LA LETTRE DE CHANGE
ou LE MARIAGE MARCHANDISE,
CONTE QUI n'en EST PAS UK.
Jaloux de fixer la fortune , Incertaine au milieu des plaisirs et des ris , Un commerçant quitta Paris , Traversa les champs de Neptune Pour aller habiter les climats aguerris Où Christophe Colomb sut la rendre commune. Ses travaux assidus , ou plutôt le bonheur , Vinrent combler les vœux qu'avait formés son cœur; L'espoir enfin pour lui n'étant plus chime'rique , Et ne pre'tendant pas être heureux à demi ,
Du sol brûlant de l'Amérique,
Il écrivit à son ami :
« Par le premier vaisseau qui partira de France
« Pour se rendre dans nos climats,
« Mon cher ami , n'oubliez pas « De me faire passer, ai^ec toute assurance,
tt Fille de YÎDgt à vingt-cinq ans,
« De mœurs sans nul reproche et d'honnêtes parens}
« Taille ordinaire, douce , aimable,
« Bi une , de figure agréable 5 « Choisissez-la surtout de constitution « A pouvoir résister aux caprices de l'onde, « Pour que je ne sois pas dans Tobligalion
« D'en demander une seconde.
<« Je compte sur vos soins; qu'elle yienne bientôt
« Dissiper l'ennui qui m'obsède.
« Quant à ce qu'on appelle dot , M Je n'en demande point; tout ce que je possède, « Et qui me sert à faire des heureux , « Sera commun entre nous deux :
« D'avance assurez-en l'aimable demoiselle « Porteuse de ma lettre, ou d'un double d'icelle ,
« Que vous ferez légaliser
M Suivant la forme reconnue, u En vertu duquel titre, elle peut tout oser, « M'engageant , promettant , signant de l'epouscr
« A quinze jours de vue. »
Un motif si plaisant, l'originalité'
Que le correspondant dut voir dans celte épître
Lui causèrent, à juste titre.
Autant d'e'tonnement que de difficulté.
On ne rencontre pas avec facilité Fille qui joigne ainsi le moral au physique,
El qui, dans l'âge des amours ,
ET ANECDOTES. 5y
Eu Europe, aisément en suspende le cours, PourTallerau hasard reprendre en Amérique.
Le cas était embarrassant :
Choisir objet inte'ressant , D'irréprochables mœurs , de figure jolie j
Par la sambleu , quelle folie !
J'aimerais presque autant, disait-il, dans Paris
Chercher honnête e'poux et père Qui ne fut pas ce que sont les maris;
Un jeune amant tendre et sincère, tlne femme coquette et fidèle à la fois, Un juif qui ne prêtât qu'à cinq ou six par mois , Un magistrat de paix qui ne fut point se'vère,
Un sage sans mauvais penchant,
Un dévot sans esprit méchant , Plutôt que terminer une pareille affaire.
Ainsi , sans trop savoir que faire ,
En bon ami , sage et prudent,
Raisonnait le correspondant
Sur cette missive importante ,
Quand il sut qu*une vieille tante, Lasse enfin de crier, Et de contrarier
Une nièce aimable et charmante ,
Dont elle était le seul recours,
Venait de terminer ses jours.
Il s'informe; il apprend que cette demoiselle,
Orpheline depuis long-temps,
Était, malgré qu'elle efit vingt ans , Aux vertus , à l'honneur et soumise et fidèle.
Ce récit flatte son espoir } Il cherche à la connaître, il parvient à la voir ; Et, la trouvant en tout conforme k sa commande ,
Il lui fait part de sa demande.
Comme on doit le penser , d'abord
Une telle démarche étonne ; Mais, après avoir ri, l'on s'explique, on raisonne,
Et bientôt on tombe d'accord.
La saison se montrait fort belle ; Le correspondant sait que l'on charge un vaisseau Prêt à partir de la Rochelle } Il en instruit la demoiselle , Qui forme gaîment son trousseau , Et vole où la gloire l'appelle....
— La gloire!. ..mais.. . — Eh! pourquoi pas?
Aux grandes vertus on l'applique ; Et je regarde, moi, comme très-héroïque raie qui, dans Paris, les unit aux appas
Pour les porter en Amérique...
