BALLADES EN PROSE
Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin va mourir. Dans toutes les églises du royaume, le Saint-Sacrement demeure exposé nuit et jour et de grands cierges brülent pour la guérison de l’enfant royal. Les rues de la vieille résidence sont tristes et silencieuses, les cloches ne sonnent plus, les voitures vont au pas. Aux abords du palais, les bourgeois curieux regardent, à travers les grilles, des suisses à bedaines dorées
qui causent dans les cours d'un air important.
Tout le château est en émoi. Des chambellans, des majordomes montent et descendent en courant les escaliers de marbre. Les galeries sont pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groupe à l’autre quéter des nouvelles à voix basse. Sur les larges perrons, les dames d’hongeur éplorées se font de grandes révérences en essuyant leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodés.
Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblée de médecins en robe. On les voit, à travers les vitres, agiter leurs longues manches noires et incliner doctoralementleurs perruques à marteaux...
Le gouverneur et l’écuyer du petit Dauphin se promènent devant la porte, attendant les décisions de la Faculté. Des marmitons passent à côté d'eux sans les saluer. M. l'écuyer jure comme un paien, M. le gouverneur récite des vers
d’Horace. Et pendant ce temps, là-bas, du côté des écuries, on entend un long hennissement plaintif. C’est l’alezan du petit Dauphin que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa mangeoire vide.
Et le roi! Où est monseigneur le roi? Le roi s’est enfermé tout seul dans une chambre, au bout du chateau.
Les Majestés n’aiment pas qu’on les voie pleurer! Pour la reine, c'est autre chose. Assise au chevet du petit Dauphin, elle a son beau visage baigné de larmes, et sanglote bien haut devant tous, comme ferait une drapiére.
Dans sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, plus blanc que les coussins sur lesquels il est étendu, repose les yeux fermés. On croit qu'il dort; mais non! Le petit Dauphin ne dort pas... Il se retourne vers sa mère, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit : « Madame la reine, pourquoi pleurez-vous ?
Est-ce que vous croyez bonnement comme
les autres que je m'en vas mourir ? » La reine veut répondre. Les sanglots l’empéchent de parler.
« Ne pleurez donc pas, madame la reine; vous oubliez que je suis le Dauphin, et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi... » La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dauphin commence à s’effrayer : « Hola! dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je saurai bien l’empècher d'arriver jusqu'ici... Qu’on fasse venir sur l'heure quarante lansquenets trèsforts pour monter la garde autour de notre lit! Que cent gros canons veillent nuit et jour, mèche allumée, sous nos fenêtres ! Et malheur à la mort, si elle ose s'approcher de nous! »
Pour complaire à l'enfant royal, la reine fait un signe. Sur l'heure, on entend les gros canons qui roulent dans la cour, et quarante grands lansquenets, la pertuisane au poing, viennent se ranger autour de la chambre. Ce sont de
vieux soudards à moustaches grises. Le petit Dauphin bat des mains en les voyant. Il en reconnaît un et l'appelle :
« Lorrain! Lorrain! » Le soudard fait un pas vers le lit. « Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... Fais voir un peu ton grand sabre... Si la mort veut me prendre, il faudra la tuer, n'est-ce pas? » Lorrain répond : « Oui, monseigneur... » Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannées.
A ce moment, l'aumônier s'approche du petit Dauphin et lui parle longtemps à voix basse en lui montrant un crucifix.
Le petit Dauphin l'écoute d'un air fort étonné, puis tout à coup l'interrompant : « Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur l'abbé: mais enfin est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir à ma place, en lui donnant beaucoup d'argent ?... » L’aumônier continue à lui parler à voix basse, et le petit Dauphin a l'air de plus en plus étonné.
Quand l’aumônier a fini, le petit Dauphin reprend avec un gros soupir :
« Tout ce que vous me dites là est bien triste, monsieur l’abbé, mais une chose me console, c'est que là-haut, dans le paradis des étoiles, je vais être encore le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang. » Puis il ajoute, en se tournant vers sa mère :
« Qu'on m’apporte mes plus beaux habits, mon pourpoint d’hermine blanche et mes escarpins de velours; je veux me faire brave pour les anges et entrer au paradis en costume de Dauphin. »
Une troisième fois l’aumônier se penche vers le petit Dauphin et lui parle longuement à voix basse... Au milieu de son discours, l’enfant royal l'interrompt avec colère : « Mais alors, crie-t-il, d'être Dauphin, ce n’est rien du tout! »
Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin se tourne vers la muraille et il pleure amèrement.
