‹ Contes choisis. Illus. de A. et G. ChanteauChapitre 1 sur 1 · Contes choisis. Illus. de A. et G. Chanteau · texte numérisé non relu

Contes choisis. Illus. de A. et G. Chanteau

je compte déjà presque autant d'amis sous terre que sur terre, et, à de certains moments de l'année, lorsque c'est fête sur les calendriers et dans les rues, aux foyers des familles et dans les yeux des enfants, il m'arrive de me souvenir de ceux pour qui ce ne sera plus jamais fête, avec une tendresse singulière, — avec bien du repentir aussi quelquefois. Comment penser aux morts sans le regret de ne pas les avoir assez aimés lorsqu'ils vivaient? Que de visages m'apparaissent dans ces heures-là! Ceux-ci fatigués, vieillis, travaillés par le temps; d'autres tout jeunes avec la fraîcheur de la grâce adolescente! Hélas ! il n'y a plus ni jeunesse ni vieillesse dans l'ombre éternelle où ils se sont

tous également évanouis. Puis, comme le visiteur d'un musée, après avoir erré parmi les tableaux, finit par se fixer sur une toile qu'il contemple seule, je finis, moi, par choisir entre ces fantômes une forme et un souvenir auxquels je m'attache. Cette forme se fait presque palpable, ce souvenir se précise jusqu'à remuer mon cœur d'un battement plus rapide. La pourpre du sang colore à nouveau des joues à jamais décomposées. Des prunelles qui ont cessé de voir depuis bien longtemps, s'éclairent et regardent. Des lèvres se déploient et tremblent. Elles vont sourire. Elles vont parler... Voici des mains, des épaules, une silhouette, une respiration, une âme. C'est une demi-hallucination si forte que je redoute ces crises de mémoire, à cause des rêves inévitables qui hantent le sommeil de la nuit suivante. Mais qui ne les a connus au lendemain d'un enterrement, ces cauchemars obscurs, étrangement mêlés de délice et de terreur, où l'on voit des morts avec cette double sensation qu'ils sont bien là, réellement, devant nos yeux, — et qu'ils sont des morts? On cause avec eux, on les presse contre sa poitrine, on erre en leur compagnie dans le décor de l'existence quotidienne; et on se rappelle en même temps le détail de leur convoi funèbre que l'on a suivi, que l'on a conduit quelquefois, sans comprendre comment ils sont ici, quand nous savons qu'ils sont là-bas.

J'ignore si tous les hommes sont également des victimes de ce reflux douloureux du passé sur le présent. 11 faut croire que non, puisque tant de vieilles gens survivent avec tant de gaieté à tous leurs compagnons. Ma destinée a voulu que je visse, enfant, s'en aller des êtres bien chers, et j'ai trop continué de les aimer, même alors. J'ai eu ainsi, dès cette époque où chaque journée nouvelle semble une vie nouvelle, des anniversaires trop nombreux. Et, pour n'en prendre qu'un parmi tant d'autres, dès ma dixième année, ce premier jour de l'année, si rempli de gaieté pour les autres petits garçons, m'a représenté le plus mélancolique des souvenirs, celui d'une fille de mon âge

qui mourut deux jours avant cette fête, et qui avait été ma première amie. Encore aujourd'hui, que cette mort date de plus dun quart de siècle, et que j'ai d'autres croix auxquelles pendre d'autres couronnes dans le cimetière des affections éteintes, je ne saurais doubler ce tournant d'année sans revoir Aline, — c'était le nom de la petite morte, — et la vieille maison de province où nous habitions alors, elle au troisième étage et moi au second, et le jardin de cette maison, et le cirque de montagnes volcaniques qui s'aperçoit à l'horizon de toutes les rues. Je revois la couleur presque noire de la lave dont la ville est bâtie, les rues étroites avec leur cailloutis sur lequel sonnait le bois des galoches quand les paysans venaient au marché, la cathédrale inachevée qui dominait cette sombre ville, et d'autres détails : au rezde-chaussée de notre maison, un boulanger qui cuisait des échaudés au beurre en forme de trèfle, un maréchal ferrant chez qui des bras nus battaient le fer rouge dans un tourbillon d'étincelles; devant les fenêtres, la place où se dresse la statue d'un général de la première République, sabrant l'ennemi, et mon amie Aline en robe de deuil, — elle venait de perdre sa mère quand son père s'établit au-dessus de nous, — et autour d'elle le cadre du jardin qui fut l'asile de nos plus beaux jeux.

