A ~0~'< P<MC/!OM
Epuis son entrée en France
avec l'armée d'invasion, Wal--
ter Schnaffs se jugeait
le plus malheureux des
hommes. Il était gros,
marchait avec peine, souf--
rait beaucoup et souffrait
affreusement des pieds qu'il
avait plats et fort gras. Il
était en outre pacifique et bienveillant, nullement magna-- =- nime ou sanguinaire, père de quatre enfants qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins et les baisers. ÎI aimait se lever tard et se coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux dans l'existence dispa-raît avec la vie; et il gardait au cœur une haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se sen-tant incapable de manœuvrer assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros ventre.
Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son manteau à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route – S'il était tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les élèverait? A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes qu'il avait con-tractées en partant pour leur laisser quelque argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.
Au commencement des batailles il se sentait dans les. jambes de telles faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute l'armée lui pas-serait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait le poil sur sa peau. Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.
Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie et il fut un jour envoyé en reconnaissance avec un faible détachement qui de-vait simplement explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout sem-blait calme dans la cam-pagne rien n'indiquait une résistance préparée.
Or, les Prussiens des-cendaient avec tranquil-lité dans une petite vallée que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main, s'élança en avant, la baïonnette au fusil.
Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, telle-ment surpris et éperdu qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le saisit; mais il songea aussitôt qu'il courait comme une tortue en comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant lui un large fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont dans une rivière.
Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et il tomba lourde-ment assis sur un lit de pierres.
Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait.
Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de branchages enlacés, allant le plus vite possible, en s'éloignant du lieu du combat.
Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre au milieu des hautes herbes sèches. Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris et des plaintes. Puis les cîameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent. Tout redevint muet et calme.
Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable. C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des feuilles mortes.
Pendant près d'une heure, le cœur de Walter Schnaffs en battit à grands coups pressés.
La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit a songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son arnée?. Mais comment?
Mais par où? Et il lui faudrait recommencer l'hor-rible vie d'angoisses, d'é-pouvantes, de fatigues et de souffrances qu'il menait depuis le commencement de la guerre Non Il ne se sentait plus ce courage Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.
Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger tous les jours.
Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uni-forme, sur le territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient défendre. Des frissons lui couraient sur la peau. 248 CONTES CHOISJS Soudain il pensa « Si seulement j'étais prison-nier )) Et son cœur frémit de désir, d'un désir vio-lent, immodéré, d'être prisonnier des Français. Pri-' sonuier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien gardée. Prisonnier! Quel rêve Et sa résolution fut prise immédiatement Je vais me constituer prisonnier.
Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et par des ter-reurs nouvelles.
Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme.
Il allait courir des dangers terribles en s'aventu-rant seul, avec son casque à pointe, par la cam-pagne.
S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant Ils le massacre-raient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des vaincus exaspérés.
S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés sans loi ni discipline, le fusille--
L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS 249 raient pour s'amuser, pour passer une heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous ronds et noirs semblaient le regarder.
S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde le prendraient pour un éclai-reur, pour quelque hardi et malin troupier parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il entendait déjà les détonations irréguliéres des soldats couchés dans les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, s'affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait entrer, dans sa chair.
Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue.
La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire. Il ne bougeait plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans les ténè-bres. Un lapin, tapant du cul au bord d'un terrier, faillit faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme, le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans l'ombre; et il s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui.
Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à travers son plafond de bran-chages, le ciel qui devenait clair. Alors, un soulage-ment immense le pénétra; ses membres se déten-dirent, reposés soudain; son cœur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.
Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim aiguë.
Il bâillait, la bouche humide à la pensée du sau-cisson, du bon saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal.
Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution, combattu, malheureux, tiraillé par les raisons les plus contraires.
Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en lui faisant bien comprendre qu'il se ren-dait.
Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies.
Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un grand château flanqué de tou-relles.
Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreuse-ment, ne voyant rien que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de ses en-trailles.
Et la nuit encore tomba sur lui.
Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé.
L'aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation. Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé.
Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'éva-nouir de faiblesse et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers le village, résolu
L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS 253 à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule, et il replongea dans sa ca-chette.
Mais, dés que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé, et se mit en route, courbe, craintif, le cœur battant, vers le château lointain, préférant entrer là-dedans plutôt qu'au village qui lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres.
Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles étajt même ouverte; et une forte odeur de viande cuite 254 CONTES CHOIStS s'en échappait, une odeur qui pénétra brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs, qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irré-sistiblement, lui jetant au cœur une audace déses-pérée.
