‹ Contes BretonsChapitre 3 sur 10 · BRETONS ARMORICAINS · texte numérisé non relu

BRETONS ARMORICAINS

LE GÉANT GOULAFFRE ^'\

Il y avait une fois une pauvre femme, restée veuve avec un fils. Tous les jours, la mère et son fils allaieni mendier de porte en porte, dans les fermes et les manoirs, recueillant par ici. un morceau de pain d'orge* plus loin une crêpe de sarrasin, ailleurs, quelques pommes de terre ; et ils vivaient ainsi de la charité des bonnes âmes. L*enfant s'appelait Âllanic, et sa mère Godic ou Marguerite. Quand AUanic eut atteint l'âge de quatorze ou quinze ans, comme il était vigoureux et bien portant, et que néanmoins il continuait de mendier avec sa mère, souvent les paysans disaient à celle-ci : — Il est grand temps, Marguerite, que ce gaillard-là travaille aussi pour gagner son pain ; vous l'avez nourri assez longtemps à rien faire ; à son tour à

(1) Ce conte^ populaire dans rarronclî$semenl de Lannion, a quelque analogie avec le Petit Poucet de Perrault. — Il y a dans ffuon de Bordeaux un géant Angoalaffre, qui pourrait bien être le parrain de notre Goulaffre* —

présent de vous aider aussi* Voyez donc comme il est fort et bien portant ! n*as-tu pas de bonté, fainéant, de rester ainsi à la charge de ta vieille mère ? — Tous les jours» c*était de semblables réprimandes, et tous les jours aussi ils rentraient, le soir, avec leur besace plus légère. Ce que voyant Allanic, il dit à sa mère : Je veux aller en France, mère (en breton : mont en Gall)^ pour essayer de gagner ma vie, et vous secourir à mon tour. — Godic éprouva du chagrin de la résolution de soa fils ; mais elle comprit pourtant qu'elle ne pouvait le retenir toujours, et ne s*opposa pas à son départ.

Allanic partit donc, par un beau matin de printemps^ emportant, au bout d*un bâton, un pain de seigle» avec sif crêpes, et tout fier d*avoir dans sa pocbe.six réatM (un franc cinquante centimes), que lui avait donnés sa mère. Il allait à Taventure, à la grâce de Dieu. Vers midi, il. remarqua sur le bord de la route qu il suivait une footaine à Teau fraîche et Jimpide M ombragée par un bouquet d*arbres. Il s*y arrêta pour $e reposer un peu» manger un morceau de pain, avec une crêpe, puis, poursuivre son chemin. Pendant quil qu*ii était tout à son frugal repas, assis à Tombre, un autre voyageur qui ne paraissait guère plus riche que lui, s*approcha aussi de la fontaine, pour se désaltérer. Allanic lui offiriluoe crêpe; ils entrèrent en conversation et furent bien vite amis* . — Où allez-vous ainsi, camarade? lui dit Allanic.

— Ma foi, je vais devant moi, et je n*en sais pas plus long. Et vous?

. — Moi, je vais en France, pour chercher à gagner ma vie. - ..

: ^ — EB ! bîed, vôyaigedns de compagnie^ si vous le voulez bien?

~ Je ne denfiande pas mieux. Quel métier exercezvous ?

— Moi, je suis danseur, et mon nom est Fistilotii

— A merveille, car moi, je suis musicien, et je fiie nomme Âilanic.

— Mais de quel instrument jouez-vous donc ? car jô ne vous en vois aucun.

. — L Oh ! mon instrument à moi ne coûte pas cher, et j'en trouverai à discrétion ; tenez, voilà un champ qui en est tout plein. Autant de pailles, deux ou trois fois autant d'instruments.

— Comment cela ? vous plaisantez sans doute? -— Je ne plaisante pas, et je vais vous le prouver à

rînstanU * .

