‹ Contes bleus (volume 2)Chapitre 4 sur 25 · CONTE BRETON · texte numérisé non relu

CONTE BRETON

Il y avait une fois, en Brclagne, un noLle seigneur, qu'on appelait le baron de Kerver. Son manoir était le plus beau de la province. C'était un grand château gothique, tout en ogives ; les murs en étaient brodés à jour comme une guipure ; de loin on eût dit d'une vigne courant sur un berceau. Au premier étage, les fenêtres peintes et historiées s'avançaient en

balcon ; il y en avait six au levant et six au couchant. Le matin, quand le baron, monté sur sa jument isabelle, s'en allait en forêt, suivi de ses grands lévriers, il saluait à chaque fenêtre une de ses filles qui, un livre d'heures à la main, priait Dieu pour la maison de Kerver. A voir leurs cheveux blonds, leurs yeux bleus, leurs mains jointes, on eût dit de six madones dans leurs niches d'azur. Le soir, quand tombait le soleil, et que le baron rentrait au logis, après avoir fait le tour de ses domaines, il apercevait de loin, aux fenêtres du couchant, six fils aux cheveux bruns, au regard assuré, l'espérance et la gloire de la famille. On eût dit de six chevaliers sculptés au portail d'une église. Aussi, à dix lieues à la ronde, quand on voulait citer un heureux père et un puissant baron, amis et ennemis nommaientils le sire de Kerver.

Le château n'avait que douze fenêtres, et le baron avait treize enfants. Le dernier, celui qui n'avait point de place, était un beau garçon de iseize ans, qu'on appelait Yvon. Suivant l'usage, c'était le bien-aimé. Le matin au départ, le soir au retour, le baron trouvait toujours sur le seuil de la porte Yvon qui l'attendait pour l'embrasser.

Avec ses cheveux blonds, qui lui tombaient au milieu du dos, sa taille cambrée, son air mu lin, son geste hardi, Yvon était l'amour de tous les Bretons. A douze ans, il avait bravement attaqué et tué un loup à coups de hache ; aussi l'avait-on surnommé Sans Peur. C'est un titre qu'il méritait, car il n'y eut jamais de cœur plus hardi.

Un jour que le baron était resté au logis, et que, pour se délasser, il s'amusait à rompre une lance avec son écuyer, Yvon, en habit de voyage, entra dans la salle d'armes, et mettant un genou en (erre :

— Mon seigneur, et père, dit-il au baron, je vous demande votre bénédiction, car je prends congé de vous. La maison de Kerver est riche en chevaliers, et n'a besoin d'un enfant ; il est temps que je cherche fortune. Je veux aller au loin, essayer mon bras et me faire un nom.

— Tu as raison, Sans-Peur, répondit le baron, plus ému qu'il ne voulait le paraître; je ne te retiens pas ; je n'ai pas le droit de te retenir ; mais tu es bien jeune, mon enfant, peut-ê(re eùt-il mieux valu rester encore une saison prés de nous.

— J'ai seize ans, mon père ; à cet âge, vous

VOUS étiez déjà battu contre un Rohan ; je n'ai pas oublié que nos armes sont une licorne éventrant un lion, et notre devise : en avant. Je ne veux pas que les Kerver aient à rougir de leur dernier enfant.

Yvon reçut la bénédiction de son père, serra la main de ses frères, embrassa ses sœurs, dit adieu à tous les vassaux qui pleuraient, et partit le cœur léger.

Sur la route, rien ne l'arrêta ; une rivière, il la passait à la nage ; une montagne, il la franchissait ; un bois, il le traversait en suivant le soleil. En avant les Kerve)\ criait-il, dès qu'il rencontrait un obstacle, et bon gré mal gré, il allait toujours droit devant lui.

Il y avait trois ans qu'il courait le monde, en cherchant aventure; tantôt ballant, tantôt battu, toujours gai et hardi, lorsqu'on lui offrit d'aller en croisade contre les païens de Norvège. Tuer des mécréants, et conquérir un royaume, c'était double plaisir ; Yvon enrôla douze braves compagnons, fréta un petit navire, et arbora au grand mât un gonfanon bleu, avec la licorne et la devise des Kerver.

La mer était belle, le vent favorable, la nuit

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sereine; Yvon, couché sur le tillac, regardait les étoiles, et cherchait celle qui jetait sa tremblante lumière sur le manoir paternel. Tout à coup le vaisseau toucha sur un rocher ; on entendit un craquement terrible ; les mâts tombèrent comme du bois mort, une lame énorme fondit sur le pont, et emporta tout ce qui s'y trouvait.

— En avant les Kerver, cria Yvon, dès qu'il reparut au-dessus de l'eau ; et il se mit à nager aussi tranquillement que s'il se baignait dans les fossés du vieux château.

Par bonheur la lune se leva ; Yvon aperçut à quelque distance une tache noire au milieu des flots argentés, c'était la terre. Il s'en approcha, non sans peine, et finit par y aborder. Mouillé jusqu'aux os, épuisé, hors d'haleine, il se traîna sur le sable, et sans plus s'inquiéter, il fit sa prière et s'endormit.

Le matin, à son réveil, Yvon essaya de reconnaître le pays où le hasard l'avait jeté. Il aperçut dans le lointain une maison grande comme une

cathédrale, avec des fenêtres qui avaient cinquante pieds de haut. Il marcha tout un jour, avant d'y arriver, et enfin se trouva en face d'une porte immense, avec un marleau si lourd que la main d'un homme ne pouvait le soulever.

Yvon prit une grosse pierre, et se mit à frapper.

— Entrez, dit une voix qui retentit comme le mugissement d'un bœuf; au même instant la porte s'ouvrit, et le petit Breton se trouva face à face avec un géant qui n'avait pas moins de quarante pieds.

Comment t'appelles-tu, et que viens-tu faire ici? ditlegéant, en prenant noire aventurier au collet, et en l'élevant de terre pour le voir plus à son aise.

— Je m'appelle Sans- Peur ^ et je cherche fortune, répondit Yvon, en regardant le monstre d'un air de défi.

— Eh bien, brave Sans-Peur, ta fortune est faite, dit le géant d'un ton de moquerie ; j'ai besoin d'un valet, jeté prends à mon service. Tu vas entrer de suite en fonction. Yoici l'heure où je mène paître mon troupeau ; lu nettoieras l'étable. Je ne te donne pas autre chose à faire»

ajoula-t-il en riant du bout des lèvres, tu vois que je suis un bon maître. Fais ta besogne, et surtout ne rôde pas dans la maison, il y va de ta vie.

— Certes, j'ai un bon maître, l'ouvrage n'est pas rude, pensa Yvon, quand le géant fut parti. J'ai, Dieu merci, le temps de balayer l'étable. Que faire en attendant, pour me désennuyer? Si je visitais la maison? Puisqu'on me défend d'y regarder, c'est qu'il y a quelque chose à voir.

Il entra dans la première pièce ; il y avait une grande cheminée, avec une marmite accrochée à une crémaillère. Le pot bouillait, cependant il n'y avait pas de feu dans l'âtre.

— Qu'est cela, dit le Breton; il y a du mystère là dessous. Il coupa une mèche de ses cheveux, la trempa dans la marmite, et la relira toute cuivrée.

— Oh ! oh ! s'écria-t-il ; voilà un bouillon d'une nouvelle espèce; à l'avaler, on se mettrait une cuinisse dans l'estomac.

Il passa dans la seconde chambre; là encore était un pot suspendu à une crémaillère, et qui cuisait sans feu. Yvon y trempa une mèche de cheveux, il la retira tout argentée.

— Dans la maison des Kerver, pensa-t-il, le bouillon n'est pas si riche, mais peut-être a-t-il meilleur goûL

Sur quoi, il entra dans la troisième pièce. Là aussi était un pot suspendu à une crémaillère, et qui cuisait sans feu. Yvon y trempa une mèche de cheveux, et la retira toute dorée. L'éclat en était si vif qu'on eût dit d'un rayon de soleil.

— Bon! s'écria-t-il ; dans notre Bretagne, les vieilles gens ont un proverbe qui dit : Tout va de pis en pis ; ici, c'est le contraire ; tout va de mieux en mieux. Qu'est-ce que je vais donc trouver dans la quatrième chambre, une soupe aux diamants?

Il poussa la porte et vit quelque chose de plus rare que les pierreries. C'était une jeune femme d'une si merveilleuse beauté, qu'à son aspect, Yvon ébloui, se mit à genoux.

— Mallieureux! s'écria-l-elle d'une voix tremblante, que faites-vous ici?

— Je suis de la maison, répondit le Breton; ce matin le géant m'a pris à son service.

— A son service ! reprit la jeune femme. Que le ciel vous en retire !

— Pourquoi cela? dit Yvon. J'ai un bon mai-

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tre, l'ouvrage n'est pas rude. Une fois l'étable balayée, ma besogne est finie.

— Oui, et comment vous y prendrez-vous? dit l'étrangère. Si vous faites comme tout le monde, pour chaque fourche de fumier que vous sortirez par la porte, il en rentrera dix par la fenêtre. Mais je vous dirai ce qu'il faut faire. Tournez la fourche, balayez avec le manche, le fumier s'enfuira de lui-même et d'un seul coup.

— J'obéirai, dit Yvon ; sur quoi il s'assit au* près de la jeune femme et se mit à causer avec elle. C'était une fille de fée, dont le misérable géant avait fait son esclave. Enire compagnons d'infortune, l'amitié n'est pas longue à venir ; avant la fin du jour. Finette (c'était le nom de l'étrangère) et Yvon s'étaient déjà promis d'être Tun à l'autre , s'ils pouvaient échapper à leur abomina])le maître. Le difficile était d'en trouver le moyen.

Les heures passent vite quand on cause de cette façon, le soir approchait ; Finette renvoya son nouvel ami en lui recommandari ;?.e balayer l'étable avant l'arrivée du géant.

Yvon décrocha la fourche, et sans être trop défiant, il voulut s'en servir comme il avait vu

faire dans son vieux château ; mal lui en pril, e1 il en eut bientôt assez ; car en moins d'un instant il y eut tant de fumier dans l'écurie que le pauvre garçon ne savait plus où se mettre. Il fit alors comme Finette lui avait dit, il tourna la fourche et balaya avec le manche. En un clin d'œil l'étable fut aussi propre que si jamais bétail n'y était entré.

La besogne finie, Yvon s'assit sur un banc à la porte de la maison. Aussitôt qu'il aperçut le géant, il leva la tête au ciel, et fit danser ses jambes en chantant une chanson de son pays.

— As -tu nettoyé l'étable? demanda le géant en fronçant le sourcil.

— Tout est prêt, notre maître, répondit Yvon sans se déranger.

— C'est ce que nous allons voir, hurla le géant; il entra dans l'écurie en grondant, trouva tout en ordre, et sortit furieux.

— Tu as vu ma Finette, cria-l-il, ce n'est pas de ta cervelle que tu aurais tiré cette malice.

— Qu'est-ce que c'est que Mafinette, dit Yvon, en ouvrant la bouche et en fermant les yeux. C'est-y une bête de ce pays-ci? notre maître, faites-la-moi voir.

— Tais-toi, imbécile, répondit le géant ; tu ne la verras que trop tôt.

Le lendemain, le géant rassembla ses brebis pour les mener aux champs, mais avant de partir, il ordonna à Yvon d'aller, dans la journée, lui chercher son cheval, qui était au vert sur la montagne.

— Après cela, lui dit-il, en riant du bout des lèvres, tu pourras te reposer tout le long du jour. Tu vois que je suis un bon maître. Fais ta besogne, et surtout ne rôde pas dans la maison, sinon, je te coupe la tête.

