‹ Contes bleus: (volume 3)Chapitre 27 sur 33 · PIF LAI · texte numérisé non relu

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cœur, ce langage, cette grâce disent trop qui vous

êtes. Laissez-moi partir, prince Charmant.

— Non, madame, s'écria le prince, séduit par tant d'esprit; vous seule m'avez deviné, vous seule m'avez compris; c'est à vous qu'appartiennent mon cœur et ma couronne. Faites tomber ce masque jaloux ; à l'instant même nous rentrons au bal, et je présente à cette foule ignorante la femme à qui j'ai eu le bonheur de ne pas déplaire. Dites un mot, tout mon peuple est à vos genoux.

— Seigneur, répondit l'inconnue avec tristesse, permettez-moi de refuser une offre qui m'honore et dont je garderai toujours le souvenir. Je suis ambitieuse, je l'avoue; il fut un temps où j'aurais été fière de partager votre trône et votre nom; mais avant tout je suis femme, et mets tout mon bonheur dans l'amour. Je ne veux point d'un cœur partagé, fût-ce par un souvenir; je suis jalouse, même du passé.

— Je n'ai jamais aimé personne, s'écria le prince avec une vivacité qui fit tressaillir l'étrangère. Il y a dans mon mariage un mystère que je ne puis révéler qu'à ma femme; mais je puis vous jurer que je n'ai jamais donné mon cœur; j'aime pour la première fois.

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— Monhvz-iiioi voire main, dit la bohémienne, cl approchez de cette lampe; je verrai si vous nie dites la vérité.

Charmant tendit la main avec assurance: la bohémienne en suivit toutes les lignes, et soupira.

— Vous avez raison, seigneur, dit-elle; vous n'avez jamais aimé. Mais cela ne suffit point à ma jalousie. Avant moi une autre femme vous a aimé. La mort ne rompt pas ces liens sacrés; la reine vous aime encore, vous lui appartenez! Accepter ce cœur dont vous ne pouvez plus disposer, ce serait de ma part une profanation et un crime. Adieu.

— Madame, dit le roi d'une voix mal assurée, vous ne savez pas ce que vous me faites souffrir. Il est des choses que je voulais ensevelir dans un éternel silence et que vous me forcez de révéler. La reine ne m'a jamais aimé; l'ambition seule a dicté sa conduite.

— Cela n'est pas, dit l'inconnue en quittant le bras du prince. La reine vous aimait.

— Non, madame, reprit Charmant; il y a eu dans tout ceci une abominable intrigue dont mon père et moi nous avons été les victimes.

— Assez! dit l'étrangère, dont les mains s'agi-

taient, dont les doigts se crispaient de façon étrange. Respectez les morts; ne les calomniez pas.

— Madame, s'écria le prince, je vous l'affirme, et personne n'a jamais douté de ma parole : la reine ne m'a jamais aimé; c'était une créature méchante.

— Ah! dit le domino.

— Volontaire, violente, jalouse!

— Si elle était jalouse, elle vous aimait, interrompit le masque. Cherchez une preuve qui ait au moins un air de vraisemblance; n'accusez pas un cœur qui était tout à vous.

— Elle m'aimait si peu, dît le roi tout ému, que le

♦ soir môme de son

1 I i i ÊÈÈt* mariage elle a osé

me dire en face qu'elle ne m'avait épousé que pour ma couronne.

— Cela n'est pas, dit la bohémienne en levant les mains , cela n'est pas.

— Madame, dit Charmant, je le jure.

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— Tu en as menti! crin L'étrangère.

Et pif! paf! voici deux soufflets qui aveuglent le prince, voilà l'inconnue qui s'enfuit.

Furieux, le roi recula de deux pas et porta la main à la garde de son épée ; mais on ne va pas au bal comme en guerre. Pour toute arme le prince trouva un nœud de rubans. Il courut après son ennemie, mais où était-elle passée? Dans ce dédale de charmilles, Charmant se perdit vingt fois; il ne rencontra que de paisibles dominos qui se promenaient deux à deux, et ne s'inquiétaient guère de son passage. Ha letant, éperdu, désespéré, il rentra dans la salle du bal; c'est là sans doute que l'étrangère avait cherché un refuge : mais comment la découvrir?

Une idée lumineuse traversa l'esprit du prince; s'il pouvait faire tomber tous les masques, il retrouverait sans doute la bohémienne confondue par la présence du roi, trahie par sa propre agitation. Aussitôt Charmant sauta sur une chaise, et d'une voix qui fit tressaillir tout le bal :

— Mesdames et messieurs, dit-il, le jour approche, le plaisir languit; ranimons la fête par un nouveau caprice, à bas l'incognito! Je donne l'exemple; qui m'aime me suive!