' ËE sautant pardessus la clôture dans un champ de seigle qui était tout auprès, Allante y coupa avec son cou^ l^u^ttne tige de seigle, et, en un instant, il en eut fabriqué un chalumeau, semblable à ceux qu'on voit atfx peftîts pâtres, au printemps; et il se mit à en jouer avec une adresse et une dextérité peu communes. Fistilou, en l'entendant, se mit à danser, à gambader et à jeter son chapeau en l'air, en criant : iou ! iou I boul hou! comme les Gornotïiaillàis. Et lesvoilà lés meilleurs amis du monde, et de poursuivre leur chemin, en causant, en riant et rêvant d'abondantes recettes. Vers le soir, ils arrivèrent dans une ville dont je n'ai pas retenu le nom. Ils se trouvèrent bientôt sw une place» entourée de maisons de tous les côtés, et où il y avait beaucoup de promeneurs. Alla-

nie se roit à jouer de son chalumeau de paille^ Fistilou, h dansera gambader et à jeter son chapeau en Tair, en criant : — ion ! iou l hou ! hou I — Et Ton accourait de tous côtés, Ton se foulait, Ton se près?* sait pour les voir. Jamais les habitants de cette ville n'avaient ouï pareille musique, ni vu semblable danse. Les pièces de deux sols et même de deux réaux (cinquante centimes) pleuvaient autour d*enx, et ils firent une magnifique recette, cinq ou six écus, au moins. Le lendemain ils recommencèrent, et la recette fut encore excellente. Ils ne se possédaient pas de joie.

Mais Fistilou eut alors une malheureuse idée. Il pensa que, puisqu'il gagnait tant d'argent avec un simple chalumeau de paille, s'ils avaient un violon, ils en gagneraient dix fois plus. On acheta donc un violon, et Allanic se mil à en racler de manière à écorcher leâ oreilles les moins délicates. N'importe ! ils trouvaient que c'était charmant, et ils s'en promettaient merveilles. Ils allèrent alors dans une autre ville pour expérimenter leur nouvelle méthode. l>ès en àr^ rivant, ils se mirent à jouer et h danser sur une place publique. Mais ils furent bien étonnés de voir que les habitants de cetle ville , loin d'accourir à eux , fuyaient en courant et en se bouchant les oreilles ; et au lieu de pièces de deux sois et de deux réaux (cinquante centimes), ils ne reçurent, cette fois, que des injures et des pierres ; si bien qu'il leur fallut quitter la ville au plus vite.

-^ Décidément ces gens-là n'aiment pas lâ belle musique ! se disaient-ils^ quand ils furent à l'abri des pierres. Il faudra revenir aux . chalumeaux de paille.

Alianic caupa un chalumeau dans le premier champ de seigle qu'ils rencontrèrent et ils continuèrent leur chemin, mais moins joyeuse que la veille, car déjà ils n'avaient plus le sou.

Ils se trouvèrent bientôt devant un château ceint de hautes murailles.

— Jl faut essayer encore ici l'effet de notre musique et de notre danse, se dirent-ils.

Mais ils étaient bien embarrassés de savoir comment entrer. Ils voyaient bien une porte, avec un marteau ; mais ce marteau était si haut placé, qu'ils n'y pou^ vaient atteindre.

— Mets-toi contre la porte, dit Fistilou à Alianic, je monterai sur les épaules et de la sorte j'atteindrai le marteau.

Ils firent ainsi. La porte s'ouvrit aussitôt et ils entrèfeni dans un jardtn où ils virent deux belles demoiselles qui se promenaient. C'étaient les filles du géant Goulaffre, qui demeurait dans ce château. ÂUanic se mit à jouer de son chalumeau de paille, Fistilou à danser et à gambader, et les deux demoiselles accoururent pour les regarder. Elles ne sortaient jamais de leur jardin ; aussi n'avaient-elles jamais vii rien de semblable, et elles s'amusaient fort de la musique de l'un et des gambades et des cris de l'autre* Leur mère, une géante de dix pieds de haut, arriva aussi, et elles la prièrent instamment de garder ces deux hommes dans le château, pour les amuser, puisqu'elles ne sortaient jamais.

— Mais voire père, mi^ enfants, vous n'y songez 4aoc point ?

' -^ lis ftont si ntnQsmt&elti geHtfte, qw àolre père s'en amusera comme noos, et les iaissera vivre.

-^ Je n'ensuis pas bien certaine ; mais qa'ils restent, quand même, puisqu'ils vous amusent.

