‹ ContesChapitre 5 sur 39 · RÉELLES · texte numérisé non relu

RÉELLES

Voici à peu près le procédé employé par les poètes pour décrire une mansarde :

Une petite chambre au septième ou au huitième, gaie et avenante. Pas de papier, mais des murs blanchis à la chaux. Un

Voici ce que pourraient écrire les poètes s’ils avaient l’amour de la réalité :

Une petite chambre au septième ou au huitième, triste et sale. Pas de papier, mais des murs jaunes, album mural qui

violon accroché aux murs (en cas de masculin), un rosier fleuri (en cas de féminin). Un rayon de soleil vient tous les jours faire sa promenade dans la chambrette. On a vue sur le ciel ou sur un jardin garni de grands arbres dont les odeurs volent à la mansarde.

Il est bien convenu qu’une mansarde n’est jamaissolitaire, et qu’elle a un pendant. Dans la mansarde d’en face se trouve une voisine, un voisin suivant le sexe du héros du roman; on se

porte les traces de passage de tous les locataires. Le soleil n’y vient jamais, ou, quand il y vient, c’est pour convertir la mansarde en plombs de Venise. On a quelquefois une vue, mais on n’aperçoit que des cheminées, des ardoises, des toits et des gouttières.

En hiver, les mansardes sont aussi humides qu’un marais.

Le plus souvent, la mansarde est isolée, et l’on n’aperçoit guère que d’horriblescréatures, des juifs, des vieilles femmes, des chats, des marchands de chapeaux ruinés avec lesquels il est peu agréa-

dit bonjour, on s’envoie des baisers; les baisers sont rendus; on se rencontre dans la rue. Un jour la mansarde n" 1 va rendre visite à la mansarde n° 2. Et voilà une nouvelle paire d’amoureux....

On rit, on chante, on boit, — dans les mansardes de poëtes. Quelques vaudevillistes audacieux y font sabler le champagne.

Les commis-voyageurs ont chanté partout :

« Dans un grenier qu’on est bien à vingt

ans! »

ble d’avoir des relations.

Souvent il fait faim dans les mansardes; on n’y rit pas alors, on y chante peu, et on boit moins encore. — Peutêtre pourrait-on trouver souvent à boire des larmes...

Malgré ce qu’a dit Monsieur de Béranger,

« Dans un grenier qu’on est mal à vingt

ans ! »

l.e togia de JIU' Amourette.

— Bonjour, voisin, dit Amourette en riant de la figure étonnée du graveur.

Chien-Caillou avait à peu près raison de s’étonner de cette subite connaissance; il n’avait jamais vu sa voisine, non plus qu’entendu parler. Au fond, il s'inquiétait peu des femmes, il dépensait tout son

amour pour son lapin, et il n’avait jamais songé à mieux placer ses affections.

— Vous sortez, voisin? continua Amourette qui était couchée sur un mauvais lit de sangle.

— Oui, mademoiselle, répondit le graveur.

— J’aurais bien voulu que vous disiez à la fruitière de nous monter pour quatre sous de frites.

— Si vous le désirez, je vous les rapporterai moimême, je n’ai qu’une petite course.

— Ah! mon voisin, que vous êtes gentil!.. Mais ça ne se peut pas, dit- elle en hésitant... Avez-vous quatre sous ?

Quoique cette demande fût faite un peu brusquement, en raison de la nouveauté des relations, Chien-Caillou trouva cela tout naturel. Les malheureux sont si vite frères !

— Ma foi, dit-il, je suis aussi pauvre que vous.

— Eh bien! je vous remercie tout de même; dites à la fruitière de monter les frites; quand elle sera ici, elle n’osera pas les remporter, quoique nous lui devions déjà quelque chose.

— Bon, je vais faire comme vous dites.

— Ah çà, voisin, vous reviendrez nous voir, j’espère? Pourquoi ne venez-vous jamais?

— Je ne sors pas et je ne savais pas que vous étiez si près de moi.