Et brusquement, sans réfléchir,
il apparut, casqué, dans le cadre
de la fenêtre.
Huit domestiques dînaient au--
tour d'une grande table. Mais sou--
dain une bonne demeura béante,
laissant tomber son verre, les
yeux fixes. Tous les regards sui--
virent le sien!
On aperçut l'ennemi!
Seigneur! les Prussiens atta--
quaient le château
Ce fut d'abord un cri, un seul
cri, fait de huit cris poussés sur
huit tons différents, un cri d'épouvanté horrible, puis une levée tumultueuse, une bous-culade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte du fond. Les chaises tombaient, les hommes ren-versaient les femmes et passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait, toujours debout dans sa fenêtre. Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler comme un fiévreux; mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, des pas rapides couraient sur le plan-cher du dessus. Le~Prussien inquiet tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il en-
si des
a terre tendit des bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied des murs, dei corps humains sautant du pré mier étage.
Puis~ tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château devint silencieux comme un tom-beau.
Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit a manger.
Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'ètre interrompu trop tôt, de n'en pou-voir engloutir assez. Il jetait à deux mains les mor-ceaux dans sa bouche ouverte comme une tr appe et des paquets de nourriture lui descendaient coup sur cpup dans l'estomac, gonflant sa gorge en pas-sant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever à la façon d'un tuyau trop plein Il prenait alors la cruche au cidre et se déblayait l'œsophage comme on lave un conduit bouche.
Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles; puis, saoûl de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna, son uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des choses et des faits.
Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour.
Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et parfois, un rayon de lune faisait re-luire dans l'ombre une pointe d'acier.
La château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée.
Soudain, une voix tonnante hurla – En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui
L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS 2S7 s'éiança, brisa, creva tout, envahit'la maison. En un instant cinquante soldats armes; jusqu'aux cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifique-ment Walter Schnans, et lui posant sur la poi-trine cinquante fusils chargés, le culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, te lièrent des pieds à la tète.
Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour com-prendre, battu, crossé et fou de peur.
Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied sur le ventre en vociférant Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous 1 Le Prussien n'entendit que ce seul mot « prison-nier », et il gémit :((<)).
Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs s'assirent, n'en pou-vant plus d'émotion et de fatigue.
Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier!
Un autre officier entra et prononça Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plu-sieurs semblent avoir été blessés. Nous restons maî-tres de la place.
Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra « Victoire »
Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche « Après une lutte acharnée, les Prussiens ont du battre en retraite, emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes hors de combat. Plusiems sont restés entre nos mains. » Le jeune officier reprit:
– Quelles dispositions dois-je prendre, mon co-lonel ?
Le colonel répondit –- Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de l'artillerie et des forces supérieures. El il donna l'ordre de repartir.
L'AVENTURE DE WALTER SCIINAFFS M9 9 La colonne se reforma dans l'ombre, sous les'murs du château, et se mit en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garrotté, tenu par six guerriers le revolver au poing.
Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait avec prudence, faisant halte de temps en temps.
Au jour levant, on arrivai à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont la garde nationale avait accom-pli ce fait d'armes.
La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le casque du prisonnier, des cla-meurs formidables éclatèrent. Les femmes levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens. Le colonel hurlait Veillez à la sûreté du captif!
On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter Schnans jeté dedans, libre de liens. Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.
Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser, à danser éperdument, enlevant les bras et les jambes, danser en poussant t des rires frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé, au pied d'un mur. II était prisonnier! Sauvé!
C'est ainsi que le château de Champignet fut re-pris à l'ennemi après six heures seulement d'occu-pation.
Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tète des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré. un homme de trente à quarante ans, qui était bien le type le plus curieux que j'eusse jamais vu.
C'était un vieux canotier, mais
'AVAIS loué, l'été dernier,
une petite maison de cam--
pagne au bord de la Seine,
à plusieurs lieues de Paris,
et j'allais y coucher tous
les soirs. Je fis au bout de
quelques jours la connais--
sance d'un de mes voisins, 262 CONTES CtIOJSIS un canotier enragé, toujours près de l'eau, toujours sur l'eau, toujours dans l'eau. Il devait être né dans un canot, et il mourra bien certainement dans le canotage final.