Yvon laissa passer le Cyclope, en clignant des yeux .

— Certes, disait-il entre ses dents, tu es un bon maître ; la malice ne t'étouffe pas ; mais, malgré tes menaces, je vais entrer dans la maison, et causer avec ta Finette ; reste à savoir si ta Finette ne sera pas à moi plutôt qu'à toi.

Il courut à la chambre de la jeune fille :

— Vicloire, cria-t-il en entrant, je n'ai rien à faire de la journée que d'aller à la montagne pour en ramener le cheval.

— Très-bien, lui dit Finette ; comment vous y prendrez-vous ?

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— Voilà une belle question, reprit Yvon. Estce chose malaisée que de conduire un cheval? j'imagine que j'en ai monté de plus méchant» que celui-là.

— Ce n'est pas aussi facile que vous pensez, répondit Finette ; mais je vous dirai ce qu'il faut faire. Quand vous approcherez deTanimal, flamme et feu sortiront de ses naseaux comme d'une fournaise ; mais prenez le mors qui est caché derrière la porte de l'écurie, jettez-le droit entre les dents du cheval, aussitôt il deviendra doux comme un mouton, et vous en ferez ce que vous voudrez.

— J'obéirai, dit Yvon.

Sur quoi il s'assit auprès de Finette, et se mit à causer avec elle. De quoi parlèrent-ils? De toutes choses et d'autres encore; mais, si loin qu'ils allassent dans leurs fantaisies, ils en revenaient toujours là, qu'ils s'étaient promis d'être l'un à l'autre ; et qu'il fallait échapper au géant. Les heures passent vite quand on cause de cette façon. Le soir approchait ; Yvon avait oublié le cheval et la montagne; Finette fut obligée de le renvoyer, en lui recommandant de ramener l'animal avant l'arrivée du maître.

Yvon prit le mors qui était caché derrière la porte de l'écurie, et courut à la montagne. El voilà un cheval presque aussi gros qu'un éléphant qui approche au galop, en jetant feu et flammes par les naseaux.

Yvon attendit de pied ferme l'énorme bête, et quand elle ouvrit une mâchoire béante, il y jeta le mors. Aussitôt le cheval devint doux comme un mouton. Yvon le fit mettre à genoux, lui grimpa sur le dos, et revint tranquillement au logis.

La besogne finie, notre Breton s'assit sur le banc, à la porte de la maison. Dès qu'il aperçut le géant, il leva la tête au ciel et fit danser ses jambes, en chantant une chanson de son pays.

— As-tu ramené le cheval? demanda le géant en fronçant le sourcil.

— Oui, notre maître, répondit Yvon sans se déranger. C'est une jolie bête et qui vous fait honneur ; c'est doux, bien gentil et bien élevé. Il est là qui mange à l'écurie.

— C'est ce que nous allons voir, hurla le géant ; il entra en grondant, trouva tout en ordre et sortit furieux.

— Tu as vu ma Finette, cria-t-il ; ce n'est pas de la cervelle que tu aurais tiré celte malice-là.

— Notre maître, dit Yvon, en ouvrant la bouche et en fermant les yeux, c'est donc toujours la même histoire. Qu'est-ce que c'est que Ma' finette'l Une bonne fois pour toutes, faites-moi voir ce monstre-là.

— Tais-toi, imbécile, répondit le géant; lune la verras que trop tôt.

Le troisième jour, dès l'aurore, le géant rassembla ses brebis pour les mener aux champs ; mais avant de partir, il dit à Yvon :

— Aujourd'hui, tu iras en Enfer toucher ma rente. Après cela, continua-t-il en riant du bout des lèvres, tu pourras te reposer tout le long du jour. Tu vois que je suis un bon maître.

— Un bon maîlre, soit, murmura Yvon ; mais la tâche n'en est pas moins dure. Allons voir ma Finette, comme dit le géant ; j'ai grand besoin qu'elle me tire d'affaire aujourd'hui.

Quand Finette eut demandé à son ami quelle était la besogne du jour :

— Eh bien! lui dit-elle, comment vous y prendrez-Yous cette fois?

— Je n'en sais rien, dit tristement Yvon; je

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n'ai jamais été en Enfer ; et quand même j'en connaîtrais le chemin, je ne sais pas ce qu'il y faut demander. Parlez, je vous écoute.

— Voyez-vous ce grand rocher là-bas, dit Finette, c'est une des portes de l'Enfer. Prenez ce bâton, vous frapperez trois fois sur la pierre, et alors sortira un démon tout ruisselant de feu. Vous lui direz l'objet de votre visite ; il vous demandera: Combien voulez-vous? Ayez soin de lui répondre : Pas plus que je n'en peux porter.

— J'obéirai, dit Yvon ; sur quoi il s'assit auprès de Finette, et se mit à causer avec elle. Il y serait encore si, à l'approche du soir, la jeune fille ne l'avait envoyé au grand rocher, pour faire la commission dont le géant l'avait chargé.

Arrivé au lieu désigné, Yvon trouva un gros bloc de granit, qu'il frappa trois fois avec le bâton ; le roc s'ouvrit. Il en sortit un démon tout en flammes.

— Qu'est-ce que tu veux? cria-l-il d'une voix effroyable.

— Je viens chercher les rentes du géant, répondit Yvon, sans s'émouvoir.

— Combien veux-tu?

— Je n'en veux jamais plus que je n'en peux porter, répondit le Breton.

— Il est heureux pour toi que lu n'en demandes pas davantage, répondit l'homme en feu ; entre dans cette caverne, tu y trouveras ce qu'il te faut.

Yvon entra, et ouvrit de grands yeux. Partout de l'or, de l'argent, des diamants, des escarboucles, des émeraudes ; il y en avait autant que de sable au bord de la mer. Le jeune Kerver emplit un sac, le jeta sur son épaule, et revint tranquillement au logis.

La besogne finie, notre Breton s'assit sur le banc à la porte de la maison. Aussitôt qu'il aperçut le géant, il leva la tête au ciel, et fit danser ses jambes en chantant une chanson du pays.

— As-tu été en Enfer chercher mes rentes? demanda le géant, en fronçant le sourcil.

— Oui, notre maître, répondit Yvon, sans se déranger. Le sac est là qui vous crève les yeux; le compte y est.

— C'est ce que nous allons voir, hurla le géant. Il défit les cordons du sac qui était si plein, que l'or et l'argent roulèrent de tous côtés.

— Tu as vu ma Finette, cria-t-il ; ce n'est pas

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de ta cervelle que tu aurais tiré cette malice-là.

— Notre maître, dit Yvon, en ouvrant la bouche et en fermant les yeux, vous ne savez donc qu'une chanson? c'est toujours le même refrain: Mafmette; Mafmette. Une bonne fois pour toutes, montrez-moi donc celte chose-là.

— Bien, bien, dit le géant qui rugissait de fureur; attends jusqu'à demain, je le ferai faire sa connaissance.

— Merci, notre maître, dit Yvon ; c'est gentil de votre part ; mais je vois bien à votre mine réjouie que vous vous gaussez de moi.

Le lendemain, le cyclope partit sans donner d'ordre à Yvon, ce qui inquiéta Finette. Au milieu du jour, il revint sans son troupeau, en se plaignant delà fatigue et de la chaleur, et dit à la jeune fille :

— Tu trouveras à la porte, un enfant, mon valet ; coupe-lui le cou j mets-le bouillir dans la

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grande marmite ; quand le bouillon sera prêt, tu m'appelleras.

Après quoi, il s'élendit sur son lit, et se mit à faire un somme. Il ronflait si fort, qu'on eût dit que le tonnerre ébranlait les montagnes.

Finette prépara le billot, prit un grand couteau, et appela Yvon. Elle lui fit une piqûre au petit doigt ; trois gouttes de sang tombèrent sur le billot.

— C'est assez, dit la jeune fille ; maintenant, aidez-moi à remplir la marmite.

Ils jetèrent dedans tout ce qu'ils trouvèrent. Vieux habits, vieux souliers, vieux tapis et le reste I Puis, Finette prit Yvon par la main, elle l'emmena dans les trois chambres d'entrée, coula dans un moule trois balles d'or, deux balles d'argent et une balle de cuivre ; et sortit en courant vers la mer.

— En avant les Kerver^ cria Yvon, dès qu'il se vit dans la campagne. M'expliquerez-vous, ma chère Finette, quelle comédie nous jouons en ce moment.

— Sauvons-nous, sauvons-nous, lui dit-elle; si avant le coucher du soleil, nous n'avons pas quitté cette île maudite, c'est fait de nous.

— En avant les Kerver, répondit Yvonen riant, et nargue le géant.

Quand il eut ronflé une bonne heure, le géant détira ses membres, ouvrit la moitié d'un œil, et cria :

— Est-ce bientôt fait ?

— Ça commence, répondit la première goutte de sang sur le billot.

Le géant se retourna, et se mit à ronfler de plus belle pendant une heure ou deux. Puis il détira ses membres, ouvrit la moitié d'un œil et cria:

— M'entends-tu? Est-ce bientôt fait?

— Ça mijote, répondit la seconde goutte de sang sur le billot.

Le géant se retourna, et dormit une heure encore. Puis il allongea ses grands os, et cria d'une voix impatiente :

— Est-ce que tout n'est pas prêt?

— Tout est prêt, répondit la troisième goutte de sang sur le billot.

Le géant se leva sur son séant, se frotta les yeux, et chercha qui lui avait parlé, mais il eut beau regarder, il ne vit personne.

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— Finette, hurla-t-il, pourquoi le couvert n'est-il pas mis?

Pas de réponse. Le cyclope, furieux, sauta en bas du lit, prit sa cuillère qui ressemblait à un chaudron emmanché dans une fourche, et la plongea dans la marmite pour goûter le bouillon.

— Finette ! hurla-t-il, tu n'as donc pas salé le pot-au-feu? Qu'est-ce que c'est ce bouillon-là? Je n'y reconnais ni gras ni maigre.

Non, mais en revanche, il y reconnut son tapis qui n'était pas encore bouilli tout entier. A cette vue, il entra dans une telle colère qu'il ne tenait plus sur ses jambes.

— Scélérats, cria-t-il, vous vous êtes joués de moi, vous me le payerez.

11 sortit un bâton à la main, et fit de telles enjambées, qu'au bout d'un quart d'heure il découvrit les deux fugitifs encore loin du rivage» De joie, il poussa un cri qui fit trembler tous les échos vingt lieues à la ronde.

Finette s'arrêta toute tremblante; Yvon la serra sur son cœur.

— En avant les Kerver, dii-ï\; la mer n'est pas loin ; nous y serons avant l'ennemi.

— Le voici ! le voici I cria Finette en montrant

le géant qui n'était plus qu'à cent pas; nous sommes perdus si ce talisman ne nous sauve. Elle prit la balle de cuivre et la jeta à terre en disant :

Balle de cuivre, balle de cuivre, Empêche-le de nous poursuivre.

Et voici aussitôt la terre qui se fend avec un fracas épouvantable. Une crevasse énorme, un abîme sans fond arrêta le géant qui étendait la main pour saisir sa proie.

— Fuyons ! s'écria Finette en tirant par le bras Yvon, qui regardait le géant d'un air narquois et lui chantait sa chanson :

Loups-garous, loups-garous, On vous prendra tous dans vos trous.

Le cyclope se mit à courir tout le long de l'abîme, allant et venant comme un ours en cage, cherchant partout un passage et n'en trouvant point. Puis, d'une main furieuse, il déracina un chêne immense et le lança en travers de la crevasse. L'arbre s'abattit et de son feuillage écrasa presque les enfants ; le géant se mit à cheval sur ce pont nt'turel qui pliait sous lui,

et ainsi suspendu entre ciel et terre, il s'avança lentement, obligé qu'il était de se démêler au milieu des branches. Quand il atteignit la terre, Yvon et Finette étaient déjà sur la plage, la mer se déroulait devant eux.

