LE PAIN D'OR
Il y avait une fois une veuve qui avait une trèsbelle fille. La mère était humble et modeste; la fille, Marienka, était l'orgueil même. Les prétendants venaient de tous côtés, aucun ne lui convenait; plus on s'efforçait de lui plaire, plus elle était dédaigneuse. Une nuit que la pauvre mère ne dormait pas, elle prit au mur son chapelet et se mit à prier pour le salut de celle qui lui donnait plus d'un souci. Marienka était couchée dans le même lit; la mère regardait avec amour la beauté de son enfant. Voilà tout à coup Marienka qui rit en dormant.
— Quel beau rêve fait-elle donc, qu'elle rit de la sorte, se dit la mère.
Puis elle achève sa prière, remet le chapelet
au mur, et, plaçant sa tête près de celle de sa fille, elle s'endort.
Au matin :
— Cher enfant, dil-elle, quel beau rêve faisais-tu donc celte nuit pour rire de la sorte?
— Ce que j'ai rêvé, maman? J'ai rêvé qu'il venait ici pour moi un seigneur dans un carrosse de cuivre; il me mettait au doigt un anneau dont la pierre brillait comme les étoiles. Et quand je suis entrée dans l'église, le peuple n'avait d'yeux que pour la mère du Seigneur et pour moi.
— Ma fille, ma fille, quel rôve orgueilleux ! dit la pauvre mère en secouant la tête.
Mais Marienka sortit en chantant.
Le jour même il entra dans la cour un chariot. Un jeune fermier de bonne mine, et fort à son aise, venait demander à Marienka de parlager avec lui le pain du paysan. Le prétendu plaisait à la mère; la fière Marienka le repoussa en disant :
— Quand tu viendrais dans un carrosse de cuivre et que tu me mettrais au doigt un anneau dont la pierre brillerait comme les étoiles, je ne voudrais pas de toi pour mari.
CONTES BOHÈMES. lo7
Et le fermier se retira en maudissant l'orgueil deMarieiika.
. La nuit suivante, la mère s'éveilla, décrocha son chapelet et pria plus ardemment encore pour le salut de sa fille. Et voilà Marienka qui rit tout hau! en dormant.
— Quel rêve fait-elle donc? se demande la mère qui prie et ne peut trouver le sommeil.
Au malin :
— Chère enfant, dit-elle, quel rêve as-tu donc fait cette nuit? Tu riais tout haut en dormant.
— Ce que j'ai rêvé, maman ! j'ai rêvé qu'il venait ici pour moi un seigneur dans un carrosse d'argent, et il m'offrait un diadème d'or. Et quand je suis entrée dans l'église, le peuple faisait moins d'attention à la mère du Seigneur qu'à moi.
— Tais-toi, mon enfant. Tu blasphèmes ! Prie, ma fille; prie pour ne pas succomber à la tentation.
Mais Marienka s'enfuit pour ne pas entendre le sermon que commençait sa mère.
Le même jour, il entra dans la cour un carrosse. Un jeune seigneur venait prier Marienka de partager avec lui le pain des gentilshommes.
C'était un grand honneur, disait la mère ; mais la vanité est aveugle.
— Quand vous viendriez en carrosse d'argent, dit Marieiika au nouveau soupirant, quand vous m'offririez un diadème d'or, je ne voudrais pas de vous pour mari.
— Prends garde, ma fille, disait la pauvre mère, l'orgueil sent l'enfer.
— Les mères ne savent ce qu'elles disent, pensa Marienka, et elle sortit en haussant les épaules.
La troisième nuit, la mère ne put pas dormir tant elle était inquiète ; elle roulait son chapelet dans ses doigts et priait pour le salut de sa fille. Voilà Marienka qui part d'un grand éclat de rire.
~ Bon Dieu ! dit la mère, que rêve encore la malheureuse enfant?
Et elle resta en prière jusqu'au point du jour.
Au matin :
— Chère enfant, dit-elle, qu'as-tu donc rêvé cette nuit?
— Vous allez encore vous fâcher.
— Dis toujours, reprit la mère, dis toujours.
— J'ai rêvé qu'un noble seigneur venait, avec Jme suite nombreuse, me demander en mariage.
Hélait dans un carrosse d'or, et m'apportait une robe en dentelle d'or. Et quand je suis entrée dans l'église, le peuple n'a vu que moi.
La mère croisa les mains ; la fille, demi-vêtue, sauta à bas du lit et s'en alla dans une autre chambre pour fuir une morale qui l'ennuyait.
Le même jour, il entra trois voitures dans la cour : une de cuivre, une d'argent, une d'or; la première à deux chevaux, la seconde à quatre, la troisième à huit, tous caparaçonnés d'or et de perles. Du carrosse de cuivre et du carrosse d'argent sortirent des pages en culottes rouges, en vestes et dolmans verts, du carrosse d'or descendit un beau gentilhomme tout habillé d'or.
Il entra dans la maison, et, meltant un genou en terre, demanda à la mère la main de sa fille. Quel honneur, pensait la pauvre femme.
— Voilà mon rêve, dit Maiienka; vous voyez, ma mère, que, comme toujours, j'avais raison et que vous aviez tort.
Et aussitôt elle court à sa chambre, tresse le bouquet des fiancés, et, toute souriante, l'offre au beau seigneur comme gage de sa foi. Et, de son côté, le beau seigneur lui passe au doigt un anneau dont la pierre brillait comme les
étoiles, et lui offre un diadème d'or et une robe en dentelle d'or.