Un soir que nous nous promenions au bord de ]a Seine, je lui demandai de me raconter quelques anecdotes de sa vie nautique. Voilà immédiatement mon bonhomme qui s'anime, jse transfigure, devient éloquent, presque poète. Il avait dans le cœur une grande passion, une passion dévorante, irrésistible la rivière.. –Ah! me dit-il, combien j'ai de souvenirs sur cette rivière que vous voyez là près de nous. Vous autres, habitants des rues, vous ne savez pas ce qu'est la rivière. Mais écoutez un pêcheur prononcer ce mot. Pour lui, c'est la chose mystérieuse, pro-fonde, inconnue, le pays des mirages et des fantas-magories, où l'on voit, la nuit, des choses qui ne sont pas, où l'on entend des bruits que l'on ne con-naît point, où l'on tremble sans savoir pourquoi, comme en traversant un cimetière et c'est en effet le plus sinistre des cimetières, celui où l'on n'a point de tombeau. »
La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l'ombre/quand il n'y a pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n'éprouve pas la même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante, c'est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l'eau qui coule est plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l'Océan.
Des rêveurs prétendent que la mer cache dans son sein d'immenses pays bleuâtres, où les noyés rou-lent parmi les grands poissons, au milieu d'étranges forêts et dans des grottes de cristal. La rivière n'a que des profondeurs noires où l'on pourrit dans la vase. Elle est belle pourtant quand elle brille au soleil.levant et qu'elle clapote doucement entre ses berges couvertes de roseaux qui murmurent.
Le poète a dit, en parlant de l'Océan
0 ilôts, que vous savez de lugubres histoires
Flots profonds, redoutés des mères.à genoux,
Vous vous les racon~z en montant les marées
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez, le soir, quand vous venez vers nous. Eh bien, je crois que les histoires chuchotées par les roseaux minces avec leurs petites voix si douces doivent être encore plus sinistres que les drames lugubres racontés par les hurlements des vagues. Mais puisque vous me demandez quelques-uns de mes souvenirs, je vais vous dire une singulière aven-ture qui m'est arrivée ici, il y a une dizaine d'an-nées.
J'habitais comme aujourd'hui la maison de.la mère Lafon, et un de mes meilleurs camarades, Louis Bernet, qui a maintenant renoncé au canotage, à ses pompes et à son débraillé pour entrer au Conseil d'État, était installé au village dé C. deux lieues plus bas. Nous dinions tous les jours ensemble, tantôt chez lui, tantôt chez moi.
Un soir, comme je revenais tout seul et assez fatigué, traînant péniblement mon gros bateau, un
SUR L'EAU Ma océan de douze pieds, dont je me servais toujours la nuit, je m'arrêtai quelques secondes pour reprendre baleine auprès de la pointe des roseaux, là-bas, deux cents mètres environ avant le pont du chemin de fer. Il faisait un temps magnifique; la lune res-plendissait, le fleuve brillait, l'air était calme et doux. Cette tranquillité me tenta; je me dis qu'il ferait bien bon fumer une pipe en cet endroit. L'action suivit la pensée; je saisis mon ancre et la jetai dans la rivière.
Le canot, qui redescendait avec le courant, fila sa chaîne jusqu'au bout, puis s'arrêta; et je m'assis à l'arrière sur ma peau de mouton, aussi commodé-ment qu'il me fut possible. On n'entendait rien, rien parfois seulement, je croyais saisir un petit clapote-ment presque insensible de l'eau contre la rive, et j'apercevais des groupes de roseaux plus élevés qui prenaient des figures surprenantes et semblaient par moment s'agiter.
Le fleuve était parfaitement tranquille, mais je me sentis ému par le silence extraordinaire qui m'en-tourait. Toutes les bêtes, grenouilles et crapauds, ces chanteurs nocturnes des marécages, se taisaient. Soudain, à ma droite, contre moi, une grenouille coassa; je tressaillis; .elle se tut; je n'entendis plus rien, et je résolus de fumer un peu pour me dis-traire. Cependant, quoique je fusse un culotteur de pipes renommé, je ne pus pas; dès la seconde bouffée, Je
je cessai. Je me
son de ma voix
je m'étendis au
regardai le ciel.
coeur me tourna et mis à chantonner: le m'était pénible; alors fond du bateau et je Pendant quelque temps, je demeurai tranquille, mais bientôt les légers mouvements de la barque m'inquiétèrent. II me sembla qu'elle faisait des em-bardées gigantesques, touchant tour à tour les deux berges du fleuve; puis je crus qu'un être ou qu'une force invisible l'attirait doucement au fond de l'eau et la soulevait ensuite pour la laisser retomber. J'étais ballotté comme au milieu d'une tempête; j'entendis des bruits autour de moi; je me dressai d'un bond l'eau brillait, tout était calme.