Et voilà les 4eux jeunes géantes bien heureu$es. L'heure du souper venue, on sonna une cloche, et le géant arriva. On avait caché nos deux amis dans un grand bahut ; mais le géant, en entrant dans la salle k manger s'écria aussitôt :

. —r ie sens l'odeur de chrétien, et je veox le manger!

— Je voudrais bien voir ça, par exemple, répondît sa femme ; manger mes deux neveux qui sont venus me voir, deux garçons si charmants et qui amusent tant nos filles, par leurs talents, et vous amuseront "Vous-même !

— Faites venir vos neveux, que je les voie; mtl femme.

On fit sortir nos deux compagnons du bahut, tremblants et mourants de frayeur.

— Ils sont bien petits, vos neveux, ma femme ï Et que savent-ils faire?

— Danser et faire de la musique à ravir.

— C'est bien; mais soupons d'abord, car j'ai grand faim, puis, nous verrons.

Et ils se mirent à table. On servît d*abof d de la soupe dans un tonneau défoncé. Puis, on apporta sur un plat, lin chrétien rôti. Le géant GoulaflFre le découpa, garda pour lui la plus grande part, ensuite la géante partagea ce qu'il en restait entre elle et ses deux filles. Elle donna aussi un pied à chacun des deux étrangers.

Heux^el étaient tout tri^ts, se r^ardaient avec de grands yeux et ne mangeaient pas.

— Eh ! bien, vous ne mangez donc pas les petits ? leur dit le géant.

— Nous n'avons pas faîm, Seigneur.

— C'est cependant bien bon ! — Et prenant les deux pieds qu'ils avaient sur leurs plats, il les avala en une bouchée.

, Quand le repas fut fini :

— Voyons maintenant vos talents, mes enfijmts, çt tâchez de me divertir un peu.

Et Allanic se mit à jouer de §on chalumeau de paille et Fistilou à danser, à gambader et à jeter son chapeau en l'air en criant : — îou ! îou ! hou ! hou ! — Lé géant riait à gorge déployée et s'en amusait beaucoup; et sa femme et ses deux filles aussi. *

— Je suis content de vous, leur dît Goulaffre, au bout d'une heure de cet exercice ; allez dormir à présent avec mes filles et demain je verrai ce que je ferai de vous.

La géante lès conduisit alors à leur chambre, donna des bonnets rouges à Âllanicetà Fistilou, pour mettre 3ur leur té.te, des bonnets blancs ù ses filles, puis, elle s'en alla.

Le§ deux jeunes géantes ne tardèrent pas à s'endormir et à ronfler, à faire trembler les vitraux de la chambre dans leurs châssis. Mais Allanic et Fistilou ne dormaient pas. Ils entendirent bientôt du bruit dans l'appartement au-dessous d'eux. C'étaient le géant et $a femme qui se querellaient. Allanic sauta hors de sou

lit, colla son oreille contre le plancher, et voici ce qu'il entendit :

— Je vous le dis, femme, je veux les manger^ demain matin, à déjeuner.

— Attendez du moins quelques jours encore ; ils vous amuseront avec leur musique et leur danse. Et* nos filles, ces pauvres enfants qui n'ont aucune distraction, vous avez vu comme elles étaient contentes et heureuses ; épargnez-les, pour elles.

— Il n'y a pas à dire, il faut que je les mange demain matin. Où est mon coutelas ?

Et un moment après on entendit les pas du géant sur les marches de l'escalier. ÂUanic courut alors à son lit, échangea son bonnet rouge contre le bonnet blanc delà jeune géante, qui dormait toujours, dit à Fistîlou d'en faire autant, puis ils tournèrent leurs figures du côté du mur et feignirent de dormir profondément. Goulaffre entra aussitôt dans la chambre, tenant d'une main une lanterne, et de l'autre, un grand coutelas. Il s'approcha du premier lit, trancha d'un seul coup la tète qui portait le bonnet rouge, courut au second lit, et en fit autant, puis laissant les têtes rouler sur le plancher, il descendit, emportant les corps de ses deux filles sous son bras ; et il les jeta sur la table de la cuisine, sans les examiner.

