-elle dil, reprenez vos bijoux. Lorsque je me donne, je ne me donne encore que pour une fleur.
Quand elle aimait, elle était paresseuse et indolente. La dentelle et la soie remplaçaient alors l'indienne. Elle effaçait soigneusement les blessures de l'aiguille, et d'ouvrière devenait grande dame.
D'ailleurs, dans ses amours, elle gardait sa liberté de grisette. L'homme qu'elle aimait le savait bientôt; il le savait tout aussi vite, lorsqu'elle ne l'aimait plus. Ce n'était pas, cependant, une de ces belles capricieuses changeant d'amant à chaque chaussure usée. Elle avait une grande raison et un grand cœur. Mais la pauvre fille se trompait souvent ; elle plaçait ses mains dans des mains indignes, et les retirait vite de dégoût. Aussi étaitelle las de ce quartier Latin, où les jeunes gens lui semblaient bien vieux.
A chaque nouveau naufrage, son visage devenait un peu plus triste. Elle disait de rudes vérités
aux hommes; elle se querellait de ne pouvoir vivio sans aimer. Puis elle se cloilrait, jusqu'à ce que son cœur brisât les grilles.
Je l'avais rencontrée la veille. Elle éprouvait un grand chagrin : un amant venait de la quitter, alors qu'elle l'aimait encore un peu.
— Je sais bien, m'avait-elle dit, que, huit jours plus tard, je l'aurais laissé là moi-même: c'était un méchant garçon. Mais je l'embrassais encore tendrement sur les deux joues. C'est au moins trente baisers perdus.
Elle avait ajouté que, depuis ce temps, elle traînait à sa suite deux amoureux qui l'accablaient de bouquets. Elle les laissait faire, leur tenant parfois ce discours : c< Mes amis, je ne vous aime ni l'un ni l'autre : vous seriez de grands fous de vous disputer mes sourires. Soyez frères plutôt. Vous êtes, je le vois, de bons enfants ; nous allons nous égayer en vieux camarades. Mais, à la première querelle, je vous quitte. »
Les pauvres garçons se serraient donc la main avec chaleur, tout en s'envoyant au diable. C'étaient eux sans doute que nous venions de rencontrer.
Telle était mademoiselle Antoinette : pauvre cœur aimant égaré en pays de débauche; douce
et charmante fille qui semait les miettes de ses tendresses à tous les moineaux voleurs du chemin.
Je donnai à Léon ces délails. Il m'écouta sans témoigner un grand intérêt, sans provoquer mes confidences par la moindre question. Lorsque je me lus :
— Cette fdle est trop franche, me dit-il ; je n'aime pas sa façon de comprendre l'amour.
Il avait tant cherché qu'il retrouvait son méchant sourire.
Nous étions enfin sortis des haies. La Seine coulait à nos pieds ; sur l'autre rive, un village mirait ses pieds dans la rivière. Nous nous trouvions en pays de connaissance ; maintes fois nous avions rôdé dans les îles qui descendaient au til de l'eau.
Après un long repos sous un chêne voisin, Léon me déclara qu'il mourait de faim et de soif. J'allais lui déclarer que je mourais de soif et de faim. Alors nous tînmes conseil. La décision fut touchante d'unanimité : nous devions nous rendre
LES VOLEURS ET L'ANE. iSS
au village ; là, nous procurer un grand pinier ; ce panier serait convenablement empli de plats cl de bouteilles; enfin tous trois, le panier et nous, nous gagnerions l'île la plus verte.
Vingt minutes après, nous n'avions plus qu'à trouver un canot. Je m'élais obligeamment chargé de la corbeille; je dis corbeille, et le terme est encore modeste. Léon marchait en avant, demandant i:nc barque à chaque pêcheur. Les barques étaient (outes en campagne. J'allais proposer à mon compiignon de dresser notre table sur le continent, lorsqu'on nous indiqua un loueur qui peut-être nous contenterait.
Le loueur habitait, au bout du village, une cabane bâtie à .'angle de deux rues. Or, il arriva qu'en tournant cet angle, nous nous trouvâmes de nouveau en face de mademoiselle Antoinette, suivie de ses deux amoureux. L'un, comme moi, pliait sous le poids d'un énorme panier ; l'auire, comme Léon, avait l'air effaré d'un homme en quête de quelque objet introuvable. J'eus un regard de pitié pour le pauvre diable qui suait, tandis que Léon parut me remercier d'avoir accepté un fardeau qui fit rire un peu méchamment la jeune femme
Le loueur fumait, debout sur le seuil de sa porte.
12i CONTES A NINON.
Depuis cinquante ans, il avait vu des milliers de couples lui venir emprunter ses rames pour gagner le désert. Il aimait ces blondes amoureuses qui, parties les fichus empesés, revenaient, un peu chiffonnées, les rubans en grand désordre. Il leur souriait au retour, lorsqu'elles le remerciaient de ses barques qui connaissaient si bien et gagnaient d'elles-mêmes les îles aux herbes les plus hautes. Le brave homme vint à nous, en apercevant nos paniers.
— Mes enfants, nous dit-il, je n'ai plus qu'un canot. Que ceux qui ont trop faim aillent s'attabler là-bas, sous les arbres.
Cette phrase était, certes, très-maladroite : on n'avoue jamais devant une femme qu'on a trop faim. Nous nous taisions, indécis, n'osant plus refuser la barque. Antoinette, toujours railleuse, eut cependant pitié de nous.
— Ces messieurs, dit-elle en s'adressant à Léon, nous ont déjà cédé le pas ce matin ; nous le leur cédons à notre tour.
Je regardai mon philosophe. 11 hésitait, il balbutiait, comme quelqu'un qui n'ose dire sa pensée. Quand il vit mes yeux se fixer sur lui :
— Mais, dit-il vivement, le dévouement n'a que faire ici: un seul canot peut nous suffire. Ces mes-
sieurs nous déposeront dans la première île venue, et nous reprendront au retour. ■ Acceptez-vous cet arrangement, messieurs?
Antoinetlerépondit qu'elle ncceplail. Les paniers furent soigneusement déposés au fond de la barque. Je me plaçai tout contre le mien, le plus loin possible des rames. Antoinette et Léon, ne pouvant sans doute faire autrement, s'assirent côte à côte, sur le banc resté libre. Quant aux deux amoureux, luttant toujoursde bonne humeuret degalanîerie, ils saisirent les rames dans un fraternel uccord.
Ils gagnèrent le courant. Là, comme ils maintenaient la barque, la laissant descendre au fil de l'eau, mademoiselle Antoinette prétendit qu'en amont de la rivière les îles étaient plus désertes et plus ombreuses. Les rameurs se regardèrent, désappointés ; ils firent tourner le canot, ils remontèrent péniblement, luttant contrôle flot rapide en cet endroit. Il est une tyrannie bien lourde et bien douce : c'est le désir d'un tyran aux lèvres roses, qui peut, dans un de ses caprices, demander le monde et le payer d'un baiser.
La jeune femme s'éiait penchée, plongeant sa main dans l'eau. Elle l'en retirait toute pleine ; puis, rêveuse, semblait compter les perles qui s'échappaient de ses doigts. Léon la regardait faire,
se taisant, mal à l'aise de se sentir aussi près d'une ennemie. Il ouvrit deux fois les lèvres, sans doute pour dire quelque sottise • mais il les referma vile, voyant que je souriais. D'ailleurs, ni lui ni elle ne paraissaient faire grand cas de leur voisinage. Ils se tournaient môme un peu le dos.
Antoinette, las de mouiller ses dentelles, me parla de son chagrin de la veille. Elle me dit s'être consolée. Mais elle était encore bien triste. Aux jours d'été, elle ne pouvait vivre sans amour. Elle ne savait que faire en attendant l'automne.
— Je cherche un nid, ajouta-t-elle. Je le veux tout de soie bleue. On doit aimer plus longtemps, lorsque meubles, tapis et rideaux ont la couleur du ciel. Le soleil se tromperait, s'y oublierait le soir, croyant se coucher dans une nue. Mais je cherche en vain. Les hommes sont des méchants.
Nous étions arrivés en face d'une île. Je dis aux rameurs de nous y descendre. J'avais déjà un pied à terre, lorsque Antoinette se récria, trouvant l'île laide et sans feuillages, déclarant qu'elle ne consentirait jamais à nous abandonner sur un pareil rocher. Léon n'avait pas bougé de son banc. Je repris ma place, nous conlinuâmes à monter.
La jeune femme, avec une joie d'enfanl, se mit à décrire le nid qu'elle rêvait. La chambre devait
être carrée; le plafond, haut et voûlé. La tapisserie des murs serait blanche, semée de bluets liés en gerbe par un bout de ruban. Aux quatre angles, il y aurait des consoles chargées de fleurs ; au milieu, une table, également couverte de fleurs. Puis, un sopha, petit, pour que deux personnes assises y tiennent à peine, en se pressant beaucoup ; pas de glace qui égare le regard dans une coquetterie égoïste ; des lapis et des rideaux trèsépais, pour étouffer le bruit des baisers. Fleurs, sopha, tapis, rideaux, seraient bleus. Elle mettrait une robe bleue, et n'ouvrirait pas la fenêtre, les jours où le ciel aurait des nuages.
Je voulus à mon tour orner un peu la chambre. Je parlai de chtminée, de pendule, d'armoire.
— Mais, me dit-elle étonnée, on ne se chaufferait pas, on n'aurait que faire de l'heure. Je trouve votre armoire ridicule. Me croyez-vous assez sotte pour traîner nos misères dans mon nid. J'y voudrais vivre libre, insouciante, non pas toujours, mais quelques bonnes heures, chaque soir d'été. Les hommes, s'ils devenaient anges, se fatigueraient de Dieu lui-même. Je sais ce qu'il en est. C'est moi qui aurais la clef du paradis dans la poche.