M. le sous-prefet est en tournée. Cocher devant, laquais derriére, la caléche de la sous-préfecture l'emporte majestueusement au concours régional de la Combe-aux-Fées. Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet a mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de nacre. Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu'il regarde tristement.
M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré ; i songe au fameux discours qu’il va falloir prononcer tout à l'heure devant les habi:
tants de la Combe-aux-Fées... « Mes-~
sieurs et chers administrés... » Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et répéter vingt fois de suite...
« Messieurs et chers administrés... » la suite du discours ne vient pas.
La suite du discours ne vient pas. Il fait si chaud dans cette calèche! A perte de vue, la route de la Combe-aux- Fées poudroie sous le soleil du Midi.
L'air est embrasé, et sur les ormeaux du bord du chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers de cigales se répondent d'un arbre à l'autre...
Tout à coup M. le sous-préfet tressaille.
Là-bas, au pied d’un coteau, il vient d'apercevoir un petit bois de chênes verts qui semble lui faire signe.
Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe : « Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet, pour composer votre discours, vous serez bien mieux sous mes arbres... » M. le sous-préfet est séduit ; il saute à bas de sa calèche et dit à ses gens de l’attendre, qu'il va
composer son discours dans le petit bois de chénes verts.
Dans le petit bois de chénes verts il y a des oiseaux, des violettes, et des sources sous l'herbe fine. Quand ils ont apercu M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont eu peur et se sont arrêtés de chanter; les sources n'ont plus osé faire de bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon... Tout ce petit monde-la n’a jamais vu de souspréfet, et se demande 4 voix basse quel est ce beau seigneur qui se proméne en culotte d’argent.
A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est ce beau seigneur en culotte d’argent... Pendant ce temps-là, M. le sous-préfet, ravi du silence et de la fraicheur du bois, relève les pans de son habit, pose son claque sur l'herbe, et s’assied dans la mousse au pied d'un jeune chène ; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette en chagrin gau-
fré et en tire une large feuille de papier-ministre. « C'est un artiste! » dit la fauvette. « Non, dit le bouvreuil, ce n’est pas un artiste, puisqu'il a une culotte en argent; c’est plutôt un prince. »
« C’est plutôt un prince, dit le bouvreuil. — Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol qui a chanté toute une saison dans les jardins de la sous-préfecture. Je sais ce que c’est, c'est un sous-préfet ! » Et tout le petit bois va chuchotant: « C'est un souspréfet ! c’est un sous-préfet ! » « Comme il est chauve ! » remarque une alouette à grande huppe. Les violettes demandent : « Est-ce que c’est méchant? »
« Est-ce que c'est méchant f » demandent les violettes. Le vieux rossignol répond : « Pas du tout! » Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à chanter, les sources à courir, les violettes à embaumer, comme si le monsieur n'était pas la... Impassible au mi- Lieu de tout ce joli tapage, M. le sous-
préfet invoque dans son cceur la muse des comices agricoles, et, le crayon levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie : « Messieurs et chers administrés... »
« Messieurs et chers administrés », dit le sous-préfet de sa voix de cérémonie.
Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu'un gros pivert qui le regarde en riant, perché sur son claque. Le sous-préfet hausse les épaules et veut continuer son discours; mais le pivert l’interrompt encore et lui crie de loin: « A quoi bon! — Comment!
à quoi bon? » dit le sous-préfet, qui devient tout rouge; et, chassant d'un geste cette bête effrontée, il reprend de plus belle : « Messieurs ‘et chers administrés. »
« Messieurs et chers administrés, » a repris le sous-préfet de plus belle ; mais alors, voilà les petites violettes qui se haussent vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent doucement :
« Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous sentons bon? » Et les sources lui font sous la mousse une musique divine, et dans les branches , audessus de sa téte, des tas de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs, et tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer son discours.
Tout le petit bois conspire pour l’empêcher de composer son discours...
