MEDEP.IC MANGE DES MURES
Je t'épargnerai la description de l'entrée triomphale de nos héros et des réjouissances publiques qui eurent lieu en celte occasion.
Sidoine joua noblement son rôle de majesté. Il accueillit avec bienveillance une cinquantaine de députations qui vinrent à la file lui prêter serment; il écoula même, sans trop bâiller, les harangues des différents corps de l'Etat. A vrai dire, il avait grand besoin de sommeil; il aurait volontiers envoyé ces bonnes gens se coucher, pour aller luimême en faire autant, si Médéric ne lui eût dit tout bas qu'un roi, appartenant à son peuple, ne dormait que lorsque les portefaix de son royaume le voulaient bien.
Enfin les grands dignitaires le conduisirent à son palais, sorte de grange monumentale, haute d'une quinzaine de métrés, devant laquelle les écoliers tiraient leurs chapeaux. Les fourmis saluent ainsi les cailloux du chemin. Sidoine, qui se servait d'une pyramide en guise d'escabeau, témoigna par un geste expressif combien il trouvait le logis insuffisant. Médéric déclara de sa voix la plus douce avoir remarqué, aux portes de la ville, un vaste champ de blé, demeure plus digne d'un grand prince. Les épis lui feraient une belle couche dorée, d'une merveilleuse souplesse, et il aurait pour ciel de lit les larges rideaux célestes que les clous d'or du bon Dieu retiennent aux murs du paradis.
Comme le peuple était très-friand de spectacles et de mascarades, il déclara, désirant se rendre populaire, abandonner l'ancien palais aux montreurs d'ours, danseurs de corde et diseurs de bonne aventure. De plus, il y serait établi un tbéâtre de marionnettes, toutes d'une exécution parfaite , au point de les prendre pour des hommes. La foule accueillit cette offre avec reconnaissance.
Lorsque la question du logement fut vidée, Sidoine se relira, ayant hâte de se mettre au lit. Il ne tarda pas à remarquer, derrière lui, une troupe de gens armés qui le suivaient avec respect. En bon roi, il les prit pour des soldats enthousiastes et ne s'en soucia pas davantage. Cependant, quand il se fut voluptueusement étendu sur sa couche de paille fraîche, il vit les soldats se poster aux quatre coins du champ, se promenant de long en large, l'épée au poing. Cette manœuvre piqua sa curiosité. Il se dressa à demi, tandis que Médéric, comprenant son désir, appelait un des hommes, qui s'était avancé tout proche de l'oreiller royal.
— lié I l'ami, cria-t-il, pourrais-tu me dire ce qui vous force, tes compagnons et toi, à quiltei vos lits à cette heure, pour venir rôder autour du mien ? Si vous avez de méchants projets sur les
passants, il est peu convenable d'exposer voire roi à servir de témoin pour vous faire pendre. Si ce ' sont vos belles que vous allcndez, certes je m'intéresse à l'accroissement du nombre de mes sujets, mais je ne veux en aucune façon me mêler de ces détails de famille. Çà, franchement, que faites-vous ici?
— Sire, nous vous gardons, répondit le soldat.
— Vous me gardez? contre qui, je vous prie? Les ennemis ne sont pas aux frontières, que je sache, et ce n'est point avec vos épéos que vous me prolége.rez des moucherons. Vojons, parle. Contre qui me gardez-vous?
— Je ne sais pas. Sire. Je vais appeler mon capitaine.
Lorsque le capitaine fut arrivé et qu'il eut entendu la demande du roi :
— Bon Dieu ! Sire, s'écria-t-il, comment Votre Majesté peut-elle me faire une question aussi simple? Ignore-t-elle ces menus détails? Tous les rois se font garder contre leurs peuples. Il y a ici cent braves qui n'ont d'autre charge que d'embrocher les curieux. Nous sommes vos gardes du corps, Sire. Sans nous, vos sujets, gens très-gourmands de monarques, en auraient déjà fait une effroyable consommation.
Cependant, Sidoine riait aux larmes. L'idée que Cî's pauvres diables le gardaient lui avait d'abord paru d'une joyeuseté rare ; mais quand il apprit qu'ils le gardaient contre son peuple, il eut un nouvel accès de gaieté dont il faillit étouffer. De son côté, Médéric pouffait à pleines joues, décliaînant une véritable tempête dans l'oreille de son mignon.
— Holà ! manants, cria-t-il, pliez bagages, décampez au plus vite. Me croyez-vous assez sot pour imiter vos rois trembleurs, qui ferment dix à douze portes sur eux, en plantant une sentinelle à chacune? Je me garde moi-même, mes bons amis, et je n'aime pas à être regardé quand je dors; car ma nourrice m'a toujours dit que je n'étais pas beau en rontlant. S'il vous faut absolument garder quelqu'un, au lieu de garder le roi contre le peuple, gardez, je vous prie, le peuple contre le roi ; ce sera mieux employer vos veilles et gagner plus honnêtement votre argent. Les soirs d'été, pour peu que vous désiriez m'être agréables, envoyezmoi vos femmes avec des éventails, ou, s'il pleut, votez-moi une armée de parapluies. Mais vos épées, à quoi diable voulez-vous qu'elles me servent? Et, maintenant, bonne nuit, messieurs les gardes du corps
AYËNTURES DU GRAND SIDOINE, LTC. 243
Sans plus de zèle, capitaine et soldais se retirèrent, enchantés d'un prince si facile à servir. Alors nos amis, satisfaits d'être seuls, purent causer à à l'aise des surprenantes aventures qui leur étaient arrivées depuis le matin. Je veux dire, tu m'entends, que Médéric bavarda une petite demi-heure, philosophant sur toute chose, priant son mignon de suivre avec soin le fil de son raisonnement. Le mignon, dès les premiers mots, ronflait, les poings fermés. Notre bavard, ne s'entendant plus luimême, remit la suite de ses observations au lendemain. C'est ainsi que le roi Sidoine I" dormit sa première nuit à la belle étoile, dans un champ désert situé aux portes de sa capitale.
Les événements qui se passèrent les jours suivants ne méritent pas d'être rapportés tout au long, bien qu'ils aient été prodigieux et bizarres, comme tous ceux auxquels se trouvèrent mêlés les héros que j'ai choisis. Notre roi en deux personnes, — vois à quoi tient un mystère ! — ayant accepté la couronne par simple complaisance, se garda de tenter la moindre réforme. Il laissa le peuple agir selon ses volontés; ce qui se rencontra être la meilleure façon de régner, la plus commode pour le souverain, la plus profitable pour les sujets.
Au bout de huit jours, Sidoine avait déjà gagné
cinq batailles rangées. Il crut devoii mener son armée aux deux premières. Mais il s'aperçut bientôt qu'au lieu de lui donner aide el secours, elle l'embarrassait, se mettant en travers de ses jambeSi risquant d'attraper quelque taloche. Il se décida donc à licencier les troupes, déclarant entendre à l'avenir se mettre seul en campagne. Ce fut là le sujet d'une belle proclamation. Elle débutait par cet exorde remarquable : « Il n'est rien de tel pour « se gourmer d'importance, comme de savoir « pourquoi on se gourme. Or, puisque le roi, lors- « qu'il déclare la guerre, connaît seul les causes « de son bon plaisir, la logique veut que le roi « se batte seul. » Les soldats goûtèrent beaucoup ces pensées ; à la vérité, faute d'une bonne raison pour taper plus longtemps, ils avaient tourné le dos dans maintes batailles. Souvent aussi ils s'étaient étonnés, causant le soir dans les ambulances avec des blessés ennemis, de l'originale méthode des princes, ayant des poings, comme tout le monde, et faisant tuer plusieurs milliers d'hommes, pour vider leurs querelles particulières.
Seulement, les Bleus, s'il le souvient de In charte, avaient pris un maître dans l'unique but de s'égayer à le voir et à l'entendre jouer des poings el de la langue. L'armée obtint donc de suivre son
chef à deux kilomètres de distance. De cette façon, elle eut l'agréable spectacle des combats, sans en courir les dangers.
Médéric harangua plus encore que Sidoine ne se battit. Au bout d'une semaine, il avait déjà enrichi la littérature du pays de treize gros volumes. Le troisième jour, en s' éveillant, il se trouva savoir le grec et le latin, sans avoir appris ces langues dans aucun collège; il put de la sorte répondre par dix pages de Démosthène au prince des orateurs, qui pensait l'embarrasser en lui récitant cinq pages de Cicéron. Depuis ce moment, qui fut celui où le peuple cessa de comprendre, le roi orateur eut encore plus de popularité que le roi guerrier.
Somme toute, la nation Bleue était dans le ravissement. Elle possédait enfin le prince rêvé, un prince idéal, mettant tous ses soins aux menus plaisirs, ne se mêlant jamais des détails sérieux. Cependant, comme un peuple, même un peuple satisfait, murmure toujours un peu, on accusait l'excellent homme de certains goûts bizarres, par exemple de sa singulière obstination à vouloir dormir à la belle étoile. De plus, je crois te l'avoir dit, Sidoine péchait par une grande coquetterie ; dès qu'il eut un budget sous la main, il échangea vite
ses peaux de loup contre de splendides vêtements de soie et de velours, trouvant à se regarder quelques dédommagements aux ennuis de sa nouvelle profession. On le blâmait de cet innocent plaisir; bien qu'il ne fit autre dépense, on lui reprochait d'user trop de salin, de déchirer trop de dentelle. La rosée, il est vrai, tache les étoffes fines, et rien ne les coupe comme la paille. Or Sidoine couchait tout habillé.
Pour en finir, on comptait à peine cinq à six milliers de mécontents dans cet empire de trente millions d'hommes : des courtisans sans emploi dont l'échiné se roidissait, des gens de nerfs irritables auxquels les longs discours donnaient la fièvre, surtout des pervers que fâchait la paix publique. Après une semaine de règne, Sidoine aurait pu sans crainte tenter de nouveau le suffrage universel.
Le neuvième jour, Médéric fut pris au réveil d'une irrésistible envie de courir les champs. Il était las de vivre enfermé au logis, j'entends l'oreille de Sidoine ; il s'ennuyait de son rôle de pur esprit. Il descendit doucement. Son mignon dormant encore, il ne l'avertit pas de sa promenade, se promettant de ne prendre l'air que pendant un petit quart d'heure»
AVEMTIiRES DU GRAND SIDOINE, ETC. 249
C'est une charmante chose qu'une fraîche matinée d'avril. Le ciel se creusait, pâle et profond. Sur les montagnes, se levait un soleil clair, sans chaleur, d'une lumière blanche. Les feuillages, nés de la veille, luisaient par touffes vertes dans la campagne ; les roches, les terrains se délachaient en grandes masses jaunes et rouges. On eût dit, à voir comme tout semblait propre, que la nature était neuve.
Médéric, avant d'aller plus loin, s'arrêta sur un co[eau. Après quoi, ayant suffisamment applaudi en grand la vaste plaine, il songea à profiter de la gaieté des sentiers, sans plus s'inquiéter des horizons. Il prit le premier chemin venu ; puis, quand il fat au bout, il en prit un autre. Il se perdit au milieu des églantiers, courut dans l'herbe, s'étendit sur la mousse, fatigua les échos de sa voix, cherchant à faire beaucoup de bruit, parce qu'il se trouvait dans beaucoup de silence. Il admira les champs en détail et à sa façon, qui est la bonne, regardant le ciel par pelils coins à travers les feuilles, se faisant un univers d'un buisson creux, découvrant de nouveaux mondes à chaque détour des haies. Il se grisa pour trop boire de cet air pur et un peu froid qu'il trouvait sous les allées, et finit par s'arrêter, haletant, charmé des blancs
layons du soleil et des bonnes couleurs de la Ccimpagne.
Or il s'arrêta au pied d'une grosse haie faite de ronces, de ces ronces aux feuilles rudes, aux longs bras épineux, qui produisent à coup sûr les meilleurs fruits que puisse manger un homme d'un goût recherché. Je veux parler de ces belles grappes de mûres sauvages, toutes parfumées du voisinage des lavandes et des romarins. Te souvient-il comme elles sent appétissantes, noires sous les feuilles vertes, et quelle fraîche saveur, moitié sucre, moitié vinaigre, elles ont pour les palais dignes de les apprécier?
Médéric, ainsi que tous les gens d'humeur libre et de vie vagabonde, était un grand mangeur de mûres. 11 en tirait quelque vanité, ayant pour toutes rencontres, dans ses repas le long des haies, trouvé des simples d'esprit, des rêveurs et des amants ; ce qui l'avait amené à conclure que les sots ne savaient faire cas de ces grappes savoureuses, que c'était là un festin donné par les anges du paradis aux bonnes âmes de ce monde. Les sots sont bien trop maladroits pour un tel régal ; ils se trouvent seulement à l'aise devant une table, à couper de grosses bêtes de poires se fondant en eau claire. Belle besogne vraiment, qui
ne demande qu'un couteau. Tandis que, pour manger des mûres, il faut une douzaine de rare? qualités : la justesse du coup d'œil qui découv . les baies les plus exquises, celles que les rayons et la rosée ont mûries à point ; la science des épines, cette science merveilleuse de fouiller les broussailles sans se piquer; l'esprit de savoir perdre son temps, de mettre une matinée entière à déjeuner, tout en faisant deux ou trois lieues dans un sentier long de cinquante pas. J'en passe et des plus méritantes. Jamais certaines gens ne s'aviseront de vivre cette \ie des poètes : se nourrir d'air pur, philosopher ou dormir entre deux bouchées. Seuls, les paresseux, fils bien-aimés du ciel, savent les finesses de ce joli métier.
Voilà pourquoi Médéiic se vantait d'aimer les mûres.
Les ronces devant lesquelles il venait de s'arrêter, étaient chargées de grappes longues et nombreuses. Il fut émerveillé.