Une seconde île verdoyait devant nous. Ântoi-
nette battit des mains. C'était bien le plus charmant petit désert qu'un Robinson pût rêver à vingt ans. La rive, un peu haute, était bordée de grands arbres, entre lesquels les églantiers et b^s herbes luttaient de croissance. Un mur impénétrable se bâtissait là chaque printemps, mur de feuilles, débranches, de mousses, qui se grandissait encore en se mirant dans l'eau. Au dehors, un rempart de rameaux enlacés ; au dedans, on ne savait. Cette ignorance des clairières, ce large rideau de verdure qui tremblait au vent , sans jamais s'écarter, faisaient de l'ile une retraite mystérieuse, que le passant des rives voisines peuplait volontiers des blanches filles de la rivière.
Nous tournâmes longtemps autour de cet énorme bouquet de feuillage, avant de trouver un port. Il semblait ne vouloir pour habitants que les oiseaux libres. Enfin, sous une grande broussaiile s'avançant au-dessus de l'eau, nous pûmes prendre pied. Antoinette nous regarda descendre. Elle allongeait la tète, essayant de voir au delà des arbres.
L'un des rameurs qui maintenait la barque en se tenant à une branche, lâcha prise. Alors la jeune femme, se sentant emportée, tendit le bras, et saisissant à son tour une racine. Elle s'y
cramponna, appela à son secours, et cria qu'elle ne voulait pas aller plus loin. Puis, lorsque les rameurs eurent amniré le canot, elle saula sur le gazon et vint à nous, toute vermeille de son exploit.
— Soyez sans crainte, messieurs, nous dit-elle, je ne veux pas vous gêner; s'il vous plaît d'aller au nord, nous irons au midi.
Je repris mon panier, je me mis gravement à chercher l'herHe la moins humide. Léon me suivnil, suivi lui-même d'Antoinette et de ses nmoureux. Nous fîmes ainsi le tour de l'île. Revenu à notre point de départ, je m'assis, décidé à ne pas chercher davantage. Anloinelte fit encore quelques pas, parut hésiter, puis revint se placer en face de moi. Nous étions au nord, elle ne songeait point à aller au midi. Alors Léon trouva le site charmant et jura que je ne pouvais mieux choisir.
Je ne sais comment cela se fit, les paniers se trouvèrent côte à côte, les provisions se mêlèrent si parfaitement, lorsqu'on les étala sur l'herbe, que
nous ne pûmes jamais reconnaître chacun notre bien. Il nous fallut avoir une seule nappe. Par esprit de justice, nous partageâmes tous les mets.
Les deux amoureux s'étaient empressés Ce prendre place aux côtés de la jeune femme. Ils prévenaient ses désirs. Pour un morceau qu'elle demandait , elle en recevait régulièrement deux. Elle mangeait d'ailleurs de grand appétit.
Léon, au contraire, mangeait peu, nous regardant dévorer. Forcé de s'asseoir près de moi, il se taisait, il m'adressait un regard moqueur, chaque fois qu'Anloinetle souriait à ses voisins. Comme elle prenait des deux côtés, elle tendait les mains, à droite et à gauche, avec une égale complaisance, remerciant chaque fois de sa voix douce. Ce que voyant, il me faisait de grands signes que je ne comprenais point.
Décidément, la jeune femme était, ce jour-là, d'une coquetterie désespérante. Les pieds repliés sous ses jupes, elle disparaissait piesque dans l'herbe; un poêle l'eût volontiers comparée à une grande fleur qui aurait eu le don du regard et du sourire. Elle, si naturelle d'ordinaire, avait des mouvements mutins, des minauderies dans la voix que je ne lui connaissais pus. Les amoureux,
confus de ses bonnes paroles, se regardaient d'un air triomphant. Moi, étonné de cette coquetterie soudaine; voyant par instant la maligne rire sous cape, je me demandais lequel de nous Iransforînait celte fille sitnple en rusée commère.
Le gazon commençait à se dégarnir. On riait plus qu'on ne parlait. Léon changeait de place à chaque instant, ne se trouvant bien à aucune. Comme il avait repris son air méchant, je craignis un discours et je suppliai du regard notre compagne de me pardonner un ami aussi maussade. Mais elle était fille vaillante : un philosophe de vingt ans, tout sérieux qu'il fût, ne la déconcertait pas.
— Monsieur, dit-elle à Léon, vous êtes triste, notre gaieté parait vous être importune. Je n'ose plus rire.
— Riez, riez, madame, répondit-il. Si je me tais, c'est que je ne sais point, comme ces messieurs, trouver de ces belles choses qui vous mettent en joie.
— Est-ce dire que vous n'êtes pas flatteur? Mais parlez vite, alors. Je vous écoule, je veux de grosses vérités.
— Les femmes ne les aiment j pas, madame. D'ailleurs , lorsqu'elles sont jeunes et belles, quel
mensonge peut-on leur faire qui ne soit vrai?
— Allons, vous le voyez, vous êtes un courtisan comme les autres. Voilà que vous me Ibrcez à rougir. Lorsque nous sommes absentes, vous nous déchirez à belles dents, messieurs les hommes ; mais que la moindre de nous paraisse, vous n'avez pas de saluts assez profonds, pas de phrases assez tendres. C'est de l'hypocrisie, cela ! Moi, je suis franche, je dis : Les hommes sont méchants, ils ne savent pas aimer. Voyons, monsieur, soyez franc à voire tour. Que dites-vous des femmes ?
— Ai-je toute liberté?
— Certainement.
— Vous ne vous fâcherez pas ?
— Eh ! non, je rirai plu lot.
Léon se posa en orateur. Comme je connaissais le discours, l'ayant entendu plus de cent fois, je me récréai, pour le supporter, à jeter de pelits cailloux dans la Seine.
— Lorsque Dieu, dit-il, s'aperçut qu'il manquait un être à sa création, ayant employé toute la fange, il ne sut où prendre la matière nécessaire pour réparer son oubli. Il lui fallut s'adresser aux créatures; il reprit à chaque animal un peu de sa chair, et de ces emprunts faits au serpent, à la
louve, au vautour, il créa la femme. Aussi, les sages qui ont connaissance de ce fait, omis dans la Bible, ne s'étonnent-ils pas en voyant la femme fantasque, sans cesse en proie à des humeurs contraires, fidèle image des éléments divers qui la composent. Chaque être lui a donné un \ice ; le mal épars dans la création s'est réuni en elle ; de là ses caresses hypocrites, ses trahisons, ses débauches...
On eût dit que Léon récitait une leçon. Il se tut, cherchant la suite. Antoinette applaudit.
— Les femmes, reprit l'orateur, naissent légères et coquettes, comme elles naissent brunes ou blondes. Elles se livrent par égoïsme, peu soucieuses de choisir selon le mérite. Un homme est fat, il a la beauté régulière des sots : elles vont se le disputer. Qu'il soit simple et affectueux, qu'il se contente d'être homme d'esprit, sans le crier sur les toits, elles ne sauront même pas s'il existe. En toutes choses, il leur faut des joujoux qui brillent : jupes de soie, colliers d'or, pierreries, amanis peignés et fardés. Quant aux ressorts de laiimsanle machine, peu leur impoite qu'ils fonctionnent bien ou mal. Elles n'ont pas charge d'âmes. Elles se connaissent en cheveux noirs, en lèvres amoureuses, mais elles sont ignorantes
iU CO^•TES A NINON.
des choses du cœur. C'est ainsi qu'elles se jetterit dans les bras du premier niais venu, conficintes en sa grande mine. Elles l'aiment, parce qu'il leur plaît ; il leur plaît, parce qu'il leur plaît. Un jour, le niais les bat. Alors elles crient au martyre, elles se désolent, disant qu'un homme ne peut toucher à un cœur sans le briser. Les folles , que ne cherchent-elles la fleur d'amour où elle fleurit!
Antoinette applaudit de nouveau. Le discours, tel que je le connaissais, s'arrêtait là. Léon l'avait prononcé tout d'un trait, comme ayant hâte de le finir. La dernière phrase dite, il regarda la jeune femme et parut rêver. Puis, ne déclamant plus, il ajouta :
— Je n'ai eu qu'une bonne amie. Elle avait dix ans, et moi douze. Un jour elle me trompa pour un gros dogue qui se laissait tourmenter sans jamais montrer les dents. Je pleurai beaucoup, je jurai de ne plus aimer. J'ai tenu ce serment. Je n'entends rien aux femmes. Si j'aimais, je serais jaloux et maussade ; j'aimerais trop, je me ferais haïr ; on me tromperait, et j'en mourrai?
Il se tut, les yeux humides, lâchant vainement de rire. Antoinette ne i aillait plus; elle l'avait écoulé, toute sérieuse; puis, s'écartant de ses
voisins, regardant Léon en face, elle vint poser la maiq sur son épaule, — Vous êles un enfant, lui dit-elle simplement.
Un dernier rayon qui glissait sur la rivière, la changeait en un ruban d'or et de moire. Nous altendions la premièie étoile pour descendre le courant à la fraîcheur du soir. Les paniers avaient été reportés dans la barque. Nous nous étions couchés dans rherbe, à l'aventure, chacun selon son gré.
Anloinelle et Léon s'étaient placés sous un grand églantier, qui allongeait ses bras au-dessus de leurs lèles. Les branches vertes les cachaient à demi; comme ils me tournaient le dos, je ne pouvais voir s'ils riaient ou s'ils pleuraient. Ils parlaient bas, paraissait se quereller. Moi, j'avais choisi un petit tertre, semé d'une herbe fine ; paresseusement étendu, je voyais à la fois le ciel et la pelouse où se posaient mes pieds. Les deux galants, appréciant sans doule le charme de mon attitude, étaient venus se coucher, l'un à ma gauche, l'autre à ma droite.
Ils abusaient de leur position pour me parler tous deux à la fois.
