‹ Contes bleus (volume 2)Chapitre 22 sur 25 · AUX GRANDS MAUX LES GKANDS REMÈDES · texte numérisé non relu

AUX GRANDS MAUX LES GKANDS REMÈDES

La nouvelle était fausse; le prince avait été très-froidement accueilli. C'était sa faute. Triste, abattu, rêveur, Charmant n'avait trouvé ni une plaisanterie pour les soldats ni un mot de confiance pour les officiers. Il entra sous la tente du général et se laissa tomber sur un siège en soupirant. Tonto n'élait guère moins accablé.

— Sire, dit Bayonnette, laissez-moi vous parler avec la franchise d'un soldat, avec la liberté d'un ancien ami. L'armée murmure, elle hésite

1 fautl'enlever ou nous sommes perdus. L'ennemi est en vue, attaquons. Cinq minutes dècidott quelquefois du destin des empires ; nous en sommes là. N'attendez pas qu'il soit trop tard.

— C'est bien, dit le roi ; faites monter à cheval; dans un instant je suis à vous.

Resté seul avecRathimbourg et Tonto, le roi prit la parole, et d'un ton désespéré :

— Mes bons amis, dit-il, quittez un maître qui ne peut plus rien pour vous. Je ne disputerai point à mes ennemis une vie misérable. Trahi par l'amitié, assassiné par unperfide, je reconnais dans mon malheur, la main de Dieu qui me frappe. C'est le châtiment de mon crime ; j'ai tué la reine par ma stupide vengeance; l'heure est venue d'expier ma faute ; je suis prêt.

— Sire, ditTonto, essayant de sourire, secouez ces tristes pensées. Si la reine était là, elle vous dirait de vous défendre. Vous pouvez m'en croire, ajouta-t-il en tortillant sa moustache naissante. Je connais les femmes, moi 1 Fussent-elles mortes, elles aimeraient encore à se venger. D'ailleurs vous n'avez pas tué la reine ; et peut-être n'estelle pas si morte que vous pensez.

— Enfant, qu'est-ce que lu dis ? s'écria le roi. Tu perds la tête.

— Je dis qu'il y a des femmes qui font exprès de mourir pour faire enrager leurs maris ; pourquoi n'y en aurait-il pas qui ressusciteraient pour les faire enrager davantage? Laissez les morts ; songez aux vivants qui vous aiment. Vous êtes roi, battez-vous en roi ; et s'il faut tomber, tombez en roi.

— Sire, dit Bayonnette, entrant l'ôpée à la main, le temps presse.

— Général, faites sonner le boute-selle, cria Tonto, nous partons.

Charmant laissa sortir le général, et regardant Tonto :

— Non, dit-il, je ne partirai pas. Je ne sais ce que j'éprouve; je me fais horreur à moi-même. Je ne crains pas la mort, je vais me tuer, et cependant j'ai peur, je ne me battrai pas.

— Sire, dit Tonto, au nom du ciel, rappelez votre courage. A cheval, il le faut. — Grand Dieu! s'écria-t-il en se tordant les mains, le roi ne m'écoute pas, nous sommes perdus ! — Allons, dit-il, en prenant le prince par son manteau, levez-vous, sire; à cheval, malheureux ! Charmant, sauve Ion royaume, sauve ton peuple, sauve tout ce qui t'aime. Lâche I regarde moi; je ne suis qu'un enfant, je vais mourir pour toi. Ne te déshonore pas, bats-toi. Si tu ne te lèves pas, moi, ton serviteur, je t'insulte; tu es un lâche, entends-tu, un lâche !

Et, pif ! paf ! voilà le roi souffleté par un page insolent.

— Mort et damnation î cria le roi en tirant son épée. Avant de mourir j'aurai le plaisir de tuer ce misérable I

Mais le misérable avait couru hors de la tente. D'un bond il avait sauté à cheval, et l'épée à la main, il marchait droit à l'ennemi en criant :

— Le roi ! mes amis, le roi ! Sonnez, trompettes ! En avant ! en avant !