— Il faut que vous voyiez ma sœur. Vous avez l’air triste, nous vous ferons rire. Ah ! comme nous nous amusons toutes les deux 1 Est-ce que la petite folle n’a pas vendu hier ma robe et mes jupons! Nous n’avons plus qu’une robe pour nous deux. Elle me laisse en chemise. Tenez...

Et Amourette releva la couverture, non par effronterie, mais par misère joyeusement cynique; ce dont fut tellement effrayé Chien-Caillou, qu’il ouvrit la porte et descendit précipitamment l’escalier.

Quelque temps après, la sœur d’ Amourette rentra :

— Eh bien ! Nini, as-tu de l’argent?

— Pas un liard; mais j’ai faim.

— Le voisin est descendu chez la fruitière. Nous allons manger. Tu n’as donc pas trouvé M. Clément?

— Il est parti à la campagne, à ce que m’a dit sa bonne. Dis donc, Amourette, la bonne me fait une fière paire d’yeux quand j’y vais.

— - Elle se doute peut-être de quelque chose.

— Qu’est-ce que ça lui fait? Ne dirait-on pas que je ruine son M. Clément?... Ah! le vilain vieux avare ! Faut-il que nous ayons besoin de manger... Il est laid, il prise, il a une perruque...

— Je neveux plus que tu y retournes, Nini; c’est pour moi que tu te sacrifies, parce que je suis une paresseuse. Mais demain je veux retourner chiffonner avec papa. Il me battra, ça m’est égal; au moins tu ne seras plus obligée d’aller avec ton vieux.

— Tu resteras, Amourette; je veux que tu restes avec moi, dit Nini dont les paupières s’emplissaient de larmes; tu voudrais donc me laisser seule. Tu sais bien que nous sommes trop grandes pour faire le chiffon, que le métier ne va pas, et que, si papa nous a renvoyées, c’est qu’il ne pouvait plus nous nourrir. J’ai rencontré une femme qui m’a dit qu’elle nous apprendrait la brochure; nous pourrons gagner tout de suite six sous par jour chacune.

— A la bonne heure, dit Amourette, nous pourrons vivre avec les six sous. Tu n’auras plus besoin du vieux,

— Je tâcherai de mettre quelque chose de côté, dit Nini; je m’achèterai une petite robe comme j’en ai vu l’autre jour, à sept sous le mètre; un petit dessin à fleurs qui est gentil tout plein. Avec ma robe, j’aurai aussi un bonnet neuf à la Charlotte Corday, des brodequins pas cher; on en vend d’occase , pour presque rien. Et puis, nous irons au bal. Hein ! Amourette.

— Oui, nous irons chez Constant... Entends-tu monter, Nini '? C’est la fruitière sans doute.

— Ma voisine, c’est moi, cria Chien-Caillou en dehors.

— Ne parle pas de M. Clément devant lui, dit Amourette.

Parentlièiie*

0 mon oncle, que vous avez eu raison de m’interrompre au lit et à l’échelle! Vous m’auriez accusé de nager en plein dans les eaux de l’immoralité. Qu’auriez-vous pensé d’Amourette qui relève ses draps pour montrer qu’elle est en chemise, et surtout de Nini qui vend son corps à un vieux ?

J’entends déjà vos déclamations, ô mon oncle, grainetier vertueux qui vendez vos tulipes, vos dahlias trois fois le double de leur valeur, si la pratique n’y entend rien.

Un beau jour, après une pareille vente, mon oncle, qui passe dans le quartier pour un estimable commerçant, rentra dans son arrière-boutique. Sa fille lisait.

— C’est mon neveu , dit-il , qui t’a prêté ce volume?

— Oui, père.

— Quel est son intitulé ?

— Paul et Virginie, père.

— Ah ! le drôle ! il infestera toujours ma maison de publications dangereuses. Tu ne l’as pas lu tout entier, j’imagine... Voyons, où en es-tu?... A la

page 12... il n’y a pas trop de mal Ma fille, je

te défends de lire dorénavant les livres que ton cousin apporte; ne regarde même pas les titres.

