LES OIES DU BON DIEU
Le seigneur de mon village avait un fils. L'enfant était si méchant, si paresseux, si volontaire, qu'on n'en pouvait jouir. Aussi l'avait-on confié au pasteur pour essayer de l'adoucir et de le corriger.
— Je ne veux rien faire, disait l'enfant, je suis né gentilhomme, un gentilhomme ne fait rien. Voyez mon père !
Le pasteur lui expliquait que son père avait été colonel de uhlans; qu'avant d'être colonel, quand on n'est pas né prince, il faut être major, capitaine, lieutenant, cadet; et que pour devenir cadet, il faut savoir lire dans un livre, écrire son
nom, faire des armes et une foule d'autres belles choses.
— Eh bien, dit l'enfant, je veux être empereur ; l'empereur ne fait rien.
Et le pasteur de lui dire que l'empereur est plus occupé qu'un paysan, et que rien qu'à refuser ceux qui lui demandent une place sans y avoir droit, il lui faudrait des journées de quarante-huit heures.
— Soit, dit l'enfant, je veux être le bon Dieu; le bon Dieu ne fait rien.
Le pasteur leva les mains au ciel.
— Songe donc, mon enfant, disait-il, que Dieu gouverne le monde tout entier. De cette main qui guide le soleil, il dirige la fourmi dans son sentier. Sa vue embrasse tout à la fois l'univers et la moindre pensée qui nait dans le cœur de l'homme; il entend l'harmonie des cieux et le brin d'herbe qui pousse. Dieu ne se repose jamais, car il aime toujours.
Mais l'enfant était entêté ; décidément il voulait être le bon Dieu, si bien que le soir il refusa de se coucher à moins qu'on ne fit de lui le maître du monde. Menaces et prières, tout fut inutile, jusqu'à ce que, de guerre lasse, la femme du
pasleur, menant dans un coin le méchant garçon, lui eût promis que le lendemain matin il serait le bon Dieu. Sur celte assurance, il se laissa mettre au lit.
La nuit, qui porte conseil, ne changea pas les idées du petit gentilhomme; sa première question en se levant fut de demander s'il était le bon Dieu.
— Oui, dit la femme du pastôur ; mais c'est aujourd'hui dimanche, voici l'heure de l'office, >.e bon Dieu n'y peut pas manquer.
On se mit en route pour le temple. Chemin faisant, on traversa une prairie qui appartenait au seigneur ; c'est là que la fille de basse-cour gardait les oies du château. Quand cette fille vit les gens du village qui se rendaient à l'office, elle courut les rejoindre.
— Barbara, cria l'enfant, est-ce que tu vas laisser ces oies toutes seules?
— Est-ce qu'on garde les oies le dimanche? répondit Barbara ; c'est aujourd'hui fête.
— Qui donc en aura soin? demanda l'enfant.
— Le dimanche , c'est le bon Dieu qui les garde, mon doux seigneur ; ce sont les oies du bon Dieu.
Et elle partit.
— Mon enfant, dit la femme du pasteur, tu as entendu les paroles de Barbara. Je t'aurais volontiers conduit à l'église pour y entendre le chant des orgues, mais il pourrait arriver malneur aux oies ; et puisque tu es le bon Dieu, c'est à toi de les garder.
Que pouvait répondre mon petit gentilhomme? Il fit la grimace et courut après les oies tout le jour ; mais le soir il jura qu'on ne le reprendrait plus à faire le bon Dieu.
L'histoire finie au milieu des éclats de rire, Nanynka remit les mains dans ses poches et reçut nos compliments avec la modestie d'un auteur à son premier succès.