M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre de musique, essaye vainement de résister au charme nouveau qui l’envahit. Il s’accoude sur l'herbe, dégrafe son bel babit, balbutie encore deux ou trois fois : « Messieurs et chers administrés...
messieurs et chers admi..... messieurs et chers. » Puis il envoie les administrés au diable, et la muse des comices agricoles n'a plus qu’à se voiler la face.
Voile-toi la face, 6 muse des comiees agricoles ! Lorsque, au bout d’une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître. sont entrés dans
le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer @horreur. M. le souspréfet était couché sur le ventre, dans l'herbe, débraillé comme un bohéme. Il avait mis son habit bas, et, tout en mâchonnant des violettes. M. le sous-préfet faisait des vers.
XXIITI
« Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles. »
Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des perles, le curé de Graveson me versa deux doigts d’une liqueur verte, dorée, chaude, étincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout ensoleillé.
« C'est l’élixir du Père Gaucher, la joie et la santé de notre Provence, me fit le brave homme d'un airtriomphant; on le fabrique au couvent des Prémontrés, à deux lieues de votre moulin...
N'est-ce pas que cela vaut bien toutes
* Lettres de mon moulin.
les chartreuses du mondef... Et si vous saviez comme elle est amusante, l’histoire de cet élixir!... Ecoutez plutôt. »
Alors, tout naïvement, sans y entendre malice, dans cette salle à manger de presbytère si candide et si calme avec son Chemin de la croix en petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empesés comme des surplis, l'abbé me commenca une historiette légèrement sceptique et irrévérencieuse, à la facon d'un conte d’Erasme ou de d’Assoucy :
Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou plutôt les pères blancs, comme les appellent nos Provençaux, étaient tombés dans une grande misère ; si vous aviez vu leur maison de ce temps-là, elle vous aurait fait peine.
Le grand mur, la tour Pacôme s’en allaient en morceaux. Tout autour du cloître rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail
debout, pas une porte qui tint. Dans les préaux, dans les chapelles, le vent du Rhône soufflait comme en Camargue, éteignant les cierges, cassant le plomb des vitrages, chassant l’eau des bénitiers. Mais le plus triste de tout, c'était le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide; et les pères, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obligés de sonner Matines avec des cliquettes de bois d’amandier.
Pauvres péres blancs! je les vois encore, a la procession de la Féte-Dieu, défilant tristement dans leurs capes rapiécées, pales, maigres, nourris de citres et de pastéques, et derriére eux monseigneur l’abbé, qui venait la tête basse, tout honteux de montrer au soleil sa crosse dédorée et sa mitre de laine blanche mangée des vers. Les dames de la confrérie en pleuraient de pitié dans les rangs, et les gros porte-bannières ricanaient entre eux tout bas en se montrant les pauvres moines : « Les
étourneaux vont maigres quand ils vont en troupes. » Le fait est que les infortunés pères blancs en étaient arrivés euxmêmes à se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol à travers le monde et de chercher pâture chacun de son côté.
Or, un jour que cette grave question se débattait dans le chapitre, on vint annoncer au prieur que le frère Gaucher demandait à être entendu au conseil.. Vous saurez pour votre gouverne que ce frère Gaucher était le bouvier du couvent; c'est-à-dire qu’il passait ses journées à rouler d'arcade en arcade dans le cloître, en poussant devant lui deux vaches étiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu’on appelait tante Bégon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait jamais pu rien apprendre au’a conduire ses
bêtes et à réciter son Pater noster; encore le disait-il en provencal, car il avait la cervelle dure et l'esprit fin comme une dague de plomb. Fervent chrétien, du reste, quoique un peu visionnaire, à l'aise sous le cilice et se donnant la discipline avec une conviction robuste et des bras !...
Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd, saluant l'assemblée la jambe en arrière, prieur, chanoines, argentier, tout le monde se mit à rire. C'était toujours l'effet que produisait, quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa barbe de chèvre et ses yeux un peu fous ; aussi le frère Gaucher ne s’émut pas :
« Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides qui chantent le mieux. Figurez-vous qu’à force de creuser ma pauvre tête déjà si creuse,
je crois que j’ai trouvé le moyen de nous tirer tous de peine.