Hélas ! il n'y avait ni barque ni navire. Les fugitifs étaient perdus. Yvon, toujours intrépide, ramassait des galets pour assaillir le géant et lui vendre chèrement sa vie. Finette, toute émue, prit une des balles d'argent et la jeta dans les flots, en disant : ^

Balle d'argent, balle d'argent, Sauve-nous de ce mécréant.

A peine avait-elle prononcé cette formule magique, qu'un beau navire sortit de l'onde comme un cygne qui épanouit au vent ses blanches ailes. Yvon et Finelte coururent dans la mer, on leur lança un cordage, et quand le géant furieux accourut au rivage, déjà le vaisseau s'éloignait à pleines voiles, laissant derrière lui un long sillon de lumière et d'écume.

Les géants n'aiment pas l'eau; c'est un fait constaté par le vieil Homère, qui avait connu Polyphème ; et on trouvera la même observation

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dans toutes les Histoires nativ:eUes dignes de ce nom. Le maître de Finette ressemblait à Poivphème, il rugit en voyant ses esclaves lui échapper ; il courut incertain le long de la plage, il lança sur le vaisseau d'énormes quartiers de reche, qui, heureusement, tombèrent à côté et ne firent que de grands trous noirs dans la mer; puis, enfin, fou de colère, il se jeta tête baissée au milieu des flots, et se mit à nager vers le navire avec une efiroyable rapidité. A chaque brasse il avançait de quarante pieds, soufflant comme une baleine, et, comme une baleine, fendant et dominant les vagues. Peu à peu il gagnait de vitesse ses ennemis. Il ne lui fallait plus qu'un dernier effort pour saisir le gouvernail, et déjà il allongeait son bras velu pour s'en emparer, quand Finette jeta dans la mer la seconde balle d'argent, et s'écria tout en larmes

Balle d'argent, balle d'argent, Sauve-nous de ce mécréant.

Soudain du milieu de l'écume jaillissante sort un espadon gigantesque dont la scie avait au moins vingt pieds de long. Il court au cyclope, qui n'a que le temps de plonger ; il le chasse sous les

flots, il le chasse sur la crête des vagues, le poursuit dans tous ses détours, et le force à fuir au plus vite vers son île, où le malheureux aborde enfin à grand'peine, et tombe sur la grève ruisselant, harassé, vaincu.

— En avant, les Kerver! cria Yvon, nous sommes sauvés.

— Pas encore, dit Finette toute tremblante. Le géant a pour marraine une sorcière; j'ai peur qu'elle ne veuille venger sur moi l'injure faite à son filleul. Mon art me dit que si vous me quittez un seul instant, mon cher Yvon, j'ai tout à craindre, jusqu'au jour où vous m'aurez donné votre nom dans la chapelle des Kerver.

— Par la licorne de mes ancêtres, dit Yvon, ma chère Finetle, vous avez l'âme d'un lièvre et non pas d'une Bretonne. Ne suis-je pas là? Vais-je vous abandonner? Croyez-vous que le ciel nous ait tirés des griffes de ce monstrueux animal pour nous noyer au port?

Il riait si bien de ses belles dents blanches, que Finetle se mit à rire de la peur qu'elle avait eue. Ah! jeunesse! jeunesse! vos ennuis passent si vite; le soleil reparaît sitôt après la pluie, que vos chagrins valent mieux que nos beaux jours l

ÏVON ET FLNETTB. lij

Le reste du voyage se passa à merveille ; on eût dit qu'une main invisible poussait le navire vers la Bretagne. Vingt jours après le départ, le canot déposait les deux enfants dans une anse voisine du château des Kerver. Une fois à terre, Yvon se retourna pour remercier l'équipage, il n'y avait plus personne. Barque et navire étaient descen< dus sous les flots, sans laisser plus de traces que l'aile d'un goéland.

Yvon reconnut la place où , tant de fois dans son enfance, il avait ramassé des coquillages et chassé les crabes dans leurs trous. Avant une demi-heure, il devait apercevoir les ogives et les tourelles du vieux manoir. Son cœur battit, il regarda tendrement Finette, et s'aperçut pour la première fois qu'elle avait un costume bizarre et peu digne d'une femme qui allait entrer dans la noble maison des Kerver.

— Chère enfant, lui dit-il, le baron, mon père, est un noble seigneur habitué à ce qu'on le res-

pecte. Je ne peux pas vous présenter à lui sous cet habit de Bohême , et il ne vous convient pas d'entrer à pied dans notre grand château : cela est bon pour des vilains. Attendez-moi quelques instants ; je reviens avec les robes et la haquenée d'une de mes sœurs ; je veux qu'on vous reçoive en dame de haut parage, et qu'à votre arrivée mon père lui-même descende du perron, et tienne à honneur de vous offrir la main.

— Yvon ! Yvon ! dit Finette, ne me quittez pas, je vous en prie ; une fois rentré dans votre manoir, vous m'oublierez, je le sais.

— Vous oublier! s'écria Yvon. Si tout autre que vous me faisait une pareille injure, c'est le fer à la main que je lui apprendrais à douter d'un Kerver. Vous oublier, ma Finette ! vous ne savez pas ce que c'est que la foi d'un Breton.

Les Bretons sont fidèles, personne n'en doute , mais ils sont encore plus entêtés, c'est une justice qu'on ne peut leur refuser. La pauvre Finette eut beau prier de sa voix la plus tendre, il lui fallut céder. Elle se résigna, bien malgré elle, et dit à Yvon :

— Allez donc sans moi dans votre château, mais n'y restez que le temps de saluer tous les

Y VON ET FUSETTE. 41

vôtres ; courez droit à l'écurie, et revenez le plus tôt possible. On vous entourera; faites comme si vous ne voyiez personne, et surtout ne manger rien, ne buvez rien. Ne prissiez-vous qu'un verre d'eau, il nous adviendra malheur à tous deux,

Yvon promit et jura tout ce que Finette voulut ; mais en son cœur il souriait de cette faiblesse féminine. Il était sûr de lui-même, et songeait avec orgueil qu'un Breton ne ressemble guère à ces Français légers dont la parole, dit-on, s'envole au premier souffle du vent.

Quand notre aventurier entra dans le vieux château, il eut quelque peine à en reconnaître les sombres murailles. Au dedans comme au dehors, toutes les fenêtres étaient festonnées de verdure et de fleurs ; la cour était jonchée d'herbes fraîches : d'un côté elle était garnie de tables largement servies, le cidre coulait à pleins verres ; de l'autre les ménétriers, montés sur des tonneaux, sonnaient gaiement de leurs binious. Vassaux et vassales , dans leurs plus beaux atours, dansaient en chantant, et chantaient en dansant. C'était grande fête au manoir ; le baron lui-même souriait. Il est vrai qu'il mariait sa cinquième fille au chevalier de Kernavalec; une si noble

union ajoutait un fleuron de plus à l'illustre bla. son des vieux Kerver.

Yvon, reconnu et salué de la foule, fut aussitôt entouré de tous les siens. On l'embrassait, on lui prenait les mains. Où avait-il été? D'où venait-il? Avait-il conquis un royaume, un duché, une baronnie? Rapportait-il à la mariée la parure de quelque reine : Les fées l'a vaient-elles protégé? Combien de rivaux avait -il jeté à terre dans un tournoi? Toutes ces questions se croisaient et se perdaient dans l'air. Yvon baisa respectueusement la main de son père , courut à la chambre de ses sœurs, prit deux des plus belles robes, alla à l'écurie, sella la haquenée, monta sur un beau genêt d'Espagne, et allait sortir du château quand il trouva en face de lui ses parents, ses amis, ses écuyers, ses vassaux, ayant tous le verre en main pour triiîquer avec leur jeune seigneur, et boire à son heureux retour.

Yvon les remercia avec une grâce parfaite ; il saluait de la main cette foule amie, et s'y frayait peu à peu un passage, quand, à la sortie, auprès du pont-levis abattu, une femme qu'il ne connaissait pas, la sœur du marié peut-être, une blonde à l'air hautain et dédaigneux s'approcha de lui,

tenant entre deux doigts une pomme d'api.

— Beau chevalier , dit-elle avec un sourire étrange, vous no refuserez pas la première prière que vous fait une dame. Goûtez, je vous prie, à cette pomme. Après un aussi long voyage, si vous n'avez ni faim ni soif, au moins, je le suppose, n'avez-vous pas oublié les lois de la galanterie.

A cet appel , Yvon n'osa pas refuser ; il eut grand tort. A peine eut-il mordu à la pomme d'api, qu'il regarda autour de lui comme un homme qui s'éveille d'un songe.

— Qu'est-ce que je fais sur ce cheval? pensat-il. Que signifie cette haquenée que j'emmène avec moi? Est-ce que ma place n'est pas chez mon père, aux noces de ma sœur? Pourquoi quitter le château?

Il jeta la bride de son cheval à l'un des écuyers, sauta légèrement à terre, offrit la main à la dame blonde qui, sur l'heure, l'accepta pour son chevalier, et, par faveur insigne, lui donna bon bouquet à garder.

La soirée n'était pas achevée, qu'il y avait deux fiancés de plus au château de Kerver. Yvon avait promis sa loi à l'inconnue; Finette était oubliée.

44 COKTES BLEUS.

Assise au bord de la mer, la pauvre Finette ttendit Yvon tout le jour ; mais Yvon ne vint pas. Le soleil se couchait dans les vagues enflammées, quand Finette se leva en soupirant, et prit à son tour le chemin du château. Il n'y avait pas longtemps qu'elle était entrée dans un chemin creux, bordé d'ajoncs en fleur , quand elle se trouva en face d'une chaumière délabrée, à la porte de la" quelle une vieille édentée s'apprêtait à traire sa vache. Finette s'approcha de la dame, et, après lui avoir fait une belle révérence, elle lui demanda un abri pour la nuit.

La vieille regarda l'étrangère de la tête aux pieds. Avec ses brodequins garnis de fourrure, sa grande jupe mordorée, son corsage bleu, bordé de jaïel, et son diadème, Finette avait l'air d'une égyptienne plutôt que d'une chrétienne. La vieille fronça le sourcil, et montrant le poing à la pauvre abandonnée :

— Va-t'en, sorcière, lui cria-t-elle ; il n'y a

point de place pour toi dans cet honnête logis,

— Bonne mère, dit Finetle, donnez-moi seulement un coin dans Tétable.

— Oui, dit la vieille, en riant de façon à montrer l'unique dent qui lui sortait de la bouche comme une défense, il te faut un coin dans l'étable? Tu l'auras, maudite, quand tu m'auras rempli d'or ce seau à lait.

— Marché conclu, dit tranquillement Finette. Elle ouvrit une bourse en cuir qu'elle portait à la ceinture, en tira une balle d'or et la jeta dans le vase, en disant :

Balle d'or, balle d'or, Protége-moi, mon cher trésor.

Et voilà les pièces d'or qui se mettent à danser dans le fond du seau ; elles montent, elles montent sautant comme des poissons dans un filet, tandis que la vieille, à deux genoux, regardait tout ébahie.

Quand le seau fut rempli, la vieille se leva, passa son bras dans l'anse, et saluant Finette :

— Madame, cria-t-elle, tout est à vous, la maison, la vache et le reste. Victoire ! je vais me retirer à la ville, et j'y vivrai comme une dame,

sans rien faire ! Ah ! si seulement je n'avais que soixante ans !

Et la voilà qui, sautillant avec sa béquille et sans regarder en arrière, se met à courir vers le château de Kerver.

