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LA VIEILLE TUNIQUE

A l'époque où j'étais expéditionnaire* dans les bureaux du ministère de la guerre, j'avais pour collègue et pour camarade de pièce un nommé Jean Vidal,* ancien sousofficier, amputé du bras gauche pendant la campagne 5 d'Italie,* mais à qui restait encore sa main droite, sa " belle main " de fourrier, avec laquelle il exécutait des merveilles calligraphiques en ronde, en bâtarde, en gothique, et dessinait, d'un seul trait de plume, un petit oiseau dans le paraphe* de sa signature.

10 Un digne homme, ce Vidal ! Le type du vieux soldat, probe et pur. Bien qu'il eût à peine quarante ans et que de rares poils gris apparussent dans sa barbiche* blonde d'ancien zouave, déjà nous l'appelions tous, au bureau, le père Vidal; mais avec moins de familiarité que de

15 respect, car nous connaissions sa vie d'honneur et de dévouement, là-bas,*dans son petit logement à bon marché, au fond de Grenelle,* où il avait recueilli une sœur à lui, veuve avec une ribambelle d'enfants, et où il entretenait tout ce petit monde sur son maigre budget, c'est-à-dire

20 l'argent de sa croix,* de sa pension et de ses appointements. Trois mille francs pour cinq personnes ! N'importe, les redingotes du père Vidal — ces redingotes dont la manche

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gauche, la manche vide, s'attachait au troisième bouton — étaient toujours brossées comme pour la revue du général inspecteur, et le brave homme prenait tellement au sérieux son ruban rouge, toujours frais, qu'il le retirait de sa boutonnière quand il portait un paquet dans la rue : 5 quelque paire de bottes de chez Latour, rue Montorgueil/ ou quelque pantalon de fatigue, acheté le matin à la Belle-Jardinière.*

Comme je demeurais alors, moi aussi, dans la banlieue du sud de Paris, je faisais route assez souvent, pour m'en 10 retourner chez moi, avec le père Vidal, et je m'amusais à lui faire raconter ses campagnes, tout en cheminant par ce quartier de l'École Militaire où l'on rencontrait alors à chaque pas — c'était dans les dernières années de l'Empire — les beaux uniformes de la garde impériale, guides verts, 15 lanciers blancs, et ces sombres et magnifiques officiers d'artillerie, noir et or, — un costume sous lequel cela valait la peine de se faire tuer.

Quelquefois, par les chaudes soirées d'été, j'offrais l'absinthe à mon compagnon — douceur que le pauvre 20 Vidal se refusait par économie — et nous nous arrêtions une demi-heure* devant* le café d'officiers de l'avenue de la Mothe-Piquet.* Ces jours-là, l'ancien "sous-off,*" qui était devenu le plus sage des pères de famille et avait perdu l'habitude du " perroquet, " se levait de table avec 25 un coup d'ivresse héroïque dans le cerveau, et j'étais bien sûr d'entendre, pendant le reste de la route, quelque belle histoire de guerre.

Un soir, — je crois que le père Vidal avait bu deux verres d'absinthe ! — voilà qu'en longeant l'horrible 3°

boulevard de Grenelle/ il s'arrêta brusquement devant la devanture d'un fripier militaire, comme il y en a beaucoup dans ce quartier-là. C'était une sale et sinistre boutique, montrant dans sa vitrine des

5 pistolets rouilles, des sébiles pleines de boutons, des épaulettes d'or rougi, et devant laquelle étaient suspendues, parmi des haillons sordides, quelques vieilles tuniques d'officiers, pourries sous la pluie et rongées par le soleil, mais qui, conservant le pincement

10 de la taille et la carrure des épaules/ avaient encore on ne sait quel aspect presque humain.

Vidal, me saisissant le bras de sa seule main et tournant vers moi ses regards un peu ivres, leva son moignon* pour désigner une de ces défroques — une

15 tunique d'officier d'Afrique,* avec la jupe à cent plis et le triple galon d'or grimpant sur la manche et faisant un huit, à la houzarde/

— Tenez, — me dit-il, — voilà l'uniforme de mon ancien corps . . . une tunique de capitaine . . .

