HISTOIRE RACONTÉE PAR HORACE BIANCHON
A une certaine de pas environ de Vendôme, sur les bords du Loir, dit-il, il se trouve une vieille maison brune, surmontée de toits trèsélevés, et si complètement isolée qu'il n'existe alentour ni tannerie puante ni méchante auberge, comme on en voit aux abords de presque toutes les petites villes. Devant ce logis est un jardin donnant sur la rivière, et où les buis, autrefois ras, qui dessinaient les allées, croissent maintenant à leur fantaisie. Quelques saules, nés dans le Loir, ont rapidement poussé comme la haie de clôture, et cachent à demi la maison. Les plantes que nous appelons mauvaises décorent de leur belle végétation le talus de la rive. Les arbres fruitiers, négligés depuis dix ans, ne produisent plus de récolte, et leurs rejetons forment des taillis. Les espaliers ressemblent à des charmilles. Les sentiers, sablés jadis, sont remplis
de pourpier ; mais, à vrai dire, il n'y a plus trace de sentier. Du haut de la montagne sur laquelle pendent les ruines du vieux château des ducs de Vendôme, le seul endroit d'où Fœil puisse plonger sur cet enclos, on se dit que, dans un temps qu'il est difficile de déterminer, ce coin de terre fit les délices de quelque gentilhomme occupé de roses, de tulipes, d'horticulture en un mot, mais surtout gourmand de bons fruits. On aperçoit une tonnelle ou plutôt les débris d'une tonnelle sous laquelle est encore une table que le temps n'a pas entièrement dévorée. A l'aspect de ce jardin qui n'est plus, les joies négatives de la vie paisible dont on jouit en province se devinent, comme on devine l'existence d'un bon négociant en lisant l'épitaphe de sa tombe. Pour compléter les idées tristes et douces qui saisissent l'âme, un des murs offre un cadran solaire orné de cette inscription bourgeoisement chrétienne : ultimam cogita ! Les toits de cette maison sont horriblement dégradés, les persiennes sont toujours closes, les balcons sont couverts de nids d'hirondelles, les portes restent constamment fermées. De hautes herbes ont dessiné par des lignes vertes les fentes des perrons, les ferrures sont rouillées. La lune, le soleil, l'hiver, l'été, la neige, ont creusé les bois, gauchi les planches, rongé les peintures.
" Le morne silence qui règne là n'est troublé que par les oiseaux, les chats, les fouines, les
rats et les souris, libres de trotter, de se battre, de se manger. Une invisible main a partout écrit le mot Mystère. Si, poussé par la curiosité, vous alliez voir cette maison du côté de la rue, vous apercevriez une grande porte de forme ronde par le haut, et à laquelle les enfants du pays ont fait des trous nombreux.
J'ai appris plus tard que cette porte était condamnée depuis dix ans. Par ces brèches irrégulières, vous pourriez observer la parfaite harmonie qui existe entre la façade du jardin et la façade de la cour. Le même désordre y règne. Des bouquets d'herbes encadrent les pavés. D'énormes lézardes sillonnent les murs, dont les crêtes noircies sont enlacées par les mille festons de la pariétaire. Les marches du perron sont disloquées, la corde de la cloche est pourrie, les gouttières sont brisées. " Quel feu tombé du ciel a passé par là i Quel tribunal a ordonné de semer du sel sur ce logis ? Y a-t-on insulté Dieu ? Y a-t-on trahi la France ? " Voilà ce qu'on se demande. Les reptiles y rampent sans vous répondre.
Cette maison vide et déserte est une immense énigme dont le mot n'est connu de personne.
Elle était autrefois un petit fief, et porte le nom de la Grande-Bretèche. Pendant le temps de mon séjour à Vendôme, où Desplein m'avait laissé pour soigner un riche malade, la vue de ce singulier logis devint un de mes plaisirs les plus vifs. N'était-ce pas mieux qu'une
ho LA GRANDE BEETÈCHE
ruine î A une mine se rattachent quelques souvenirs d'une irréfragable authenticité ; mais cette habitation encore debout, quoique lentement démolie par une main vengeresse, renfermait un secret, une pensée inconnue ; elle trahissait un caprice tout an moins. Plus d'une fois, le soir, je me fis aborder à la haie devenue sauvage qui protégeait cet enclos. Je bravais les égratignures, j'entrais dans ce jardin sans maître, dans cette propriété qui n'était plus ni publique ni particulière ; j'y restais des heures entières à contempler son désordre. Je n'aurais pas voulu, pour prix de l'histoire i. laquelle sans doute était dû ce spectacle bizarre, faire une seule question à quelque Vendomois bavard. Là, je composais de délicieux romans, je m'y livrais i de petites débauches de mélancolie qui me ravissaient. Si j'avais connu le motif, peutêtre vulgaire, de cet abandon, j'eusse perdu les poésies inédites dont je m'enivrais. Pour moi, cet asile représentait les images lés plus variées de la vie humaine, assombrie par ses malheurs : c'était tantôt l'air du cloître, moins les religieux ; tantôt la paix du cimetière, sans les morts qui vous parlent leur langage épitaphique ; aujourd'hui la maison du lépreux, demain celle des Airides ; mais c'était surtout la province avec ses idées recueillies, avec sa vie de sablier. J'y ai souvent pleuré, je n'y ai jamais ri. Plus d'une fois j'ai ressenti des terreurs involontaires
en y entendant, au-dessus de ma tête, le sifflement sourd que rendaient les ailes de quelque ramier . pressé. Le sol y est humide ; il faut s'y défier des lézards, des vipères, des grenouilles qui s'y promènent avec la sauvage liberté de la nature ; il faut surtout ne pas craindre le froid, car en quelques instants vous sentez un manteau de glace qui se pose sur vos épaules, comme la main du Commandeur sur le cou de don Juan. Un soir, j'y ai frissonné : le vent avait fait tourner une vieille girouette rouillée, dont les cris ressemblèrent à un gémissement poussé par la maison au moment où j'achevais un drame assez noir par lequel je m'expliquais cette espèce de douleur monumentalisée. Je revins à mon auberge, en proie à des idées sombres. Quand j'eus soupe, l'hôtesse entra d'un air de mystère dans ma chambre, et me dit:
" — Monsieur, voici M. Regnault.
Qu'est M. Regnault ?
— Comment, monsieur ne connaît pas M.
Regnault \ Ah ! c'est drôle ! dit-elle en s'en allant.
"Tout à coup je vis apparaître un homme long, fluet, vêtu de noir, tenant son chapeau à la main, et qui se présenta comme un bélier prêt à fondre sur son rival, en me montrant un front fuyant, une petite tête pointue, et une face pâle, assez semblable à un verre d'eau sale. Vous eussiez dit l'huissier d'un ministre. Cet
inconnu portait un vieil habit, très-usé sur les plis ; mais il avait un diamant au jabot de sa chemise et des boucles d'or à ses oreilles.
" — Monsieur, à qui ai-je l'honneur de parler \ lui dis-je.
" Il s'assit sur une chaise, se mit devant mon feu, posa son chapeau sur ma table, et me répondit en se frottant les mains :
" — Ah ! il fait bien froid ! Monsieur, je suis M. Regnault.
" Je m'inclinai en me disant à moi-même :
" Il Bondocani ! Cherche!
" — Je suis, reprit-il, notaire à Vendôme.
" — J'en suis ravi, monsieur, m'écriai-je, mais je ne suis point en mesure de tester, pour des raisons à moi connues.
" — Petit moment ! reprit-il en levant la main comme pour m'imposer silence. Permettez, monsieur ! permettez ! j'ai appris que vous alliez vous promener quelquefois dans le jardin de la Grande-Bretèche.
" — Oui, monsieur.
" — Petit moment ! dit-il en répétant son geste ; cette action constitue un véritable délit. Monsieur, je viens, au nom et comme exécuteur testamentaire de feu madame la comtesse de Merret, vous prier de discontinuer vos visites. Petit moment ! Je ne suis pas un Turc et ne veux point vous en faire un crime. D'ailleurs, bien permis à vous d'ignorer les circonstances qui m'obligent à laisser tomber en ruine le plus
bel hôtel de Vendôme. Cependant, monsieur, vous paraissez avoir de l'instruction, et devez savoir que les lois défendent, sous des peines graves, d'envahir une propriété close. Une haie vaut un mur. Mais l'état dans lequel la maison se trouve peut servir d'excuse à votre curiosité. Je ne demanderais pas mieux que de vous laisser libre d'aller et venir dans cette maison ; mais, chargé d'exécuter les volontés de la testatrice, j'ai l'honneur, monsieur, de vous prier de ne plus entrer dans le jardin.
Moi-même, monsieur, depuis l'ouverture du testament, je n'ai pas mis le pied dans cette maison, qui dépend, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, de la succession de madame de Merret. Nous en avons seulement constaté les portes et fenêtres, afin d'asseoir les impôts que je paye annuellement sur des fonds à ce destinés par feu madame la comtesse. Ah !
mon cher monsieur, son testament a fait bien du bruit dans Vendôme !
"Là, il s'arrêta pour se moucher, le digne homme ! Je respectai sa loquacité, comprenant à merveille que la succession de madame de Merret était l'événement le plus important de sa vie, toute sa réputation, sa gloire, sa Restauration. Il me fallait dire adieu à mes belles rêveries, à mes romans ; je ne fus donc pas rebelle au plaisir d'apprendre la vérité d'une manière officielle.
" — Monsieur, lui dis-je, serait-il indiscret
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de vous demander les raisons de cette bizarrerie î
"A ces mots, un air qui exprimait tout le plaisir que ressentent les hommes habitués a monter sur le dada passa sur la figure du notaire. Il releva le col de sa chemise avec une sorte de fatuité, tira sa tabatière, l'ouvrit, m'offrit du tabac ; et, sur mon refus, il en saisit une forte pincée. Il était heureux ! Un homme qui n'a pas de dada ignore tout le parti que l'on peut tirer de la vie. Un dada est le milieu précis entre la passion et la monomanie. En ce moment, je compris cette jolie expression de Sterne dans toute son étendue, et j'eus une complète idée de la joie avec laquelle l'oncle Tobie enfourchait, Trim aidant, son cheval de bataille.
" — Monsieur, me dit M. Regnault, jai été premier clerc de maître Roguin, à Paris.
Excellente étude, dont vous avez peut-être entendu parler î Non î Cependant, une malheureuse faillite l'a rendue célèbre. N'ayant pas assez de fortune pour traiter à Paris, au prix où les charges montèrent en 1816, je vins ici acquérir l'étude de mon prédécesseur. J'avais des parents à Vendôme, entre autres une tante fort riche, qui m'a donné sa fille en mariage. . . . Monsieur, reprit-il après une légère pause, trois mois après avoir été agréé par monseigneur le garde des sceaux, je fus mandé un soir, au moment où j'allais me coucher (je
n'étais pas encore marié), par madame la comtesse de Merret, en son château de Merret. Sa femme de chambre, une brave fille qui sert aujourd'hui dans cette hôtellerie, était à ma porte avec la calèche de madame la comtesse.
Ah ! petit moment ! ... Il faut vous dire, monsieur, que M. le comte de Merret était allé mourir à Paris deux mois avant que je vinsse ici. Il y périt misérablement en se livrant à des excès de tous les genres. Vous comprenez ? Le jour de son départ, madame la comtesse avait quitté la Grande-Bretèche et l'avait démeublée. Quelques personnes prétendent même qu'elle a brûlé les meubles, les tapisseries, enfin toutes les choses généralement quelconques qui garnissaient les lieux présentement loués par ledit sieur. . . . (Tiens, qu'est-ce que je dis donc ? Pardon, je croyais dicter un bail.) . . . qu'elle les brûla, reprit-il, dans la prairie de Merret. Êtes-vous allé à Merret, monsieur ? Non l dit-il en faisant lui-même ma réponse. Ah ! c'est un fort bel endroit ! Depuis trois mois environ, dit-il en continuant après un petit hochement de tête, M. le comte et madame la comtesse avaient vécu singulièrement ; ils ne recevaient plus personne, madame habitait le rez-dechaussée et monsieur le premier étage. Quand madame la comtesse resta seule, elle ne se montra plus qu'à l'église. Plus tard, chez elle, à son château, elle refusa de voir les amis et amies qui vinrent lui faire des visites. Elle était déjà
très changée au moment où elle quitta la Grande- Bretèche pour aller à Merret. Cette chère femme-là ... (je dis chère, parce que ce diamant me vient d'elle, je ne l'ai vue* d'ailleurs, qu'une seule fois !) ; donc, cette bonne dame était très-malade ; elle avait sans doute désespéré de sa santé, car elle est morte sans vouloir appeler de médecins ; aussi beaucoup de nos dames ont-elles pensé qu'elle ne jouissait pas de toute sa tête. Monsieur, ma curiosité fut donc singulièrement excitée en apprenant que madame de Merret avait besoin de mon ministère. Je n'étais pas le seul qui s'intéressât à cette histoire. Le soir même, quoiqu'il fût tard, toute la ville sut que j'allais à Merret. La femme de chambre répondit assez vaguement aux questions que je lui fis en chemin ; néanmoins, elle me dit que sa maltresse avait été administrée par le curé de Merret pendant la journée, et qu'elle paraissait ne pas devoir passer la nuit. J'arrivai sur les onze heures au château. Je montai le grand escalier. Après avoir traversé de grandes pièces hautes et noires, froides et humides en diable, je parvins dans la chambre à coucher d'honneur où était madame la comtesse. D'après les bruits qui couraient sur cette dame (monsieur, je n'en finirais pas si je vous répétais tous les contes qui se sont débités à son égard ! ), je me la figurais comme une coquette. Imaginez-vous que j'eus beaucoup de peine à la trouver dans le grand lit où elle gisait. Il est vrai que, pour éclairer
cette énorme chambre à frises de l'ancien régime, et poudrées de poussière à faire éternuer rien qu'à les voir, elle avait une de ces anciennes lampes d'Argant. Ah ! mais vous n'êtes pas allé à Merret ! Eh bien, monsieur, le lit est un de ces lits d'autrefois, avec un ciel élevé, garni d'indienne à ramages. Une petite table de nuit était près du lit, et je vis dessus une Imitation 4e Jésus-CMst, que, par parenthèse, j'ai achetée à ma femme, ainsi que la lampe. Il y avait aussi une grande bergère pour la femme de confiance, et deux chaises. Point de feu, d'ailleurs. Voilà le mobilier. Ça n'aurait pas fait dix lignes dans un inventaire. Ah ! mon cher monsieur, si vous aviez vu, comme je la vis alors, cette vaste chambre tendue en tapisseries brunes, vous vous seriez cru transporté dans une véritable scène de roman. C'était glacial, et mieux que cela, funèbre, ajouta-Nil en levant le bras par un geste théâtral et faisant une pause. A force de regarder, en venant près du lit, je finis par voir madame de Merret, encore grâce à la lueur de la lampe dont la clarté donnait sur les oreillers. Sa figure était jaune comme de la cire, et ressemblait à deux mains jointes. Madame la comtesse avait un bonnet de dentelles qui laissait voir de beaux cheveux, mais blancs comme du fil. Elle était sur son séant, et paraissait s'y tenir avec beaucoup de difficulté. Ses grands yeux noirs, abattus par la fièvre, sans doute, et déjà presque morts, remuaient à peine
sous les os où sont les sourcils. — Ça, dit-il en me montrant l'arcade de ses yeux. — Son front était humide. Ses mains décharnées ressemblaient à des os recouverts d'une peau tendue ; ses veines, ses muscles se voyaient parfaitement bien. Elle avait dû être très-belle ; mais, en ce moment, je fus saisi de je ne sais quel sentiment à son aspect. Jamais, au dire de ceux qui l'ont ensevelie, une créature vivante n'avait atteint à sa maigreur sans mourir. Enfin, c'était épouvantable à voir ! Le mal avait si bien rongé cette femme, qu'elle n'était plus qu'un fantôme. Ses lèvres d'un violet pâle me parurent immobiles quand elle me parla. Quoique ma profession m'ait familiarisé avec ces spectacles en me conduisant parfois au chevet des mourants pour constater leurs dernières volontés, j'avoue que les familles en larmes et les agonies que j'ai vues n'étaient rien auprès de cette femme solitaire et silencieuse dans ce vaste château. Je n'entendais pas le moindre bruit, je ne voyais pas ce mouvement que la respiration de la malade aurait dû imprimer aux draps qui la couvraient, et je restai tout à fait immobile, occupé à la regarder avec une sorte de stupeur. Il me semble que j'y suis encore. Enfin ses grands yeux se remuèrent, elle essaya de lever sa main droite qui retomba sur le lit, et ces mots sortirent de sa bouche comme un souffle, car sa voix n'était déjà plus une voix : " Je vous attendais avec bien de
LA GRANDE BRETÈCHÈ 2i$
l'impatience." Ses joues se colorèrent vivement- Parler, monsieur, c'était un effort pour elle. " Madame . . . ," lui dis-je. Elle me fit signe de me taire. En ce moment, la vieille femme de charge se leva et me dit à l'oreille : " Ne parlez pas, madame la comtesse est hors d'état d'entendre le moindre bruit ; et ce que vous lui diriez pourrait l'agiter." Je m'assis. Quelques instants après, madame de Merret rassembla tout ce qui lui restait de forces pour mouvoir son bras droit, le mit, non sans des peines infinies, sous son traversin ; elle s'arrêta pendant un petit moment ; puis elle fit un dernier effort pour retirer sa main, et, lorsqu'elle eut pris un papier cacheté, des gouttes de sueur tombèrent de son front. "Je vous confie mon testament . . . , dit-elle. Ah ! mon Dieu ! ah ! " Ce fut tout. Elle saisit un crucifix qui était sur son lit, le porta rapidement à ses lèvres, et mourut. L'expression de ses yeux fixes me fait encore frissonner quand j'y songe. Elle avait dû bien souffrir ! Il y avait de la joie dans son dernier regard, sentiment qui resta gravé sur ses yeux morts. J'emportai le testament ; et, quand il fut ouvert, je vis que madame de Merret m'avait nommé son exécuteur testamentaire. Elle léguait la totalité de ses biens à l'hôpital de Vendôme, sauf quelques legs particuliers. Mais voici quelles furent ses dispositions relativement à la Grande- Bretèche. Elle me recommanda de laisser
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cette maison pendant cinquante années révolues, à partir du jour de sa mort, dans l'état où elle se trouverait au moment de son décès, en interdisant l'entrée des appartements à quelque personne que ce fût, en défendant d'y faire la moindre réparation, et allouant même une rente afin de gager des gardiens, s'il en était besoin, pour assurer l'entière exécution de ses intentions. A l'expiration de ce terme, si le vœu de la testatrice a été accompli, la maison doit appartenir à mes héritiers, car monsieur sait que les notaires ne peuvent accepter de legs ; sinon, la Grande-Bretèche reviendrait à qui de droit, mais à la charge de remplir les conditions indiquées dans un codicille annexé au testament, et qui ne doit être ouvert qu'à l'expiration desdites cinquante années. Le testament n'a point été attaqué ; donc. . . .