L'orgueilleuse alla s'habiller pour la cérémonie. La mère, toujours inquiète, demanda au fiancé:
— Mon bon seigneur, quelle pain offrez-vous à ma fille ?
— Chez nous, dit-il, le pain est de cuivre, d'argent ou d'or; elle pourra choisir.
— Que veut dire cela? pensa la mère.
Marienka ne s'inquiéta de rien ; elle revint
belle comme le soleil, accepta la main de son fiancé et partit pour l'église sans même demander la bénédiction de sa mère. On laissa la pauvre femme prier au seuil de l'église, et lorsque Marienka monta dans le carrosse, elle partit sans se retourner vers sa mère, sans penser même à lui dire adieu.
Voilà les huit chevaux qui galopent jusqu'à ce qu'ils arrivent à un énorme rocher dans lequel il y avait un trou grand comme une porte de ville. Les chevaux s'enfoncent dans la nuit, la terre tremble, le rocher craque et s'écroule. La fiancée saisit la main de son époux.
— Ne crains rien, ma belle, tout à l'heure il fera jour.
COMES Bi:ilÊMES. 161
Tout à coup mille flambeaux s'agitent ; ce sont les nains de la montagne qui, une torche à la main, viennent saluer leur seigneur, le roi des mines. Maricnka connut alors quel était son mari. Bon ou mauvais génie, il était si riche que la fiancée accepta volontiers sa nouvelle fortune.
Sortis de l'obscurité, on s'avança au travers de forêts blanchâtres et de montagnes qui dressaient jusqu'au ciel leur front morne et pâle. Sapins, hêtres, bouleaux, chênes, rochers, tout était de plomb. Au bout de la forêt était une longue prairie, dont les herbes étaient d'argent ; au fond de la prairie était un château d'or incrusté de diamants et de rubis. C'est là que s'arrêta l'équipage ; le roi des mines offrit la main à sa fiancée en lui disant :
— Ma belle, tout ceci t'appartient !
Qui fut charmée? ce fut Marienka; mais on ne fait pas un si long voyage sans avoir faim. C'est donc avec un certain plaisir qu'elle vit les nains de la montagne dresser une table où tout étincelait d'or, de cristal et de pierreries. On servit des mets admirables, des entrées d'émeraudes, desrôtis d'or sur des plats d'argent. Chacun y mordit
à belles dents, hormis la fiancée, qui demanda à son époux un peu de pain.
— Servez le pain de cuivre, dit le roi des mines. Maiienka n'en put manger.
— Servez le pain d'argent, reprit-il.
Marienka n'en put manger.
— Servez le pain d'or, dit-il enfin.
Marienka n'en put manger.
— Ma belle, dit le roi des mines, j'en suis fâché, mais que t'offrirai-je? nous n'avons pas d'autre pain.
La fiancée fondit en larmes, le mari se mit à rire aux éclats; son cœur était de métal comme son domaine.
— Pleure situ veux, s'écria-t-il , cela ne te servira de rien. Ce que tu as voulu, tu le possèdes ; mange le pain que tu as choisi.
C'est ainsi que la riche Marienka reste dans son château, mourant de faim, cherchant en vain une racine pour apaiser le mal qui la dévore. Dieu l'a exaucée pour la punir.
Trois jours par an, aux Rogations, quand la terre s'entr'ouvre à la pluie féconde que lui envoie le Seigneur, Marienka revient sur la terre. Vêtue de haillons, pâle, desséchée, elle mendie
de porte en porte, trop heureuse quand on lui jette quelque débris et qu'elle reçoit d'un misérable ce qui lui manque dans son palais d'or, l'aumône d'un peu de pain et d'un peu de pitié. Tandis que l'aïeule nous récitait ce conte, qui avait une saveur toute boliême, la grande Na^ nynka, entr'ouvrant la porte, allongeait de temps en temps une tête inquiète; il lui tardait qu'on en finit avec ce rude jargon, qui la faisait sourire de dédain. Au dernier mot, elle poussa les deux battants de la porte et fit une entrée triompliale. Marchant à reculons, elle tenait des deux mains une table couverte de fleurs et de bougies, et mieux servie que celle du roi des mines; l'autre bout de la table était porté par un jeune homme à l'air noble et dégagée. Avec sa tunique de velours, son col rabattu, son chapi-au tyrolien orné d'une cocarde en plumes de faisan, on eût dit du roi Oltokar descendu de quelque vieux tableau.
— Wentzel! s'écria Stéphane.
— Wenlzel ! reprit la grand'môre avec un doux sourire.
Wentzel! dit la jeune fille.
Moi aussi, j'allais crier : Wentzel, quand je vis
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le nouveau venu qui tendait la main à Cathinka. Je n'avais pas fait grande attention à la sœur de mon ami ; elle était restée dans le fond de la chambre, assise près de sa grand'mère, tricotant sans lever les yeux, immobile et muette comme un oiseau endormi. Tout à coup, comme si un mot magique l'eût éveillée, elle se leva transformée. Ce n'était plus une écolière, c'était une femme. Elle regarda le nouveau venu et lui donna la main avec une confiance et une joie qui, tout vieux que je suis, me firent battre le cœur. Je compris alors ce qu'était Wentzel, et pourquoi il était si avant dans les bonnes grâces de Nanynka.