LES NOCES DE PAZZA
Quand le prince Charmant eut atteint sa dixjeptième année , il alla un matin trouver le roi Bizarre, dont la santé déclinait et qui avait grand désir de marier son fils avant de mourir.
— Mon père, lui dit-il, j'ai longtemps réfléchi à vos sages paroles ; vous m'avez donné la vie, mais Pazza a plus fait encore en éveillant mon esprit et mon âme ; je ne vois qu'une façon de payer la délie de mon cœur, c'est d'épouser la femme à qui je dois ce que je suis ; je viens vous demander la main de Pazza.
— Mon cher enfant, répondit Bizarre, voilà une démarche qui t'honore. Pazza n'est pas de sang royal ; ce n'est pas elle qu'en toute autre occasion \e l'aurais choisie pour femme. Mais quand je pense à ses vertus, à son mérite, et surtout au service qu'elle nous a rendu, j'ouhlie de vains préjugés. Pazza a l'âme d'une reine; qu'elle monte donc avec toi sur le trône. Dans le pays des
Herbes-Folles on aime assez l'esprit et la bonté pour te pardonner ce que les sots appelleront une mésalliance, et ce que j'appelle un mariage princier. Heureux qui peut se choisir une femme intelligente, capable de le comprendre et de l'aimer! Dès demain on célébrera vos fiançailles, dans deux ans on vous mariera
Le mariage se fit plus vite que le roi ne l'avait prévu. Quinze mois après ces mémorables paroles, Bizarre mourut de langueur et d'épuisement. Il avait pris au sérieux son métier de roi ; la royauté Tavait tué. La vieille marquise et Pazza pleurèrent leur ami et leur bienfaiteur ; mais elles furent seules à pleurer. Sans être un mauvais fils, Charmant était distrait par les soins de l'empire ; la cour attendait tout du nouveau règne et ne songeait plus au vieux roi, dont la mort avait fermé la main.
Après avoir honoré la mémoire de son père par des obsèques magnifiques, le jeune prince, désormais tout à l'amour, célébra son mariage avec une splendeur qui charma le bon peuple des Herbes-Folles. L'impôt en fut doublé ; mais qui eût regretté un argent si noblement employé? On vint de cent lieues à la ronde pour contempler
le nouveau roi ; on n'admira pas moins Pazza, dont la beauté naissante et l'air de bonté séduisaient tous les cœurs. Il y eut des dîners interminables, des harangues plus longues que les dîners, des poésies plus ennuyeuses que les harangues. En deux mots, ce fut une tète incomparable, on en parlait encore six mois après l'événement.
Le soir venu. Charmant prit par la main son aimable fiancée, plus timide et plus rougissante que la jeune Hébé. Avec une froide politesse, il la conduisit par de longs corridors jusqu'à la tour du château. En entrant, Pazza fut effrayée de se trouver dans un sombre réduit, avec des fenêtres grillées, des serrures et des barreaux énormes.
— Qu'est-cela? dit-elle, ceci ressemble à une prison?
— Oui, dit le prince en regardant la reine avec des yeux terribles, c'est la prison dont tu ne sortiras plus que pour descendre au tombeau !
— Mon ami, tu me fais peur, dit Pazza en souriant. Suis-je criminelle sans le savoir? Ai-je mérité ton déplaisir pour me menacer de ce cachot?
— Tu as la mémoire courte , répondit Char-
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mant. Celui qui fait l'injure l'écrit sur le sable, celui qui la reçoit l'inscrit sur le marbre et le bronze.
— Charmant, reprit la pauvre enfant que la peur gagnait, vous me répétez une phrase de ces harangues qui m'ont tant ennuyée. Est-ce que vous n'avez rien de mieux à me dire aujourd'hui!
— Malheureuse! s'écria le roi; tu ne te souviens plus du soufflet que tu m'as donné autreois ; mais moi je n'ai rien oublié. Sache bien que si je t'ai voulue pour femme, c'est pour avoir ta vie et te faire expier lentement ton crime de lèse-majesté !
— Mon ami, dit la jeune femme avec une grâce mutine, vous avez l'air de Barbe-Bleue, mais vous ne me faites pas peur, je vous en avertis. Je vous connais, Charmant, el je vous préviens que si vous ne finissez pas cette mauvaise plaisanterie, ce n'est pas un soufflet, mais trois que je vous donnerai avant d'entrer dans votre appartement ! Dépêchez-vous de me faire sortir, ou je jure que je tiendrai ma parole.