Celui qui se trouvait à ma gauche, me touchait légèrement au bras, lorsqu'il voyait que je ne l'écoutais plus.
— Monsieur, me disait-il, j'ai rarement rencontré une femme plus capricieuse que mademoiselle Antoinelte. Vous ne sauriez croire comme sa tête tourne au moindre souffle. Pour citer un exemple, lorsque nous vous avons rencontrés, ce matin, nous allions dîner à deux lieues d'ici. A peine aviez-vous disparu, qu'elle nous a fait revenir sur nos pas ; la contrée lui plaisait, disait-elle. C'est à perdre l'esprit. Moi, j'aime les choses qui s'expliquent.
Celui qui était à ma gauche disait en mémo temps, me forçant aussi à l'écouter:
— Monsieur, je désire depuis ce matin vous parler en particulier. Nous croyons, mon compagnon et moi, vous devoir des explications. Nous avons remarqué votre grande amitié pour mademoiselle Antoinette, et nous regrettons vivement de vous gêner dans vos projets. Si nous avions connu votre amour une semaine plus tôt, nous nous serions retirés, pour ne pas causer le moindre chagrin à un galant homme ; mais, aujourd'hui, il est un peu tard : nous ne nous sentons plus la force
du sacrifice. D'ailleurs, je veux être franc : Antoinette m'aime. Je vous plains, ci je me mets à votre disposition.
Je me hâtai de le rassurer. Mais j'eus beau lui jurer que je n'avais jamais été et que je ne serais jamais l'amant d'Antoinette, il n'en conlinua pas moins à me prodiguer les plus tendres consolations. H lui était trop doux de penser qu'il m'avait volé ma maîtresse.
L'autre, fâché de l'attention accordée à son camarade, se pencha vers moi. Pour m'obliger à prêter l'oreille, il me fit une grosse confidence.
— Je veux être franc avec vous, me dit-il: Antoinette m'aime. Je plains sincèrement ses autres adorateurs.
A ce moment, j'entendis un bruit singulier ; il partait du buisson sous lequel Léon et Antoinette s'abritaient. Je ne sus si c'était un baiser ou le petit cri d'une fauvette effarouchée.
Cependant, mon voisin de droite avait surpris mon voisin de gauche me disant qu'Antoinette l'aimait. 11 se souleva, le regarda d'un air menaçant. Je me laissai glisser entre eux, je gagnai sournoisement une haie derrière laquelle je me blottis. Alors, ils se trouvèrent face à face.
Ma broussaille était admirablement choisie. Je
voyais Antoinelle et Léon, sans entendre toutefois leurs paroles, ils se querellaient toujours ; seulement, ils paraissaient plus près l'un de l'autre. Qiiantauxamoureux, ils se trouvaient au-dessus de moi, etje pus suivre leur dispute. La jeune femme leur tournant le dos, ils étaient furieux tout àleui aise.
— Vous avez mal agi, disait l'un ; voici deux jours que vous auriez dû vous retirer. N'avez-vous pas l'esprit de le voir ? c'est moi qu'Antoinette préfère.
— En effet, répondit l'autre, je n'ai point cet esprit-là. Mais vous avez la sottise, vous, de prendre comme vous appartenant les sourires et les regards qu'on m'adresse.
— Soyez certain, mon pauvre monsieur, qu'Antoinette m'aime.
— Soyez certain, mon heureux monsieur, qu'Antoinette m'adore.
Je regardai Antoinette. Décidément, il n'y avait pas de fauvette dans le buisson.
— j^e suis las de tout ceci, reprit l'un des soupirants. N'ôtes-vous pas de mon avis, il est temps que l'un de nous disparaisse ?
— J'allais vous proposer de nous couper la gorge, répondit l'autre.
Ils avaient élevé la voix; ils gesticulaient, se levant , s'asseyant dans leur colère. La jeune femme, distraite par le bruit croissant de la querelle, tourna la tôle. Je la vis s'étonner, puis sourire. Elle attira sur les deux jeunes gens l'attention de Léon, auquel elle dit quelques mots qui le mirent en gaieté.
Il se leva, s'approchant de la rive, entraînant sa compagne. Ils étouffaient leurs éclats de rire et marchaient en évitant de faire rouler les pierres. Je pensai qu'ils allaient se cacher, pour se faire chercher ensuite.
Les deux galants criaient plus fort ; faute d'épées, ils préparaient leurs poings. Cependant, Léon avait gagné la barque; il y fit entrer Antoinette, et se mit à en dénouer tranquillement l'amarre ; puis, il y sauta lui-même.
Comme l'un des amoureux allait lever le bras sur l'autre, il vit le canot au milieu de la rivière. Stupéfait, oubliant de frapper , il le montra à son compagnon.
— Eh bien! eh bien! cria-t-ilencourantàlarive, que veut dire cette plaisanterie ?
On m'avait parfaitement oublié derrière ma broiissaille. Le bonheur et le malheur rendent égoïste. Je me levai.
— Messieurs , dis-je aux pauvres garçons béants et elfarés, vous souvient-il de certaine fable? Cette plaisanterie veut dire ceci : On vous vole Antoinette, que vous pensiez m'avoir volée.
— La comparaison est galante ! me cria Léon. Ces messieurs sont des larrons et madame est un, . . .
Madame l'embrassait. Le baiser étouffa le vilain mot.
— Frères, ajoutai-je en me tournant vers mes compagnons de naufrage, nous voici sans vivres et sans toit pour abriter nos têtes. Bâtissons une hutte, vivons de baies sauvages, en attendant qu'il plaise à un navire de nous venir tirer de notre île déserte.
Et puis?
Et puis, que sais-je, moi ! Tu m'en demandes trop long, Ninelte. Voici deux mois qu'Antoinette et Léon vivent dans le nid couleur du ciel. Antoinette est restée une bonne et franche fille, Léon médit des femmes avec plus de verve que jamais. Ils s'adorent.
SOEUFi-DES-PAUVPiES
A dix ans, elle paraissait si cliétive, la pauvre enfant, que c'était pitié de la voir travailler autant qu'une servante de ferme. Elle avait les grands yeux étonnés, le sourire trisfe des gens qui souffrent sans se plaindre. Les riches fermiers qui, le soir, la rencontraient au sortir du bois, mal velue, chargée d'un lourd fardeau, lui offraient parfois, lorsque le grain s'était bien vendu, de lui acheter un bon jupon de grosse futaine. Et alors elle répondait: « Je sais, sous le porche de l'église, un pauvre vieux qui n'a qu'une blouse, par ce grand
froid de décembre ; achetez-lui une vesle de drap, et j'aurai chaud demain, à le voir si bien couvert. » Ce qui lui avait fait donner le surnom de Sœurdes-Pauvres; et les uns la nommaient ainsi, en dérision de ses mauvaises jupes; les autres, en récompense de son bon cœur.
Sœur-des-Pauvres avait eu jadis un fin berceau de dentelle et des jouets à remplir une chambre. Puis, un malin, sa mère ne vint pas l'embrasser au lever. Comme elle pleurait de ne point la voir, on lui dit qu'une sainte du bon Dieu l'avait emmenée au paradis, ce qui sécha ses larmes. Un mois auparavant, son père élait ainsi parti. La chère petite pensa qu'il venait d'appeler sa mère dans le ciel, et que, réunis tous deux, ne pouvant vivre sans leur fille, ils lui enverraient bienlôtun ange pour l'emporler à son tour.
Elle ne se rappelait plus comment elle avait perdu ses jouels et son berceau. De riche demoiselle elle devint pauvre fille, cela sans que personne en parût étonné : sans doute des méchanis étaient venus qui l'avaient dépouillée en honnêtes gens. Elle se souvenait seulement d'avoir vu, un malin, auprès de sa couche, son oncle Guillaume et sa tanle Guil'.aumelle. Elle eut grand'pcur, parce qu'ils ne l'embrassèrent point. Guillauinelte la
vûlitàla hâte d'une étofTe grossière; Guillaume, kl tenant par la main, l'emmena dans la misérable cabane où elle vivait mainlenant. Puis, c'était tout. Elle se sentait bien lasse chaque soir.
Guillaume et Guillaumelte, eux aussi, avaiLut possédé de grandes richesses, autrefois. Mais Guillaumeaimait les joyeux convives, les nuits passées à boire, sans songer aux tonneaux qui s'épuisent ; Gnillaumetle aimait les lubans, les robes de soie, les longues heures perdues à lâcher vainement de se faire jeune et belle ; si bien qu'un jour le vin manqua à la cave, et que le miroir fut vendu pour acheter du pain. Jusqu'alors, ils avaient eu celle bonté de certains riches, qui souvent n'est qu'un eifel du bien-être et du contenteiiienl de soi ; ils sentaient plus profondément le bonheur en le partageant avec autrui et mêlant ainsi beaucoup d'égoïsme à leur charité. Aussi ne surent- ils pas souffrir et rester bons; regrettant les biens qu'ils avaient perdus , n'ayant plus de larmes que pour leur misèie, ils devinrent durs envers le pauvre monde.
Ils oubliaient que leur pauvreté était leur œuvre, ils accusaient chacun de leur ruine, et se sentaient au cœur un grand besoin de vengeance, exaspérés de leur pain noir, cherchant à se con-
soler en voyant une plus grande souffrance que la leur.
Aussi se plaisaient-ils aux haillons de Sœur-des- Pauvres, à ses petites joues amincies, toutes blanches de larmes. Ils ne s'avouaient pas la joie mauvaise qu'ils prenaient à la faiblesse de cet enfant, lorsque, au retour de la fontaine, elle chancelait, tenant à deux mains la lourde cruche. Ils la battaient pour une goutte d'eau versée, disant qu'il fallait corriger les mauvais caractères; et ils frappaient avec tant de liàteet de rancune qu'envoyait aisément que ce n'était pas là une juste correction.