Charmant, fou de colère, avait lancé son cheval à la poursuite du page. Comme un taureau à qui on tend le drapeau rouge, il courait tête baissée, sans s'inquiéter du danger ni de la mort; Bayonnetle courait après le roi ; l'armée courait après son général : c'est la plus belle charge de cavalerie qu'on ait jamais vue dans l'histoire.

Au bruit des escadrons qui faisaient trembler la terre, l'ennemi, surpris, eut à peine le temps de se mettre en bataille. Mais un homme a reconnu le roi ; c'est l'infâme Wieduwillst. Charmant est seul, et, tout occupé de sa vengeance, il ne voit rien que le page qu'il poursuit. Le traître se précipite sur le prince, le sabre au poing. C'en élait fait (lu roi, si, par un dévouement hardi, Tonto, enfonçant l'éperon dans le ventre de son cheval,

n'eût fait cabrer l'animal el ne l'eût jeté sur Wieduwillst. Le page reçut le coup destiné à son maître ; il poussa un grand cri, ouvrit les bras et tomba ; mais au moins sa mort fut vengée. Dans la gorge du perfide médecin le roi enfonça son épée jusqu'à la garde, et, avec un certain plaisir, la retira toute dégouttante de sang. L'homme est décidément le roi des animaux... féroces.

La mort du traître décidait la journée. L'armée royale, électrisée par l'héroïsme de son chef, eut bientôt dissipé quelques bataillons sans consistance. La rébellion , qui n'avait plus rien à espérer, demanda grâce, et fut aussitôt écoutée par un prince heureux et clément.

Une heure après être sorti de ce camp où il voulait mourir, Charmant y rentrait en triomphateur, ramenant avec lui vainqueurs et vaincus, con^ fondus dans les mêmes rangs. Les premiers criaient fort, les seconds bien davantage. Rien n'aiguise le dévouement comme un peu de trahison.

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od l on voit qu il ne faut pas juger les gens sur l'apparence, et que tonto n'était pas tonto.

Le roi enira dans la lente pour s'y reposer un instant ; la vue de Rachimbourg lui remit Tonto en mémoire.

— Le page est mort? demanda-t-il.

— Non, sire, répondit Rachimbourg; malheureusement pour lui, il vit encore ; il est perdu. Je l'ai fait transporter à deux pas d'ici, chez sa tante, la marquise de Cosloro.

— C'est le neveu de la marquise? dit le roi. On ne me l'a jamais dit.

— Votre Majesté l'aura oublié, répondit tranquillement le valet de chambre. Le pauvre enfant a une grave blessure à l'épaule ; i) ne s'en relèvera pas. Ce serait un grand bonheur pour lui que de voir Votre Majesté avant que de mourir.

— C'est bien, dit le roi ; conduis-moi près de ce moribond.

En arrivant au château, le roi fut reçu par la

marquise et introduit dans une chambre où Jes rideaux ne laissaient entrer qu'un jour douteux. Sur un lit de repos était couché le page, pâle et sanglant ; il eut cependant la force de soulever la tête et de saluer le roi.

— Qu'est ceci? s'écria Charmant; voilà la plus étrange blessure que j'aie vue de ma vie : le page n'a plus qu'une moustache.

H — Sire, dit la marquise, c'est probablement le fer du sabre qui aura brûlé l'autre moustache en passant. Rien n'est capricieux comme les plaies d'armes blanches. Chacun sait ça.

— Quel prodige ! dit le prince; d'un côté c'est ^ Tonto, mon page, ce mauvais sujet ; de l'autre,

c'est... non, je ne me trompe pas, c'est toi, mon bon ange et mon sauveur, c'est toi, ma pauvre Pazza.

Et le roi se mit à deux genoux, et prit une main qu'on lui abandonnait.

— Sire, dit Pazza, mes jours sont comptés, mais avant de mourir...

— Non, non, Pazza, tu ne mourras pas ! s'écria le prince tout en larmes.

— Avant de mourir , ajouta-t-elle en baissant les yeux, je voudrais que Votre Majesté me par^

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donnât les deux soufflets que ce malin, dans un rèle indiscret...