— Tudieu! dit-il, les beaux fruits, le beau prodige! Des mûres en avril, et des mûres d'une telle grosseur : voilà qui me paraît tout aussi étonnant qu'un baquet d'eau changée en vin. On a raison de le dire, rien ne fortifie la foi comme la vue des faits surnaturels : désormais je veux
croire les contes de nourrice dont on m'a berce. Moi, c'est ainsi que j'entends les miracles, lorsqu'ils emplissent mon verre ou mon assiette. Çà, déjeunons, puisqu'il plaît à Dieu de changer le cours des saisons pour me servir selon mon goût.
Ce disant, Médéric allongea délicatement les doigts et saisit une grosse mûre qui eût suffi au repas de deux moineaux. Il la savoura avec lenteur, puis fit claquer la langue, hochant la tèled'un air satisfait, comme un buveur émérite qui déguste un vieux vin. Alors, le cru étant connu, le déjeuner commença. Le gourmand alla de buisson en buisson, humant le soleil dans les intervalles, établissant des dilférences de goût, ne pouvant se fixer. Tout en marchant, il discourait à haute voix, car il avait pris l'habitude du monologue en compagnie du silencieux Sidoine ; quand il se trouvait seul, il ne s'en adressait pas moins à son mignon, estimant que sa présence importait peu à la conversation.
— Mon mignon, disait-il, je ne connais pas de besogne plus philosophique que celle de manger des mûres, le long des sentiers. C'est là tout un apprentissage de la vie. Vois quelle adresse il faut déployer pour atteindre les hautes branches, qui, remarque-le, portent toujours
les plus beaux fruits. Je les incline en attirant à petits coups les tiges basses ; un sot les briserait, moi je les laisse se redresser, en prévision delà saison prochaine. II y a encore les épines, où les maladroits se blessent ; moi j'utilise les épines, qui me servent de crochets dans cette délicate opération. Veux-lu jamais juger un homme, le connaître aussi bien que Dieu qui l'a fait : mets-le, le ventre vide, devant une ronce chargée de baies, par une claire matinée. Ah ! le pauvre homme ! Pour ameuter les sept péchés capitaux dans une conscience, il suffit d'une mûre au bout d'une haute branche.
Et Médéric, tout aise de vivre, mangeait, pérorait, clignait les yeux pour mieux embrasser son petit horizon. D'ailleurs, il oubliait parfaitemnnt S. M. Sidoine I", la nation Bleue, toute la royale comédie. Le roi en deux personnes avait laissé son corps chez son peuple; son esprit battait la campagne, perdu dans les haies, se donnant du bon temps. Ainsi, la nuit, l'âme, s'envolaiit sur l'aile d'un songe, s'en va prendre ses ébats, dans quelque coin inconnu, insoucieuse de la prison dont elle s'est échappée. Cette comparaison n'est-elle pas très-ingénieuse ? bien que je me sois défendu d'avoir caché quelque sens philosophique sous le
voile léger de cette fiction, ne te dit-elle pas clairement ce qu'il te faut penser de mon géant et de mon nain?
Cependant, comme Médéric faisait les yeux doux à une mûre, il fut, de la façon la plus imprévue, rappelé aux tristes réalités de cette vie. Un dogue, non des plus minces, se précipita brusquement dans le sentier, aboyant avec force, les dents blanches, les paupières sanglantes. As-tu remarqué, Ninette, quel bon caractère hospitalier ont les chiens dans la campagne? Ces fidèles animaux, lorsqu'ils ont reçu de l'homme les bienfaits de l'éducation, possèdent au plus haut point le sentiment de la propriété. 11 y a vol pour eux à fouler la terre d'autrui. Le nôtre, qui eût dévoré Médéric pour le peu de boue qu'un passant emporte à ses semelles, devint furieux, à le voir manger les mù« res poussées librement au gré de la pluie et du soleil. Il se précipita, la gueule ouverte.
Médéric ne l'attendit certes pas. 11 avait une haine raisonnée pour ces grosses bêtes, aux allures brutales, qui sont chez les animaux ce que sont les gendarmes chez les hommes. Il se mit à fuir, à toutes jsmbes, fort effrayé, très-inquiet des suites de celte mauvaise rencontre. Ce n'est pas qu'il raisonnât beaucoup en cette circonstance ;
mais comme il avait, par usage, une grande habitude delà logique, tout en ayant la tête perdue, il posa en principe : Ce chien a quatre pattes, moi j'en ai deux plus faibles et moins exercées ; — en tira comme conséquence : Il doit courir plus longtemps et plus vite que moi ; — fut naturellement conduit à penser : Je vais être dévoré; — enfin arriva victorieusement à conclure : Ce n'est plus qu'une simple question de temps. La conclusion lui donna froid dans les jambes. Il se tourna et vit le dogue à une dizaine de pas ; il courut plus fort, le dogue courut plus fort; il sauta un fossé, le dogue sauta le fossé. Étouffant, les bras ouverts, il allait sans volonté; il sentait des crocs aigus s'enfoncer dans ses chairs, et, les yeux fermés, voyait luire dans l'ombre deux paupières sanglantes. Les abois du chien l'entouraient, le serraient à la gorge, comme font les vagues pour l'homme qui se noie.
Encore deux sauls, c'en était fait de Médéric. Et ici, permets-moi, Ninon, de me plaindre du peu de secours prêté par notre esprit à notre corps, quand ce dernier se trouve dans quelque embarras. Je le demande, où baguenaudait l'esprit de Médéric, tandis que son corps n'avait que deux misérables jambes à son service? La belle avance, de
fuir pour se sauver ! tout le monde en fait autant. Si son esprit n'eût pas couru la prétantaine, l'ingénieux enfant, sans tant s'essouffler ni risquer une pleurésie, aurait, dès les premiers pas, monté tranquillement sur un arbre, comme il le fit, au bout d'un quart d'heure de course folle. C'est là ce que j'appelle un trait de génie; l'inspiration lui vint d'en haut. Quand il fut à califourchon sur une maîtresse branche, il s'étonna d'avoir songé à une chose aussi simple.
Le dogue, dans son élan furieux, vint se heurter violemment contre l'arbre, puis se mit à tourner autour du tronc, en poussant des abois féroces. Médéric prit ses aises et retrouva la parole.
— Ilélas ! hélas ! cria-t-il, mon pauvre mignon, je me trouve vertement puni d'avoir voulu prendre l'air sans emmener tes poings avec moi. Voilà qui me prouve une fois de plus combien nous nous sommes indispensables l'un à l'autre; notre amitié est œuvre de la Providence. Que fais-tu loin de moi, ayant tes seuls bras pour te tirer d'affaire? que fais-je ici moi-même, logé sur une branche, n'ayant pas la moindre taloche à appliquer sur le museau de ce vilain animal. Ilélas ! hélas ! c'en est fait de nous !
Le dogue, las d'aboyer, s'était gravement assis
AVENTURES DU GhAND SIDOINE, i^TC. 257
sur son derrière, le cou allongé, la lèvre retroussée. Il regardait Médéric, sans bouger d'une ligne. Celui-ci, voyant la bête prêter une altenlion soutenue, crut comprendre qu'elle l'invitait à parler. Il résolut de profiter d'un pareil auditeur, désireux de se faire écouter une fois dans sa vie. D'ailleurs, il n'avait que des phrases à sa disposition pour sortir d'embarras.
— Mon ami, dit-il d'une voix mielleuse, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Allez à vos affaires. Je retrouverai parfaitement mon chemin. Je vous l'avouerai même, il y a, à quelques lieues d'ici, un bon peuple que mon absence doit plonger dans la plus vive inquiétude. Je suis roi, s'il faut tout dire. Vous ne l'ignorez pas, les rois sont des bijoux précieux, que les nations n'aiment point à perdre. Retirez-vous donc. 11 serait peu convenable de forcer l'histoire à écrire un jour comme quoi le sot entêtement d'un chien a suffi pour bouleverser un grand empire. Voulez-vous une place à ma cour? être le gardien des viandes du palais? Dites, quelle charge puis-je vous offrir pour que Votre Excellence daigne s'éloigner ?
Le dogue ne bougeait pas. Médéric pensa l'avoir gagné par l'appât d'un titre officiel; il fit mine de descendre. Sans doute le dogue n'était point ambi-
258 COÎSTES A KINON.
tieux, car il se mit à hurler de nouveau, se dressant contre Tarbre.
— Le diable t'emporte ! murmura Médéric.
A boui d'éloquence, il fouilla ses poches. C'est Jà un moyen qui, chez les hommes, réussit généralement. Mais allez donc jeter une bourse à un chien, si ce n'est pour lui faire une bosse à la lête. Médéric n'était pas d'ailleurs un garçon à avoir une bourse dans ses chausses ; il considérait l'argent comme parfaitement inutile, ayant toujours vécu de libres échanges. Il trouva mieux qu'une poignée de sous, je veux dire qu'il trouva un morceau de sucre. Mon héros étant fort gourmand de sa nature, cette trouvaille n'a rien qui doive t'étonner. Je tiens à te faire remarquer comme les détails de ce récit arrivent naturellement et portent un haut caractère de véracité.
Médéric, tenant le morceau de sucre entre deux doigts, le montra au chien, qui ouvrit la gueule sans façons. Alors l'assiégé descendit doucement. Quand il fut ,près de terre, il laissa tomber la proie ; le chien la happa au passage, donna un coup de gosier, ne ne lécha même pas et se précipita sur Médéric.
— Ah! brigand! s'écria celui-ci en remontant vivement sur sa branche, tu manges mon sucre
et tu veux me mordre ! Allons, ton éducation a été soignée, je le vois ; tu es bien le fidèle élève de l'égoïsme de tes maîtres : rampant devant eux, toujours affamé de la chair des passants.
ou SIDOINE DEVIENT BAVARD.
Il allait continuer sur ce ton, lorsqu'il entendit derrière lui s'élever un bruit sourd, semblable au roulement lointain d'une cataracte. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles; la rivière voisine coulait avec un murmure trop discret, pour se permettre de pareilles plaintes. Étonné, Médéric écarla les branches, interrogeant l'horizon. Au premier abord, il ne vit rien ; la campagne, de ce côté, s'étendait, grise et nue , sorte de plaine s' élevant de coteaux en coteaux, jusqu'aux montagnes qui la bornaient. Mais le bruit augmentant toujours, il regarda mieux. Alors il remarqua, surgissant d' un pli de terrain , une roche d'une struo-
ture singulière. Cette roche, — car il était difficile de la prendre pour autre chose qu'une roche, — avait la forme exacte et la couleur d'un nez, mais d'un nez colossal, dans lequel on eût aisément taillé plusieurs centaines de nez ordinaires. Tourné d'une façon désespérée vers le ciel, ce nez avait toutes les allures d'un nez troublé dans sa quiétude par quelque grande douleur. A coup sûr, le bruit partait de ce nez,
Médéric, quand il eut examiné la roche avec attention, hésita un instant, n'osant en croire ses yeux. Enfin, se retrouvant en pays de connaissance, ne pouvant douter :
— Hé ! mon mignon ! cria-l-il émerveillé, pourquoi diable ton nez se promène-l-il tout seul dans les champs? Que je meure, si ce n'est lui qui est là, à se pâmer comme un veau qu'on égorge!
A ces mois, le nez, — contre toute croyance, la roche n'était en effet autre chose qu'un nez, — le nez s'agita d'une manière déplorable. Il y eut comme un éboulement de terrain. Un long bloc grisâtre, qui ressemblait assez à un énorme obélisque couclié sur le sol, s'agita, se replia sur luimême, se relevant d'un bout, se dédoublant de l'autre. Une tête surgit, une poitrine se dessina, le tout emmanché de deux jambes, qui, pour être
AVENTURES DU GRAND SIDOINE, jbTC. 261
démesurées , n'en auraient pas moins élé des jambes dans toutes les langues, tant anciennes que modernes.
Sidoine, quand il eut ramené ses membres, s'assit sur son séant, les poings dans les yeux, les genoux hauts et écartés. 11 sanglotait à fendre l'âme.
— Oh! oh! dit Médéric, je le savais bien, il n'y a que mon mignon dans le monde pour avoir un nez d'une telle encolure. C'est l» un nez que je connais comme le clocher de mon village, lié ! mon pauvre frère, nous avons donc aussi de gros chagrins. Jeté le jure, je voulais m'absenter dix minutes au plus ; si tu me retrouves au bout de dix heures, la faute en est assurément au soleil et aux buissons chargés de mûres. Nous leur pardonnerons. Çà! jette-moi ce dogue à la porte : nous causerons plus à l'aise.
Sidoine, toujours pleurant, allongea le bras, prit le dogue par la peau du cou. Il le balança une seconde, et l'envoya, hurlant et se tordant, droit dans le ciel, avecune vitesse de plusieurs milliers de lieues à la seconde. Médéric prit le plus grand plaisir à cette ascension. Il suivit la bêle de l'œil. Quand il la vit entrer dans la sphère d'attraction de la lune, il battit des mains, félicitant son
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compagnon d'avoir enfin peuplé ce satellite, pour le plus grand bonheur des astronomes futurs.
— Orçà, mon mignon, dit-il en sautant à terre, et notre peuple?
Sidoine, à cette question, éclata de plus belle en gémissements, dodelinant de la tête, se barbouillant le visage de ses larmes.
— Bah I reprit Médéric, noire peuple serait-il mort? L'aurais-tu massacré dans un moment d'ennui, réfléchissant que les peuples rois sont sujets aux abdications tout comme les autres monarques?
— Frère, frère^ sanglota Sidoine, notre peuple s'est mal conduit.
— Vraiment?
— Il s'est mis en colère à propos de rien...
— Le vilain !
— ... et m'a jeté à la porte...
— Le grossier !
