‹ Contes choisisChapitre 10 sur 15 · CATHERINE LESCAULT · texte numérisé non relu

CATHERINE LESCAULT

Trois mois après la rencontre de Poussin et de Porbus, celui-ci vint voir maître Frenhofer. Le vieillard était alors en proie à l'un de ces découragements profonds et spontanés dont la cause est, s'il faut en croire les mathématiciens de la médecine, dans une digestion mauvaise, dans le vent, la chaleur ou quelque empâtement des hvpocondres ; et, suivant les spiritualistes, dans l'imperfection de notre nature morale.

Le bonhomme s'était purement et simplement fatigué à parachever son mystérieux tableau.

Il était languissamment assis dans une vaste chaire de chêne sculpté, garnie de cuir noir ; et, sans quiter son attitude mélancolique, il lança sur Porbus le regard d'un homme qui s'était établi dans son ennui.

— Eh bien, maître, lui dit Porbus, l'outremer que vous avez été chercher à Bruges était-il mauvais I Est-ce que vous n'avez pas su broyer notre nouveau blanc ? Votre huile est-elle méchante, ou les pinceaux rétifs ?

— Hélas ! s'écria le vieillard, j'ai cru pendant un moment que mon œuvre était accomplie ; mais je me suis certes trompé dans quelques détails, et je ne serai tranquille qu'après avoir éclairci mes doutes. Je me décide à voyager

et vais aller en Turquie, en Grèce, en Asie pour y chercher un modèle et comparer mon tableau à diverses natures. . . . Peut-être ai-je là-haut, reprit-il en laissant échapper un sourire de contentement, la nature elle-même. Parfois, j'ai quasi peur qu'un souffle ne me réveille cette femme et qu'elle ne disparaisse.

Puis il se leva tout à coup comme pour partir.

— Oh ! oh ! répondit Porbus, j'arrive à temps pour vous épargner la dépense et les fatigues du voyage.

— Comment ? demanda Frenhofer étonné.

— Le jeune Poussin est aimé par une femme dont l'incomparable beauté se trouve sans imperfection aucune. Mais, mon cher maître, s'il consent à vous la prêter, au moins faudra-til nous laisser voir votre toile.

Le vieillard resta debout, immobile, dans un état de stupidité parfaite.

— Comment ! s'écria-t-il enfin douloureusement montrer ma créature, mon épouse ? déchirer le voile sous lequel j'ai chastement couvert mon bonheur l Mais ce serait une horrible prostitution ! Voilà dix ans que je vis avec cette femme, elle est à moi, à moi seul, elle m'aime. Ne m'a-t-elle pas souri à chaque coup de pinceau que je lui ai donné ? elle a une âme, l'âme dont je l'ai douée. Elle rougirait si d'autres yeux que les miens s'arrêtaient sur elle. La faire voix ! mais quel est le mari, l'amant

assez vil pour conduire sa femme au déshonneur ? Quand tu fais un tableau pour la cour, tu n'y mets pas toute ton âme, tu ne vends aux courtisans que des mannequins coloriés. Ma peinture n'est pas une peinture, c'est un sentiment, une passion ! Née dans mon atelier, elle doit y rester vierge, et n'en peut sortir que vêtue. La poésie et les femmes ne se livrent nues qu'à leurs amants ! Possédonsnous le modèle de Raphaël, l'Angélique de l'Arioste, la Béatrix de Dante ? Non ! nous n'en voyons que les formes. Eh bien, l'œuvre que je tiens là-haut sous mes verrous est une exception dans notre art. Ce n'est pas une toile, c'est une femme ! une femme avec laquelle je pleure, je ris, je cause et pense. Veux-tu que tout à coup je quitte un bonheur de dix années comme on jette un manteau ; que tout à coup je cesse d'être père, amant et dieu ?