Il appartenait, ce jardin, à la propriétaire, une vieille dame très pieuse et malade, qui n'y descendait jamais. Nous apercevions son profil, ennobli par deux longues anglaises blanches et coiffé d'un bonnet à rubans clairs, derrière la croisée du premier étage. Un des carreaux de cette fenêtre était d'un verre plus glauque, différence de nuance qui donnait un je ne sais quel air plus vieilli encore à ce visage toujours penché sur un livre de prières ou sur un travail de crochet destiné aux pauvres. Par delà le mur du jardin, qui était borné par d'autres, les montagnes dressaient leurs cônes tronqués ou leurs ballons renflés, et des silhouettes de châteaux forts ruinés s'esquissaient sur leurs crêtes. Je le dessinerais à une allée près, ce jardin, avec ses bordures de buis, ses groseilliers que lOn empaillait à l'automne, ses

OOMTKS CHOISIS. 2

lô CONTES CHOISIS.

poiriers ouverts comme des mains le long des murailles. Rien qu'à y songer, je retrouve Farome du seringa du fond, sous lequel Aline s'assit un des derniers après-midi où elle put sortir, toussant fébrilement, et pâle comme les fleurs de l'arbuste. Il y avait aussi des files de rosiers dressés sur leurs minces bâtons, et, dans la saison, sur ces rosiers, de si magnifiques roses au cœur pourpré, d'autres au cœur mi-clos que j'arrachais avant l'heure pour ouvrir de mes doigts curieux les pétales encore repliés. « Ah! méchant Claude », médisait Aline, « tu les as tuées tout de suite. » Des papillons comme ceux qui voletaient parmi ces fleurs, il me semble n'en avoir plus revu, quoique ce ne fussent que des Vulcains bariolés, des Citrons couleur de soufre, des Machaons aux ailes garnies d'un éperon, des Paons du jour ocellés ds bleu. Je les poursuivais avec un acharnement de chasseur; mais Aline ne ms permettait pas de les piquer, comme c'était mon rêve, et quand je lui apportais un de ces frêles insectes, elle le prenait entre ses doigts pour admirer la délicatesse des teintes, puis elle ouvrait sa main et le regardait s'échapper de son vol inégal et tournoyant. C'étaient là nos joies de l'été, mais nous adorions aussi le jardin, l'hiver, lorsque la neige effaçait les formes des allées, que sur les murs et sur les branches la gelée delà nuit aiguisait de véritables poignards de glace, et que nous recommencions notre grand projet, à jamais irréalisable, de construire dans cette neige une vraie maison pour nous abriter tous les trois, Aline, moi, et, faut-il l'avouer? une grande poupée qu'elle avait et qu'elle appelait tour à tour « Marie » et « Notre fille, » une merveilleuse poupée aux yeux bleus entre de vrais cils, aux joues roses, aux cheveux de soie blonde, aux jambes et aux bras articulés, enfin un incomparable joujou qui m'aurait été une cause de honte éternelle si mes camarades du lycée, — j'y allais déjà, — avaient pu soupçonner son existence. Mais quand Aline était là, que ne m'aurait-elle pas fait faire, tant je l'aimais, cette sœur de hasard que m'avait donnée le voisinage?