Il ôta son domino, jeta son masque et parut dans le déshabillé espagnol le plus galant et le plus riche qu'un prince ait jamais porté.

Ce fut un cri général; tous les yeux se portèrent sur le roi d'abord, puis tout aussitôt sur le domino noir à rubans roses, qui s'éloignait au plus vite, avec une modestie qui n'avait rien d'affecté. Chacun se démasqua, toutes les femmes approchèrent du prince, et l'on remarqua qu'il avait le goût le plus vif pour le costume bohème. Jeunes ou vieilles, toutes les bohémiennes reçurent son hommage, il leur prit la main, il les regarda d'un air qui fit crever d'envie les autres masques; puis, tout d'un coup, il fit un signe à l'orchestre, la danse recommença, le prince disparut.

11 courut aux charmilles comme s'il allait y retrouver la traîtresse qui l'avait outragé. Qui le conduisait? La vengeance sans doute? Le sang lui bouillait dans les veines, il marchait au hasard, il s'arrêtait brusquement. Il regardait, il écoutait, il épiait. A la moindre lueur qui traversait le feuillage, il se lançait

comme un fou, riant, pleurant tout ensemble, la tetc perdue.

Au détour d'une allée il rencontra Rachimbourg, qui s'avança vers lui, l'air effaré, les mains tremblantes.

— Sire, murmura-t-il d'une voix mystérieuse, Votre Majesté l'a vu?

— Qui? demanda le roi.

— Le fantôme, sire; il a passé près de moi, je suis un homme perdu; demain je serai mort.

— Quel fantôme? dit Charmant. Que me chante cet imbécile?

— Un spectre, un domino aux yeux de flamme, qui m'a fait mettre à genoux et qui m'a donné deux soufflets.

— C'est elle! s'écria le roi, c'est elle! Pourquoi l'as-tu laissée sortir?

— Majesté, je n'avais pas ma hallebarde; mais si jamais je la revois, morte ou vivante, je l'abats.

— Garde-t'en bien! dit le roi. Si jamais elle revient, ne l'effraye pas, suis-la, découvre sa retraite. Mais où est-elle? où a-t-elle passé? Conduis-moi; si je la retrouve, ta fortune est faite.

— Sire, dit l'honnête concierge en regardant la

lune, si le fantôme est quelque part, il est là-haut; je l'ai vu, comme je vous vois, qui se dissipait clans le brouillard. Mais avant de s'envoler il m'a dit deux mots pour Votre Majesté.

— Parle vite.

— Sire, ces mots sont terribles; jamais je n'oserai

les répéter à Votre Majesté.

— Parle donc; je le veux, je l'ordonne.

— Sire, le fantôme a dit d'une voix sépulcrale :

« Va dire au roi

U que s'il en épouse une autre, il est mort. La bien-aimée reviendra. »

— Tiens, dit le prince dont lesyeux

brillaient d'un éclat étrange, prends ma bourse. Désormais je t'attache à ma personne; je te nomme mou premier valet de chambre. Je compte sur ton

dévouement et ta discrétion. Que ce secret reste à jamais en Ire nous.

— C'est le second, murmura Rachimbourg; et il s'éloigna d'un pas ferme, en homme qui ne se laisse ui abattre par la peur ni éblouir par la fortune. C'était un esprit fort!

Le lendemain, la Gazette de la cour contenait dans la partie non officielle les lignes suivantes, véritable lettre sans adresse :

« On a fait courir le bruit que le roi pensait à se remarier prochainement. Le roi sait ce qu'il doit à son peuple et se sacrifiera toujours au bonheur de ses sujets. Mais le peuple des Herbes-Folles a trop de délicatesse pour ne pas respecter une douleur récente. Le roi ne songe qu'à une femme aimée ; c'est du temps qu'il espère une consolation qui lui est refusée aujourd'hui. »

Cette note agita la cour et la ville. Les jeunes filles trouvèrent que le prince avait des scrupules excessifs; plus d'une mère haussa les épaules et dit que le roi avait des préjugés bourgeois ; mais le soir il y eut brouille dans tous les bons ménages. Point de femme un peu bien née qui ne cherchât querelle à son indigne époux et ne le forçât d'avouer qu'il n'y

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avait dans tout le royaume qu'un cœur capable d'aimer et qu'un mari fidèle : c'était le roi Charmant.

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