Approchons au surplus de notre dénoûraent On part donc ; on arrive au port de la Rochelle ; Au capitaine B*** le conducteur fidèle
Présente son dépôt charmant, Puîs en fait constater ainsi le chargement A la suite d'autres remises
Et de diverses marchandises
Qu'il envoyait également :
« Plus , une jeune demoiselle , « Dite de qualité, de vingt ans rc'volus , a D'après certificats qu'elle porte sur elle j
« Taille de cinq pieds tout au plus ,
« Figure belle comme un ange ,
« Brune , forte , et pour le surplus « Ainsi qu'il est porte dans la lettre de change. »
Soudain le capitaine annonce le départ :
Ou vient , on court ; tout l'équipage
Se rend à bord... Je vois à part La future en tremblant , par le plus doux langage, De la reconnaissance exprimer les adieux j
Je vois s'inonder ses beaux yeux Des larmes du regret , pur et sincère hommage
D'un cœur sensible et vertueux.
Le bon correspondant rassure son courage, La serre dans ses bras , bénit son sort heureux , Et l'abandonne aux Dieux qui la firent si sage.... Le signal est donné : les cris des matelots Font retentir la plage j
Le vaisseau quitte le rivage ,
Il s'élance au milieu des flots, Disparaît aux regards de la foule accourue Qui croit le voir bientôt se perdre dans la nue.
Ma plume pourrait bien ici dans quelques vers
6o CONTES
Tracer, tant bien que mal , les détails da voyage ; Mais vite à l'autre bord je me sauve à la nage , Afin de voir l'époux. Parmi les faits divers, Je dirai seulement, pour céder à l'usage (i) , Que si l'oiseau che'ri des nonnes de Nevers , Sur la Loire embarcfue fort sage , Apprit des matelots pervers Gaillards propos , nouveau langage , Celle qui m'occupe aujourd'hui Était plus savante que lui Quand elle atteignit le rivage. /
Avant de quitter Paris ,
Pour se rendre à la Rochelle , L'honnête pourvoyeur expédia l'avis Du départ des ballots et de la demoiselle;
Et l'on vit , grâces à son 2èle , Après le court délai fixé pour le transport, La fille et les ballots arriver à bon port.
Admirant un portrait qu'il a reçu d'avance ,
Le futur aperçoit le vaisseau qui s'avance
Il y monte... C'est vous ! dit-il avec transport Le ciel comble mon espérance !
(t) Le bon La Fontaine, mon maîlre ,
Qui (îaas Tari du conteur n'eut rien à de'iiicr . Ne tlcdaignait point de narrer Tout passage qui devait l'être.
ET ANECDOTES. 6i
Venez, aimable femme; oïl doit être jaloux
De vivre sous votre puissance , D'après le beau récit que l'on m'a fait de vous! Les désirs de mon cœur étaient un badinage , S?écriaient mes amis : vous venez m'approuver;
Que mon bonheur soit votre ouvrage :
Eh! puissé-je long-temps le dire et le prouver ! Vous trouverez ett moi l'ahiitié , la constance.
Plus sages qu'une folle ardeur.
Quant à mon caractère, on vous l'a dit en France;
Je suis rond , d'égale humeur ,
Froid courtisan , bon buveur.
Ma quarantaine est passée;
Ma fortune , déplacée (i) ,
A quintuplé de valeur;
Mais elle fut amassée
Par le travail et l'honneur.
De vastes biens possesseur f
Je les donne avec largesse
Pour soulager la vieillesse
Ou secourir le malheur ,
Et ne veux d'autre richesse
Que le don de votre cœur.
Cela vous convient-il ? — Monsieur ,
(i) La fortune est déplace'e
Chez bien des gens de nos jours ; Mais je parle sans calembourgs , Et je veux dire ici depuis sa tiavers^e.
6a CONTES " •
Ce don n'a pour moi rien d'étrange ;
Car j'ai sur vous une lettre de change
Que je ne ferai pas sans doute protester?
— ; Non, non, j'os& vous l'attester! an^ob ? Jamais , dans le commerce ouvert à ma fortune,*' On n'a vu de mon seing en prqte^iàr^aufiuiie.
Mademoiselle, Diçu merciiirrol f)r-'j?atijq !H3 Je n'obligerai point la chicane importune . '
A commencer par celle-ci ; Je serai trop heureux si vous me tenez quitte !•«•« Par Id reconnaissance ou l'amour intçi;dite ,'. La belle, en rougissant, laisse parler ses yeiuc. Un sourire gracieux Vient e'gayer l'entrevue ; Le notaire officieux.
De cette chaîne inj^re'yue Voit le billet précieux Dont la future est pourvue , Et l'Amour malicieux Vite escompte à THyji^i^Jlççijujii^eijpurftclô.Vue,
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