Quand il revint dans sa chambre à coucher, il dit à sa femme :

— - C'est fait ! quel excellent déjeuner demain matin.

— Pourvu que vous ne vous soyez pas trompé dans votre précipitation ! lui dit la géante.

-^ Comment voulee^vous qne je me sois irompë ? jesais bien distinguer un bonnet rouge d*uii bonnet blanc peut-être.

Puis ils s*endormirenl tranquillement.

Quant à Allanic et à Fistilou, aussitôt que le géant fut sorti de leur chambre, • ils descendirent dans le jardin, à Taide de leurs draps de lits, et se donnèreut de l'air !

Le lendemain matin, Goulaffre fit se lever sa femme de bonne heure, pour lui préparer son déjeuner. Mais quand celle-ci arriva dans la cuisine et qu'elle reconnut ses filles, elle se mit à pousser des cris à faire trembler le château. Goulaffre accourut, en l'entendant et joignit ses cris et ses beuglements à ceux de sa femme. Il courut à la chambre de ses filles, croyant y trouver encore ses deux hôtes. Mais il n'y trouva qu'un papier sur lequel il y avait écrit (Fistilou savait lire et écrire un peu) : — « Fistilou et son ami Allanic remercient le géant Goulaffre pour l'hospitalité qu'il leur a accordée, et lui promettent de revenir le voir. »

Le géant, rugissant de colère, prit alors ses bottes de sept lieues et se mit à la poursuite des fugitifs. Ceux-ci étaient déjà loin du château; mai^ Goulaff're les eut bientôt atteints. Voyant passer par-dessus leurs têtes une grande jambe, avec des bottes énormes, ils se dirent : — voici le géant ! — et ils se cachèrent sous une grande pierre qui se trouvait près de là, et Goulaffre passa sans les voir. Quand ils le crurent loin, ils sortirent de leur cachette et poursuivirent dussi leur route. Vers le coucher du soleil, ils arrivèrent sur une grande lande parsemée d'énor-

D)e$ blfocs de graaUt isolés en estasses ks ons sur les

auires. Parmi ces derniers, ils virent deux grandes bottes, puis, plus loin, an fond d* une groite sooilM^e, quelque chose de rouge et de brillant, at qui ressem* biail à ces anciens carreaux de fenêtres <iu*on nom* maii œils-de-bœuf. Us s'approchèrent, sur la pointe des pieds, et ils reconnurent que c'était GouIafTre qui, fatigué de sa poursuite, (car les bottes à sept lieues fatiguent beaucoup), s'était arrêté là pour se reposer un peu. L'objet rouge et brillant qu'ils apercevaient au fond de la grotte, c'était sou œil unique. Il dormait profondément. Ils restèrent quelques minutes à le considérer, puis AUanic dit :

— » Si nous pouvions lui enlever ses bottes de sept Ueues! alors nous nous moquerions de lui.

•— Oui, mats s'il se réveille? répondit Fistilou^

— Il dort trop bien pour cela; écoute, comme il ronfle * essayons pour voir.

Ils lui enlevèrent one de ses bottes, sans qu*it; bougeât; mais comme ils tiraient de toutes leurs forces, sur la seconde» le géant fit un mouvement, et ils se erurent perdus. Heureusement qu'il ne se réveilla pas, el ils purent la lui enlever aussi, AUanic mit alors les deux bottes, et il se disposait à partir, quand, l'autre lui dit :

-^ Et moi ! vas^tu me lainser icU à présent! . -^ Monte sur mon dos, vite !

Et les voilà partis, l'un portant l'autre.

Quand Goulaffre se réveilla et qu'il vit q^i'il n'avait plus ses boUes, il poussa des hurlements à effrayer les ^nitn^ux à trois Ijeuçs àla ronfle. H lui fallut s'en

— if ^

va> it avait les {Heds tout en sang. ^' ^ ^^

Gepéndànt Allante et Fisttfou étaient arrivésà Paris. Ils allèrent frapper au palais du roi, pour demander da travail, et ils forent pris comnïe garçons d'écurie.

