PREFACE
Perrault (Charles), 1 628-; 703, se livra d'abord à la poésie, puis entra au barreau où il eut quelque succès, et devint enfin, choisi par Colbert, premier commis de la surintendance des bâtiments du roi.
Membre de l'Académie française en 1671, il se rendit célèbre surtout ;it ses contes Je :
La première édition des Contes le Perrault fut publiée en 1697, sous le titre de : Histoires ou Contes du temps passé, avec des moralité^, à Paris, chez Claude Barbier, sur le -ccond Péron de la Sainte-Chapelle, au Palais. Avec privilège de Sa Majesté.
Au dos :
Contes de ma 3ûre Loye.
Ces Contes sont dédiés à Mademoiselle. Elisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur de Philippe, Juc de Chartres, depuis duc d'Orléans et régent du royaume.
La dédicace est signée P. Darmancourt, que M. André Lefèvre.
Jans la très èrudite préface de son édition des Contes de Perrault, nous
apprend être le nom du fils de l'académicien, un enfant de dix ans.
collaborateur inconscient de son père à qui sans doute il racontait naïvement les récits dont l'amusait sa nourrice.
La
Belle au Bois Dormant
Contes de Perrault
r point saurait
Il était une fois un roi et ■ qui étaient si fâchés de n'av d'enfants, si fâchés qu'on n< dire. Ils allèrent à toutes les monde : vœux, pèlerinages, dévotions, tout fut mis en œuvre, et rien n'y faisait. Enfin, pourtant, la reine devint grosse et accoucha d'une fille.
On fit un beau baptême ; on donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu'on put trouver dans le pays (il s'en trtouva sept), afin que, chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eût.
par ce moyen, toutes les perfections imaginables.
Après les cérémonies du baptême, toute la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif où il y avait une cuiller, une fourchette et un couteau de fin or, garnis de diamants et de rubis. Mais, comme chacun prenait place à table, on vit entrer une vieille fée, qu'on n'avait point priée, parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour.
et qu'on la croyait morte ou enchantée.
Le roi lui fit donner un couvert; mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept, pour les sept fées.
La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelque menaces entre ses dents.
Une des jeunes fées, qui se trouva auprès d'elle, l'entendit et, jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer, autant qu'il lui serait possible, le mal que la vieille aurait fait.
Cependant les fées commencèrent
à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde ; celle d'après, qu'elle aurait de l'esprit comme un ange ; la troisième, qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait ; la quatrième, qu'elle danserait parfaitement bien ; la cinquième, qu'elle chanterait comme un rossignol ; et la sixième, qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière perfection.
Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit, en branlant la tête encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.
Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment, la jeune fée sortit de derrière la tapis-
série, et dit tout haut ces paroles ?
« Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n'en mourra point; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait ; la princesse se percera la main d'un fuseau ; mais, au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil, qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller. »
Le roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un édit par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi, sur peine de vie.
Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance, il arriva que la jeune princesse, courant un jour dans le château, et montant de
chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon, dans un petit galetas où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.
« Que faites-vous là, ma bonne femme? — dit la princesse.
— Je file, ma belle enfant. — lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas.
— Ah ! que cela est joli ! — reprit la princesse ; — comment faites-vous ?
donnez-moi que je voie si j'en ferais bien autant. >
Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que, comme elle était fort vive, un
peu
étourdie, et que d'ailleurs 1",
des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main et tomba évanouie.
La bonne vieille, bien embarrassée,
crie au secours : on vient de tous côtés; on jette de l'eau au visage de la princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l'eau de la reine de Hongrie; mais rien ne la faisait revenir.
Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la princesse dans un bel appartement du palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent. On eût dit d'un ange, tant elle était belle ; car son évanouissement n'avait point ôté les couleurs vives de son teint :
ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail ; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer doucement : ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte.
Le rot ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue.
La bonne fée, qui lui avait sauvé la vie en la condamnant à dormir cent ans, était dans le royaume de Matnquin, à douze mille lieues de là, lorsque l'accident arriva à la princesse ; mais elle en fut avertie, en un instant, par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues (c'était des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée).
