‹ Contes choisisChapitre 2 sur 15 · BALZAC · texte numérisé non relu

BALZAC

Le portrait de Honore d 'Balzac en-tete de ce volume '

à été reproduit d'après une esquisse par M. H. H. Crickmore.

Je.

Va 5%, '^M.

Tous droits réservés

On trouvera réunies "dans ce volume quelquesunes des meilleures nouvelles qu'aient écrites Balzac. Elles offrent ce caractère, rare dans F histoire de la littérature 9 a 9 être égales en beauté h ses grands romans. Il est à remarquer en effet que le talent du récit court et celui du récit long ne se rencontrent pas souvent chez un même auteur. Pour citer quelques exemples empruntés seulement à la France, F un des meilleurs faiseurs de nouvelles que nous ayions eu, Mérimée, a été incapable de composer un roman de la longueur a 9 un volume. George Sand, tout au contraire, n'a jamais su ramasser un drame dans les dimensions resserrées de cinquante pages. Stendhal était comme elle, et comme elle Alexandre Dumas. Même chez, les auteurs qui ont possédé F un et F autre don, il y a toujours eu disparité des deux génies. Flaubert n'a été qu'un nouvelliste très distingué, le Cœur Simple en témoigne. Il était un romancier supérieur. Ce fut Finverse pour son plus brillant disciple, Guy de Maupassant. Balzac, lui, manie les deux formes avec une maîtrise pareille et qui n'est pas seulement un résultat d'une puissance innée. Ayant b v

ri A VER TISSE ME NT

profondément étudié la technique de son métier, il savait qu'une nouvelle n'est pas un roman court et qu'un roman n'est pas une longue nouvelle. En quoi consiste exactement cette loi de différenciation ? Nul doute qu'il n'ait essayé de s'en rendre compte. Quand on Fa beaucoup pratiqué, on reconnaît que sa faculté créatrice se doublait d'une faculté critique non moins exceptionnelle. Les conseils qu'il met dans la bouche de son Daniel d'Arthez exhortant Rubempré suffiraient à le prouver. Mais tandis que l'esprit critique s'exerce, chez ta plupart de ceux qui en sont doués, sur des œuvres faites, Balzac, lui, l'exerça sur des œuvres à faire. Il s'en servit comme d'un instrument de création au lieu de l'employer à un simple contrôle.

Dans ce discours de d'Arthez qui contient une théorie du roman historique, notez avec quelle minutie les problèmes de facture sont abordés: " Vous commencez, comme Walter Scott, par de longues conversations pour poser vos personnages. Quand ils ont causé, vous faites arriver la description et Faction. . . . Renversez moi les termes du problème. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques chez Scott, mais sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête si bien notre langue." Ouvrons maintenant la Comédie humaine. Voila le secret de ces débuts descriptifs : celui ^Eugénie Grandet, celui du Père Goriot, celui de Béatrix, où la plume de P écrivain rivalise le pinceau du peintre, pour brosser un tableau,— vieille rue d'une ville abandonnée de province, coin perdu

AVERTISSEMENT vii

d'un antique quartier Parisien. Voici maintenant le secret de ces brusques entrées en matière, qui ouvrent UneTénébreuseAfFaire,La Duchesse de Langeais, Splendeur et Misères des Courtisanes, — -je cite au hasard — "Entrez tout d'abord dans V action. Prenezmoi votre sujet, tantôt en travers, tantôt par la queue. Enfin, variez vos plans, pour n' être jamais le même." Ce renouvellement systématique, Balzac n'a jamais cessé de le rechercher. Il n'a pas, comme tous les autres romanciers, un ou deux types de roman. Il en a vingt. Le Cousin Pons est construit sur une autre échelle que La Cousine Bette, le Ménage de Garçon que le Curé de Tours, le Médecin de Campagne que le Curé de Village. Je choisis, h dessin cette fois, des morceaux rangés par r auteur lui-même dans des groupes parallèles. Quand on a constaté cette force de partipris rèjléchi, on se rend compte que le romancier n'a pas pu ne pas raisonner également les procédés d'après lesquels il a établi ses nouvelles. Celles qui sont rassemblées ici permettent de dégager quelques-uns de ces procédés, et par contre-coup, de mieux comprendre en quoi consiste essentiellement la diversité de deux espèces littéraires, si l'on peut dire, trop souvent confondues.

