‹ Contes bleus: (volume 4)Chapitre 15 sur 29 · MADEMOISELLE PAZ/A · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE PAZ/A

Quoiqu'il eût été élevé à la cour, le roi Bizarre était un homme de sens; l'ignorance de Charmant ne lui plaisait guère, et souvent il se demandait avec inquiétude ce que deviendrait son royaume entre les mains d'un prince que le plus bas des flatteurs tromperait aisément. Mais que faire? Quel moyen employer contre cet enfant qu'une femme adorée lui avait légué en mourant? Plutôt que de voir pleurer son lils. Bizarre lui eût cédé sa couronne; la tendresse le désarmait. L'amour n'est pas aveugle, quoi qu'en disent les poètes; hélas! on serait trop heureux

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si l'on n'y voyait goutte. Le tourment de celui qui aime, c'est que, malgré lui, il se fait l'esclave et le complice de l'iugrat qui se sent aimé.

Chaque soir, après le conseil, le roi Bizarre allait finir sa journée chez la marquise de Costoro. C'était une vieille dame qui autrefois avait fait danser le roi sur ses genoux, et qui seule pouvait lui rappeler les doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Elle était, disait-on, fort laide et un peu sorcière; mais le monde est si méchant, que de ses médisances il ne faut jamais croire que la moitié. La marquise avait de grands traits et de nobles cheveux blancs; il était aisé de voir qu'elle avait été belle au temps jadis.

Un jour que Charmant avait été plus déraisonnable que de coutume, le roi entra chez la marquise d'un air soucieux. Suivant son habitude, il s'assit devant une table de jeu toute prête, et prenant des cartes, il commença une patience. C'était sa façon d'amortir sa pensée, et d'oublier durant quelques heures les soucis des affaires et les ennuis de la royauté. A peine

avait-il rangé seize cartes en un carré parfait, qu'il poussa un long soupir.

— Marquise, s'écria-il, vous voyez le plus malheureux des pères et des rois. Malgré sa gentillesse naturelle, Charmant devient chaque jour plus volontaire et plus vicieux. Grand Dieu! devais-je laisser après moi un héritier semblable, et confier le bonheur de mon peuple à un sot couronné !

— Ainsi est faite la nature, répondit la marquise; elle verse toujours d'un seul côté. Fainéantise et beauté marchent de compagnie; esprit et laideur ne se quittent guère; j'en ai l'exemple dans ma maison. On m'a envoyé il y a quelques jours une arrière-petitenièce, qui n'a plus que moi de parente : c'est noir comme un crapaud, maigre comme une araignée, avec cela malin comme un singe, et savant comme un livre, et ça n'a pas dix ans. Jugez-en vous-même. Sire, voici mon petit monstre qui vient vous saluer.

Bizarre tourna la tête et aperçut un enfant qui répondait de tous points à l'éloge que faisait la marquise. Un front bombé, des yeux noirs et sauvages, des cheveux ébouriffés et relevés à la chinoise, une peau mate et brune, de grandes dents blanches, des mains rouges emmanchées de longs bras, cela ne

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Taisait pas une nymphe bocagère. Mais d'une chrysalide sort le papillon; laissez reniant ouvrir ses ailes, vous verrez quelles jolies lemnies on fait avec ces affreuses petites lilles de dix ans.

Le petit monstre s'approcha du roi et lui fit une révérence si sérieuse que Bizarre ne put s'empêcher de rire, quoiqu'il en eût peu d'envie.

— Qui es-tu? dit le roi en prenant le menton de l'enfant.

— Sire, répondit-elle gravement, je suis dona Dolores-IiOsario-Coral-Concha-Baltazara-Melchiora-Gas para y Todos Santos, fille de noble chevalier don Pascual-Bartolomeo-Francesco de Asiz y...

— Assez, dit le roi, je ne te demande pas ta généalogie, nous ne sommes ici ni à ton baptême ni à ton mariage; comment t'appelle-t-on tous les jours?

— Sire, dit-elle, on m'appelle PazzaV

— Et pourquoi t'appelle-t-on Fazza?

— Parce que ce n'est pas mon nom, sire.

— Voilà qui est étrange, dit le roi.

— Non, sire, répondit l'enfant, voilà qui est natu rel. Ma tante prétend que je suis trop folle pour qu'au

* C'est-à-dire la Folle, en italien. Il paraît que dans le royaume des Ilerbef^ Folles on parle un langage fort mélangé.

cun saint veuille in'avouer pour sa filleule; c'est pourquoi elle m'a donné un nom qui ne peut offenser personne en paradis.

— Bien répondu, mon enfant; je vois que tu n'es pas une fille ordinaire. Il n'est pas donné à tout le monde de ménager tous les saints du paradis. Puisque tu en sais si long, peux-Lu me dire ce ({ue c'est qu'un savant?

— Oui, sire; un savant est un honnne qui sait ce qu'il dit quand il parle, et ce qu'il fait quand il agit.

— Peste! dit le roi, si mes savants étaient tels que tu les imagines, je ferais de l'Académie mon Conseil d'État, et je lui donnerais mon royaume à gouverner. Qu'est-ce qu'un ignorant?

— Sire, reprit Pazza, il y a trois espèces d'ignorants : celui qui ne sait rien, celui qui parle de ce qu'il ne sait pas, et celui qui ne veut rien apprendre ; tous trois sont bons à rôtir ou à pendre.

— C'est un proverbe que tu me récites là ; sais-tu comment on appelle les proverbes?

— Oui, sire; on les nomme la sagesse des nations.

— Et pourquoi les nomme-t-on ainsi?

— Parce qu'ils sont fous, reprit Pazza; ils disent blanc et noir, il y en a de toutes les couleurs et pour

tous les goûts. Les proverbes sont comme les cloches, qui répoudent oui et uon, suivant l'humeur de celui qui écoute leur chanson.

Sur quoi Pazza, sautant des deux pieds, attrapa une mouche qui bourdonnait au nez du roi, | puis, laissant Bizarre tout interdit, elle alla prendre sa poupée et s'assit à terre en la berçant dans ses bras.

— Eh bien! sire, dit la marquise, que pensez-vous de cette enfant?

— Elle a trop d'esprit, répondit le roi, elle ne vivra pas.

— Ah! sire, s'écria l'enfant, ce que vous dites là n'est pas honnête pour ma tante, qui n'a plus dix ans.

— Silence! petite Bohème, dit la vieille dame en souriant; est-ce qu'on fait la leçon aux rois?

— Marquise, dit Bizarre, il me vient une idée tellement étrange que j'ose à peine vous la confier, et

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