La fée partit aussitôt, et on la vit, au bout d'une heure, arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons.
Le roi alla lui présenter la main, à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait ; mais, comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que, quand la princesse
viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château : voici ce qu'elle fit.
Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et la reine) : gouvernantes, filles d*honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres d'hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, valets de pied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuriess avec les palefreniers, les gros mâtins de la basse-cour, et la petite Pouffe, petite chienne de la princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dés qu'elle les eût touchés, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur maîtresse, afin d'être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes qui étaient au feu,
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toutes pleines de perdrix et de faisans, s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les fées n'étaient pas longues à leur besogne.
Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu'elle s'éveillât, sortirent du château, et firent publier des défenses à qui que ce soit d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires ; car il crut dans un quart d'heure, tout autour du parc, une si grande quantité de grands arbres e; de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer; en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse,
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pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des curieux.
Au bout de cent ans. le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que des tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Chacun lui répondit selon qu'il en avait oui parler : les uns disaient que c'était un vieux château où il revenait des esprits, les autres, que tous les sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat.
La plus commune opinion était qu'un ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à son aise, et sans qu'on le put suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois.
Le prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux paysan prit la parole et lui dit :
» Mon prince, il y a plus de cinquante ans, que j'ai ouï dire à mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la plus belle du monde ; qu'elle y devait dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée. »
Le jeune prince, à ce discours, se sentit tout de feu ; il crut, sans balancer, qu'il mettrait fin à une si belle aventure, et. poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était. A peine s'avança-t-i] vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'elles-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et, ce qui
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le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dés qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin : un prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte. C'était un silence affreux : l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'étaient que des corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien, au nez bourgeonné et à la face vermeille des suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis; et leurs tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant.
Il passe une grande cour pavée de
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marbre ; il monte l'escalier ; il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflant de leur mieux. Il traverseplusieurs chambres, pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis. 11 entre dans une chambre toute dorée, et il voit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu : une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin.
11 s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle.
Alors, comme la fin de l'enchantement était venue, la princesse s'éveilla, et, le regardant avec des veux plus tendres qu'une première
vue ne semblait le permettre : « Est-ce vous, mon prince ? — lui dit-elle ; — vous vous êtes bien fait attendre. »
Le prince, charmé de ses belles paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés; ils en plurent davantage : peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner : elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire ; car il y a apparence (l'histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin, il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas encore
dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.
Cependant tout le palais s'était réveillé avec la princesse : chacun songeait à faire sa charge; et, comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame d'honneur, pressée comme les autres.
s'impatienta, et dit tout haut à la princesse que la viande était servie.
Le prince aida la princesse à se lever : elle était toute habillée, et fort magnifiquement ; mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mére-grand, et qu'elle avait un collet monté; elle n'en était pas moins belle.
Ils passèrent dans un salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y
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eût près de cent ans qu'on ne les
jouât plus ; et, après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château.
et la dame d"honneur leur tira le rideau. Ils dormirent peu : la princesse n'en avait pas grand besoin, et le prince la quitta, dés le matin, pour retourner à la ville, où son père devait être en peine de lui.
Le prince lui dit qu'en chassant il s'ctait perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le roi, son père, qui était bonhomme, le crut:
mais sa mère n'en fut pas bien persuadée, et voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse, et qu il avait toujours une raison en main pour s'excuser quand il avait couchédeux ou trois nuits dehors, elle ne
douta plus qu'il n'eût quelque amourette; car il vécut avec la princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille, fut nommée' l'Aurore, et le second, un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau que sa scei/r.
La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il : intenter dans la vie ; mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret : il la craignait, quoiqu'il l'aimait, car elle était de race ogresse, et le roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens. On disait même tout bas à la cour qu'elle avait les inclinations des ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux: ainsi le prince ne lui voulut jamais rien dire.