Le soir, mon oncle me fit un discours très-moral sur les romans-feuilletons qui semblaient prendre à tâche de gangrener les familles; à la suite de quoi

il m’interdit l’entrée de sa maison, si j’avais des livres sous le bras (1).

Plaise à Dieu que le présent livre ne lui tombe pas sous la main !

(1) Cependant mon oncle fait des réserves. Il trouve M. Sue un homme très-moral et rempli des meilleures intentions.

Comment on dine quelquefois*

Chien-Caillou entra la mine triste.

— Elle ne veut pas?... dit Amourette, qui comprit cette pantomime.

— Elle m’a insulté par-dessus le marché

— Qui donc? demanda Nini.

— . La fruitière. Elle a fini ainsi, en mettant ses poings sur ses hanches : — Pas d’argent, pas de frites.

— Si nous avions seulement du pain..... dit Amourette.

— Du pain ! répondit Chien-Caillou tout joyeux, j’en ai à votre service; il est noir, mais il est bon. J’ai aussi des carottes. Vous ne les aimez peut-être pas. Moi, je n’aime que ça, mon lapin aussi.... Je cours vous chercher à manger.

— Voisin, vous êtes trop bon, vraiment.

— Vous avez un lapin chez vous? dit Ni ni.

— Oui, un beau lapin blanc, Petiot, qui est gentil comme tout.

— Oh ! amenez-nous-le, nous rirons un peu.

Chien-Caillou sortit, et revint aussitôt avec du pain de munition et une botte de carottes. Le lapin se tenait gravement sur son épaule, à l’instar des perroquets. Ce furent des cris de joie sans nombre, dans la mansarde, à la vue du lapin.

Amourette le prit dans ses bras et le baisa sur le nez. Après quoi, il passa dans les mains de Nini,

qui le dévora de caresses. Jamais le lapin n’avait été aussi embrassé, ce qui ne lui faisait pas perdre son sang-froid. Tous les quatre s’installèrent sur le lit et mangèrent avec appétit ce repas improvisé. Entre deux bouchées :

— Voisin, comment vous appelle-t-on, dit Amourette.

— Chien-Caillou.

— Oh ! le drôle de nom ! Moi aussi j’en ai un drôle, on m’appelle Amourette; c’est à cause d’une romance, voilà tout ce que je sais... Il est bien bon, votre pain...

— Les carottes aussi, dit Nini. Ça doit vous coûter encore cher, monsieur Chien-Caillou, de nourrir votre lapin?

— Je ne le nourris pas toujours si bien; quelquefois il n’a que du son; quelquefois il jeûne. Une fois j’ai cru qu’il allait mourir, mon pauvre Petiot; nous avions été deux jours sans manger : j’étais couché, moi, comme un propre à rien. Je ne pensais plus à lui; il vient tout d’un coup se frotter contre moi, et puis il me regardait avec ses grands yeux. Faut-il

que je sois lâche 1 me dis-je. Parce que tu meurs de faim, tu laisses mourir de faim les autres. Je descends quatre à quatre, je cours dans la rue; heureusement la fruitière avait épluché ses choux, je rapporte bien vite les mauvaises feuilles. Ah ! il était temps; pauvre Petiot ! il était couché sur le flanc... J’ai d’abord cru qu’il était mort... pensez donc, il n’y a que lui qui m’aime...; en m’entendant, il dresse les oreilles, je lui jette les feuilles, et il l’a échappé belle...

— Pauvre Petiot! dit Nini en l’embrassant. Quel dommage s’il était mort !...

— Vous êtes bien bon, monsieur Chien-Caillou, dit Amourette, et je vous aime déjà comme si je vous connaissais depuis deux ans.

— Ah! mademoiselle, dit le graveur embarrassé... Écoutez, demain, j’aurai sans doute de l’argent; le père Samuel viendra, nous dînerons mieux...

— Nous ne voulons pas, dit Amourette, vous ruiner... Nous en aurons peut-être aussi... on en doit à ma sœur,..

— Allons, au revoir, dit Chien-Caillou, j’ai un peu à travailler : à demain.

•— Adieu, monsieur Chien-Caillou, dirent les 4eux jeunes hiles.