Le charme d'Aline résidait dans une espèce de douceur sérieuse qui

faisait délie une enfant très différente de toutes celles que jai connues depuis lors. Elle était petite, délicate, comme fragile, et, je l'ai dit, trop pâle, ce qui serrait le cœur quand on songeait que sa mère était morte dune maladie de poitrine. Dès cette époque, elle avait la gravité précoce des créatures jeunes qui ne doivent pas vivre, avec ce rien d'achevé déjà, de trop accompli, qui les distingue. La mesure que cette petite fille de neuf ans apportait à ses moindres actions, la modestie de ses gestes, Tordre soigneux de tous les objets autour d'elle, une involontaire antipathie qu'elle éprouvait pour les jeux bruyants, l'irréprochable sagesse de sa conduite, la visible sensibilité de son être intime, — autant de qualités qui auraient dû, semble-t-il, la rendre odieuse à un garçon comme j'étais, fougueux, dégingandé, désobéissant et brutal. Ce fut pourtant l'effet contraire qui se produisit, et du jour où je commençai d'être son smi, elle acquit sur moi une influence d'autant plus irrésistible que j'y cédais ccrrme par instinct. Aujourd'hui que j'essaie de reconstruire mxn ême d'enfant par delà les années, je reconnais que cette innocente fillette, dont les pieds légers descendaient sans bruit les marches de pierre dans l'escalier de la vieille maison, éveilla la première en moi ce culte du doux esprit féminin que les plus cruelles expériences n'arrachent jamais tout à fait d'un coeur. Avec mes autres camarades, il n'était point de gamineries dont je ne fusse capable, et j'avais dû être sévèrement puni peur avoir, à diverses reprises, trompé la surveillance de ma bonne dans le but d'accomplir un certain nombre d'exploits réservés aux pires vagabonds de la ville : monter debout sur le rebord de la fontaine qui décore la place de la Poterne et boire l'eau à même la gueule de lion en cuivre; m'asseoira califourchon sur la rampe en fer du grand escalier qui joint le boulevard de l'Hôpital à une ruelle construite en contre-bas et me laisser glisser brusquement. Comme de juste j'étais tombé dans la fontaine et j'avais dégringolé le long de l'escalier. J'avais été mouillé, déchiré, écorché, puis fortement puni... Hé bien, je ne me retrouvais pas plus tôt auprès d'Aline,

durant les après-midi des jeudis et des dimanches où il nous était permis de jouer ensemble, qu'une personne nouvelle s'éveillait dans le garçonnet à demi sauvage. — Je cessais de crier, de sauter, de gesticuler, par crainte de déplaire à cette fée en miniature, dont les doigts fins n'avaient jamais une tache, les vêtements jamais un accroc. On me la proposait pour modèle et je ne me révoltais pas là contre. Je lui obéissais aussi naturellement que je désobéissais aux autres. J'acceptais ses jeux au lieu de lui proposer les miens. J'admirais tout d'elle, depuis la finesse de ses cheveux blcnds et la douceur de sa voix jusqu'aux signes les plus petits de sa raison : — par exemple, le soin qu'elle avait de garder sans y toucher l'arbre de buis garni de gâteaux que Ton nous donnait au matin des Rameaux. Mon arbre à moi était pillé dès le sOir. Le sien durait tard encore dans l'automne. Il est vrai qu'ayant voulu faire un jour la dînette avec un de ces gâteaux ainsi conservés, nous dûmes le broyer avec une pierre, tant il était sec! Jamais les miens ne m'avaient fait un tel plaisir.

Lorsque nous ne jouions pas dans le grand jardin, — et durant la dernière année, nous ne pûmes guère y descendre, parce que ma petite amie était trop faible, — notre endroit de prédilection était sa chambre à elle, une pièce étroite, avec une seule fenêtre qui ouvrait sur la place et d'où nous pouvions voir très distinctement les plumes dont s'ornait le chapeau du général de bronze juché sur son socle de canons et de boulets. Ai-je dit qu'Aline vivait seule avec son père et une bonne, une payse de la mienne, qui s'appelait Miette? Le père occupait une modeste place à la préfecture. Mais la famille avait dû connaître des jours plus fortunés, car l'appartement était rempli de meubles aux formes démodées qui attestaient d'anciennes élégances, et tout tendu de vieux tapis qui étouffaient le bruit des pas. Pour que cette impression de jadis fût pluvS complète, il