Mais quand le roi fut mort, et qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit le maître, il déclara publiquement son mariage, et alla en grande cérémonie quérir la reine sa femme dans son château. On lui fit une entrée magnifique dans la ville capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.
Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l'empereur Cantalabutte, son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa n-.ére, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants : il devait être à la guerre tout l'été ; et, dés qu'il fut parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maitre d'hôtel :
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. :x manger demain à mon Jiner la petite Aurore.
— Ah! madame, — dit d'hôtel...
— Je le veux, — dit la reine — (et elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la sauce Robert. »
Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait pour lors quatre jns. et vint en sautaut et en riant se jeter à son col, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer : le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lai fit une si bonne sauce que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait rien mangé de si bon.
Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à s.i femme, pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.
Huit jours après, la méchante reine dit à son maitre d'hôtel :
« Je veux manger à mon souper le petit Jour. »
Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois.
Il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros singe : il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement bon.
Cela était fort bien allé jusque-là ; mais, un soir, cette méchante reine dit au maitre d'hôtel :
« Je veux manger la rein.- à la même sauce que ses enfants. ■>
Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de la pouvoir encon.
tromper.
La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche ; et le moyen de trouver dans la ménagerie une bête aussi dure que cela ?
Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la, gorge à la reine, et monta dans sa chambre dans l'intention de n'en pas faire à deux fois.
11 s'excitait à la fureur, et entra, le poignard à la main, dans la chambre de la jeune reine ; il ne voulut pourtant point la surprendre, et lui dit, avec beaucoup de respect, l'ordre qu'il avait reçu de la reine mère.
« Faites votre devoir, — lui dit-
elle en lui tendant le col ; — exécutez Tordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants, que j'ai tant aimés! » car elle les croyait morts, depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire.
« Non, non, madame, — lui répondit le pauvre maitre d'hôtel, tout attendri, — vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfants;— mais ce sera chez moi, où je les ai cachés, et je tromperai encore la reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place. »
11 la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche, que la reine mangea à son souper, avec le même appétit que si c'eût été la reine : elle était bien contente de sa cruauté, et elle
se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la reine sa femme et ses deux enfants. L'n soir qu'elle rôdait, à son ordinaire, dans les cours et basses-cours du château, pour y halener quelque viande fraîche, elle entendit, dans une salle basse, le petit Jour, qui pleurait, parce que la reine sa mère le voulait faire fouetter, à cause qu'il avait été méchant ; et elle entendit aussi la petite Aurore, qui demandait pardon pour son frère.
L'ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants, et, furieuse d'avoir été trompée, elle commanda, dès le lendemain matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve qu'elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents,
pour y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d'hôtel, sa femme et sa servante : elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos.
Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve lorsque le roi, qu'on n'attendait pas sitôt, entra dans la cour, à cheval, il était venu en poste, et demanda, tout étonné, ce que voulait dire cet horrible spectacle. Personne n'osait l'en instruire, quand l'ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta ellemême la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bétes qu'elle v avait fait mettre. Le roi ne laissa pas d'en être fâché : elle était sa mère ; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.
..,.,[,;.. en-r-.r \-.«il'-ir n.-.u» faire ■
Mais le sexe »y«c tant d'ardu Aspire à la fol conjugal-.
Que Je n'ai pas la force ni le cru
Le
Petit Chaperon Rouge
Il était une fois une petit village, la plus jolie qu'on eût su voir : sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien, que partout on l'appelait le petit Chaperon rouge.
Un jour, sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit :
Va voir comment se porte ta mère-grand, car on m'a dit qu'elle était malade. Porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. »
Le petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mèregrand, qui demeurait dans un autre
village.
En passant dans un bois, elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger; mais il n'osa à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. 11 lui demanda où elle allait. La pauvre enfant, qui ne savait pas qu'il était dangereux de s'arrêter à écouter un loup, lui dit :
« Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette, avec un petit pot de beurre, que ma mère lui envoie.
% il/ W i ■
— Demeure-t-elle bien loin } — lui dit le loup.
