Contes canadiens
LES TROIS DIABLES, par Paul Stëvëns LA CHASSE GALERIE, par H. Beaugrand TOM CARIBOU, par Louis Fréchêtts
MONTREAL LIBRAIRIE BEAUCHEMIN LIMITEE 79, rue Saint- Jacques, 79
Droits réservés, Canada, 19 19, par Ltbrairib Beauchê'Min Limité:^, Montréal.
Tout est bien qui finit bien.
Il y avait une fois un cordonnier qui s'appelait Richard, quoiqu'il ne fût pas riche, tant s'en faut. Il est probable que s'il eût eu à se baptiser lui-même, il se serait donné un autre nom ; mais, comme vous le savez, chers lecteurs, on n'est pas plus maître de son nom que de l'avenir. Pour peu que Ton soit sage, on les accepte tous deux comme ils tombent, et Ton vit content
Il n'en est pas moins vrai, soit dit en passant, qat le nom et la personne ne s'accordent pas toujours. Je me rappelle avoir connu dans le temps un monsieur qui répondait au nom de Beaufils et qui, sans contredit, était bien le plus affreux petit homme que la terre eût jamais porté; et je vois passer presque tous les jours un autre monsieur nommé Courtbras qui possède cependant une paire de bras qui remplaceraient très avantageusement les ailes d'un moulin à vent.
Mais revenons à Richard Si c'était absolument nécessaire, je vous tracerais bien son portrait, mais comme ça pourrait traîner mon histoire en longueur, je me contenterai de vous dire qu'il n'était ni trop grand, ni trop petit de taille ; ni gras, ni maigre, entre les deux; ni beau, ni laid. C'était, en un mot, un homme comme il y en a beaucoup. Son âge il ne le savait pas au juste ; cependant il aurait pu vous le dire à dix ans près, et, au moment où commence notre récit, le brave Richard tirait sur cinquante.
Il n'y avait pas à dix lieues à la ronde, un ouvrier
qui travaillât plus rudement et qui fit de meilleur ouvrage que le bonhomme Richard: levé au petit jour et battant la semelle ou tirant ses points jusqu'au coucher du soleil, à peine se donnait-il le temps de prendre ses repas; malgré cela, il demeurait pauvre, et pauvre comme Job.
Ça vous étonne, n'est-ce pas? lecteurs; un peu de patience, s'il vous plaît, ça ne vous étonnera plus tout à l'heure.
Il faut savoir que le bonhomme Richard avait une femme. Il n'y a là rien de bien extraordinaire, allez-vous dire, sans doute. Un cordonnier qui tire sur cinquante, a très certainement le droit d'avoir une femme ; et ceci n'explique pas du tout pourquoi le bonhomme Richard demeure pauvre comme Job.
— Peut-être avait-il sa maison pleine d'enfants et et de petits-enfants?
— ^^11 n'en avait jamais eu.
— Alors, c'est que ses pratiques ne le payaient point ? —■Pas le moins du monde, tous ceux qui se faisaient chausser par le père Richard le payaient comme le roi.
— Mais s'il n'avait pas d'enfants, et si tout le monde le payait comme le roi, le bonhomme devait vivre à Taise, ou bien il faut qu'il n'eût point d'ouvrage les trois-quarts du temps?
— Pardon, j'ai dit tout à l'heure qu'il travaillait tous les jours, les dimanches et fêtes exceptés, depuis le matin jusqu'au soir, — huit heures l'hiver, treize et quatorze pendant l'été;— mais quand bien même il aurait travaillé et gagné dix fois plus, le pauvre Richard serait toujours resté sans le sou, car il avait le malheur d'avoir une femme qui buvait.
S'il gagnait une piastre, sa femme avait soif pour deux. Elle buvait comme un trou, comme plusieurs éponges, cette malheureuse créature; — aussi n'étaitelle connue dans l'endroit que sous le sobriquet peu flatteur de l'ivrognesse."
Richard avait beau cacher son argent quand il en recevait, sa femme furetait si bien les moindres recoins de la maison qu'elle finissait toujours par trouver la cachette, et je n'ai pas besoin de vous dire que
les écus du bonhomme ne prenaient pas alors le chemin de Téglise.
Blk buvait comme un trou . . .
Il arriva cependant que ça finit par tanner la vieille d'avoir toujours à chercher l'argent que son mari s'obstinait à cacher, et il lui passa un jour dans Tesprit une effroyable idée, — c'est étonnant comme les ivrognes ont toujours de mauvais desseins : — elle s'avisa d'invoquer le diable ! . . . .
Lecteurs, il y a un proverbe qui dit: ''Lorsqu'on parle du diable, il montre les cornes/' Rien n'est plus vrai. A peine la Richard l'eut-elle appelé, que le diable apparut.
''Que me voulez-vous, bonne femme? lui dit-il de sa voix la plus douce; pour avoir votre âme, il n'y a rien que je ne fasse.
— Eh bien ! répondit l'ivrognesse entre deux hoquets, si tu veux me donner assez d'argent pour que je puisse boire tous les jours, pendant un an, autant de rhum que je voudrai, je te donnerai mon âme.