Zttëé ël» scène «lu fïfet* Samuel»

Chien-Caillou finissait sa planche, lorsqu'on frappa à sa porte : — C’est le père Samuel, dit-on.

Le père Samuel entra. Un vieillard grand, maigre et barbu; des vêtements en défaillance et sales; sur la tête, un chapeau qu’une marchande du Temple ne voudrait pas étaler; des souliers de poëte du

quartier latin : tel était le père Samuel, juif et brocanteur, protecteur de Chien-Caillou. Le protecteur valait le protégé, et tous les deux s’harmonisaient parfaitement avec la mansarde.

Le père Samuel est connu dans tous les ateliers de Paris. Il vend des crayons, des canifs, des couleurs, ou les échange contre de vieux habits. Il achète des esquisses, des pochades de jeunes peintres, et passe pour très-compétent en matière d’arts. On le dit riche et usurier, car il prête aux étudiants.

— Foyons foir la blanche, dit-il dans son baragouin.

— J’en ai tiré une épreuve, dit Chien-Caillou, mais je ne suis pas content.

— Evegdifeme.nl, il n est bas drés pien fenu.

— Si vous saviez comment je l’ai tirée?

— Gomment ça?

— Avec du cirage et une brosse à souliers.

— Et bourg uoi ?

— Ça coûte dix sous chez les imprimeurs; vous ne payez pas assez cher,.,

— Allons, allons, fous n'édes chômais gondent.

— Père Samuel, voilà trois jours que je travaille là-dessus, je ne peux pas vous la donner pour cinq francs comme les autres... J’aime mieux garder mes machines pour moi, à ce prix-là.

— Pah! nous nous arrancherons, che fous tonnerai une yonne retincode bour l'hiver.

— Non, non, dit Chien-Caillou; une redingote, je n’en ai pas besoin. Avez-vous des pommes de terre?

— Gomment, tes hommes té derre ?

— Oui, je veux dix francs, et vous m’assurerez un boisseau de pommes de terre par semaine, en admettant que je travaille pour vous... 11 me faut dix francs par planche...

— Terteifl! fous mé ruinez. Bonchour , ché né beux bas à ces gontidions.

Et le père Samuel s’en alla. Chien-Caillou, qui connaissait cette ruse particulière aux juifs et aux marchands d’habits, le laissa faire. Deux minutes après, le père Samuel remontait, en offrant cinq francs et les pommes de terre, et jurant ses grands

dieux qu’il était ruiné j our toujours; le graveur tenant bon, il s’en alla une seconde lois. Cependant il levint encore, car il avait ses n otifs pour ne pas rompre avec Chien-Caillou.

Le père Samuel, qui brocantait aussi les tableaux, ayant vu dans un atelier des dessins à la plume et des taux-loites de Chien-Caillou, devina tout le prix de ces cioquis. Chien- Caillou gravait comme personne ne gi ave; ses longues contemplations de RemLranot lui avaient donné un juiie, non pas exactement copié ü’apiès ce grand maître, mais qui, mitigé d’après ses piopres inspirations, produisait quelque chose ü’eiliaoidinane. Chien-Caillou était artiste comme Albert Luier, avec autant de naïveté. Sans éducation littéraire, sans éducation artistique, il était parvenu a taire des œuvres d’un grand sentiment. 11 avait la foi naïve du Pérugin et des vieux maîtres.

Pour comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou, il fallait être artiste. La plupai t des gens n’y auraient rien vu; les véritables amis de l’art y découvraient un monde. Jamais la pointe ne s’était jouée d’autant

de difficultés. Le père Samuel avait deviné, avec son instinct de brocanteur, le génie de Chien-Caillou . II se mit en rapport avec lui et lui acheta ses gravures à vil prix.