" A ce mot, et sans achever sa phrase, le notaire oblong me regarda d'un air de triomphe, je le rendis tout à fait heureux en lui adressant quelques compliments.
" — Monsieur, lui dis -je, vous m'avez si vivement impressionné, que je crois voir cette mourante plus pâle que ses draps ; ses yeux luisants me font peur ; et je rêverai d'elle cette nuit. Mais vous devez avoir formé quelques conjectures sur les dispositions contenues dans ce bizarre testament.
" — Monsieur, me dit-il avec une réserve comique, je ne me permets jamais de juger
LA GRANDE BRBTÈCHE 231
la conduite des personnes qui m'ont honoré par le don d'un diamant.
" Je déliai bientôt la langue du scrupuleux notaire vendomois, qui me communiqua, non sans de longues digressions, les observations dues aux profonds politiques des deux sexes dont les arrêts font loi dans Vendôme. Mais ces observations étaient si contradictoires, si difruses, que je faillis m'endormir, malgré l'intérêt que je prenais à cette histoire authentique. Le ton lourd et l'accent monotone de ce notaire, sans doute habitué à s'écouter lui-même et à se faire écouter de ses clients ou de ses compatriotes, triompha de ma curiosité. Heureusement, il s'en alla.
" — Ah ! ah ! monsieur, bien des gens, me dit-il dans l'escalier, voudraient vivre encore quarante-cinq ans ; mais, petit moment ! . . .
" Et il mit, d'un air fin, l'index de sa main droite sur sa narine, comme s'il eût voulu dire : ' Faites bien attention à ceci ! '
" — Pour aller jusque-là, jusque-là, dit-il, il ne faut pas avoir la soixantaine.
"Je fermai ma porte, après avoir été tiré de mon apathie par ce dernier trait, que le notaire trouva très-spirituel ; puis je m'assis dans mon fauteuil, en mettant mes pieds sur les deux chenets de ma cheminée. Je m'enfonçais dans un roman à la Radcliffe, bâti sur les données juridiques de M. Regnault, quand ma porte, manœuvrée par la main adroite d'une femme,
tourna sur ses gonds. Je vis entrer mon hôtesse, grosse femme réjouie, de belle humeur, qui avait manqué sa vocation : c'était une Flamande qui aurait dû naître dans un tableau de Teniers.
" — Eh bien, monsieur, me dit-elle, M.
Regnault vous a sans doute rabâché son histoire de la Grande-Bretèche ?
" — Oui, mère Lepas.
" Que vous a-t-il dit ?
"Je lui répétai en peu de mots la ténébreuse et froide histoire de madame de Merret. A chaque phrase, mon hôtesse tendait le cou, en me regardant avec une perspicacité d'aubergiste, espèce de juste milieu entre l'instinct du gendarme, l'astuce de l'espion et la ruse du commerçant.
" Ma chère dame Lepas, ajoutai - je en terminant, vous paraissez en savoir davantage, hein ? Autrement, pourquoi seriez-vous montée chez moi ?
" — Ah ! foi d'honnête femme, aussi vrai que je m'appelle Lepas. . . .
" — Ne jurez pas, vos yeux sont gros d'un secret. Vous avez connu M. de Merret.
Quel homme était-ce ?
" — Dame, M. de Merret, voyez-vous, était un bel homme qu'on ne finissait pas de voir, tant il était long ! un digne gentilhomme venu de Picardie, et qui avait, comme nous disons ici, la tête près du bonnet. Il payait tout comptant
pour n'avoir de difficultés avec personne.
Voyez-vous, il était vif. Nos dames le trouvaient toutes fort aimable.
" — Parce qu'il % était vif ? dis-je à mon hôtesse.
" — Peut-être bien, dit-elle. Vous pensez bien, monsieur, qu'il fallait avoir eu quelque chose devant soi, comme on dit, pour épouser madame de Merret, qui, sans vouloir nuire aux autres, était la plus belle et la plus riche personne du Vendomois. Elle avait aux environs de vingt mille livres de rente. Toute la ville assistait à sa noce. La mariée était mignonne et avenante, un vrai bijou de femme.
Ah ! ils ont fait un beau couple dans le temps !
" — Ont-ils été heureux en ménage ?
" — Heu ! heu ! oui et non, autant qu'on peut le présumer, car vous pensez bien que, nous autres, nous ne vivions pas à pot et à rôt avec eux ! Madame de Merret était une bonne femme, bien gentille, qui avait peut-être bien à souffrir quelquefois des vivacités de son mari ; mais, quoiqu'un peu fier, nous l'aimions. Bah ! c'était son état à lui d'être comme ça ! Quand on est noble, voyez-vous. . . .
" — Cependant, il a bien fallu quelque catastrophe pour que M. et madame de Merret se séparassent violemment ?
" — Je n'ai point dit qu'il y ait eu de catastrophe, monsieur. Je n'en sais rien.
234 LA GRANDE BRETECHE
"— Bien. Je suis sûr maintenant que vous savez tout.
" — Eh bien, monsieur, je vais tout vous dire. En voyant monter chez vous M. Regnault, j'ai bien pensé qu'il vous parlerait de madame de Merret, à propos de la Grande- Bretèche. Ça m'a donné l'idée de consulter monsieur, qui me paraît un homme de bon conseil et incapable de trahir une pauvre femme comme moi, qui n'a jamais fait de mal à personne, et qui. se trouve cependant tourmentée par sa conscience. Jusqu'à présent, je n'ai point osé m'ouvrir aux gens de ce pays-ci, ce sont tous des bavards à langue d'acier.
Enfin, monsieur, je n'ai pas encore eu de voyageur qui soit demeuré si longtemps que vous dans mon auberge, et auquel je pusse dire l'histoire des quinze mille francs. . . .
" — Ma chère dame Lepas, lui répondis-je en arrêtant le flux de ses paroles, si votre confidence est de nature à me compromettre, pour tout au monde je ne voudrais pas en être chargé.
" — Ne craignez rien, dit-elle en m'interrompant. Vous allez voir.
"Cet empressement me fit croire que je n'étais pas le seul à qui ma bonne aubergiste eût communiqué le secret dont je devais être l'unique dépositaire, et j'écoutai.
" — Monsieur, dit-elle, quand l'empereur envoya ici des Espagnols prisonniers de guerre
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ou autres, j'eus à loger, au compte du gouvernement, un jeune Espagnol envoyé à Vendôme sur parole. Malgré la parole, il allait tous les jours se montrer au sous-préfet. C'était un grand d'Espagne ! Excusez du peu !
Il portait un mon en os et en dia y comme Bagos de Férédia. J'ai son nom écrit sur mes registres ; vous pourrez le lire, si vous le voulez. Oh ! c'était un beau jeune homme pour un Espagnol, qu'on dit tous laids. Il n'avait guère que cinq pieds deux ou trois pouces, mais il était bien fait ; il avait de petites mains qu'il soignait, ah ! fallait voir. Il avait autant de brosses pour ses mains qu'une femme en a pour toutes ses toilettes ! Il avait de grands cheveux noirs, un œil de feu, un teint un peu cuivre, mais qui me plaisait toqt de même. Il portait du linge fin comme je n'en ai jamais vu à personne, quoique j'aie logé des princesses, et, entre autres, le général Bertrand, le duc et la duchesse d'Abrantès, M. Decazes et le roi d'Espagne. Il me mangeait pas grand'chose ; mais il avait des manières si polies, si aimables, qu'on ne pouvait pas lui en vouloir. Oh ! je l'aimais beaucoup, quoiqu'il ne disait pas quatre paroles par jour et qu'il fût impossible d'avoir avec lui la moindre conversation ; si on lui parlait, il ne répondait pas : c'était un tic, une manie qu'ils ont tous, à ce qu'on m'a dit. Il lisait son bréviaire comme un
prêtre, il allait à la messe et à tous les offices
régulièrement. Où se mettait - il ? Nous
avons remarqué cela plus tard : à deux pas
de la chapelle de madame de Merret. Comme
il se plaça là dès la première fois qu'il vint à
l'église, personne n'imagina qu'il y eût de
l'intention dans son fait. D'ailleurs, il ne
levait pas le nez de dessus son livre de
prières, le pauvre jeune homme ! Pour
lors, monsieur, le soir, il se promenait sur
la montagne, dans les ruines du château.
C'était son seul amusement, à ce pauvre
homme, il se rappelait là son pays. On dit
que c'est tout montagnes en Espagne ! Dés
les premiers jours de sa détention, il s'attarda.
Je fus inquiète en ne le voyant revenir que
sur le coup de minuit ; mais nous nous
habituâmes tous à sa fantaisie; il prit la clef
de la porte, et nous ne l'attendîmes plus.
Il logeait dans la maison que nous avons dans
la rue des Casernes. Pour lors, un de nos
valets d'écurie nous dit qu'un soir, en allant
faire baigner les chevaux, il croyait avoir vu
le grand d'Espagne nageant au loin dans la
rivière comme un vrai poisson. Quand il
revint, je lui dis de prendre garde aux herbes ;
il parut contrarié d'avoir été vu dans l'eau.
Enfin, monsieur, un jour, ou plutôt un matin,
nous ne le trouvâmes plus dans sa chambre ;
il n'était pas revenu. A force de fouiller
partout, je vis un écrit dans le tiroir de sa table, où il y avait cinquante pièces d'or espagnoles qu'on nomme des portugaises et qui valaient environ cinq mille francs ; puis des diamants pour dix mille francs dans une petite boîte cachetée. Son écrit disait donc qu'au cas où il ne reviendrait pas il nous laissait cet argent, ces diamants, à la charge de fonder des messes pour remercier Dieu de son évasion et pour son salut. Dans ce temps-là, j'avais encore mon homme, qui courut à sa recherche.
Et voilà le drôle de l'histoire ! il rapporta les habits de l'Espagnol qu'il découvrit sous une grosse pierre, dans une espèce de pilotis sur le bord de la rivière, du côté du château, à peu près en face de la Grande-Bretèche.
Mon mari était allé là si matin, que personne ne l'avait vu. Il brûla les habits après avoir lu la lettre, et nous avons déclaré, suivant le désir du comte Férédia, qu'il s'était évadé.
Le sous-préfet mit toute la gendarmerie à ses trousses ; mais brust ! on ne l'a point rattrapé. Lepas a cru que l'Espagnol s'était noyé. Moi, monsieur, je ne le pense point ; je crois plutôt qu'il est pour quelque chose dans l'affaire de madame de Merret, vu que Rosalie m'a dit que le crucifix auquel sa maîtresse tenait tant, qu'elle s'est fait ensevelir avec, était d'ébène et d'argent ; or, dans les premiers temps de son séjour, M. Férédia en avait un d'ébène
et d'argent que je ne lui ai plus revu.
Maintenant, monsieur, n'est-il pas vrai que je ne dois point avoir de remords des quinze mille francs de l'Espagnol, et qu'ils sont bien à moi ?
" — Certainement. Mais vous n'avez pas essayé de questionner Rosalie ? lui dis-je.
" — Oh ! si fait, monsieur. Que voulezvous ! cette fille-là, c'est un mur. Elle sait quelque chose, mais il est impossible de la faire jaser.
"Après avoir encore causé pendant un moment avec moi, mon hôtesse me laissa en proie à des pensées vagues et ténébreuses, à une curiosité romanesque, à une terreur religieuse assez semblable au sentiment profond qui nous saisit quand nous entrons à la nuit dans une église sombre où nous apercevons une faible lumière lointaine sous des arceaux élevés ; une figure indécise glisse, un frôlement de robe ou de soutane se fait entendre . . . nous avons frissonné. La Grande-Bretèche et ses hautes herbes, ses fenêtres condamnées, ses ferrements rouilles, ses portes closes, ses appartements déserts, se montra tout à coup fantastiquement devant moi. J'essayai de pénétrer dans cette mystérieuse demeure en y cherchant le nœud de cette solennelle histoire, le drame qui avait tué trois personnes. Rosalie fut à mes yeux l'être le plus intéressant de Vendôme.