— A la bonne heure, voilà qui est bien parler ! reprit le diable en ricanant et en tirant de sa poche une bourse pleine d'or. Tenez, brave femme, prenez et buvez comme il faut, et du meilleur. . . mais rappelez- vous que dans un an et un jour vous m'appartiendrez; bonsoir!"...
Et le diable disparut.
Deux jours après que l'ivrognesse s'était vendue de la sorte, corps et âme, — un pauvre vint à passer de-
vaut la porte de Richard et s'arrêta, demandant la charité.
Assis sur son banc et martelant des empeignes à coups redoublés, le père Richard ne remarquait pas sa présence.
'Xa charité, s'il vous plaît, mon petit frère!. . . répéta le mendiant.
— Je n'ai rien à vous donner, pauvre homme, et je vous assure que ça me fait bien de la peine de ne pouvoir vous soulager, dit Richard en essuyant une larme avec le coin de son tablier de cuir. Le bon Dieu m'est témoin que je ne, demanderais pas mieux que de pouvoir venir au secours des pauvres, mais par malheur je n'ai jamais un sou par devers moi, ma femme boit tout mon gagne. Voilà trente ans que ce commerce-là dure, et le diable seul sait quand ça finira, car je crois bien qu'elle a été ensorcelée."
A ces mots, il s'opéra quelque chose d'étrange dans le maintien du pauvre, qui se transfigura pour ainsi dire.
''Vous avez bon cœur, dit-il au père Richard, en jetant sur le cordonnier un regard de profonde commisération; eh bien! je veux vous récompenser de vos excellentes intentions à mon égard. Que puis-je faire pour vous? Que voulez- vous? Que souhaitez-vous ?... Parlez, ce que vous demanderez vous sera accordé, je vous le promets/'
Le père Richard, étonné de ce langage, regardait son interlocuteur avec une sorte de stupéfaction mêlée de respect, et ne savait que penser.
''Voyons, parlez, brave homme; tenez, pour vous mettre plus à Taise, je vous accorde d'avance trois souhaits, vous n'avez que l'embarras du choix."
Cependant le cordonnier continuait à garder le silence et semblait n'accepter qu'avec défiance cette étonnante proposition. Evidemment il croyait voir devant lui quelque jeteur de sorts, comme il en passe de temps à autre dans les campagnes.
"Ce que vous me dites là est-il bien sûr? dit enfin le père Richard en accentuant chaque syllabe et en re-
gardant fixement le mendiant, comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son cœur.
— Aussi sûr qu'il y a un Dieu dans le ciel et que vous êtes là sur votre banc, père Richard.
— Eh bien! reprit le bonhomme d'un ton décidé, puisque vous voulez être si bon pour moi, — quoique je ne vous aie jamais vu ni connu, — je souhaite d'avoir un banc sur lequel tous ceux qui viendront s'asseoir ne pourront se lever que par ma volonté. — Et d'un, dit le mendiant, voici le banc. — Je voudrais aussi un violon, et tant que je jouerais sur ce violon, tous ceux qui rentendraient, danseraient bon gré, mal gré.
— Et de deux, fit le mendiant; voici le violon, père Richard, avec son archet et des cordes de rechange.
—Je voudrais encore un sac, et tout ce qui entrerait dans ce sac n'en sortirait que par mon bon plaisir.
— Et de trois, dit le mendiant, voici le sac. Maintenant, que le bon Dieu vous bénisse, et au revoir, père Richard."
Il n'y a rien au monde dont on semble faire moins de cas que du temps, et cependant rien ne s'écoule plus vite.
Au bout d'un an et un jour, le diable qui n'avait point oublié la femme du cordonnier, s'en vint tout droit chez Richard.
Tiens, pensa le bonhomme en le voyant, voilà un visage nouveau.
''Qui es-tu?. . . . demanda-t-il d'un ton un peu brusque au visiteur qui arpentait, sans façon, la chambre de long en large, comme s'il fût devenu tout d'un coup maître de la maison.
— Je suis le diable, répondit celui-ci, sans cesser sa promenade.
— Et que viens-tu faire?. . .
— Je viens quérir ta femme.
—Oh! tu viens quérir ma femme? prends-la
tu me rends un fameux service, va!. . . . Elle est couchée pour le moment; elle n'en peut plus, la malheu-
reuse ! . . . . Depuis un an, elle n'a pas été à jeun une pauvre petite heure. . . Mais assieds-toi donc un instant/'
Le diable, sans se faire prier, s'assit sur le banc dont j'ai parlé.
Dès qu'il fut assis comme il faut, Richard dit au diable:
''Tiens. . . voilà ma femme qui tousse, elle ne tardera pas à se lever, va donc la prendre" . . .
Mais le diable eut beau faire des efforts inouïs pour se remettre debout, il eut beau se démener et te démènerais-tu, comme s'il eût été au fond d'un bénitier, il demeurait cloué sur le banc.
Richard, en voyant les contorsions et les affreuses grimaces du maudit, riait dans sa barbe, tandis que sa femme tenant la porte de sa chambre entre-bâillée, criait à son mari d'une voix éraillée et pleine de larmes:
''Tiens-le bien, Richard! tiens-le bien, mon homme! tiens-le comnîe il faut . ... ne le lâche pas, mon cher petit mari! Je t'assure que je ne boirai plus."