« Voici comment. Vous savez bien tante Bégon, cette brave femme qui me gardait quand j'étais petit (Dieu ait son âme, la vieille coquine ! Elle chantait de bien vilaines chansons après boire). Je vous dirai donc, mes révérends pères, que tante Bégon de son vivant se connaissait aux herbes de montagne autant et mieux qu'un vieux merle de Corse.
Voire elle avait composé sur la fin de ses jours un élixir incomparable, en mélangeant cinq ou six espèces de simples que nous all ons cueillir ensemble dans les Alpilles. Il y a de belles années de cela; mais je pense qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre père abbé je pourrais — en cherchant bien — retrouver la composition de ce mystérieux élixir. Nous n’aurons plus alors qu’à le mettre en bouteilles et à le vendre un peu cher, ce qui permettrait a la communauté de
s'enrichir doucettement, comme ont fait nos frères de la Trappe et de la Grande... »
Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'était levé pour lui sauter au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L’argentier, encore plus ému que tous les autres, Jui baisait avec respect le bord tout effrangé de sa cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour délibérer, et, séance tenante, le chapitre décida qu'on confierait les vaches au frère Thrasybule, pour que le frère Gaucher put se donner tout entier à la confection de son élixir.
Comment le bon frère parvint-il à retrouver la recette de tante Bégon ? au prix de quels efforts, au prix de quelles veilles? L'histoire ne le dit pas. Seulement ce qui est sûr, c'est qu'au bout de six mois l'élixir des pères blancs était déjà très-populaire. Dans tout le Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un mas,
pas une grange qui n'eût au fond de sa dépense, entre les bouteilles de vin cuit et les jarres d'olives à la picholine, un petit flacon de terre brune cacheté aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une étiquette d'argent. Grâce à la vogue de son élixir, la maison des Prémontrés s'énrichit très-rapidement.
On releva la tour Pacôme. Le prieur eut une mitre neuve, l’église de jolis vitraux ouvragés, et, dans la fine dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes vint s’abattre un beau matin de Pâques, tintant et carillonnant à la -grande volée.
Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère lai dont les rusticités égayaient tant le chapitre, il n’en fut plus question dans le couvent. On ne connut plus désormais que le révèrend père Gaucher, homme de téte et de grand savoir, qui vivait complétement isolé des occupations si menues et si multiples du cloitre, et s’enfermait tout le jour dans sa
distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, où personne, pas même le prieur, n’avait le droit de pénétrer, était une ancienne chapelle abandonnée, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicité des bons pères en avait fait quelque chose de mystérieux et de formidable ; et si par aventure un moinillon hardi et curieux, s’accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du portail, il en dégringolait bien vite, effaré d’avoir vu le père Gaucher, avec sa barbe de nécromant, penché sur ses fourneaux, le pèse-liqueur àla main ; puis, tout autour, des cornues de grès rose, des alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement bizarre qui flamboyait ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux.
Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angelus, la porte de ce lieu de mystère s’ouvrait discrètement, et le
révérend se rendait à l'église pour l’office du soir. Il fallait voir qtel accueil quand il traversait le monastère ! Les frères faisaient la haie sur son passage.
On disait : « Chut!... il a le secret !...»
L’argentier le suivait et lui parlait la tête basse... Au milieu de ces adulations, le père s’en allait en s’épongeant le front, son tricorne aux larges bords posé en arrière comme une auréole, regardant autour de lui d'un air de complaisance les grandes cours plantées d’orangers, les toits bleus où tournaient:
les girouettes neuves, et, dans le cloitre éclatant de blancheur, — entre les colonnettes élégantes et fleuries, — les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par deux avec des mines reposées.
« C’est à moi qu'ils doivent tout cela! »
se disait le révérend en lui-même; et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées d'orgteil.
Le pauvre homme en fut bien puni Vous alles voin.«
is
274 CONTES CHOHIS. ~
- Figurez-vous qu'un soir, pendant l'oi
fice, il arriva à l'église dans une agitation extraordinaire : rouge, essoufflé, le capuchon de travers, et si troublé qu'en prenant de l'eau bénite il y trempa ses manches jusqu'au coude. On crut d’abord que c'était l'émotion d'arriverenretard ; mais quand on le vit faire de grandes révérences à l’orgue et aux tribunes au lieu de saluer le maitre-autel, traverser l'église en coup de vent, errer dans le chœur pendant cinq minutes pour thercher sa stalle, puis, une fois assis, s’incliner de droite et de gauche en souriant d'un air béat, un murmure d’étonnement courut dans les trois nefs.