Je découvris, en l'examinant, les traces d'une pensée intime, malgré la santé brillante qui éclatait sur son visage potelé. Il y avait chez elle un principe de remords ou d'espérance ; son attitude annonçait un secret, comme celle des dévotes qui prient avec excès ou celle de la fille infanticide qui entend toujours le dernier cri de son enfant. Sa pose était cependant naïve et grossière, son niais sourire n'avait rien de criminel, et vous l'eussiez jugée innocente rien qu'à voir le grand mouchoir à carreaux rouges et bleus qui recouvrait son buste vigoureux, encadré, serré, ficelé par une robe à raies blanches et violettes.
" — Non, pensais-je, je ne quitterai pas Vendôme sans savoir toute l'histoire de la Grande-Bretèche. Pour arriver à mes fins, je deviendrai l'ami de Rosalie, s'il le faut absolument.
" — Rosalie ? lui dis-je un soir.
" — Plaît-il, monsieur ?
— Vous n'êtes pas mariée ?
Elle tressaillit légèrement.
- Oh ! je ne manquerai point d'hommes quand la fantaisie d'être malheureuse me prendra ! dit-elle en riant.
" Elle se remit promptement de son émotion intérieure, car toutes les femmes, depuis la grande dame jusqu'aux servantes d'auberge inclusivement, ont un sang-froid qui leur est particulier.
" — Vous êtes assez fraîche, assez appétissante pour ne pas manquer d'amoureux ! Mais, dites-moi, Rosalie, pourquoi vous êtes-vous faite servante d'auberge en quittant madame de Merret ? Est-ce qu'elle ne vous a pas laissé quelque rente ?
" — Oh ! que si 1 Mais, monsieur, ma place est la meilleure de Vendôme.
"Cette réponse était une de celles que les juges et les avoués nomment dilatoires. Rosalie me paraissait située dans cette histoire romanesque comme la case qui se trouve au milieu d'un damier ; elle était au centre même de l'intérêt et de la vérité ; elle me semblait nouée dans le nœud. Ce ne fut plus une séduction ordinaire à tenter ; il y avait dans cette fille le dernier chapitre d'un roman ; aussi, dès ce moment, Rosalie devint-elle l'objet de ma prédilection. A force d'étudier cette fille, je remarquai chez elle, comme chez toutes les femmes de qui nous faisons notre pensée principale, une foule de qualités : elle était propre, soigneuse ; elle était belle, cela va sans dire ; elle eut bientôt tous les attraits que notre désir prête aux femmes, dans quelque situation qu'elles puissent être. Quinze jours après la visite du notaire, un soir, ou plutôt un matin, car il était de très-bonne heure, je dis à Rosalie :
" — Raconte-moi donc tout ce que tu sais sur madame de Merret ?
— Oh ! répondit-elle avec terreur, ne me demandez pas cela, monsieur Horace !
"Sa belle figure se rembrunit, ses couleurs vives et animées pâlirent, et ses yeux n'eurent plus leur innocent éclat humide. J'insistai néanmoins.
44 — Eh bien, reprit-elle puisque vous le voulez, je vous le dirai ; mais gardez-moi bien le secret !
" — Va ! ma pauvre fille, je garderai tous tes secrets avec une probité de voleur, c'est, la plus loyale qui existe.
44 — Si cela vous est égal, me dit-elle, j'aime mieux que ce soit avec la vôtre.
44 Là-dessus, elle ragréa son foulard, et se posa comme pour conter ; car il y a, certes, une attitude de confiance et de sécurité nécessaire pour faire un récit. Les meilleures narrations se disent à une certaine heure, comme nous sommes là tous à table. Personne n'a bien conté debout ou à jeun. Mais, s'il fallait reproduire fidèlement la diffuse éloquence de Rosalie, un volume entier suffirait à peine. Or, comme l'événement dont elle me donna la confuse connaissance se trouve placé, entre le bavardage du notaire et celui de madame Lepas, aussi exactement que les moyens termes d'une proportion arithmétique le sont entre leurs deux extrêmes, je n'ai plus qu'à vous le dire en peu de mots. J'abrège donc.
La chambre que madame de Merret
occupait à la Bretèche était située au rez-dechaussée. Un petit cabinet de quatre pieds de profondeur environ, pratiqué dans l'intérieur du mur, lui servait de garde-robe. Trois mois avant la soirée dont je vais vous raconter les faits, madame de Merret avait été assez sérieusement indisposée pour que son mari la laissât seule chez elle, et il couchait dans une chambre au premier étage. Par un de ces hasards impossibles à prévoir, il revint, ce soir-là, deux heures plus tard que de coutume du cercle où il allait lire les journaux et causer politique avec les habitants du pays. Sa femme le croyait rentré, couché, endormi. Mais l'invasion de la -France avait été l'objet d'une discussion fort animée ; la partie de billard s'était échauffée, il avait perdu quarante francs, somme énorme à Vendôme, où tout le monde thésaurise, et où les mœurs sont contenues dans les bornes d'une modestie digne d'éloges, qui peut-être devient la source d'un bonheur vrai dont ne se soucie aucun Parisien. Depuis quelque temps, M. de Merret se contentait de demander à Rosalie si sa femme était couchée ; sur la réponse toujours affirmative de cette fille, il allait immédiatement chez lui avec cette bonhomie qu'enfantent l'habitude et la confiance. En rentrant, il lui prit fantaisie de se rendre chez madame de Merret pour lui compter sa mésaventure, peut-être aussi pour s'en consoler. Pendant le dîner,
il avait trouvé madame de Merret fort coquettement mise ; il se disait, en allant du cercle chez lui, que sa femme ne souffrait plus, que sa convalescence l'avait embellie, et il s'en apercevait, comme les maris s'aperçoivent de tout, un peu tard. Au lieu d'appeler Rosalie, qui en ce moment était occupée dans la cuisine à voir la cuisinière et la cocher jouant un coup difficile de la brisque, M. de Merret se dirigea vers la chambre de sa femme à la lueur de son falot, qu'il avait déposé sur la première marche de l'escalier. Son pas, facile à reconnaître, retentissait sous les voûtes du corridor. Au moment où le gentilhomme tourna la clef de la chambre de sa femme, il crut entendre fermer la porte du cabinet dont je vous ai parlé ; mais, quand il entra, madame de Merret était seule, debout devant la cheminée. Le mari pensa naïvement en luimême que Rosalie était dans le cabinet ; cependant, un soupçon qui lui tinta dans l'oreille avec un bruit de cloche le mit en défiance ; il regarda sa femme et lui trouva dans les yeux je ne sais quoi de trouble et de fauve.
" — Vous rentrez bien tard, dit-elle.
"Cette voix ordinairement si pure et si gracieuse lui parut légèrement altérée. M. de Merret ne répondit rien, car en ce moment Rosalie entra. Ce fut un coup de foudre pour lui. Il se promena dans la chambre, en allant
d'une fenêtre à l'autre par un mouvement uniforme et les bras croisés.
" — Avez-vous appris quelque chose de triste, ou souffrez-vous ? lui demanda timidement sa femme pendant que Rosalie la déshabillait.
" Il garda le silence.
" — Retirez-vous, dit madame de Merret à sa femme de chambre, je mettrai mes papillotes moi-même.
" Elle devina quelque malheur au seul aspect de la figure de son mari et voulut être seule avec lui. Lorsque Rosalie fut partie, ou censée partie, car elle resta pendant quelques instants dans le corridor, M. de Merret vint se placer devant sa femme et lui dit froidement :
" — Madame, il y a quelqu'un dans votre cabinet !
"Elle regarda son mari d'un air calme et lui répondit avec simplicité :
" — Non, monsieur.
u Ce non navra M. de Merret, il n'y croyait pas : et pourtant jamais sa femme ne lui avait paru ni plus pure ni plus religieuse qu'elle ne semblait l'être en ce moment. Il se leva pour aller ouvrir le cabinet ; madame de Merret le prit par la main, l'arrêta, le regarda d'un air mélancolique et lui dit d'une voix singulièrement émue :
" — Si vous ne trouvez personne, songez que tout sera fini entre nous !
" L'incroyable dignité empreinte dans l'atti-
LA GRANDE BRETÉCHE 245
tude de sa femme rendit au gentilhomme une profonde estime pour elle, et lui inspira une de ces résolutions auxquelles il ne manque qu'un plus vaste théâtre pour devenir immortelles.
" — Non, dit-il, Joséphine, je n'irai pas.
Dans l'un et l'autre cas, nous serions séparés à jamais. Écoute, je connais toute la pureté de ton âme, et sais que tu mènes une vie sainte, tu ne voudrais pas commettre un péché mortel aux dépens de ta vie.
" A ces mots, madame de Merret regarda son mari d'un œil hagard.
u — Tiens, voici ton crucifix, ajouta cet homme. Jure-moi devant Dieu qu'il n'y a là personne, je te croirai, je n'ouvrirai jamais cette porte.
Madame de Merret prit le crucifix et dit :
— Je le jure.
Plus haut, dit le mari, et répète : "Je
jure devant Dieu qu'il n'y a personne dans ce cabinet."
" Elle répéta la phrase sans se troubler.
" — C'est bien, dit froidement M. de Merret.
Après un moment de silence :
— Vous avez une bien belle chose que je ne vous connaissais pas, dit-il en examinant ce crucifix d'ébène incrusté d'argent, et très-artistement sculpté.
" — Je l'ai trouvé chez Duvivier, qui, lorsque cette troupe de prisonniers passa par Vendôme
l'année dernière, l'avait acheté d'un religieux espagnol.
" — Ah ! dit M. de M erre t en remettant le crucifix au clou.
" Et il sonna. Rosalie ne se fit pas attendre. M. de Merret alla vivement à sa rencontre, l'emmena dans l'embrasure de la fenêtre qui donnait sur le jardin, et lui dit à voix basse :
" — Je sais que Gorenflot veut t'épouser, la pauvreté seule vous empêche de vous mettre en ménage, et tu lui as dit que tu ne serais pas sa femme s'il ne trouvait moyen de se rendre maître maçon. ... Eh bien, va le chercher, dis-lui de venir ici avec sa truelle et ses outils. Fais en sorte de n'éveiller que lui dans sa maison ; sa fortune passera vos désirs. Surtout sors d'ici sans jaser, sinon. . . .
"Il fronça le sourcil. Rosalie partit, il la rappela.
" — Tiens, prends mon passe-partout, dit-il.
" — Jean! cria M. de Merret d'une voix tonnante dans le corridor.
" Jean, qui était tout à la fois son cocher et son homme de confiance, quitta sa partie de brisque et vint.
" — Allez vous coucher tous, lui dit son maître en lui faisant signe de s'approcher.
"Et le gentilhomme ajouta, mais à voix
" — Lorsqu'ils seront tous endormis, endormis, entends-tu bien ! tu descendras m'en prévenir.
" M. de Merret, qui n'avait pas perdu de vue sa femme, tout en donnant ses ordres, revint tranquillement auprès d'elle devant le feu, et se mit à lui raconter les événements de la partie de billard et les discussions du cercle. Lorsque Rosalie fut de retour, elle trouva M. et madame de Merret causant très-amicalement.
Le gentilhomme avait récemment fait plafonner toutes les pièces qui composaient son appartement de réception au rez-de-chaussée. Le plâtre est fort rare à Vendôme, le transport en augmente beaucoup le prix ; le gentilhomme en avait donc fait venir une assez grande quantité sachant qu'il trouverait toujours bien des acheteurs pour ce qui lui en resterait.
Cette circonstance lui inspira le dessein qu'il mit à exécution.
" — Monsieur, Gorenflot est là, dit Rosalie à voix basse.
" — Qu'il entre ! répondit tout haut le gentilhomme picard.
"Madame de Merret pâlit légèrement en voyant le maçon.
" — Gorenflot, dit le mari, va prendre des briques sous la remise, et apportes-en assez pour murer la porte de ce cabinet ; tu te serviras du plâtre qui me reste pour enduire le mur. -
" Puis, attirant à lui Rosalie et l'ouvrier :
" Écoute, Gorenflot, dit-il à voix basse, tu coucheras ici cette nuit. Mais, demain matin,
tu auras un passeport pour aller en pays étranger, dans une ville que je t'indiquerai. Je te remettrai six mille francs pour ton voyage. Tu demeureras dix ans dans cette ville ; si tu ne t'y plaisais pas, tu pourrais Rétablir dans une autre, pourvu que ce soit du même pays. Tu passeras par Paris, où tu m'attendras. Là, je t'assurerai par un contrat six autres mille francs qui te seront payés à ton retour au cas où tu aurais rempli les conditions de notre marché. A ce prix, tu devras garder le plus profond silence sur ce que tu auras fait ici cette nuit. — Quant à toi, Rosalie, je te donnerai dix mille francs qui ne te seront comptés que le jour de tes noces, et à la condition d'épouser Gorenflot ; mais, pour vous marier, il faut se taire. Sinon, plus de dot.
" — Rosalie, dit madame de Merret, venez me coiffer.
" Le mari se promena tranquillement de long en large, en surveillant la porte, le maçon et sa femme, mais sans laisser paraître une défiance injurieuse. Gorenflot fut obligé de faire du bruit. Madame de Merret saisit un moment où l'ouvrier déchargeait des briques, et où son mari se trouvait au bout de la chambre, pour dire à Rosalie :
" — Mille francs de rente pour toi, ma chère enfant, si tu peux dire à Gorenflot de laisser une crevasse en bas.
" Puis, tout haut, elle lui dit avec sang-froid :
44 — Va donc l'aider !
" M. et madame de Merret restèrent silencieux pendant tout le temps que Gorenflot mit à murer la porte. Ce silence était calcul chez le mari, qui ne voulait pas fournir à sa femme le prétexte de jeter des paroles à double entente ; et chez madame de Merret ce fut prudence ou fierté. Quand le mur fut à la moitié de son élévation, le rusé maçon prit un moment où le gentilhomme avait le dos tourné pour donner un coup de pioche dans l'une des deux vitres de la porte. Cette action fit comprendre à madame de Merret que Rosalie avait parlé à Gorenflot. Tous trois virent alors une figure d'homme sombre et brune, des cheveux noirs, un regard de feu. Avant que son mari se fût retourné, la pauvre femme eut le temps de faire un signe de tête à l'étranger, pour qui ce signe voulait dire : " Espérez ! " A quatre heures, vers le petit jour, car on était au mois de septembre, la construction fut achevée. Le maçon resta sous la garde de Jean, et M. de Merret coucha dans la chambre de sa femme.
Le lendemain matin, en se levant, il dit avec insouciance :
" — Ah ! diable, il faut que j'aille à la mairie pour le passe-port.
" Il mit son chapeau sur sa tête, fit trois pas vers la porte, se ravisa, prit le crucifix. Sa femme tressaillit de bonheur.
— * Il ira chez Duvivier, pensa-t-elle.
Rosalie ; pais, d'une
"— La pioche I k pioche i s'écria-t-dk, et k Fourrage l J*ai vu hier comment Gorcnflot s'y prenait, nous aorons le temps d*y faire un ttoo et de le reboucher.
**En un dîn cfceOy Rosalie apporta une espèce de merim à sa maîtresse qui, avec une ardeur dont rien ne pourrait donner une idée, se mît à démolir le mur. Elle avait déjà fait sauter quelques briques, lorsqu'en prenant son élan pour appliquer un coup encore plus vigoreux que les autres, elle vit M. de Merret derrière elle ; elle s'évanouit.
** — Mettez madame sur son lit, dit froidement le gentilhomme.
"Prévoyant ce qui devait arriver pendant son absence, il avait tendu un piège i sa femme ; il avait tout bonnement écrit au maire, et envoyé chercher Duvivier. Le bijoutier arriva au moment où le désordre de l'appartement venait d'être réparé.