Richard tint le diable assis de la sorte pendant neuf jours.
Au bout de ce temps, le malheureux s'était tellenien secoué qu'il n'avait plus de fesses.
,1] demeurait clolié sur le banc.
Vaincu par la douleur, il dit à Richard : ''Ecoute, si tu veux me lâcher, je te laisserai encore ta femme pour un an et un jour.
— C'est bien, dit Richard, lève-toi. Bon voyage et au plaisir de ne plus te revoir."
Il faut savoir, chers lecteurs, que ce diable qui avait acheté Tâme de la Richard avait deux frères. Ses deux frères et lui faisaient trois : trois frères ou trois diables, comme vous voudrez.
Dès qu'il revint en enfer, tout en boitant, tant il souffrait à Tendroit que vous savez, ses deux frères n'eurent rien de plus pressé que de lui demander ce qu'il avait fait pendant cette longue absence.
^'Ce que j'ai fait?. . . . répondit piteusement le diable, depuis que je suis parti, j'ai demeuré assis sur un banc/' et il se mit à raconter, de point en point, sa pitoyable tournée.
— Ce n'est rien, petit frère, dit alors l'un des deux diables, va te faire soigner. Il ne manque pas de médecins chez nous. La prochaine fois, ce sera moi qui irai chercher la Richard, et foi de bon diable! je te garantis bien qu'elle ne m'échappera pas."
Au bout d'un an et un jour, voilà donc le diable qui avait ainsi parlé qui se présente chez le cordonnier. Notez bien, lecteurs, que sa femme buvait de plus belle, car comme dit le proverbe, ^'qui a bu, boira/' Il y aurait eu, d'ailleurs, grandement à s'étonner qu'elle fut devenue tempérante. Est-ce qu'on peut pratiquer la tempérance quand on a le diable dans le corps ?
"Tiens, voilà encore un visage nouveau, dit Richard en voyant le diable qui se tenait debout d'un air de défiance.
—Qui es-tu? demanda le cordonnier,
—Je suis le diable.
— Que veux-tu ?
— Je viens quérir ta femme ! . . .
— Je t'en serai bien reconnaissant, ce sera un bon débarras. . . mais assieds-toi donc un peu, tu m'as l'air fatigué.
— M'asseoir!. , . Hé! hé!. . . pas si fou, mon frère n'est pas encore guéri ...
— Tu ne veux pas t'asseoir, tant pis . . . reste debout comme un cheval/'
En disant ces mots, le père Richard alla décrocher son violon, se l'ajusta délicatement sus le menton et prit son archet de la main droite.
Le diable le regardait faire sans souffler mot, immobile et raide comme un piquet.
Allons, pensait le cordonnier, en examinant son étrange vis-à-vis sous cape, tu ne veux pas t'asseoir, tu ne veux pas marcher ... Eh bien ! tu danseras, maudit! et je te promets que tu sauteras comme tu n'as pas encore sauté de ta vie.
Et Richard hasarda une note sur son violon.
Aussitôt le diable leva la jambe, la pointe de son pied gauche tournée en dedans.
Puis vint une seconde note, et le diable fit un pas en cadence.
Puis le cordonnier attaqua résolument un air animé, et le diable se mit à danser, à tourner, et à voltiger, se livrant à une polka désordonnée, furieuse, — car il
est bon de noter, en passant, que la polka est une des danses favorites du diable.
Richard le fit sauter de la sorte pendant douze jours.
Aussitôt le diable leva la jambe...
Le douzième jour, sur le soir, comme le soleil allait se coucher, le pauvre diable était tellement échauflfé qu'il en avait le poil rouge. Les yeux lui sortaient de la tête, et sa langue était sèche comme un charbon.
^^Arrête, Richard! vs'écriait-il de temps à autre, d'une voix étouffée, arrête ! . . . Je suis éreinté . . . ''
Mais Richard jouait de plus belle, et le diable valsait malgré lui.
A la fin, n'en pouvant plus, le diable dit à Richard : ^'Si tu veux ne plus jouer, je te laisserai encore ta
femme un an et un jour.
— C'est bien, dit le cordonnier, et il raccrocha son
violon, tandis que le diable, hors d'haleine, s'essuyait
les babines.
Hî * *
Quand il s'en revint vers ses frères, du plus loin que ceux-ci l'aperçurent, celui qui avait mal aux fesses se mit à crier à toutes ses forces:
''Je gage que tu t'es assis, hein?
— Pas du tout. . .
— Mais qu'as-tu fait alors pendant douze jours? dit l'aîné.
— Ne m'en parlez pas; voilà douze jours que je danse!, o . ce Richard-là est un diable d'homme.
— Ouaiche ! . . . vous êtes deux poules mouillées, s'écria alors le plus vieux en f aisant un geste de mépris ; la prochaine fois ce sera moi qui irai la quérir la Richard, et nous verrons si un méchant cordonnier me fera la loi/'
Au bout d'un an et un jour, l'aîné des diables arrive à son tour chez le cordonnier.
''Tiens. . . encore un visage nouveau, fit Richard; qui es-tu ?