Le fils du roi aîmaltpassîônriémeni la chasse; maïs ii parait que c'était chez lui passion assez malheureuse ef que sa carnassière était souvent vide au retour, si bien que Flslilou dit un jour devant ses camarades t

; Mon amîAlIanîc prendrait, en un seul jour, autant de gibier que le jeune prince dans toute une année*

Le propos fut rapporté au prioeo* Celqi-ci fit appo-:; )er Allanic et Teçamqna avec lui à la ehas^ dè& le lendemain. Allanic o^oublia pas4*empof 1er &es bottes de ^j^pt lieues dîinssa carnassière» car comoie e*étaieRt des bottes fées» ellf^nogmeptatent ou diminuaient de volume à volonté. On lui don^na:uo boa fusil, le^ pre^ 9iierqu*iLei)t jamais tenu entpe ses mainsi etlepriace et lui se rendireat dans un grand bois où 4e gibier de toute nature abondait. Sous prétexte de faire leshoivr. peufs de la journée à son oompagpon , AUaDic le laissait tirer toutes les pièces, lièvi!^, cbevreuiU, renardsi et») ^ipme il ét^U 4* une matedi'esse rare, il manquait

tout. :.:, ^

Yers^m^ijtes^^ipeatsur la mooSBe, au pied#ua chêne, pour manger un morceau de pâté et boire iin verre de vin. Alknio dit alors au i^^ace t

— Reposez-vous «n peu, mon prince, pendant que je vais pousser une petite pointedans cette direction ; dans une heure, au plus^ je reviendrai Vous rejoindre.

-p- Allez, loi dit le prince, et soyez plus heureux

que moi. *

. A quelques pas de là, Aliaaic mit ses bottes de sept Heues, et, en moins d*uoe heure il eut pris tant de gibier de toute sorte, qu il lui fallut demander une charrette dans une ferme voisine, pour les porter au palais*

-«- Et comment avez-vous pu, en si peu de temps* faire un tel massacre? lui dit le prince, en le voyant cevenir avec sa charrette pleine.

—C'est la chance, mon prince, et un peu d'adresse aussi ; mais vous le savez bien, il y a des jours où Ton se croirait vraiment ensofcelé tant on est malheureux, et vous êtes, parait-il, dans un de ces jours-là.

Le prince parut se contenter de cette explication, et Ton rentra au palais, où Ton fut bien étonné de voir arriver une telle quantité de gibier.

A partir de ce jour, Allanic fut bienvenu du roi et surtout du prince, qu'il accompagnait presque tous les jours à la chasse. Fîstilou, jaloux de cette faveur, entreprit de susciter de nouveaux embarras à son ancien ami. Il raconta aux valets d*écurie et autres leur visite au château du géant GoulafFre et la manière dont ils étaient parvenus à en sortir sans mal ; il parla aussi des bottes de sept lieues du géant, avec lesquelles Allanic faisait des chasses si merveilleuses. Ces bruits arrivèrent vite aux oreilles du roi, qui fit appeler Allanic et lui parla ain^ :-<^

— On dit que vous avez été au château du géant Goulaffre, et que vous eu êtes revenu sans mal ? . ~ Rien n'est. plus vrai, sire.

-^ Ah ! quel brigand, quel monstre que ce Gou^ laffre ! et qu'il m'a fail de mal ! il m'a volé ma demir lune, une merveille incomparable, et ma cage d'or^ qui faisait mon bonheur ! Ah ! si je pouvais me veng^ sur lui et recouvrer ma demi-lune et ma cage d'or 1 Mais puisque vous avez déjà été chez lui et que vous en êtes revenu sans mal, vous pourriez bien y retourner.

— Ah ! sire, si vous saviez quel monstre terribleest ce géant ! il me mangerait, sûrement, si je retournais chez lui.

— Vous y avez été déjà, et vous avez rapporté ses bottes de sept lieues; il faut que vous y retourniez et que vous me rapportiez ma demi-lune, ou vous serez brûlé vif.

— Etre brûlé vif ici, ou être mangé par Goulaffre, il m'importe assez peu, et puisqu'il en est ainsi, je tenterai l'aventure.

Allanic partit donc, et comme il connaissait le chemin et qu'il avait ses bottes de sept lieues, il arriva facilement devant le château du géant. Des couvreurs réparaient les toits. Il se cacha dans le bois, pour attendre la nuit. Vers dix heures, comme il faisait bien sombre, la demi-lune fut arborée sur la plus haut« tour, et aussitôt tout s'éclaira à plusieurs lieues à k ronde.