" — Duvivier, lui demanda le gentilhomme, n'avez-vous pas acheté des crucifix aux Espagnols qui ont passé par ici ? .
" — Non, monsieur.
" — Bien, je vous remercie, dit-il en échangeant un regard de tigre avec sa femme. — Jean, ajouta-t-il en se tournant vers son valet de confiance, vous ferez servir mes repas dans la
chambre de madame de Merret, elle est
malade, et je ne la quitterai pas qu'elle ne
soit rétablie.
" Le cruel gentilhomme resta pendant vingt
jours près de sa femme. Durant les premiers moments, quand il se faisait quelque bruit dans le cabinet muré et que Joséphine voulait l'implorer pour l'inconnu mourant, il lui répondait, sans lui permettre de dire un seul mot :
" — Vous avez juré sur la croix qu'il n'y avait là personne.
Paris, 1839-1842.
Je demeurais alors dans une petite rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle commence à la rue Saint- Antoine, en face d'une fontaine près de la place de la Bastille, et débouche rue de la Cerisaie. L'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit, et je passais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de Monsieur. Je vivais frugalement, j'avais accepté toutes les conditions de la vie monastique, si nécessaire aux travailleurs. Quand il faisait beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon. Une seule passion m'entraînait en dehors de mes habitudes studieuses ; mais n'était-ce pas encore de l'étude? j'allais observer les mœurs du faubourg, ses habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les ouvriers, indifférent au décorum, je ne les mettais point en garde contre moi ; je pouvais me mêler à leurs groupes, les voir concluant leurs marchés, et se querellant à l'heure où ils quittent le travail. Chez moi,
l'observation était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l'âme sans négliger le corps ; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs, qu'elle allait sur-le-champ au delà ; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur laquelle elle s'exerçait, en me permettant de me substituer à lui comme le derviche des Mille et une Nuits prenait le corps et l'âme des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles.
Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa femme revenant ensemble de l'Ambigu-Comique, je m'amusais à les suivre depuis le boulevard du Pont-aux- Choux jusqu'au boulevard Beaumarchais. Ces braves gens parlaient d'abord de la pièce qu'ils avaient vue ; de fil en aiguille, ils arrivaient à leurs affaires ; la mère tirait son enfant par la main, sans écouter ni ses plaintes ni ses demandes ; les deux époux comptaient l'argent qui leur serait payé le lendemain, ils le dépensaient de vingt manières différentes.
C'était alors des détails de ménage, des doléances sur le prix excessif des pommes de terre, ou sur la longueur de l'hiver et le renchérissement des mottes, des représentations énergiques sur ce qui était dû au boulanger ; enfin des discussions qui s'envenimaient, et où chacun d'eux déployait son caractère en mots pittoresques. En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs
guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur. C'était le rêve d'un homme éveillé. Je m'échauffais avec eux contre les chefs d'atelier qui les tyrannisaient, ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi par l'ivresse des facultés morales, et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don? Est-ce une seconde vue? est-ce une de ces qualités dont l'abus mènerait à la folie ? Je n'ai jamais recherché les causes de cette puissance ; je la possède et m'en sers, voilà tout. Sachez seulement que, dès ce temps, j'avais décomposé les éléments de cette masse hétérogène nommée le peuple, que je l'avais analysée de manière à pouvoir évaluer ses qualités bonnes ou mauvaises. Je savais déjà de quelle utilité pourrait être ce faubourg, ce séminaire de révolutions qui renferme des héros, des inventeurs, des savants pratiques, des coquins, des scélérats, des vertus et des vices, tous comprimés par la misère, étouffés par la nécessité, noyés dans le vin, usés par les liqueurs fortes. Vous ne sauriez imaginer combien d'aventures perdues, combien de drames oubliés dans cette ville de douleur !
Combien d'horribles et belles choses ! L'imagination n'atteindra jamais au vrai qui s'y cache
et que personne ne peut aller découvrir ; il faut descendre trop bas pour trouver ces admirables scènes ou tragiques ou comiques, chefs-d'œuvre enfantés par le hasard. Je ne sais comment j'ai si longtemps gardé sans la dire l'histoire que je vais vous raconter, elle fait partie de ces récits curieux restés dans le sac d'où la mémoire les tire capricieusement comme des numéros de loterie : j'en ai bien d'autres, aussi singuliers que celui-ci, également enfouis ; mais ils auront leur tour croyez-le.
Un jour, ma femme de ménage, la femme d'un ouvrier, vint me prier d'honorer de ma présence la noce d'une de ses sœurs. Pour vous faire comprendre ce que pouvait être cette noce, il faut vous dire que je donnais quarante sous par mois à cette pauvre créature, qui venait tous les matins faire mon lit, nettoyer mes souliers, brosser mes habits, balayer la chambre et préparer mon déjeuner ; elle allait pendant la reste du temps tourner la manivelle d'une mécanique, et gagnait à ce dur métier dix sous par jour. Son mari, un ébéniste, gagnait quatre francs. Mais, comme ce ménage avait trois enfants, il pouvait à peine honnêtement manger du pain. Je n'ai jamais rencontré de probité plus solide que celle de cet homme et de cette femme.
Quand j'eus quitté le quartier, pendant cinq ans, la mère Vaillant est venue me souhaiter
ma fête en m'apportent un bouquet et des oranges, elle qui n'avait jamais dix sous d'économie. La misère nous avait rapprochés.
Je n'ai jamais pu lui donner autre chose que dix francs, souvent empruntés pour cette circonstance. Ceci peut expliquer ma promesse d'aller à la noce, je comptais me blottir dans la joie de ces pauvres gens.
Le festin, le bal, tout eut lieu chez un marchand de vin de la rue de Charenton, au premier étage, dans une grande chambre éclairée par des lampes à réflecteurs en ferblanc, tendue d'un papier crasseux à hauteur des tables, et le long des murs de laquelle il y avait des bancs de bois. Dans cette chambre, quatre-vingts personnes endimanchées, flanquées de bouquets et de rubans, toutes animées par l'esprit de la Courtille, le visage enflammé, dansaient comme si le monde allait finir. Les mariés s'embrassaient à la satisfaction générale, et c'était des Eh! eh! des Ah! ah!
facétieux, mais réellement moins indécents que ne le sont les timides œillades des jeunes filles bien élevées. Tout ce monde exprimait un contentement brutal qui avait je ne sais quoi de communicatif.
Mais ni les physionomies de cette assemblée, ni la noce, ni rien de ce monde n'a trait à mon histoire. Retenez seulement la bizarrerie du cadre. Figurez-vous bien la boutique ignoble et peinte en rouge, sentez l'odeur du vin,
écoutez les hurlements de cette joie, restez bien dans ce faubourg, au milieu de ces ouvriers, de ces vieillards, de ces pauvres femmes livrés au plaisir d'une nuit !
L'orchestre se composait de trois aveugles des Quinze-Vingts : le premier était violon, le second clarinette et le troisième flageolet. Tous trois étaient payés en bloc sept francs pour la nuit. Pour ce prix-là, certes, ils ne donnaient ni du Rossini, ni du Beethoven, ils jouaient ce qu'ils voulaient et ce qu'ils pouvaient ; personne ne leur faisait de reproches, charmante délicatesse ! Leur musique attaquait si brutalement le tympan, qu'après avoir jeté les yeux sur l'assemblée, je regardai ce trio d'aveugles, et fus tout d'abord disposé à l'indulgence en reconnaissant leur uniforme. Ces artistes étaient dans l'embrasure d'une croisée ; pour distinguer leurs physionomies, il fallait donc être près d'eux : je n'y vins pas sur-le-champ ; mais, quand je m'en rapprochai, je ne sais pourquoi, tout fut dit, la noce et sa musique disparurent, ma curiosité fut excitée au plus haut degré, car mon âme passa dans le corps du joueur de clarinette. Le violon et le flageolet avaient tous deux des figures vulgaires, la figure si connue de l'aveugle, pleine de contention, attentive et grave ; mais celle de la clarinette était un de ces phénomènes qui arrêtent tout court l'artiste et le philosophe.
Figurez-vous le masque en plâtre de Dante,
éclairé par la lueur rouge du quinquet, et surmonté d'une forêt de cheveux d'un blanc argenté. L'expression amère et douloureuse de cette magnifique tête était agrandie par la cécité, car les yeux morts revivaient par la pensée ; il s'en échappait comme une lueur brûlante, produite par un désir unique, incessant, énergiquement inscrit sur un front bombé que traversaient des rides pareilles aux assises d'un vieux mur. Ce vieillard soufflait au hasard, sans faire la moindre attention à la mesure ni à l'air, ses doigts se baissaient ou se levaient, agitaient les vieilles clefs par une habitude machinale ; il ne se gênait pas pour faire ce que l'on nomme des canards en termes d'orchestre, les danseurs ne s'en apercevaient pas plus que les deux acolytes de mon Italien ; car je voulais que ce fût un Italien, et c'était un Italien. Quelque chose de grand et de despotique se rencontrait dans ce vieil Homère qui gardait en lui-même une odyssée condamnée à l'oubli. C'était une grandeur si réelle, qu'elle triomphait encore de son abjection ; c'était un despotisme si vivace, qu'il dominait la pauvreté. Aucune des violentes passions qui conduisent l'homme au bien comme au mal, en font un forçat ou un héros, ne manquait; à ce visage noblement coupé, lividement italien, ombragé par des sourcils grisonnants qui projetaient leur ombre sur des cavités profondes où l'on tremblait de voir reparaître la lumière de la pensée, comme on craint de voir venir à la
bouche d'une caverne quelques brigands armés de torches et de poignards. Il existait un lion dans cette cage de chair, un lion dont la rage s'était inutilement épuisée contre le fer de ses barreaux. L'incendie du désespoir s'était éteint dans ses cendres, la lave s'était refroidie ; mais les sillons, les bouleversements, un peu de fumée, attestaient la violence de l'éruption, les ravages du feu. Ces idées, réveillées par l'aspect de cet homme, étaient aussi chaudes dans mon âme qu'elles étaient froides sur sa figure.
Entre chaque contredanse, le violon et le flageolet, sérieusement occupés de leurs verres et de leur bouteille, suspendaient leur instrument au bouton de leur redingote rougeâtre, avançaient la main sur une petite table placée dans l'embrasure de la croisée où était leur cantine, et offraient toujours à l'Italien un verre plein qu'il ne pouvait prendre lui-même, car la table se trouvait derrière sa chaise ; chaque fois, la clarinette les remerciait par un signe de tête amical. Leurs mouvements s'accomplissaient avec cette précision qui étonne toujours chez les aveugles des Quinze- Vingts, et qui semble faire croire qu'ils voient. Je m'approchai des trois aveugles pour les écouter ; mais, quand je fus près d'eux, ils m'étudièrent, ne reconnurent sans doute pas la nature ouvrière, et se tinrent cois.
— De quel pays êtes-vous, vous qui jouez de la clarinette î
26o FACINO CANE
— De Venise, répondit l'aveugle avec un léger accent italien.
— Êtes- vous né aveugle, ou êtes-vous aveugle par ... ?
— Par accident, répondit-il vivement, une maudite goutte sereine.
— Venise est une belle ville, j'ai toujours eu la fantaisie d'y aller.
La physionomie du vieillard s'anima, ses rides s'agitèrent, il fut violemment ému.
— Si j'y allais avec vous, vous ne perdriez pas votre temps, me dit-il.
— Ne lui parlez pas de Venise, me dit le violon, ou notre doge va commencer son train ; avec ça qu'il a déjà deux bouteilles dans le bocal, le prince i
— Allons, en avant, père Canard, dit le flageolet.
Tous trois se mirent à jouer ; mais, pendant le temps qu'ils mirent à exécuter les quatre parties de la contredanse, le Vénitien me flairait, il devinait l'excessif intérêt que je lui portais. Sa physionomie quitta sa froide expression de tristesse ; je ne sais quelle espérance égaya tous ses traits, se coula comme une flamme bleue dans ses rides ; il sourit et s'essuya le front, ce front audacieux et terrible ; enfin il devint gai comme un homme qui monte sur son dada.
— Quel âge avez-vous ? lui demandai-je.
— Quatre-vingt-deux ans.
— Depuis quand êtes-vous aveugle ?
— Voici bientôt cinquante ans, répondit-il avec un accent qui annonçait que ses regrets ne portaient pas seulement sur la perte de sa vue, mais sur quelque grand pouvoir dont il aurait été dépouillé.
— Pourquoi vous appellent-ils donc le doge ?
lui demandai-je.
— Ah ! une farce, dit-il : je suis patricien de Venise, et j'aurais été doge tout comme un autre.
— Comment vous nommez-vous donc ?
— Ici, me dit-il, la père Canet. Mon nom n'a jamais pu s'écrire autrement sur les registres ; mais, en italien, c'est Marco Facino Cane, principe de Varese.
— Comment ! vous descendez du fameux condottiere Facino Cane, dont les conquêtes ont passé aux ducs de Milan ?
— E vero, me dit-il. Dans ce temps-là, pour n'être pas tué par les Visconti, le fils de Cane s'est réfugié à Venise et s'est fait inscrire sur le Livre d'or. Mais il n'y a pas plus de Cane maintenant que de Livre !
Et il fit un geste effrayant de patriotisme éteint et de dégoût pour les choses humaines.
— - Mais, si vous étiez sénateur de Venise, vous deviez être riche ; comment avez- vous pu perdre votre fortune ? •
A cette question, il leva la tête vers moi comme pour me contempler par un mouvement vraiment tragique, et me répondit :
a6i FACIHO CANE
— Dans les malheurs !
Il ne songeait plus à boire, il refusa par un geste le verre de vin que lui tendit en ce moment le vieux flageolet, puis il baissa la tête. Ces détails n'étaient pas de nature à éteindre ma curiosité. Pendant la contredanse que jouèrent ces trois machines, je contemplai le vieux noble vénitien avec les sentiments qui dévorent un homme de vingt ans. Je voyais Venise et l'Adriatique, je la voyais en ruine sur cette figure ruinée. Je me promenais dans cette ville si chère à ses habitants, j'allais du Rialto au Grand Canal, du quai des Esclavons au Lido, je revenais à sa cathédrale, si originalement sublime ; je regardais les fenêtres de la Casa Doro, dont chacune a des ornements différents ; je contemplais ses vieux palais si riches de marbre, enfin toutes ces merveilles avec lesquelles le savant sympathise d'autant plus, qu'il les colore à son gré et ne dépoétise pas ses rêves par le spectacle de la réalité. Je remontais le cours de la vie de ce rejeton du plus grand des condottieri, en y cherchant les traces de ses malheurs et les causes de cette profonde dégradation physique et morale qui rendait plus belles encore les étincelles de grandeur et de noblesse ranimées en ce moment. Nos pensées étaient sans doute communes, car je crois que la cécité rend les communications intellectuelles beaucoup plus rapides en défendant à l'attention de s'éparpiller sur les
objets extérieurs. La preuve de notre sympathie ne se fit pas attendre. Facino Cane cessa de jouer, se leva, vint à moi et me dit un Sortons ! qui produisit sur moi P effet d'une .douche électrique. Je lui donnai le bras et nous nous en allâmes.
Quand nous fûmes dans la rue, il me dit :
— Voulez-vous me mener à Venise, m'y conduire ? voulez-vous avoir foi en moi ? vous serez plus riche que ne le sont les dix maisons les plus riches d'Amsterdam ou de Londres, plus riche que les Rothschild, enfin riche comme les Mille et une Nuits.