Finette entra dans la chaumière; c'était un horrible réduit, sombre, bas, humide, infect, plein de poussière et de toiles d'araignée. Triste asile pour une femme habituée à vivre dans le grand manoir du géant ! Sans s'émouvoir, Finette s'approcha de l'âlre où fumaient quelques brins d'ajonc à demi secs, elle tira de sa bourse une autre balle d'or, et la jeta dans le feu en disant •

Balle d'or, balle d'or, Protége-moi, mon cher trésor.

Et à l'instant, voici l'or qui fond, qui bout, qui se répand par toute la maison comme une eau jaillissante; et voilà toute la maison, les murs, les toits, le fauteuil de bois, le tabouret, le bahut, le lit, les cornes de la vache, tout, jusqu'aux araignées dans leur toile, qui se change en or. On eût dit d'une volière de Chine.

A la clarté de la lune, la maison brillait au

milieu des arbres comme une étoile au milieu de la nuit.

Quand Finette eut trait la vache et bu un peu (le lait, elle se jeta tout habillée sur le lit, et, fatiguée des peines du jour, elle s'endormit en pleurant.

Les vieilles femmes ne savent pas tenir leur langue, au moins en Bretagne. A peine arrivée au hameau qu'abritait le château de Kerver, l'hôtesse de Finette courut chez le messier. C'était un personnage important, et qui plus d'une fois avait fait trembler la vieille, quand par mégarde elle menait sa vache dans le champ du voisin. Le messier reçut les confidences de la vieille, il hocha plus d'une fois la tête en disant que tout ceci sentait d'une lieue le fagot ; puis, mystérieusement, il alla chercher un trébuchet, essaya les pièces d'or qu'il trouva sonnantes et de bon aloi, en garda pour lui le plus qu'il put, et finit en recommandant à sa proté. gée de ne parler à personne de cette étrange aventure.

— Sile bailli ou le sénéchal s'en mêle, dit-il, le moins qui puisse vous en arriver, la mère, c'est de ne jamais revoir un seul de ces beaux soleils

d'or. La justice est impartiale; sans faveur comme sans répugnance, elle prend tout.

La vieille remercia le messier de son conseil, et se promit bien de le suivre. Aussi le soir môme, n'avait-elle encore conté son histoire qu'à deux voisines, ses amies les plus chères; et toutes deux lui avaient juré le secret sur la tête de leurs petits enfants. Serment solennel et si bien tenu, que le lendemain à midi il n'y avait pas au hameau un gars de six ans qui ne monirât du doigt la vieille; les chiens même en aboyant semblaient crier en leur langage : Sus ! sus! à la mère aux écus.

On ne trouve pas tous les jours une fille qui s'amuse à emplir des seaux avec des pièces d'or. Fût-elle un peu sorcière, une tille pareille n'en serait pas moins un trésor en ménage. Le messier, qui était garçon, fit cette sage réflexion le soir en se couchant ; aussi se leva-t-il avant l'aurore pour aller faire sa ronde du côté de l'étrangère. Aux premières lueurs du jour il aperçut de loin comme une clarté dans les bois, et fut fort Étonné quand, au lieu delà misérable chaumière, il vit une maison d'or. Mais ce qui le surprit et le charma bien davantage quand il fut entré

dans ce palais, ce fut de trouver auprès de la fenêtre une belle fille aux cheveux noirs qui filait sa quenouille avec la majesté d'une impératrice.

Comme tous les hommes, le messier se rendait justice, et savait, dans le fond de l'àme, qu'il n'y avait pas de femme au monde qui ne fût trop heureuse de lui donner sa main. Aussi, sans hésiter, déclara-t-il à Finette qu'il venait pour l'épouser. La jeune fille se mit à rire, le messier entra en fureur.

— Prenez garde, lui dit-il d'une voix terrible, je suis Je maître ici. On ne sait qui vous êtes, on ne sait d'où vous venez. Cet or que vous avez donné à la vieille est suspect; il y a de la magie dans cette maison Si, à l'instant même, vous ne m'acceptez pour époux, je vous arrête; et, avant ce soir peut-être, on brûlera une sorcière devant le château de Kerver.

— Vous êtes aimable, dit Finette en faisant une moue gracieuse; vous avez une façon toute particulière de faire la cour aux dames. Même quand elles sont décidées, un chevalier galant ménage leurs scrupules et leur pudeur.

— Nous autres Bretons, dit le messier, nous

sommes francs de collier ; nous allons droit au but. Mariage ou prison, choisissez.

— Bon, dit Finette en posant sa quenouille, voilà le feu qui roule dans la chambre.

— Ne vous dérangez pas, dit le messier, je vais remettre les tisons dans l'âtre.

— Arrangez bien le feu, dit Finette; jetez de la cendre au fond; tenez -vous les pincettes?

— Oui, dit le messier, qui en ce moment ramassait les charbons pétillants.

— Abracadabra, s'écrie Finette en se levant. Que les pincettes te tiennent, méchant, et que tu tiennes les pincettes jusqu'au soleil couché.

Sitôt dit, sitôt fait. Le méchant messier resta là tout le jour, ramassant et lançant avec la pincette des charbons enflammés qui lui sautaient au visage, des cendres brûlantes qui lui entraient dans les yeux. Il eut beau crier, prier, pleurer, blasphémer, personne ne l'entendit. Si Finette était restée au logis, sans doute elle aurait eu pitié de ce misérable ; mais, après l'avoir maudit, elle avait couru à la mer. C'est là, qu'oubliant toutes choses, elle attendait Yvon qui ne revenait pas.

Dès que le soleil disparut, les pincettes tom-

bèrent des mains du messier. Il ne demanda pas son reste, et se mil à courir comme s'il avait le diable ou la justice à ses trousses. Il faisait de tels sauts, il poussait de tels gémissements, il était tellement noirci, roussi, transi, que chacun au village en eut peur comme d'un fou. Les plus hardis essayèrent de lui parler, mais il s'enfuit sans répondre et se cacha dans sa maison, plus honteux qu'un loup qui a la patte dans le traquenard.

Le soir, quand Finette désolée rentra dans sa demeure, ce ne fut pas le messier qu'elle y trouva, mais un autre visiteur qui n'était guère moins redoutable.

Le bailli avait appris l'histoire des pièces d'or, et lui aussi s'était dit qu'il épouserait l'étrangère. Ce n'était pas un brutal comme le messier, c'était un gros homme réjoui qui ne pouvait dire un mot sans rire aux éclats, montrer ses grandes dents et souffler comme un bœuf. Au fond, il n'était ni moins tenace ni moins menaçant que son devancier. Finette supplia messire le bailli de la laisser tranquille; messire le bailli se mit à rire, et fit entendre agréablement à sa bienaimée que, par droit de sa charge, il pouvait faire

emprisonner et pendre les gens sans forme de procès. Finette joignit les mains en pleurant. Pour toute réponse, le bailli tira de sa poche un rouleau de parchemin sur lequel il écrivit un acte de mariage, et il déclara à Finette que, dût-il rester toute la nuit dans la maison, il n'en sortirail pas que la promesse ne fût signée.

— Toutefois, ajouta-t-il, si ma personne vous déplaît, je n'insiste pas; j'ai là un second parchemin où je puis écrire toute autre chose ; et si ma vue vous gêne, rien n'est plus simple que de vous fermer les yeux.

Disant cela, il se passait la main autour du cou, et tirait la langue d'une façon vraiment gracieuse et faite pour égayer les gens.

— Mon Dieu, dit Finette, je me déciderais peutêtre à faire ce que vous désirez, si j'étais sûre de trouver en vous un bon mari ; mais j'ai peur.

— Et de quoi? chère enfant, dit le bailli souriant et déjà fier comme un paon qui fait la roue.

— Croyez-vous, lui dit-elle d'un air mutin, qu'un bon mari laisserait cette porte ouverte et ne sentirait pas que le vent glace sa femme ?

— Vous avez raison, ma belle, répondit le

bailli ; je ne suis qu'un mal appris, mais je vais réparer ma sottise.

— Tenez-vous la barre? demanda Finette.

— Oui, ma charmante, répondit l'heureux bailli, je vais la pousser.

— Abracadabra, cria Finette. Que la porle te tienne, méchant, et que tu tiennes la porte jusqu'au point du jour.

Et voilà la porte qui s'ouvre et qui se ferme, et qui bat les murs ; on eût dit d'un aigle qui agite ses ailes. Jugez quelle fut la danse du pauvre captit durant toute une longue nuit. Jamais il n'avait valsé une valse pareille, et j'imagine qu'il n'a jamais souhaité d'en danser une seconde de la même espèce. Tantôt il poussait la porte dans la rue, tantôt la porle le poussait à la muraille et l'écrasait à moitié. Il allait, il venait, il criait, il jurait, il pleurait, il priait ; peine perdue; la porle était sourde et Finette endormie.

Au point du jour, ses mains crispées s'ouvrirent, et il tomba sur le chemin la tête la première. Sans demander son reste, il se mit à fuir comme si les Sarrasins couraient après lui. Il ne se retourna même pas, craignant d'avoir toujours la porte sur ses talons. Heureusement on dormail

encore quand il rentra au hameau de Kerver; il pul se cacher dans son lit sans que personne vît sa triste mine. Grande fortune ! car il était tout blanc de la tête aux pieds et si blême, si hagard, si tremblant qu'on l'eût pris pour le fantôme d'un meunier échappé de l'enfer.

Quand Finelte ouvrit les yeux, elle vit auprès de son lit un grand homme vêtu de noir avec une toque de velours et une épée, comme un chevalier. C'était le sénéchal de la cour et baronnie de Kerver. Il avait les bras croisés et regardait la jeune fdle d'un air qui glaça Finette jusqu'à la moelle des os.

— Comment t'appelle-t-on, vassale? dit-il d'une voix de tonnerre.

— Finette pour vous servir, Monseigneur, répondit-elle toute tremblante.

— Cette maison et ces meubles d'or sont à toi,

— Oui, Monseigneur, dit-elle, tout est à votre service,

— C'est bien ainsi que je l'entends, reprit le sombre sénéchal. Lùve-toi, vassale ; je te fais l'honneur de t'épouseret de te prendre sous mu garde, toi, ta personne et tes biens.

• — Monseigneur, dit Finette, c'est beaucoup

trop pour une pauvre fille comme moi ; je ne suis qu'une étrangère sans amis, sans parents.

— Tais-toi, vassale, dit le sénéchal; je suis ton seigneur et maître, je n'ai que faire de tes avis. Signe ce papier.

— Monseigneur, répondit Finette, je ne sais pas écrire.

— Crois-tu que je le sache davantage, reprit le sénéchal, d'une voix qui faisait trembler la maison. Me prends-tu pour un clerc? Une croix, voilà la signature des chevaliers.

Il fit une grande croix sur le papier, et tendit la plume à Finette :

— Signe, dit-il; si tu crains de faire une croix, ton arrêt est prononcé, mécréante ; c'est moi qui me charge de l'exécuter.

En même temps, il tira du fourreau sa lourde épée et la jeta sur la table.

Pour toute réponse, Finette sauta par la fenêtre, et courut se cacher dans l'étable. Le sénéchal l'y poursuivit ; mais quand il voulut entrer, un obstacle imprévu l'arrêta. La vache effrayée avait reculé à la vue de la jeune fille, et se trouvait engagée dans la porte ; Finette retenait l'animal par les cornes, et s'en faisait un bouclier.

— Tu ne m'échapperas pas, sorcière, cria le sénéchal, et d'un bras aussi fort que celui d'Hercule, il saisit la vache par la queue, et la tira hors de l'écurie.