— ... comme jamais grand seigneur n'a jeté un laquais.
— Voyez-vous l'aristocrate !
A chaque virgule, Sidoine poussait un profond soupir. Lorsqu'il rencontra un point dans sa phrase, son émotion étant au comble, il fondit de nouveau en larmes.
— Mon mignon, reprit Médéric, il est triste sans doute pour un maître d'être congédié par ses valets, mais je ne vois pas là matière à tant se désoler. Si ta douleur ne me prouvait une fois de plus rexcellence de ton âme et ton ignorance des rapports sociaux, je te gronderais de t'affliger ainsi d'une aventure très-fréquente. Nous lirons l'histoire un de ces jours; tu le verras, c'est une vieille habitude des nations de malmener les princes dont elles ne veulent plus. Malgré le dire de certaines gens, Dieu n'a jamais eu la singulière fantaisie de créer une race particulière, dans le but d'imposer à ses enfants des maîtres élus par lui de père en fils. Net'étonne donc pas si les gouvernés veulent devenir gouvernants à leur tour, puisque tout homme a le droit d'avoir cette ambition. Cela soulage de pouvoir raisonner logiquement son malheur. Allons, sèche tes larmes. Elles seraient bonnes chez un efféminé, un glorieux nourri de louanges, qui aurait oublié son métier d'homme en exerçant trop longtemps celui de roi; mais nous, monarques d'hier, nous savons encore marcher sans autre escorte que notre ombre, et vivre au soleil , n'ayant pour royaume que le peu de poussière où se posent nos pieds.
264 CONTES A KINON.
— Eh! répondit Sidoine d'un ton dolent, tu en parles à ton aise. La profession me plaisait. Je me battais à poing que veux-tu, je mettais tous les jours mes habits du dimanche, je dormais sur de la paille fraîche. Raisonne, explique tant que tu voudras. Moi, je veux pleurer.
Et il pleura ; puis, s'arrêtant brusquement au milieu d'un sanglot :
— Voici, dit-il, comment les choses se sont passées...
— Mon mignon, interrompit Médéric, tu deviens bavard : le désespoir ne te vaut rien.
— Ce matin, vers six heures, comme je rêvais innocemment, un grand bruit m'a éveillé. J'ai ouvert un œil. Le peuple entourait mon lit, paraissant fort ému, attendant mon réveil, en quête de quelque jugement. Bon! me suis-je dit, voilà qui regarde Médéric : dormons encore. Et je me suis rendormi. Au bout de je ne sais combien de minutes, j'ai senti mes sujets me tirer respectueusement par un coin de ma blouse royale. Force m'a été d'ouvrir les deux yeux. Le peuple s'impatientait. Qu'a donc mon frère Médéric? ai-je pensé, de méchante humeur. El, en pensant cela, je me suis mis sur mon séant. Ce que voyant, les braves gens qui m'entouraient ont poussé un
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murmure de. satisfaction. Me comprends-tu, frère, et ne sais-je pas conter à l'occasion?
— Parfaitement, mais si tu contes de ce trainlà, tu conteras jusqu'à demain. Que voulait notre peuple?
— Ahl voilà. Je crois n'avoir pas trop bien compris. Un vieux s'est approché de moi, traînant sur ses talons une vache au bout d'un cordeau. Il l'a plantée à mes pieds, la tête dirigée de mon côté. A droite et à gauche de la bêle, en face de chaque flanc, se sont formés deux groupes se montrant le poing. Celui de droite criait : « Elle est blanche ! » Celui de gauche : « Elle est noire! » Alors le vieux, avec force saluls, m'a dit d'un ton humble : « Sire, est-elle noire, est-elle blanche ? »
— Mais, interrompit Médéric, c'était de la haute philosophie, cela. La vache était-elle noire, mon mignon?
— Pas précisément.
— Alors elle était blanche?
— Oh! pour cela non. D'ailleurs, je m'inquiétais peu d'abord de la couleur de la bête. C'était à ' toi de répondre, je n'avais que faire de regarder. Tu ne répondais toujours pas. Moi, te pensant en train de préparer ton discours, je ni^pprêtais à me rendormir sournoisement. Le vieux, qui s'était
2m CONTES A NIXON.
courbé en deux pour recevoir ma réponse, se sentant (les démangeaisons dans l'échinc, me répétait : « Sire, est-elle blanche, est-elle noire? »
— Mon mignon, tu dramatises ton récit selon toutes les régies de l'art. Pour peu que j'aie le temps, je ferai de toi un auteur tragique. Muis continue.
— Ah ! le paresseux ! me dis-je enfin, il dort comme un roi. Cependant le peuple commençait à s'impatienter de nouveau. Il s'agissait de t'éveil- 1er, le plus doucement possible, sans qu'il s'aperçût du fait. Je glissai un doigt dans mon oreille gauche; elle était vide. Je le glissai dans mon oreille droite ; vide également. C'est à partir de ces gesles que le peuple s'est fâché.
— Pardieu! mon mignon, ignores-tu la mimique à ce point ? Se gratter une oreille est signe d'embarras, et toi, lorsque tu as un jugement à rendre, tu vas te gratter les deux I
— Frère, j'étais fort troublé. Je me levai, sans plus faire attention au peuple, je fouillai éncigiquement mes poches, celles de la blouse, celles de la culotte, toutes enfin. Rien dans les poches de gauche, rien dans les poches de droite. Mon frère Médéric n'était plus sur moi. J'avais espéré un instant le rencontrer se promenant dans quelque
gousset écarté. Je visitai les coulures, j'inspectai chaque pli. Personne. Pas plus de Médéric dans mes vêtements que dans me? oreilles. Le peuple, stupéfait de ce singulier exercice, me soupçonna sans doute de chercher des raisons dans mes poches ; il attendit quelques minutes, puis se mit à me huer, sans plus de respect, comme si j'eusse été le dernier des manants. Avoue-le, frère, il eût fallu une forte tête pour se sauver saine et sauve d'une pareille situation.
— Je l'avoue volontiers , mon mignon. Et la vache ?
— La vache ! c'est en effet la vache qui m'embarrassait. Lorsque j'eus acquis la triste certitude qu'il allait me falloir parler en public, j'appelai à moi le plus de bon sens possible pour regarder la vache et la voir sans prévention aucune. Le vieux venait de se relever, me criant d'une voix colère cette éternelle phrase, reprise en chœur par le peuple : « Est-elle blanche? est-elle noire? » En mon âme et conscience, mon frère Médéric, elle était noire et elle était blanche, le tout ensemble. Je m'apercevais bien que les uns la voulaient noire, les autres blanche ; c'était justement là ce qui me troublait.
— Tu es un simple d'esprit, mon mignon. La
couleur des objets dépend de la position des gens. Ceux de gauche et ceux de droite, ne voyant à la fois qu'un des flancs de la vache, avaient également raison, tout en se trompant de même. Toi, la regardant en face, tu la jugeais d'une façon autre. Était-ce la bonne? Je n'oserais le dire ; car, remarque-le, quelqu'un placé à la queue aurait pu émettre un quatrième jugement tout aussi logique que les trois premiers.
— Eh 1 mon frère Médéric, pourquoi tant philosopher? Je ne prétends pas être le seul qui ait eu raison. Seulement, je dis que la vache était blanche et noire, le tout ensemble ; et, certes, je puis bien le dire, puisque c'est là ce que j'ai vu. Ma première pensée a été de communiquer à la foule cette vérité que mes yeux me révélaient, et je l'ai fait avec complaisance, ayant la naïveté de croire cette décision la meilleure possible, car elle devait contenter tout le monde, en ne donnant tort à personne. ^^
— Eh quoi! mon pauvre mignon, tu as parlé?
— Pouvais-je me taire? Le peuple était là, les oreilles grandes ouvertes, avides de phrases comme la terre d'eau de pluie après deux mois de sécheresse. Les plaisants, à me voir l'air niais et embarrassé, criaient que ma voix de fauvette s'en
AVENTURES DU GRAND SIDOINE, LTC. 2fi9
était allée, juste à la saison des nids. Je tournai sept fois ma phrase dans la bouche; puis fermant les paupières à demi, arrondissant les bras, je prononçai ces mots du ton le plus flùlé possible : « Mes bien-aimés sujets, la vache est noire et blanche, le tout ensemble. »
— Oh la la ! mon mignon, à quelle école as-fu appris à faire des discours d'une phrase ? T'ai-je jamais donné de mauvais exemples? Il y avait là matière à emplir deux volumes, et tu vas jeter tout le fruit de tes observations en treize mots ! Je jurerais qu'on t'a compris : ton discours était pitoyable !
— Je te crois, mon frère. J'avais parlé trèsdoucement. Tous, hommes, femmes, enfants, vieillards, se bouchèrent les oreilles , se regardant épouvantés, comme s'ils eussent entendu le tonnerre gronder sur leur tête; puis ils poussèrent de grands cris : « Eh quoi ! disaient-ils, quel est le malotru qui se permet de pareils beuglements? On nous a changé notre roi. Cet homme n'est pas notre doux seigneur, dont la voix suave faisait les délices de nos oreilles. Sauve-toi vite, vilain géant, bon tout au plus à effrayer nos filles, quand elles pleurent. Entendez-vous l'imbécile déclarer cette vache blanche
et noire. Elle est blanche. Elle est noire. Voudrait-il se moquer de nous,en affirmant qu'elle est noire et blanche? Allons, vite, décampe! Oh! quelle sotte paire de poings! La laide parure, quand il les balance niaisement, comme s'il ne savait qu'en faire. Jette-les dans un coin pour courir plus vite. Tu nous guérirais des rois, si nous pouvions guérir de cette maladie. Hé! plus vite encore. Vide le royaume. Où avions-nous l'idée d'aimer les hommes hauts de plusieurs toises? Rien n'est plus aitistement organisé que les moucherons. Nous voulons un moucheron ! »
Sidoine, au souvenir de cette scène de tumulte, ne put maîtriser son émotion; ses larmes coulèrent de nouveau. Médéric ne souffla mot, car son mignon attendait sûrement ses consolations pour se désoler davantage.
— Le peuple, reprit-ii après un silence, me poussait lentement hors du territoire. Je reculais pas à pas, sans songer à me défendre, n'osant plus desserrer les lèvres, cherchant à cacher mes poings qui excitaient de telles huées. Je suis fort timide de ma nature, lu le sais, et rien ne me fâche comme de voir une foule s'occuper de moi. Aussi, quand je me trouvai en pleins champs, mon parti fut-il bientôt pris : je tournai le dos à
mes lévolutionnaires, je me ipis à courir de toute la longueur de mes jambes. Je les entendis se fâcher de ma fuite, plus fort qu'ils ne l'avaient fait, deux minutes auparavant, de ma lenteur à reculer. Ils m'appelèrent lâche, me montrèrent le poing, oubliant qu'ils risquaient de me faire souvenir des miens, et finirent par me jeter dos pierres lorsque je fus trop loin pour en être atteint. Hélas ! mon frère Médéric, voilà de bien trisles aventures.
— Çà I courage ! répondit sagement Médéric. Tenons conseil. Que penses-tu d'une légère correction administrée à notre peuple, non pour le faire rentrer dans le devoir, — car, après tout, il n'avait pas le devoir de nous garder lorsque nous ne lui plaisions plus, — mais pour lui montrer qu'on ne jette pas impunément à la porte des gens comme nous. Je vote une courte averse de soufflets.
— Oh I dit Sidoine, de pareilles corrections se lisent-elles dans l'histoire?
— Mais oui. Parfois, les rois rasent une ville ; d'autrefois, les villes coupent le cou aux rois. C'est une douce réciprocité. Si cela peut te distraire, nous allons assommer ceux pour le compte desquels nous assommions hier.
— Non, mon frère, ce serait une triste besogne.
Je suis de ceux qui n'aiment pas à manger les poulets de leur basse-cour.
— Bien dit, mon mignon. Léguons alors le soin de nous faire regretter au roi notre successeur. D'ailleurs, ce royaume était trop petit ; tu ne pouvais te remuer sans passer les frontières. C'est assez nous amuser aux bagatelles de la porte. Il nous faut chercher au plus \ite le Royaume des Heureux, qui est un grand royaume où nous régnerons à l'aise. Surtout, marchons de compagnie. Nous emploierons quelques matinées à parfaire notre éducation, à prendre une idée précise de ce monde, dont nous allons gouverner un des coins. Est-ce dit, mon mignon?
Sidoine ne pleurait plus, ne réfléchissait plus, ne parlait plus. Les larmes, un instant, lui avaient mis des pensées au cerveau et des paroles aux lèvres. Le tout s'en était allé ensemble.
— Écoute et ne réponds pas, ajouta Médéric; nous allons enjamber notre royaume d'hier et nous diriger vers l'Orient, en quête de notre royaume de demain.
l'aimabi.e primevère, reine du royaume des heurf.ux
Il est grand temps, Ninon, de te conter les merveilles du Royaume des Heureux. Voici les détails que Médéric tenait de son ami le bouvreuil.
Le Royaume des Heureux est situé dans un monde que les géographes n'ont encore pu découvrir, mais qu'ont bien connu les braves cœurs de tous les temps, pour l'avoir maintes fois visité en songe. Je ne saurais rien te dire sur la mesure de sa surface, la hauleur de ses montagnes, la longueur de ses fleuves ; les frontières n'en sont point parfaitement arrêtées, et, jusqu'à ce jour, la science du géomètre consiste, dans ce fortuné pays, à mesurer la terre par petits coins, selon les besoins de chaque famille. Le printemps n'y règne pas éternellement, comme tu pourrais le croire , la fleur a ses épines ; la plaine est semée de grands rocs ; les crépuscules sont suivis de nuits sombres, suivies à leur tour de blanches aurores. La fécon-
dite, le climat salubre, la beauté suprême de ce loyaume, proviennent de l'admirable harmonie., du savant équilibre des éléments. Le soleil mûrit les fruits que la pluie a fait croître; la nuit repose le sillon du travail fécondant du jour. Jamais le ciel ne brûle les moissons, jamais les froids n'arrêtent les rivières dans leur course. Rien n'est vainqueur; tout se contre-balance, se met pour sa part dans l'ordre universel ; de sorte que ce monde, où entrent en égale quantité toutes les influences contraires, est un monde de paix, de justice et de devoir.