Je pensai que cet homme était fou ; mais il y avait dans sa voix une puissance à laquelle j'obéis. Je me laissai conduire et il me mena vers les fossés de la Bastille comme s'il avait eu des yeux. Il s'assit sur une pierre, dans un endroit fort solitaire où depuis fut bâti le pont par lequel le canal Saint-Martin communique avec la Seine. Je me mis sur une autre pierre devant ce vieillard, dont les cheveux blancs brillèrent comme des fils d'argent à la clarté de la lune. Le silence que troublait à peine le bruit orageux des boulevards qui arrivait jusqu'à nous, la pureté de la nuit, tout contribuait à rendre cette scène vraiment fantastique.
— Vous parlez de millions à un jeune homme, et vous croyez qu'il hésiterait à endurer mille maux pour les recueillir ! Ne vous moquez-vous pas de moi ?
— Que je meure sans confession, me dit-il avec violence, si ce que je vais vous dire n'est pas vrai. J'ai eu vingt ans comme vous les avez en ce moment, j'étais riche, j'étais beau, j'étais noble ; j'ai commencé par la première des folies, par l'amour. J'ai aimé comme l'on n'aime plus, jusqu'à me mettre dans un coffre et risquer d'y être poignardé sans avoir reçu autre chose que la promesse d'un baiser.
Mourir pour elle me semblait toute une vie.
En 1760, je devins amoureux d'une Vendramini, une femme de dix-huit ans, mariée à un Sagredo, l'un des plus riches sénateurs, un homme de trente ans, fou de sa femme.
Ma maîtresse et moi, nous étions innocents comme deux chérubins, quand le sfoso nous surprit causant d'amour ; j'étais sans armes, lui était armé, mais il me manqua ; je sautai sur lui, je l'étranglai de mes deux mains en lui tordant le cou comme à un poulet. Je voulus partir avec Bianca, elle ne voulut pas me suivre. Voilà les femmes ! Je m'en allai seul ; je fus condamné, mes biens furent séquestrés au profit de mes héritiers ; mais j'avais emporté mes diamants, cinq tableaux de Titien roulés, et tout mon or. J'allai à Milan, où je ne fus pas inquiété : mon affaire n'intéressait point l'État. — Une petite observation avant de continuer, dit-il après une pause. Que les fantaisies d'une femme influent ou non sur son enfant pendant qu'elle le porte ou quand elle
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le conçoit, il est certain que ma mère eut une passion pour l'or pendant sa grossesse. J'ai pour l'or une monomanie dont la satisfaction est si nécessaire à ma vie, que, dans toutes les situations où je me suis trouvé, je n'ai jamais été sans or sur moi ; je manie constamment de l'or ; jeune, je portais toujours des bijoux et j'avais toujours sur moi deux ou trois cents ducats.
En disant ces mots, il tira deux ducats de sa poche et me les montra.
— Je sens l'or. Quoique aveugle, je m'arrête devant les boutiques de joailliers. Cette passion m'a perdu, je suis devenu joueur pour jouer de l'or. Je n'étais pas fripon, je fus friponne, je me ruinai. Quand je n'eus plus de fortune, je fus pris par la rage de revoir Bianca : je revins secrètement à Venise, je la retrouvai ; je fus heureux pendant six mois, caché chez elle, nourri par elle. Je pensais délicieusement à finir ainsi ma vie. Elle était recherchée par le provéditeur ; celui-ci devina un rival ; en Italie, on les sent : il nous espionna, nous surprit au lit, le lâche ! Jugez combien vive fut notre lutte : je ne le tuai pas, je le blessai grièvement. Cette aventure brisa mon bonheur. Depuis ce jour, je n'ai jamais retrouvé de Bianca. J'ai eu de grands plaisirs, j'ai vécu à la cour de Louis XV., parmi les femmes les plus célèbres ; nulle part je n'ai trouvé les qualités, les grâces, l'amour de ma
chère Vénitienne. Le provéditeur avait ses gens, il les appela, le palais fut cerné, envahi ; je me défendis pour pouvoir mourir sous les yeux de Bianca, qui m'aidait à tuer le provéditeur. Jadis, cette femme n'avait pas voulu l'enfuir avec moi ; mais, après six mois de bonheur, elle voulait mourir de ma mort, et reçut plusieurs coups. Pris dans un grand manteau que l'on jeta sur moi, je fus roulé, porté dans une gondole et transporté dans un cachot des Puits. J'avais vingt-deux ans, je tenais si bien le tronçon de mon épée, que, pour l'avoir, il aurait fallu me couper le poing. Par un singulier hasard, ou plutôt inspiré par une pensée de précaution, je cachai ce morceau de fer dans un coin, comme s'il pouvait me servir. Je fus soigné. Aucune de mes blessures n'était mortelle. A vingt-deux ans, on revient de tout. Je devais mourir décapité, je fis le malade afin de gagner du temps. Je croyais être dans un cachot voisin du canal, mon projet était de m'évader en creusant le mur et traversant le canal à la nage, au risque de me noyer.
"Voici sur quels raisonnements s'appuyait mon espérance.
"Toutes les fois que le geôlier m'apportait à manger, je lisais des indications écrites sur les murs, comme : Coté du palais, Coté du canal. Coté du souterrain, et je finis par apercevoir un plan dont le sens m'inquiétait peu, mais expli-
FACINO CANE a&?
cable par l'état actuel du palais ducal, qui n'est pas terminé. Avec le génie que donne le désir de recouvrer la liberté, je parvins à déchiffrer, en ta tant du bout des doigts la superficie d'une pierre, une inscription arabe par laquelle l'auteur de ce travail avertissait ses successeurs qu'il avait détaché deux pierres de la dernière assise, et creusé onze pieds de souterrain.
Pour continuer son œuvre, il fallait répandre sur le sol même du cachot les parcelles de pierre et de mortier produites par le travail de l'excavation. Quand même les gardiens ou les inquisiteurs n'eussent pas été rassurés par la construction de l'édifice, qui n'exigeait qu'une surveillance extérieure, la disposition des Puits, où l'on descend par quelques marches, permettait d'exhausser graduellement le sol sans que les gardiens s'en aperçussent. Cet immense travail avait été superflu, du moins pour celui qui l'avait entrepris, car son inachèvement annonçait la mort de l'inconnu. Pour que son dévouement ne fût pas à jamais perdu, il fallait qu'un prissonnier sût l'arabe ; mais j'avais étudié les langues orientales au couvent des Arméniens. Une phrase écrite derrière la pierre disait le destin de ce malheureux, mort victime de ses immenses richesses, que Venise avait convoitées et dont elle s'était emparée. Il me fallut un mois pour arriver à un résultat. Pendant que je travaillais, et dans les moments où la fatigue m'anéantissait, j'entendais le son
a68 FACINO CANE
de l'or, je voyais de For devant moi, j'étais ébloui par des diamants ! . . . Oh ! 'attendez.
"Pendant une nuit, mon acier émoussé trouva du bois. J'aiguisai mon bout d'épée, et fis un trou dans ce bois. Pour pouvoir travailler, je me roulais comme un serpent sur le ventre, je me mettais nu pour travailler i la manière des taupes, en portant mes mains en avant et me faisant de la pierre même un point d'appui. La surveille du jour où je devais comparaître devant mes juges, pendant la nuit, je voulus tenter un dernier effort ; je perçai le bois, et mon fer ne rencontra rien au delà.
" Jugez de ma surprise quand j'appliquai l'œil sur le trou ! J'étais dans le lambris d'une cave où une faible lumière me permettait d'apercevoir un monceau d'or. Le doge et l'un des Dix étaient dans ce caveau, j'entendais leurs voix ; leurs discours m'apprirent que là était le trésor secret de la République, les dons des doges, et les réserves du butin appelé le denier de Venise, et pris sur le produit des expéditions.
" J'étais sauvé !
" Quand le geôlier vint, je lui proposai de favoriser ma fuite et de partir avec moi en emportant tout ce que nous pourrions prendre. Il n'y avait pas à hésiter, il accepta. Un navire faisait voile pour le Levant, toutes les précautions furent prises, Bianca favorisa les mesures que je dictai à mon complice. Pour ne pas donner l'éveil, Bianca devait nous
rejoindre à Smyrne. En une nuit, le trou fut agrandi et nous descendîmes dans le trésor secret de Venise. Quelle nuit ! J'ai vu quatre tonnes pleines d'or. Dans la pièce précédente, l'argent était égalemente amassé en deux tas qui laissaient un chemin au milieu pour traverser la chambre, où les pièces relevées en talus garnissaient les murs à cinq pieds de hauteur. Je crus que le geôlier deviendrait fou : il chantait, il sautait, il riait, il gambadait dans l'or ; je le menaçai de l'étrangler s'il perdait le temps ou s'il faisait du bruit. Dans sa joie, il ne vit pas d'abord une table où étaient les diamants. Je me jetai dessus assez habilement pour emplir ma veste de matelot et les poches de mon pantalon. Mon Dieu ! je n'en pris pas le tiers. Sous cette table étaient des lingots d'or. Je persuadai à mon compagnon de remplir d'or autant de sacs que nous pourrions en porter, en lui faisant observer que c'était la seule manière de n'être pas découverts à l'étranger.
" — Les perles, les bijoux, les diamants nous feraient reconnaître, lui dis-je.
"Quelle que fût notre avidité, nous ne pûmes prendre que deux mille livres d'or, qui nécessitèrent six voyages à travers la prison jusqu'à la gondole. La sentinelle à la porte d'eau avait été gagnée moyennant un sac de dix livres d'or. Quant aux deux gondoliers, Us croyaient servir la République. Au jour,
TJO FACINO CANE
nous partîmes. Quand nous rames en pleine mer, et que je me souvins de cette nuit ; quand je me rappelai tontes les sensations que j'avais éprouvées, que je revis cet immense trésor où, suivant mes évaluations, je laissais trente millions en argent et vingt millions en or, plusieurs millions en diamants, perles et rubis, il se fit en moi comme un mouvement de folie. J'eus la fièvre de l'or.
"Nous nous fîmes débarquer à Smyrae, et nous nous embarquâmes aussitôt pour la France. Comme nous montions sur le bâtiment français, Dieu me fit la grâce de me débarrasser de mon complice. En ce moment, je ne pensais pas à toute la portée de ce méfait du hasard, dont je me réjouis beaucoup. Nous étions si complètement énervés, que nous demeurions hébétés, sans nous rien dire, attendant que nous fussions en sûreté pour jouir à notre aise. Il n'est pas étonnant que la tête ait tourné à ce drôle. Vous verrez combien Dieu m'a puni !
"Je ne me crus tranquille qu'après avoir vendu les deux tiers de mes diamants à Londres et à Amsterdam, et réalisé ma poudre d'or en valeurs commerciales. Pendant cinq ans, je me cachai dans Madrid; puis, en 1770, je vins à Paris sous un nom espagnol, et menai le train le plus brillant. Biartca était morte. Au milieu de mes voluptés, quand je jouissais d'une fortune de six millions, je fus frappé de cécité. Je ne doute pas que cette infirmité ne soit le résultat
de mon séjour dans le cachot, de mes travaux dans la pierre, si toutefois ma faculté de voir l'or n'emportait pas un abus de la puissance visuelle qui me prédestinait à perdre les yeux.
"En ce moment, j'aimais une femme à laquelle je comptais lier mon sort ; je lui avais dit le secret de mon nom, elle appartenait à une famille puissante, j'espérais tout de la faveur que m'accordait Louis XV. ; j'avais mis ma confiance en cette femme, qui était l'amie de madame du Barry ; elle me conseilla de consulter un fameux oculiste de Londres ; mais, après quelques mois de séjour dans cette ville, j'y fus abandonné par cette femme dans Hyde- Park, elle m'avait dépouillé de toute ma fortune sans me laisser aucune ressource ; car, obligé de cacher mon nom, qui me livrait à la vengeance de Venise, je ne pouvais invoquer l'assistance de personne, je craignais Venise. Mon infirmité fut exploitée par les espions que cette femme avait attachés à ma personne. Je vous fais grâce d'aventures dignes de Gil Blas.
Votre Révolution vint. Je fus forcé d'entrer aux Quinze-Vingts, où cette créature me fit admettre après m'avoir tenu pendant deux ans à Bicêtre comme fou ; je n'ai jamais pu la tuer, je n'y voyais point, et j'étais trop pauvre pour acheter un bras. Si, avant de perdre Benedetto Carpi, mon geôlier, je l'avais consulté sur la situation de mon cachot, j'aurais pu re-
*l* FACINO CANE
connaître le trésor et retourner à Venise quand la République fut anéantie par Napoléon. . . .
"Cependant, malgré ma cécité, allons à Venise ! Je retrouverai la porte de la prison, je Terrai l'or i travers les murailles, je le sentirai sous les eaux où il est enfoui ; car les événements qui ont renversé la puissance de Venise sont tels, que le secret de ce trésor a dû mourir avec Vendramino, le fr ère de Bianca, un doge, qui, je l'espérais, aurait fait ma paix avec les Dix. J'ai addressé des notes au premier consul, j'ai proposé un traité à l'empereur d'Autriche, tous m'ont éconduit comme un fou ! Venez, partons pour Venise, partons mendiants, nous reviendrons millionnaires; nous rachèterons mes biens, et vous serez mon héritier, vous serez prince de Varese!
Étourdi de cette confidence, qui dans mon imagination prenait les proportions d'un poème, à l'aspect de cette tête blanchie, et devant l'eau noire des fossés de la Bastille, eau donnante comme celle des canaux de Venise, je ne répondis pas. Facino Cane crut sans doute que je le jugeais comme tous les autres, avec une pitié dédaigneuse, il fit un geste qui exprima toute la philosophie du désespoir.
Ce récit l'avait reporté peut-être à ses heureux jours, à Venise: il saisit sa clarinette et joua mélancoliquement une chanson vénitienne, barcarolle pour laquelle il retrouva son premier talent, son talent de patricien amoureux. Ce
fut quelque chose comme le Super Jlumina Babylonis. Mes yeux s'emplirent de larmes.
Si quelques promeneurs attardés vinrent à passer le long du boulevard Bourdon, sans doute ils s'arrêtèrent pour écouter cette dernière prière du banni, le dernier regret d'un nom perdu, auquel se mêlait le souvenir de Bianca. Mais l'or reprit bientôt le dessus, et la fatale passion éteignit cette lueur de jeunesse.
— Ce trésor, me dit-il, je le vois toujours, éveillé comme en rêve; je m'y promène, les diamants étincellent, je ne suis pas aussi aveugle que vous le croyez ; l'or et les diamants éclairent ma nuit, la nuit du dernier Facino Cane, car mon titre passe aux Memmi. Mon Dieu ! la punition du meurtrier a commencé de bien bonne heure ! Ave Maria. . . .
Il récita quelques prières que je n'entendis pas.
— Nous irons à Venise ! lui dis-je quand il se leva.
— J'ai donc trouvé un homme ! s'écria-t-il le visage en feu.
Je le reconduisis en lui donnant le bras; il me serra la main à la porte des Quinze-Vingts, au moment où quelques personnes de la noce revenaient en criant à tue-tête.
— Partirons-nous demain \ dit le vieillard.
— Aussitôt que nous aurons quelque argent.
— Mais nous pouvons aller à pied, je demanderai l'aumône. ... Je suis robuste, et
l'on est jeune quand on voit de l'or devant
Facino Cane mourut pendant l'hiver, après avoir langui deux mois. Le pauvre homme avait un catarrhe.
Paais, ma» 1136.
A MADAME LA PRINCESSE CAROLINE GALITZIN DE GENTHOD, NÉE COMTESSE WALEWSKA
Hommage et souvenir de l'auteur.
Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel ils se plaisent à mesurer l'avenir ; quand leur volonté s'accorde avec la hardiesse de l'angle qu'ils ouvrent, le monde est à eux. Mais ce phénomène de la vie morale n'a lieu qu'à un certain âge. Cet âge, qui pour tous les hommes se trouve entre vingt-deux et vingthuit ans, est celui des grandes pensées, l'âge des conceptions premières, parce qu'il est l'âge des immenses désirs, l'âge où l'on ne doute de rien : qui dit doute, dit impuissance. Après cet âge, rapide comme une semaison, vient celui de l'exécution. Il est en quelque sorte deux jeunesses, la jeunesse durant laquelle on croit, la jeunesse pendant laquelle on agit ; souvent elles se confondent chez les hommes que la nature a favorisés, et qui sont, comme
2y6 UN DRAME
César, Newton et Bonaparte, les plus grands parmi les grands hommes.
Je mesurais ce qu'une pensée veut de temps pour se développer ; et, mon compas à la main, debout sur un rocher, à cent toises au-dessus de l'Océan, dont les lames se jouaient dans les brisants, j'arpentais mon avenir en le meublant d'ouvrages, comme un ingénieur qui, sur un terrain vide, trace des forteresses et des palais. La mer était belle ; je venais de m'habiller après avoir nagé ; j'attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans une cuve de granit pleine d'un sable fin, la plus coquette baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines. Nous étions à l'extrémité du Croisic, une mignonne presqu'île de la Bretagne ; nous étions loin du port, dans un endroit que le fisc a jugé tellement inabordable, que le douanier n'y passe presque jamais.
Nager dans les airs après avoir nagé dans la mer ! ah ! qui n'aurait nagé dans l'avenir V Pourquoi pensais-je ? pourquoi vient un mal' qui le sait ! Les idées vous tombent au ccnb ou à la tête sans vous consulter. Nulle courtisane ne fut plus fantasque ni plus impérieuse que ne l'est la conception pour le artistes ; il faut la prendre, comme la fortune, à pleins cheveux, quand elle vient. Grimpé sur ma pensée comme Astolphe sur sot hippogriffe, je chevauchais donc à travers \ monde, en y disposant de tout à mon grt
AU BORD DE LA MER *Ti
Quand je voulus chercher autour de moi quelque présage pour les audacieuses constructions que ma folle imagination me conseillait d'entreprendre, un joli cri, le cri d'une femme qui vous appelle dans le silence d'un désert, le cri d'une femme qui sort du bain, ranimée, joyeuse, domina le murmure des franges incessamment mobiles que dessinaient le flux et le reflux sur les découpures de la côte. En entendant cette note jaillie de l'âme, je crus avoir vu dans les rochers le pied d'un ange qui, déployant ses ailes, s'était écrié : " Tu réussiras ! " Je descendis, radieux, léger ; je descendis en bondissant comme un caillou jeté sur une pente rapide. Quand elle me vit, elle me dit : " Qu'as-tu ? " Je ne répondis pas, mes yeux se mouillèrent. La veille, Pauline avait compris mes douleurs, comme elle comprenait en ce moment mes joies, avec la sensibilité magique d'une harpe qui obéit aux variations de l'atmosphère. La vie humaine a de beaux moments ! Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides ; d'autres n'y eussent , vu que deux steppes bleus l'un sur l'autre ; jv, mais nous, nous qui nous entendions sans (; avoir besoin de la parole, nous qui pouvions (. : faire jouer entre ces deux langes de l'infini les 4 illusions avec lesquelles on se repaît au jeune tfffâ'ge, nous nous serrions la main au moindre changement que présentaient, soit la nappe
d'eau, soit les nappes de l'air, car nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions matérielles de notre double pensée. Qui n'a pas savouré, dans les plaisirs, ce moment de joie illimitée où l'âme semble s'être débarrassée des liens de la chair, et se trouver comme rendue au monde d'où elle vient ? Le plaisir n'est pas notre seul guide en ces régions. N'estil pas des heures où les sentiments s'enlacent d'eux-mêmes et s'y élancent comme souvent deux enfants se prennent par la main et se mettent à courir sans savoir pourquoi ? Nous allions ainsi. Au moment où les toits de la ville apparurent à l'horizon en y traçant une ligne grisâtre, nous rencontrâmes un pauvre pêcheur qui retournait au Croisic ; ses pieds étaient nus, son pantalon de toile était déchiqueté par le bas, troué, mal raccommodé ; puis il avait une chemise de toile à voile, de mauvaises bretelles en lisière, et pour veste un haillon. Cette misère nous fit mal, comme si c'eût été quelque dissonance au milieu de nos harmonies. Nous nous regardâmes pour nous plaindre l'un à l'autre de ne pas avoir en ce moment le pouvoir de puiser dans les trésors d'Aboul-Cacem. Nous aperçûmes un superbe homard et une araignée de mer accrochés à une cordelette que le pêcheur balançait dans sa main droite, tandis que de l'autre il maintenait ses agrès et ses engins. Nous l'accostâmes, dans l'intention de lui acheter sa pèche, idée qui
nous vint à tous deux et qui s'exprima dans un sourire auquel je répondis par une légère pression du bras que je tenais et que je ramenai près de mon cœur. C'est de ces riens que plus tard le souvenir fait des po&nes, quand auprès du feu nous rappelons l'heure où ce rien nous a émus, le lieu où ce fut, et ce mirage dont les effets n'ont pas encore été constatés, mais qui s'exerce souvent sur les objets qui nous entourent dans les moments où la vie est légère et où nos cœurs sont pleins. Les sites les plus beaux ne sont que ce que nous les faisons.
Quel homme un peu poète n'a dans ses souvenirs un quartier de roche qui tient plus de place que n'en ont pris les plus célèbres aspects de pays cherchés à grands frais ! Près de ce rocher, de tumultueuses pensées ; là, toute une vie employée ; là, des craintes dissipées ; là, des rayons d'espérance sont descendus dans l'âme. En ce moment, le soleil, sympathisant avec ces pensées d'amour ou d'avenir, a jeté sur les flancs fauves de cette roche une • lueur ardente ; quelques fleurs des montagnes attiraient l'attention ; le calme et le silence grandissaient cette anfractuosité, sombre en réalité, colorée par le rêveur ; alors, elle était belle, avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses cheveuxde- Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée, décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces humaines ! Une fois déjà le lac de Bienne, vu de l'île Saint-Pierre,
m'avait ainsi parlé ; le rocker da Croisic sera peut-être k dernière de ces joies. Mais, alors, <rae dt. i kndia Pauline?
— Voos avez fiait une beDe pèche ce matin, mon bore h i wiinr ? dis-je an pécheur.
— Oui, m on si e ur, répondit-il en s'arrétant et nous montrant b figure bistrée des gens oui restent pendant des heures entières exposés à ta réverbération du solefl sur l'eau.
Ce visage annonçait une longue résignation, b patience du pêcheur et ses mœurs douces.
Cet homme avait une voix sans rudesse, des lèvres bonnes nulle ambition, je ne sais quoi de grêle, de chétif. Toute autre physionomie nous aurait déplu.
— Où allez-vous vendre ça ?
— A b ville.
— Combien vous payera-t-on le homard ?
— Quinze sous.
— L'araignée ?
— Vingt sous.
— Pourquoi tant de différence entre le homard et l'araignée ?
— Monsieur, l'araignée (il la nommait une iraignt) est bien plus délicate ! Puis elle est maligne comme un singe et se laisse rarement prendre.
— Voulez-vous nous donner le tout pour cent sous ? dit Pauline.
L'homme resta pétrifié.
— Vous ne l'aurez pas ! dis-je en riant, j'en
donne dix francs. Il faut savoir payer les émotions ce qu'elles valent.
— Eh bien, répondit-elle, je l'aurai ! j'en donne dix francs deux sous.
— Dix sous.
— Douze francs.
— Quinze francs.
— Quinze francs cinquante centimes, ditelle.
— Cent francs,
— Cent cinquante.
Je m'inclinai. Nous n'étions pas en ce moment assez riches pour pousser plus haut cette enchère. Notre pauvre pêcheur ne savait pas s'il devait se fâcher d'une mystification ou se livrer à la joie ; nous le tirâmes de peine en lui donnant le nom de notre hôtesse et lui recommandant de porter chez elle le homard et l'araignée.
— Gagnez-vous votre vie ? lui demandai-je pour savoir à quelle cause devait être attribué son dénûment.
— Avec bien de la peine et en souffrant bien des misères, répondit-il. La pêche au bord de la mer, quand on n'a ni barque ni filets et qu'on ne peut la faire qu'aux engins ou à la ligne, est un chanceux métier. Voyez-vous, il faut y attendre le poisson ou le coquillage, tandis que les grands pêcheurs vont le chercher en pleine mer. Il est si difficile de gagner sa vie ainsi, que je suis le seul qui pêche à la
côte. Je passe des journées entières sans rien rapporter. Pour attraper quelque chose, il fans qu'une iraigne se soit oubliée à dormir comme celle-ci, ou qu'un homard soit assez étourdi pour rester dans les rochers. Quelquefois, il y vient des lubines après la haute mer ; alors, je les empoigne.
— Enfin, l'un portant l'autre, que gagnezvous par jour ?
— Onze à douze sous. Je m'en tirerais, si j'étais seul ; mais j'ai mon père à nourrir, et le bonhomme ne peut pas m'aider, il est aveugle.
A cette phrase, prononcée simplement, nous nous regardâmes, Pauline et moi, sans mot dire.
— Vous avez une femme ou quelque bonne amie?
Il nous jeta l'un des plus déplorables regards que j'aie vus, en répondant :
— Si j'avais une femme, il faudrait donc abandonner mon père ; je ne pourrais pas le nourrir et nourrir encore une femme et des enfants.
— Eh bien, mon pauvre garçon, comment ne cherchez-vous pas à gagner davantage en portant du sel sur le port ou en travaillant aux marais salants?
— Ah ! monsieur, je ne ferais pas ce métier pendant trois mois. Je ne suis pas assez fort, et, si je mourais, mon père serait à la mendicité. Il me fallait un métier qui ne voulût qu'un peu d'adresse et beaucoup de patience.
— Et comment deux personnes peuvent-elles vivre avec douze sous par jour ?
— Oh ! monsieur, nous mangeons des galettes de sarasin et des bernicles que je détache des rochers.
— Quel âge avez-vous donc ?
— Trente-sept ans.
— Êtes-vous sorti d'ici ?
— Je suis allé une fois à Guérande pour tirer à la milice, et je suis allé à Savenay pour me faire voir à des messieurs qui m'ont mesuré. Si j'avais eu un pouce de plus, j'étais soldat. Je serais crevé à la première fatigue, et mon pauvre père demanderait aujourd'hui la charité.
J'avais pensé bien des drames ; Pauline était habituée à de grandes émotions, près d'un homme souffrant comme je le suis; eh bien, jamais, ni l'un ni l'autre, nous n'avions entendu de paroles plus émouvantes que ne l'étaient celles de ce pêcheur. Nous fîmes quelques pas en silence, mesurant tous deux la profondeur muette de cette vie inconnue, admirant la noblesse de ce dévouement qui s'ignorait lui-même; la force de cette faiblesse nous étonna; cette insoucieuse générosité nous rapetissa. Je voyais ce pauvre être tout instinctif rivé sur ce rocher comme un galérien l'est à son boulet, y guettant depuis vingt ans des coquillages pour gagner sa vie, et soutenu dans sa patience par un seul sentiment.
Combien d'heures consumées au coin d'une grève ! Combien d'espérances renversées par un grain, par un changement de temps ! Il restait suspendu au bord d'une table de granit, le bras tendu comme celui d'un fakir de l'Inde, tandis que son père, assis sur une escabelle, attendait, dans le silence et dans les ténèbres, le plus grossier des coquillages, et du pain, si le voulait la mer. . . .
— Buvez-vous quelquefois du vin ? lui demandai-je.
— Trois ou quatre fois par an.
— Eh bien, vous en boirez aujourd'hui, vous et votre père, et nous vous enverrons un pain blanc.
— Vous êtes bien bon, monsieur.
— Nous vous donnerons à dîner si vous voulez nous conduire par le bord de la mer jusqu'à Batz, où nous irons voir la tour qui domine le bassin et les côtes entre Batz et le Croisic.
— Avec plaisir, nous dit-il. Allez droit devant vous, en suivant le chemin dans lequel vous êtes ; je vous y retrouverai après m'être débarrassé de mes agrès et de ma pêche.
Nous fîmes un même signe de consentement, et il s'élança joyeusement vers la ville. Cette rencontre nous maintint dans la situation morale où nous étions, mais elle en avait affaibli la gaieté.
— Pauvre homme ! me. dit Pauline avec cet
accent qui ôte à la compassion d'une femme ce que la pitié peut avoir de blessant ; n'a-t-on pas honte de se trouver heureux en voyant cette misère?
— Rien n'est plus cruel que d'avoir des désirs impuissants, lui répondis-je. Ces deux pauvres êtres, le père et le fils, ne sauront pas plus combien ont été vives nos sympathies que le monde ne sait combien leur vie est belle, car ils amassent des trésors dans le ciel.
— Le pauvre pays ! dit-elle en me montrant, le long d'un champ environné d'un mur à pierres sèches, des bouses de vache appliquées symétriquement. J'ai demandé ce que c'était que cela. Une paysanne, occupée à les coller, m'a répondu qu'elle faisait du bois. Imaginez* vous, mon ami, que, quand ces bouses sont séchées, ces pauvres gens les récoltent, les entassent et s'en chauffent. Pendant l'hiver, on les vend comme on vend les mottes de tan.
Enfin, que crois-tu que gagne la couturière la plus chèrement payée ? . . . Cinq sous par jour, dit-elle après une pause ; mais on la nourrit.
— Vois, lui dis-je, les vents de mer dessèchent ou renversent tout, il n'y a point d'arbres ; les débris des embarcations hors de service se vendent aux riches, car le prix des transports les empêche sans doute de consommer le bois de chauffage dont abonde la Bretagne. Ce pays n'est beau que pour les grandes âmes ;
a86 UN DRAME
les gens sans cœur n'y vivraient pas ; il ne peut être habité que par des poètes ou par des bernicles* N'a-t-il pas fallu que l'entrepôt du sel se plaçât sur ce rocher pour qu'il fût habité. D'un côté, la mer ; ici, des sables ; en haut, l'espace.
Nous avions déjà dépassé la ville, et nous étions dans l'espèce de désert qui sépare le Croisic du bourg de Batz. Figurez-vous, mon cher oncle, une lande de deux lieues remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la mer. Ça et là, quelques rochers y levaient leur tète, et vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques récifs autour desquels se jouait l'eau en leur donnant l'apparence de grandes roses blanches flottant sur l'étendue liquide et venant se poser sur le rivage. En voyant cette savane terminée par l'Océan sur la droite, bordée sur la gauche par le grand lac que fait l'irruption de la mer entre le Croisic et les hauteurs sablonneuses de Guérande, au bas desquelles se trouvent des marais salants dénués de végétation, je regardai Pauline en lui demandant si elle se sentait le courage d'affronter les ardeurs du soleil et la force de marcher dans le sable.
— J'ai des brodequins ; allons-y, me dit-elle en me montrant la tour de Batz, qui arrêtait la vue par une immense construction placée là comme une pyramide, mais une pyramide
fuselée, découpée, une pyramide si poétiquement ornée, qu'elle permettait à l'imagination d'y voir la première des ruines d'une grande ville asiatique.
Nous fîmes quelques pas pour aller nous asseoir sur la portion d'une roche qui se trouvait encore ombrée, mais il était onze heures du matin, et cette ombre, qui cessait à nos pieds, s'effaçait avec rapidité.