— -Je suis le diable.
— Que veux- tu ?
— ^Je viens quérir ta femme.
— ^J'en suis bien fier, elle est allée boire dans le fort; tout à l'heure quand elle rentrera, tu n'auras que la peine de l'emmener. Mais assieds-toi donc un instant.
— Non, je ne m'assois pas.
— Aimes-tu la musique? Veux-tu que je te joue un petit air de violon?. . .
— ^Je te le défends bien. Va me chercher ta femme, c'est tout ce que je te demande.
— Un instant, dit Richard en prenant le sac que vous connaissez, je vous l'apporterai dans cette poche si vous voulez bien me faire un plaisir.
— Quoi ? quel plaisir ? fit le diable.
— Eh bien! reprit Richard, on dit que le diable est fin?
— Et puis i
— On dit qu'il peut se métamorphoser comme il veut ... et quand il veut ?
— Ça, c'est vrai, affirma le diable en se rengorgeant.
— Moi, je n'en crois rien, continua Richard, et je serais heureux de le voir. Métamorphose-toi donc un peu en quelque chose . . .
— En lion?. . .
— Non ... tu pourrais m'étrangler : change-toi en p^tit animal afin que je puisse te caresser; fais-toi rat, par exemple. -
— Tiens, regarde bien, m'y voici le diable
s'était déguisé en rat ; mais en un clin d'œil, Richard l'empoigne, le jette dans son sac qu'il lie comme il faut, se le met sur le dos et passe la porte.
26 LEvS TROIS DIABLES
Ainsi équipé il va tout droit chez le forgeron. ''As-tu de Touvrage, compère?
—Non.
Bim! bam! bon m! le diable en sautait.,
—Et ton apprenti en a-t-il?
— Non.
— Ça ^^s'adonne" bien, je vous en apporte pour une quinzaine, dit Richard, en déposant sur Tenclume son
LEvS TROIvS DIAlVlvES
sac dans lequel le diable gigotait de son mieux. Vous allez prendre tous les deux vos marteaux les plus lourds et vous me battrez ce sac jusqu'à ce qu'il soit aussi aplati qu'une feuille de papier. Surtout tapez dur."
Voilà donc le forgeron et son apprenti qui se mettent en face l'un de l'autre, à battre sur l'enclume, de toutes leurs forces.
Bim !barn !boum ! le diable en sautait, et les mar> teaux faisaient du feu.
Les deux hommes martelèrent de la sorte pendant quinze jours.
Sur la fin du quinzième jour, à la nuit tombante, le diable, qui avait tous les os rompus, dit à Richard:
"Si tu veux me lâcher, je t'abandonne tous mes droits sur ta femme. Si elle est damnée, nous l'aurons toujours; si elle fait son salut, tant mieux pour elle.
— Ça me va," répondit Richard en ouvrant le sac, et le diable disparut comme un feu follet.
îfc *
Quelque temps après, il arriva que la femme de Richard mourut.
Comme elle avait vécu en ivrognesse, aussitôt qu'elle arriva à la porte du paradis, elle dut faire demi-tour, et tomba en enfer oii les diables la chauffèrent comme il faut.
Quand Richard mourut à son tour, il alla cogner à la porte du paradis.
Saint Pierre voyant arriver le cordonnier, lui dit:
-''N'es-tu pas Richard?
—Oui.
—N'est-ce pas toi qui avais une femme qui buvait tout ton gagne?
—Oui.
— Te rappelles-tu ce mendiant qui t'accorda trois souhaits à ton choix?. . .
— Je m'en souviens comme si c'était arrivé hier, cjuoiqu'il ait coulé bien de l'eau dans le St-Laurent depuis ce temps-là.
— Eh bien! continua saint Pierre, ce mendiant c'était moi, et puisque tu n'as pas eu le bon esprit de souhaiter le paradis, va te promener en enfer.
—Comme il vous plaira, dit le cordonnier en tirant sa révérence."
Arrivé à la porte de l'enfer, Richard cogna.
"Qui est là?
— C'est Richard.
—Richard le cordonnier? exclamèrent les
diables qui faisaient chauffer sa femme à blanc.
— Oui Richard le cordonnier
— As-tu ton banc ? demanda le premier diable.
— As-tu ton violon ? \ As-tu ton sac ?
demandèrent les deux autres.
— Oui, j'ai mon sac, mon violon et mon banc, répondit Richard d'une grosse voix.
— Va-t-en alors, maudit ! va-t-en ...... hurlèrent
les trois diables, et Richard reprit la route du paradis,
Mais saint Pierre, qui voulait apparemment éprouver le cordonnier, ne le reçut pas davantage, et Richard s'en retourna cogner à la porte de l'enfer.
''Qui cogne-là? demandèrent les diables.
— C'est Richard.
— On ne te veut pas va-t-en!.
— Que vous me vouliez ou que vous ne me vouliez pas, cria Richard, vous allez toujours m'ouvrir la porte. Croyez-vous que j'ai l'envie de passer l'éternité dans le chemin? Ouvrez! vous dis-je, et
tout de suite, ou j'enfonce la boutique, et je mets l'un de vous sur mon banc, je fais danser l'autre, et je martelle le troisième dans mon sac jusqu'à la fin des siècles."