20 Et, s'étant approché pour examiner la loque de plus près, il lut le numéro gravé sur les boutons et reprit, enthousiasmé :

— C'est mon régiment ! . . . C'est du premier zouaves ! Mais, tout à coup, la main du père Vidal, qui avait

25 déjà saisi la jupe de la vieille tunique, resta immobile, son visage s'assombrit, ses lèvres tremblèrent, et, baissant les yeux, il murmura, avec un accent d'épouvante :

— Mon Dieu ! si c'était la sienne !

Puis, d'un geste brusque, il retourna la tunique, et je

30 pus voir, au milieu du dos, un petit trou rond dans le

drap, un trou de balle, cerné d'une crasse noire qui était

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sans doute du vieux sang, et ce trou sinistre faisait horreur et pitié, comme une blessure.

— Oh ! oh ! — dis-je au père Vidal, qui avait tout de suite laissé retomber le vêtement et s'était remis en route, d'un pas pressé, la tête basse, — voilà une vilaine 5 cicatrice ! . . .

Et, pressentant une histoire, j'ajoutai, pour exciter mon compagnon à la raconter :

— Ordinairement, ce n'est pas par derrière que les capitaines de zouaves reçoivent les balles. 10

Mais il ne paraissait pas m'entendre ; il marmottait des mots en mordant sa moustache.

— Comment a-t-elle pu s'échouer là? il y a loin du champ de bataille de Melegnano* au boulevard de Grenelle . . . Oui, je sais bien, les corbeaux* qui suivent 15 l'armée, les dépouilleurs de cadavres . . . Mais pourquoi là, justement, à deux pas de l'École Militaire, où son régiment est caserne ? . . . Et il a dû passer par ici, il a dû la reconnaître . . . Oh ! c'est comme un revenant !

— Voyons, père Vidal, — fis-je en lui prenant le bras 20 et violemment intéressé, — vous n'allez pas continuer à parler par énigmes, et vous me direz bien quel souvenir vous rappelle cette tunique trouée.

Je crois bien que sans les deux absinthes je n'aurais rien su, car, à cette demande, le père Vidal me jeta un 25 regard méfiant, presque craintif; mais soudain, comme prenant une grande résolution, il me dit d'une voix brève :

■ — Eh bien, oui, je vous conterai la chose . . . Aussi bien vous êtes un jeune homme instruit et honnête, j'ai confiance en vous, et quand j'aurai fini, vous me direz — 30 mais là, bien franchement, la main sur la conscience, — si

vous me trouvez excusable d'avoir agi comme j'ai agi . . . Voyons, par où commencer ? . . . Ah ! d'abord, je ne peux pas vous dire son nom, à X autre* puisqu'il vit encore, mais je le désignerai par le sobriquet que nous lui 5 donnions au régiment . . . La-Soif oui, nous l'appelions La-Soif, et il n'avait pas volé son surnom,* étant de ceux qui ne grouillent pas de la cantine et qui sifflent* douze petits verres aux douze coups de midi ... Il était sergent à la quatrième du second,* où j'étais fourrier, et il

10 marchait à côté de moi, en serre-file . . . Bon soldat, très bon soldat . . . Ivrogne, chapardeur, aimant les batteries, toutes les mauvaises habitudes d'Afrique . . . Mais brave comme une baïonnette, avec des yeux bleus et froids comme l'acier, dans sa face tannée à barbe

15 rouge, où l'on voyait bien tout de suite que le particulier n'était pas commode.* Au moment où j'étais arrivé du dépôt* aux bataillons de guerre, La-Soif venait de finir son congé ; il se rengagea, toucha la prime et tira une bordée de trois jours,* pendant lesquels il roula dans les bas

20 quartiers d'Alger avec quatre ou cinq noceurs comme lui, empilés dans une calèche et portant un drapeau tricolore où on lisait ces mots : Ça ne durera pas toujours ! On le rapporta à la caserne, la tête fêlée d'un coup de sabre ; il s'était battu avec des tringlos* chez une Mauresque qui

25 avait reçu dans la bagarre un coup de pied dans le ventre, dont elle était morte. La-Soif guérit; on lui flanqua quinze jours de bloc* et on lui retira ses galons. C'était la deuxième fois qu'il les perdait. Sans sa mauvaise conduite, La-Soif, qui était d'une famille bourgeoise et

30 avait reçu de l'instruction, aurait été officier depuis longtemps . . . Donc, après l'affaire de la Mauresque,