— Abracadabra, cria Finette. Que la queue de iiia vache te tienne, méchant, et que tu tiennes la queue de ma vache, jusqu'à ce que vous ayez fait le tour du monde tous les deux ensemble.

Et voici la vache qui part comme un éclair, traînant après soi le malheureux sénéchal. Rien n'arrêta les deux inséparables; ils coururent par monts et par vaux, traversèrent marais, fleuves, fondrières et halliers, glissèrent sur les mers sans y enfoncer, gelèrent en Sibérie, brûlèrent en Afrique, escaladèrent l'Himalaya, descendirent le mont Blanc, et enfin, après trente-six heures de ce voyage sans pareil, tous deux essoufflés et rendus, s'arrêtèrent sur la grande place du hameau de Kerver.

Un sénéchal attelé à la queue d'une vache, ce n'est pas chose qu'on voit tous les jours ; aussi ce qu'il y avait de serfs et de vilains s'assembla-til pour admirer un tel spectacle. Mais, si déchiré qu'il fût par les cactus de Barbarie et les buissons de Tarlarie, le sénéchal n'avait rien

YVO>- ET FINETTE. 57

perdu de son grand air. D'un geste menaçant il dissipa toute cette canaille rustique, et clopinclopant, regagna sa maison pour y prendre des rafraîchissements et un repos dont il commen^ çait à sentir le besoin.

Tandis que le messier, le bailli et le sénéchal éprouvaient ces petits désagréments dont ils ne jugeaient pas à propos de se vanter, un grand événement se préparait au château de Kerver. C'était le mariage d'Yvon et de la dame blonde. Tous les préparatifs étaient fuits depuis deux jours ; tous les amis étaient venus de vingt lieues à la ronde, quand un beau matin, Yvon et sa belle, avec le Sire et la Dame de Kerver, prirent place dans un large chariot tout garni de feuillages, et se dirigèrent en grande pompe vers le célèbre moustier de Saint-Maclou.

De droite et de gauche cent chevaliers vêtus de fer et montés sur des palefrois enrubanés accompagnaient les fiancés. En signe d'honneur,

chacun d'eux avait la visière levée et la lance au pied. Près de chaque baron un écuyer, aussi à cheval, portait la bannière seigneuriale. En tête du cortège caracolait le sénéchal, un bâton doré à la main. Derrière le chariot marchait gravement le bailli, suivi des vassaux et vavassaux, tandis que le messier gourmandait les vilains et serfs, troupe indocile et curieuse, aussi intempérante de la langue que des yeux.

A une lieue du château, au passage d'un ruisseau qui coupait la roule, un des palonniers du chariot cassa ; il fallut s'arrêter. Le dommage réparé, on fouetta les chevaux; ils tirèrent d'une telle force, que le nouveau palonnier éclata en trois morceaux. Six fois on remplaça cette maudite pièce de bois, six fois elle se rompit sans qu'on pût sortir du trou où le chariot nuptial était engagé.

Chacun disait son mot ; les vilains , comme charrons et gens de métiers, n'étaient pas des derniers à faire parade de leur science. Cela donna de la hardiesse au messier ; il s'approcha du baron de Kerver, tira son bonnet, et se grattant la tête :

— Monseigneur, dit-il, dans cette maison qui

luit là-bas au travers du leuillage, habite une étrangère qui ne fait rien comme personne. Obtenez seulement qu'elle vous prête sa paire de pincettes pour en faire un palonnier; m'est avis que celui-là tiendra jusqu'à demain.

Le baron fit un signe de tête; dix vilains coururent au logis de Finette, qui, fort obligeamment, leur prêta ses pincettes d'or. On les place en guise de palonnier, on y passe les traits ; fouette, cocher, voilà les chevaux qui tirent et qui enlèvent le chariot comme une plume.

Ce fut une joie universelle, mais elle dura peu. A cent pas plus loin, voilà le fond du chariot qui craque et tombe; peu s'en fallut que la noble maison de Kerver ne disparût tout entière, comme si on l'avait jetée dans un trou. Aussitôt charrons et charpentiers se mettent à la besogne ; on scie des planches, on les cloue à coups redoublés, en un clin d'œil l'accident est réparé. En avant les Kerver! On paît, la moitié du chariot reste en arrière ; la dame de Kerver est immobile auprès de la fiancée, tandis qu' Yvon et le baron sont emportés au galop.

Nouvel embarras, nouveau désespoir ; mais on eut beau faire : trois fois réparé , le chariot se

brisa trois fois. C'était à croire qu'il était ensorcelé.

Chacun disait son mot; cela donna de la hardiesse au bailli. Ils s'approcha du baron de Kerver et lui fit un profond salut :

— Monseigneur, dit-il, dans cette maison qui luit là-bas au travers du feuillage, habite une étrangère qui ne fait rien comme personne. Obtenez seulement qu'elle vous prêle un battant de sa porte pour en faire le fond du chariot ; m'est avis que celui-là tiendra jusqu'à demain.

Le baron fit un signe de tête ; vingt vilains coururent au logis de Finette, qui, fort obligeamment, leur prêta un battant de sa porte d'or. On met la planche au fond du chariot, elle le remplit comme si elle avait été taillée tout exprès pour cela. En route ! Le moustier est en vue, tous les ennuis du voyage ont cessé.

Point du tout ; voilà les chevaux qui s'arrêtent et qui ne veulent plus tirer. 11 y en avait qualre, on en mit six, huit, dix, douze, vingt-quatre ; peine inutile : le coche ne voulait pas démarrer. Plus on fouettait les chevaux, plus les roues s'enfonçaient en terre, comme le contre d'une charrue.

YVOîs" ET FINETTE. 61

Que faire? Aller à pied, c'eût été une honte. Monter à cheval et entrer à l'église comme de simples bourgeois, ce n'était pas la coutume des Kerver. On lâchait donc de soulever le chariot, on poussait aux roues, on criait, on s'agitait; mais si l'on parlait beaucoup , on n'avançait guère. Cependant le jour baissait, et l'heure du mariage passait.

Chacun disait son mot ; cela donna de la hardiesse au sénéchal. Il s'approcha du baron de Kerver, descendit de cheval, et levant sa toque de velours :

— Monseigneur, dit-il, dans cette maison qui luit là-bas au travers du feuillage, habite une étrangère qui ne fait rien comme personne. Obtenez seulement qu'elle vous prête sa vache pour tirer le chariot ; m'est avis que cette bête-là tirera jusqu'à demain.

Le baron fit un signe de tête ; trente vilains coururent au logis de Finette, qui, fort obligeamment, leur prêta sa vache aux cornes d'or.

Entrer au moustier, traînée par une vache, ce n'était peut-être pas ce qu'avait rêvé l'ambitieuse dame blonde, mais cela valait mieux que de rester en route sans se marier. On attela donc la

génisse en tête des quatre chevaux, et l'on attenlit ce qu'allait faire cet animal si vanté.

Mais avant que le cocher n'eût fait claquer son fouet, voici la vache qui part comme si elle allait recommencer le tour du monde. Chevaux, chariot, cocher, baron, fiancés, tout est emporté par la bête furieuse. En vain les chevaliers épe~ ronnaient leurs palefrois pour suivre les mariés; en vain vassaux et vilains couraient à toutes jambes, prenant la traverse et coupant au plus près. Le chariot volait comme s'il avait des ailes; un ramier ne l'aurait pas suivi.

Arrivé à la porte du moustier, le cortège, un peu ému de cette course rapide, n'eût pas été fâché de descendre. Tout était prêt pour la cérémonie ; depuis longtemps on attendait les fiancés; mais au lieu d'arrêter, voici la vache qui double de vitesse. Treize fois elle fit le tour du moustier avec la fureur d'une roue de potier; puis tout à coup, reprenant le chemin du château en ligne droite et à travers champs, elle courut d'une telle force que peu s'en fallut que lous les Kerver ne fussent en morceaux avant de se retrouver entre les quatre murs du vieux manoir.

Pour ce jour-là, on ne pouvait plus songer au mariage ; mais les tables étaient dressées, le repas servi, et le baron de Kerver était un trop noble chevalier pour prendre congé de ses braves Bretons avant qu'ils eussent mangé et bu suivant la coutume, c'est-à-dire du coucher au lever du soleil, et même un peu plus fard.

Ordre fut donné de prendre place. Il y avait quatre-vingt-seize tables rangées en fer à cheval sur huit rangs. En face, sur une grande estrade couverte de velours, avec un dais au milieu, était une table plus large que les autres et toute chargée de fruits et de fleurs, sans oublier les chevreuils rôtis et les paons qui fumaient sous leur plumage rapporté. C'est là que la noce devait s'asseoir en pleine vue, afin que rien ne manquât aux plaisirs de la fête. Il fallait que le moindre vilain eût la gloire de saluer les mariés, en vidant sa cruche d'hydromel à l'honneur et à la prospérité de la haute et puissante maison de Kerver.

Le baron fit asseoir à sa table les cent chevaliers, derrière lesquels se placèrent leurs écuyers pour les servir. A sa droite il mit la dame blonde et Yvon, mais à sa gauche il laissa la place libre, et appelant un page :

— Enfant, lui dit-il, cours auprès de l'étrangère qui ne nous a que trop obligés ce matin. Ce n'est pas sa faute si le succès a dépassé sa bonne volonté. Dis-lui que le baron de Kerver la remercie de son secours, et l'invite aux noces du chevalier Yvon.

En arrivant à la maison d'or, où Finette, tout en larmes pleurait son bien-aîmé, le page mit un genou en terre, et, au nom du baron, il invita l'étrangère à le suivre au château, pour honorer les noces du chevalier Yvon.

— Salue ton maître de ma part, répondit fièrement la jeune fille, et dis-lui que s'il est trop noble pour venir chez moi, je suis trop noble pour aller chez lui.

Quand le page rendit au baron la réponse de l'étrangère, le sire de Kerver frappa la table d'un coup de poing qui fit sauter trois plats en l'air.

— Par le jour Dieu 1 s'écria-t-il, voilà parlé en dame, et du premier coup, je me tiens pour

YVON ET FINEnE. 65

battu. Sus, qu'on selle ma jument Isabelle, et que mes écuyers et mes pages se tiennent prêts à m'accompagner.

Ce fut dans ce brillant équipage que le baron descendit à l'entrée de la maison d'or. Il s'excusa auprès de Finette, lui offrit la main, lui tint rétrier et la fit asseoir à cheval derrière lui, ni plus ni moins que si elle eût été la duchesse de Bretagne en personne. Le long du chemin, il ne lui adressa point la parole, par discrétion ; et une fuis arrivés au château, ce fut la tête découverte qu'il la conduisit à la place d'honneur qu'il lui avait choisie.

Le départ du sire de Kerver avait fait grand bruit ; son retour surprit davantage. Chacun se demandait quelle était cette femme que le fier baron traitait avec tant de respect? A en juger par son costume, c'était une étrangère. Était-ce la duchesse de Normandie ou la reine de France? On appela le messier, le bailli, le sénéchal afin de savoir la vérité. Le messier tremblait, le bailli pâlissait, le sénéchal rougissait; tous trois étaient muets comme des poissons. Le silence de ces importants personnages ajoutait à l'admiration universelle.

Tous les yeux étaient fixés sur Finette ; et cependant Finette avait la mort dans le cœur ; fvon l'avait vue et ne la reconnaissait pas. Il ivait jeté sur elle un regard indifférent, et s'était remis à parler tendrement à la dame blonde, 5ui souriait avec dédain.

Désolée, Finelte tira de sa bourse la balle d'or son dernier espoir. Tout en causant avec le baron, qui était charmé de son esprit, elle remuait la petite boule dans sa main, en répétant tout bas :

Balle d'or, balle d'or, Prolége-moi, mon bon trésor.