Le père Samuel connaissait beaucoup d’amateurs : il porta les eaux-fortes chez quelques-uns qui répondirent ce que Diderot disait des dessins à la plume de Rembrandt : Je ne comprends rien à ces griffonnages. Mais un vieux collectionneur d’estampes, mieux avisé, poussa un cri d’admiration à la vue de ces dessins et demanda le nom de l’auteur. Le rusé père Samuel répondit que l’auteur était un Hollandais, sans doute du xvii° siècle, que le hasard l’avait mis sur les traces de ce trésor et qu’il ne soupçonnait pas le nom de l’auteur.

Le collectionneur intrigué alla au cabinet des estampes montrer cette rareté à M. Duchesne. M. Duchesne, quoique très-savant, y perdit son latin. On remua tout lecabinet, on feuilleta tout l’œuvre des Flamands, des Hollandais, des Allemands; il fut impossible de rien trouver ; on en conclut que ces gravures étaient d’un élève de Rembrandt. Le vieil

amateur acheta chaque estampe 200 francs au juif; et celui-ci, pour ne pas éveiller les soupçons, les jaunissait, les maculait, les froissait et les déchirait, ce qui leur donnait l’aspect de gravures très-anciennes.

On voit par là qu’il ne faisait pas un mauvais trafic avec Chien-Caillou. Aussi, après avoir juré contre la misère des temps, après avoir réfléchi, accorda-t-il les dix francs et le sac de légumes, ce qui mit le pauvre graveur tout en joie. Jamais il ne s’était vu si riche. Après avoir arrêté rigoureusement les clauses du marché, le père Samuel s’en alla en recommandant à Chien-Caillou de soigner ses planches.

Un mariage au soleil.

Le lendemain, Amourette vint réveiller Chien- Caillou en grattant à sa porte.

— Voisin, venez vite déjeuner. Nini a rapporté toutes sortes de bonnes choses. N’oubliez pas d’apporter le lapin.

Amourette était rentrée sans attendre la réponse. Chien-Caillou se leva, prit Petiot dans ses bras et

sortit. En ouvrant la porte de ses voisines, il fut frappé de l’odeur qui errait dans la chambre. Le lapin dressa les oreilles et agita son vaste nez.

Sur une petite table était un plat contenant force côtelettes dont la chaleur s’échappait en fumée. Ces côtelettes dorées nageaient dans une sauce appétissante, parsemée çà et là de cornichons d’un vert joyeux. A côté des côtelettes s’élevait une pyramide de frites, sur lesquelles une main prudente avait dispersé les grains argentés de sel nécessaire. Chien- Caillou, qui n’avait jamais assisté à pareil festin, ouvrait de grands yeux d’étonnement.

— A table, voisin, dit Amourette, à table, pendant que tout est chaud.

Tout le monde s’assit sur le lit et mangea avec plus d’appétit encore que la veille. — Il est de notre devoir de déclarer que le lapin refusa les côtelettes et les frites, ce qui donnerait à penser que Petiot était plutôt gourmand que gourmet. — 11 y avait aussi par terre une certaine bouteille de vin qui redoubla la gaieté de l’assemblée, peu habituée aux capiteux.

— Je suis riche aussi, dit Chien-Caillou, le père Samuel est venu.

— N’est-ce pas un vieux bonhomme, dit Nini, qui a un bolivar tout bosselé?

— C’est lui-même. Il ne faut pas en dire de mal; il me fait vivre, et bien. Maintenant je suis sûr de passer un bon et chaud hiver.

— Ah ça, voisin, dit Amourette, sans être trop curieuse, qu’est-ce que vous faites?

— Je fais de la gravure. Et vous?

Amourette rougit et balbutia :

— Nini travaille un peu; j’ai essayé de faire des fleurs en porcelaine, mais je n’avais jamais assez d’argent pour acheter des outils.

— Ah! dit Chien-Caillou, si j’avais mon bateau!

— Quel bateau ?