Le Royaume des Heureux est très-peuplé; depuis quand? on l'ignore; mais, à coup sûr, on ne donnerait pas dix ans à cette nation. Elle ne paraît pas encore se douter de la perfectibilité du genre humain, elle vit paisiblement, sans avoir besoin de voter chaque jour, pour maintenir une loi, vingt lois qui chacune en demanderont à leur tour vingt autres pour être également maintenues. L'édifice d'iniquité et d'oppression n'en est qu'aux fondements. Quelques grands sentiments, simples comme des vérités, y tiennent lieu de règles : la fraternité devant Dieu, le besoin de repos, la connaissance du néant de ïa créature, le vague espoir d'une tranquillité éternelle. Il y a uneenten le ta-
AVENTURES DU GRAND SIDOINE, EfC. 275
cite entre ces passants d'une heure, qui se demandent à quoi bon se coudoyer lorsque la roule est large et mène petits et grands à la même porle. Une nature harmonieuse, toujours semblable à elle-même, a influé sur le caractère des habitants : ils ont, comme elle, une âme riche d'émotions, accessible à tous les sentiments. Cette âme, où la moindre passion en plus amènerait des tempêtes, jouit d'un calme inaltérable, par la juste répartition des facultés bonnes et mauvaises.
Tu le vois, Ninon, ce ne sont pas là des anges, et leur monde n'est pas un paradis. Un rêveur de nos pays fiévreux s'accommoderait mal de cette région tempérée où le cœur doit battre d'un mouvement régulier, aux caresses d'un air pur et tiéde. Il dédaignerait ces horizons tranquilles, baignés d'une lumière blanche, sans orages, sans midis éblouissants. Mais quelle douce patrie pour ceux qui, sortis hier de la mort, se souviennent en soupirant du bon sommeil qu'ils ont dormi dans l'éternité passée, et qui attendent d'heure en heure le repos de l'éternité future. Ceux-là se refusent à souffrir la vie; ils aspirent à cet équilibre, à cette sainte tranquii/ité, qui leur rappelle leur véritable essence, celle de n'être pas. Se sentant à la fois bons et mé
clianls, ils ont pris pour loi d'effacer autant que possible la créature sous le ciel, de lui rendre sa place dans la création, en réglant les harmonies de leur âme sur les harmonies de l'univers.
Chez un tel peuple, il ne peut exister grande hiérarchie. Il se contente de \ivre, sans se séparer en castes ennemies, ce qui le dispense d'avoir une histoire. Il refuse ces choix du hasard qui appellent certains hommes à la domination de leurs frères, en leur donnant une part d'intelligence plus grande que la commune part dont le ciel peut disposer envers chacun de ses enfanls. Courageux et poltrons, idiots et hommes de génie, bons et méchants, se résignent en ce pays à n'être rien par eux-mêmes, à se reconnaître pour tout mérite celui de faire partie de la famille humaine. De cette pensée de justice est née une société modeste, un peu monotone au premier regard, n'ayant pas de fortes personnalités, mais d'un ensemble admirable, ne nourrissant aucune haine, constituant un véritable peuple, dans le sens le plus exact de ce mot.
Donc, ni petits ni grands, ni riches ni pauvres, pas de dignités, pas d'échelle sociale, les uns en haut, les autres en bas, et ceux-ci poussant ceux-
là ; une nation insouciante, vivant de tranquillité, aimante et philosophe ; des hommes qui ne sont plus des hommes. Cependant, aux premiers jours du royaume, pour ne pas trop se faire montrer au doigt par leurs voisins, ils avaient sacrifié aux idées reçues en nommant un roi. Ils n'en sentaient pas le besoin; ils ne virent dans celte mesure qu'une simple formalité , même un moyen ingénieux d'abriter leur liberté à l'ombre d'une monarchie. Ils choisirent le plus humble des citoyens, non point assez bête pour qu'il pût devenir méchant à la longue, mais d'une intelligence suffisante pour qu'il se sentit le frère de ses sujets. 'Ce choix fut une des causes de la paisible prospérité du royaume. La mesure prise, le roi oublia peu à peu qu'il avait un peuple, le peuple, qu'il avait un roi. Le gouvernant et les gouvernés s'en allèrent ainsi côte à côte dans les siècles, se protégeant mutuellement, saris en avoir conscience ; les lois régnaient par cela même qu'elles ne se faisaient pas sentir ; le pays jouissait d'un ordre parfait, résultant de sa position unique dans l'histoire : une monarchie libre dans un peuple libre.
Ce seraient de curieuses annales, celles qui conteraient l'histoire des rois du Royaume des Heureux. Certes, les grands exploits et les réformes
humanitaires y tiendraient peu de place, y offriraient un mince intérêt; mais les braves gens prendraient plaisir à voir avec quelle naïve simplicité se succédait sur le trône celte race d'excellents hommes qui naissaient rois tout naturellement, qui portaient la couronne, comme on porte au berceau des cheveux blonds ou noirs. La nation, ayant au commencement pris la peine de se donner un maitre, entendait bien ne plus s'occuper de ce soin, et comptait avoir voté une fois pour toutes. Elle n'agissait pas précisément ainsi par respect pour l'hérédité, mot dont elle ignorait le sens ; mais celte façon de procéder lui paraissait de beaucoup la plus commode.
Aussi, lors du règne de l'aimable Primevère, aucun généalogiste n'aurait-il pu, en remontant le cours des temps, suivre, dans ses diflérenls membres, cette longue descendance de rois, tous issus du même père. L'héritage royal les suivait dans les âges, sans qu'ils aient jamais à s'inquiéter si quelque mendiant ne le leur volait pas en route. Maints d'entre eux parurent même ignorer toute leur vie la haute sinécure qu'ils lenaient de leurs aïeux. Pères, mères, fils, filles, frères, sœurs, oncles, tantes, neveux, nièces,
AVENTURES DU GBAND SIDOINE, ErC. 270
s'étaient passé le sceptre de main en main, comme un joyau de famille.
Le peuple aurait fini par ne plus reconnaître son roi du moment, dans une parenté devenue nombreuse à la longue et fort embrouillée, sans la bonhomie mise par les princes eux-mêmes à se faire reconnaître. Parfois il se présentait telle circonstance où un roi était d'une nécessité absolue. Comme, à tout prendre, le cours ordinaire des choses est préférable , les sujets sommaient leur maître légitime de se nommer. Alors celui qui possédait le bâton de bois doré dans un coin de sa maison, le prenait modestement, jouait son personnage, quitte à se retirer, la farce terminée. Ces courtes apparitions d'une majesté mettaient un peu d'ordre dans les souvenirs de la nation.
Il faut le faire remarquer, au grand honneur delà famille régnante, jamais, à l'appel du peuple, deux rois ne s'étaient présentés ; entre héritiers, le fait mérite d'être constaté : pas d'arricre-neveu envieux du gros lot échu à la branche aînée. Je ne puis affirmer cependant que l'aimable Primevère fût issue directement du roi fondateur de la dynastie. Tu le sais de reste, on n'est pas toujours la fille de son père. En toute certitude, la dignité de reine s'était transmise jusqu'à elle,
d'après les lois civiles de parenté. Elle avait dans les veines un sang rose où peut-être pas une goutte de sang royal ne se trouvait mêlée, mais qui certainement gardait encore quelques atomes du sang du premier homme. Magnifique exemple, pour les peuples et les princes de nos contrées, que cette dynastie se développant sans secousse, descendant les âges, au gré des naissances et des morts
Le père de l'aimable Primevère, comme il vieillissait, oubliant le grand art de ses ancêtre^, eut la singulière idée de vouloir apporter quelques réformes dans le gouvernement. Une république faillit bel et bien être déclarée. Sur ces entrefaites, le bonhomme mourut, ce qui évita à ses sujets la peine de se fâcher. Ils n'eurent garde, dès lors, de changer un système politique dont ils se trouvaient au mieux depuis tant de siècles, ils laissèrent tranquillement monter sur le trône la fille unique du défunt, l'aimable Primevère, âgée de douze ans.
L'enfant, qui avait un grand sens pour son âge, se garda de suivre l'exemple de son père. Ayant appris ce qu'il en coûtait de vouloir le bonheur d'une nation qui déclarait jouir d'une parfaite félicité, elle chercha ailleurs des êtres à consoler, des existences à rendre plus douces. Selon l'histoire, elle tenait du ciel une de ces âmes de fem-
mes, faites de pitié et d'amour, souffles d'un Dieu meilleur, et d'une essence si pure que les hommes, pour expliquer cette bonté pénétrante, ont été forcés d'inventer tout un peuple d'anges et de clicrubins. Eh ! oui, Ninon, nous peuplons le ciel de nos amoureuses, de nos sœurs à la voix tendre, de nos mères, ces saintes âmes, les anges gardiens de nos prières. Dieu ne perd rien à cetle croyance, qui est la mienne. S'il lui faut une milice céleste, il a là-haut, autour de son trône, les pensées miséricordieuses de tous les braves cœurs de femmes aimant en ce monde.
Primevère donna, dès sa naissance, plusieurs preuves de sa mission ; elle naissait pour protéger les faibles et faire des œuvres de paix et de justice. Je ne te dirai pomt, quand sa mère l'enfanta, qu'on remarqua plus de soleil aux cieux, plus d'allégresse dans les cœurs. Cependant, ce jour-là les hirondelles du toit causèrent de l'événement plus lard que de coutume. Si les loups ne s'attendrirent pas, les larmes de joie n'étant guère dans leur nature, les brebis, passant devant la porte, bêlèrent doucement, se regardant avec des yeux humides. Il y eut, parmi les bêtes du pays-, j'entends les bonnes bêtes, une émotion qui adoucit pour une heure leur triste condition dp
brute. Un Messie élait n6, attendu de ces pauvres intelligences ; je te le demande, et cela sans raillerie sacrilège, dans leurs souffrances et leurs ténèbres, ne doivent-elles pas, comme nous, espérer un Sauveur?
Couchée dans son berceau, Primevère, en ouvrant les yeux, accorda son premier sourire au cliien et au chat de la maison, assis sur leur derrière, aux deux bords du petit lit, gravement, comme il sied à de hauts dignitaires. Elle veTsa sa première larme, tendant les mains vers une cage où chantait tristement un rossignol ; lorsque, pour l'apaiser, on lui eut remis la frêle prison, elle l'ouvrit et reprit son sourire, à voir l'oiseau étendre larges ses ailes.
Je ne puis te conter, jour par jour, sa jeunesse passée à placer près des fourmilières des poignées de blé, non tout à fait au bord, pour ne pas ôtcr aux ouvrières le plaisir du Iravail, mais à une courte distance, afin de ménager les pauvres membres de ces infiniment petits ; sa belle jeunesse dont elle fit une longue fête, soulageant son besoin de bonté, donnant à son cœur la continuelle joie de faire le bien, d'aider les misérables : pierrots et hannetons sauvés des mains de méchants g-arçons, chèvres consolées par une caresse
de la perte de leurs chevreaux, bêles domestiques nourries grassement d'os et de soupes cuites, pain ùmietté sur les toits, fétu de paille tendu aux insectes naufragés, bienfaits, douces paroles de toutes sortes.
Je l'ai dit, elle eut de bonne heure l'âge de raison. Ce qui d'abord avait été chez elle instinct du cœur, devint bientôt jugement et règle de conduite. Ce ne fut plus seulement sa bonté naturelle qui lui fit aimer les bêtes ; ce bon sens dont nous nous servons pour dominer, eut en elle ce rare résultat, de lui donner plus d'amour, en l'aidant à comprendre combien les créatures ont besoin d'être aimées. Quand elle allait par les sentiers, avec les iillettes de son âge, elle prêchait parfois sa mission, et c'était un charmant spectacle que ce docteur aux lèvres roses, d'une naïveté grave, expliquant à ses disciples la nouvelle religion, celle qui apprend à tendre la main, dans la création, aux êtres les plus déshérités. Elle disait souvent qu'elle avait eu jadis de grandes pitiés, en songeant aux bêles privées de la parole, ne pouvant ainsi nous témoigner leurs besoins ; elle craignait, dans ses premières années, de passer à leur côté, quand elles avaient faim ou soif, et de s'éloigner sans les soulager, leur laissant ainsi la haineuse
284 CONTES A KINON.
pensée du mauvais cœur d'une petite fille se refusant à la charité. De là, disait-elle, \icnt toute la mésintelligence entre les fils de Dieu, depuis l'homme jusqu'au ver; ils n'entendent point leurs langages, ils se dédaignent, faute de se comprendre assez pour se secourir en frères.
Bien des fois, en face d'un grand bœuf qui arrêtait, des heures entières, ses yeux mornes sur elle, elle avail cherché avec angoisse ce que pouvait désirer la pauvre créature qui la regardait si tristement. Mais maintenant, pour sa part, elle ne craignait plus d'être jugée méchante. La langue de chaque bête lui était connue; elle devait cette science à l'amitié de ses chers malheureux qui la lui avaient enseignée dans une longue fréquentation. Et quand on lui demandait la façon d'apprendre ces milliers de langages, pour mettre fin à un malentendu qui rend la création mauvaise, elle répondait avec un doux sourire : « Aimez les bêtes, vous les comprendrez. »
Ce n'étaient pas d'ailleurs des raisonnements bien profonds que les siens; elle jugeait avec le cœur, ne s'embarrassant pas d'idées philosophiques qu'elle ignorait. Sa façon de voir avait ceci d'étrange, en notre siècle d'orgueil, qu'elle ne considérait pas l'homme seul dans l'œuvre de Dieu.