— Jurez donc, madame, cria le prince, furieux de ne point intimider sa victime : j'accepte votre serment. Je iure aussi, de mon côté, que vous
n'entrerez pas dans la chambre nuptiaie que je n'aie été assez lâche pour recevoir trois fois un outrage qui ne se lave que dans le sang. Rira bien qui rira le dernier. — Ici! Rachimbourg!
A ce nom terrible entra dans la chambre un geôlier barbu, à la mine menaçante. D'un geste il poussa la reine sur un misérable grabat, et i'orma la porte avec un bruit de clefs et de verrous fait pour effrayer le plus innocent.
Si Pazza versa des larmes, ce fut si bas que personne ne lentendit. Fatigué de ce silence, Charmant s'éloigna, la rage dans le cœur, et se promit qu'à force de rigueurs il briserait cet orgueil qui le bravait. La vengeance, dil-on, est le plaisir des rois.
Deux heures plus tard, la morquise recevait, par une main sûre, un petit billet qui lui apprenait le triste sort de sa nièce. Comment ce billet était-il arrivé? je le sais, mais ne veux trahir personne. S'il s'était trouvé par hasard un geôlier cliarilable, il est bon de le ménager ; la graine en est rare et se perd tous les jours.
DK EFFROYABLE ÉVÉNEMENT.
Le lendemain, la Gazette de la cour annonça que la reine avait été prise d'une folie furieuse le soir même de ses noces, et qu'on avait peu d'espoir de la sauver. Il n'y eut guère de courtisan qui ne remarquât que la veille^ en effet, la princesse avait l'air très-agité, et que sa maladie ne pouvait surprendre personne. Chacun plaignit le roi, qui reçut d'un air sombre et gêné les témoignages d'affection qu'on lui prodiguait. C'était le chagrin qui sans doute l'accablait; mais ce chagrin parut fort allégé après la visite de la marquise de Costoro.
La bonne dame était bien triste, et elle avait grand désir de voir sa pauvre enfant ; mais elle était si vieille, et elle se trouvait si faible et si sensible, qu'elle supplia le roi de lui épargner un spectacle déchirant. Elle se jeta dans les bras de Charmant, qui, de son côté, l'embrassa avec
tendresse, et elle se retira en disant qu'elle mettait tout son espoir et toute sa confiance dans l'a mour du roi et dans le talent du premier médecin de la cour.
Elle était à peine sortie que le médecin, se penchant à l'oreille de Charmant, lui dit deux mois qui amenèrent sur la ligure du prince un sourire aussitôt comprimé. La marquise écartée, on n'avait plus rien à craindre ; la vengeance était assurée.
C'était un grand médecin que le docteur Wieduwillst. Né au pays des Songes, il avait quitté de bonne heure sa terre natale pour chercher fortune au royaume des Herbes-Folles. C'était un trop habile homme pour que la fortune lui échappât. Dans les cinq ans qu'il avait passés à la célèbre université de Lugenmaulberg, la théorie médicale avait changé vingt-cinq lois. Grâce à cette éducation solide, le docteur avait une fermeté de principes que rien ne pouvait ébranler. Il avait, disait-il, la franchise et la brusquerie d'un soldat ; quelquefois même il jurait, surtout avec les dames. Cette brutalité lui permettait d'être toujours de l'avis du plus fort et de se faire payer pour n'avoir pas d'opinion. C'est entre ses
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mains incorruptibles que la pauvre reine était tombée.
Il y avait trois jours qu'elle élait enfermée, et la ville coMunençait déjà à parler d'autre chose, quand un malin Rachimbourg, échevelé, entra brusquement dans la chambre du roi et se jeta tout tremblant à ses pieds.
— Sire, dit-il, je vous apporte ma tête. La reine a disparu celte nuit.
— Que m'annonces-tu là ? s'écria le roi en pâlissant. La chose est impossible; le cachot est grillé de toutes parts.
— Oui, dit le geôlier, la chose est impossible, cela est certain ; les grilles sont à leur place, les murs aussi, les serrures et les verrous n'ont pas bougé : mais il y a ici-bas des sorcières qui passent à travers des murs sans déranger une pierre; qui sait si la prisonnière n'était point de cette espèce-là? A-t-on jamais su d'où elle était venue?