Cette femme n'est pas une créature, c'est une création. Vienne ton jeune homme, je lui donnerai mes trésors, je lui donnerai des tableaux du Corrége, de Michel-Ange, du Titien, je baiserai la marque de ses pas dans la poussière ; mais en faire mon rival ? honte à moi ! Ah !

ah ! je suis plus amant encore que je ne suis / peintre. Oui, j'aurai la force de brûler ma Belle N oiseuse à mon dernier soupir ; mais lui faire supporter le regard d'un homme, d'un jeune homme, d'un peintre ? non, non ! Je tuerais le lendemain celui qui l'aurait souillée

d 'un regard ! Je te tuerais à l'instant, toi, mon ami, si tu ne la saluais pas à genoux !

Veux-tu maintenant que je soumette mon idole aux froids regards et aux stuptdes critiques des imbéciles ? Ah ! l'amour est un mystère, il n'a de vie qu'au fond des cœurs, et tout est perdu quand un homme dit, même à son ami : " Voilà celle que j'aime ! "

Le vieillard semblait être redevenu jeune ; ses yeux avaient de l'éclat et de la vie ; ses joues pâles étaient nuancées d'un rouge vif, et ses mains tremblaient. Porbus, étonné de la violence passionnée avec laquelle ces paroles furent dites, ne savait que répondre à un sentiment aussi neuf que profond. Frenhofer était-il raisonnable ou fou ? Se trouvait-il subjugué par une fantaisie d'artiste, ou les idées qu'il avait exprimées procédaient-elles de ce fanatisme singulier produit en nous par le long enfantement d'une grande œuvre ? Pouvait-on jamais espérer de transiger avec cette passion bizarre ?

En proie à toutes ces pensées, Porbus dit au vieillard :

— Mais n'est-ce pas femme pour femme ?

Poussin ne livre-t-il pas sa maîtresse à vos regards ?

— Quelle maîtresse ? répondit Frenhofer.

Elle le trahira tôt ou tard. La mienne me sera toujours fidèle !

— Eh bien, reprit Porbus, n'en parlons plus.

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s, avant que voui trouviez, n femme aussi belle, aussi parfaite q I je parle, vous mourrez peut-être g e tableau.

— Oh ! il est fini, dit Frenhofer verrait, croirait apercevoir une femme o sur un lit de velours, sous des c d'elle un trépied d'or exhale des parfums.

de prendre le gland des cordons <| le* rideaux, et il te semHerjjt 1 le m^lii de Catherine I.escault, une belle courtisane appelée la Belle hotseuse, rendre le montrement de sa respiration. Cependant, je voudrait bien être certain. . . .

— \':i doue en Asie, répondit Porbus tC apercevant une -rirte d'hésitation dan. le regard de Frenhofer.

Et Porbus fit quelques pas vers la porte ie

En ce moment, Gillette et Nicolas Poussin étaient arrivés près du logis de Frenhofer.

Quand la jeune lille lui sur le point d'y entrer, elle quitta le hr.i' du peintre, et se recul» comme si elle eut été saisie par quelque soudain pressentiment.

— Mais que viens-je donc faire ieîf

-t-elle a l profond et

le regardant d'u laissée maîtresse e

gloire. Reviens au logis, je serai plus heureux, peut-être, que si tu. . . .

— Suis-je à moi quand tu me parles ainsi ?

Oh ! mon, je ne suis plus qu'une enfant. . . . Allons, ajouta-t-elle en paraissant faire un violent effort, si notre amour périt et si je mets dans mon cœur un long regret, ta célébrité ne sera-t-elle pas le prix de mon obéissance à tes désirs ? Entrons, ce sera vivre encore que d'être toujours comme un souvenir dans ta palette.

En ouvrant la porte de la maison, les deux amants se rencontrèrent avec Porbus, qui, surpris par la beauté de Gillette, dont les yeux étaient alors pleins de larmes, la saisit toute tremblante, et, l'amenant devant le vieillard :

— Tenez, dit-il, ne vaut-elle pas tous les chefs-d'œuvre du monde ?