Elle aimait la vie sous toutes les formes ; elle voyait les êtres, du plus humble jusqu'au plus grand, gémir sous une même loi de souffrance; dans celte fraternité des larmes, elle ne pouvait dislinguer ceux qui ont une âme de ceux auxquels nous n'en accordons pas. La pierre seule la laissait insensible ; et encore, par les rudes gelées de janvier, elle songeait à ces pauvres cailloux qui devaient avoir si froid sur les grands chemins. Elle s'était attachée aux bêfes, comme nous nous attachons aux aveugles et aux muets, parce qu'ils ne voient ni n'entendent. Elle allait chercher les plus misérables des créatures, par besoin d'aimer beaucoup.
Certes, elle n'avait pas la sotte idée de croire un homme caché sous la peau d'un âne ou d'un loup ; ce sont là d'absurdes inventions pouvant venir à un philosophe, mais peu faites pour la tête blonde d'une petite fille. Voilà encore un parfait égoïste, le sage qui a déclaré aimer les bêtes parce que les bêtes sont des hommes déguisés! Pour elle. Dieu merci! elle croyait les bêtes des bêtes complètes. Elle les aimait naïvement, songeant qu'elles vivent, qu'elles sentent la joie et la douleur comme nous. Elle les traitait en sœurs, tout en comprenant la différence qui existe entre leur être et
le nôtre, mais en se disant aussi que Dieu, leur ayant donné la vie, les a faites pour être con' solées.
Lorsque l'aimable Primevère monta sur le trône, voyant qu'elle ne pouvait faire œuvre de charité en travaillait au bonheur de son peuple, elle prit la résolution de travailler à celui des bêtes de son royaume. Puisque les hommes se déclaraient parfaitement heureux, ellese consacrait à la félicité des insectes et des lions. Ainsi elle apaisait son besoin d'aimer.
Il faut le dire, si la concorde régnait dans les villes, il n'en était pas de môme dans les bois. De tous temps, Primevère avait éprouvé de douloureux étonneraents à voir la guerre éternelle que se livrent entre elles les créatures. Elle ne pouvait s'expliquer l'araignée buvant le sang de la mouche, l'oiseau se nourrissant de l'araignée. Un \^ ses plus pesants cauchemars consistait à voii , par les mauvaises nuits d'hiver, une sorte de ronde effrayante, un cercle immense emplissant les cieux ; ce cercle était formé de tous les êtres placés à la file, se dévorant les uns les autres ; il tournait sans cesse, emporté dans la furie du terrible festin. L'épouvante mettait au front de l'enfant une sueur froide, lorsqu'elle comprenait que
ce festin ne pouvait finir, que les êtres tourneraient ainsi éternellement, au milieu de cris d'agonie.
Mais c'était là un rêve pour elle; la chère fillette n'avait pas conscience de la loi fatale de la vie, qui ne peut être sans la mort. Elle croyait au pouvoir souverain de ses larmes.
Voici le beau projet qu'elle forma, dans sonmnocence et sa bonté, pour le plus grand bonheur des bêtes de son royaume.
A peine maîtresse du pouvoir, elle fit publier à son de trompe, aux carrefours de chaque forêt, dans les basses-cours et sur les places des grandes villes, que toute bête se sentant lasse du métier de vagabond trouverait un asile sûr à la cour de l'aimable Primevère. En outre, disait la proclamation , les pensionnaires, instruits dans l'art difticile d'être heureux, selon les lois du cœur et de la niison, jouiraient d'une nourriture abondante , exempte de larmes. Comme l'hiver apprt'jhait, les repas devenant rares, des loups maigres, des insectes frileux, tous les animaux domestiques de la contrée, les chats et les chiens errants, enfin cinq à six douzaines de bêtes fauves curieuses se rendirent à l'appel de la jeune reine.
Elle les logea commodément dans un grand hangar, leur donnant mille douceurs les plus nouvelles pour eux. Son système d'éducalion était simple comme son âme; il consistait à beaucoup aimer ses élèves, leur prêcliant d'exemple un amour mutuel. Elle fit construire pour chacun d'eux une cellule semblable, sans se soucier de leurs différences de nature, les pourvut de bonnes couches de paille et de bruyère, d'auges propres et à hauteur convenable, de couverlurcs en hiver, de branches de feuillage en été. Le plus possible, elle voulait les amener à oublier leur vie vagabonde, aux joies cuisantes ; aussi avait-elle, bien à regret, fait entourer le hangar de fortes grilles, pour aider à la conversion, en mettant une barrière entre l'esprit de révolte des bêtes du dehors et les excellentes dispositions de ses disciples. Matin et soir, elle les visitait, les réunissait dans une salle commune, où elle les caressait, chacune selon le mérite. Elle ne leur tenait pas elle-même de longs discours, mais les excitait à des discussions amicales, sur des cas délicats de fraternité et d'abnégation, encourageant les orateurs bien pensants, réprimandant avec bonté ceux qui élevaient un peu trop la voix. Son but était de les confondre peu à peu en un
même peuple; elle espérait faire perdre à chaque espèce sa langue et ses habitudes, les conduire toutes insensiblement à une unité universelle, en brouillant pour elles, par un continuel contact, leurs diverses façons de voir et d'entendre. Ainsi elle posait les faibles sous les pattes des forts, elle amenait à converser entre eux la cigale, au cri aigre, et le taureau, ronflant à pleins naseaux; elle logeait à côté des lévriers les lièvres, et les renards, au beau milieu des poules. Mais la mesure qu'elle pensa la plus habile fut de servir dans les écuelles de tous une même nourriture. Cette nourriture ne pouvant être ni chair ni poisson, l'ordinaire se composa pour chacun d'une écuelle de lait par jour, plus ou moins profonde, selon l'appétit du pensionnaire.
Tout se trouvant réglé de la sorte, l'aimable Primevère attendit les résultats. Ils ne pouvaient manquer d'être bons, pensait-elle, puisque les moyens employés étaient excellents en eux-mêmes. Les hommes de son royaume se déclaraient de plus en plus heureux, se fâchant dès qu'un philanthrope cherchait à leur démontrer leur misère. Les bêtes, au contraire, avouaient leur malheur et travaillaient à se donner une félicité parfaite. L'aimable Primevère, à cette époque, se trouvait
290 COUTES A MNON.
être sans aucun doule la meilleure, la plus salisfaile des reines.
Mé iéricn'en savait pas plus long sur le Royaume des Heureux. Son ami le bouvreuil lui avilit fait entendre qu'il s'était envolé, un beau matin, du hangar hospitalier, sans lui confier la raison de celle fuite inexplicable. Franchement, ce bouvreuil devait èlre un méciiant garnement, n'aimant pas le lait , prélérant le soleil et les ronces.
ou MEDERICVULGABISE LA GEOGRAPfflE, L ASTRONOMIE, L IIÎS- TOllîE, LA THÉOLOGIE, LA rHILOSOPHIE , LES SOENCES EXACTES, LES SQENCES ^■ATL■RELLES ET AUTRES MEKLES SCIEKGES.
Cependant, le géant et le nain s'en allaient par les champs, baguenaudant au soleil, désireux d'arriver et s'oubliant à chaque coude des sentiers. Médéric s'était de nouveau logé dans l'oreille de Sidoine ; le logis lui convenait de tous
points ; il y découvrait sans cesse de nouvelles commodités.
Les deux frères marchaient au hasard. Médéric se laissait conduire au gré des jambes de Sidoine, insoucieux de la route ; et, comme ces jambes mesuraient sans peine dans un de leurs pas vingt degrés d'un méridien terrestre, il s'ensuivit qu'au bout de la première matinée les voyageurs avaient déjà fait le tour du monde un nombre incalculable de fois. Vers midi, Médéric, las de se taire, ne put laisser de nouveau passer les mers et les continents sans donner une leçon de géographie à son compagnon.
— lié! mon mignon, dit-il, il y a, en ce moment, des millions de pauvres enfants, enfermés dans des salles froides, qui se tuent ks yeux et l'esprit à épeler le monde sur de sales bouts de papier, peinis de bleu , de vert, de rouge, couverts de lignes, de noms bizarres, tout comme un grimoire cabalistique. L'homme est à plaindre de ne voir les grands spectacles que rapetisses à sa mesure. Jadis, j'ai par hasard regardé un de ces livres renfermant les contrées connues en vingt ou trente feuilles ; c'est une collection peu récréative, bonne tout au plus h meubler la mémoire des enfants. Que ne peut-on leur ouvrir le livre sublime
qui s'étend devant nous, le leur faire lire d'un regard, dans son immensité ! Mais les marmots, fils de nos mères, n'ont pas la taille pour embrasser la page entière. Les anges seuls peuvent faire de la vraie science, si quelque vieux saint d'esprit morose donne là-haut des leçons de géographie. Or, puisqu'il plaît à Dieu de mettre sous nos yeux cette belle carte naturelle, je désire profiter de cette rare faveur pour attirer ton attention sur les diverses façons d'être de la terre.
— Mon frère Médéric, interrompit Sidoine, je suis un ignorant et je crains fort de ne pas te comprendre. Si peu que parler te fatigue, il est plus profitable pour nous deux que tu gardes le silence.
— Comme toujours, mon mignon, tu dis une sottise. J'ai en ce moment un intérêt considérable à t'entretenir sur les connaissances humaines ; car, sache-le, je ne me propose rien moins que de vulgariser ces connaissances. Avant tout, sais-tu ce que c'est que vulgariser?
— Non. Quitte à dire une nouvelle sottise, l'expression me parait barbare.
— Vulgariser une science, mon mignon, c'est la délayer, l'affadir autant que possible, pour la rendre d'une digestion facile aux cerveaux des
enfants et des pauvres d'esprit. Voilà ce qui arrive : (es savants dédaignent ces vérités cachées sous de lourdes draperies, et leur préfèrent les vérités nues; les enfants, jugeant avec raison les études sérieuses venir en leur temps, toujours assez tôt, continuent à jouer jusqu'à l'âge où ils peuvent monter le rude chemin du savoir sans se bander les yeux ; les pauvres d'esprit, je parle de ceux qui n'ont pas la sagesse de se boucher les oreilles, écoutent tant bien que mal les plus belles vulgarisations, s'en bourrent immodérément le cerveau, ce qui les rend des sots complets. Ainsi, personne ne profite de cette idée éminemment philanthropique qui consiste à mettre la science à la portée de tout le monde, personne, si ce n'est le vulgarisateur. Il a fait un tour de force. Tu ne peux décemment m'empccher de faire un tour de force, mon mignon, sij'ai la moindre vanité d'en vouloir faire un.
— Parle, mon frère Médéric, tes discours ne m'empêchent pas de marcher.
— Voilà de sages paroles. Mon mignon, je te prie de regarder un peu attentivement aux quatre points de l'horizon. De cette hauteur, nous ne distinguons pas les hommes nos frères, nous pouvons prendre aisément leurs villes pour des las de
20i CONTES A NTNON.
pavés grisâtres, jetés au fond des plaines ou snr la penledes coteaux. La terre, ainsi considérée, offre un speclacle d'une grandeur singulière : ici des rochers par longues arêtes, là des flaques d'eau dans les trous ; puis, de loin en loin, quelques forêts faisant des taches sombres sur la blancheur du sol. Celle vue a la beauté des horizons immenses; mais l'homme trouvera toujours plus de charme à contempler une chaumière adossée à une rampe de roches, ayant deux églantiers et un filet d'eau à sa porte.
Sidoine fit une grimace en entendant ce détail poétique. Médéric continua :
— A de longs intervalles , assure-t-on , d'effrayantes secousses brisent les continents, soulèvent les mers, changent les horizons. Un nouvel acte commence dans la grande tragédie de l'Éternité. En ce moment, je me figure regarder un de ces mondes antérieurs, alors que les géographes n'étaient pas. Bienheureuses montagnes, fleuves forlunés, calmes océans, vous vivez en paix vos milliers de siècles, sans noms devant Dieu, formes passagères d'une terre qui changera pout-êlre demain. Mon mignon et moi, nous vous voyons de bien haut, comme doit vous voir votre Créateur, et nous n'avons point souci de la profondeur des
(lofs, de la hauteur des monts ni des diverses températures des contrées. Ouvre l'oreille, Sidoine, je vulgarise plus que jamais; je suis en plein dans la géographie physique du globe. Pour l'Éternel, il devra exister autant de différents mondes qu'il y aura eu de bouleversements. Tu dois comprendre cela. Mais l'homme, créature d'une époque, ne peut envisager la terre que sous une seule façon d'être. Depuis la naissance d'Adam, les paysages n'ont pas changé; ils sont tels que les eaux du dernier déluge les ont laissés à nos pères. Voilà ma besogne singulièrement simplifiée. Nous avons seulement à étudier des lignes immobiles, une certaine configuration nettement arrêtée, La mémoire du regard va suffire. Regarde, tu seras savant. La carte est belle, je pense, et tu as assez d'intelligence pour ouvrir les yeux.
— Je les ouvre, mon frère, je vois des océans, des montagnes, des rivières, des îles, et mille autres choses. Môme, lorsque je ferme les paupières, je revois encore ces choses dans la nuit ; c'est là sans doute ce que tu as appelé la mémoire du regard. Mais il serait bon, je crois, de me dire le nom de ces merveilles, de me parler un peu des habitants, après m'avoir décrit la maison.