Le roi envoya chercher le docteur; c'était un esprit fort, qui ne croyait guère aux sorciers. Il sonda les murailles, il remua les grilles, il interrogea le geôlier : tout fut inutile. On envoya des gens sûrs par toute la ville, on fit épier la mar-
quise, dont le docteur se défiait; après huit jours, il fallut renoncer à toutes les recherches. Ra« chimbourg perdit son emploi de geôlier, mais comme il possédait le secret royal, qu'on avait besoin de lui et qu'il brûlait de se venger, on le ht concierge du château. Furieux de sa mésaventure, il exerçait sa surveillance avec une telle jalousie, qu'en moins de trois jours il arrêta six fois Wieduwillst lui-même et désarma tous les soupçons.
Au bout d'une semaine, les pêcheurs apportèrent à la cour la robe et le manteau delà reine ; le flot avait jeté à la plage ces tristes dépouilles, toutes souillées de sable et d'écume. La pauvre folle s'élait noyée, personne n'en douta en voyant la douleur du roi et les larmes de la marquise. On assembla le conseil qui, d'une voix unanime, décida que légalement la reine était morte, que légalement le roi était veuf, et que, dans l'intérêt du peuple, on supplierait Sa Majesté d'abréger un deuil douloureux et de se remarier au plus tôt, afin de consolider la dynastie. Cette décision fut remise au prince par Wieduwillst, premier médecin de la cour et président du conseil royal ; il fil un discours si touchant que
toute la cour en pleura, et que Charmant se jeta dans les bras du docteur en l'appelant cruel ami.
Il n'est besoin de dire quelles funérailles on célébra pour une reine si regrettée. Au royaume des Herbes-Folles, tout est prétexte à cérémonie. Ce fut une pompe admirable ; mais ce qu'il y eut de plus admirable, ce fut l'attitude des jeunes filles de la cour. Chacune regardait Charmant, que ses habits de deuil rendaient encore plus beau ; chacune pleurait d'un œil pour iionorer la princesse, et souriait de l'autre pour séduire le roi. Ah ! si la photographie eût élé inventée, quels portraits l'antiquité nous eût transmis, et quels modèles pour nos peintres ! Chez ces bonnes gens il y avait des passions : l'amour, la haine, la colère animaient ces figures vivantes ; aujourd'hui nous sommes tous si vertueux et si sages, que nous avons tous même habit, même chapeau et même physionomie. La civilisation est le triomphe de la morale et la perte de l'art.
Après le récit des funérailles, qui, suivant l'étiquette, tenait six colonnes, la Gazette de la cour régla le grand et le petit deuil, le bleu et le rose ;
ce sont les couleurs tristes au pays des Herbes- Folles. La cour fut tenue de s'affliger profondément pendant trois semaines, et de se consoler peu à peu dans les trois semaines suivantes ; mais comme le petit deuil tombait en carnaval, et qu'on protégeait le commerce, il fut décidé qu'on donnerait au château un bal masqué. Aussitôt les tailleurs et les couturières se mirent à l'œuvre; grands et petits sollicitèrent des invitations, et on se mit à intriguer comme s'il s'agissait du sort de la monarchie.
C'est de cette façon solennelle que fut pleurée la pauvre Pazza.
tE BAL MASQUÉ.
Enfin il arriva ce grand jour si impatiemment atlendu. Depuis six semaines le bon peuple des Herbes-Folles avait la fièvre. On ne parlait plus de ministres, de sénateurs, de généraux, de magistrats, de princesses, de duchesses, de
bourgeoises ; à vingt lieues à la ronde il n'y avait plus que des pierrots, des arlequins, des polichinelles, des bohémiennes, des Colombines et des Folies. La politique faisait silence, ou, pour mieux dire, la nation était coupée en deux grands partis : les conservateurs qui allaient au bal, et l'opposition qui n'y allait pas.
Si l'on en croit le récit officiel, la fête effaça par sa beauté toutes les fêtes passées et à venir. On avait mis le bal au milieu des jardins, dans une rotonde magnifiquement décorée. C'était en suivant tout un labyrinthe de longues charmilles, à peine éclairées par des lampes d'albâtre, qu'on arrivait tout à coup à une salle resplendissante d'or, de verdure, de fleurs et de lumières. Un orchestre, à demi-caché dans le feuillage, faisait entendre une musique tour à tour ardente ou légère. Joignez à cela la richesse des costumes, l'éclat des diamants, le piquant des masques, le charme de l'intrigue, il eût fallu l'âme glacée d'un vieux stoïcien pour résister à l'ivresse du plaisir.