Les couvreurs, en se retirant le soir, avaient laissé leurs échelles contre les murs du château. Vers minuit, Allanic sortit du bois, et, aa moyen de ces échelles, il monta sur la plateforme de la tour, enleva la demi'-lane» la mit dans un sac qu'il avait emporté, et partit sans

rester i!iemin« coi Idil/à Àerèhër ^q pUxiti^aQ tnctrtbn. Arobscurité qui se fit soudainement, le géant sortît, pour en connaître lacauâe. Il vil Allanie qui partait, emportant sa demKluiie sur son dos. Il cri», il hurla cotnmè une béte féroce. Il voulét poursuivre le voleur; Biais iiëlas ! il n'avait plus ses bottes de sept lieûës. «-

Quand Allanîc arriva à Paris avec sa demî-lunè, il Tarbora aussitôt sur la plus haute tour du palais du roi, et la ville entière, tout à Pheure plongée dans i*obscurité, se trouva soudain éclairée comme en pleia jour. Les habitants se levaient et accouraient vers le palais, tfoù venait la lumière, et voyant que leur roi pvait retrouvé sa demi-ltine, ils ea étaient tout heureux. Le roi lùî-iîiémë ne se tenait pas de joie. Il fit commander un grand festin auquel furent învitésles princes, les princesses, les généraux, tous lés grançjs durôyaiîmé, et il leur présenta Allanic comme le conquérant de la demi-lune et leur ordonna de l^hdnorer et de le considérer comme son meilleur ami. Les fetes et les réjouissances durèrent quinze jours entiers dans toute la ville.

Quii^d il ^^t adçiiré $a demi*lune pendant trois mois, le vieux roi se mit à regretter plus qner jamai§ sa jçager 4^9 et chaque joiar sa joie se dissipait, et il devenait de plus eu plus triste. AÎlanic le reoi^rqua^ jpoOime tout le laonde, et il se dit à part lui :

-^ Cela Ta mal; ie roi ne se consolera jamais de la perle de sa cage d*or et un de ees jours il m'Ordonniera, je te craiiB Me») d'uller la lui ctieis efaer.:- •' -.1 ' .■' ^^- : • ^'^ ■■ --

Et , ^D ^et , pm après Id toi rappela dans sa diambre, et lui dit :

•*- Allaïuo» votas voyess que je dépéris de iristesse et de chs^rin ; c*est la perte de ma cage d*or qoi en est la cause, et si je ae k revois daas mou palais, j'en mourrai sans tarder* Vous avez enlevé ses bottes d« sept lieues à Goulaffre ; vous n)*avez également reconquis ma demi-lune; il faut que vous me rapporlieis maintenant ma cage d*or.

— Ah! sire, ce que vous me demandez là, nul homme au monde he pourrait le faire. Songez donc que cette cage est suspendue par quatre chaînes d*or au-dessus du lit du géant! Gomment pénétrer dans sa chambre et couper les quatre chaînes d'or sans qu'il se réveille! c'est impossible.

— Vous m'avez bien rapporté ma demi-Iune, il faut me rapporter également ma cage â*or, ou il ^'y a que h mort pour vous!

— Vous voulez m'envoyer à une mort certaine ; mais mourir ici ou mourir là-bas, peu m*importé après tout, et je préfère tenter encore l'aventure^ Faites-moi fabriquer des ciseaux capables de couper des châltiés d'or comme des fils de lin ou de chanvre» et alors je partirai.