arrivait qu'Aline et moi nous étalions, sur ce tapis aux nuances passées, les divers jouets qui lui venaient de sa mère. Sans doute cette malheureuse femme avait été une enfant aussi soigneuse que sa fille, car elle avait dû jouer elle-même avec les jouets que nous passions ainsi en revue. Presque tous gardaient une physionomie d'un autre temps, un délicieux air de choses fragiles et un peu fanées. Nous aimions surtout une suite de personnages en carton colorié, qui se tenaient debout grâce à un mince morceau de bois collé à leurs pieds et qui représentaient dans un décor approprié les habitants d'un village ; mais c'était un village où les paysans portaient des costumes de bergers et de bergères de l'ancien régime. Nous les comparions, nous, avec un intérêt jamais épuisé, aux brayauds et aux brayaudes q\x\ venaient vendre leurs pommes de terre et leurs poulets, leurs poires et leurs raisins, suivant la saiscn, sur la grande place, le jour du marché. Nous aimions aussi de petits livres, des almanachs d'années lointaines, serrés dans des reliures et des gaines d'une soie décolorée, et d'autres livres à images où nous nous hébétions à regarder des petits garçons en chapeau de haute forme, drapés d'un habit à collet monumental, et des petites filles en fourreaux, coiffées de cheveux à la Prud'hon. C'étaient encore d'anciens ménages, aux porcelaines délavées par le temps ; des lanternes magiques dans les verres desquelles nous distinguions les uniformes des soldats de l'Empereur. La mère morte de ma petite amie revivait dans un tableau pendu au mur : une scène de famille, d'après le goût ancien, où elle figurait, toute petite et serrant la tête d'un mouton. Les rideaux baissés atténuaient la lumière. Le feu brûlait à petit bruit. II n'y avait pas d'autre horloge dans cette chsmbre que les rais du soleil, qui, parla fenêtre^ entraient en faisant danser une poussière d'atomes, et qui tournaient, tournaient avec la fuite du jour. Sur la cheminée une maisonnette barométrique laissait tour à tour sortir et entrer un capucin et une religieuse. J'aurais été parfaitement heureux si je n'avais surpris des larmer, dans les yeux du père d'Aline, lorsque par hasard

il venait regarder notre jeu et que rna compagne toussait de cette toux déchirante qui m'avait déjà inquiété vaguement, pour la première fois sous le seringa. .

A m'étaler ainsi le musée de ses jouets vieillots, Aline déployait une sorte de grâce pieuse, tournant les feuillets des livres avec les délicatesses d'un souffle, rabattant le papier de soie sur les gravures, sans un pli, et plus fée que jamais auprès du lourdaud que je me sentais devenir davantage à chacun de ses gestes menus. Mais nous n'aurions pas été des enfants, si la puérilité ne s'était mêlée à la poésie de ces jeux; et cette puérilité était représentée par la poupée dont j'ai parlé. Cette fille occupait dans les rêveries d'Aline une place telle que j'avais fini, moi aussi, par considérer « Marie » comme une personne de chair et dos, et par me prêter de bonne foi à cette comédie que tous les enfants de tous les temps ont improvisée, improvisent et improviseront pour la grande joie de leur fantaisie. Quand Aline commençait de me parler de « Marie », en me disant : « Marie a fait ceci... Marie fera cela... Marie aime telle toilette, elle n"aime pas telle autre..., » cela me paraissait tout naturel, et j'aidais aux goûters de cette poupée miraculeuse. Je préparais la table pour elle, dans l'angle, au coin de la cheminée, que nous lui avions choisi pour chambre. Des meubles minuscules et beaucoup trop petits pour cette grande fille paraient ce logis imaginaire. Cétaient les vieux meubles qui avaient été donnés autrefois à la mère d'Aline, avec une poupée toute petite sans doute, si bien que la nôtre prenait, au milieu d'eux, des allures de .jeune géante. « Marie » ne possédait qu'un fauteuil à sa mesure que j'avais acheté- pour elle et dans lequel Aline l'asseyait en visite, sans que nous fussions étonnés que ce fauteuil occupât deux fois la place du lit. La stupidité d'un sourire éternel s'épanouissait sur sa bouche de porcelaine. Elle était là dans ce fauteuil, les mains dans son manchon, une toque de velours sur ses cheveux, immobile, et Aline , après l'avoir contemplée, ne manquait jamais de me dire :

ALINE. iS

— « N'est-ce pa§, qu'elle est belle? On croirait qu'elle va causer... »

D'autres fois, c'étaient des phrases étrangement profondes que prononçaient ces lèvres fines qui venaient de parler de « Marie » ou à « Marie », — de ces phrases comme on n'admet pas que les enfants puissent en dire, sans doute parce que le contraste est trop fort entre la niaiserie habituelle de leurs divertissements et la tristesse de certaines réflexions. Ainsi, à propos d'un oiseau que j'avais perdu, je me rappelle qu'un jour, dans cette même chambre et parmi ces mêmes objets, nous en vînmes à parler de la rnort, et qu'elle me demanda :

— « Est-ce que tu aurais peur de mourir? »

— « Je ne sais pas, » lui répondis-je.