Et cependant le prince Charmant ne s'amusait pas.
Caché sous un domino b'.eii, et la figure entiè-
remenl masquée, il s'était adressé aux danseuses les plus élégantes et les plus gaies ; il avait prodigué son esprit et ses grâces, et n'avait trouvé partout qu'indifférence et froideur. On l'écoutaitl h peine, on bâillait en lui répondant, on avait hâte de le quitter. Tous les regards, toutes les avances étaient pour un domino noir, à nœuds roses, qui se promenait nonchalamment au milieu de la fête, et qui recevait en pacha tous les compliments et tous les sourires. Ce domino, c'était le seigneur Wieduwillst, grand ami du prince, mais encore plus ami de son propre plaisir. Dans un moment de distraction, le docteur avait dit le matin, par hasard, sous le sceau du secret, et à deux dames seulement, que le prince aurait des nœuds roses à son domino noir. Était-ce sa faute si les dames sont peu discrètes, ou si le prince avait changé d'habit?
Tandis que le docteur jouissait, bien malgré lui, de son triomphe imprévu, Charmant alla s'asseoir dans un coin de la salle, et cacha son front dans ses deux mains. Seul, au milieu de la foule et du bruit, il songeait, et l'image de Pazza se dressait devant lui. Il ne se reprochait rien, sa vengeance était juste, et cependant il sentait je
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ne sais quel remords Pauvre Pazza ! sans doute elle avait été bien coupable, mais du moins elle l'aimait, mais elle le comprenait, mais elle l'écoutait, les yeux brillants de joie. Quelle différence avec toutes ces sottes qui, au premier mot, n'avaient pas deviné à son esprit un prince en domino !
Il se levait brusquement pour quitter le bal, quand, à peu de distance, il aperçut un masque qui, lui aussi, s'était retiré de la fête et semblait rêver. Un domino entr'ouvert laissait voir une robe de bohémienne et des souliers à boucles enfermant un pied plus petit que celui de Cendrillon.
Le roi s'approcha de l'inconnue et vit au travers du velours deux grands yeux noirs dont le regard mélancolique le surprit et le charma.
— Beau masque, lui dit-il, ta place n'est point ici. Elle est dans cette foule ardente et curieuse qui cherche le prince pour se disputer son sourire et son cœur. Là-bas, il y a une couronne à gagner, ne le sais-tu pas ?
— Je n'y prétends rien, répondit le domino d'une voix grave et douce. Jouer à ce jeu de hasard, c'est risquer de prendre le valet pour le
roi. J'ai le cœur trop fier pour courir cette chance.
— Mais si je te montrais le prince?
— Que lui dirais-je ? reprit l'inconnue ; je n*aurais plus le droit de le blâmer sans offense ni de le louer sans flalterie.
— Tu en penses donc beaucoup de mal ?
— Non. Un peu de mal et beaucoup de bien; qu'importe?
Après ces mots, le domino ouvrit son éventail et relomba dans sa rêverie.
Cette indifférence étonna Charmant ; il parla avec vivacité, on lui répondit froidement; il pressa ; il pria, il s'enflamma, et fit tant qu'on se résigna enfin à l'écouter, non plus dans la salle de bal, où la chaleur élait accablante et la curiosité indiscrète, mais sous ces longues charmilles, où àc rares promeneurs cherchaient un peu de silène et de fraîcheur.
La nuit avançait ; déjà plusieurs fois la bohémienne avait parlé de se retirer, au grand regret du prince, qui lui demandait en vain de se démasquer. L'inconnue ne répondait pas.
— Vous me désespérez, madame ! s'écria le roi, qui se sentait pris de je ne sais quel respect
et quel attrait pour cette mystérieuse figure. Pourquoi ce cruel silence?
— C'est que je vous ai reconnu, seigneur, répondit l'étrangère d'un ton ému. Cette voix qui va au cœur, ce langage, cette, grâce disent trop qui vous êtes. Laissez-moi partir, prince Charmant.