Sœur-des-Pauvres souffrait toute leur misère. Ils la chargaient des travaux les plus fatigants, l'envoyaient glaner au soleil de midi, et ramasser du bois mort par les temps de neige. Puis, aussitôt rentrée, elle avait à balayer, à laver, à mettre chaque chose en ordre dans la cabane. La chère petite ne se plaignait plus. Les jours de bonheur étaient si loin d'elle, qu'elle ne savait pas qu'on peut vivre sans pleurer. Elle ne songeait jamais qu'il y avait des demoiselles rieuses et caressées; dans son ignorance des jouets et des baisers, elle acceptait les coups et le pain sec de chaque soir, comme faisant également partie de la vie. Et cela surprenait les hommes sages, de voir une enfant de dix
ans montrer une grande pitié pour toutes les soutfrances, sans paraître songer à sa propre infortune.
Or, un soir, je ne sais quel saint fêtaient Guillaume et Guillaumette, ils lui donnèrent un beau souneufenluipermettantd'allerjouerlerestant du jour. Sœur-des-Pauvres descendit lentement à la ville, bien embarrassée de son sou, ne sachant que faire pour jouer. Ellearriva ainsi dans la grande rue. 11 y avait là, à gauche, près de l'église, une boutique pleine de bonbons et de poupées, si belle la nuit aux lumières, que les enfants de la contrée en rêvaient comme d'un paradis. Ce soir-là, un groupe de marmots, bouche béante, muets d'admiration, se tenait sur le trotloir, les mains appuyées aux vitres, le plus près possible des merveilles de l'étalage. Sœur-des-Pauvres envia leur audace. Elle s'arrêta au milieu de la rue, laissant pendre ses petits bras, ramenant ses haillons que le vent écartait. Un peu fière d'être riche, elle serrait bien fort son beau sou neuf et choisissait du regard le jouet qu'elle allait acheter. Enfin elle se décida pour une poupée qui avait des cheveux comme une grande personne; cette poupée, qui était bien haute comme elle, portait une robe de soie blanche, pareille à celle de la sainte Vierge.
La fillette avança de quelques pas. Honteuse^
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comme elle regardait autour d'elle, avant d'enircr, elle aperçut sur un banc de pierre, en face de la belle boutique, une femme mal velue, berçant dans ses bras un enfant qui pleurait. Elle s'arrêla de nouveau, tournant le dos à la poupée. Aux cris de l'enfant, ses mains se croisèrent de pitié; et, sans lionte cette fois, elle s'approcha rapidement pour donner son beau sou neuf à la pauvre femme.
Celle dernière, depuis quelques instants, regardait Sœur-des-Pauvres. Elle l'avait vue s'arrêter, puis s'avancer vers les jouets ; de sorte que, lorsque l'enfant vint à elle, elle comprit son bon cœur. Elle prit le sou, les yeux humides; puis, elle retint dans la sienne la petite main qui le lui donnait.
■—Ma fille, dit-elle, j'accepte ton aumône, parce que je vois bien qu'un refus te chagrinerait. Mais, toi-même, ne désires-tu rien ? Toute mal vêtue que je suis, je puis contenter un de tes vœux.
Pendant qu'elle parlait ainsi, les yeux de la pauvresse brillaient, pareils à des étoiles, tandis que, autour de sa tête, courait une flamme, comme une couronne faite d'un rayon de soleil. L'enfant, maintenant endormi sur ses genoux, souriait divinement dans son repos.
Sœur-des-Pauvres secoua sa tête blonde.
' — Non, madame, répondit-elle, je n'ai aucun
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désir. Je voulais acheler celte poupée que vous voyez en face, mais ma tante Guillanmetle me l'aurait hrisée. Puisque vous ne vou'ezpas de mon sou pour rien, j'aime mieux que vous me donniez un bon baiser en échange.
La mendiante se pencha et la baisa au front. A celte caresse, Sœur-des-Pauvres se sentit soulevée de terre ; il lui sembla que son éternelle fatigue s'en élait allée; en même temps, il lui vint au cœur une plus grande bonlô.
— Ma fille, ajouta l'inconnue, je ne veux pas que ton aumône reste sans récompense. J'ai, comme loi, un sou dont je ne savais que faire, avant de te rencontrer. Des princes, des grandes dames, m'ont jeté des bourses d'or, et je ne les ai pas jugés dignes de le posséder. Prends-le. Quoi qu'il arrive, agis selon ton cœur.
Et elle lelui donna. C'était un vieux sou de cuivre jaune, rongé sur les bords, percé au milieu d'un trou large comme une grosse lenlille. II élait si usé, qu'on nepouvaitsavoirde quel pays il venait, si ce n'est qu'on voyait encore, sur une des faces, une couronne de rayons à demi effacée. C'était peut-être là quelque monnaie des deux.
Sœur-des-Pauvres, le voyant si mince, tendit la main, comprenant qu'un tel cadeau ne poi'Iait
point préjudice à la mendiante, et le considérant comme un souvenir d'amitié qu'elle lui laissait.
— Hélas ! pensait-elle, la pauvre femme ne sait ce qu'elle dit. Les princes, les belles, dames n'ont que faire de son sou. Il est si laid qu'il ne payelait pas seulement une once de pain. Je ne vais pas même pouvoir le donner à un pauvre.
La femme, dont les yeux brillaient de plus en plus, sourit, comme si l'enfant eût parlé tout haut. Elle lui dit doucement :
— Prends-le toujours, et tu verras.
Alors Sœur-des-Pauvres l'accepta, pour ne pas la désobliger. Elle baissa la tète, afin de le meltre dans la poche de sa jupe; lorsqu'elle la releva, le banc était vide. Elle fut grandement étonnée et s'en revint, toute songeuse de la rencontre qu'elle venait de faire.
Sœur-des-Pauvres couchait au grenier, dons une sorte de soupente, où gisaient pêle-mêle des iéliris de vieux meubles. Les jours do lune, grâce à une éti'oile lucarne, elle voyait clair à se mettre
au lit. Les autres jours, elle gagnait sa couche à làloiis, pauvre couche faite de quatre planches mal jointes et d'une paillasse dont les toiles se touchaient par endroits.
Or, ce soir-là, la lune était dans son plein. Une raie lumineuse s'allongeait sur les poutres, emplissant le grenier de clarté.
Lorsque Guillaume et Guillaumette furent couchés, Sœur-des-Pauvres monta. Par les nuits sombres, elle avait parfois grand'peur des subits gémissements, des bruits de pas qu'elle croyait entendre, et qui n'étaient autre chose que les craquements des charpentes et que les courses rapides des souris. Aussi aimait-elle d'un amour fervent le bel astre dont les rayons amis dissipaient ses frayeurs. Les soirs où il brillait, elle ouvrait la lucarne, elle le remerciait dans ses prières d'être revenu la voir.
Elle fut toute satisfaite de trouver de la lumière chez elle. Elle était fatiguée, elle allait dormir bien tranquille, se sentant gardée par sa bonne amie la lune. Souvent elle l'avait sentie, dans son sommeil, se promener ainsi par la chambre, silencieuse et douce, mettant en fuite les vilains songes des nuits d'hiver.
Elle alla vite s'agenouiller sur un vieux coffre,
150 COMES A MNON.
en plein clans la blonde clarté. Là, elle pria le bon Dieu. Puis, s'approclianl dulit^clJedégrara sa jupe.
La jupe glissa à terre, mais voilà qu'elle laissa échapper par la poche enlr'ouverle une pluie de gros sous. Sœur-des-Pauvres les regarda rouler, immobile, elfrayéc.
Elle se baissa, les ramassa un à un, les prenant du bout des doigts. Elle les empilait sur le vieux coflre, sans ch' rcher à connaître leur nombre, car elle ne savait compter que jusqu'à cinquante, et elle voyait bien qu'il y en avait là plusieurs centaines. Quand elle n'eu trouva plus sur le sol, ayant soulevé la jupe, elle comprit à sou poids que la poche était encore pleine. Pendant un grand quart d'heure, elle en tira des poignées de sous, désespérant dejamais trouver le fond. Enfin elle n'en sentit plus qu'un. L'ayant pris, elle le reconnut : c'était le sou que la mendiante lui avait donné le soir même.
Elle se dit alors que le bon Dieu venait de faire un miracle, et que ce vilain sou qu'elle avait dédaigné, était un sou comme les riches n'en ont pas. Elle le sentait frémir entre ses doigts, prêt à se multiplier encore. Aussi tremblait-elle qu'il ne lui prit fantaisie d'emplir le grenier de richesses. Elle ne savait déjà que faire de ces piles de monnaie
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neuve qui brillnicul au clair de lune. Troublée, elle rcgiu'dail autour d'elle.
En bonne Iravailleuse, elle avait loujours du fil et une aiguille dans la poche de son tablier. Elle clierclia un morceau de vieille toile pour faire un sac. Elle le fil si étroit, que sa petite main pouvait à peine entrer dedans; l'étoffe manquait; d'ailleurs, Sœur-ti es-Pauvres était pressée. Puis, ayant mis tout au fond le sou de la pauvresse, elle commença, pile par pile, à glisser dans la bourse les pièces qui couvr.iieiit le colfre. Chaque pile en tombaut emplissait le sac, et aussilôt le sac redevenait vide. Les centainesdegrossousytinrentfort à l'aise. Ilétaillacilede voir qu'il en aurait contenu quatre fois davantage.
Après quoi, Sœur-des-Pauvres fatiguée le cacha sous la paillasse, et s'endormit. Elle riait dons ses rêves, songeant aux grandes aumônes qu'elle allait pouvoir distribuer le lendemain.
Le malin, en s éveillant , Sœur-des-Pauvres pensa avoir rêvé. Il lui fallut loucher son trésoj' pour croire à sa léalité. Il était un peu plus lourd que
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la veille, ce qui fil comprendre à l'enfant que le sou merveilleux avait encore travaillé pendant la nuit.