— Combien ce silence est beau, me dit-elle, et comme la profondeur en est étendue par le retour égal du frémissement de la mer sur cette plage !
— Si tu veux livrer ton entendement aux trois immensités qui nous entourent, l'eau, l'air et les sables, en écoutant exclusivement le son répété du flux et du reflux, lui répondis-je, tu n'en supporteras pas le langage, tu croiras y découvrir une pensée qui t'accablera. Hier, au coucher du soleil, j'ai eu cette sensation : elle m'a brisé.
— Oh ! oui, parlons, dit-elle après une longue pause. Aucun orateur n'est plus terrible. Je crois découvrir les causes des harmonies qui nous environnent, reprit-elle. Ce paysage, qui n'a que trois couleurs tranchées, le jaune brillant des sables, l'azur du ciel et le vert uni de la mer, est grand sans être sauvage, il est immense sans être désert, il est monotone sans être fatigant, il n'a que trois éléments ; il est varié.
— Les femmes seules savent rendre ainsi
leurs impressions, répondis-je ; tu serais désespérante pour un poëte, chère âme que j'ai si bien devinée !
— L'excessive chaleur du midi jette à ces trois expressions de l'infini une couleur dévorante, reprit Pauline en riant. Je conçois ici les poésies et les passions de l'Orient.
— Et moi, j'y conçois le désespoir.
— Oui, dit-elle, cette dune est un cloître sublime.
Nous entendîmes le pas pressé de notre guide ; il s'était endimanché. Nous lui adressâmes quelques paroles insignifiantes ; il crut voir que nos dispositions d'âme avaient changé, et, avec cette réserve que donne le malheur, il garda le silence. Quoique nous nous pressassions de temps en temps la main pour nous avertir de la mutualité de nos idées et de nos impressions, nous marchâmes pendant une demi-heure en silence, soit que nous fussions accablés par la chaleur qui s'élançait en ondées brillantes du milieu des sables, soit que la difficulté de la marche employât notre attention. Nous allions en nous tenant par la main, comme deux enfants ; nous n'eussions pas fait douze pas si nous nous étions donné le bras. Le chemin qui mène au bourg de Batz n'était pas tracé; il suffisait d'un coup de vent pour effacer les marques que laissaient les pieds de chevaux ou les jantes de charrettes ; mais l'œil exercé de notre guide reconnaissait à quelques fientes de
bestiaux, à quelques parcelles de crottin, ce chemin, qui tantôt descendait vers la mer, tantôt remontait vers les terres au gré des pentes ou pour tourner des roches. A midi, nous n'étions qu'à michemin.
— Nous nous reposerons là-bas, dis-je en montrant un promontoire composé de rochers assez élevés pour faire supposer que nous y trouverions une grotte.
En m'entendant, le pêcheur, qui avait suivi la direction de mon doigt, hocha la tête et me dit :
— Il y a là quelqu'un ! Ceux qui viennent du bourg de Batz au Croisic, ou du Croisic au bourg de Batz, font tous un détour pour n'y point passer.
Les paroles de cet homme furent dites à voix basse, et supposaient un mystère.
— Est-ce donc un voleur, un assassin ?
Notre guide ne nous répondit que par une
aspiration creusée qui redoubla notre curiosité.
— Mais, si nous y passons, nous arrivera-t-iJ quelque malheur \
— Oh ! non.
— Y passerez-vous avec nous ?
— Non, monsieur.
— Nous irons donc, si vous nous assurez qu'il n'y a nul danger pour nous.
— Je ne dis pas cela, répondit vivement le pêcheur. Je dis seulement que celui qui s'y trouve ne vous dira rien et ne vous fera aucun
mal. Oh ! mou Dieu, il ne bougera seulement pu de sa place.
— Qui ett-ce donc ?
— Un homme !
Jamais deux syllabes ne furent prononcées d'une façon si tragique. En ce moment, nous étions à une vingtaine de pas de ce récif dans lequel se jouait la mer ; notre guide prit le chemin qui entourait les rochers ; nous continuâmes droit devant nous, mais Pauline me prit le bras. Notre guide hita le pas, afin de se trouver en même temps que nous i l'endroit où les deux chemins se rejoignaient. Il supposait sans doute qu'après avoir vu l'homme, nous irions d'un pas pressé. Cette circonstance alluma notre curiosité, qui devint alors si vive, que nos cœurs palpitèrent comme si nous eussions éprouvé un sentiment de peur. Malgré la chaleur du jour et l'espèce de fatigue que nous causait la marche dans les sables, nos âmes étaient encore livrées & la mollesse indicible d'une harmonieuse extase ; elles étaient pleines de ce plaisir pur qu'on ne saurait peindre qu'en le comparant 1 celui qu'on ressent en écoutant quelque délicieuse musique, YJndiama mit ben de Mozart. Deux sentiments purs qui se confondent ne sont-ils pas comme deux belles voix qui chantent i Pour pouvoir bien apprécier l'émotion qui vint nous saisir, il faut donc partager l'état a demi voluptueux dans lequel nous avaient plongés les événements de celle
matinée. Admirez pendant longtemps une tourterelle aux jolies couleurs, posée sur un souple rameau, près d'une source, vous jetterez un cri de douleur en voyant tomber sur elle un émouchet qui lui enfonce ses griffes d'acier jusqu'au cœur et l'emporte avec la rapidité meurtrière que la poudre communique au boulet. Quand nous eûmes fait un pas dans l'espace qui se trouvait devant la grotte, espèce d'esplanade située à cent pieds au-dessus de l'Océan, et défendue contre ses fureurs par une cascade de rochers abrupts, nous éprouvâmes un frémissement électrique assez semblable au sursaut que cause un bruit soudain au milieu d'une nuit silencieuse. Nous avions vu, sur un quartier de granit, un homme assis qui nous avait regardés. Son coup d'œil, semblable à la flamme d'un canon, sortit de deux yeux ensanglantés, et son immobilité stoïque ne pouvait se comparer qu'à l'inaltérable attitude des piles granitiques qui l'environnaient. Ses yeux se remuèrent par un mouvement lent, son corps demeura fixe, comme s'il eût été pétrifié ; puis, après nous avoir jeté ce regard qui nous frappa violemment, il reporta ses yeux sur l'étendue de l'Océan et la contempla, malgré la lumière qui en jaillissait, comme on dit que les aigles contemplent le soleil, sans baisser ses paupières, qu'il ne releva plus. Cherchez à vous rappeler, mon cher oncle, une de ces vieilles truisses de chêne dont le tronc noueux,
é branché de h veille, s'élève fantastiquement sur un chemin désert, et vous aurez une image vraie de cet homme. C'était des formes herculéennes ruinée», un visage de Jupiter Olympien, mais détruit par l'âge, par les rudes travaux de la mer, par le chagrin, par une nourriture grossière, et comme noirci par un éclat de foudre. En voyant ses mains poilues et dures, j'aperçus des nerfs qui ressemblaient i des veines de fer. D'ailleurs, tout en lui dénotait une constitution vigoureuse, je remarquai dans un coin de la grotte une assez grande quantité de mousse, et sur une grossière tablette taillée par le hasard au milieu du granit, un pain rond cassé qui couvrait une cruche de grés, jamais mon imagination, quand elle me reportait vers les déserts ou vécurent les premiers anachorètes de la chrétienté, ne m'avait dessiné de figure plus grandement religieuse ni plus horriblement repentante que ne l'était celle de cet homme. Vous qui avez pratiqué le:confessional, mon cher oncle, vous n'avez jamais peut-être vu un si beau remords, mais ce remords était noyé dans les ondes de V; prière, la prière continue d'un muet désespoir. Ce pécheur, ce marin, ce Breton grossier était sublime par un sentiment inconnu. Mais ces yeux avaient-ils pleuré r Cette main de statue ébauchée avait-elle frappé f Ce front rude, empreint de probité farouche, et sur lequel la force avait néanmoins laissé les vestiges
de cette douceur qui est l'apanage de toute force vraie, ce front sillonné de rides était-il en harmonie avec un grand cœur ? Pourquoi cet homme dans le granit ? Pourquoi le granit dans cet homme ? Où était l'homme ? où était le granit ? Il nous tomba tout un monde de pensées dans la tête. Comme l'avait supposé notre guide, nous passâmes en silence, promptement, et il nous revit émus de terreur ou saisis d'étonnement ; mais il ne s'arma point contre nous de la réalité de ses prédictions.
— Vous l'avez vu ? dit-il.
— Quel est cet homme ? fis-je.
— On l'appelle V Homme au vœu.
Vous figurez-vous bien à ce mot le mouvement par lequel nos deux têtes se tournèrent vers notre pêcheur ! C'était un homme simple ; il comprit notre muette interrogation, et voici ce qu'il nous dit dans son langage, auquel je tâche de conserver son allure populaire :
— Madame, ceux du Croisic, comme ceux de Batz, croient que cet homme est coupable de quelque chose et qu'il fait une pénitence ordonnée par un fameux recteur auquel il est allé se confesser plus loin que Nantes. D'autres croient que Cambremer, c'est son nom, a une mauvaise chance qu'il communique à qui passe sous son air. Aussi plusieurs, avant de tourner sa roche, regardent-ils d'où vient le vent ! S'il est de galerne, dit - il en nous montrant l'ouest, ils ne continue-
ébranché de la veille, s'élève fantastiquement snr un chemin désert, et vous aurez une image vraie de cet homme. C'était des formes herculéennes ruinées, un visage de Jupiter Olympien, mais détruit par l'âge, par les rudes travaux de la mer, par le chagrin, par une nourriture grossière, et comme noirci par un éclat de foudre. En voyant ses mains poilues et dures, j'aperçus des nerfs qui ressemblaient à des veines de fer. D'ailleurs, tout en lui dénotait une constitution vigoureuse. Je remarquai dans un coin de la grotte une assez grande quantité de mousse, et sur une grossière tablette taillée par le hasard au milieu du granit, un pain rond cassé qui couvrait une cruche de grès. Jamais mon imagination, quand elle me reportait vers les déserts où vécurent les premiers anachorètes de la chrétienté, ne m'avait dessiné de figure plus grandement religieuse ni plus horriblement repentante que ne l'était celle de cet homme. Vous qui avez pratiqué le confession al, mon cher oncle, vous n'avez jamais peut-être vu un si beau remords, mais ce remords était noyé dans les ondes de la prière, la prière i désespoir. Ce pêcheur, ce grossier était sublime par un sentiment ir Mais ces yeux avaient-ils pieu de statue ébauchée avait-elle frappéd rude, empreint de probité hm^ lequel la forte avait néanmoins J
-, de cette douceur qui est l'apanage de toute force vraie, ce front sillonné de rides était-il en harmonie avec un grand cœur i Pourquoi cet homme dans le granit î Pourquoi le granit dans cet homme ? Où était l'homme 1 où était le granit ? II nous tomba tout un monde de pensées dans la tête. Comme l'avait supposé notre guide, nous passâmes en silence, promptement, et il nous revit émus de terreur ou saisis d'étonnement ; mais il ne s'arma point contre nous de la réalité de ses prédictions.
— Vous l'avez vu ? dit-il.
— Quel est cet homme i fis-je.
— On l'appelle l'Homme au veeu.
Vous figurez-vous bien a ce mot le mouvement par lequel nos deux têtes se tournèrent vers notre pécheur ! C'était un homme simple ; il comprit notre muette in terroga tion, et voici ce qu'il nous dit dans son langage, auquel je tâche de conserver son allure populaire :
— Madame, ceux du Croisic, comme ceux de Batz, croient que cet homme est coupable de quelque chose et qu'il fait une pénitence ordonnée par un fameux recteur auquel îl est allé se confesser plus loin que Nantes. D'autres croient que Cambremer, c'est son
r^uvaisi: chance qu'il communions son air. Aussi plusieurs, H roche, regardent-ils d'où &% est de galerne, dit - il "ouest, ils ne continue-
ébranché de la veille, s'élève fantastiquement sur un chemin désert, et vous aurez une image vraie de cet homme. C'était des formes herculéennes ruinées, un visage de Jupiter Olympien, mais détruit par l'âge, par les rudes travaux de la mer, par le chagrin, par une nourriture grossière, et comme noirci par un éclat de foudre. En voyant ses mains poilues et dures, j'aperçus des nerfs qui ressemblaient à des veines de fer. D'ailleurs, tout en lui dénotait une constitution vigoureuse. Je remarquai dans un coin de la grotte une assez grande quantité de mousse, et sur une grossière tablette taillée par le hasard au milieu du granit, un pain rond cassé qui couvrait une cruche de grès. Jamais mon imagination, quand elle me reportait vers les déserts où vécurent les premiers anachorètes de la chrétienté, ne m'avait dessiné de figure plus grandement religieuse ni plus horriblement repentante que ne l'était celle de cet homme. Vous qui avez pratiqué le 1 , confessional, mon cher oncle, vous n'avez jamais peut-être vu un si beau remords, mais ce remords était noyé dans les ondes de la prière, la prière continue d'un muet désespoir. Ce pêcheur, ce marin, ce Breton grossier était sublime par un sentiment inconnu. Mais ces yeux avaient-ils pleuré ? Cette main de statue ébauchée avait-elle frappé ? Ce front rude, empreint de probité farouche, et sur lequel la force avait néanmoins laissé les vestiges
die cette douceur qui est l'apanage de toute force vraie, ce front sillonné de rides était-il en harmonie avec un grand cœur ? Pourquoi cet homme dans le granit ? Pourquoi le granit dans cet homme ? Où était l'homme ? où était le granit ? Il nous tomba tout un monde de pensées dans la tête. Comme l'avait supposé notre guide, nous passâmes en silence, promptement, et il nous revit émus de terreur ou saisis d'étonnement ; mais il ne s'arma point contre nous de la réalité de ses prédictions.
— Vous l'avez vu ? dit-il.
— Quel est cet homme ? fis-je.
— On l'appelle l'Homme au vœu.
Vous figurez-vous bien à ce mot le mouvement par lequel nos deux têtes se tournèrent vers notre pêcheur ! C'était un homme simple ; il comprit notre muette interrogation, et voici ce qu'il nous dit dans son langage, auquel je tâche de conserver son allure populaire :
— Madame, ceux du Croisic, comme ceux de Batz, croient que cet homme est coupable de quelque chose et qu'il fait une pénitence ordonnée par un fameux recteur auquel il est allé se confesser plus loin que Nantes. D'autres croient que Cambremer, c'est son nom, a une mauvaise chance qu'il communique à qui passe sous son air. Aussi plusieurs, avant de tourner sa roche, regardent-ils d'où vient le vent ! S'il est de galerne, dit - il en nous montrant l'ouest, ils ne continue-
raient pas leur chemin quand fl s'agirait d'aller quérir un morceau de la vraie croix ; ils retournent, ils ont peur. D'antres, les riches du Croisic, disent que Cambremer a fait un vœu, d'où son nom d'Homme au vœu.