— « Ah! » dit-elle, « c'est si ennuyeux, la vie!... C'est toujours la même chose : on se lève, on s'habille, on mange, on joue, on se couche, et puis c'est toujours à recommencer... Mais quand on est mort... »

— « Quand on est mort, on est un squelette, » lui dis-je, finissant la phrase sur laquelle elle restait.

— « Non, » dit-elle, « on voit maman et les anges. »

Je livre ces mots, avec ce qu'ils renferment de lassitude prématurée et de naïveté, aux philosophes qui s'occupent de la psychologie de l'enfant. Ils n'ont que le mérite d'être authentiques. Pour moi, j'ai dès longtemps renoncé à comprendre ce mystère entre les mystères : l'éclosion d'une intelligence et d'un cœur. A quelle minute commence en nous la souffrance de penser? A quelle seconde le mal d'aimer? L'âme de la femme et celle de l'homme ne sont-elles pas tout entières déjà dans l'étonnement que l'inexplicable séparation d'avec sa mère morte inflige à une petite orpheline, dans la tendresse passionnée qu'inspire à un garçon de dix ans la délicatesse souffrante

de sa compagne de jeux? Délicate et souffrante, hélas! ma pauvre Aline Tétait bien plus que ne pouvait le prévoir ma sympathie obscure d'ami; et il vint un temps, c'était le commencement de Ihiver de mes dix ans, où il ne me fut plus permis de jouer avec elle, pour ne pas la fatiguer, — une semaine où elle ne sortit plus de son Ht. — et un jour, le trente et un décembre, où j'entrai en pleurant dans cette pièce qui m'avait été si douce, pour y voir Aline une dernière fois; et elle était morte, couchée dans un lit, qu'un crucifix protégeait, aussi complètement immobile que la' poupée restée sans doute auprès d'elle par une dernière fantaisie de malade, et qui la regardait, assise sur sa grande chaise, au pied de ce lit. Seulement les yeux bleus de « Marie », ces yeux de verre si gais entre leurs cils noirs, continuaient de s'ouvrir et de briller, au lieu que les yeux bleus, avec leur azur aimant, étaient fermés pour toujours. Les joues de « Marie », ces joues de porcelaine peintes du plus clair vermillon, sa bouche de rose, conservaient leur éclat de jeunesse, tandis que la pâleur de cire des joues si minces d'Aline et la lividité violette de sa bouche faisaient mal à regarder. Comment ai-je remarqué ce contraste à cette heure même où d'être là me tirait des larmes bien vraies? Il semble que les enfants aient une activité si vive de leurs sens que ces sens fonctionnent presque tout seuls, même quand leur âme est occupée par le plus sincère chagrin. Oui, je me souviens d'avoir vu cela du même coup d'œil : mon amie morte, la poupée auprès, et plus loin, écroulé sur un fauteuil, le père d'Aline, et le geste par lequel cet homme serrait sa main gauche de sa main droite, et la ligne d'un tricot brun sur son poignet. 11 flottait dans la chambre une odeur douce de lilas blanc. C'était la vieille dame d'en bas, celle dont le profil et les anglaises nous fascinaient, Aline et moi, qui avait envoyé ces fleurs, si rares dans notre ville, et que je n'avais jamais respirées. Et quand je fus demeuré quelques minutes, immobile moimême, comme stupéfié par ce spectacle, Miette, qui m'avait introduit, me prit par la main et me dit :

— « Va lui dire adieu. »

Je marchai jusqu'au petit lit, je me haussai sur les pieds. Alors, dans le parfum des lilas, je sentis à la fois sur mes lèvres le froid de la joue de la petite morte, contre ma joue, la caresse souple, comme vivante, des boucles de ses cheveux que j'avais effleurés en me penchant, et dans mon cœur une inexprimable tristesse.