Elle se vêtit à la hàle, elle descendit, ses snbols à la main, pour ne point faire de Lruit. Elle avail caché le sac sous son iichu, le serrant contre sa poitrine. Guillaume et Guillaumette, profondément endormis, ne l'entendirent pas. Elle dut passer devant leur lit, elle faillit tomber de peur de les savoir aussi près d'elle; puis elle se prit à courir, ouvrit la porte toute grande, et s'enfuit, oubliant de la refermer.
On était en hiver, aux matinées les plus froides de décembre. Le jour naissait à peine. Le ciel, aux pâles clartés de cette aurore, semblait de même couleur que la terre, couverte de neige. Cette blancheur universelle qui emplissait l'horizon, avait un grand calme. Sœur-des-Pauvres marchait vile, suivant le sentier qui conduisait à la ville. Elle n'entendait que le craquement de ses sabols dans la neige. Bien que grandement préoccupée, elle choisissait par amusement les ornières les plus profondes.
Comme elle approchait, elle se souvint que, dans sa hàtc, elle avait oublié de prier Dieu. Elle s'agenouilla sur le bord du sentier. Là, seule, perdue dans cette immense et triste sérénité de la nature
endormie, elle dit son oraison avec cette voix d'enfant, si douce, que Dieu ne sait la distinguer de celle des anges. Elle se dressa bientôt. Le froid l'ayant saisie, elle pressa le pas.
Il y avait grande misère dans le pays, surtout cette année-là, où l'hiver était rude et le pain si cher, que les riches seuls en pouvaient acheter. Les pauvres gens, ceux qui vivent de soleil et de pitié, sortaient dès le malin pour voir si le printemps ne venait pas, ramenant avec lui des aumônes plus larges. Ils allaient par les routes ou s asseyaient sur les bornes, aux portes des villes, implorant les passanls ; car il faisait si froid, dans leurs greniers, qu'autant valait loger au grand chemin. Et ils étaient en si grand nombre, qu'on aurait pu en peupler un gros village.
Sœur-des-Pauvres avait ouvert le petit sac. En entrant dans la ville, elle vit venir à elle un aveugle conduit par une petite fille qui la regardait tristement, la prenant pour une sœur, à la voir si mal vêtue.
— Mon père, dit-elle au pauvre vieux, tendez vos mains. Jésus m'envoie vers vous. •
Elle s'adressait au bonhomme, parce que les doigts de la fillette étaient trop mignons et qu'ils n'auraient guère contenu qu'une dizaine de gros
iS4 CONTES A NINON.
SOUS. Aussi, pour emplir les mains que l'aveugk lui tondit, il lui fulliit puiser sept fois dans le sac tant elles élaicnl longues et larges. Puis, avant d( s'éloigner, elle dit à la petite de prendre une dernière poignée de monnaie.
Elle avait iiâte d'arriver devant l'église, près des bancs de pierre, où les pauvi'es se réunissaient le malin ; la maison de Dieu les abiilail des vents du nord ; le soleil, à son lever, donnait en plein sous le porche. Elle dut encore s'arrêter. Au coin d'une ruelle, elle trouva une jeune femme qui avait sans doute passé la nuit là, tant elle était transie et grelottante ; les yeux fermés, les bras serrés sur la poiîrine, elle paraissait dormir, n'espérant plus que dans la mort. Sœur-des-Pauvres se tenait devant elle, la main pleine de sous, ne sachant comment lui donner son aumône. Elle pleurait, pensant é!re venue trop tard.
— Bonne femme, disait-elle, — et elle la louciiait doucement à l'épaule, — tenez, prenez cet argent. Il vous faut aller déjeuner à l'auberge et dormir devant un grand feu.
A celle voix douce, la bonne femme ouvrit les yeux, les mains tendues. Elle croyait peul-ètie dormir encore et songer qu'un ange était descendu vei's elle.
Sœiir-des-Pauvres gagna vite la grand'placc. Il y avait foule, sous le porciie, pour le premier rayon. Les mendiants, assis aux pieds des saints, tremblaient de froid, les uns auprès des autres, sans se parler. Ils roulaient doucement la têle, comme font les mourants. Ils se pressaient dans les coins, afin de ne rien perdre du soleil, lorsqu'il allait paraître.
Sœur-des-Pauvres commença par la droite, jetant des poignées de sous dans les chapeaux de feutre et dans les tabliers, cela de si bon cœur, que bien des pièces roulaient sur les dalles. Elle ne comptait pas, la chère enfant. Le pelit sar; faisait merveilles; il ne désemplissait pas, il se gonflait tellcmeni à chaque nouvelle poignée prise pjr la fillette, qu'il versait comme un vase trop plein. Les pauvres gens restaient ébahis de celte pluie joyeuse: ils ramassaient les sous tombés, ouiilianl le soleil qui se levait, disant des : « Dieu vous le rende !» à la hâte. L'aumône était si large, que de bons vieux croyaient que les saints de pierre leur jetaient cette fortune; ils le croient même encore.
L'enfant riait de leur joie. Elle fit trois fois le tour, afin de donner à chacun la même somme; puis elle sarrêta, non pas que le petit sac se trou-
vàl vide, mais parce qu'elle avait beaucoup à faire avant le soir. Comme elle allait s'éloigner, elle aperçut dans un coin un vieillard infirme qui, ne pouvant s'approcher, tendait les mains vers elle. Trisle de ne point l'avoir vu, elle s'avança, pencha le sac, pour lui donner davantage. Les sous se mirent à couler de cette méchante bourse comme l'eau d'une fontaine, sans s'arrêter, si abondamment, que Sœur-des-Pauvres ferma bientôt l'ouverture avec le poing, car le tas aurait monté en peu d'instants aussi haut que l'église. Le pauvre vieux n'avait que faire de tant d'argent, et peut-être les riches seraient-ils venus le voler.
Alors, ceux de la grand'place ayant les poches pleines, elle marcha vers la campagne. Les mendiants, oubliant de soulager leurs souffrances, se mirent à la suivre ; ils la regardaient avec élonncmentet respect, entraînés dans un élan de fraternité. Elle, seule, regardant autour d'elle, s'avançait la première. La foule venait ensuite.
L'enfant, vêtue d'une indienne en lambeaux j
SŒUR-DES-PAUYRES. 157
ùlait bien sœur des pauvres gens de sa suite, sœur par les haillons, sœur par la tendre pitié. Elle se trouvait là en famille, donnant à ses frères, s'oubliant elle-même ; elle marchait gravement de toute la force de ses petits pieds, heureuse de faire la grande lille; et cette hlondine de dix ans rayonnait d'une naïve majesté, suivie de son escorte de vieillards.
L'étroite bourse à la main, elle allait de village en village, distribuant des aumônes à toute la contrée. Elle allait devant elle, sans choisir les chemins, prenant les roules des plaines et les sentiers des coteaux ; puis elle s'écartait, traversant les champs, pour voir si quelque vagabond ne s'abritait pas au pied des haies ou dans le creux des fossés. Elle se haussait, regardant à l'horizon, regrettant de ne pouvoir jeter un appel à toutes les misères du pays. Elle soupirait en songeant qu'elle laissait peut-être derrière quelque souffrance ; cette crainte faisait qu'elle revenait parfois sur ses pas pour visiter un buisson. Et, soit qu'elle ralentit sa marche aux coudes des chemins, soit qu'elle courût à la rencontre d'un indigent, son Curtégela suivait dans chacun de ses détours.
Or, il arriva, comme elle traversait un pré, qu'une bande de pierrots vint s'abattre devant elle.
ir,8 CONTKS A NINON.
Les pauvres petits, perdus dans la neige, chantaient d'une façon lamentable, demandant une nourriture qu'ils avaient cherchée en vain. Sœurdes-Pauvres s'arrêta, interdite de rencontrer des misérables auxquels ses gros sous n'étaient d'aucun secours ; elle regardait son sac avec colère, maudissant cet argent qui se refusait à la charité. Cependant les pierrots l'entouraient ; ils se disaient de la famille, ils lui réclamaient leur part dans ses bienfaits. Près d'éclater en sanglots, ne sachant que faire, elle prit dans le sac une poignée de sous, car elle ne pouvait se décider à les renvoyer sans aumône. La chère enfant avait sûrement perdu la tèle, s'imaginant que les gros sous sont monnaie de pierrots, et que ces enfants du bon Dieu ont meuniers pour moudre et boulangers pour pétrir le pain de chaque jour. Je ne sais ce qu'elle pensait faire, mais ce que personne n'ignore, c'est que l'aumône, jetée poignée de sous, tomba poignée de idé sur la terre.
Sœur-des-Pauvres ne parut pas étonnée. Elle servit un vrai festin aux pierrots, leur offrant toutes sortes de graines, en telle quantité que, le printemps venu, le pré se couvrit d'une herbe épaisse et haute comme une forêt. Depuis ce temps, ce coin de terre appartient aux oiseaux du ciel ;
ils y trouvent, en toute saison, une nourriture abondante, bien qu'ils y viennent par milliers, de plus de vingt lieues à la ronde.
Sœur-des-Pauvres reprit sa marche, heureuse de son nouveau pouvoir. Elle ne se contentait plus de distribuer de gros sous; elle donnait, selon la rencontre, de bonnes blouses bien chaudes, de lourds jupons de laine, ou encore des souliers si légers et si forts, qu'ils pesaient à peine une once et usaient les cailloux. Tout cela sortait d'une f.tbrique inconnue; les étoffes étaient merveilleuses de solidité et de souplesse; les coutures se trouvaient si finement piquées, que, dans le tiou qu'aurait fait une de nos aiguilles, les aiguilles magiques avaient aisément trouvé place pour trois de leurs points; et, ce qui n'était pas le moindre prodige, chaque vêlement prenait la taille du pauvre qui s'en couvrait. Sans doute un atelier de bonnes fées venait de s'établir au fond du sac, apportant les fins ciseaux d'or qui coupent dix robes dechérubin dans la feuille d une rose. C'était, pour sûr, besogne du ciel, tant l'ouvrage était parfait et promptement cousu.