Il est là nuit et jour, sans en sortir. Ces dires ont une apparence de raison. Voyez-vous, ajouta-t-il en se retournant pour nous montrer une chose que nous n'avions pas remarquée, il a planté là, à gauche, une croix de bois pour annoncer qu'il s'est mis sous la protection de Dieu, de la sainte Vierge et des saints. Il ne se serait pas sacré comme ça, que la frayeur qu'il donne au monde fait qu'il est là en sûreté comme s'il était gardé par de la troupe. Il n'a pas dit un mot depuis qu'il s'est enfermé en plein air ; il se nourrit de pain et d'eau que lui apporte tous les matins la fille de son frère, une petite tronquette de douze ans à laquelle il a laissé ses biens, et qu'est une jolie créature, douce comme un agneau, une bien mignonne fille, bien plaisante ! Elle vous a, dit-il, en montrant son pouce, des yeux bleus longs comme ça y sous une chevelure de chérubin. Quand on lui demande : " Dis donc, Pérotte ? . . . (Ça veut dire chez nous Pierrette, fit-il en s'interrompant ; elle est vouée à saint Pierre, Cambremer s'appelle Pierre, il a été son parrain.) Dis donc, Pérotte, reprit-il, que qui te dit, ton oncle ? — Il ne me dit rin 9 qu'aile répond, rin du tout, rin. — Eh ben, que qu'il te fait ? — Il
m'embrasse au front le dimanche. — Tu n'en as pas peur ? — Ah ! ben queV& dit, il est mon parrain." Il n'a pas voulu d'autre personne pour lui apporter à manger. Pérotte prétend qu'il sourit quand elle vient, mais autant dire un rayon de soleil dans la brouine, car on dit qu'il est nuageux comme un brouillard. . . .
— Mais, lui dis-je, vous excitez notre curiosité sans la satisfaire. Savez-vous ce qui l'a conduit là ? Est-ce le chagrin, est-ce le repentir, est-ce une manie, est-ce un crime, est-ce ... ?
— Eh ! monsieur, il n'y a guère que mon père et moi qui sachions la vérité de la chose. Défunt ma mère servait un homme de justice à qui Cambremer a tout dit par ordre du prêtre, qui ne lui a donné l'absolution qu'à cette condition-là, à en croire les gens du port. Ma pauvre mère a entendu Cambremer sans le vouloir, parce que la cuisine du justicier était à côté de sa salle, elle a écouté ! Elle est morte ; le juge qu'a écouté est défunt aussi. Ma mère nous a fait promettre, à mon père et à moi, de n'en rin afferer aux gens du pays, mais je puis vous dire, à vous, que, le soir où ma mère nous a raconté ça, les cheveux me grésillaient dans la tète. . . .
— Eh bien, dis-nous ça, mon garçon ; nous n'en parlerons à personne.
Le pécheur nous regarda, et continua ainsi :
— Pierre Cambremer, que vous avez vu
li, est l'amé des Cambremer, qui de père en fils sont marins; leur nom le dit, la mer a toujours plié sous eux. Celui que tous ayez tu s'était fait pécheur 4 bateaux. D avait donc des barques, et allait pécher la sardine ; il péchait aussi le haut poisson, pour les marchands. Il aurait armé un bâtiment et péché la morue, s'il n'avait pas tant aimé sa femme, qui était une belle femme, une Brouin, de Guérande, une fille superbe, et qui avait bon cœur. Elle aimait tant Cambremer, qu'elle n'a jamais voulu que son homme la quittât plus du temps nécessaire à la pèche aux sardines. Ils demeuraient la-bas, tenez ! fit le pécheur en montant sur une éminence pour nous montrer un Ilot dans la petite méditerranée qui se trouve entre les dunes où nous marchions et les marais salants de Guérande ; voyez-vous cette maison ? elle était à lui. Jacquette Brouin et Cambremer n'ont eu qu'un enfant, un garçon qu'ils ont aimé . . . , comme quoi dirai-je ? dame, comme on aime un enfant unique ; ils en étaient fous. Leur petit Jacques aurait fait sous votre respect, dans la marmite, qu'ils auraient trouvé que c'était du sucre. Combien donc que nous les avons vus de fois, à la foire, achetant les plus belles berloques pour lui ! C'était de la déraison . . . , tout le monde le leur disait. Le petit Cambremer, voyant que tout lui était permis, est devenu méchant
comme un âne rouge. Quand on venait dire au père Cambremer : u Votre fils a manqué tuer le petit un tel ! " il riait et disait : " Bah ! ce sera un fier marin ! il commandera les flottes du roi. " Un autre :
" Pierre Cambremer, savez-vous que votre gars a crevé l'œil de la petite Pougaud ? — Il aimera les filles ! " disait Pierre. Il trouvait tout bon. Alors, mon petit mâtin, à dix ans, battait tout le monde et s'amusait à couper le cou aux poules, il éventrait les cochons, enfin il se roulait dans le sang comme une fouine. " Ce sera un fameux soldat !
disait Cambremer, il a goût au sang." Voyezvous, moi, je me suis souvenu de tout ça, dit le pêcheur. Et Cambremer aussi, ajouta-t-il après une pause. A quinze ou seize ans, Jacques Cambremer était . . . , quoi ! un requin. Il allait s'amuser à Guérande, ou faire le joli cœur à Savenay. Fallait des espèces. Alors, il se mit à voler sa mère, qui n'osait en rien dire à son mari. Cambremer était un homme probe à faire vingt lieues pour rendre à quelqu'un deux sous qu'on lui aurait donnés de trop dans un compte. Enfin, un jour, la mère fut dépouillée de tout. Pendant une pêche de son père, le fils emporta le buffet, la mette, les draps, le linge, ne laissa que les quatre murs, il avait tout vendu pour aller faire ses Jrigpusses à Nantes. La pauvre femme en a pleuré
pendant des jours et des nuits. Fallait dire ça au père, a son retour : elle craignait le père, pas pour elle, allez ! Quand Pierre Cambremer revint, qu'il vit sa maison garnie des meubles que l'on avait prêtés a sa femme, il dit :
" — Qu'est-ce que c'est que ça ?
"La pauvre femme était plus morte que vive, elle répondit :
" — Nous avons été volés.
" — Où donc est Jacques ?
" — Jacques, il est en riolle !
" Personne ne savait où le drôle était allé.
" — Il s'amuse trop ! dit Pierre.
"Six mois après, le pauvre père sut que son fils allait être pris par la justice, a Nantes. Il fait la route à pied, y va plus vite que par mer, met la main sur son fils et l'amène ici. Il ne lui demande pas : " Qu'as-tu fait ? " Il lui dit :
" — Si tu ne te tiens pas sage pendant deux ans ici avec ta mère et avec moi, allant à la pêche et te conduisant comme un honnête homme, tu auras affaire à moi !
" L'enragé, comptant sur la bêtise de ses père et mère, lui fait la grimace. Pierre, làdessus, lui flanque une mornifie qui vous a mis Jacques au lit pour six mois. La pauvre mère se mourait de chagrin. Un soir, elle dormait paisiblement à côté de son mari, elle entend du bruit, se lève, elle reçoit un coup de couteau
dans le bras. Elle crie, on cherche de la lumière. Pierre Cambremer voit sa femme blessée : il croit que c'est un voleur, comme s'il y en avait dans notre pays, où l'on peut porter sans crainte dix mille francs en or, du Croisic à Saint-Nazaire, sans avoir à s'entendre demander ce qu'on a sous le bras. . . . Pierre cherche Jacques, il ne trouve point son fils. Le matin, ce monstre-là n'a-t-il pas eu le front de revenir en disant qu'il était allé à Batz. . . . Faut vous dire que sa mère ne savait où cacher son argent. Cambremer, lui, mettait le sien chez M.
Dupotet, du Croisic. Les folies de leur fils leur avaient mangé des cent écus, des cent francs, des louis d'or, ils étaient quasiment ruinés, et c'était dur pour des gens qui avaient aux environs de douze mille livres, compris leur Ilot. Personne ne sait ce que Cambremer a donné, à Nantes, pour ravoir son fils. Le guignon ravageait la famille. Il était arrivé des malheurs au frère de Cambremer, qui avait besoin de secours. Pierre lui disait, pour le consoler, que Jacques et Pérotte (la fille au cadet Cambremer) se marieraient. Puis, pour lui faire gagner son pain, il l'employait à la pèche ; car Joseph Cambremer en était réduit à vivre de son travail. Sa femme avait péri de la fièvre, il fallait payer les mois de nourrice de Pérotte. La femme de Pierre Cambremer devait une somme de cent francs à diverses personnes pour cette petite, du linge, des
pièce d'or était dans le lit de ta mère : ta mère seule savait l'endroit où elle l'aviit mise ; j'ai trouvé le papier sur l'eau en abordant ici ; tu viens de donner ce soir cette pièce d'or espagnole à la mère Fleurant, et ta mère ira plus vu sa pièce dans son lit. . . . Expliqu'-toi !
" Jacques dit qu'il n'avait pas p is la pièce de sa mère, et que cette pièce lui (tait restée de Nantes.
" — Tant mieux, dit Pier:e. Comment peux-tu nous prouver cela ?
" — Je l'avais.
" — Tu n'as pas pris celle de ta mère ?
« Non.
" — Peux-tu le jurer sur ta vie éternelle \
" Il allait jurer ; sa mère leva les yeux sur lui et lui dit :
" — Jacques, mon enfant, prends garde ; ne jure pas, si ce n'est pas vrai. . . . Tu peux t'amender, te repentir ; il est temps encore.
« — Et elle pleura.
" — Vous êtes une ci et une ça, lui dit-il, qu'avez toujours voulu ma perte.
" Cambremer pâlit et dit :
" — Ce que tu viens de dire à ta mère grossira ton compte. Allons au fait ! Jures-tu ?
« Oui.
" — Tiens, dit Pierre, y avait-il sur ta pièce cette croix que le marchand de sardines qui me l'a donnée avait faite sur la nôtre ?
" Jacques se dégrisa et pleura.
— Assez causé, dit Pierre. Je ne te parle pas de ce que tu as fait avant cela. ... Je ne veux pas qu'un Cambremer soit fait mourir sur la place du Croisic. Fais tes prières, et dépêchons-nous ! Il va venir un prêtre pour te confesser.
" La mère était sortie, pour ne pas entendre condamner son fils. Quand elle fut dehors, Cambremer l'oncle vint avec le recteur de Piriac, auquel Jacques ne voulut rien dire. Il était malin, il connaissait assez son père pour savoir qu'il ne le tuerait pas sans confession.
" — Merci, excusez-nous, monsieur, dit Cambremer au prêtre, quand il vit l'obstination de Jacques. Je voulais donner une leçon à mon fils et vous prier de n'en rien dire. — Toi, dit-il à Jacques, si tu ne t'amendes pas, la première fois, ce sera pour de bon, et j'en finirai sans confession.
" Il l'envoya se coucher. L'enfant crut cela et s'imagina qu'il pourrait se remettre avec son père. Il dormit. Le père veilla. Quand il vit son fils au fin fond de son sommeil, il lui couvrit la bouche avec du chanvre, la lui banda avec un chiffon de voile bien serré, puis il lui lia les mains et les pieds. Il rageait, il pleurait du sang, disait Cambremer au justicier. Que voulez-vous ! la mère se jeta aux pieds du père.
" — Il est jugé, qu'il dit ; tu vas m'aider à le mettre dans la barque.
" Elle t'y refusa, Cambremer l'y mit tout seul, l'y assujettit au fond, lui mit une pierre au cou, sortit du bassin, gagna la mer, et Tint i la hauteur de la roche où il est. Pour Ion, la pauvre mère, qui s'était fait passer ici par son beau-frère, eut beau crier "Grâce!" ça servit comme une pierre a un loup. Il v avait de la lune, elle a vu le père jetant i l'eau ion fils, qui lui tenait encore aux entrailles ; et, comme il n'y avait pas d'air, elle a entendu Bleu// puis tin, ni trace ni bouillon j la mer est d'une fameuse garde, allez ! En abordant là pour faire taire sa femme qui gémissait, Cambremer la trouva quasi morte ; il fut impossible aux deux frères . de la porter, il a fallu la mettre dans la barque , qui venait de servir au fils, et ils l'ont ramenée , chez elle en faisant le tour par la passe du c Croisic. Ah km, la belle Brouin, c l'appelait, n'a pas duré huit jours. .
est morte en demandant a son mari de brûle»} la damnée barque. Oh 1 il l'a fait. I il est devenu tout chose, il savait plus qu'il voulait ; il JringoUit en marchant corr. un homme qui ne peut pas porter le • Puis il a fait un voyage de dix jours, et revenu se meure où vous l'avez vu, et, dept qu'il y est, il n'a pas dit une parole.
ins du peuple font peu de réflexions en contant, s accusent le fait qui les a frappés, et le traduisent omme ils le sentent. Ce récit fut aussi aigrement incisif que l'est un coup de hache.
— Je n'irai pas à Batz, dit Pauline en irrivant au contour supérieur du lac.
Nous revînmes au Croisic par les marais
salants, dans le dédale desquels nous conduisit
le pêcheur, devenu comme nous silencieux.
La disposition de nos âmes était changée.
Nous étions tous deux plongés en de funestes
réflexions, attristés par ce drame qui expliquait
le rapide pressentiment que nous en avions
eu à l'aspect de Cambremer. Nous avions
l'an et l'autre assez de connaissance du monde
pour deviner de cette triple vie tout ce que
nous en avait tû notre guide. Les malheurs
de ces trois êtres se reproduisaient devant
nous comme si nous les eussions vus
dans les tableaux d'un drame que ce
père couronnait en expiant son crime nécessaire.
Nous n'osions regarder la roche où était
l'homme fatal qui faisait peur à toute une
contrée. Quelques nuages embrumaient le
ciel ; des vapeurs s'élevaient à l'horizon. Nous
marchions au milieu d'un site le plus âcrement
sombre que j'aie jamais rencontré ; nous foulions
une nature qui semblait souffrante, maladive ;
des marais salants, qu'on peut à bon droit
nommer les écrouelles de la terre. Là, le sol
est devisé en carrés inégaux de forme, tous
encaissés par d'énormes talus de terre grise, tous pleins d'une eau saumâtre, à la surface de laquelle arrive le sel. Ces ravins, faits à main d'homme, sont intérieurement partagés en plates-bandes où marchent des ouvriers armés de longs râteaux à l'aide desquels ils écrément cette saumure, et amènent sur des plates-formes rondes pratiquées de distance en distance ce sel, quand il est bon à mettre en muions. Nous côtoyâmes pendant deux heures ce triste damier, où le sel étouffe par son abondance la végétation, et où nous n'apercevions, de loin en loin, que quelques paludiers, nom donné à ceux qui cultivent le sel. Ces hommes, ou plutôt ce clan de Bretons, portent un costume spécial, une jaquette blanche assez semblable à celle des brasseurs. Ils se marient entre eux : il n'y a pas d'exemple qu'une fille de cette tribu ait épousé un autre homme qu'un paludier.
L'horrible aspect de ces marécages, dont la boue était symétriquement ratissée, et de cette terre grise dont a horreur la flore bretonne, s'harmoniait avec le deuil de notre âme.
Quand nous arrivâmes à l'endroit où l'on passe le bras de mer formé par l'irruption des eaux dans ce fond, et qui sert sans doute à alimenter les marais salants, nous vîmes avec plaisir les maigres végétations qui garnissent les sables de la plage. Dans la traversée, nous aperçûmes au milieu du lac l'île où demeurent les Cambremer ; nous détournâmes la tête.
En arrivant à notre hôtel, nous remarquâmes un billard dans une salle basse, et, quand nous apprîmes que c'était le seul billard public qu'il y eût au Croisic, nous fîmes nos apprêts de départ pendant la nuit. Le lendemain, nous étions à Guérande. Pauline était encore triste, et, moi, je ressentais déjà les approches de cette flamme qui me brûle le cerveau. J'étais si cruellement tourmenté par les visions que j'avais de ces trois existences, qu'elle me dit :
— Louis, écris cela, tu donneras le change à la nature de cette fièvre.
Je vous ai donc écrit cette aventure, mon cher oncle ; mais elle m'a déjà fait perdre le calme que je devais à mes bains et à notre séjour ici.
Paris, 20 novembre 1834.