Les mois passèrent, et les miens continuèrent d'habiter la vieille maison dans la vieille ville. Seulement, on crut devoir me mettre comme pensionnaire au lycée, sans doute parce que, depuis la disparition d"Aline et de son assagissante influence, j'étais devenu un jeune animal indomptable. Je sortais une fois le mois, quand je n'avais pas été trop indiscipliné; mais deux fois la semaine, le jeudi et le dimanche nous allions en promenade, et, deux par deux, nous traversions la ville sans parler, — tels étaient les règlements des collèges d'alors. — Il m'arrivait très souvent, quand nous défilions sur le boulevard qui longe la préfecture, de rencontrer le père d'Aline qui s'en revenait de son bureau ou qui s'y rendait. Il marchait, vêtu de noir, un peu courbé quoiqu'il n'eût pas quarante ans, tenant à la main une canne, un jonc à pomme d'ivoire que je connaissais si bien. Il ne manquait jamais de me chercher dans la file des collégiens en tunique sombre, et de me saluer avec un sourire très triste et très doux. De mon côté, je ne manquais jamais, les jours de sortie, de monter jusque chez lui. Miette venait m'ouvrir et me faisait entrer, après des compliments sur ma mine et ma taille, dans une sorte de salon-bureau où le veuf se trouvait, et qui communiquait par une porte avec la chambre de ma petite amie. Un jour que cette porte était ouverte, je ne sus pas me retenir d'y jeter un regard furtif, et le père, qui surprit ce regard, me dit simplement :

— « Veux-tu revoir sa chambre? »

CONTSS CHOISIS.

iè CONTES CHOISIS.

Nous y entrâmes. C'était en été. Le père ouvrit les volets fermés, et le soleil inonda de sa lumière la chambre de la morte. Elle enveloppa, cette gaie lumière, et le tapis râpé sur lequel nous avions tant joué, et le lit maintenant tendu de serge, où je Tavais vue si pâle, si tristement immobile, et le placard où dormaient les habitants du village, et « Marie », la poupée assise, dans son fauteuil sur la commode, ses yeux bleus toujours ouverts, sa bouche toujours souriante et dans sa toilette de visite.

— • « Tu te rappelles comme Aline aimait cette poupée.'' » me dit le père, en la prenant et me la montrant. « Croirais-tu qu'elle m'avait demandé de la mettre dans ses bras quand elle serait morte, pour l'emporter au ciel et la montrer à sa maman? Miette voulait l'enterrer avec... Moi, je n'ai pas pu me séparer d'un seul des objets qu'elle a aimés... »

Des mois passèrent encore, beaucoup de mois. C'était le troisième jour de l'An depuis celui où Aline était morte, et bien des changements s'étaient accomplis. J'étais, moi, un garçon de treize ans, qui avait déjà fumé sa première cigarette, — un jeudi de congé, dans ce jardin autrefois tant aimé par Aline, pas loin de cette ligne de rosiers où je lui cherchais de ces jolis insectes verts à reflets bruns, des cétoines dorées qui dorment au creux des belles roses. La vieille dame aux longues anglaises blanches se tenait bien toujours derrière la fenêtre du premier étage, mais la chute d'une échelle ayant troué le vitrage de cette fenêtre, le carreau plus vert que les autres avait disparu. Miette aussi a disparu. Je l'ai vue, une après-midi, à la récréation de quatre heures, arriver sur le perron de la cour du collège. Elle m'a fait demander au parloir, et la brave créature au teint terreux, — de la couleur des noix sèches qu'elle tira de son tablier bleu, — m'a rapporté une nouvelle pour moi monstrueuse. Le père d'AHne se remariait. Il épou-

sait une dame veuve qui avait déjà une petite fille de huit ans. Cette petite fille devait occuper la chambre d'Aline. Miette m'a raconté comment elle a pris congé de son maître quand le mariage a été chose décidée.

— « Monsieur est le maître, que je lui ai dit, mais j'ai trop aimé Madame et Mademoiselle pour en avoir d'autres à leur place... Ça m'est émagine que ça porte malheur de peiner les morts.... »

Et Miette m'a narré, par la même occasion, l'histoire d'un veuf qui, étant à la- veille de prendre une seconde femme, s'était réveillé dans la nuit avant la cérémonie et avait senti sa main serrée par une main toute froide.

— « C'était celle de sa défunte, » a ajouté Miette, — « il a passé dans Tannée... »