Frenhofer tressaillit. Gillette était là, dans l'attitude naïve et simple d'une jeune Géorgienne innocente et peureuse, ravie par des brigands et présentée à quelque marchand d'esclaves. Une pudique rougeur colorait son visage, elle baissait les yeux, ses mains étaient pendantes à ses côtés, ses forces semblaient l'abandonner, et des larmes protestaient contre la violence faite à sa pudeur. En ce moment, Poussin, au désespoir d'avoir sorti ce beau trésor de ce grenier, se maudit lui-même. Il devint plus amant qu'artiste, et mille scrupules

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lui tournèrent le cœur quand il vit l'œil rajeuni du vieillard, qui, par une habitude de peintre, déshabilla, pour ainsi dire, cette jeune fille en en devinant les formes les plus secrètes.

Il revint alors à la féroce jalousie du véritable amour.

— Gillette, partons ! s'écria-t-il.

A cet accent, à ce cri, sa maîtresse joyeuse leva les yeux sur lui, le vit et courut dans ses bras.

— Ah ! tu m'aimes donc ? répondit-elle en fondant en larmes.

Après avoir eu l'énergie de taire sa souffrance, elle manquait de force pour cacher son bonheur.

— Oh ! laissez-la-moi pendant un moment, dit le vieux peintre, et vous la comparerez à ma Catherine . . . , oui, j'y consens.

Il y avait encore de l'amour dans le cri de Frenhofer. Il semblait avoir de la coquetterie pour son semblant de femme, et jouir par avance du triomphe que la beauté de sa création allait remporter sua celle d'une vraie jeune fille.

— Ne le laissez pas se dédire ! s'écria Porbus en frappant sur l'épaule de Poussin. Les fruits de l'amour passent vite, ceux de l'art sont immortels.

— Pour lui, répondit Gillette en regardant attentivement Poussin et Porbus, ne suis-je donc pas plus qu'une femme \

Elle leva la tête avec fierté ; mais, quand, après avoir jeté un coup d'œil étincelant à Frenhofer, elle vit son amant occupé à contempler de nouveau le portrait qu'il avait pris naguère pour un Giorgion :

— Ah ! dit-elle, montons ! Il ne m'a jamais regardée ainsi.

— Vieillard, dit Poussin, tiré de sa méditation par la voix de Gillette, vois cette épée, je la plongerai dans ton cœur au premier mot de plainte que prononcera cette jeune fille, je mettrai le feu à ta maison, et personne n'en sortira. Comprends-tu ?

Nicolas Poussin était sombre, et sa parole fut terrible. Cet attitude et surtout le geste du jeune peintre consolèrent Gillette, qui lui pardonna presque de la sacrifier à la peinture et à son glorieux avenir. Porbus et Poussin restèrent à la porte de l'atelier, se regardant l'un l'autre en silence. Si, d'abord, le peintre de la Marie Egyptienne se permit quelques exclamations : " Ah ! elle se déshabille, il lui dit de se mettre au jour ! Il la compare ! " bientôt il se tut à l'aspect de Poussin dont le visage était profondément triste ; et, quoique les vieux peintres n'aient plus de ces scrupules si petits en présence de l'art, il les admira, tant ils étaient naïfs et jolis. Le jeune homme avait la main sur la garde de sa dague et l'oreille presque collée à la porte. Tous deux, dans l'ombre et debout, ressemblaient ainsi à

deux conspirateurs attendant l'heure de frapper un tyran.

— Entrez, entrez, leur dit le vieillard rayonnant de bonheur. Mon œuvre est parfaite, et maintenant je puis la montrer avec orgueil. Jamais peintre, pinceaux, couleurs, toile et lumière ne feront une rivale à Catherine Lescault, la belle courtisane !

En proie à une vive curiosité, Porbus et Poussin coururent au milieu d'un vaste atelier convert de poussière, où tout était en désordre, où ils virent ça et là des tableaux accrochés aux murs. Ils s'arrêtèrent tout d'abord devant une figure de femme de grandeur naturelle, à demi nue, et pour laquelle ils furent saisis d'admiration.