Un premier caractère frappera tous les lecteurs de ce recueil : la qualité tragique des sujets. Ce caractère se retrouve dans les nouvelles les plus célèbres de Mérimée: Matteo Falcone et l'enlèvement de la redoute. De ce point de vue quatre de ces récits de Balzac sont bien significatifs ;

viii A VER TISSEMEN7

El Verdugo, Un Épisode sous la Terreur, le Réquisitionnais et la Grande Bretèche. La raison de cette préférence donnée aux sujets violents sur les autres dans des récits de brève dimension est facile a concevoir, La terreur est de toutes les émotions humaines celle qui a le moins le besoin du temps» Le sursaut est même la condition la plus favorable à sa naissance, comme la durée la condition la plus favorable à sa guérison. Un long roman ne peut la produire que par accident. Une courte nouvelle y excellera précisément parce qu'elle est courte. Elle ne comporte ni préparations ni développement. Plus un fait tragique est inattendu, plus il nous étreint d'une angoisse forte. Il y a donc avantage à ce que le sujet d'une nouvelle soit aussi étonnant qu'il est terrible. Balzac a nettement discerné cette loi. Un fils qui se trouve obligé de se faire le bourreau de son père 9 puis sur P ordre de ce père, de tous les siens — un autre bourreau, professionnel celuilà, cherchant, après F exécution de Louis XVI. un prêtre proscrit afin qu'une messe soit dite à T intention du roi-martyr — une mère attendant, sous Robespierre, son fils Jùgitïf, folle a* anxiété parmi les soupçons qu'elle sent dressés autour a* elle de toutes parts, croyant reconnaître son enfant dans un jeune homme dont on lui annonce la venue, et tombant morte de douleur quand elle constate que ce n'est pas lui — un mari faisant murer un cabinet de toilette où se cache ramant de sa femme, et celui-ci se laissant ensevelir vivant, plutôt que de dénoncer par sa présence la faute de sa maîtresse — ce sont là des thèmes

AVERTISSEMENT ix

qui ressortissant, semble-t-il, au mélodrame. Balzac les prend comme matière h ses nouvelles, parce qu'il sait bien qu' ainsi condensés, ils produisent leur plein effet de saisissement et a* épouvante. "Après ce récit" dit il en terminant la Grande Bretèche, qu'il a mise dans la bouche d'un médecin, causant à souper " toutes les femmes se levèrent de table et le charme sous lequel les avait tenues Bianchonfut dissipé par ce mouvement. Néanmoins quelques-unes d'entre elles avaient eu quasi froid en entendant le dernier mot." Cette formule résume la sorte d'impression que Fauteur demande le plus souvent à cet art de la nouvelle. Le choix de ses sujets ne s'explique pas autrement.

J'employais tout à l'heure le mot de mélodrame. Il indique que cette conception ne va pas sans un danger. La singularité et la violence des événements risquent, en saisissant le lecteur, d'éveiller uniquement en lui un intérêt d'ordre assez bas, presque physique, et tout sensationnel. Un autre risque est P invraisemblance. C'est surtout de ce dernier point que se sont préoccupés certains artistes en nouvelles. Je mentionnerai en particulier Edgar Poe qui a essayé de remédier à ce défaut et d'obtenir la crédibilité par le fantastique. La chose semble paradoxale. Elle se comprend néanmoins. En racontant une aventure terrible sur un ton de folie et de cauchemar ou bien encore de caprice, on détruit du coup toutes les objections qui pourraient surgir contre elle. Son invraisemblance même devient alors un des éléments de sa vérité. Balzac

''je.J->œ*£)6

xii A VER TISSE MENT

conté, non seulement parce qu'il nous est conté puissamment, mais aussi parce qu'il a la couleur d'un temps. Il prend sa place dans une case ouverte de notre esprit Le travail nécessaire dans un long roman pour amener une situation aigUe est ici tout fait par la légende qu'une quantité énorme de documents analogues a créée dans notre pensée, presqu*à notre insu. Aussi voyez comme Balzac est adroit à rappeler, dès les premières lignes de ces récits, la vaste tragédie très authentique qui doit donner une portée d histoire à P accident qu'il se prépare à narrer. Dans El Verdugo, il va jusqu'à écrire les lettres, initiales et finales, du nom d'un général qui a réellement commandé la province où se passe Faction. Dans le Réquisitionnaire, et dès la sixième phrase il a déjà appuyé le cas individuel de son héroïne sur un cas plus général: "En 1793, la conduite de Madame de Dey pouvait avoir les plus funestes résultats. La moindre démarche hasardée devenait alors, presque toujours, pour les nobles, une question de vie ou de mort." Dans l'Episode les toutes premières lignes qui montrent une vieille dame suivant sous la neige une des rues du faubourg Saint Martin en lanvier de cette même année 93, s'achèvent par cette image : " Le quartier était désert. La crainte assez naturelle qu'inspirait le silence s'augmentait de toute la terreur qui faisait alors gémir la France." Il est bien remarquable que les allusions aux grands événements contemporains qui produisent a 9 habitude dans un long roman une impression de factice, ajoutent au naturel dans un court récit. Rien de plus invraisemblable que

A VER TISSEMENT xiii

le roman historique. Rien qui donne plus une

impression de chose vécue que la nouvelle rattachée h

r histoire. Aucune différence peut-être ne démontre

mieux le caractère particulier de Pun et de T autre

genre. Une nouvelle est comme un moment découpé

sur la trame indéfinie du temps. La durée qui a

précède ce moment et celle qui le suit lui restent

extérieures. Que fauteur les remplisse, ces deux

durées, a* événements historiques, ces événements ne

seront pas sur le même plan que les événements

imaginaires qu'il raconte. Il n'en va plus de même

pour un roman. Développé, comme il est, sur une

période plus étendue, il doit nécessairement, s'il

touche à P histoire, mélanger les épisodes vrais à ses

propres épisodes, c'est à dire mettre sur le même plan

des événements réels et des événements imaginaires.

