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SOIRÉE MAL EMPLOYÉE

Le même soir à huit heures , don Géronias

éî lit assis , écrivant à une table , dans une petite chambre d’hôtel garni. De temps en temps , i! cessait d’écrire pour regarder le tableau dont il avait fini par prendre possession.

La lueur de la bougie, qui vacillait sur la toile, ajoutait encore à l’œuvre étrange du Fuenzès.

Evidemment, ce tableau représentait une Tentation , mais non pas celle à laquelle les peintres nous ont accoutumés. Saint Antoine était sur le premier plan, regardant avec effroi, sans pouvoir détourner les yeux , une ronde infernale d’hommes et de femmes qui avaient un poignard fiché dans le sein droit. — On sait que quelques peintres espagnols , n’ignorant pas sans doute l’endroit où est placé le cœur , ont représenté cependant des personnages percés au côté droit. — Quoique le sang découlât des blessures , la bande n’en tournait qu’avec plus de frénésie.

, Du côté opposé à saint Antoine , des soldats avaient mis le feu à une maison qui s’écroulait ,

entraînant dans sa ruine femme, enfants, animaux , qui se tordaient dans les flammes.

Plus loin se voyait un gibet avec autant de bras que Briarée. Chaque bras était porteur d’une couple de pendus qui riaient chacun de la danse des jambes de son camarade.

Dans le fond , un atelier de dissection , dont les portes étaient ouvertes, laissait voir une épouvantable collection de martyrs, qui avaient laissé leurs têtes , leurs bras, leurs jambes, leurs yeux , leurs oreilles , leurs nez sur le champ de bataille du christianisme.

Il avait fallu l’imagination d’un peintre espagnol pour songer à tenter Antoine par de telles images. Le tableau était peint avec une naïveté sèche, propre , cruelle et sanglante qui faisait horreur.

Don Géronias regardait cette Tentation avec des yeux égarés. Il écrivait une phrase, examinait un groupe , reprenait la plume et laissait errer ses regards vers le tableau. Ort eût dit qu’il

étudiait celle œuvre avec lénacilé, pour en critiquer les moindres détails.

Enfin, quand sa lettre fut terminée, il la relut, la plia lentement , la ferma d’un cachet noir , et il sortit.

— Madame , dit-il à la propriétaire de l’hôtel , voici une lettre adressée à M. Pigoreau , qui viendra demain matin me demander. Veuillez la lui remettre.

Puis il remonta et se dépouilla de sa redingote. Sous son gilet était un petit crucifix d’ivoire appendu à son cou. Don Géronias le prit et se mit à genoux. Sa prière fut longue. L’Espagnol parlait h voix basse et semblait se confesser.

Après s’être relevé , il alla droit dans un coin chercher une corde neuve en rouleau. Il la mesura , la pendit à un clou suspendu assez haut au mur.

Le tableau était toujours éclairé par les dei> nières lueurs de la bougie. Don Géronias se dirigea vers la table, regarda attentivement le ta-

bleau , poussa un grand soupir , le jeta par terre et ie piétina de ses deux pieds.

Quand la toile fut crevée , il passa ses deux jambes dans le châssis, se dirigea non sans peine vers la corde, et se l’attacha au cou. On n’entendit qu’un faible râlement.

La bougie s’éteignit.

DÉSAPPOINTEMENT DE PIGOREÂU.

— M. Pigoreau , dit Antoine , en surprenant au saut du lit le brave marchand de tableaux , vous ne savez pas la nouvelle?

— Comment veux-tu que je sache? je m’éveille.

— Crochard est mort cette nuit d’une attaque d’apoplexie.

— Hé bien , mon garçon , que veux-tu , nous sommes tous mortels. Au fond, je crois que c’est le bon Dieu qui le punit de m’avoir si indignement floué hier soir. A propos , nous allons ce

malin toucher les pistolos de ce bon monsieur don Géronias.

Pigoreau s’habilla et partit avec Antoine. Tout le long de la route , Pigoreau se livra à d’aimables plaisanteries sur les fantaisies de l’Espagnol.

— Monsieur , lui dit-on à l’hôtel , n’est-ce pas vous qui vous appelez M. Pigoreau?

— C’est lui-même, répondit-il facétieusement.

— Il y a une lettre pour vous... Monsieur a défendu de laisser monter ce matin.

— Une lettre... dit Pigoreau. Voyons, Antoine, toi qui as de bons yeux , lis-nous un peu ça.

Antoine lut :

« Monsieur,

— » Quand vous ouvrirez ce papier, je n’exis- » terai plus... »

— Ah ! s’écria Pigoreau , il est mort , don Géronias... Vite, allez voir!...

Deux domestiques coururent à la chambre de l’Espagnol. Pigoreau les suivait de près. On

frappa et on appela don Géronias sans obtenir de réponse.

— Enfonçons la porte , dit Antoine.

Les domestiques jetèrent sans grande peine la porte en dedans; tous purent apercevoir le corps du suicidé , — dont les jambes étaient éclairées par un rayon de soleil.

Les instincts du marchand de tableaux prirent le dessus sur Pigoreau, qui n’aperçut qu’une chose.

— Seigneur ! s’écria-t-il, il a crevé le Fuenzès!

Pendant qu’on allait chercher le commissaire de police pour constater le suicide , Antoine et Pigoreau descendirent dans la cour de l’hôtel et continuèrent à lire les dernières volontés du mourant.

— « Ne m’en voulez pas, Monsieur Pigoreau, » de vous iaire perdre quelque argent... »

— Dix mille francs! soupira le marchand de tableaux.

— « Et remerciez le ciel de ne pas avoir acheté

» cette toile. Elle était mortelle. Tous ceux qui » l’ont possédée entre leurs mains , seulement » quelques instants, devaient mourir de mort » violente. »

— C’est pourtant vrai , dit Pigoreau un peu consolé.

— « Moi seul , je savais ce terrible secret ; » c’est ce qui m’a obligé de quitter mon pays » pour empêcher de nombreux malheurs. J’ai » fait tout ce que j’ai pu pour soustraire M. Bigot » à son malheureux son ; mais mon acharnement » à la possession du tableau a produit des ré- » sultats contraires à ceux que j’espérais. Priez » pour le pauvre encadreur , dont la mort vous » est expliquée maintenant ; priez encore pour » l’infortuné marchand que vous aviez pris pour » entremetteur , et qui ne passera pas la nuit. »

— Ah ! mon Dieu , s’écria Pigoreau , c’est le diable que cet Espagnol , un enchanteur. — Quoi ! il a pronostiqué la mort de Crochard !

— « Vous irez trouver un prêtre espagnol et

» vous lui raconterez ma mort. Si l’église refuse » des prières à un suicidé . mon compatriote fera » son devoir pour donner le repos à l’âme du » faux don Géronias qui n’est autre que le peintre

Fuenzès. »

— J’en perdrai la tête, dit Pigoreau... Antoine, dans ton intérêt, souviens-loi qu’il ne faut jamais

avoir chez toi un tableau espagnol. C’est tous sorciers, ces gens-là.

24 novembre 1846.

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