Les trois diables, qui connaissaient Richard, ouvrirent alors le guichet et se mirent à parlementer.
''Que veux-tu pour nous laisser tranquilles ? direntils ensemble au cordonnier.
— Je veux l'âme de ma femme, répondit Richard.
— L'âme de ta femme? Tu ne l'auras pas;
elle est morte ivrognesse ; toute sa vie elle nous a appartenu et elle nous appartiendra toute l'éternité. II n'y a pas plus de pardon au ciel qu'en enfer pour les ivrognes. Nous allons te donner en échange cent
âmes. Ouvre ton sac : tiens, voici les âmes d'une douzaine de marchands qui ont vendu à faux poids.
— Merci, fit Richard en secouant son sac pour faire descendre jusqu'au fond ces douze âmes.
— Voici maintenant les âmes de deux douzaines d'avocats et de médecins qui ont tué leurs malades et mangé les veuves et les orphelins pardessus le marché. Voici une brassée d'âmes qui ont appartenu â des usuriers et à des gens morts sans payer leurs dettes. Combien y en a-t-il?
^ — Trente, dit Richard. Ça m'en fait soixante et cinq. Donnez-en encore.
— Attrape celles-ci, firent les diables en jetant dans le sac une autre douzaine. Ce sont les âmes de douze aubergistes licenciés. Combien t'en manque-t-il pour un cent?
■ — Vingt-trois, reprit Richard,
— Eh bien ! voici ton compte, grommelèrent les diables en amenant une nouvelle fournée. Ce sont les âmes de vingt-trois charretiers qui avaient toujours
leurs poches pleines de ''sacres/' Va-t-en et ne
reviens plus.
D'un bond, il se précipita dans l'intérieur du paradis. . .
— Maintenant, il me faut Tâme de ma femme, insista Richard.
— On te Ta dit, tu ne l'auras pas.
— Ah ! vous ne voulez pas me la donner?. .... Eh bien ! vous allez la danser, comme de vrai diables quQ
vous êtes Et Richard fit mine de prendre son
violon.
— Arrête ! Richard ! Arrête ! . . . . criè-
rent ensemble les trois diables ; la voilà, ta femme ! . . . , la voilà!
Et Richard se jetant le "sac sur Tépaule, décampa comme s'il eût eu tout Tenfer à ses trousses.
Arrivé à la porte du paradis, qui se trouvait entr'ouverte, Richard ne se donna pas la peine de parler au portier. D'un bond il se précipita dans l'intérieur du paradis oix il fit une culbute avec sa charge.
Si nous vivons bien, chers lecteurs, nous aurons tm jour l'avantage et le bonheur de faire connaissance là-haut avec le brave Richard, et j'ai l'intime conviction qu'il vous garantira de point en point l'exacti tude de cette étonnante et véridique histoire, que j'aurais voulu pouvoir vous raconter mieux, et surtout avec ses gestes inimitables dont mon ami Blanchard semble avoir seul le secret.
Paul S'i'ëve^ns.
LA CHASSE GALERIE
Je vais vous raconter une rôdeuse d'îii&toire. . .
Le récit qui suit est basé sur une croyance populaire qui remonte à Tépoque des coureurs des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les "gens des chantiers'' ont perpétué la tradition. J'ai rencontré plus d'un voyageur qui affirmaient avoir vu voguer dans l'air des canots remplis de "possédés" s'en allant voir
LA CHAboE GALERIE
leurs "blondes'', sous les auspices de Belzébuth. # S. j'ai été forcé de me servir d'expressions peu académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier. B.
— Pour lors, je vais vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le fin fil. Mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez de ces maudits-là, dans mon jeune temps.
Pas un homme ne fit mine de sortir; au contraire, tous se rapprochèrent de la cambuse où le cook achevait son préambule et se préparait à raconter une histoire de circonstance.
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Le ''bourgeois'' avait, selon la coutume, ordonné la distribution du contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du ^'fricot de pattes" et des ^^glissantes" pour le repas du lendemain. La mélasse mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait terminer la soirée.
Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin résineux jetait cependant par intervalles, des lueurs rougeâtres qui tremblotaient en éclairant, par des effets merveilleux de clair-obscur, les mâl^s figures de ces rudes travailleurs des grands bois.
Joe, le cook, était un petit homme assez mal fait, que l'on appelait généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et qui ^^faisait chantier" depuis au moins quarante ans. Il en avait vu de toutes les couleurs dans son existence bigarrée, et il suffisait de lui faire prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui faire raconter ses exploits.
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— Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu tough dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la religion. Je vais à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je veux vous raconter là se passait au jour de ma jeunesse, quand je ne craignais ni Dieu ni diable.
C'était un soir comme celui-ci, le veille du jour de l'an, il y a de cela trente-quatre ou trente-cinq ans.
Les camarades et moi, nous prenions un petit coup à la cambuse. Mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits verres finissent par vider les grosses cruches, et, dans ces temps-là, on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui. Il n'était pas rare de voir finir les fêtes par des coups de poings et des tirages de tignasse.
La jamaïque était bonne — pas meilleure que ce soii — ^mais elle était bougrement bonne, je vous le persuade !