Cette mosaïque est si défavorable à F illusion que

Pon compterait les oeuvres où elle se recontre et qui

donnent cette impression de la vie, première condition

de tout récit long ou court.

Le second artifice employé par Balzac est fondé sur une autre différence entre le roman et la nouvelle. Il consiste à poser quelque immense problème à P occasion d'une brève anecdote, et, ce faisant, à jeter notre esprit dans un monde de réflexions indéterminées. Quand un long récit est consacré à une thèse, il doit conclure. Il est donc nécessaire qu'il épuise les termes divers d'un problème moral et social, s'il en à soulevé un. Il suit de la que le roman à idées est un des genres les plus ambigus qui soient. Il confine sans cesse à la dissertation par cette nécessité d'être complet pour

»y A VER TISSE MENT

ne pas être partial. Au contraire une nouvelle, par cela qu'elle n'est que le récit d'un fait isolé, n'est pas obligée de conclure. D'une expérience unique un savant ne saurait induire aucun principe général. En revanche r unicité même de cette expérience peut servir à poser d'une manière aigUe telle ou telle question. Lisez, de ce point de vue, la Messe de l'Athée, et vous admirerez avec quelle vigueur Balzac fait jaillir d'un accident le problème moral qui' s'y dissimule. Desplein, un médecin athée, a été soigné dans sa jeunesse avec un dévouement héroïque par un simple porteur d'eau très pieux. Ce porteur d'eau est mort, et le clinicien illustre afin de se conformer au vœu du pauvre homme, fait dire, pour le repos de cette âme, des messes auxquelles il ne croit pas. Balzac ne disserte point. Ce n'est pas un syllogisme qu'il a posé. Mais en achevant la lecture de ces quelques pages, que d'idées ont été remuées en vous ! Tout le problème de l'au delà s'est dressé devant votre esprit : La Foi simple et humble vaut-elle mieux que r orgueilleuse Science ? Que savent de nous les morts et pourquoi cet instinct indestructible à travers les siècles, qui pousse les vivants à se conformer à leurs désirs? Y-a-t-il vraiment des athées et tout incrédule n'a-t-il pas son point de croyance ? . . . Lisez le Chefd'Œuvre inconnu. . . . Un peintre merveilleusement doué, mais chez qui l'esprit critique fonctionne avec une énergie égale à celle du génie, s'est tellement acharné et pendant tant d'années à mettre sur une toile toutes les intentions entrevues dans sa pensée, qu'il a peu à peu détruit son oeuvre en croyant la rendre parfaite.

A VERTISSEMENT xr

Un chaos de lignes et de couleurs, où il est seul à distinguer des formes est le monstrueux résultat de ce passionné et funeste travail. Il n'y a plus rien sur cette toile. L * artiste qui s'en aperçoit la brûle dans un accès de désespoir et il en meurt. Que de questions encore ! Jusqu 9 à quel point te grand talent producteur doit-il avoir la conscience de ses pouvoirs ? N'y a-t-ilpas antinomie entre P intelligence trop lucide et l'énergie créatrice ? Vart ne comporte t-ilpas une portion d'instinct presque animal et que la pensée trop avertie risque de détruire ? . . . Ces discussions et beaucoup d'autres sont enveloppées dans cette anecdote. Balzac vous laisse le soin de les dégager. La nouvelle *, ainsi comprise, fait songer h certains effets qui tiennent du tour de force, où se complurent les artistes de la Renaissance, Mantegna par exemple. Tous les voyageurs qui ont visité la Brera se rappellent ce Christ mort dont Fanatomie savante tient dans un demi-mètre carré de toile. Oui, qu'elle est petite, cette toile, et que ce tableau est grand? Je n'ai jamais lu, pour ma part, les belles nouvelles de Balzac, sans que cette comparaison ne s'imposât à mon esprit, et si Part consiste à imiter la nature, n'est-ce pas son chef-d'œuvre que de créer, comme cette nature elle-même dans ses moindres fleurs et dans ses moindres insectes, tout un monde dans un raccourci prodigieusement exigu 'd'espace et de matière?

h 4AaaJL/ïïS v ê~4 *AJ>

Page 1