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on lui reprit ses galons, mais, dix-huit mois plus tard, comme je venais de passer sergent-fourrier, il les avait déjà rattrapés, grâce à l'indulgence du capitaine, vieil Africain qui l'avait vu faire le coup de feu* en Kabylie.*

Mais voilà que le vieux est promu chef de bataillon 5 et qu'on nous envoie un capitaine de vingt-huit ans, un Corse, nommé Gentile, sorti de l'école," un garçon froid, ambitieux, plein de mérite, disait-on, mais très exigeant dans le service, dur pour les hommes et vous collant des huit jours de salle de police pour une tache de rouille 10 sur le fusil ou un bouton de moins à la guêtre ; de plus, n'ayant pas encore servi en Algérie, et n'admettant pas du tout, mais pas du tout, l'indiscipline et la fantasia* Du premier coup, le capitaine Gentile prit La-Soif en grippe, et réciproquement. Ca ne pouvait pas manquer. La 15 première fois que le sergent ne répondit pas à l'appel du soir, huit jours de bloc ; la première fois qu'il se grisa, quinze jours. Quand le capitaine — un petit brun, raide comme un poil, avec des moustaches de chat effarouché — lui jetait la punition à la face, en ajoutant d'un ton 20 sec : " Je sais qui vous êtes, et je vous materai, mon cher ! " La-Soif ne répondait rien et s'en allait d'un pas tranquille du côté de la salle de police ; mais le capitaine se serait peut-être un peu radouci tout de même s'il avait vu le coup de colère qui rougissait la figure du sergent, 25 dès qu'il avait tourné la tête, et l'éclair de rage qui passait dans ses terribles yeux bleus.

Là-dessus, voilà que l'Empereur déclare la guerre aux Autrichiens* et qu'on nous embarque pour l'Italie . . . Mais il ne s'agit pas ici de la campagne, j'arrive au fait. 30

... La veille du combat de Melegnano, — où j'ai laissé mon bras, vous savez, — notre bataillon campait au milieu d'un petit village, et avant de rompre les rangs, le capitaine nous avait fait un petit discours — il avait raison, le capi-

5 taine, — pour nous rappeler que nous étions en pays ami, qu'il était de notre honneur de nous y bien conduire et que celui qui ferait la moindre peine à l'habitant serait puni d'une façon exemplaire. Pendant qu'il parlait, La- Soif, qui chancelait un peu en s'appuyant sur son flingot/

10 à côté de moi, — il avait vidé, depuis le matin, la moitié du bidon de la cantinière,*— haussa légèrement les épaules; mais, par bonheur, le capitaine ne s'en aperçut pas.

Au milieu de la nuit, je suis réveillé en sursaut. Je saute de la botte de paille sur laquelle je dormais dans

15 une cour de ferme, et je vois, au clair de la lune, un groupe de camarades et de paysans qui arrachaient des bras de La-Soif, furieux comme un lion, une belle fille en train d'invoquer la Madone et tous les saints du paradis. J'accours pour prêter main-forte, mais le

20 capitaine Gentile arrive avant moi. D'un coup d'oeil, — il avait un vrai regard de maître, le petit Corse, — il fait reculer le sergent terrifié ; puis, après avoir rassuré la Lombarde par quelques mots qu'il lui dit en italien, il revient se camper devant le coupable, et, lui mettant

25 soUs le nez un doigt qui tremblait :

— On devrait brûler la cervelle à des misérables comme vous, — lui dit-il. — Dès que je pourrai voir le colonel, vous perdrez encore vos galons, et ce sera pour de bon, cette fois ... On se bat demain, tâchez de

30 vous faire tuer.

On se recoucha, mais le capitaine avait dit vrai, et, dès

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le point du jour, ce fut la canonnade qui nous éveilla. On courut aux armes, on forma la colonne, et La-Soif, — jamais ses yeux bleus ne m'avaient paru plus méchants, — vint se placer auprès de moi. Le bataillon se mit en marche. Il s'agissait de déloger les habits blancs,* qui 5 s'étaient fortifiés avec du canon dans le village de Melegnano. En avant, marche ! Nous n'avions pas fait deux kilomètres que, v'ian ! la mitraille des Autrichiens nous prend par le travers et jette par terre une quinzaine d'hommes de la compagnie. Alors nos officiers, qui 10 attendaient l'ordre de charger, nous font coucher dans le maïs, en tirailleurs ; mais eux restent debout, naturellement, et je vous assure que ce n'était pas notre capitaine qui se tenait le moins droit. Nous, à genoux dans les épis, nous continuions à tirer sur la batterie qui était à 15 portée. Tout à coup, je me sens pousser le coude, je me retourne et je vois La-Soif qui me regardait, le coin de la lèvre relevé d'un air de blague, et qui armait son fusil.