— Non, madame, s'écria le prince, séduit par tant d'esprit; vous seule m'avez deviné, vous seule m'avez compris; c'est à vous qu'appartiennent mon cœur et ma couronne. Faites tomber ce masque jaloux ; à l'instant même nous rentrons au bal, et je présente à cette foule ignorante la femme à qui j'ai eu le bonheur de ne pas déplaire. Dites un mot, tout mon peuple est à vos genoux,
— Seigneur, répondit l'inconnue avec tristesse, permettez-moi de refuser une offre qui m'honoreetdont je garderai toujours le souvenir. Je suis ambitieuse, je l'avoue; il fut un temps où j'aurais été fière de partager votre trône et votre nom ; mais avant tout je suis femme, et mets tout mon bonheur dans l'amour. Je ne veux point d'un cœur partagé, fût-ce par un souvenir; je suis jalouse, même du passé.
— Je n'ai jamais aiaié personne, s'écria le prince avec une vivacité qui fit tressaillir l'étrangère. Il y a dans mon mariage un mystère que je ne puis révéler qu'à ma femme ; mais je puis vous jurer que je n'ai jamais donné mon cœur; j'aime pour la première fois.
— iMontrez-moi votre main, dit la bohémienne, et approchez de cette lampe ; je verrai si vous me dites la vérité.
Charmant tendit la main avec assurance ; la bohémienne en suivit toutes les lignes, et soupira.
— Vous avez raison, seigneur, dit-elle; vous n'avez jamais aimé. Mais cela ne suffit point à ma jalousie. Avant moi une autre femme vous a aimé. La mort ne rompt pas ces liens sacrés; la reine vous aime encore, vous lui appartenez ! Accepter ce cœur dont vous ne pouvez plus disposer, ce serait de ma part une profanation et un crime. Adieu.
— Madame, dit le roi d'une voix mal assurée, vous ne savez pas ce que vous me faites souffrir. Il est des choses que je voulais ensevelir dans un éternel silence et que vous me forcez de révéler.
La reine ne m'a jamais aimé : l'ambition seule a dicté sa conduite.
— Cela n'est pas, ditl'inconnue en quittant le bras du prince. La reine vous aimait.
— Non, madame, reprit Charmant ; il y a eu dans tout ceci une abominable intrigue dont mon père et moi nous avons été les victimes.
— Assez ! dit l'étrangère, dont les mains s'a gitaient, dont les doigts se crispaient de façon étrange. Respectez les morts ; ne les calomnie? pas.
— Madame, s'écrialeprince, je vous l'affirme, et personne n'a jamais douté de ma parole: la reine ne m'a jamais aimé ; c'était une créature méchante.
— Ah ! dit le domino.
— Volontaire, violente, jalouse I
— Si elle était jalouse, elle vous aimait, interrompit le masque. Cherchez une preuve (jui ait au moins un air de vraisemblance ; n'accusez pas un cœur qui était tout à vous.
— Elle m'aimait si peu, dit le roi tout ému, que le soir même de son mariage elle a osj me dire en face qu'elle ne m'avait épousé que pour ma couronne.
— Cela n'est pas, dit la bohémienne en levant les mains, cela n'est pas.
— Madame, dit Charmant, je le jure.
— Tu en as menti ! cria l'étrangère.
Et pif ! paf I voici deux soufflets qui aveuglent le prince, voilà l'inconnue qui s'enfuit.
Furieux, le roi recula de deux pas et porta la main à la garde de son épée ; mais on ne va pas au bal comme en guerre. Pour toute arme le prince trouva un nœud de rubans. Il courut après son ennemie, mais où était-elle passée? Dans ce dédale de charmilles, Charmant se perdit vingt fois ; il ne rencontra que de paisibles dominos qui se promenaient deux à deux, et ne s'inquiétaient guère de son passage. Haletant, éperdu, désespéré, il rentra dans la salle du bal ; c'est là sans doute que l'étrangère avait cherché un refuge : mais comment la découvrir?
Une idée lumineuse traversa l'esprit du prince; s'il pouvait faire tomber tous les masques, il retrouverait sans doute la bohémienne, confondue par la présence du roi, trahie par sa propre agitation. Aussitôt Charmant sauta sur une chaise. et d'une voix qui fit tressaillir tout le bal :
— Mesdames et messieurs, dit-il, le jour ap«
proche, le plaisir languit ; ranimons la fête par un nouveau caprice, à bas l'incognito ! Je donne l'exemple ; qui m'aime me suive !