— Petiot le sait bien, lui; nous en avons assez causé du bateau ! Voilà ce que c’est. Quand j’aurai amassé quelques sous, ce qui ne sera pas long, j’achète des planches d’occasion et je me fais un petit bateau. Je mets dedans des pommes de terre, un sac de pain de munition, des carottes, du sou

pour mon lapin, et puis tout ee qu’il me faut pour

graver Il y aura une petite chambre où on

pourra faire du feu pour l’hiver Je porte mon

bateau au Pont-Royal, je monte dedans avec Petiot. Nous allons en Belgique, en Hollande, tout partout où il y a des tableaux de Rembrandt... Pendant que nous serons en pleine eau, je graverai. J’aurai aussi quelques économies pour renouveler mes provisions D’ailleurs, je vendrai mes gravures, je

connais des amateurs très-riches en Belgique. Voilà ce que j’ai rêvé toute ma vie... Mais l’année prochaine...

— Et on ne vous verra plus? dit Amourette, dont la voix s’altéra.

— Oh ! je ne reviendrai pas de si tôt !

— Et vous nous oublierez, méchant? Vous ne pensez donc plus à nous, à moi? dit Amourette.

Chien-Caillou fut touché de ces reproches.

— Je vous emmènerais bien avec moi toutes les deux; mais le bateau ne serait peut-être pas assez grand.

— Oh ! je veux partir avec vous, moi, dit Amous

rette. Je ne suis plus heureuse que quand vous êtes là. Je vous aime encore plus qu’hier, et demain je vous aimerai encore plus qu’aujourd’hui. M’aimezvous un peu, monsieur Chien-Caillou?

Chien-Caillou, qui était embarrassé par la présence de Nini, répondit avec un gros soupir : — Oh ! oui.

— Moi, dit Nini, je ne veux pas aller dans le bateau. D’abord, je vous gênerai, et puis il n’y a pas de bal, on ne dansera pas dans votre bateau. J’aime bien monsieur Chien-Caillou, je t’aime encore plus, Amourette, mais j’aurai peur de me noyer... Vous m’écrirez, je pleurerai souvent en pensant à vous... je pleure déjà, dit-elle en sanglotant.

— Allons, Nini, ma sœur, nous ne sommes pas encore partis. Veux-tu pas pleurer? Fi! tu veux donc me faire du chagrin !

Les deux sœurs s’embrassèrent, et la joie reprit son cours. Comme Chien-Caillou s’en allait, Amourette lui parla bas à l’oreille : — Attendez-moi ce soir.

Chien-Caillou s’en retourna fort intrigué, et, la

sait venant, ii s’étendit sur son lit Amourette vint peu après.

— M’aimez- vous beaucoup, monsieur Chien-Caillou? dit-elle d’un ton sérieux.

— Plus que je ne saurais le dire.

— Voulez vous que je sois votre femme pour toujours?

— Je le veux bien, balbutia Chien-Caillou qui perdait la tête.

Là-dessus Amourette raconta sa vie passée à Chien-Caillou; elle avoua toutes ses fautes. Le pauvre graveur tenait la main d’Amourette dans sa main, et ii était heureux, car jusqu’alors il n’avait pas pensé aux trésors d’amour qui sommeillaient dans son cœur.

Le matin, les deux amants furent réveillés par Petiot, qui vint s’abattre sur le lit. Chien-Caillou eut un cri sublime :

— Je crois que je t’aime mieux que mon lapin, dit-il à Amourette, timide comme une jeune mariée.

— Ah ! dit Amourette, maintenant je suis sûre

de toi.

— Si -

Ët, pendant une heure, les projets de ménage futur allèrent leur train. Le bateau jouait toujours un grand rôle. Amourette devait apprendre un état qui lui permettrait de soutenir le ménage de son côté. Nini vint embrasser Chien-Caillou, qu’elle appela son frère, et la petite mansarde, si noire et si triste, prit elle-même un air de fête.

La queue du bonheur.

Le jeune ménage fut heureux un grand mois Cependant Chien-Caillou avait les yeux fatigués; il travaillait beaucoup. Amourette lui causait en travaillant. Jamais elle n’avait été aussi gaie. Le graveur avait installé ses quelques outils dans la mansarde de sa maîtresse, où il faisait plus clair.

Un matin, il sortit pour aller chez le père Samuel.

La portière monta chez Amourette :

— Le propriétaire veut qu’on le paie, à la fin...