Et voici la balle qui grossit, grandit et devient un hanap d'or ciselé, le plus beau verre qui ait jamais paré la table d'un baron ou d'un roi.

Finette emplit elle-même la coupe avec d« l'hypocras, tout embaumé d'épices, et appelant le sénéchal, qui se cachait derrière elle, toul inquiet :

— Bon sénéchal, lui dit-elle de sa voix la plus douce, offrez, je vous prie, ce hanap au chevalier Yvon ; je veux boire à son bonheur, il ne refusera pas de me faire raison.

D'une main nonchalante, Yvon prit le verre que le sénéchal lui présentait sur un plateau d'émail et d'or. Il fit un signe de tête à l'étrangère, but l'hypocras, et remettant le hanap devant lui, se tourna vers la dame blonde, qui occupait toute sa pensée. La dame semblait inquiète et irritée; le chevalier lui dit tout bas quelques mots qui la charmèrent, car ses yeux brillèrent et sa main retomba sur le bras d'Yvon.

Finette baissa la tète et se mit à pleurer. Tout était fini...

— p]nfants, cria le baron d'une voix tonnante, emplissez vos verres. Buvons tous à la bonté et à la beauté de la noble étrangère qui nous honore de sa présence. A la dame de la maison d'or!

Chacun se mit à crier et à boire ; Yvon se con< tenta de lever son verre à la hauteur de ses yeux. Tout à coup il tressaillit et resta muet, la bouche ouverte, l'œil fixe, comme un homme qui a une vision.

C'était une vision. Dans l'or du hanap comme dans un miroir, Yvon revoyait sa vie passée. Le géant le poursuivait ; Finette l'entraînait; avec

elle il montait sur le navire qui les sauvait tous deux ; avec elle il descendait sur le rivage de Bretagne. Il la quittait, mais pour un instant; elle pleurait à son départ. Où était-elle? A côté de lui, sans doute. Quelle autre que Finette pouvait être auprès d'Yvon?

Il se pencha vers la dame blonde et poussa le cri d'un homme qui marche sur un serpent. Puis, chancelant comme s'il était ivre, il se leva, et avec des yeux hagards regarda tout autour de lui ; mais quand il vit Finette, il agita ses mains tremblantes, et d'une voix coupée par les larmes: « Finette, s'écria- t-il, en se traînant vers l'étrangère, Finette, me pardonneras-tu? » Et il tomba à genoux.

Pardonner, c'est le bonheur suprême; avant la fm du jour, Finette était assise auprès d'Yvon, et Dieu sait tout ce qu'ils se disaient, tous deux pleurant, tous deux souriant.

Et la dame blonde que devint-elle? Je n'en sais rien. Au cri d'Yvon, elle disparut. La chronique assure qu'on vit sortir du château, pardJBssus les murs, une abominable vieille que les chiens chassaient en hurlant; et c'est l'opinion commune de tous les Kerver que la dame blonde

ÏVON ET FINETTE. 60

n'était autre que la sorcière , marraine du géant. Toutefois, le fiil n'est pas assez certain pour que j'ose le garantir. Qu'une femme soit sorcière, il est toujours sage de le croire, même sans preuves; il n'est jamais permis de l'affirmer.

Ce que je puis dire, sans manquer à la véracité de l'historien, c'est que la fête, un moment interrompue, reprit de plus belle et n'en fut ni moins longue ni moins gaie.

Le lendemain, de bonne heure, on se rendit à la chapelle, où, à la joie de son cœur, Yvon épousa Finette qui ne craignait plus les mauvais sorts. Après quoi on mangea, on but et on dansa pendant trente-six heures, sans que personne songeât à se reposer. Le messier avait les bras un peu lourds; le bailli se frottait quelquefois le dos; le sénéchal avait une certaine fatigue dans les jambes ; mais tous trois avaient sur la conscience un poids dont ils voulaient se délivrer; ce qui fit qu'ils se trémoussèrent, comme des jeunes gens, jusqu'à ce que, tombés à terre, il fallut les emporter. Finette n'en tira pas d'autre vengeimce; elle n'eut jamais d'autre désir que de rendre heureux autour d'elle tout ce qui, de près ou de

loin, tenait à la noble maison de Kerver. Aussi son souvenir -vit-il encore en Bretagne. Dans les ruines du vieux château, chacun vous montrera la statue de la bonne dame, qui tient cinq petites boules dans sa maia.

CONTE NORVEG I EN'

Depuis plus d'un mois je cherchais dans ma tête quelle histoire ou quel conte je pourrais offrir en étrennes à nos jeunes lecteurs, aux futurs abonnés du futur Journal des Débats; mais j'avais beau tourmenter ma mémoire et bouleverser mes livres, je ne trouvais rien, rien qui fût digne des enfants ni des mères. A mon grand regret, j'allais manquer à la promesse que j'ai

* Publié dans le Journal des Débats, du 31 décemhre 1860.

72 COISTES BLEUS.

tenue fidèlement depuis six années, quand l'autre soir, ne pouvant dormir, je pris, suivant mon habitude, Montaigne, mon compagnon de veillée, mon épée de chevet, le seul moraliste qu'on lise avec plaisir quand on n'a plus quarante ans.

J'ouvris les Essais au hasard; toute page en est précieuse et donne à rétléchir. Je tombai sur le chapitre intitulé : De trois bonnes femmes, chapitre qui commence ainsi : « 11 n'en est pas à la douzaine, comme chacun sçait, et notamment aux debvoirs du mariage, car c'est un marché plein de tant d'espineuses circonstances, qu'il est malaisé que la volonté d'une femme s'y maintienne entière longtemps. »

— Montaigne est un impertinent ! m'écriai-je en fermant le livre. Quoi ! ce lecteur de l'antiquité, ce connaisseur du cœur humain n'a pu découvrir que trois bonnes femmes, que trois épouses dévouées dans toutes les annales grecques et romaines? C'est railler mal à propos. Là bonté, c'est l'apanage de la femme; toute femme mariée est bonne ou supposée telle ; je me souviens que dans nos vieux jurisconsultes, c'est toujours en faveur de cette bonté qu'est la présomption de la loi.

Sur quoi j'allai prendre, dans ma ÎDibliothèque, un beau vieux livre relié en maroquin rouge, et intitulé le Songe de Vergier, livre plein de sagesse et de raison, écrit par quelque vénérable clerc sous le règne du roi de France Charles V. J'y cherchai la page qui autrefois m'avait frappé; mais, hélas! en vieillissant, la mémoiie s'altère d'une façon étrange. Au lieu de trouver dans ce respectable bouquin le juste éloge de la bonté des femmes, je n'y lus, à ma grande surprise, qu'une violente satire, toute farcie de textes empruntés de saint Augustin, des lois romaines et du droit canonique, avec cette conclusion digne de l'exorde :

« Je ne dis pas toutefois qu'il n'en soit aucune de bonne, mais elles sont clair-semées, et, pour ce, dit une loy qu'on ne doit pas faire une loy de bonnes femmes, car loy se doit faire des choses qui arrivent communément, comme il est écrit in Auth. sine prohib., etc., g quia vero, et L. Nam ad ea, Dig. de Legibus. »

Ces épigrammes juridiques, ces plaisanteries à froid, dans un livre sérieux, me choquèrent plus encore que les boutades du philosophe gascon. — De bonnes femmes, pensai-je, on en

trouve partout. Dians l'histoire? Non; l'histoire est écrite par des hommes qui n'aiment et qui n'admirent que les héros, c'esti-à-dire ceux qui les pillent, les asservissent ou les tuent. Dans la théologie ? Non ; on n'a pas encore pardonné aux filles d'Eve le péché qui nous a pierdtis, péché dont il leur reste bien quelque chose. Dans le droit? Non, ce sont les hommes qui font les lois. La femme n'est pour eux qu'une mineure juridiquement incapable de se gouverner elle-même, et à plus forte raison de gouverner les autres. Dieu sait quelle est ici, comme en toutes choses, la différence du fait et du droit. Dans les pièces de théâtre, les romans, les nouvelles? Non ; c'est le perpétuel récit de la malice féminine. Où donc chercher de bonnes femmes? Dans la fable, dans les contes, dans le royaume de la fantaisie, dans l'empire de l'idéal ; c'est le seul endroit où le mérite ait sa place, où justice soit faite à la vertu. Qu'est-ce que la tendresse de Baucis et la longue fidélité de Pénélope? de la fable. Et la résignation de la douce Grisélidis? un vieux conte d'autrefois. Pour trouver la bonne femme que nous cherchons, c'est à cette porte d'ivoire qu'il faut frapper.

J'ai relu tous les contes, j'ai appelé à mon secours cette sagesse des nations, sagesse si vive, si aimable, si naïvement exprimée. Conteurs indiens, persans, arabes, turcs, thibétains, chinois, italiens, espagnols, français, allemands, anglais, hollandais, suédois, norvégiens, danois, russes, lithuaniens, j'ai tout interrogé. Dans cet océan de l'imagination, je me suis jeté comme un hard plongeur; mais, faut-il l'avouer? je n'ai pas même été aussi heureux que Montaigne. Je ne rapporte qu'une bonne fcmmel Encore l'ai-je déterrée sous les neiges et les glaces du Nord, en un pays sauvage, chez un peuple grossier et à demi civilisé, car enfin Paris n'est pas en Norvège. De Cadix à Stockholm, de Londres au Caire et à Delhi, de Paris à Téhéran et à Samarcande, si l'on en croit les contes, on trouve à foison des filles rusées, des mères adroites; mais la bonne femme où se cache-t-elle et pourquoi ne nous en dit-on jamais rien ?

C'est une lacune que je signale aux érudits. Voilà ce qui m'enhardit à conter mon histoire. Elle est simple et peu vraisemblable ; peut-être même les délicats la déclareront-ils ridicule ; peu importe, elle a une valeur qu'on ne lui con-

testera point : elle n'est pas commune. La mode aujourd'hui est à la curiosité, et ce qui fait le prix des choses, ce n'est pas leur mérite, mais leur rareté.

Voici donc mon histoire, telle à peu près que nous la récitent MM. Asbjœrnsen et Moe, dans leur curieux recueil de contes norvégiens*.

Il y avait une fois un bonhomme qui s'appelait Gudbrand; il vivait dans une ferme isolée et placée sur un coteau lointain; aussi l'appelait-on Gudbrand du Coteau.

Maintenant il faut savoir que ce Gudbrand avait une excellente femme, ce qui arrive quelquefois ; mais ce qui est plus rare, c'est que Gudbrand connaissait le prix d'un pareil trésor. Aussi les deux époux vivaient-ils dans une paix profonde, jouissant de leur commun bonheur, sans

Ces contes ont été traduits en anglais par Daseut : Populat taies from the Norse. Edimbourg, 1859.

lA BONNE FEMME. 77

s'inquiéter ni de la fortune ni des années. Tout ce que faisait Gudbrand, sa femme l'avait pensé et souhaité par avance, si bien que le bonhomme ne pouvait rien toucher, rien changer, rien remuer dans la maison, sans que sa compagne ne le remerciât d'avoir deviné et prévenu un désir.

La vie, du reste, leur était facile ; la ferme leur appartenait, ils avaient cent écus dans un tiroir de leur buffet et deux bonnes vaches à l'étable. Rien ne leur manquait; ils pouvaient vieillir doucement sans craindre la fatigue et la misère, sans avoir besoin de la pitié ni même de l'amitié d'autrui.

Un soir qu'ils causaient ensemble de leurs travaux et de leurs projels, la femme de Gudbrand dit à son mari :

— Cher ami, il me vient une idée : vous devriez prendre une de nos vaches et la mener vendre à la ville; celle que nous garderons suffira pour nous donner du beurre et du lait. Qu'avons-nous besoin de nous fatiguer pour les autres? Nous avons de l'argent qui dort dans le tiroir, nous n'avons pas d'enfants, ne vaudrait-il pas mieux ménager nos bras qui vieillissent?