Miette est partie pour son village. Le mariage s'est fait. Moi, je n'ai pas eu besoin que ma chère Aline revînt la nuit me serrer la main pour prendre en horreur celle qui la remplaçait ainsi dans notre maison et dans le cœur de son père. C'était trop naturel que ce malheureux homme voulût refaire sa vie. C'était trop naturel aussi qu'un garçon de treize ans ne le comprît pas. Je cessai donc presque absolument mes visites dans l'étage au-dessus du nôtre, et à l'approche de ce trente et un décembre qui devait être le troisième anniversaire de la mort d'Aline, je crois bien que je n'avais pas parlé dix fois à la petite Emilie, — ainsi s'appelait la nouvelle venue. Cette pauvre fille, très innocente des haines que je lui vouais, était une grosse et simple enfant qui aurait bien voulu jouer en ma compagnie dans le jardin. Mais cette seule idée me donnait une sorte de colère contre elle, qui s'augmentait de ce fait que, dès le second mois de son intrusion dans la maison, j'avais vu entre ses bras la propre poupée de mon ancienne amie, cette « Marie » qui avait été sa fille, — notre fille. Je me rappelle encore l'accès de rage dont je fus saisi lorsque ce spectacle sacrilège frappa mon regard, un jeudi de promenade où je rencontrai le père, la nouvelle femme et la petite fille. Mon Dieu! comme je me rends compte aujourd'hui de la pe-

tit€ scène qui avait -dû se passer dans le ménage!,.. La maman trouve cette poupée dans un placard £t la dojine pour quelques minutes à sa fille. Le père rentre. Il voit le jouet entre les bras de l'enfant. Son cœur se serre. Il rencontre le regard de sa femme qui épie sur son visage la trace de cette émotion, avec la jalousie que les secondes épouses gardent toujours pour les premières. L'homme n"ose rien dire. Les morts ont une fois de plus tort contre les vivants... Moi, qui n'avais rien oublié de mon amie disparue, cette rencontre me donna une sorte de haine instinctive contre la petite Emilie. J'avais vu autrefois un angora très sauvage que nous avions chez nous et qui vivait presque toujours sur les toits et dans le jardin, rentrer à l'heure de son repas et se trouver face à face avec un chien reçu par mon père le matin même. Le chat était demeuré sur l'appui de la fenêtre, fixant cet hôte inconnu, n'osant pas affronter l'approche de cette boule de poils noirs, aboyante et turbulente. Pendant quatre jours, nous avions pu l'apercevoir ainsi, immobile, ayant dans ses prunelles vertes une sorte de stupeur anxieuse. Puis il avait disparu pour ne plus revenir. Une rancune toute pareille et tout animale s'agitait en moi, qui justifierait seule le vilain tour que j'ai -joué à cette grosse fille, aussi maladroite, lourde et grossière qu'Aline était gracieuse et jolie. Non. Ce fut mieux que la malice qui me fît agir, ce fut une piété presque ridicule dans sa forme et pourtant touchante quand j'y songe, et que je ne peux pas regretter.

Il y avait donc trois ans qu'Aline était morte, mais quoique ce fût l'anniversaire de cette mort, je ne m'en souvenais guère par cet aprèsmidi-là. Un tapis de neige couvrait le jardin, et un de mes camarades était venu me rendre visite par cette veille du jour de l'An, pour organiser dans la principale allée une longue glissoire. C'était là notre divertissement favori, et la dureté des hivers de ce pays lui était si propice que nous y excellions. Nous voici donc, sous un ciel très pur, mon camarade et moi, nous élançant l'un derrière l'autre, tantôt droits et les pieds unis, tantôt à croupetons et sur un seul pied, une jambe tendue, et tombant, et nous culbutant, et criant, et riant. Il se trouva

qu'au plus fort de notre tapage, Emilie rentra de la promenade. Nos exclamations rattirèrènt, et nous la vîmes s'arrêter une minute sous la voûte qui donnait sur le jardin, accompagnée de sa bonne. Elle tenait dans ses bras cette poupée, objet de ma profonde colère contre elle. Je n'aurais pas été le malicieux garnement que j'étais alors, si je n'avais pas redoublé de cris, de rires et de folie en me livrant sous ses yeux à un amusement qu'elle ne pouvait pas partager. L'envie chez la petite fille devint trop forte. Tout d'un coup et sans que sa bonne eût pu la prévenir, elle pose sa poupée contre un des battants de la porte, et elle s'élance. Le pied lui manque sur la neige. Elle tombe. Sa bonne la rattrape. Emilie, confuse de sa chute et de son manteau mouillé, se met à sangloter. La bonne la gourmande, et^ lui prenant la main, l'entraîne pour la changer. Elles disparaissent, oubliant toutes deux la poupée qui continue de sourire avec sa bouche rouge et ses yeux bleus, le long de la porte cochère, comme autrefois quand Aline la menait là pour lui faire prendre l'air, — comme aussi au pied du lit de la pauvre morte.