Je compris que j'avais les nerfs un peu ébranlés et je résolus de m'en aller. Je tirai sur ma chaîne; le canot se mit en mouvement, puis je sentis une résistance, je tirai plus fort, l'ancre ne vint pas; elle avait accroché quelque chose au fond de l'eau et je ne pouvais la soulever. Je recommençai à tirer, mais inutilement. Alors avec mes avirons, je fis tourner mon bateau et je le portai en ampnt pour changer la position de l'ancre. Ce fut en vain, elle tenait tou-jours je fus pris de colère et je secouai la chaîne rageusement. Rien ne remua. Je m'assis découragé et je me mis à rénéc'hir sur ma position. Je ne pou-vais songer à casser cette chaîne ni à la séparer de l'embarcation, car elle était énorme et rivée à l'avant dans un morceau de bois plus gros que mon bras; mais comme le temps demeurait fort beau, je pen~i que je ne tarderais point, sans doute, à rencontrer quelque pêcheur qui viendrait à mon secours. Ma mésaventure m'avait calmé; je m'assis et je pus enfin fumer ma pipe. Je possédais une bouteille de rhum, j'en bus deux ou trois verres, et ma situation me fit rire. Il faisait très chaud, de sorte qu'à la rigueur je pouvais, sans grand mal, passer la nuit à la belle étoile.
Soudain, un petit coup sonna contre monbordage. Je fis un soubresaut, et une sueur froide me glaça des pieds à la tête. Ce bruit venait sans doute de quelque bout de bois entraîné par le courant, mais cela avait suffi et je me sentis envahi de nouveau par une étrange agitation nerveuse. Je saisis ma chaîne et je me roidis dans un'effort désespéré. L'ancre tint bon. Je me rassis épuisé.
Cependant, la rivière s'était peu à peu couverte d'un brouillard blanc très épais qui rampait sur l'eau fort bas, de sorte que, en me dressant debout, je ne
voyais plus le fleuve, ni mes pieds
ni mon bateau, mais j'apercevais
seulement les pointes des
roseaux; puis, plus loin, la
plaine toute pâle de la lu--
mière de la lune, avec de
grandes taches noires qui
montaient dans le ciel, for--
mëes par des groupes de peu--
pliers d'Italie. J'étais comme
enseveli jusqu'à la ceinture dans une nappe de coton d'une blancheur
singulière, et il me venait des imaginations fantastiques. Je me figurais qu'on essayait de monter dans ma barque que je ne pouvais plus distinguer, et que la rivière, cachée par ce brouillard opaque, devait être pleine d'êtres étranges qui nageaient autour de moi. J'éprouvais un malaise horrible, j'avais les tempes serrées, mon cœur battait à m'étouner; et, perdant la tête, je pensai à me sauver à la nage; puis aussitôt cette idée me fit frissonner d'épouvante. Je me vis, perdu, allant à l'aventure dans cette brume épaisse, me débattant au milieu des herbes et des roseaux que je ne pourrais éviter, râlant de peur, ne voyant pas la berge, ne retrouvant plus mon bateau, et il me semblait que je me sentirais tiré par les pieds tout au fond de cette eau noire.
En effet, comme il m'eût fallu remonter le cou-rant au moins pendant cinq cents mètres avant de trouver un point libre d'herbes et de joncs où je pusse prendre pied, il y avait pour moi neuf chances sur dix de ne pouvoir me diriger dans ce brouillard et de me noyer, quelque bon nageur que je fusse. J'essayai de me raisonner. Je me sentais la volonté bien ferme de ne point avoir peur, mais il y avait en moi autre chose .que ma volonté, et cette autre chose avait peur. Je me demandai ce que je pouvais redouter; mon moi brave railla mon moi poltron, et jamais aussi bien que ce jour-là je ne saisis l'oppo-sition des deux êtres qui sont en nous, l'un voulant, l'autre résistant, et chacun l'emportant tour àiour. Cet effroi bête et inexplicable grandissait toujours et devenait de la terreur. Je demeurais immobile, les yeux ouverts, l'oreille tendue et attendant. Quoi? Je n'en savais rien, mais ce devait être terrible; Je crois que si un poisson se fût avisé de sauter hors de l'eau, comme cela arrive souvent, il n'en aurait pas fallu davantage pour me faire tomber roide, sa-ns eonnaissance.