— Oh ! oui, — dit le petit Chaperon rouge; — c'est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, à la première maison du .village.
— Eh bien ! — dit le Loup. — je veux l'aller voir aussi : je m'y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là ; et nous verrons à qui plus tôt y sera. »
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir après les papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mere-grand ; il heurte :
« Toc, toc.
— Qui est là ?
— Cest votre fille, le petit Chaperon rouge, — dit le Loup en contrefaisant sa voix, — qui vous apporte une galette, et un petit pot de beurre, que ma mère vous envoie. »
La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu'elle se trouvait un peu mal, lui cria :
« Tire la chevillette, la bobinette cherra. »
Le Loup tira la chevillette, et la porte s'ouvrit.
Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien, car il y avait plus de trois jours qu'il n'avait mangé. Ensuite il ferma la porte, et s'alla coucher dans le lit de la mèregrand, en attendant le petit Chaperon rouge, qui, quelque temps après, vint heurter à la porte :
« Toc. toc.
CONTES DE PERRACI. T 51
— Qui est là ? »
Le petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais, croyant que sa mère-grand était enrhumée, répondit :
« C'est votre fille, le petit Chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre, que ma mère vous envoie. »
Le loup lui cria en adoucissant un peu sa voix :
.1 Tire la chevillette, la bobinette cherra. »
Le petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit.
Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit, sous la couverture :
■ Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi. »
Le petit Chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé.
Elle lui dit :
« Ma mère-grand, que vous avez degrands bras !
— C'est pour mieux t'embrasser, ma fille !
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes !
— C'est pour mieux courir, mon enfant !
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !
— C'est pour mieux écouter, mon enfant !
— M.i mère-grand, que vous avez de grands yeux !
— C'est pour mieux te voir, mon enfant !
— Ha mère-grand, que vous avez de grandes dents !
— C'est pour te manger! »
Et, en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon rouge, et la mangea.
Surtout de Jaunes unes.
Belles, bien laites et gentill
l pas cbose étrange t que le loup mange.
Suivent les |eunee tomolseitflB
De tous les loups s
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderies, et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue; cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuit de devant lui.
Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage, et lui laissa le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient point toutes deux, et se le renvoyaient l'une à l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.
La Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations :
on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme. Dès qu'on fut de retour à la ville, le mariage se conclut.
Au bout d'un mois, la Barbe-Bleue dit à sa femme qu'il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence ; qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence; qu'elle fit venir ses bonnes amies ; qu'elle les menât à la campagne, si elle voulait ; que partout elle fit bonne chère.
• Voilà, — lui dit-il, — les clefs des deux grands garde-meubles ; voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent,
qui ne sert pas tous les jours; voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent ; celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci. c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas :
ouvrez tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d'v entrer, et je vous le défends de telle sorte que, s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère. »
Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné, et lui, après l'avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée
CONTES n E PERRAULT 6 I
tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues. Elles ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie, qui, cependant, ne se diver-
tissait point à voir toutes ces richesses à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas.
Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Etant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte, qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.
D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Apre-
quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que, dans ce sang, se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs : c'était toutes les femmes que Barbe-Bleue avait épousées, et qu'il avait égorgées, l'une après l'autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu'elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.
Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte. et monta à sa chambre pour se remettre un peu; mais elle n'en pouvait venir à bout, tant elle était émue.
Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essaya deux ou trois fois ; mais le sang ne s'en allait point : elle eut beau la laver
et racine la frotter avec du sablon et avec du grès, il demeura toujours du sang, car la clef était fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre.
La Barbe-Bleue revint de son vovage dès le soir même, et dit qu'il avait reçu des lettres, dans le chemin, qui lui avaient appris que l'affaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était ravie de son prompt retour.
Le lendemain, il lui redemanda les clefs; et elle les lui donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé.
« D'où vient, — lui dit-il, — que la clef du cabinet n'est point avec les autres ?