Le petit sac ne se montrait pas plus fier pour cela. Les bords en étaient légèrement usés, et la main de Sœur-des-Pauvres les avait peut-être un
ICO CONTES A NINON.
peu élargis ; maintenant, il pouvait bien être gros comme deux nids de fauvette. Pour que tu ne m'accuses pas de mensonge, il me faut te dire comment en sortaient les grands vêtements, tels que li^s jupes, les manteaux, amples de quatre ou cinq mètres. La vérité est qu'ils s'y trouvaient plies sur eux-mêmes, comme les feuilles du coquelicot quand il ne s'est pas échappé du calice; plies avec tant d'art, qu'ils n'étaient guère plus gros que le bouton de cette fleur. Alors Sœur-des-Pauvres prenait le paquet entre deux doigts, le secouant à petits coups; l'étofle se dépliait, s'allongeait et devenait vêtement, non plus bon pour des anges, mais propre à couvrir de larges épaules. Quant aux souliers, je n'ai pu savoir jusqu'à ce jour sous quelle forme ils sortaient du sac; j'ai ouï dire cependant, mais je n'affirme rien, que chaque paire était contenue dans une fève qui éclatait en touchant la terre. Tout cela, bien entendu, sans préjudice des poignées de gros sous qui tombaient dru comme grêle de mars.
Sœur-des-Pauvres marchait toujours. Elle ne sentait point la fatigue, bien qu'elle eût f;iit prés de vingt '^eues depuis le matin, cela sans boire ni manger. A la voir passer sur le bord des routes, laissant à peine trace, on eût dit qu'elle était
cmpcriée par des ailes invisibles. On l'avait aperçue, dans ce jour, aux quatre poinis du pays. Tu n'aurais pas trouvé dans la contrée un coin de lerre, plaine ou inonlagne, d(;nt la neige ne portât la légère empreinte de ses pelils pieds. Vraiment, Guillaume et Guillaumette, s'ils la poursuivaient, risquaient de courir une bonne semaine avant que de l'atteindre ; non pas qu'il y eût à hésiter sur le chemin qu'elle prenait, car elle laissait foule derrière elle, comme font les rois à leur passage; mais parce qu'elle marchait si gaillardement qu'elle-même, en d'autres temps, n'aurait pu faire un pareil voyage en moins de six grandes semaines.
Et son cortège allait s'augmentant à chaque village. Tous ceux qu'elle secourait, marchaient à sa suite, si bien que, vers le soir, la foule s'étendait derrière elle, sur une longueur de plusieurs centaines de mètres. C'étaient ses bonnes œuvres qui la suivaient ainsi. Jamais saint ne s'est présenté devant Dieu avec une aussi l'oyale escorte.
Cependant, la nuit tombait. Sœur-des-Pauvres marcbait toujours; toujours le petit sac travaillait. Enfin, on vit 1 enfant s'arrêter sur le sommet d'un coteau ; elle se tint immobile, regardant les plaines qu'elle venait d'enrichir, et ses haillons se dé-
162 CONTES A MNOX.
lâchaient en noir dans la blancheur du crépuscule. Les mendiants firent cercle autour d'elle; ils s'agitaient par grandes masses sombre^, avec le sourd frémissement des foules. Puis, le silence régna. Sœur-des-Pauvres, haute dans le ciel, sour ait, ayant un peuple à ses pieds. Alors, ayant beaucoup grandi depuis le matin, debout sur le coteau, elle leva la main au ciel, disant à son peuple :
— Remerciez Jésus, remerciez Marie.
Et tout son peuple entendit sa voix douce.
Il était fort tard, lorsque Sœur-des-Pauvres revint au logis. Guillaume et Guillaumetle s'étaient endormis, lus de colère et de menaces. Elle enira par la porte de l'étable, qui ne fermait qu'au loquet. Elle gagna vite son grenier, où elle trouva sa bonne amie la lune, si claire, si joyeuse, qu'elle paraissait connaître le bel emploi de la journée. Souvent le ciel nous remercie ainsi par de plus clairs rayons.
L'enfant se sentait grand besoin de repos. Mais,
SŒUP.-DES-PAUVIIES. 163
avant de se mellre au lit, elle voulut revoir le sou miraculeux, celui qui se Irouvait au fond du sac. Il avait tant et si bien travaillé, qu'il méritait vraiment d'être baisé. Elle s'assit sur le coffre, elle se mit à vider la bourse, posant les poignées de monnaie à ses pieds. Un quart d'heure durant, elle tâcha d'atteindre le fond; le las lui montait aux genoux, et alors elle désespéra. Elle voyait bien qu'elle emplirait le grenier, sans avancer en rien la besogne. Fort embarras':ée, elle ne trouva rien de mieux que de tourner lestement le petit sac à l'envers. Il y eut un éboulement de gros sous prodigieux; la mansarde en fut, du coup, pleine au trois quarts. Le slic était videu
Cependant, à '^e bruit, Guillaume s'éveilla. Le cher homme, bien qu'il n'eût pas ouï dans son sommeil l'écroulement du plancher, aurait ouvert les yeux pour un liard tombé sur les dalles. 11 secoua Guillaumette.
— Hé! femme, dit-il, entends-tu?
Et comme la vieille balbutiait, de méchante humeur :
— La petite est rentrée, reprit-il. Je crois qu'elle a volé quelque passant, car j'entends làhaut le tintement d'une grosse bourse.
Guillaumelle se souleva , sans plus gronder
el fort éveillée. Elle alluma vite la lampe en disant :
— Je savais bien que cette fille était vicieuse. Puis, elle ajouta :
— Je m'achèterai une coiffe à rubans et des souliers de coutil. Dimanche, je serai fière.
Alors tous deux, à peine vêtus, Guillaume allant le premier, Guillaumette élevant la lampe, montèrent à la mansarde. Leurs ombres, maigres et bizarres, s'allongeaient le long des murs.
Au haut de rèchelle, ils s'arrêtèrent d'étonnement. Il y avait sur le sol une couche de pièces épaisse de trois pieds, cela dans tous les coins, sans qu'il fût possible d'apercevoir large comme la main de plancher. Par endroits, s'élevaient des tas de monnaie; on eût dit les vagues de cette mer de gros sous. Au milieu, entre deux de ces tas, dormait Sœur-des-Pauvres, dans un rayon de lune. L'enfant, cédant au sommeil, n'avait pu gagner son lit; elle s'était laissée glisser doucement; elle rêvait du ciel, sur cette couche faite d'aumônes. Les bras ramenés contre la poitrine, elle tenait dans sa main droite le magique cadeau de la mendiante. Son souffle faible et régulier s'entendait au milieu du silence; tandis que l'astre bien-aimé, se mirant autour d'elle dans la mon-
noie neuve, l'entourait comme d'un cercle d'or.
Guillaume et GuillaumcUe n'élaieiit pas bonnes gens à longtemps s'éloniier. Le miracle étant à leur profit, ils ne songèrent guère à l'expliquer, se souciant peu qu'il lût œuvre du bon Dieu ou du diable. Lorsqu'ils eurent un instant complu le trésor des yeux, ils voulurent s'assurer qu'il n'était pas seulement jeu de l'ombre et reflet de lune. Ils se baissèrent avidement , les mains grandes ouvertes.
Or, ce qu'il advint alors est si peu croyable, que i'bésite à le dire. A peine Guillaume eut-il pris une poignée de pièces, que ces pièces se changèrent en énormes chauves-souris. Il ouvrit les doigts avec terreur, et les vilaines bêtes s'échappèrent, poussant des cris aigus, le frappant à la face de leurs longues ailes noires. Guillaumette, de son côté, saisit une nichée de jeunes rats, aux dents blanches et fines, qui la mordirent cruellement en s'enfuyant le long de ses jambes. La vieille femme, que la vue d'une souris faisait évanouir, se mourait de les senlir courir dans ses jupes.
Ils s'étaient dressés, n'osant plus caresser cet argent si neuf d'apparence, mais si déplaisant au toucher. Ils se regardaient mal à l'aise, s'encoura-
gcaieiit avec ces regards, moitié riants, moitié fâchés, d'un enfant qui2 vient de brûler une friandise (rop chaude. Guillaunielle céda la première à la tentation ; elle allongea ses bras maigres et prit deux nouvelles poignées de sous. Comme elle serrait les poings, pour ne rien laisser échapper, elle poussa un giand cri de douleur; car, à la vérité, elle avait saisi deux poignées d'aiguilles si longues, si pointues, que ses doigts se trouvaient comme cousus aux paumes de ses mains. Guillaume, à la voir se baisser, \oulut sa part du trésor. Il se liàta, mais ne ramassa pour tout butin que deux belles pelletées de charbons ardents qui brûlèrent comme poudre sur sa peau, tant ils étaient enflammés.
Alors, rendus furieux parla souffrance, ils se précipitèrent sur les gros sous, fouillant en plein tas, cherchant à gagner le miiacle de vitesse. Mais les gros sous n'étaient pas sous à se laisser surprendre. A peine touchés, ils s'envolaient en sauterelles, rampaient en serpents, fuyaient en eau bouillante, sedissipaient en fumée; toute formeleur semblait bonne, et ils ne s'en allaient pas sans avoir quelque peu brûlé ou mordu les voleurs.
Il y avait là une effrayante fécondité, si rapide, doimant naissance à tant de créatures difiéicn-
SŒUR-DES-PAl'VRES. 107
les, qu'une inexprimable terreur légnail. Crapauds-volants, liiboux, vampires, phalènes, se pressaient à la lucarne, battant de Tiillo, s'écliappant par grandes volées. Les scorpions, les araignées, tous les hideux habilanls des lieux humides, gagnaient les coins par longues iiles effarouchées ; le grenier, bien que foi t lézardé, n'avait pas assez de trous pour eux, et ils étaient là, se poussant, s'ccrasant dans les fentes.