\^ous aurez toujours de quoi vous occuper au logis; il ne vous manquera jamais de meubles ni d'outils à réparer, et moi je resterai davantage auprès de vous avec ma quenouille et mon fuseau,

Gudbrand trouva que sa femme avait raison, comme toujours; dès le lendemain, par une belle matinée, il se rendit à la ville avec la vache qu'il voulait vendre. Mais ce n'était pas jour de marché, il ne trouva pas d'acheteur.

— Très-bien ! très-bien ! dit Gudbrand ; au pis aller, j'en serai quitte pour reconduire ma vache où je l'ai prise; j'ai du foin et de la litière pour la bête, et la route n'est pas plus longue en revenant qu'en allant.

Sur quoi il reprit tranquillement le chemin de sa maison.

Au bout de quelques heures, et comme il se sentait un peu fatigué, il rencontra un homme pui menait un cheval à la ville, une bête de forte encolure, toute sellée et toute bridée. « La route est longue et la nuit vient vite, pensa Gudbrand ; à tirer ma vache je n'en finirai pas, et demain il faudra recommencer cette promenade. Voilà un cheval qui ferait mieux mon affaire; je ren-

trerais chez moi aussi fier qu'un bailli. Qui serait heureuse de voir son mari passer en triomphe comme un empereur romain? Ce serait la femme du vieux Gudbrand. »

Sur cette réflexion il arrêta le maquignon, et il échangea sa vache contre le cheval.

Une fois monté, il eut quelque regret. Gudbrand était vieux et lourd, le cheval était jeune, vif, ombrageux; au bout d'une demi-heure, le cavalier marchait à pied, tenant la bride au bras et tirant à grand'peine une bête qui dressait sa tête au vent ou se cabrait à chaque pierre de la route.

— Mauvaise acquisition, pensait-il, quand il aperçut un paysan qui poussait devant lui un porc gras à lard et dont le ventre touchait à terre.

— Un clou qui est utile vaut mieux qu'un diamant qui brille et ne sert à rien, dit Gudbrand; ma femme le répète souvent.

Et il changea son cheval contre le porc.

C'était une heureuse idée, mais le bonhomme avait compté sans son hôte. Dom pourceau était las et ne voulait plus bouger. Gudbrand parla, pria, jura; ce fut en vain. 11 tira le porc par le

museau, il le poussa par derrière, il le battit de tous les côtés, peine perdue. Le cochon resta dans la poussière comme un vaisseau échoué dans la vase. Le fermier se désolait quand pas^a devant lui un homme menant une clièvre, qui, le pis tout gonflé de lait, sautait, courait, cabriolait avec une vivacité qui charmait les yeux.

— Voilà ce qu'il me faut, s'écria Gudbrand; j'aime mieux cette chèvre, si gaie, si vivante, que cet ignoble et stupide animal.

Sur quoi, et sans donner de retour, il changea le porc contre la chèvre.

To't alla bien pendant une demi-heure. La demoiselle aux longues cornes entraînait Gudbrand, qui riait de ses folies; mais quand on n'a plus vingt ans, on se lasse vite de grimper sur les ro hers: aussi le fermier, rencontrant un berger qui gardait son troupeau, ne se fil-il aucun scrupule de troquer sa chèvre contre une brebis. «J'aurai autant de lait, pensa-t-il, et cette bête-là, du moins, sera tranquille ; elle ne fatiguera ni ma femme ni moi. »

Gudbrand avait bien jugé : rien de plus doux que la brebis. Elle n'avait pas de caprices, elle ne donnait pas de coups de tète, mais elle n'a-

lA BONNE FEMME. 81

vançait pas et elle bêlait toujours. Séparée de ses sœurs, elle voulait retourner auprès d'elles, et plus Gudbraiid la tirait, plus elle gémissait misérablement.

— Au diable la sotte pécore! s'écria Gudbrand ; elle est aussi têtue et aussi pleurnicheuse que la femme de mon voisin. Qui me délivrera de cette bête bêlante, pleurante, gémissante? A tout prix je m'en débarrasse.

— Marché fait, si vous voulez, compère, dit un paysan qui passait; prenez- moi cette oie grasse et de bonne mine, cela vaudra mieux que ce méchant mouton qui va crever dans une heure.

— Soit, dit Gudbrand ; mieux vaut une oie vivante qu'une brebis morte.

Et il emporta l'oie avec lui.

Ce n'était pas chose facile : l'oiseau était mauvais compagnon. Inquiet de ne plus se sentir à terre, il se défendait du bec, des pattes et des ailes. Gudbrand fut bientôt las de lutter.

— Pouah ! dit-il, l'oie est une vilaine bête; ma femme n'en a jamais voulu à la maison.

Sur quoi, à la première ferme où il s'arrêta, il

troqua l'oie contre un beau coq, riche en plumage et bien éperonné.

Cette fois, il était satisfait; le coq, il est vrai, criait de temps en temps d'une voix trop enrouée pour charmer des oreilles délicates ; mais comme on lui avait licelé les pattes et qu'on le tenait la tête en bas, il finissait par se faire à son sort. Le seul désagrément, c'est que la journée avançait. Gudbrand, parti avant l'aurore, se trouvait le soir à jeun et sans argent. La route était longue encore; le fermier sentait que ses jambes faiblissaient et que son ventre criait famine: il fallait prendre un parti héroïque. Au premier cabaret, Gudbrand vendit son coq pour un écu, et, comme il avait bon appétit, il dépensa jusqu'au dernier sou pour se rassasier.

— Après tout, pensa-t-il, à quoi me servirait un coq quand je serais mort de faim?

En approchant de la maison, le seigneur du Coteau se mit à réfléchir sur la singulière façon dont avait tourné son voyage.

Avant d'entrer chez lui, il s'arrêta à la maison du voisin Pierre la Barbe-Grise, comme on le nommait dans le pays.

^ Eh bien! compère, dit la Barbe Grise, comment ont clé vos affaires à la ville?

— Comme ci, comme ça, l'épondit Gudbrand ; je ne peux pas dire que j'aie été très-heureux, je ne peux pas me plaindre non plus.

Et il conta tout ce qui lui était ardvé.

— Voisin, dit Pierre, vous avez fait là de belle besogne; \ous serez joliment reçu par votre ménagère. Que le ciel vous protège! Pour dix écus je ne voudrais pas être dans vos souliers.

— Bon, dit Gudbrand du Coteau, les choses auraient pu tourner plus mal pour moi ; mais à présent je suis tranquille et j'ai l'âme en repos. Que j'aie eu tort ou raison, ma femme est si bonne, qu'elle n'aura pas un mot à dire sur tout ce que j'ai fait.

— Je vous écoute, voisin, et je vous admire; mais, avec tout le respect que je vous dois, je ne crois pas un mot de ce que vous me dites.

— Voulez-vous parier que j'ai raison, dit Gudbrand du Coteau? J'ai cent écus dans le tiroir de mon buffet, j'en risque vingt ; en faites-vous autant de votre côté?

•^ Oui, dit Pierre, et sur l'heure.

Marché conclu, les deux amis entrèrent dans la maison de Gudbrand.

Pierre resta à la porte de la chambre pour écouter les deux époux.

— Bonsoir, ma vieille, dit Gudbrand.

— Bonsoir, répondit la bonne femme; est-ce vous, mon ami? Dieu soit béni ! Comment votre journée s'est-elle passée?

— Ni bien ni mal, dit Gudbrand. Arrivé à la ville, je n'ai trouvé personne à qui vendre notre vache, aussi l'ai-ie changée contre un cheval.

— Contre un cheval! dit la femme, c*est une bonne idée, je vous en remercie de tout mon cœur ; nous pourrons donc aller en char à l'église, comme tant de gens qui nous regaj dent de si haut et qui ne valent pas mieux que nous. S'il nous plaît d'avoir un cheval et de le nourrir, nous en avons le droit, je pense; nous ne demandons rien à personne. Où est le cheval? il faut le mettre à l'écurie.

— Je ne l'ai pas amené jusqu'ici, dit Gudbrand; chemin faisant, j'ai changé d'avis : j'ai troqué le cheval contre un porc.

— Voyez-vous, dit la femme, c'est juste ce

que j'aurais fait à votre place. Cent fois merci. Maintenant, quand mes voisins viendront me voir, j'aurai, cointnc tout le monde, un morceau de jambon à offrir. Qu'avons-nous besoin d'un cheval? On aurait dit : « Voyez les orgueilleux ; ils regardent coin me au-dessous d'eux d'aller à pied à l'église. » 11 faut mettre le porc sous son toit.

— Je n'ai pas amené le porc, dit Gudbrand ; chemin faisant, je l'ai changé contre une chèvre.

— Bravo ! dit la bonne femme; que vous êtes un homme sage et entendu ! En y réfléchissant, qu'aurais-je fais d'un cochon? On nous aurait montrés au doigt, on aurait dit : « Voyez-vous, ces gens-là, tout ce qu'ils gagnent, ils le mangent. » Mais avec ma chèvre j'aurai du lait, du fromage, sans parler des chevreaux. Mettez vite la chèvre à l'étable.

— Je n ai pas amené la chèvre non plus, dit Gudbrand ; chemin faisant je l'ai troquée contre une brebis.

— Je vous reconnais là, s'écria la ménagère ; c'est pour moi que vous avez fait cela. Suis-je d'âge à courir par monts et par vaux après une chèvre? Mais une brebis me donnera sa laine et son lait. Mettez la brebis à l'étable.

— Je n'ai pas amené la brebis non plus, dit Gudbrand ; chemin faisant je l'ai changée contre une oie...

— Merci, merci de tout mon cœur, dit la bonne femme. Qu'aurais-je fait d'une brebis ? Je n'ai ni rouet ni métier ; c'est une rude besogne que de tisser, et quand on a tissé il faut couper, tailler et coudre ; il est plus simple d'acheter des habits comme nous avons toujours fait ; mais une oie, une oie grasse, sans doute, voilà ce que je désirais. J'ai besoin de duvet pour noire édredon, et j'ai depuis longtemps la fantaisie de manger quelque jour une oie rôtie. Il faut enfermer la bête au poulailler.

— Je n'ai pas non plus amené l'oie, dit Gudbrand ; chemin faisant je l'ai changée contre un coq.

— Cher ami, dit la bonne femme, vous êtes plus sage que moi. Un coq, c'est admirable ; cela vaut mieux qu'une horloge qu'il faut remonter tous les huit jours. Un coq, cela chante tous les matins à quatre heures et nous dit qu'il est temps de louer Dieu et de travailler. Une oie, qu'en aurions-nous fait? Je ne sais pas faire de cuisine, et pour mon édredon. Dieu merci 1 il ne man-

quera pas de mousse plus douce que le duvet; vite le coq au poulailler.

— Je n'ai pas non plus amené le coq, dit Gudbrand ; car, à la tombée du jour, je me suis senti une faim de chasseur, et j'ai été obligé de vendre le coq pour un écu, sans quoi je serais mort de faim.

— Dieu soit loué de vous avoir donné celte bonne idée ! dit la ménagère ; tout ce que vous faites, Gudbrand, est toujours selon mon cœur. Qu'avons -nous besoin d'un coq? Nous sommes nos maîtres, je crois; personne n'a d'ordre à nous donner ; nous pouvons rester au lit aussi tard qu'il nous plaît. Vous voilà, mon cher ami, je suis heureuse et n'ai besoin que d'une chose, c'est de vous sentir près de moi.