On chuchotait de bréviaire à bréviaire :
« Qu’a donc notre père Gaucher?.., Qu'a donc notre pèré Gaucher? » Par deux fois, le prieur, impatienté, fit tomber sa crosse sur les dalles pour commander le silence. Là-bas, au fond du chœur, les psaumès allaient toujours; mais les répons manquaient d’entrain.
' Tout à coup, au beau milieu de l’Ave verum, voilà notre père Gaucher qui se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix éclatante :
Dans Paris il y a un père blanc, Patatin, patatan, tarabin, taraban, etc., etc
Consternation générale. Toutlemonde se lève. On crie : « Emportez-le... il est possédé! » Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se déméne...
Mais le père Gaucher ne voit rien, n’écoute rien, et deux moines vigoureux sont obligés de l’entrainer par la petite porte du chœur, se débattant comme un exorcisé et continuant de plus belle ses patatin et ses taraban.
Le lendemain, au petit jour, le malheureux était à genoux dans l'oratoire du prieur, et faisait sa coulpe avec un ruisseau de larmes : « C’est l'élixir, monseigneur, c’est l’élixir qui m'a surpris, »
disait-il en se frappant la poitrine. Et
de lé voir si marri, si repentant, le bon prieur en était tout ému lui-même :
— Allons, allons, père Gaucher, calmez-vous, tout cela séchera comme la rosée au soleil... Après tout, le scandale n’a pas été aussi grand que vous pensez.
Il y a bien eu la chanson qui était un peu... hum! hum! Enfin il faut espérer que les novices ne l'auront pas entendue.
A présent, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivée... C'est en essayant l'élixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourde... Ow, oui, je comprends... C'est comme le frère Schwartz, l'inventeur de la poudre; vous avez été victime de votre invention... Et dites-moi, mon brave ami, est-il bien nécessaire que vous l’essayiez sur vous-même, ce terrible élixir ?
Malheureusement, oui, monseigneur... l’éprouvette me donne bien la force et le degré de l'alcool; mais pour le fini, pour le velouté, je ne me fie guère qu'à ma langue.
LELIXIR DU R. P. GAUCHER. 277
— Ah! très-bien !... mais écoutez encore un peu que je vous dise... Quand vous goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que cela vous semble bon? Y prenez-vous du plaisir?
— Hélas! oui, monseigneur, fit le malheureux père en devenant tout rouge... Voila deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arome... C'est pour sûr le démon qui m'a joué ce vilain tour...
Aussi je suis bien décidé désormais à ne plus me servir que de l’éprouvette.
Tant pis si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la perle.
— Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacité. Il ne faut pas s’exposer à mécontenter la clientèle.
Tout ce que vous avez à faire maintenant que vous voilà prévenu, c'est de vous tenir sur vos gardes. Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte ?.. Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas ?... mettons vingt gouttes.
Le diable sera bien fja s'il vous attrape
avec vingt gouttes... D'ailleurs, pour prévenir tout accident, je vous dispense dorénavant de venir à l'église. Vous direz l'office du soir dans la distillerie.
Et maintenant allez en paix, mon révérend, et surtout... comptez bien vos gouttes.
Hélas! le pauvre révérend eut beau compter ses gouttes. Le démon le tenait, et ne le lacha plus.
C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices !
Le jour encore tout allait bien. Le père était assez calme ; il préparait ses réchauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes, toutes herbes de Provence, fines, grises, dentelées, brùlées de parfums et de soleil. Mais, le soir, quand les simples étaient infusés et que l’élixir tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre du pauvre homme commençait.
«.….… Dix-sept... dix-huit. dix-neuf.
vingt!... » Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil.
Ces vingt-la, le père les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n’y avait que la vingt-unième qui lui faisait envie.
Oh! cette vingt-unième goutte! Alors, pour échapper à la tentation, il allait s’agenouiller tout au bout du laborar toire et s’abimait dans ses patenôtres.
« Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumée toute chargée d’aromates qui venait rôder autour de lui, et bon gré mal gré le ramenait vers les bassines... La liqueur était d'un heau vert doré... Penché dessus, les narines ouvertes, le père la remuait tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes étincelantes que roulait le flot d’émeraude, il lui semblait voir les yeux de malicedetante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant. « Allons ! encore une goutte! »
Et de goutte en goutte l’infortuné finissait par avoir.son gobelet plein jusqu'au
‘280 CONTRS CHOISIS.
bord. Alors, à bout de force, il se laissait tomber dans un grand fauteuil, et, le corps abandonné, la paupière à demi close, il dégustait son péché par petits coups, en se disant tout bas avec un remords délicieux : « Ah! je me damne...
je me damne... » Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet élixir diabolique, il retrouvait, par je ne sais quel sortilége, toutes les vilaines chansons de tante Bégon : « Ce sont trois petites commeéres, qui parlent de faire un banquet, ou : Bergerette de. maitre André s’en va-t-au bois seulette, et toujours la fameuse des Pères blancs Patatin patatan.
Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui faisaient d'un air malin: « Hé! hé! père Gaucher, vous aviez des cigales en tête, hier soir en vous couchant. » Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, et le jeûne, et le cilice, et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le démon de l'élixir ;
et tous les soirs, à la même heure, la possession recommencait.
Pendant ce temps, les commandes pleuvaient sur l'abbaye que c'était une bénédiction. Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille... De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. 11 y avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, d’autres pour les écritures, d’autres pour le camionnage ; le service de Dieu y perdait bien par-ci par-là quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du pays n'y perdaient rien, je vous en réponds.
Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l’argentier lisait en plein chapitre son inventaire de fin d'année et que les bons chanoines l'écoutaient les yeux brillants.et le sourire aux lèvres, voilà le père Gaucher qui se précipite au milieu de la conférence en criant :
« C'est fini... Je n’en fais plus... Rendezmoi mes vaches. »
« Qu'est-ce qu'il y a donc, père Gaucher? demanda le prieur, qui se doutait bien un peu de ce qu'il y avait.
— Ce qu'il y a, monseigneur?... Il y a que je suis en train de me préparer une belle éternité de flammes et de coups de fourche. Il y a que je bois, que je bois comme un misérable.
— Mais je vous avais dis de compter vos gouttes.
— Ah! bien oui, compter mes gouttes; c'est par gobelets qu'il faudrait compter maintenant... Oui, mes révérends, j'en suis là. Trois fioles par soirées.. Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi faites faire l'élixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me brüle si je m'en mêle encore! » |
C'est le chapitre qui ne riait plus.
« Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l’argentier en agitant son grand livre.
— Préférez-vous que je me damne ?.…
Pour lors, le prieur se leva :
« Mes révérends, dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait l’anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C’est le soir, n’est-ce pas, mon cher fils, que le démon vous tente?... |
— Oui, monsieur le prieur, réguliérement tous les soirs... Aussi maintenant quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect, les sueurs qui me prennent comme l'âne de Capitou quand il voyait venir le bat.
— Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant, tous les soirs, à l’office, nous réciterons à votre intention loraison de saint Augustin, à laquelle l’indulgence pléniére est attachée... Avec cela, quoi qu'il arrive, vous êtes à couvert... C'est l'absolution pendant le péché.
— Oh! bien alors, merci, monsieur le prieur. » Et, sans en demander davantage, le père Gaucher retourna à ses alambics, aussi léger qu’une alouette.
Etfectivement, à partir de ce momentlà, tous les soirs, à la fin des complies, l'officiant ne manquait jamais de dire :
« Prions pour notre pauvre père Gaucher, qui sacrifie son Ame aux intérêts de la communauté... Oremus, Domine...»
Et pendant que sur toutes ces capuches blanches prosternées dans l'ombre des nefs l'oraison courait en frémissant comme une petite bise sur la neige, làbas, tout au bout du couvent, derrière le vitrage enflammé de la distillerie, on entendait le père Gaucher qui chantait à tue-téte :
Dans Paris il y a un père blanc, Patatin, patatan, tarabin, taraban; Dans Paris il y a un pére blanc Qui fait danser des moinettes, Trin, trin, trin, dans un jardin; Qui fait danser des...
... Ici le bon curé s'arrêta plein d'’épouvante : « Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient !... »