— Oh ! ne vous occupez pas de cela, dit Frenhofer ; c'est une toile que j'ai barbouillée pour étudier une pose ; ce tableau ne vaut rien. Voilà mes erreurs, reprit-il en leur montrant de ravissantes compositions suspendues aux murs, autour d'eux.

A ces mots, Porbus et Poussin, stupéfaits de ce dédain pour de telles œuvres, cherchèrent le portrait annoncé, sans réussir à l'apercevoir.

— Eh bien, le voilà ! leur dit le vieillard, dont les cheveux étaient en désordre, dont le visage était enflammé par une exaltation surnaturelle, dont les yeux pétillaient, et qui haletait comme un jeune homme ivre d'amour.

— Ah ! ah ! s'écria-t-il, vous ne vous attendiez pas à tant de perfection ! Vous êtes devant une femme et vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur sur cette toile, l'air y est si vrai, que vous ne pouvez plus le distinguer de l'air qui nous environne. Où est l'art ? perdu, disparu ! Voilà les formes mêmes d'une jeune fille. N'ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne qui paraît terminer le corps ? N'est-ce pas le même phénomène que nous présentent les objets qui sont dans l'atmosphère comme les poissons dans l'eau ? Admirez comme les contours se détachent du fond ? Ne semble-t-il pas que vous puissiez passer la main sur ce dos ? Aussi, pendant sept années, ai-je étudié les effets de l'accouplement du jour et des objets. Et ces cheveux, la lumière ne les inonde-t-elle pas ? . . . Mais elle a respiré, je crois ! ... Ce sein, voyez ! Ah ! qui ne voudrait l'adorer à genoux l Les chairs palpitent. Elle va se lever, attendez !

— Apercevez-vous quelque chose ? demanda Poussin à Porbus.

— Non Et vous ?

— Rien. .

Les deux peintres laissèrent le vieillard à son extase, regardèrent si la lumière, en tombant d'aplomb sur la toile qu'il leur montrait, n'en neutralisait pas tous les effets. Ils examinèrent alors la peinture en se mettant à' droite, à

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gauche, de face, en se baissant et se levant tour à tour.

— Oui, oui, c'est bien une toile, leur disait Frenhofer en se méprenant sur le but de cet examen scrupuleux. Tenez, voilà le châssis, le chevalet, enfin voici mes couleurs, mes pinceaux.

Et il s'empara d'une brosse qu'il leur présenta par un mouvement naïf.

— Le vieux lansquenet se joue de nous, dit Poussin en revenant devant le prétendu tableau. Je ne vois là que des couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.

— Nous nous trompons, voyez ! . . .

répond Porbus.

En s'approchant, ils aperçurent dans un - coin de la toile le bout d'un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme ; mais un pied délicieux, un pied vivant ! Us restèrent pétrifiés d'admiration devant ce fragment échappé à une incroyable, à une lente et progressive destruction. . Ce pied apparaissait là comme un torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait parmi les décombres d'une ville incendiée.

— Il y a une femme là-dessous ! s'écria Porbus en faisant remarquer à Poussin les couches de couleurs que le vieux peintre avait

successivement superposées en croyant perfectionner sa peinture.

Les deux artistes se tournèrent spontanément vers Frenhofer, en commençant à s'expliquer, mais vaguement, l'extase dans laquelle il vivait.

— Il est de bonne foi, dit Porbus.

— Oui, mon ami, répondit le vieillard en se réveillant, il faut de la foi, de la foi dans l'art, et vivre pendant longtemps avec son œuvre pour produire une semblable création.

Quelques-unes de ces ombres m'ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là sur la joue, au-dessous des yeux, une légère pénombre qui, si vous l'observez dans la nature, vous paraîtra presque intraduisible. Eh bien, croyez-vous que cet effet ne m'ait pas coûté des peines inouïes à reproduire l Mais aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu comprendras mieux ce que je te disais sur la manière de traiter le modelé et les contours. Regarde la lumière du sein, et vois comme, par une suite de touches et de rehauts fortement empâtés, je suis parvenu à accrocher la véritable lumière et à la combiner avec la blancheur luisante des tons éclairés ; et comme, par un travail contraire, en effaçant les saillies et le grain de la pâte, j'ai pu, à force de caresser le contour de ma figure, noyé dans la demi-teinte, ôter jusqu'à l'idée de dessin et de moyens artificiels, et lui donner l'aspect et la rondeur mêmes de la nature.