La Barbe -Bleue
CONTES DE PEKXAUI.T 67
— Il faut, — dit-elle, — que je
l'aie laissée là-haut sur ma table.
— Ne manquez pas, — dit la Barbe-Bleue, — de me la donner tantôt. »
Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe-Bleue, l'ayant considérée, dit à sa femme :
« Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef?
— Je n'en sais rien, — répondit la pauvre femme, plus paie que la mort.
— Vous n'en savez rien ! — reprit la Barbe-Bleue; — je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien ! madame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez
Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant, et en lui demandant
6* COXTES DE PERRAULT
pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir, de n'avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était; mais la Barbe-Bleue avait le coeur plus dur qu'un rocher.
« 11 faut mourir, madame, — lui lit-il, — et tout à l'heure.
— Puisqu'il faut mourir, — répondit-elle en le regardant les veux baignés de larmes. — donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.
— Je vous donne un demi-quart d'heure, — reprit la Barbe-Bleue; — mais pas un moment davantage. »
Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit :
» Ma sœur Anne, — car elle s'appelait ainsi, — monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir si mes frères ne viennent point : ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir
aujourd'hui ; et, si tu les vois, faisleur signe de se hâter. »
La sœur Anne monta sur le haut de la tour; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps :
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
Et la sœur Anne lui répondait :
« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. »
Cependant, la Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force à sa femme :
« Descends vite, ou je monterai là-haut.
— Encore un moment, s'il vous plût, » lui répondait sa femme; et aussitôt elle criait tout bas :
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
Et la sœur Anne répondait :
« Je ne vois rien que le soleil qui
poudroie, et l'herbe qui verdoie.
— Descends donc vite, — criait la Barbe-Bleue. ■ — où je monterai là-haut.
— Je m'en vais, » répondait la femme ; et puis elle criait :
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
— Je vois, — répondit la sœur Anne, — une grosse poussière q.ii vient de ce côté-ci...
— Sont-ce mes frères?
— Hélas! non, ma sœur : c'est un troupeau de moutons..,
— Ne veux-tu pas descendre"- — criait la Barbe-Bleue.
— Encore un moment, » répondait sa femme ; et puis elle criait :
• Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
— Je vois, — répondit-elle, — Jeux cavaliers qui viennent de ce
côté-ci, mais ils sont bien loin encore.
— Dieu soit loué ! — s'écria-t-elle un moment après, — ce sont mes frères. Je leur fais signe tant que je puis de se hâter. »
La Barbe-Bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla.
La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout épleurée et tout échevelée.
« Cela ne sert de rien, — dit la Barbe-Bleue ; — il faut mourir. »
Puis, la prenant d"une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tète. La pauvre femme, se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.
'i Non, non, — dit-il, — recommande-toi bien à Dieu ; » et, levant
son bras... Dans ce moment on heurta si fort à la porte que la Barbe- Bleue s'arrêta tout court. On ouvrit et aussitôt on vit entrer deux cavaliers qui, mettant l'épée à la main, coururent droit à la Barbe-Bleue.
Il reconnut que c'était les frères de sa femme, l'un dragon et l'autre mousquetaire, de sorte qu'il s'enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si prés qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épèe au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n'avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.
Il se trouva que la Barbe-Bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie
à marier sa sœur Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps ; une autre partie à acheter des charges de capitaines à ses deux frères, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe- Bleue.
MORALITÉ l.a curiosité, malgré tous ses attraits.
Coûte souvent bien des regrets ; On en volt, tous les Jours, mille exemples paraître. C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger
AUTRE MORALITE
ïpoux si terrible, l'impossible,
Eut-Il niakonteot et Jaloux.
Le Maître Chat ou
Le Chat Botté
Un meunier ne laissa pour tous biens, à trois enfants qu'il avait, que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent bientôt faits ; ni le notaire, ni le procureur n'y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine.
Laine eut le moulin, le second eut
l'âne, et le plus jeune n'eut que le chat.
Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si pauvre lot :
Mes frères, — disait-il, — pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim . »
Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui dit d'un air posé et sérieux :
Nu vous affligez point, mon maitre; vous n'avez qu'à me donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez. »
Quoique le maitre du Chat ne fit pas grand fond là-dessus, il lui avait
vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.
Lorsque le Chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement, et.
mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux autres pattes de devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et. s'étendant comme s'il eut été mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vint se fourrer dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis.
A peine fut-il couché, qu'il eut contentement ; un jeune étourdi de
00 COXIES DE PERRAULT
lapin entra dans son sac, et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde.
Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l'appartement de Sa Majesté, où étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit :
« Voilà, sire, un lapin de garenne que monsieur le marquis de Carabas — c'était le nom qu'il lui prit gêner de donner à son maitre — m'a chargé de vous présenter de sa part.
— Dis à ton maitre, — répondit le roi, — que je le remercie et qu'il me fait plaisir, a
Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert, et, lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. Il alla ensuite
les présenter au roi, comme il avait fait du lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner pour boire.
Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maitre. Un jour qu'il sut que le roi devait aller à la promenade, sur le bord de la rivière, avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maitre :
« Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite : vous n'avez qu'à vous baigner dans la rivière, à l'endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. »
Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon.
Dans le temps qu'il se baignait, le
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roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute sa force :
« Au secours ! au secours ! voilà monsieur le marquis de Carabas qui se noie ! »
A ce cri, le roi mit la tète à ia portière, et, reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu'on allât vite au secours de monsieur le marquis de Carabas.
Pendant qu'on retirait le pauvremarquis de la rivière, le Chat s'approcha du carrosse et dit au roi que, dans le temps que son maitre se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur! de toute sa force : le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.
Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d'aller quérir
un de ses plus beaux habits pour monsieur le marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses, et, comme les beaux habits qu'on venait de lui donner relevaient sa bonne mine — car il était beau et bien fait de sa personne, — la fille du roi le trouva fort à son gré, et le marquis de Carabas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards, fort respectueux et un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse à la folie.
Le roi voulut qu'il montât dans son carrosse et qu'il fût de la promenade. Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et, ayant rencontré des pavsans qui fauchaient un pré, il leur dit :
« Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à monsieur
le marquis de Carabas, vous serez tous haches menu comme chair à pâté. »
Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui était ce pré qu'ils fauchaient :
« C'est à monsieur le marquis de Carabas, » dirent-ils tous ensemble ; car la menace du Chat leur avait fait peur.
« Vous avez là un bel héritage, — dit le roi au marquis de Carabas.
— Vous voyez, sire, — répondit le marquis, — c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années. »
Le maitre Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit :
'< Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à monsieur le marquis de
Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »
Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu'il voyait.
a C'est à monsieur le marquis de Carabas, a répondirent les moissonneurs; et le roi s'en réjouit encore avec le marquis. Le Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu'il rencontrait, et le roi était étonné des grands biens de monsieur le marquis de Carabas.
Le maitre Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maitre était un ogre, le plus riche qu'on ait jamais vu; car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château. Le Chat, qui eut soin de s'informer qui était cet ogre et ce qu'il savait faire.
demanda à lui parler, disant qu'il n'avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l'honneur de lui faire la révérence.
L'ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre et le fit reposer.
« On m'a assuré, — ■ dit le Chat, — que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d'animaux ; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant.
— Cela est vrai — répondit l'ogre brusquement, — ■ et, pour vous le montrer, vous m'allez voir devenir lion. »
Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les
Quelque temps après, le Chu,
avant vu que l'ogre avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu'il avait eu bien peur.
« On m'a assuré encore, — dit le Chat, — mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple de vous changer en un rat, en une souris : je vous avoue qne je tiens cela tout à fait impossible.
— Impossible ! — reprit l'ogre ; — vous allez voir; » et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l'eut pas plus tôt aperçue, qu'il se jeta dessus et la mangea.
Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l'ogre, voulut entrer dedans. Le Chat, qui entendit le bruit du carrosse, qui passait sur le pont-levis, courut au-devant et dit au