LA CHASSE GALERIE
J'en avais bien lampe une demi-douzaine de petits gobelets, pour ma part; et sur les onze heures, je vous Tavoue franchement, la tête me tournait, et je me laissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme, en attendant l'heure de sauter à pieds joints, par-dessus la tête d'un quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous allons le faire ce soir sur Theure de minuit, avant d'aller chanter la guignolée et souhaiter la bonne année aux hom~ mes du chantier voisin.
Je dormais donc depuis assez longtemps, lorsque je me sentis secouer rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit :
— Joe, minuit vient de sonner, et tu es en retard pour le saut du quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée, et moi je m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi ?
A Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? Nous en sommes à plus de cent lieues. Et d'ailleurs, aurais-tu deux mois pour faire le voyage, qu'il n'y a pas de
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Je me laissai entraîner hors de la cabane.
chemin de sortie, dans la neige. Et puis, le travail du lendemain du jour de Tan?
— Animal ! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons le voyage en canot d'écorce, à Tavi-
LA CHASSE GALERIE 43
ron, et demain matin, à six heures nous serons de retour au chantier.
Je comprenais.
Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie, et de risquer mon salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde au village. C'était raide. Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogne et débauché, et que la religion ne me fatiguait pas à cette époque, mais vendre mon âme au diable, ça me surpassait.
— Cré poule mouillée! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas de danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans six heures." Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on fait au moins cinquante lieues à l'heure quand on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant. C'est facile à faire, et pour éviter tout danger, il faut penser à ce qu'on dit, avoir l'œil où l'on va, et ne pas prendre de boisson en route. J'ai fait le voyage cinq
fois, et tu vois bien qu'il ne m'est jamais arrivé mal-
LA CHASSE GALERIE
heur. Allons, mon vieux, prends ton courage à deux mains, et, si le cœur t'en dit, dans deux heures de temps, nous serons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette, et au plaisir de Tembrasser. Nous
Il était à l'arrière, debout et d'une voix vibrante il nous dit: Répétez avec moi!"...
sommes déjà sept pour faire le voyage, mais il faut être deux, six ou huit, et tu seras le huitième.
— Oui! tout cela est très bien, mais il faut faire un serment au diable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engage à lui.
LA CHASSE GALERIE
Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se griser et de faire attention à sa langue et son aviron. Un homme n'est pas un enfant, que diable ! Viens ! viens ! nos camarades nous attendent dehors, et le grand canot de la drave est tout prêt pour le voyage.
Je me laissai entraîner hors de la cabane, où je vis en effet six de nos hommes qui nous attendaient, Taviron à la main. Le grand canot était sur la neige, dans une clairière, et avant d'avoir eu le temps de réfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur le plat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peu troublé; mais Baptiste, qui passait dans le chantier, pour n'être pas allé à confesse depuis sept ans, ne me laissa pas le temps de me débrouiller. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante il nous dit :
— Répétez avec moi !
Et nous répétâmes:
— Satan, roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes, si d'ici à six heures, nous prononçons
LA CHASSE GALERIE
le nom de ton maître et le nôtre, le bon Dieu, et si nous touchons une croix dans le voyage. A cette condition, tu nous transporteras, à travers les airs, au lieu où nous voulons aller, et tu nous ramèneras de
même au chantier. Acabris! Acabras! Acabram!
Fais-nous voyager par-dessus les montagnes.
A peine avions-nous prononcé les dernières paroles, que nous sentîmes le canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents pieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume; et au commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés que nous étions.
Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dans l'air comme une flèche, et c'est là le cas de dire, le diable nous emportait. Ça nous en coupait le respire, et le poil en frisait sur nos casques de chat sauvage.
Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure environ, nous naviguâmes au-dessus de la forêt, sans apercevoir autre chose que les bouquets des grands pins noirs.
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La nuit était suoerbe; et la lune, dans son olein, illuminait le firmament comme une beau soleil du midi.
Il faisait un froid du tonnerre; nos moustaches étaient couvertes de' givre; et cependant nous étions tous en nage. Ça se comprend aisément, puisque c'était le diable qui nous menait; et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la Blanche.
Nous découvrîmes bientôt une éclaircie dans le lointain ; c'était la Gatineau, dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de nous comme un immense miroir. Puis, petit à petit, nous aperçûmes des lumières dans les maisons d'habitants; puis des clochers d'église qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils font l'exercice sur le Champ-de-Mars de Montréal.
On passait ces dochers aussi vite que les poteaux de télégraphe, quand on voyage en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables, sautant par-dessus les villages, les forêts, les rivières, et laissant derrière nous comme une traînée d'étincelles.
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Cest Baptiste, le possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route, et nous arrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais, qui nous servit de guide pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.
— Attendez un peu ! cria Baptiste. Nous allons raser Montréal, et nous allons effrayer les coureux qui sont encore dehors à cette heure-cite. Toi, Joe, là, en avant, éclarcis-toi le gosier, et chante-nous une chanson sur Taviron.
En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande ville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu près au niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pas l'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance, que tous les canotiers répétèrent en chœur :
Mon pôre n'avait fîlle que moi,
Canot d'écorœ qui va voler. . .