Guillaume et Guillaumette, fous d'épouvante, couraient, emportés dans le vertige de celte étrange création. A droite, à gauche, de toutes parts, ils hâtaient l'éclosion de nouveaux êtres. De leurs doigts ruisselait la vie. Le ilôt vivant montait. Ce trésor, où tantôt se mirait la lune, n'était plus qu'une masse noirâtre qui se mouvait lourdement, se soulevant, s'affaissant sur elle-même, comme fait le vin dans la cuve.
Bientôt pas un gros sou ne resta. Le tas en entier s'était animé. Alors Guillaume et Guillaumette, ne prenant plus que reptiles, s'enfuirent en se jetant à la face deux poignées de couleuvres.
Et, comme s'ils avaient emporté tous les monstres dans ces deux dei'nières poignées, le grenier se trouva vide. Sœur-des-Pauvres, n'ayant rien entendu, dormait, calme et souriante.
1C8 COiMES A NLNON.
A son réveil, Sœur-des-Pauvrcs eut un remords. Elle se dil qu'elle était allée bien loin chercher la misère ou pays enlier, sans songer à soulager celle de son oncle et de sa tante.
La chère enfant avait compassion de toutes les souffrances. Un pauvre était pauvre pourelle, avant d'être bon ou méchant. Elle ne distinguait point entre les larmes, elle pensait volontiers qu'elle n'avait pas charge de distribuer des peines et des récompenses, mais mission d'essuyer des pleurs. Dans sa petite raison de dix ans, il n'y avait pas grande idée de justice; elle élait toute charité, toute aumône. Lorsqu'elle songeait aux damnés d'enfer, il lui venait au cœur des pitiés, qu'elle n'éprouvait jamais aussi fortes pour les âmes du purgatoire.
Quelqu'un lui ayant dit un jour que tel pauvre ne méritait pas le pain qu'elle lui donnait, elle n'avait pas compris. Elle se refusait à croire que ce n'est pas assez d'avoir faim pour manger.
Or, pour réparer son oubli, Sœur-des-Pauvrcs
SŒUR-DES-PAIYRES. 1C9
reprenant le petit sac, alla vite acheter, en bel argent neuf, une terre qui toucliail à la cabane de ses parents. Elle acheta en outre une paire de bœufs, blancs et roux, aux poils luisants comme de la soie. Elle n'eut garde d'oublier la charrue. Puis, elle loua un garçon de ferme qui conduisit l'attelage au bord du champ, à la porte de la chaumière. Pendant ce temps, elle amassait à la ville des provisions de toutes sortes, souches de vigne qui brûlent avec un feu clair, fine fleur de farine, salaisons, légumes secs. Elle se faisait suivre de trois grosses charrettes, allant de boutique en boutique, les chargeant de ce qu'elle pensait nécessaire à un ménage. Et c'était merveille comme elle dépensait en grande fille l'argent du bon Dieu, n'achetant pas choses inuti.es, ainsi qu'on aurait pu l'attendre d'une bambine de son âge, mais bien meubles solides, pièces de toile, chaudrons de cuivre, tout ce que souhaite dans ses rêves une ménagère de trente ans.
Lorsque les trois charrettes furent pleines, elle vint les faire ranger auprès des bœufs et de la charrue. Alors elle comprit que la chaumière était bien misérable, bien petite, pour contenir ces richesses, et elle eut du chagrin de ne pouvoir acheter une ferme, non pas qu'elle manquât d^argent,
mais parce qu'il n'y avait point de ferme dans celle partie du pays. Elle résolut d'appeler les maçons et de leur faire bâtir une grande liabilation, sur remplacement même de la pauvre demeure. Mais en attendant, comme elle était pressée, elle se contenta de verser sur le sol, devant les charrettes, quelques tas de gros sous, pour payer les frais de bàlisse.
Elle fit si bien, qu'elle ne mit pas une heure à tout disposer de la sorte. Guillaume et Giiillaumcttc dormaient encore, n'ayant entendu ni le bruit des roues ni le fouet du garçon de f.'rme.
Alors, Sœur-des-Pauvres s'approcha de la porte, ayant aux lèvres un fin sourire, car elle avait paribis l'espièglerie du bien. Elle s'était hâtée un peu par malice ; elle s'applaudissait d'avoir réussi à devancer le réveil de ses parents.
Elle donna un dernier regard à ses achats, puis se mit à crier, en frappant dans ses mains de toutes ses forces :
— Oncle Guillaume, tante Guillaumetfe !
Et, comme les deux vieux ne bougeaient, elle heurta du poing les planches mal jointes du volet, en lépétant plus haut, à plusieurs reprises :
— Oncle Guillaume, tante Guillaumette, ouvrez vile, la fortune demande à entrer 1
SŒUr, -DES-PAUVRES. 171
Or, Guillnumeet Guiilaumelte entendirent cela en dormant, ce qui les fit sauter du lit, avant d'avoir pris la peine de s'éveiller. Sœur-des-Pauvres Cl iait encore, lorsqu'ils parurent sur le seuil, se poussant, se frultant les yeux, pour mieux voir; et ils s'étaient tant pressés, que Guillaume avait les jupes et Guillaumette les culottes. Ils n'eurent garde de s'en douter, ayant bien d'autres sujets d'étonnement. Les tas de gros sous s'élevaient, hauts comme des meules de foin, devant les trois charrettes qui avaient fort grand air, les chaudrons et les meubles de chêne se détachant sur la neige. Les bœufs, au vent froid du matin, soufflaient avec bruit. Le soc de la charrue semblait d'argent, blanc des premiers rayons.
Le garçon de ferme s'avança et dit à Guillaume:
— Maître, où dois-je conduire l'attelage? Ce n'est pas saison de labour. Soyez sans crainte : vos champs sont ensemencés, vous aurez ample récolte.
El, pendant ce temps, les charretiers s'étaient approchés de Guillaumette.
— Bia\e dame, lui disaient-ils, voici votre ménage, avec vos provisions d'hiver. Ilà(ez-vons de nous dire où nous devons décharger nos charrettes.
172 CONTES A MNON.
C'est peu d'un jour pour rentrer au logis toutes ces richesses.
Les deux vieux, bouche béante, ne savaient que répondre. Ils regardaient timidement ces biens qu'ils ne se connaissaient pas, ils songeaient aux vilains sous qui s'étaient si cruellement moqués d'eux, la nuit dernière. Sœur-des-Pauvres, cachée dans un coin, riait de leur étrange figure; elle ne désirait tirer autre vengeance de leur peu d'amitié pour elle, dans les jours d'infortune. La pauvre petite n'avait jamais tant ri de sa vie. Je l'assure, tu aurais ri comme elle, de voir Guillaume en jupes et Guillaumette en culottes, ne sachant s'ils devaient se réjouir ou pleuicr, faisant la grimace la plus plaisante du monde.
Enfin, comme elle les voyait près de rentrer et de fermer porte et fenêtre, elle se montra.
— Mes amis, dit-elle au garçon de ferme et aux charretiers, entrez tout ceci dans la chaumière; n'ayez point souci d'emplir les chambres jusqu'au plafond. Je n'avais pas songé à la peti- Icsse du logis, j'ai tant ccheté qu'il nous faut mamlenant un château. Mais voici l'argent pour k'S maçons.
Elle disait cela afin d'être entendue do ses parents, car elle pensait avec laison les rassurer eu
SŒDR-DES-PAUVRES. l'S
leur donnant à comprendre qu'elle était la bonne fée qui leur faisait ces cadeaux. Or, Guillaume et Guillaumette se promettaient depuis la veille de la battre, en punition de ce qu'elle les avait quittés tout un jour ; mais, lorsqu'ils l'entendirent parler ainsi, lorsquils virent les hommes déposer les meubles et les provisions à leur porte, ils la regardèrent, ils éclatèrent en sanglots, sans savoir pourquoi. Il leur sembla qu'une main les serrait à la gorge. Ils restaient là, debout, près d'étouffer, ne sachant que faire, dans cette émotion qu'ils ne connaissaient pas. Et, tout d'un coup, ils comprirent qu'ils aimaient Sœur-des- Pauvres. Alors, riant dans les larmes, ils coururent l'embrc sser, ce qui les soulagea.
Un an plus tard, Guillaume et Guillaumette se trouvaient les plus riches fermiers du pays. Ils possédaient une grande ferme neuve; leurs champs s'étendaient à tant de lieues à la ronde, qu'un même horizon ne pouvait les contenir.
Qu'un pauvre devienne riche, cela n'est point rare ; personne, dans nos temps, ne songe à s'en étonner. Mais, lorsque Guillaume et Giiillauinetle d^ méchants devinrent bons, il y en eut qui se refusèrent à le croire. C'était la vérité cependant. Les parents de Sœur-des-Pauvres, ne souffrant plus le froid ni la faim, retrouvèrent leur bon cœur d'autrefois. Comme ils avaient beaucoup pleuré, ils se sentirent frères des misérables et les soulagèrent sans égoïsme.
Les larmes, je le sais, sont bonnes conseillères. Pourtant, si Guillaumetle n'aima plus trop la dentelle, si Guillaume cessa de boire et préféra le travail, m'est avis que les gros sous avaient en eux quelque vertu secrète qui aida au miracle ; car ils n'étaient pas comme les premiers sous venus, qui consentent à payer les mauvaises dépenses; eux^, se refusaient aux méchants cœurs et rendaient charitable, en dirigeant la main des honnêtes gens qui les possédaient. Ah ! les braves gros sousn'ayant point la moine stupidité de nos laides pièces d'or et d'argent!