Approchez, vous verrez mieux ce travail. De loin, il disparaît. Tenez ! la, il est, je crois, très-remarquable.

Et, du bout de sa brosse, il désignait aux deux peintres nn pâté de couleur claire.

Porbus frappa sur l'épaule du vieillard, en se tournant vers Poussin :

— Savez-vous que nous voyons en lui un bien grand peintre ? dit-il.

— Il est encore plus poète que peintre, répondit gravement Poussin.

— La, reprit Porbus en touchant la toile, finit notre art sur terre.

— Et, de là, il va se perdre dans les deux, dit Poussin.

— Combien de jouissances sur ce morceau de toile 1 s'écria Porbus.

Le vieillard, absorbé, ne les écoutait pas et souriait à cette femme imaginaire.

— Mais, tôt ou tard, il s'apercevra qu'il n'y a rien sur sa toile ! s'écria Poussin.

— Rien sur ma toile ! dit Frenhofer en regardant tour à tour les deux peintres et son prétendu tableau.

— Qu'avez-vous fait ? dit tout bas Porbus à Poussin.

Le vieillard saisit avec force le bras du jeune homme et lui dit :

— Tu ne vois rien, manant ! maheustre !

bélître ! bardache ! Pourquoi donc est-tu monté ici ? — Mon bon Porbus, reprit-il en se tournant

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vers le peintre, est-ce que, vous aussi, vous vous joueriez de moi \ Pépondez ! je suis votre ami, dites, aurais-je donc gâté mon tableau ?

Porbus, idécis, n'osa rien dire ; mais l'anxiété peinte sur la physionomie blanche du vieillard était si cruelle, qu'il montra la toile en disant :

— Voyez !

Frenhofer contempla son tableau pendant un moment, et chancela.

— Rien ! rien ! Et avoir travaillé dix ans ! . . .

Il s'assit et pleura.

— Je suis donc un imbécile, un fou ! je n'ai donc ni talent ni capacité ! Je ne suis plus qu'un homme riche qui, en marchant, ne fait que marcher ! Je n'aurai donc rien produit !

Il contempla sa toile à travers ses larmes, il se releva tout à coup avec fierté, et jeta sur les deux peintres un regard étincelant :

— Par le sang, par le corps, par la tête du Christ ! vous êtes des jaloux qui voulez me faire croire qu'elle est gâtée pour me la voler ! Moi, je la vois ! cria-t-il, elle est merveilleusement belle. . . .

En ce moment, Poussin entendit les pleurs de Gillette, oubliée dans un coin.

— Qu'as-tu, mon ange ? lui demanda le peintre, redevenu subitement amoureux.

— Tue-moi ! dit-elle. Je serais une infâme

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de t'aimer encore, car je te méprise. ... Je t'admire, et tu me fais horreur ! Je t'aime, et je crois que je te hais déjà !

Pendant que Poussin écoutait Gillette, Frenhofer recouvrait sa Catherine d'une serge verte, avec la sérieuse tranquillité d'un joaillier qui ferme ses tiroirs en se croyant en compagnie d'adroits larrons. Il jeta sur les deux peintres un regard profondément sournois, plein de mépris et de soupçon, les mit silencieusement à la porte de son atelier, avec une promptitude convulsive ; puis, il leur dit sur le seuil de son logis :

— Adieu, mes petits amis.

Cet adieu glaça les deux peintres. Le lendemain, Porbus, inquiet, revint voir Frenhofer, et apprit qu'il était mort dans la nuit, après avoir brûlé ses toiles.

Paris, février 1832.

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