— Assez, dit le roi; je te pardonne. Après tout, un trône et l'honneur valent bien... ce que j'ai reçu.

— Ilélas ! dit Pazza, ce n'est pas tout.

— Comment, dit le roi, qu'y a-t-il encore?

— Sire, s'écria la marquise, qu'avez-vous fait? Voilà mon enfant qui se meurt.

— Reviens à toi, Pazza, s'écria le roi. Parle, et sois sûre que je te pardonne d'avance tout ce que tu as fait. Hélas? ce n'est pas toi qui a besoin de pardon.

— Sire, le docteur, le petit docteur qui s'est permis de donner à Votre Majesté...

— Tous l'avez envoyé? dit le roi en fronçant le sourcil.

— Non, sire, c'était moi-même. Ilélas! que n'aurais-je pas fait pour sauver mon roi? C'est moi qui, toujours pour retirer Votre Majesté des embûches d'un traître, me suis permis d'appliquer...

— Assez, dit Charmant, je te pardonne, quoique la leçon ait été un peu forte.

— Hélas ! ce n'est pas tout, dit Pazza.

— Encore ! dit le roi en se levant.

— Ahl ma tante, je me trouve mal, dit la pauvre Pazza.

Cependant, à forœ desoins, elle revint à la vie, et tournant ses yeux languissants vers le roi tout ému :

— Sire , dit-elle , la bohémienne du bal masqué, qui s'est permis...

— Était-ce toi, Pazza? dit Charmant. Ohl pour ceux-là, je te les pardonne, je les ai bien mérités. Douter de toi, la sincérité même ! Mais, j'y pense, s'écria le roi, te souviens-tu de ce serment téméraire que tu me fis le soir de notre mariage? Méchante, tuas tenu ta promesse; à moi de tenir la mienne. Pazza, dépêche-toi de guérir et de rentrer dans ce château d'où le bonheur est sorti avec toi.

— J'ai une dernière faveur à demander à Votre Majesté, dit Pazza. Rachimbourg a été témoin ce matin d'une scène dont je rougis et que tout le monde doit ignorer. Je recommande à votre bonté ce fidèle serviteur.

— Rachimbourg, dit le roi, prends cette bourse, et, sur ta tête, garde-nous le secret.

Rachimbourg mit un genou en terre auprès du

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lit de la reine, et, baisant la main de sa souveraine :

— Majesté , dit-il tout bas , c'est le quatrième secret, et le quatrième...

Puis, se relevant :

— Dieu bénisse la main qui m'étrenne! criat-il à haute voix.

Quelques moments après cette scène touchante, Pazza était endormie. Le roi, toujours inquiet, causait avec la marquise.

— Ma tante, disait-il, croyez-vous qu'elle guérisse?

— Bah ! dit la vieille dame, le plaisir fait revenir des portes du tombeau la femme la plus malade. Qu'est-ce donc que le bonheur ? Embrassez la reine, mon neveu, cela lui fera plus de bien que tous vos médecins.

Le roi se baissa vers la reine endormie et la baisa sur le front. Un sourire angélique, un songe heureux peut-être, éclaira ce pâle visage. Et le roi se mit à pleurer comme un enfant.

ou IL EST PROUVE QUE LA FEMME DOIT 0BEISSANCÎ3 A SON MARI.

La marquise avait raison (les femmes ont toujours raison... passé soixante ans). Quinze jours de bonheur mirent Pazza sur pied et lui permirent de faire une entrée triomphale auprès du roi son époux. Sa pâleur et son bras en écharpe ajoutaient encore à sa grâce et à sa beauté. Charmant n'avait d'yeux que pour la reine, et le peuple faisait comme le roi.

Pour arriver au château, il fallut plus d'une heure. L'édilité de la capitale des Herbes-Folles n'avait pas élevé moins de trois arcs de triomphe, forteresses menaçantes , défendues chacune par trente-six députations et trente-six discours. Le premier arc, fait en treillis, garni de fleurs et de verdure, porUiit pour inscription :

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