On trouva un artisan assez habile pour fabriquer les ciseaux nécessaires et Allanic partit. QuaAd il arriva près du château, il vit avec plaisir que les couweurs n^avaieat pas terminé leur travail et que leurs échelles étaient encore appliquées contre 1^ murs. Vers.minuit, il pénéti^.dteim la chambre de Goniafire, en brisant une fenêtre. Le géant dormait si profon-*

dément qu*il n'entendit rien. La chambre était éclairée. Allanic vil la cage d'or au-dessus du front de Goulaffre. Il posa un de ses pieds sur le rebord du lit, l'autre contre k mur, et d'un coup de ses ciseaux 11 coupa une chaîne d'or, reinn I Le géant ne bougea pas- Puis il coupa une seconde chaîne, reinn I Le géant fit un mouvement. Puis une troisième : reinn! Le géant se retourna dans son lit, mais ne se.réveilla pas. Enfin la quatrième chaîne fut coupée, reinn I Mais hélas / la cage tomba sur la figure de Goulaffre et le réveilla. Il saisit Âllanic par le milieu du corps, il le reconnut et s'écria :

— Ah ! c'est donc toi, petit monstre ! pour cette fois tu ne m'échapperas pas, et ton affaire est claire ; Je le mangerai à mon déjeuner, ce matin même.

— Hélas ! je vois bien que je n'ai plus aucun espoir et que c'en est fait de moi. Je reconnais, du reste, que j'ai mérité mon sort, par tout le mal que je vous ai fait. Mais à quelle sauce comptez-vous me manger, Je vous prie?

— Â la broche ; et je te mettrai tout vivant au feu!

-r Je vois bien que vous ne connaissez rien en fait de bonne cuisine ; faites comme je vais vous dire, et vous aurez le mets le plus délicieux dont vous ayez jamais mangé.

— Voyons cela, parle.

— Mettez-moi dans un sac, puis allez au bois, déf racinez un arbre de moyenne grandeur et venea me battre avec le tronc de cette arbre, jusqu'à ce que je sois réduit en bouillie dans mon sac. Alors vous met**

Irez le toul, avec un peu de beurre, de sel et de poivre, dans voire grande marmite, puis vous ferez bon feu dessouis. Je vous le répète, vous aurez là un mets ^ vous en lécher les doigts pendant vingt-quatre heures.

: — Tu as, ma foi, raison ; cela doit être bien bon, et je suis résolu à faire comme tu dis.

Le géant mit donc AUanic dans un sac, puis il alla au bois déraciner un hêtre, pour le battre.

Dès qu'il fut sorti, Âlianic se mit à crier de toutes sesforces, pour appeler du secours. La femme du géant accourut.

. — Qui est là ? qui crie de la sorte ? demanda-t-elle.

— Hélas 1 ma bonne dame, un pauvre homme qui n*a jamais fait de mal à personne.

— Qui vous a mis dans ce sac ?

— C'est votre mari.

— Et pourquoi ?

— Pour quelques malheureux morceaux de bois secs pris dans la forêt.

— Pourquoi nous voler du bois aussi ?

— Pour cuire des pommes de terre pour le dîner de ma femme et de mes enfants. Je suis si pauvre 1 et j'ai six enfants, et rien que mon travail et la charité des bonnes âmes pour toute ressource. Ayez pitié de moi, et de ma pauvre femme et de mes pauvres enfants qui meurent de faim à la maison 1 aidez-moi à sortir d'ici ; votre mari croira que je me serai évadé de moi-même.

La femme du géant se laissa toucher, et elle délia les cordons du sac. AUanic en sortit d'un bond, puis

ii Ty enferma à sa place. Alors, il courut à la chambre du géant, enleva sa cage d*or et parlit.

Goulaifre arriva aussitôt avec un arbre déraciné, et il se mit à battre le sac.

— Arrête, malheureux, je suis ta femme ! criait la géante dans le sac.

MaisGoulaffrene Técoutait pas et 11 frappait comme un sourd. Au bout d*une demi-heure, quand il n'en* tendit plus crier il ouvrit le sac.

— Ma femme ! s'écria-t-il, en reconnaissant ses vêtements.

Et le voilà de s*arracher les cheveux et de hurler comme une bête sauvage-

Cependant Allanic était arrivé à Paris, avec la cage d'or. Le vieux roi, qui était tout triste et sombre auparavant, redevint gai et joyeux en revoyant sa cage, et il passait des journées entières à contempler cette merveille.

Mais, au bout de quelques mois, sa galté s'évanouit encore, peu à peu.

— Que va-t-il me demander à présent ? se disait Allanic inquiet.