— Je n’ai pas d’argent... dit Amourette.

— Ah ! vous n’avez pas d’argent. Eh bien 1 vous allez filer à la minute, et toutes les deux...

— Mais... dit Nini.

— Je crois que vous voulez vous révolter. Qu’est-ce que c’est que des gueuses pareilles!... Ah! vous n’avez pas d’argent... Vous mangez donc tout? D’ailleurs, monsieur ne veut pas de coureuses dans sa maison... Allons, qu’on file, et bien vite...

— Laissez-nous attendre au moins M. Chien- Caillou...

— Oui, en voilà encore une autre bonne pratique, qui doit deux termes et plus... Son compte ne sera

pas long... Allons, voulez-vous f votre camp, ou

je vous fais mener par la garde chez le commissaire.

Les deux jeunes filles sanglotaient et ne trouvaient rien à répondre à la vieille mégère; elles firent un petit paquet de leurs habits. Nini écrivit quelques mots sur la porte de Chien-Caillou, et elles

descendirent tout eu pleurs, pendant que lia portière leur disait :

— ■ Vous êtes encore bien heureuses que je vous laisse emporter vos effets et que je ne vous dénonce pas à la police, petites routeeses.

Chien-Caillou, en rentrant le soir, lut sur sa porte ceci :

« N ou ceron à midi à vousse atandrr den le Lussam bout. »

H descendit, le cœur ému, chez la portière qui hri dît sèchement :

— Monsieur a commandé qu’on les mette h la porte. Si vous croyez qu’on peut garder, pour l’amour du bon D.eu, deslocataires qui ne paient pas... Du reste, elles ne sont pas les seules, et il y en a d’autres qui...

Chien-Caillou, sans en entendre davantage, courut au Luxembourg. Il était six heures du soir. L’hiver commençait et le brouillard tombait; il fit le tour du jardin, s’arrêtant à chaque femme qu’il rencontrait; il ne trouva pas les deux sœurs. Bientôt le tambour battit; on ferma les portes, et le pauvre

graveur revînt seul à la maison. II ne pleurait pas, mais il avait la mine sombre et l’oeil égaré.

Peliot vint se frotter à lui, et pour la première fois Petiot fut repoussé brusquement. Chien-Caillou ne dormit pas; toute la nuit sa petite chambre retentit de soupirs. Le lendemain, à six heures du matin, il était à la grille du Luxembourg; il attendit deux heures l’ouverture. Toute la journée, il resta sans manger, marchant comme un fou, fouillant les moindres buissons, comptant les heures, parcourant les allées, les contre-allées, et regardant sous le nez les filles du quartier, qui riaient beaucoup de cette mine effarée.

Pendant huit jours ii fut fidèle à son poste; pas d’ Amourette. Il revenait quelquefois les habils trempés, jurant et voulant se casser la tête contre les murs. Un jour, le lapin ayant manifesté ses caresses trop longuement, Chien-Caillou le prit par les oreilles et le lança contre la muraille.

Petiot poussa un faible cri et retomba sur le plancher. 11 était mort. — Il est impossible de peindre la douleur de Chien-Caillou; il le ramassa,

le baisa sur le nez, le mit réchauffer dans son lit, car il croyait qu’il n’était qu’étourdi. Mais Petiot ne bougeait pas; il commençait à avoir froid.

Chien-Caillou s’étendit sur son lit et jura de se laisser mourir de faim... Il avait les yeux tout grands ouverts, secs et rouges; s’il avait pu pleurer, il eût été moins malheureux, mais il était pris d’une douleur sourde et implacable qui ne trouve de fin que dans le suicide.

Peu à peu sa vue s’obscurcit; il entendait sonner les heures de l’église voisine. Huit heures du matin tintèrent; ses yeux étaient ouverts.

— Ah ! dit-il en poussant un grand cri, je ne vois plus...

Quelques locataires montèrent entendant ce cri...

Le pauvre Chien-Caillou n’est plus aujourd’hui un homme, un artiste, ni un graveur; il est le numéro 13 de la Clinique.

6 octobre 1845.

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