— Eh! mon pauvre mignon, j'ai pu te faire en quatre mots un cours de géographie à l'usage des anges-, s'il me fallait t'enseigner maintenant les sornettes débitées aux écoliers dont je te parlais tantôt, je n'aurais pas fini ton éducation dans dix ans d'ici. L'homme s'est plu à tout brouiller sur la terre; il a donné vingt noms différents à la même pointe de rocher; il a inventé des continents et en a nié plus encore; il a tant fondé de royaumes, en a tant anéanti, que chaque caillou, dans les champs, a sûrement servi de frontière à quelque nation morte. Cette rigueur des lignes, cette éternité des mêmes divisions, existent pour Dieu seul. En introduisant l'humanité sur ce vaste théâtre, il se produit un effrayant pêle-mêle. Il est si aisé, chaque cent ans, de prendre une feuille de papier et de dessiner une nouvelle terre, celle du moment! Si la terre du Créateur avait subi tous les changements de la terre de l'homme, nous aurions devant nous, au lieu de cette carte naturelle si nette au regard, le plus étrange mélange de couleurs et de lignes. Je ne puis m'amuser aux caprices de nos frères. Je te répète de regarder attentivement. Tu en sauras plus dans un regard que tous les géographes du monde; car tu auras vu de tes yeux les grandes arêtes de la croûte
lerreslre, que ces messieurs cherclicnt encore avec leurs niveaux et leurs compas. Voilà, si je ne me trompe, une leçon de géographie pliysique et politique un peu bien vulgarisée.
Comme le maître cessa de parler, l'élève, qui voyageait pour l'instant au milieu des glaces, enjamba le pôle, sans plus de façons, et posa le pied dans l'autre hémisphère. Il était midi d'un côté, minuit de l'autre. Nos compagnons , qui quittaient un blanc soleil d'avril, continueront leur voyage par le plus beau clair de lune qu'on puisse voir. Sidoine, naïf de son naturel, pensa tomber à la renverse du manque de logique que lui parurent avoir en ce moment la lune et le soleil. Il leva le nez, considérant les étoiles.
— Mon mignon, lui cria Médéric dans l'oreille, voici l'instant ou jamais de te vulgariser l'astronomie. L'astronomie est la géographie des astres. Elle enseigne que la, terre est un grain de poussière jeté dans l'immensité. C'est une science saine entre toutes, quand elle est prise à dose raisonnable. D'ailleurs, je ne m'appesantirai pas sur cette branche des connaissances humaines ; je te sais modeste, peu curieux de formules mathématiques. Mais, situ avais le moindre orgueil, il me faudrait bien, pour te guérir de cette vilaine
mnbdic, fe faire entrevoir, cliiffres en mains, les cffi-ayantes vérités de l'espace. Un homme, si fou qu'il puisse être, quand il considère les étoiles par une nuit claire, ne saurait conserver une seconde la sotte pensée d'un Dieu créant l'univers, pour le plus grand agrément de l'iiumani!é. Il y a là, au front du ciel, un démenti éternel à ces théories mensongères qui, considérant l'homme seul dans la création, disposent des volontés de Dieu à son égard, comme si Dieu avait à s'occuper uniquement de la terre. Les autres mondes, qu'en fait-on? Si l'œuvre a un but, toute l'œuvre ne sera-t-elle pas employée à atteindre ce hut? Nous, les infiniment petits, apprenons l'astronomie pour savoir quelle place nous tenons dans l'infini. Regarde le ciel, mon mignon, regarde-le bien. Tout géant que tu es, tu as au-dessus de ta tête l'immensité avec ses mystères. Si jamais il te prenait la malencontreuse idée de philosopher sur ton principe et sur ta fin, cette immensité t'empêcherait de conclure.
— Mon frère Médéric, vulgariser est un joli jeu. J'aimerais à apprendre la raison du jour et de la nui!. Voilà d'étranges phénomènes auxquels je n'avais jamais songé.
— Mon mignon, il en est de même de toutes
choses. Nous les voyons sans cesse sans en savoir le premier mot. Tu me demandes ce que c'est que le jour; je n'ose te vulgariser celle grave question de physique. Saclie seulement que les savants ignorent, comme toi, la cause de la lumière ; chacun d'eux s'est fait une pelite théorie à l'appui de son raisonnement, et le monde n'en est ni plus ni moins éclairé. Mais je puis tenter, pour mon plus grand honneur, une vulgarisation du phénomène de la nuit. Avant tout, apprends que la nuit n'existe pas.
— La nuit n'existe pas, mon frère Médéric? cependant je la vois.
— Eh ! mon mignon, ferme les yeux et écoutemoi. Ne le sais-tu pas? seule, l'intelligence de l'homme voit distinctement; les yeux sont un cadeau de l'espritdu mal, induisant la créature en erreur. Lanuitn'exislepas, celaestcertain,si le jour existe. Tu vas me comprendre. L'été , au temps des moissons, lorsque le ciel brûle et que les voyageurs ne peuvent supporter l'éclat des roules blanches, ils cherchent un mur, à l'ombre duquel ils marchent, dans une nuit relative. Nous, en ce moment, nous nous promenons à l'ombre de la terre, dans ce que le vulgaire appelle une nuit absolue. Mais, parce que les voyageurs
SOO CONTES A NINOÎÎ.
marchent à l'ombre, les champs voisins n'onl-ils plus les chaudes caresses du soleil? parce que nous ne voyons goutte el ne savons où poser nos pieds, l'infini a-t-il perdu un seul rayon de lumière? Donc, la nuit n'existe pas, si le jour existe.
— Pourquoi cette dernière restriction, mon frère? Le jour peut-il ne pas exister?
— Certes, mon mignon, le jour n'existe pas, si la nuit existe. Oh! la belle vulgarisation, et que je voudrais avoir quelques douzaines d'enfants pour leur faire oublier leurs jouets! Écoute : la lumière n'est pas une des conditions essentielles de l'espace ; elle est sans doute un phénomène tout artiliciel. Notre soleil pâlit, assure-t-on ; les astres s'éteindront forcément. Alors l'immense nuit régnera de nouveau dans son empire, cet empire du néant dont nous sommes sortis. Tout bien considéré, la nuit existe, si le jour n'existe pas.
— Moi, frère, je suis tenté de croire qu'ils n'existent ni l'un ni l'autre.
— Peut-être bien, mon mignon. Si nous avions le temps nécessaire pour prendre une idée sommaire de toutes les connaissances, je veux dire plusieurs existences d'homme, je te prouverais^
par un Iroisièiiie raisonnement, que la nuit et le jour existent l'un et l'autre. Mais c'est assez nous occuper des sciences physiques; passons aux sciences naturelles.
Médéric et Sidoine ne s'arrêtaient pas pour causer. Comme, après tout, le seul but de leur promenade était de découvrir le Royaume des Heureux, ils descendaient le globe du nord au midi, le traversaient de l'est à l'ouest, sans se permettre la moindre halte. Cette façon de chercher un empire avait certainement ds grands avanlages, mais on ne saurait dire qu'elle fût exempte de désagréments. Sidoine risquait depuis la veille des rhumes et des engelures, à passer sans transition des chaleurs accablantes des tropiques aux vents glacés des pôles. Ce qui le contrariait le plus élait la brusque disparition du soleil, quand il entrait d'un hémisphère dans l'autre. Toutes les vulgarisations du monde n'auraient pu lui expliquer ce phénomène, qui produisait à ses yeux le va-et-vient de lumière irritant que fait, dans une chambre, un volet ouvert et fermé avec rapidité. Tu peux juger par là le bon pas dont marchaient nos deux compagnons. Quant à Médéric, voilure à Taise dans l'oreille de son mignon, [dus mollement que sur les coussins de la calèche
la mieux suspendue, il s'inquiétait peu des incidenis delà route, se garait du froid et du chaud. D'ailleurs, il se souciait médiocrement du miioilement du jour et de la nuit.
Les voyageurs venaient de rentrer dans l'iiémisphère éclairé. Médéric mit le nez dehors.
— Mon mignon, dit-il, dans les sciences naturelles, l'étude la plus intéressante est celle des diverses races d'une même espèce animale. D'autre part, l'étude de Tespèce humaine offre un attrait tout particulier aux savants, car elle affirme avoir coûté au Créateur toute une journée de travail et n'être pas de la même création que les autres créatures. Nous allons donc examiner les différentes races de la grande famille des hommes. Reste au soleil, afin de voir nos frères et de lire sur leurs faces la vérité de mes paroles. Dès le premier regard, tu peux t'en convaincre, leurs visages, pour l'observateur désintéressé, est aussi laid en tous pays. Dans chaque contrée, je le sais, ils trouvent, chez certains d'entre eux, une rare beauté de lignes; mais c'est là une pure imagination, puisque les peuples ne s'accordent pas sur l'idée de beauté absolue, chî:'.cun adorant ce que dédaigne le voisin; une vérité est vraie, à la condition d'être vraie toujours et pour tous. Je n'appuierai pas da-
AVEMUP.ES DU GRAISD SIDOINE, ETC. 303
vnniage sur la laideur universelle. Les races humaines, — lu les vois à tes pieds, — sont au nombre de quaire : la noire, la rouge, la jaune et la blanche. Il y a certainement des teintes inlermédiaires; en cherchant, on arriverait à établir la gamme entière, du noir au blanc, en passant par toutes les couleurs. Une question, la seule que je veuille approfondir aujourd'hui, se pose d'abord pour l'homme qui veut vulgariser avec honneur. Voici celte question : Adam était-il blanc, jaune, rouge ou noir? Si j'affirme qu'il était blanc, étant blanc moi-même, je ne sais comment expliquer les singuliers changements de couleurs survenus chez mes frères. Eux-mêmes faisant sans doute le premier père à leur image, les voilà tout aussi embarrassés que moi, lorsqu'ils me considèrent. Avouons-le, la question est épineuse. Ceux qui font métier de la haute science t'expliqueraient peutêtre le fait par les influences diverses des climats et des aliments, par cent belles raisons dil'fici'es à prévoir et à comprendre. Moi. je vulgarise, lu m'entendras sans peine. Mon mignon, si l'on trouve aujourd'huides liommesde quatre couleurs, des noirs, des rouges, des jaunes et des blancs, c'est que Dieu, au premier jour, a créé quaire Adams, un blanc, un jaune, un rouge et un noir.
— Mon frère Médéric, ton explication me sntis. fait pleinement. Mais, dis-moi, n'est-elle pas r.n peu impie? Où serait la fraternité universelle des hommes? En onire, n'exisle-t-il pas un saint livre, dicté par Dieu lui-même, qui parle d'un seul Adam? Je suis un simple d'esprit, il serait mal à toi de me mettre en tentation de mal penser.
— Mon mignon, tu es trop exigeant. Je ne puis avoir raison et ne pas donner tort aux autres. Sans doute, ma façon de voir en celle matière, qui m'est d'ailleurs personnelle, attaque une vieille croyance, très-respectable pour son grand âge. Mais quel mal cela peut-il faire à Dieu, d'étudier son œuvre en toute liberté, puisqu'il nous a laissé cette liberté? Ce n'est pas le nier, que de discuter son ouvrage. Quand même je nierais le Créateur sous une certaine forme, ce serait pour te le présenter sous une autre. Eh ! mon mignon, je vulgarise la théologie à cette heure ! La théologie est la science de Dieu.
— Bon! interrompit Sidoine, je la sais, celle-là. Il suffit pour y être passé maître d'avoir Tesprit droit. Enfin je trouve une science simple, qui ne doit pas demander deux mots de raisonnement.
— Que dis-tu là, mon mignon ! La théologie, une science simple! Pas deux mots de raisohne-
ment! Certes, il est simple, pour les cœurs naïfs, de reconnaître un Dieu et de borner L leur science, ce qui leur permet d'èlre savants à peu de frais. Mais les esprits inquiets, une fois Dieu trouvé, en font leur Dieu. Chacun a le sien, qu'il a abaissé à son niveau, afm de le comprendre ; chacun défend son idole, attaque Tidole d'a'îtrui. De là un effroyable entassement, de volumes, une éternelle matière à querelle : les façons d'être de Celui qui est, la meilleure méthode de l'adorer, ses manifes'.ations sur la terre, le but final qu'il se propose. Le ciel me garde de vulgariser une telle science ; je liens trop à mon bon sens 1
Médéric se tut, ayant l'âme attristée de ces mille vérités qu'il remuait à la pelle. Sidoine, ne l'entendant plus, hasarda une enjambée et arriva droit en Chine. Les habitants, leuis villes, leur civilisation, l'étonnèrent profondément. Il se décida à poser une question.
— Mon frère Médéric, demanda-t-il, voici un peuple qui me fait désirer de l'entendre vulgariser l'histoire. Certainement cet empire doit tenir une large place dans les annales des hommes?
— Mon mignon, répondit Médéric, puisque tu ne peux te lasser de l'instruire, je veux bien te faire en peu de mots un cours d'histoire univer-
sdle. Ma méthode est fort simple ; je compte l'appliquer tout au long, un de ces jours. Elle repose sur le néant de l'homme. Lorsque rhislorien interroge les siècles, il voit les sociétés, parties de la naïveté première, s'élever jusqu'à la plus haute civilisation, puis retomber de nouveau dans l'antique barbarie. Ainsi, les empires se succèdent, en s'écroulant tour à tour ; chaque fois qu'un peuple se croit parvenu à la suprême science, cette science elle-même cause sa ruine, et le monde est ramené à son ignorance native. Au commencement des temps, l'Egypte bâtit ses pyramides, borde le Nil de ses cités; dans l'ombre de ses temples, elle résout les grands problèmes dont l'humanité cherche encore aujourd'hui les solutions; la première, elle a l'idée de l'unité de Dieu et de l'immortalité de l'âme ; puis, elle meurt, au soir des fêtes de Cléopâtre, en emportant avec elle les secrets de dix-huit siècles. La Grèce sourit alors, parfumée et mélodieuse; son nom nous parvient mêlé à des cris de liberté et à des chants sublimes ; elle peuple le ciel de ses rêves, elle divinise le marbre de son ciseau; bientôt lasse de gloire, lasse d'amour, elle s'efface, ne laissant que des ruines pour témoigner de sa grandeur passée. Enfin Rome s'élève, grandie des dépouilles du monde; la guer-
AVENTURES DU GRAND SmOINE, ET1. 307
rière soumet les peuples, règne par le droit écrit, et perd la liberté en acquérant la puissance; elle liérite des richesses de l'Egypte, du courage et de la poésie de la Grèce ; elle est toute volupté, toute splendeur; mais, lorsque la puerricre s'est changée en courtisane, un ouragan venu du nord passe sur la ville éternelle, en dissipe aux quatre vents les arts et la civilisation.