Enfin le roi lui dit un jour :

— Je ne vivrai heureux que lorsque vous m'aurez amené ici, dans mon palais, le géant Goulaffre lui« môme.

— Ah! sire, pouvez-vous exiger l'impossible, et après tout ce que j'ai fait pour vous, ne me laisserez-» vous pas un moment de tranquillité?

-r- Je vous le dis, il faut que vous m'ameniez le géant Goulaffre, ou il n'y a que la mort pour vous l

— Oui, je vois à présent que c'est biefl ma mort que vous désirez ; mais au moins, me donnerez-vous totit ce que je vous demanderai, pour tenter cette épreuve impossible ?

*— Demandez tout ce que vous voudrez, je ne vous refuserai rien.

— Eh I bien, faites-moi construire un carrosse d'or massif, tout garni de pointes aiguës à l'intérieur, et *dont Tunique portière se fermera d'elle-même sur celui qui entrera dans le carrosse , sans qu'il puisse l'ouvrir, quelle que soit sa force. Il me faudra de plus vingt-quatre chevaux vigoureux, pour les y atteler.

— Vous aurez tout cela, répondit le roî.

On trouva des forgerons et des serruriers habiles, et, en peu de temps, le carrosse fut construit dans les conditions voulues de solidité et de dimensions. On y attela vingt-quatre chevaux magnifiques, Âllanic monta sur le siège, babillé en cocher, et il partit.

Quand il arriva dans le bois qui entourait le chà* teau, il vit le géant qui s'y promenait. Il pleurait et gémissait et poussait parfois des cris sauvages. Allanic s'avança vers lui, et lui demanda fort respectueusement :

— Quel est, seigneur, le sujet d'une douleur si grande ?

— Âh I je suis le plus malheureux des géants I uo avorton, nommé Âllanic, m'a tait tuer mes deux filles et ma femme ; et de plus il m'a volé mes bottes de sept lieues, ma demi-lune et ma cage d'or. Âh 1 si je

le tehaisl mais je ne sais où le trouver, ni quel pays il habite.

— Allanîc ! mais je le connais très-bien, et j'ai aussi à me plaindre de lui, et je serais bien aise de pouvoir me venger de tout le mal qu'il m'a fait. Entrez dans mon carrosse, seigneur, et je vous le ferai trouver, sans tarder.

Goulaffre qui ne reconnaissait pas Âllanic déguisé en cocher de grande maison, entra dans le carrosse sans hésiter, et aussitôt la portière se referma d'ellemême sur lui, avec grand bruit, et le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent au grand galop. Le pauvre géant, cahoté dans sa prison, déchiré par les pointes qui lui entraient de tous côtés dans le corps, poussait des cris effrayants et faisait tous ses efforts pour ouvrir la portière et briser le carrosse. Mais c'était en vain. Il épouvantait tout sur son passage hommes et bêles, par ses cris de rage.

On arriva à Paris. Mais une fois le géant amené dans la cour du. palais, on ne savait plus que faire de lui. Tout le monde tremblait en l'entendant hurler et rugir dans sa prison. On assembla le conseil, pour délibérer sur ce qu'il fallait faire. Personne ne sut donner un avis raisonnable. La peur dominait tout. Alors Âllanic dit :

— Je conduirai le carrosse au milieu d'une grande plaine ; faites transporter autour de lui cinquante charretées de bois de chêne et autant de charretées de fagots; ensuite, on y mettra le feu, et Goulaffre sera brûlé vif et réduit en cendres, au milieu de ce feu d'enfer, sans pouvoir faire de mal à personne.

On suivit ce conseil, et on se délivra ainsi du terrible géant Goulaffre.

AUanic se maria alors à la fille du roi, et, comme il avait bon cœur, il nomma Fistilou son premier général d'armée, bien qu*il eût essayé de lui faire beaucoup de mal.

Il y eut, pendant un mois entier, de^ réjouissance publiques et des festins continuels. Moi, qui étais jeune alors, je fus prise à la cuisine du palais pour tourner la broche, et c'est ainsi que j'ai pu connaître l'histoire d'Allanicet du géant Goulaffre et vous conter toutes choses comme elles se sont passées.

Conté par Barba Tasscl.

Plouaret, 1869.

Page 1