Il ôta son domino, jeta son masque et parut dans le déshabillé espagnol le plus galant et le plus riche qu'un prince ait jamais porté.
Ce fut un cri général ; tous les yeux se portèrent sur le roi d'abord, puis tout aussitôt sur le domino noir à rubans roses, qui s'éloignait au plus vite, avec une modestie qui n'avait rien d'affecté. Chacun se démasqua, toutes les femmes approchèrent du prince, et l'on remarqua qu'il avait le goût le plus vif pour le costume bohème. Jeunes ou vieilles, toutes les bohémiennes reçurentson hommage, il leur prit la main, il les regarda d'un air qui fit crever d'envie les autres masques ; puis, tout d'un coup, il fit un signe à l'orchestre, la danse recommença, le prince disparut.
Il courut aux charmilles comme s'il allait y retrouver la traîtresse qui l'avait outragé. Qui le conduisait? La vengeance sans doute ? Le sang lui bouillait dans les veines, il marchait au hasard, il s'arrêtait brusquement. Il regardait, il écoutait, il épiait. A la moindre lueur qui tra-
versait le feuillage, il se lançait comme un fou, riant, pleurant tout ensemble, la tête perdue.
Au détour d'une allée il rencontra Rachimbourg, qui s'avança vers lui, l'air effaré, les mains tremblantes.
— Sire, murmura-t-il d'une voix mystérieuse, Votre Majesté l'a vu ?
— Qui? demanda le roi.
— Le fantôme, sire ; il a passé près de moi, je suis un homme perdu ; demain je serai mort.
— Quel fantôme? dit Charmant. Que me chante cet imbécile?
— Un spectre, un domino aux yeux de flamme, qui m'a fait mettre à genoux et qui m'a donné deux soufflets.
- C'est elle! s'écria le roi, c'est elle ! Pourquoi l'as-tu laissée sortir?
— Majesté, je n'avais pas ma hallebarde ; mais si jamais je la revois, morte ou vivante, je l'abats.
— Garde-t'en bien ! dit le roi. Si jamais elle revient, ne l'effraye pas, suis-la, découvre sa retraite. Mais où est-elle? où a-l-elle passé? Conduis-moi; si je la retrouve, ta fortune est faite.
- Sire, dit l'honnête concierge en regardant la lune, si le fantôme est quelque part, il est là-
haut ; je l'ai vu, comme je vous vois, qui se dissipait dans le brouillard. Mais avant de s'envoler il m'a dit deux mots pour Votre Majesté.
— Parle vite.
— Sire, ces mots sont terribles ; jamais je n'oserai les répéter à Votre Majesté.
— Parle donc ; je le veux, je l'ordonne.
— Sire, le fantôme a dit d'une voix sépulcrale : « Va dire au roi que s'il en épouse une autre, il est mort. La bien-aimée reviendra. »
— Tiens, dit le prince dont les yeux brillaient d'un éclat étrange, prends ma bourse. Désormais je t'attache à ma personne ; je te nomme mon premier valet de chambre. Je compte sur ton dévouement et ta discrétion. Que ce secret reste à jamais entre nous.
— C'est le second, murmura Rachimbourg; et il s'éloigna d'un pas ferme, en homme qui ne se laisse ni abattre par la peur ni éblouir par la fortune. C'était un esprit fort!
Le lendemain , la Gazette de la cour contenait dans la partie non officielle les lignes suivantes, véritable lettre sans adresse :
« On a fait courir le bruit que le roi pensait à se remarier prochainement. Le roi sait ce qu'il
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doit à son peuple et se sacrifiera toujours au bonheur de ses sujets. Mais le peuple des Herbes- Folles a trop de délicatesse pour ne pas respecter une douleur récente. Le roi ne songe qu'à une femme aimée ; c'est du temps qu'il espère une consolation qui lui est refusée aujourd'hui. »
Cette note agita la cour et la ville. Les jeunes filles trouvèrent que le prince avait des scrupules excessifs ; plus d'une mère haussa les épaules et dit que le roi avait des préjugés bourgeois ; mais le soir il y eut brouille dans tous les bons ménages. Point de femme un peu bien née qui ne cherchât querelle à son indigne époux et ne le forçât d'à Vouer qu'il n'y avait dans tout le royaume qu'un cœur capable d'aimer et qu'un mari fidèle : c'était le roi Charmant.