— Tu vois bien le capitaine ? — me dit-il en le désignant d'un geste de tête. 20

— Oui ... eh bien ? — lui répondis-je avec un regard sur l'officier, qui était debout à vingt pas de nous.

— Eh bien, il a eu tort de me parler comme il a fait cette nuit.

Puis, d'un geste précis et rapide, en deux temps, il 25 épaula son arme, fit feu . . . et je vis le capitaine, le torse brusquement cambré, la tête jetée en arrière, battre une seconde l'air des deux mains, laisser choir* son épée et tomber lourdement sur le dos.

— Assassin ! — m'écriai-je, en saisissant le bras du 30 sergent.

Mais il me fit rouler à trois pas de lui, d'un coup de crosse dans la poitrine.

— Imbécile ! Prouve que c'est moi qui l'ai tué.

Je me relevai, en fureur ; mais tous les tirailleurs se 5 relevaient aussi. Notre colonel, tête nue, sur son cheval fumant, était là, nous montrant du sabre la batterie autrichienne, et hurlant de tous ses poumons :

— ■ En avant, les zouaves ... A la baïonnette !

Qu'est-ce que je pouvais faire, n'est-ce pas? Charger 10 comme les autres . . . Et ça a été fameux, allez, la charge des zouaves à Melegnano. Avez-vous vu quelquefois la grosse mer battre un écueil ? Oui. Eh bien, c'était tout à fait la même chose. Chaque compagnie grimpait là-haut comme la lame sur le rocher. Trois fois 15 la batterie se couvrit de vestes bleues et de culottes rouges, et trois fois nous vîmes reparaître le terrassement avec ses gueules de canons impassibles, comme l'écueil après le coup de mer.

Mais la quatrième compagnie, la nôtre, devait emporter 20 le morceau. Moi, en vingt bonds, j'arrivai jusqu'à la redoute ; m'aidant de la crosse de mon fusil, je franchis le talus ; mais je n'eus que le temps d'apercevoir une paire de moustaches blondes, une casquette bleue et un canon de carabine qui me touchait presque. Je reçus 25 près de l'épaule gauche un coup tel que je crus que mon bras s'envolait ; je lâchai mon arme, j'eus un étourdissement, j'allai tomber sur le flanc, près d'une roue de caisson, et je perdis connaissance.

Quand je rouvris les yeux, on n'entendait plus qu'un 30 bruit de mousqueterie lointaine. Les zouaves étaient là,

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formant le demi-cercle, mais en désordre ; ils criaient : "Vive l'Empereur ! " et brandissaient leurs fusils en l'air, à bout de bras.

Un vieux général, suivi de son état-major, arrivait au galop. Il arrêta son cheval, ôta son képi doré, l'agita 5 joyeusement et s'écria :

— Bravo ! les zouaves . . . Vous êtes les premiers soldats du monde !

J'étais assis près de ma roue de caisson, soutenant piteusement de la main droite ma pauvre patte cassée, 10 et je me rappelais alors le crime affreux de La-Soif, tuant son officier par derrière, en pleine bataille.

Tout à coup, il sortit des rangs et s'avança vers le général . . . Oui, lui-même, La-Soif, l'assassin du capitaine ! Dans le combat, il avait perdu son fez, et 15 son crâne rasé apparaissait, traversé par une balafre d'où un filet de sang lui coulait sur le front et sur la joue. D'une main, il s'appuyait sur son fusil ; de l'autre, il présentait un drapeau autrichien, tout déchiqueté, avec de larges taches rouges, — un drapeau qu'il avait pris. 20

Le général semblait le regarder avec admiration, le trouver superbe.