Alors Gudbrand ouvrit la porte :

— Eh ])ien ! voisin Pierre, qu'est-ce que vous dites? Allez chercher vos vingt écus.

Et il embrassa sa vieille femme sur les deux joues avec autant de plaisir et plus de tendresse que si elle n'avait eu que vingt ans.

L'histoire ne finit pas là : toute médaille a son revers. Le jour ne paraîtrait pas si doux s'il n'était pas chassé par la nuit. Si parfaites et si bonnes que soient toutes les femmes, il en est cependant quelques-unes qui ne sont pas toujours d'humeur aussi facile que la ménagère de Gudbrand. Ai-je besoin de dire que la faute en est au mari? S'il cédait toujours, le conlrarierait-on jamais? Céder! diront quelques gens à moustaches. Oui, sans doute, sinon, écoutez ce qui vous menace. En ce temps de neige et de frimas, l'expérience de la Norvège ne peut qu'être utile à Paris.

l'histoirt; du voisin pierre qui voulait commander au logis

Pierre la Barbe-Grise ne ressemblait en rien au voisin Gudbrand ; il était roide, impérieux, co-

tA BO>'NE FEitlJiB. 89

1ère, et n'avait guère plus de patience qu'un chien à qui on arrache un os ou qu'un chat qu'on étrangle. Il eût été insupportable, si le ciel, dans sa miséricorde, ne lui eût donné une femme digne de lui. Elle était volontaire, taquine, hargneuse, acariâtre, toujours prête à se taire quand son mari ne disait rien, et à crier dès qu'il ou \rait la bouche. C'était un grand bonheur pour la Barbe-Grise que de posséder un tel trésor. Sans sa femme, aurait-il jamais su que la patience n'es! pas le mérite des sots et que la douceur est la première des vertus?

Un jour de fenaison, comme il rentrait chez lui après un rude travail de quinze heures, plus furieux que de coutume, demandant sa soupe qui n'était pas prête, jurant, écumant et maudissant les femmes et leur paresse :

— Bon Dieu ! Pierre, vous en parlez à votre aise, lui dit sa femme; voulez-vous changer de rôle ? Demain je fanerai pour vous ; vous ferez le çnénage à ma place. Nous verrons qui des deux aura le plus de peine et s'en tirera le mieux.

— Marché fait, s'écria Pierre; il faut qu'une fois pour toutes vous sachiez par expérience ce que souffre un pauvre mari ; cela vous apprendra

le respect; c'est une leçon dont vous avez besoin.

Le lendemain, au point du jour, la femme partit, le râteau sur l'épaule, la faucille au côté, heureuse de voir le soleil et chantant à plein gosier comme l'alouette.

Qui fut un peu surpris de se trouver seul au logis? ce fut Pierre la Barbe-Grise ; mais il n'en voulait pas avoir le démenti. Aussi se mit-il à battre le beurre comme s'il n'avait fait autre chose de sa vie.

On s'échauffe aisément quand on fait un métier nouveau. Pierre avait le gosier sec, il descendit à la cave pour tirer de la bière au tonneau. Il venait d'enfoncer la bonde et allait y mettre le robinet quand il entendit un grognement audessus de sa tête : c'était le porc qui ravageait la cuisine.

— Mon beurre est perdu ! s'écria la Barbe- Grise.

Et le voilà qui monte l'escalier quatre à quatre, tenant le robinet à la main. Quel spectacle! la baratte renversée, la crème par terre el le pourceau se vautrant dans des flots de lait.

Un plus sage eût perdu patience. Pierre se jette sur l'animal qui se sauve en grognant. Mal

en prit au voleur, car son maître le saisit au passage et lui donna droit sur la tempe un coup de robinet si bien appliqué, qu'il en tomba roide mort sur le coup.

En retirant l'arme toute sanglante, Pierre songea qu'il n'avait pas fermé la bonde et que la bière coulait toujours; il courut à la cave. Heureusement la bière ne coulait plus. Il est vrai qu'il n'en restait plus une goutte dans le tonneau.

Il fallait recommencer la besogne et battre du beurre si l'on voulait dîner. Pierre retourna à la laiterie ; il y avait encore assez de crème pour réparer l'accident du matin. Le voilà donc qui bat et bat de plus belle ; tout en battant il songea, mais un peu tard, que la vache était encore à l'étable et qu'on ne lui avait donné ni à boire ni à manger, quoique le soleil fût déjà haut sur l'horizon. Aussitôt le voilà qui veut courir à l'écurie, mais l'expérience l'avait rendu sage :

— J'ai là, pensa-t-il, mon petit enfant qui se roule par terre ; si je laisse la baratte, le gourmand la renversera ; un malheur est bientôt arrivé.

Sur quoi il mit la baratte sur son dos et alla tirer de l'eau pour abreuver la vache.

Lg puits était profond, les seaux n'enfonçaient pas ; Pierre, qui s'impatientait, se pencha sur la corde pour en finir. Paf, voilà le lait qui lui coule sur la tête avant de tomber dans le puits.

— Décidément, dit Pierre, je n'aurai pas de beurre aujourd'hui ; songeons à la vache : il est trop tard pour la mener aux champs, mais il y a sui le chaume de la maison une belle récolte de foin qu'on n'a pas coupée. Notre bête ne perdra rien à rester au logis.

La vache sortie de l'étable, la faire monter sur le toit n'était pas malaisé ; la maison construite dans un creux était presque au niveau du sol ; une large planche fit l'affaire, et voilà la vache installée commodément dans son pâturage aérien.

Pierre ne pouvait pas rester sur le toit à garder la bête : il fallait faire la soupe et la porter auK faucheurs; mais c'était un homme prudent et qui ne voulait pas exposer sa vache à se rompre les os, aussi lui attacha-t-il une corde autour du cou ; cette corde il la fit descendre avec soin par la cheminée de la cuisine ; cela fait, il rentra au logis, et s'attachant la corde autour de la jambe :

— De cette façon, pensa-t-il, je suis bien sûr

que l'animal se tiendra tranquille et que rien ne lui arrivera de fâcheux.

Il remplit alors la marmite, y mit un bon morceau de lard, des légumes et de l'eau, la plaça sur des fagots, battit le briquet et souffla le feu, quand tout à coup, patatras^ voici la vache qui glisse du toit et qui tire mon homme en haut de la cheminée, la tête en bas, les pieds en l'air. Oii serait-il allé? on n'en sait rien, si son heureuse chance n'eût voulu qu'une grosse barre de fer l'arrêtât au passage. Et les voilà qui pendent tous les deux, la vache en dehors, Pierre en dedans, tous deux entre ciel et terre et poussant des cris affreux.

Par bonheur la ménagère n'était pas plus patiente que son mari. Quand elle eut attendu trois secondes pour voir si on lui apportait la soupe à l'heure voulue, elle courut à la maison comme si elle allait y mettre le feu. A la vue de la vache pendue, elle tira sa faucille et coupa la corde. Ce fut une grande joie pour la pauvre bête qui se retrouva sur le seul plancher qu'elle aime. Ce ne fut pas un hasard moins fortuné pour Pierre qui n'avait pas l'habitude de regarder le ciel les pieds en l'air. Il tomba droit dans la marmite la

tête la première. Mais il était dit que tout lui réussirait ce jour-là : le feu n'avait pas pris, l'eau était froide, la marmite hors d'aplomb, si bien que la Barbe-Grise sortit à son honneur de cette épreuve difticile, sans autre accident que le front éraillé, le nez écorché et les deux joues déchirées. Grâce à Dieu, il n'y eut de cassé que le pot-au-feu.

Quand la ménagère entra dans la cuisine et qu'elle vit son mari tout penaud et tout sanglant :

— Eh bien! cria-t-elle en mettant ses deux poings sur les hanches : qui donc a toujours raison au logis ? J'ai fauché, j'ai fané ; me voilà comme hier, et vous, monsieur le cuisinier, monsieur le berger, monsieur le père de famille, où est le beurre, où est le porc, où est la vache, où est notre dîner ? Si notre enfant n'est pas mort, certes ce n'est pas à vous qu'on le doit. Pauvre petit ! si tu n'avais pas ta mère !

Sur quoi elle se mit à pleurer et à sangloter : elle en avait besoin. La sensibilité, n'est-ce pas le triomphe de la femme, et les larmes ne sontslles pas le triomphe de la sensibilité?

Pierre reçut l'orage en silence, et lit bien, la

résignation convient aux grands cœurs. Mais à quelques jours de là, les voisins s'aperçurent qu'il avait changé la devise de sa maison. Au lieu de deux mains jointes qui portaient un cœur entouré d'un ruban bleu et surmonté d'une flamme éternelle, il avait peint sur le fronton une ruche tout environnée d'abeilles, avec l'in^' scription suivante gravée en rond :

LES ABEILLES PIQUENT FORT kES MÉCHANTES LANGUES PLUS ENCOR

Ce fut toute sa vengeance pour ce jour-là, mais le diable n'y perdit rien.

Voilà mon histoire telle qu'on la conte aux veillées d'hiver pour enseigner la sagesse aux jeunes Norvégiennes. Entre la femme de Gudbrand et la femme de Barbe-Grise, c'est à elles de choisir, à leurs risques et périls.

— Le choix est aisé, me dit une aimable voisine qui vient d'être grand'mère ; c'est la femme

de Gudbrand qu'il faut imiter par prudence autant que par vertu. Vous autres, hommes, vous êtes plus plaisants que vous ne croyez. Quand votre égoïsme est en jeu, vous aimez la vérité et la justice comme les chauves-souris aiment la lumière. Le bonheur de ces messieurs, c'est de nous pardonner, quand ils sont coupables, et de nous olfrir généreusement l'oubli, quand ils ont tort. Le plus sage est de les laisser dire et de faire semblant de les croire ; c'est ainsi qu'on apprivoise ces animaux superbes, et qu'on les mène par le bout du nez comme les buffles d'Italie.

~- Mais, ma tante, dit une jeune tête blonde, on ne peut toujours se taire ; ne pas céder quand on a raison, c'est un droit.

— Et quand on a tort, ma chère amie, c'est un plaisir de roi. Quelle femme a jamais renoncé à ce privilège royal? Nous sommes toutes un peu cousines de cette aimable dame qui, à bout d'arguments, écrasait son mari d'un regard dédaigneux.

« Monsieur, lui disait-elle, je vous donne ma parole d'honneur que j'ai raison. »

Que répondre? Peut-on donner un démenti à sa femme? Et à quoi sert la force, si elle ne cède

pas à la faiblesse. Le pauvre homme baissait la tête et ne disait mot; mais se taire n'est pas toujours s'avouer vaincu, et le silence n'est pas la paix.

— Madame, dit une jeune mariée, il me semble qu'il n'y ;i pas à choisir. Quand on aime son mari,- tout est facile; c'est un plaisir de penser et d'agir comme lui.

— Oui, mon enfant, c'est le secret de la comédie; tout le monde le connaît, mais personne ne s'en sert. Tant que les lueurs de la lune de miel éclairent un nouveau ménage, tout va de soi ; aussi longtemps qu'un mari court au-devant de nos désirs, nous avons la verlu de le laisser faire ; mais plus tard il n'en est plus de même. Comment garder notre empire? La jeunesse et la beauté passent ; l'esprit ne suffit pas, autrement quelle Parisienne ne serait heureuse? Pour rester maîtresse au logis, il faut la plus divine des vertus,la bonté; une bonté aveugle, sourde, muette, qui pardonne toujours pour le plaisir de pardonner. Aimer beaucoup, aimer à outrance, pour qu'on nous aime un peu, c'est le secret du bonheur pour les femmes, c'est toute la morale de l'histoire de Gudbrand.

POUCINET

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