LES PELOTONS
Riche d'appas , Simple et novice, La jeune Nice Ne savait pas ( Tant au village Fillette est sage Avant quinze ans ! ) Qu'il fût d'amans.
Et moins encore Qu'il fût d'amours { Car tous les jours A la pëcore Alix disait Et re'pétait :
« Ma chère fille, c( Suis mes leçons, « Fuis les garçons ; « Dans not' famille « J'avons l'honneur j « Et cette fleur , « Sans la conduite , « Passe bien vite ;
« J'ons , par malheur , « La connaissance « Que c'est surtout «t Avec la danse o Qu'on pousse à bout « Et l'innocence', <t Et la de'cence ; « Car, plus d'un' fois, « En tapinois , « Un malin drille « Y fait , vois-tu , « Sauter la fille «Et la vertu.... »
Tant sur Nicettc Fit de l'efFet Ce dernier trait , Que la pauvrette Plus ne voulait Aller seulette.
Cruelle peur , Faux bavardage , Las ! son malheur Fut votre ouvrage !
Dans le village , Nice n'allait Et ne venait
Qifavec sa mère , Ou bien son frère....
Son frère ?.... Non j Mais c'est le nom Que dés l'enfance Son cœur aima j Qu'elle donna De préférence "' ^ '^'^ AubonLubin, " Jeune orphelin '
D'humeur légère , A qui Laurens (i) Servait de père Depuis seize ans.
Pendant ce temps , On voit d'avance Que l'amitié, La confiance , Avaient lié Leur existence.
Advint qu'un jour, De par nature , Amitié pure Devint amour, Non chez Nicette ,
(i) Père de Nicette.
4o CONTES
Mais chez Luhia , Qui veut soudain Au dieu malin Payer sa dette.
Or, du hameau C'était la fête , Et , sous l'ormeau , A l'air nouveau Du chalumeau Qu'Amour apprête, Chacun dansait , On re'pétait La chansonnette.
Seule , Nicette Avec Lubin, Près de la danse , Gardaient silence , Alors qu'enâij , Prenant la main De son amie :
Qu'ils sont heureux l Dit-il I leurs jeux , Leurs chants joyeux, Tout nous convie ; Faisons comme eux :
Ah ! je fen prie !
Coulerona-nous
ET ANECDOTES. 4ft
Des jours plus doux ^'p » ' Daus notre vie ? '""'^ t'''
— Qui , moi , danser I
N'y faut penseÉ jin'juuiiol) - Viens-t'en, raonfrèce..'..'
— Mais... — Non, du tout.
— Pourquoi, ana chère?
— (( Las ! dit ma mère , « Que c'est surtout
« Avec la danse
« Qu'on pousse à bout
« lit l'innocence ,
«( Et la décence ;
«Et qu' plus d'un' fois,
u En tapinois,
« Un malin drille
K Y fait , vois-tu ,
« Sauter la fille
« Et la vertu, n
L'air ingénu De la fillettjB , Dans son dessei|i Servit Lubin. .-.>.■ Viens sur l'herbett^ , Nicette : tien , 3'ons un moyeu ( Moyeu modeste }
Pour qu'en dansant ,.,;.? ^ jO Pour qu'en sautant •
La vertu reste. .
— Comment?... Poiirtantr.*,
— Laisse-moi faire , • ' J'yons l'attacher ,
Pour rempêcher D'tomber à terre.
— Oh ! dans ce cas, Dit la bergère , Plus d^ embarras....
Sur la fougère, Ton serviteur , Ami , lecteur , N'observait guère Leurs doux ébats f Là n'e'tait pas , Et ne doit croire De cette histoire Ou de ce bruit , Que ce qu'on dit.
Fais tout de même , Et revenons A nos moutons.
Quand le système Fut démontré , Zeste , eu cadence...»
ET ANECDOTES. 4i
Rien sur la danse Ne vous dirai :
Fille à cet âge Trouve à son gré Ce badinage , Et sais surtout , Sais qu'au village, Comme partout , Est difficile Qu'une sur mille N'y prenne goût ; Mais la nouvelle Que ne tairai , Et donnerai Pour vrai modèle A jouvencelle, C'est que la belle , Craignant encor Pour son trésor, Sans plus attendre, Fut dans un coin Y faire un point j Puis vint reprendre , Tant bien que mal, Se place au bal , ( Très-rassure'e Sur son destin ) , Jusqu'au déclin De la iournée.
Le bal fini , Et désuni , On se sépare j Et la bagarre , Hors de raison , Saute, lutine, Et s'achemine Vers sa maison Ou sa chaumière.
Bien plus pensans , Nos deux amans Restaient derrière , Et discouraient Sur la manière Dont ils avaient Du ridicule Et du scrupule Franchi le pas.
« Je ne crois pas , « Répétait Nice , « Que l'sacrifîce « De notre honneur, « De not' bonheur j « C plaisir qu'on trouve^ « Dans Tfaux penchant, « Soit plus piquant, « Plus séduisant « Que c' qu'on éprouye
« En l'empêchant.
« Combien mon père , « Ma bonne mère « Seront contens !
« J'avons le temps , « Voyons encore.... »
Mais c'est en vain :
Cruel chagrin Qui déshonore Et qui de'vore L'ingrat Lubin , L'oblige à feindre (i).
Plus n'as a craindre Rien sur ce point , Dit-il , Nicette.
— Si , si, re'pète ; Encore un point N'est pas nuisible.
— Je ne puis point.
— Bah ! pas possible :
Quel mal subtil ,
Ou quelle cause....
— C'est.,.. — Quoi?— Je n'ose.
— ^ncor faut-il....
(i) L'lii^loire dit rfué c'est la faligue occasionuée par la danse qui empêcha Lubin d'obéir à Niccltc ; mais , par res • pccl pour les mœurs, nous aimons mieux attribuer ce refu» ù uu remords de comcieacc.
— N'ai plus de fil.
— Oui ! c'est un leurre , Vous en avez!....
— Non , que je meure.
— Mentez , mentez !
A vot' ceinture , Quand j'cousions , Tantôt j'voyons , J'en sis ben sûre f Deux pelotons.