Guillaume et Guillaumetle baisaient Sœur-des, Pauvres du matin au soir. Les premiers jours, ils lui évitaient toute fatigue, ils se fâchaient dès qu'elle parlait de travail. 11 était aisé de voir qu'ils sou-
hnitaionl en faire une belle demoiselle, avec de pcliles mains blanches, bonnes à nouer des rubans. « Fais-toi iiùre, lui disaient-ils chaque matin; ne te chagrine du reste. » Mais la fillette ne l'entendait point ainsi ; elle serait morte de tristesse, à rester assise tout le long du jour, sans autre besogne que de regarder fder les nuages ; ses richesses lui étaient une moindre distraction que de frotter ses meubles de chêne et de tirer soigneusement ses draps de fine toile. Elle prenait donc du plaisir à sa guise, répondant à ses parents : « Laissez, je suis chaudement vêtue et n'ai que faire de dentelle ; j'aime mieux souci de ménage que souci de toilette. »
Et elle disait cela si sagement, que Guillaume et Guillaumette comprirent qu'elle avait une grande raison. Ils ne la contrarièrent plus dans ses goûts. Ce fut fêle pour elle. Elle se leva, ainsi qu'autrefois , à cinq heures, et se chargea des soin? domestiques ; non pas qu'elle balaya et lava , comme aux jours du malheur, car ce n'était une besogne de sa force que d'entretenir en propreté un aussi vaste logis ; mais elle surveilla les servantes, elle n'eut aucune fausse honte à les aider dans leurs travaux de laiterie et ('e basse-cour. Elle était bien la jeune fille la plus riche et la plus active de
laconfrée. Chncun s'émerveillait de ce qu'elle n'eûl point changô en devenant grosse fermière, sinon qu'elle avait les joues plus roses et le cœur plus gai au travail. « Bonne misère, disait-elle souvent, tu m'as appris à être riche. »
Elle songeait beaucoup pour son âge, ce qui l'atlristait paifois. Je ne sais comment elle s'aperçut que ses gros sous lui devenaient de peu d'utilité. Les champs lui donnaient le pain, le vin, riiuile, les légumes, les fruits ; les troupeaux lui fournissaient la laine pour les vêtements, la chair pour les repas ; tout s'offrait à ses entours, et les produits de la ferme suffisaient amplement à ses besoins, ainsi qu'à ceux de ses gens. Même la part des pauvres était large, car elle ne donnait plus aumônes d'argent, mais viande, farine, bois à brûler, pièces de toile et de drap, se montrant sage en cela, offrant ce qu'elle savait nécessaire aux indigents, leur évitant la tentation de mal employer les sous de la charité.
Or, dans cette abondance de biens, plusieurs tas de gros sous dormaient au grenier, où Sœurdes-Pauvres se chagrinait de les voir occuper la place de vingt à trente bottes de paille. Elle préférait de beaucoup cette paille, récompense du travail, à cette monnaie qu'elle entassait sans grand
mérite. Aussi, peu à peu, en vint-elle à se sentir un profond dédain pour cette sorte de richesse, bonne à dormir dans les coffres des avares, ou encore à s'user aux mains des trafiquants des villes.
Elle était si lasse de celte fortune incommode, qu'un matin elle se décida à la faire disparaître. Elle avait conservé le petit sac qui dévorait les gros sous d'une façon si aisée ; il fit son devoir en conscience et nettoya proprement le grenier. Sœurdes-Pauvres agit de ruse, car elle se garda de mettre au fond le sou de la mendiante; de sorte que l'argent s'en alla bel et bien, sans avoir la tentnlion de revenir.
Ainsi, elle prit soin de ne pas devenir trop riclie, sentant qu'il y avait là danger pour le cœur. Elle donna peu à peu une partie de ses terres, qui étaient trop vastes pour nourrir une seule famille. Elle mesura son revenu à ses besoins. Puis, comme les bons bras ne manquaient pas à la ferme, lorsque, malgré elle, les sous s'amassaient au grenier, elle y montait en cachette, elle s'appauvrissait à plaisir. Pour assurer son contentement, elle garda loule sa vie la bourse enchantée, qui donnait si largement aux heures de détresse, et qui, aux heures de fortune, ne savait plus que prendre.
Sœur-des-Puuvres avait un autre souci. Le ca-
dcau de la pauvre;se l'embaiTassait. Elle s'c^ffrayait. du pouvoir qu'il lui donnait, car, lors même qu'on ne doute pas de soi, il y a plus de giiielé de cœur à se sentir humble que puissant. Elle l'eût volontiers jeté à la rivière; mais un méchant pouvait le trouver dans le sable et en user au dommage de chacun; et, certes, s'il employait à faire le mal la moitié de l'argent qu'elle avait dépensé en bonnes œuvres, il n'est point douteux qu'il ne ruinât le pays. Aussi comprit-elle alors que la mendiante ait longtemps cherché avant de donner son aumône : c'était là un cadeau faisant la joie ou le désespoir d'un peuple, selon la main qui le recevait.
Elle garda le sou. Comme il était percé, elle se le pendit au cou, à l'aide d'un ruban ; ainsi elle ne pouvait le perdre. Muis cela la chagrinait de le sentir sur sa poitrine; elle eût tout fait au monde pour retrouver la pauvresse. Elle l'aurait priée de reprendre ce dépôt, trop lourd pour être longtemps gardé, et de la laisser vivre en bonne fille, ne faisant d'autres miracles que des miracles de travail et de joyeuse humeur.
Or, l'ayant vainement cherchée, elle désespérait de jamais la rencontrer.
Un soir, passant devant l'églibc, elle entra faire
SŒUl\-DE!^-rAUVRES. 179
lin bout de prière. Elle alla tout au fond, dans une pi.'tile chapelle qu'elle aimait pour son ombre et son silence; les vitraux, d'un bleu sombre, éclairaient les dalles comme d'un reflet de lune; la Yoùle, un peu basse, n'avait pas d'écho. Mais, ce soir-là, la petite cliapelle était en fêle. Un rayon égaré, après avoir traversé la nef, donnait en plein sur l'humble autel, allumant dans les ténèbres le cadre doré d'un vieux tableau.
Sœur-des-Pauvres, qui s'était agenouillée sur la pierre nue, eut une courte distraction, à voir ce bel adieu du soleil à son coucher, sur ce cadre qu'elle ne savait point là. Puis, penchant la tête, elle commença son oraison; elle suppliait le bon Dieu de lui envoyer un ange qui se chargeât du gros sou.
Au fort de sa prière, elle leva le front. Le baiser du soleil montait lentement ; il avait laissé le cadre pour la toile peinte ; on eût pu croire qu'une lumière blonde sortait de l'image sainte. Elle rayonnait sur le mur noir ; et c'était comme si quelque chérubin eût écarté un coin du voile des cieux, car on y voyait, dans un éblouissement de gloire et de splendeur, la Vierge Marie endormant Jésus sur ses genoux.
Sœur-des-Pauvres regardait, cherchant à se sou-
IPO CONTES A NINON.
venir. Elle avait vu, en songe peut-être, cette belle sainte et celte enfant divin. Eux aussi la reconnaissaient sans doute : ils lui souriaient, et même elle les vit sortir de la toile, pour descendre vers elle.
Elle entendit une voix douce qui disait •
— « Je suis la sainte mendiante des cieux. Les pauvres de la terre me font l'offrande de leurs larmes, et je tends la main à chaque misérable, afin qu'il se soulage. J'emporte au ciel ces aumônes de souffrance. Ce sont elles qui, amassées une à une dans les siècles, formeront au dernier jour les trésors de félicité des élus.
« C'est ainsi que je vais par le monde, pauvrement vêtue, comme il convient à une fille du peuple. Je console les indigents mes frères, je sauve les riches par la charité.
« Je t'ai vue, un soir, et j'ai reconnu en toi celle queje cherchais. C'est un rude labeur que le mien. Lorsque je rencontre un ange sur la terre, je lui confie une partie de ma mission. J'ai pour cela des sous du ciel qui ont riiitelligence du bien, qui rendent fées les mains pures.
« Vois, mon Jésus te sourit : il est content de toi. Tu as été mendiante des cieux, car chacun l'a fait l'aumône de son âme, et tu amèneras ton
cortège de pauvres jusque dans le paradis. Maintenaul, donne ce sou qui te pèse ; les chérubins ont seuls celte force de porter élernellement le bien sur leurs ailes. Sois humble, sois heureuse. »
Sœur-des-Pauvres écoutait la parole divine ; elle était là, demi-penchée, muette, en extase ; et, dans ses yeux grands ouverts, se reflétait l'éijlouissementdelà vision. Elle demeura longtemps immobile. Puis, comme le rayon montait toujours, il lui sembla que la porte du ciel se refermait; la Vierge, ayant pris le ruban à son cou, disparut lentement. L'enfant regardait encore, mais elle voyait seulement le haut du cadre doré» brillant faiblement aux dernières lueui-s.
Alors, ne sentant plus le poids du sou sur sa poitrine, elle crut en ce qu'elle venait de voir. Elle se signa, elle s'en alla, remerciant Dieu.
C'est ainsi qu'elle n'eut plus de souci et qu'elle vécut longtemps, jusqu'au jour où l'ange qu'elle attendait depuis sa jeunesse, l'emmena auprès de sa mère et de son père, dont les regrets l'appelaient depuis si longtemps au paradis. Elle trouva prés d'eux Guillaume et Guillaumette , qui l'avaient quittée, eux aussi, un jour qu'ils étaient las.
El plus de cent ans après sa mort, on n'aurait pu trouver un seul mendiant dans la contrée ; non
pas qu'il y eût dans les armoires des familles de nos vilaines pièces d'or ou d'argent ; mais il s'y rencontrait toujours, on ne savait comment, quelques fils du sou de la Vierge, de ces gros sous de cuivre jaune, qui sont la monnaie des Iravailleui s et des simples d'esprit.