Si jamais discours fit bâiller Sidoine, ce fut celui que Médéric déclamait de la sorte.
— Et la Chine? demanda-l-il d'un ton modeste.
— La Chine ! s'écria Médéric, le diable t'emporte ! Voilà mon histoire universelle inachevée, j'ai perdu l'élan nécessaire pour une pareille tâche. Est-ce que la Chine existe? Tu crois la voir, et les apparences te donnent raison, je l'avoue; mais ouvre le premier traité d'histoire venu, tu ne trouveras pas dix pages sur cet empire prétendu si grand par ces mauvais plaisants de géographes. Une moitié du monde a toujours parfaitement ignoré l'histoire de l'autre moitié.
— Le monde n'est pourtant pas si grand, remarqua Sidoine.
— D'ailleurs, mon mignon, sans plus vulgariser, j'eslime singulièrement la Chine, je la crains
SOS CONTES A MNON.
même un peu, comme tout ce qui est inconnu. Je crois voir en elle la grande nation de l'avenir. Demain, quand notre civilisation tombera, ainsi qu'ont tombé toutes les civilisations passées , l'extrcme Orient héritera sans doute des sciences de l'Occident, et deviendra à son tour la contrée polie, savante par excellence. C'est là une déduction mathématique de ma mélliode historique.
— Mathématique! dit Sidoine, qui venait de quitter la Chine à regret. C'est cela. Je veux apprendre les mathématiques.
— Les mathématiques, mon mignon, ont fait bien des ingrats. Je consens cependant à te faire goûter à ces sources de toutes vérités. La saveur en est âpre ; il faut de longs jours pour que l'homme s'habitue à la divine volupté d'une éternelle certitude. Car sache-le, les sciences exactes donnent seules cette certitude vainement cherchée par la philosophie.
— La philosophie! Tu ne pouvais mieux parler, mon frère Médéric, La philosophie me paraît devoir être une étude très-agréable.
— Sûrement, mon mignon, elle a certains charmes. Les gens du peuple aiment à visiter les maisons d'aliénés, attirés par leur goût du bizarre, par le plaisir qu'ils prennent au spectacle des mi-
AVENTURES DU GRAND SIDOINE, i.TC. 309
sères humaines. Je m'étonne de ne pas leur voir lire avec passion l'histoire de la philosophie ; car les fous, pour être philosophes, n'en sont pas moins des fous très-récréatifs. La médecine...
— La médecine ! que ne le disais-tu plus tôt? Je veux être médecin pour me guérir, lorsque j'aurai la fièvre.
— Soit. La médecine est une belle science ; quand elle guérira, elle deviendra une science utile. Jusque-là , il est permis de l'étudier en artiste, sans l'exercer, ce qui est plus humain. Elle a quelque parenté avec le droit, qu'on étudie par simple curiosité d'amateur, pour ne plus s'en préoccuper ensuite.
— Alors, mon frère Médéric, je ne vois aucun inconvénient à commencer par l'étude du droit.
— Quelques mots d'abord sur la rhétorique, mon mignon.
— Oui, la rhétorique me convient assez.
— En grec...
— Le grec, je ne demande pas mieux.
— En latin...
— Le latin d'abord, le grec ensuite, comme tu voudras , mon frère Médéric. Mais ne serait-il pas bon de connaître auparavant l'anglais, l'aile-
mand, l'italien, l'espagnol et les autres langues modernes?
— Oh! la la! mon mignon! cria Médéric essoiiflô, vulgarisons avec mesure, je te prie. J'ai la langue sèche. Je reconnais humblement ne pouvoir dire qu'un nombre limité de mots par minute. Chaque science, s'il plaît à Dieu, viendra à son lieurc. Par grâce, un peu de môtliode. Ma première leçon n'est pas précisément remarqua])le par la clarté de l'exposition ni l'enchaînement logique des sujets. Causons toujours, si cela te plaît, mais causons à l'avenir avec l'ordre et le calme qui distinguent la conversation des honnêtes gens.
— Mon frère Médéric, tes sages paroles me donnent à réfléchir. J'aime peu à parler, encore moins à écouter, parce que, dans le second cas, il me faut penser pour comprendre, besogne iimtilc dans le premier. Certes, il me plairait d'approfondir toutes les connaissances humaines; mais, vraiment, je préfère les ignorer ma vie entière, si tu ne peux me les communiquer toutes ensemble en trois mots.
— Eh ! mon mignon, que ne me confiais-tu Ion horreur des détails? Je t'aurais, dés le début et sans ouvrir la bouciie, donné la pure essence des
mille et une vérités de ce monde, cela dans un simple geste. N'écoute plus, regarde. Voici la suprême science.
Ce disant, Médéric grimpa sur le nez de Sidoine, ce nez qu'il avait si heureusement comparé au clocher de son village. Il s'assit à califourchon sur l'extrémité, les jambes dans l'abîme; puis, il se renversa un peu en arrière, regardant son mignon d'une façon sournoise et railleuse. Il leva ensuite la main droite grande ouverte, appuya délicatement le pouce au bout de son propre nez ; et, se tournant aux quatre points de l'horizon, il salua la terre en agitant les doigts de l'air le plus galant qu'on puisse voir.
— Ohl alors, dit Sidoine, les ignorants ne sont pas ceux qu'on pense. Grand merci de la vulgarisation.
512 CONTES A NLNOiN.
DE UIVEnSES RENCONTRES, ETRANGES ET IMPllÉVUES, QUE FIRENT SIDOINE ET MÉDÉIUC
Le soir venu, Sidoine s'arrêta court. Je dis le soir, et je m'exprime mal. Les inomenls que noiis nommons soir et matin n'existaient pas pour des gens suivant le soleil dans sa course, faisant le jour et la nuit à leur volonté. En toute vérité, nos voyageurs couraient le monde depuis environ douze heures.
— Les poings me démangent, dit Sidoine.
— Gratte-les, mon mignon, répondit iMédéric. Je ne puis t'offrir d'autre soulagement. Mais, dis-moi, l'éducation n'a-l-eliepas un peu adouci Ion naturel batailleur?
— Non, frère. A vrai dire, mon métier de roi m'a dégoûté des taloches. Les hommes sont vraiment trop faciles à tuer.
— Voilà, mon mignon, de l'humanité bien entendue. lié ! marche donc ! Tu le sais, nous cherchons le Royaume des Heureux.
— Si je le sais ! Clierchons-nous réellement le rioyaiiine des Heureux?
— Commenl! mais nous ne faisons autre chose. Jamais homme n'est allé aussi droit au but. Ce Royaume des Heureux doit être singulièrement silué, je l'avoue, pour toujours échapper à nos regards. Il serait peut-être bon de demander noire chemin.
— Oui, frère, occupons-nous des sentiers, si nous voulons qu'ils nous conduisent quelque part.
En ce moment, Sidoine et Médéric se trouvaient sur une grande route, non loin d'une ville. Des deux côtés s'étendaient de vastes parcs, enclos de murs peu élevés, au-dessus dt.iqiiels passaient des jjranches d'arb'^es fruitiers, chargées de pommes, de poires, dépêches, appétissantes à voir, et qui auraient suffi au dessert d'une armée.
Comme ils avançaient , ils avisèrent , assis contre un de ces murs, un bonhomme d'aspect misérable. A leur approche, la pauvre créature se leva, traînant les pieds, grelottant de faim.
—La charité, mes bons messieurs! demandat-il.
— La charité 1 lui cria Médéric; mon ami, je ne sais où elle est. Seriez-vous égaré comme nous?
ZU CONTES A MNON.
Vous nous obligeriez, si vous pouviez nous indiquer le Royaume des Heureux.
— La charité, mes bons messieurs ! révéla le mendiant. Je n'ai pas mangé depuis trois jours.
— Pas mangé depuis trois jours! dit Sidoine émerveillé. Je ne pourrais en faire autant.
• — Pas mangé depuis trois jours! reprit Médéric. Eh! mon ami, pourquoi tenter une pareille expérience? il est universellement reconnu qu'il faut manger pour vivre.
Le bonhomme s'était de nouveau assis au pied du mur. 11 se frottait les mains l'une contre l'autre, fermant les yeux de faiblesse.
— J'ai bien faim, dit-il à voix basse.
— Vous n'aimez donc ni les pèches, ni les poires, ni les pommes? demanda Médéric.
— J'aime tout, mais je n'ai rien.
— Eh! mon ami, êtes-vous aveugle? Allongez la main. Il y a là, sur votre nez, une pèche magnitique qui vous donnera à boire et à manger, le tout ensemble.
— Cette pêche n'est pas à moi, répondit le pauvre.
Les deux compagnons se regardèrent, stupéfaits de celte réponse, ne sachant s'ils devaient rire ou se lâcher.
— Écoutez, bonhomme, reprit Médcric, nous n'aimons pas qu'on se moque de nous. Si vous avez fait gageure de vous laisser mourir de faim, gagnez tout à votre aise votre pari. Si, au contraire, vous désirez vivre le plus longtemps possible, mangez et digérez au soleil.
— Monsieur, répondit le mendiant, je le vois, vous n'êtes pas de ce pays. Vous sauriez qu'on y meurt parfaitement de faim, sans en faire la gageure. Ici, les uns mangent, les autres ne mnngenl pas. On se trouve dans l'une ou l'aulre classe, selon le hasard de la naissance. D'ailleurs, c'est là un état de choses accepté ; il faut que vous veniez de loin pour vous en étonner.
— Voilà de singulières histoires. Et combien êtes- vous qui ne mangez pas?
— Mais plusieurs centaines de mille.
— Ah î mon frère Médéric, interrompit Sidoine, la rencontre me paraît des plus étranges et des plus imprévues. Je n'aurais jamais cru qu'on pût trouver sur la terre des gens qui eussent le singulier don de vivre sans manger. Tune m'as donc pas tout vulgarisé?
— Mon mignon, j'ignorais cette particularité. Je la recommande aux naturalistes, comme un nouveau caractère bien tranche séparant l'espèce
humaine des autres espèces animales. Je comprends maintenant que, dans ce pays, les pêches ne soient pas à tout le monde. Les petitesses de l'homme ont leurs grandeurs. Du moment où tous n'ont pas une commune richesse, il naît de cette injustice une belle et suprême justice, celle de conserver à chacun son bien.
Le mendiant avait repris son sourire doux et navrant. Il s'affaissait sur lui-môme, comme ne pensant plus, comme s'abandonnant au bon plaisir du ciel. Il balbutia de nouveau, de sa voix traînante :
— La charité, mes bons messieurs!
— La charité, bonhomme, dit Médéric, je sais où elle est. Cette pêche n'est pas à toi, et tu n'oses la prendre, obéissant en cela aux lois de ton pays, te conformant à cette idée du respect de la propriété que tu as sucée avec le lait de ta mère. Ce sont là de bonnes croyances qui doivent être fortement enseignées chez les hommes, s'ils veulent que le tremblant échafaudage de leur société ne croule pas aux premières attaques de l'esprit d'examen. Moi, qui ne suis pas de ce!te société, qui refuse toute fraternité avec mes frères, je puis enfreindre leurs lois, sans porter le moindre tort à leur législation ni à le-urs croyances morales. Prends donc
ce fruit, mange-le, pauvre misérable. Si je me damne, je le fais de gaieté de cœur.
Médéric, en parlant ainsi", cueillait la pêche et l'offrait au mendîanf. Celui-ci s'empara du fruit, qu'il considéra avidement. Puis, au lieu de le porter à la bouche, il le rejeta dans le parc, pardessus le mur. Médéric le regarda faire sans s'étonner.
— Mon mignon, dit-il à Sidoine, je te prie de regarder cet homme. Il est le type le plus pur de l'humanité. Il souffre, il obéit; il est fier de souffrir et d'obéir. Je le crois un grand sage.
Sidoine fit quelques enjambées, le cœur triste d'abandonner ainsi un pauvre diable mourant de faim. D'ailleurs, il ne cherchait pas à s'expliquer la conduite du misérable ; il fallait être un peu plus homme qu'il ne l'élait pour résoudre un pareil problème. Au départ, il avait ramassé la pêche; il regardait maintenant devant lui, cherchant du regard quelque pauvre moins scrupuleux à qui la donner.
Comme il approchait de la ville, il vit sortir d'une des portes un cortège de riches seigneurs, accompagnant une litière où se trouvait couché un vieillard. A dix pas, il reconnut que le vieillard n'avait guère plus de quarante ans ; l'âge ne pou-
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vait avoir flétri ses traits ni blanchi ses cheveux. Assurément, le malheureux mourait de faim, à voir sa face pâle et la faiblesse qi.ùalanguissait ses membres.
— Mon frère Médéric, dit Sidoine, offre donc ma pêche à cet indigent. Je ne puis comprendre comment il manque de tout, couché dans le velours et la soie. Mais il a si mauvaise mine que ce ne peut êlre qu'un pauvre.
Médéric pensait comme son mignon.
— Monsieur, dit-il poliment à l'homme de la litière, vous n'avez sans doute pas mangé ce malin. La vie a ses hasards.