Et dessus la mer il m'envoie:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Efc dessus la mejr il m'envoie,
Canot d'écorce qui va voler. . .
Le marinier qui nous menait:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
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Le marinier qui me menait, Canot d'écoroe qui va voler. . .
Me dit, ma belle, embrassez-moi:
Canot d'éoorce qui vole, qui vole, Canot d'écoree qui va voler!
Me dit, ma belle, embrassez -moi Canot d'écoree qui va voler. . .
Non, non, Monsieur, je ne saurais:
Canot d'écoree qui vole, qui vole, Canot d'écoroe qui va voler!
Non, non, Monsieur, je ne saurais, Canot d'écoree qui va voler . . .
Car si mon papa le savait:
Canot d'écoree qui vole, qui vole.
Canot d'écoroe qui va voler !
Car si mon papa le savait,
Canot d 'écorce qui va voler . . .
Ah! c'est bien sûr qu'il me battrait:
Canot d'écoree qui vole, qui vole, Canot d'écoroe qui va voler!
Bien qu'il fût près de deux heures du matm, nous vîmes des groupes s'arrêter dans les rues pour nous regarder passer; mais nous filions si vite qu'en un clin d'œil nous avions laissé loin derrière nous Montréal et ses faubougs. Alors je commençai à compter les clochers: ceux de la Longue-Pointe, de la Pointeaux-Trembles, de Repentigny, de Saint-Sulpice, et enfin les deux flèches argentées de Lavaltrie, qui dominaient le vert sommet des grands pins du domaine.
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— Attention, vous autres ! nous cria Baptiste. Nous allons atterrir à Tentrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et nous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nos connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.
Qui fut dit fut fait ; et cinq minutes plus tard, notre canot reposait dans un banc de neige, à l'entrée du bois de Jean- Jean Gabriel; et nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce n'était pas une mince besogne, car il y avait pas de chemin battu, et nous avions de la neige jusqu'au califourchon.
Baptiste, plus effronté que les autres, alla frapper à la porte de la maison de son parrain, où l'on apercevait encore de la lumière; mais il n'y trouva qu'une fille engagère qui lui annonça que les vieilles gens étaient à, un snaque chez le père Robillard, mais que les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tous rendus chez Batissette Augé, à la Petite-Misère, en bas de Contrecœur, de l'autre côté du fleuve, où il y avait un rigodon du jour de l'an.
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—Allons au rigodon chez Batissette Augé! nous dit Baptiste, on est certain d'y rencontrer nos blondes. — Allons chez Batissette !
Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant naturellement en garde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles, et de boire un coup de trop, car il fallait reprendre la route des chantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nous étions flambés comme des carcajous, et le diable nous emportait au fin gond des enfers.
— Acabris! Acabras! Acabram! ..... . Pais-nous
voyager par-dessus les montagnes! cria de nouveau Baptiste.
Et nous voilà embarqués tous ensemble pour la Petite-Misère, en naviguant en Tair comme des renégats que nous étions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve, et nous étions rendus chez Batissette Augé, dont la maison était tout illuminée. On entendait vaguement, au dehors, les sons du violon et les éclats de rire des danseurs, dont on
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voyait les ombres se trémousser à travers les vitres couvertes de givre.
Nous cachâmes notre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive, car la glace avait refoulé cette année-là.
— Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, et attention à vos paroles ! Dansons comme des perdus, mais pas un seul verre de molson ni de Jamaïque, vous m'entendez ! Et au premier signe suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer l'attention.
Et nous allâmes frapper à la porte.
Le père Batissette vint ouvrir lui-même, et nous fûmgs reçus à bras ouverts par les invités que nous connaissions presque tous.
On nous assaillit d'abord de questions:
— D'où venez-vous?
— Je vous croyais dans les chantiers !
—Vous arrivez bien tard !
— Venez boire une larme!
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Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire er prenant la parole:
— D'abord, laissez-nous décapoter, et puis ensuite laissez-nous danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin je répondrai à toutes vos questions, et nous vous raconterons tout ce que vous voudrez.
Pour moi, j'avais déjà reluqué Liza Guimbette, qui était faraudëe par le petit Boisjoli de Lanoraie.
Je m'approchai d'elle pour la saluer et pour lui demander l'avantage de la prochaine, qui était un réel à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser et de battre les ailes de pigeon en sa compagnie.
' Pendant deux heures de temps, je vous le persuade, une danse n'attendait pas l'autre ; et ce n'est pas pour me vanter si je vous dis que, dans ce temps-là, il n'y avait pas mon pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse. Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ce que je
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puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaient fatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à la pendule.
J'avais cru voir Baptiste Durand s'approcher du buffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de temps en temps; mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que je n'y portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure de remonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avait pris un coup de trop, et je fus obligé d'aller le tirer par le bras pour le faire sortir avec moi, en faisant signe aux autres de se préparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseurs.
Nous sortîmes les uns après les autres, sans faire semblant, et cinq minutes plus tard, nous étions rembarqués en canot, après avoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne; pas même à Liza, que j'avais invitée pour danser un foin. J'ai toujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauder et à épouser le petit Boisjoli, sans m'inviter à ses noces, la bouf resse !