— Hein, Bricourt, — dit-il en se tournant vers un de ses officiers d'ordonnance, — regardez-moi ça . . . Quels hommes ! 25

Alors La-Soif, de sa voix gouailleuse :

— C'est vrai, mon général . . . Mais vous savez, le premier zouaves ! ... Il n'y en a plus que pour une fois.

— Je t'embrasserais pour ce mot-là, — s'écria le général. 30 ... Tu auras la croix, tu sais . . .

^o Contes Choisis

Et répétant toujours : " Quels hommes ! quels hommes ! " il dit encore à son aide de camp une phrase que je n'ai pas comprise — vous savez, moi, je suis un ignorant — mais que je me rappelle bien tout de même : 5 — N'est-ce pas, Bricourt ? C'est du Plutarque* !

Mais, en ce moment, mon bras me faisait trop de mal ; j'eus une nouvelle syncope et je ne vis et n'entendis plus rien.

Vous connaissez le reste. Je vous ai souvent raconté

10 comment on m'a charcuté* l'épaule et comment j'ai traîné pendant deux mois dans les ambulances, avec le délire et la fièvre. Aux heures d'insomnie, je me demandais ce que je devais faire, rapport à La-Soif. Le dénoncer? Oui, c'était mon devoir, mais quoi? je n'aurais pas pu

15 fournir de preuves. Et puis, je me disais: — C'est un gredin, oui, mais c'est un brave; il a tué le capitaine Gentile, mais il a pris un drapeau à l'ennemi !* — Et je ne savais que résoudre. Enfin, quand je fus en convalescence, j'appris qu'en récompense de son action d'éclat,

20 La-Soif avait passé avec son grade aux zouaves de la garde et qu'on l'avait décoré.* Ah ! cela me dégoûta d'abord de ma croix, que notre colonel était venu m'attacher sur ma capote d'hôpital. Pourtant, La-Soif méritait aussi la sienne, après tout; mais sa Légion

25 d'honneur aurait dû servir de cible au peloton chargé de le fusiller ! . . . Enfin, tout cela est loin aujourd'hui ; je n'ai jamais revu le sergent, qui est toujours* au service, et je suis rentré dans le civil . . . Mais, tout à l'heure, en voyant cette tunique avec son trou de balle — Dieu

30 sait comment elle est venue là ! — pendue chez ce fripier, à deux pas de la caserne où est l'assassin, j'ai songé au

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crime impuni et il m'a semblé que le capitaine demandait* justice.

Je calmai de mon mieux le père Vidal, que son récit avait mis dans une grande exaltation ; je l'assurai qu'il avait agi pour le mieux et que l'héroïsme du sergent de 5 zouaves balançait son crime. Mais, quelques jours après, en arrivant au bureau, je trouvai Vidal qui me tendit un journal plié de façon à ne laisser lire qu'un fait-divers, et qui murmura gravement :

— Qu'est-ce que je disais ? 10

Je pris le journal et je lus ceci :

" Encore une victime de l'intempérance.

" Hier, dans l'après-midi, sur le boulevard de Grenelle, le nommé Mallet, dit La-Soif, sergent aux zouaves de la garde impériale, qui avait fait en compagnie de deux 15 camarades de nombreuses libations" dans les cabarets du voisinage, a été pris d'un accès de délire alcoolique* au moment où il regardait de vieux uniformes, exposés à la devanture d'un marchand d'habits.

11 Devenu tout à fait furieux, ce sous-officier avait tiré 20 son sabre-baïonnette et courait en répandant l'épouvante sur son passage. Les deux militaires qui l'accompagnaient ont eu toutes les peines du monde à se rendre maîtres du forcené, qui ne cessait de hurler dans sa rage : — Je ne suis pas un assassin ! . . . J'ai pris un drapeau autrichien 25 à Melegnano !

11 On nous assure, en effet, que Mallet a été décoré pour ce fait d'armes, et que ses habitudes d'ivrognerie invétérées l'ont seules* empêché de devenir officier.

" Mallet a été conduit à l'hôpital militaire du Gros- 30

Caillou/ d'où il sera prochainement transféré à Charenton,* car il est douteux que cet infortuné recouvre jamais la raison."

Et comme je rendais le journal au père Vidal, il me 5 jeta un regard profond et conclut :

— Le capitaine Gentile était Corse ... Il s'est vengé* !

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