Cependant, par un efïbrt violent, je finis par res-saisir à peu près ma raison qui m'échappait. Je pris de nouveau ma bouteille de rhum et je bus à grands traits. Alors une idée me vint et je me mis à crier de toutes mes forces en me tournant successivement vers les quatre points de l'horizon. Lorsque mon gosier fut absolument paralysé, j'écoutai.– Un chien hurlait, très loin.
Je bus encore et je m'étendis tout de mon long au fond du bateau. Je restai ainsi peut-être une heure, peut-être deux, sans dormir, les yeux ouverts, avec des cauchemars autour de moi. Je n'osais pas me lever et pourtant je le désirais violemment; je re-mettais de minute en minute. Je me disais –- « AHons, debout! )) et j'avais peur de faire un mou-vement. A la fin, je me soulevai avec des précautions infinies, comme si ma vie eût dépendu du moindre bruit que j'aurais fait, et je regardai par-dessus le bord.
Je fus ébloui par le plus merveilleux, le plus étonnant spectacle qu'il. soit possible de voir. C'était .une de ces fantasmagories du pays des fées, une de ces visions racontées par les voyageurs qui reviennent de très loin et que nous écoutons sans lès croire. Le brouillard qui, deux heures auparavant, flot-tait sur l'eau, s'était peu à peu retiré et ramassé sur les rives. Laissant le fleuve absolument libre, il avait formé sur chaque berge une colline ininter-rompue, haute de six ou sept mètres, qui brillait sous la lune avec l'éclat superbe des neiges. De sorte qu'on ne voyait rien autre chose que cette ri-vière lamée de feu entre ces deux montagnes blan-ches et là-haut, sur ma tête, s'étalait, pleine et large, une grande lune illuminante au milieu d'un ciel bleuâtre et laiteux.
Toutes les bêtes de l'eau s'étaient réveillées les grenouilles coassaient furieusement, tandis que, d'instant en instant, taritôt à droite, tantôt à gauche, j'entendais cette note courte, monotone et triste, ~ue jette aux étoiles la voix cuivrée des crapauds. Chose étrange, je n'avais plus peur; j'étais au milieu d'un paysage tellement extraordinaire que les singu-larités les plus fortes n'eussent pu m'étonne' Combien de temps cela. dura-t-il, je n'en sais rien, car j'avais fini par m'assoupir. Quand je rouvris les yeux, la lune était couchée, le ciel plein de nuages. L'eau clapotait lugubrement; le vent soufuait, il faisait froid, l'obscurité était profonde.
Je bus ce qui me restait de rhum, puis j'écoutai en grelottant le froissement des roseaux et le bruit sinistre de la rivière. Je cherchai à voir, mais je ne pus distinguer mon bateau, ni mes mains elles-mêmes, que j'approchais de mes yeux.
Peu à peu cependant l'épaisseur du noir diminua. Soudain je crus sentir qu'une ombre glissait tout près de moi; je poussai un cri, une voix répondit c'était ùn:pêcheur. Jel'appelai, il s'approcha et je lui racontai ma mésaventure. Il mit alors son bateau bord' à bord avec le mien, et tous .les deux nous tirâmes sur la.cha:ne. L'ancre ne remua pas. Le jour venait, sombre, gris, pluvieux, glacial, une de ces journées qui vous apportent des tristesses et des malheurs. J'aperçus une autre barque, nous la hé-lames. L'homme qui la montait unit ses efforts aux nôtres; alors, peu à peu, l'ancre céda. Elle montait, mais doucement, doucement, et chargée d'un poids considérable. Enfin nous aperçûmes une masse noire, e' nous la tirâmes à mon bord C'était le cadavre d'une vieille femme qui avait une grosse pierre au cou.
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Mademoi selle Perte. i DeuxAmis. 33 Menuet. ~g Le Petit Fût. ~9 La Peur. ~} La. Mère Sauvage. 85 Acheva). ~oj[ Pierrot. }{g LaFiee)]e. ~7 Denis. ~i En mer ~57 LaBêteaMaît'Belhomme ~9 LaFo)!e. ~g
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Mon Oncle Mes. 193 Aux Champs. 209 L'Épave. 22t t L'Aventure de Wa[te!-Sc!ma{r~ 243 Sur l'rau 261 Suri'Eau. 261
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