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Mais pour revenir à notre canot, nous étions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu, car c'était lui qui nous gouvernait, et nous n'avions que juste le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant le réveil des hommes, qui ne travaillaient pas le jour du jour de Tan. La lune était disparue; il ne faisait plus aussi clair qu'auparavant, et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position à l'avant du canot, bien décidé à avoir l'œil sur la route que nous allions suivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournai et je dis à Baptiste :
— Attention, là, mon vieux! Pique tout droit sur la montagne de Montréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir.
— Je connais mon affaire, répondit Baptiste, et mêletoi des tiennes!
Et avant que j'aie eu le temps de répliquer:
— A cabris! A cabras! A cabrant! Fais-nous
voyager par-dessus les montagnes!
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Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le canot décrivait des zig'zags inquiétants. Nous ne passâmes guère à plus de cent pieds du clocher de Contrecœur, et au lieu de nous diri-
Et nous nous jetons tous sur Bapti^^e, que nous terrassons.
ger vers l'ouest, vers Montréal, Baptiste nous fit prendre des bordées vers la rivière Richelieu. Nous filâmes comme une balle par-dessus la montagne de Belœil, et il ne s'en manqua pas dix pieds que l'avant du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que l'évêque de Nancy avait plantée là.
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— A droite, Baptiste ! à droite mon vieux ! car tu vas nous envoyer chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça !
Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en mettant le cap sur la montagne de Montréal, que nous apercevions déjà dans le lointain.
J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car si Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étions fiambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie.
Or je vous assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où nous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une sheer, et dans le temps d'y penser, le canot s'enfonça dans un banc de neige au flanc de la montagne. Heureusement que c'était de la neige molle ; personne n'attrapa de mal, et le canot ne fut pas brisé.
Mais à peine étions sortis de neige, que voilà Baptiste qui commence à sacrer comme un possédé, et qui déclare qu'avant de partir pour la Gatineau, il veut
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descendre en ville prendre un verre. J'essayai de raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un ivrogne qui veut se mouiller la luette! Alors, rendus à bout de patience, et plutôt que de laisser nos âmes au diable qui se léchait déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à tous mes autres compagnons, qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons tous sur Baptiste, que nous terrassons, sans lui faire mal, et que nous plaçons ensuite au fond du canot — après l'avoir ligotté comme un bout de saucisse, et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air.
Et A cabris! A cabras! A cabrant nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la Gatineau. C'est moi qui gouvernais, cete fois-là, et je vous assure que j'avais l'œil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe-à-Gatineau, et de là nous piquâmes au nord vers le chantier.
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Nous n'en étions plus rien qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il que cet animal de Baptiste qui se détortille de la corde avec laquelle nous Tavions ficelé, qui s'arrache son bâillon, et qui se lève tout droit dans le canot, en lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux!
Impossible de lutter contre lui dans le canot, sans courir le risque de tomber d'une hauteur de trois cents pieds; et l'animal gesticulait comme un pendu, en nous menaçant tous de son aviron qu'il avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes en faisant le moulinet comme un Irlandais avec son shilelagh. La position était terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous arrivions. Mais j'étais tellement excité, que par une faussie manœuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot heurta la tête d'un gros pin, et que nous voilà tous précipités en bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on tue dans les épinettes.
Je ne sais pas combien je mis de temps à descendre, car je perdis connaissance avant d'arriver; et mon^
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dernier souvenir était comme celui d'un homme rêvant qu'il tombe dans un puits qui n'a pas de fond.
Vers les huits heures du matin, je m'éveillai au fond de mon lit, dans la cabane, où nous avaient transportés les bûcherons qui nous avaient trouvés sans connaissance, enfoncés jusqu'au cou, dans un banc de neige du voisinage. Personne ne s'était fait casser les reins heureusement, mais je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais les côtes un peu comme un homme qui aurait couché sur les ravalements durant toute une semaine, sans parler d'un hlack-eve et de deux ou trais déchirures sur les mains
Et Joe, le cook, plongea sa micaouant< dans la mélasse bouillante.
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et dans la figure. Enfin, le principal, c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés, et je n'ai pas besoin de vous dire que je ne m'empressai pas de démentir ceux qui prétendaient m'avoir trouvé, avec Baptiste Durand et les six autres, tous saouls comme des grives, et en train de cuver notre jamaïque dans un banc de neige des environs. C'est déjà pas si beau d'avoir presque vendu son âme au diable, sans se vanter parmi les camarades ; et ce n'est que bien des années plus tard que je racontai l'histoire telle qu'elle était arrivée.
Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si drôle qu'on le pense d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, en plein cœur d'hiver, en courant la chasse-galerie ; surtout si vous avez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez, vous attendrez à Tété prochain pour aller embrasser vos petits cœurs, sans courir le risque de voyager au profit du diable.
Et Joe, le cook, plongea sa micaouane dans la mélasse bouillante au reflets dorés, et déclara que la tire était cuite à point, et qu'il n'y avait plus qu'à l'étirer.
H. Beaugrand,
TOM CARIBOU
TOM CARIBOU