L'homme ouvrit les yeux à demi.
— Depuis dix ans je ne mange plus, répondit-il.
— Que disais-je ! s'écria Sidoine. L'infortuné 1
— Ilélas ! reprit Médéric, ce doit être une double souffrance, de manquer de pain au milieu de ce luxe qui vous entoure. Tenez, mon ami, prenez celte pêche, apaisez votre faim.
L'homme n'ouvrit pas même les yeux. Il haussa les épaules.
— Une pêche, dit-il, voyez si mes porteurs ont soif. Ce matin, mes servantes, de belles tilles aux bras nus, se sont agenouillées devant moi, m'of-
AVE^■TURES DU GRAND SIPOINB, ETC. 319
franl leurs corbeilles, pleines de fruits qu'elles venaient de cueillir dans mes vergers. L'odeur de toute cette nourriture m'a fait mal.
— Vous n'êtes donc pas un mendiant? interrompit Sidoine désappoinlé.
— Les mendiants mangent quelquefois. Je vous ai dit que je ne mangeais jamais.
— Et le nom de celte laide maladie?
Médéric, ayant compris quelle était la misère
de cet indigent paré de bijoux et de dentelle, se chargea de répondre à Sidoine.
— Cette maladie est celle des pauvres millionnaires, dit-il. Elle n'a pas de nom savant, parce que les drogues n'ont aucun effet sur elle; elle se guérit par une forte dose d'indigence. Mon mi gnon, si ce seigneur ne mange plus, c'est qu'il a trop à manger.
— Bon ! s'écria Sidoine, voici un monde bien étrange ! Que l'on ne mange pas, quand on manque de pêches, je le comprends jusqu'à un certain point; mais que l'on ne mange pas davantage, quand on possède des forêts d'arbres à fruits, je me refuse à accepter cela comme logique. Dans quel absurde pays sommes-nous donc?
L'homme à la litière se souleva à demi, soulagé dans son ennui par la naïveté de Sidoine.
— Monsieur, répondit-il, vous êtes en plein pays de civilisation. Les faisans coûtent fort cher ; mes chiens n'en veulent plus. Dieu vous garde des festins de ce monde. Je me rends chez une brave femme de ma connaissance, pour essayer de manger une tranche de bon pain noir. Voire gaillarde mine m'a mis en appétit.
L'homme se recoucha, et le cortège se remit lentement en marche. Sidoine, en le suivant des yeux, haussa les épaules, hocha la tête, fit claquer les doigts, donnant ainsi des signes fort clairs de dédain et d'étonnement. Puis il enjamba la ville, tenant toujours à la main la pêche dont il avait tant de peine à faire l'aumône. Médéric songeait.
Au bout d'une dizaine de pas, Sidoine sentit une légère résistance à la jambe gauche. Il crut que sa culotte venait de rencontrer quelque ronce. Mais s'étant baissé, il demeura fort surpris : c'était un homme, d'air avide et cruel, qui gênait ainsi sa marche. Cet homme demandait tout simplement la bourse aux voyageurs.
Sidoine ne voyait plus que mendiants affamés sur les routes; sa charité de fraîche date avait hâte de s'exercer. 11 n'entendit pas bien la demande de l'homme, il le prit par la peau du cou,
l'élevant à la hauleur de son visage, pour converser plus librement.
— Hé I pauvre hère, lui dit-il, n'as-tu pas faim? Je te donne volontiers celte pèche, si elle peut te soulager dans tes souffrances.
— Je n'aipas faim, répondit le brigand mal à l'aise. Je sors d'une excellente taverne où j'ai bu et mangé pour trois jours.
— Alors que me veux-tu?
•— Je ferais un joli métier, si je ne détroussais les passants que pour leur prendre des pêches. Je veux ta bourse.
— Ma bourse! et pourquoi faire, puisque tu n'auras pas faim de trois jours ?
— Pour être riche.
Sidoine, stupéfait, prit Médéric dans son autre main. Il le regarda gravement.
— Mon frère, dit-il, les gens de ce pays s'entendent pour se moquer de nous. Dieu ne peut avoir créé des créatures aussi peu sensées. Voici maintenant un imbécile n'ayant pas faim et arrêtant les passants pour leur demander leur bourse, un fou qui a un bon appétit et qui cherche à le perdre en devenant riche.
— Tu as raison, répondit Médéric, tout ceci est parfaitement ridicule. Seulement tu ne me parais
pas avoir bien compris quelle sorte de mendinnt lu tiens là entre tes doigts. Les voleurs font métier d'accepter uniquement les aumônes qu'ils prennent.
— Écoute, dit alors Sidoine au brigand : d'abord tu n'auras pas ma bourse, et cela pour une excellente raison. Ensuite je crois juste de t'infliger une légère correction. Tout bien examiné, ce qui est doit être; je ne puis te laisser manger en paix, lorsque je viens do quitter un pauvre diable mourant de faim. Mon frère Médéric me lira un jour le code, pour que je revienne te pendre dans les formes. Aujourd'hui, je me contenterai de laver ta laide mine dans la mare qui est là, à mes pieds. Bois pour trois jours, mon ami.
Sidoine ouvrit les doigts, et levoleur tomba dans la mare. Un honnête homme se serait noyé ; le coquin se sauva à la nage.
Les voyageurs, sans regarder derrière eux, continuèrent à marcher, Sidoine tenant toujours sa pêche, Médéric songeant aux trois dernières rencontres.
— Mon mignon, dit soudain ce dernier, tu alignes assez proprement les phrases, maintenant. Jamais tu n'as si bien parlé.
— Ohl répondit Sidoine, c'est une simple ha-
bilutle à prendre. Je ne me bals plus, je parle.
— Taiij-toi, je le prie, j'ai à te faire pari de graves réflexions. Je reconstruis en pensée la Irislc sociélé qui a pu nous offrir au regard, en moins d'une heure, un honnête lioinme mourant de faim, un gueux le ventre plein pour trois jours, un puissant frappé d'impuissance. li y a là un grand enseignement.
— Plus d'enseignement, par pitié, mon frère! Je veux croire simplement que nous avons rencontré aujourd'hui des homujes de race particulière, qui n'ont encore élé décrits par aucun voyageur.
— Je t'entends, mon mignon. J'ai lu de bien curieux détails dans de vieux livres. Il est des pays dont les habitants n'ont qu'un œil au milieu du front, d'autres où leurs corps sont mi-partis homme et cheval, d'autres encore où leurs tètes et leurs poitrines ne font qu'un. Sans doute nous traversons, en ce moment, une contrée dont les habitants ont l'âme dans les talons, ce qui les empêche de juger sainement les choses et leur donne une remarquable absurdité d'actes et de paroles. Ce sont des monstres. L'homme, fait à l'image de son Dieu, est une créature bien autrement supèiieure.
— C'est cela, mon ftère Médéric, nous sommes dans un pays de monstres. Ilél regarde. Yois-tu venir à nous ce quatrième mendiant que j'attendais? Est-il assez déguenillé, assez maigre, assez affamé, assez effarouché? Certes, celui-là marche sur son âme, comme tu le disais taiitùi.
L'homme qui s'avançait suivait le bord du fossé, faisant avec amour des miracles d'équilibre. 11 venait, les mains derrière le dos, le nez au vent; son pauvre corps flottait dans ses minces vêlements, sa face exprimait je ne sais quel singulier mélange de béatitude et de souffrance. Il paraissait rêver, le ventre vide, d'un large et plantureux festin.
— Je ne comprends plus rien à la terre, reprit Sidoine, si ce vagabond n'accepte pas ma pêche. Il meurt de faim, et ne me paraît ni un coquin ni un honnête homme. Le tout est de la lui offrir poliment. Mon frère Médéric, charge-toi de cette délicate expédition.
Médéric descendit à terre. Comme il était sur le bout du soulier de Sidoine, l'homme vint à l'apercevoir.
— Oh i dit-il, le joli petit insecte l Mon bel ami, buvez-vous la rosée, vous nourrissez-vous de llcurs?
— Monsieur, répondit Médéric, l'eau pure m'indispose, et je ne puis, sans maux de tête, endurer les parfums.
— Eh ! l'insecte parle! L'excellenle rencontre ! Vous me sauvez d'une grande disette, mon aimable scarabée.
— Ainsi, vous avouez que vous avez faim?
— Faim! ai-je dit cela? Certes, j'ai toujours faim.
— Et vous mangerez volontiers une pêche?
— La pêche est un fruit que j'eslime pour le velouté de sa peau. Merci, je ne puis manger. J'ai bien autre chose en tête. Enfin je viens de trouver ce que je cherchais depuis une heure.
— Çà, dit Sidoine impatienté, que clierchiezvous donc, monsieur l'alfamé, si ce n'est un morceau de pain?
— Bon I s'écria le pauvre dialjle, seconde trouvaille! Un géant en chair et en os. Monsieur le géant, je cherchais une idée.
A celte réponse, Sidoine s'assit sur le bord delà route, prévoyant de longues explications.
— Une idée! reprit-il, quel est ce mets?
— Monsieur le géant, contmua l'homme sans répondre, je suis poète de naissance. Vous ne Tignorez pas, la misère est mère du génie. J'ai donc
jeté ma bourse à la rivière. Depuis cet heureux jour, je laisse aux sols le triste soin de chercher leur repas. Moi, qui n'ai plus à m'occuper de ce iléîail, je cherche des idées le long des routes. Je mange le moins possible pour avoir le plus possible de génie. Ne perdez pas votre pillé à me plaindre ; je n'ai vraiment faim que lorsque je ne trouve pas mes chères idées. Les beaux festins parfois! Tantôt, en voyant votre petit ami d'une tournure si galante, il m'est venu à la pensée deux ou trois strophes exquises : un mètre harmonieux, des rimes riches, un trait final du meilleur esprit. Jugez si je mesuisrassasié. Puis, quandje vous ai aperçu, franchement, j'ai ciaint les suites d'un pareil régal. Je tenais une antithèse, une belle et bonne antithèse, le plus fin morceau qui puisse être servi à un poète. Vous le voyez, je ne saurais accepter votre pêche.
— Bon Dieu ! s'écria Sidoine après un moment de silence, le pays est décidément plus absurde que je ne croyais. Voilà un fou d'une étrange sorte.
— Mon mignon, répondit Médéric, celui-ci est un fou, mais un fou innocent, un mendiant d'âme géiiéreuse, dormant aux hommes plus qu'il né reçoit. Je me sens aimer comme lui les grandes rou
frs et l;i jolie chasse aux idées. Pleurons ou rions, si lu veux, à le voir grand et ridicule; mais, je l'en pi ie, ne le rangeons pas parmi les trois monslies de tantôt.
— Range-le comme tu voudras, mon frère, reprit Sidoine de méchanle humeur. La pèche me reste, et ces quatre imbéciles ont tellement troublé mes idées sur les biens de la terre, que je n'ose y porter la dent.
Cependant, le poêle s'était assis au bord de la roule, écrivant du doigt sur la poussière. Un bon sourire éclairait sa figure maigre, donnant à ses pauvres traits fatigués une expression enfantine. Dans son rêve, il entendit les dernières paroles de Sidoine. Et, comme s'éveillant :
— Monsieur, dit-il, ôfes-vous véritablement embarrassé de celte pêche? Donnez-la-moi. .lésais, près d'ici, un buisson aimé des moineaux d'alentour. J'irai y déposer votre offrande, et je vous assure qu'elle ne sera pas refusée. Demain, je reprendrai le noyau, je le planterai dans quelque coin, pour les moineaux des printemps à venir.
Il prit la pêche, il se remit à écrire.
— Mon mignon, dit Médéric, voilà notre aumône donnée. Pour te tranquilliser l'esprit, je veux bien te faire remarquer que nous rendons aux
moineaux ce qui opparlennit aux moineaux. Quant à nous, puisque lliomme ne jouit pas d'une nourriture providentielle, nous tâcherons de ne plus manger ce que le ciel nous enverra. Notre passage en ce pays a l'ait naître dans nos esprits de nouvelles et tristes questions. Nous les étudierons prochainement. Pour l'instant, contentons-nous de chercher le Royaume des Heureux.
Le poêle écrivait toujours, couché dans la poussière, la tête nue au soleil.
— lié ! monsieur, lui cria Médéric, pourriezvous nous indiquer le Royaume des Heureux?
— Le Royaume des Heureux ? répondit le fou en levant la tête, vous ne sauriez mieux vous adresser. Je me rends souvent dans celte contrée.
— Eh quoi ! serait-elle près d'ici? Nous venons de battre le monde, sans pouvoir la trouver.
— Le Royaume des Heureux, monsieur, est partout et nulle part. Ceux qui suivent les sentiers, les yeux grands ouverts, ceux qui le cherchent, comme un royaume de la terre, étalant au soleil ses villes et ses campagnes, passeront à son côté toute leur vie, sans jamais le découvrir. Si vasie qu'il soit, il tient bien peu de place en ce monde.
— Et le chemin, je vous prie?
— Oh ! le chemin est simple et direct. Quel que
soit le pays où vous vous trouviez, au nord ou au midi, la dislance reste la même, et vous pouvez d'une enjambée passer la frontière.
— Bon! interrompit Sidoine, voici qui me regarde. Dans quel sens dois-je faire cette enjambée?
— Dans n'importe quel sens, vous dis-je. Voyons, laissez-moi vous introduire. Avant tout, fermez les yeux. Bien. Miiinlenanl, levez la jambe.
Sidoine, les yeux fermés, la jambe en l'air, attendit une seconde.
— Posez le pied, commanda de nouveau le poëte. La, vous y êtes, messieurs.
Il n'avait pas bougé de son lit de poussière, il acheva tranquill-'ment une strophe.
Sidoine et Médéric se trouvaient déjà au beau milieu du Royaume des Ileureux.