Comment l'idée de voler cette poupée qu'Aline avait tant aimée me vint-elle à l'esprit subitement, moi qui, cinq minutes plus tôt, n'avais rien en tête que la folie de la glissade? Encore une question que je livre aux psychologues de l'enfance. Toujours est-il que d'avoir cette idée et de l'exécuter ne dura certainement pas cinq minutes. Ce fut une de ces tentations rapides à la fois et irrésistibles, comme je me rappelle en avoir eu quelques-unes dans ma vie d'écolier : le bond subit du sauvage sur son ennemi, ou de l'animal sur sa proie. Je l'accomplis,^ ce vol, si soudainement conçu, avec la simplicité de ruse que déploient en effet les sauvages et les animaux. Je profitai d'une seconde où mon camarade me tournait le dos et frappait ses galoches contre un tronc d'arbre afin de faire tomber la neige amassée entre le talon

et la semelle de bois. Je saisis « Marie » à la place où elle gisait, et, tout en courant pour remonter vers la tête de la glissoire, je la jetai dans un hangar ouvert qui se trouvait là, au risque qu'elle cassât son joli visage de porcelaine sur les bûches amassées. Je la vis dégringoler sur le bois et rouler dans une brouette placée auprès des bûches. J'avais poussé en la lançant un cri si perçant qu'il couvrit le bruit de l'objet cognant les bûches et que mon camarade ne devina rien de la coupable action que je venais de commettre. Et nous voici de nouveau nous poursuivant, glissant et gaminant à qui mieux mieux, quand la bonne dEmilie reparaît sous la voûte de la porte. Elle regarde à droite, elle regarde à gauche. Elle manifeste son étonnement, regarde à gauche, regarde à droite, puis sous la voûte même, puis dans le jardin,

— « Vous n'avez pas vu la poupée de M"' Emilie? » demandet-elle.

J'eus cette chance qu'elle s'adressât à mon camarade, qui lui répondit avec cette bonne foi d'innocence si difficile à simuler pour certains enfants :

— « Une poupée? Mais non. »

— « Elle m'a dit qu'elle l'avait posée là, quand elle a voulu glisser, » fit la bonne.

— « Ce n'est pas possible, » répondit l'autre; « nous n'avons pas quitté cette place une minute, n'est-ce pas? » insista-t-il en s'adressant à moi,

— « Pas une minute , » répîiquai-je en m'approchant. Je devais être bien rouge, mais l'air était si vif et nous avions tant couru !

— « Voilà qui est bien extraordinaire, » reprit la bonne. « Où peut-elle l'avoir laissée?... Ah! elle va en recevoir un galop... »

Je n'étais pourtant pas méchant, mais l'idée qu'Emilie, outre le chagrin d'avoir perdu sa poupée, allait subir une verte semonce, bien loin de me donner le moindre remords, me combla de la joie la plus délicieuse. Cette joie eût été entière, si, aussitôt rentré dans l'apparte-

ALINE. à3

ment, je n'avais été obligé de me demander ce que j'allais faire pour empêcher que Ton ne retrouvât jamais « Marie «. Cette préoccupation dura tout le soir et toute la nuit. Ni Toie aux marrons traditionnellement servie sur la table pour me régaler pour ce dernier jour, ni une sauterie d'enfants préparée chez le camarade qui était venu jouer dans l'après-midi, ni le cadeau d'étrenne que j'y reçus, ni le retour tardif par les rues de la ville, blanches, sous la lune, d'une féerique blancheur de neige, ni le projet arrêté d'une partie, le lendemain, du côté d'un étang gelé où nous espérions patiner; rien, en un mot, ne parvint à me distraire de cette pensée fixe : « Pourvu que la poupée n'ait pas été découverte ce soir ! Pourvu qu'elle ne le soit pas demain matin!... » Ce fut surtout couché dans mon lit que ce souci devint cuisant jusqu'à la douleur. Toutes les sensations de répugnance que m'avait données le second mariage du père d'Aline se mirent à revivi-e, mêlées aux sentiments tendres qui me venaient pour elle. La chambre aujourd'hui profanée par la présence de l'intruse se représenta devant mes yeux, telle que je l'avais connue. L'espèce d'hallucination, dont je parlais en commençant ce récit de ma plus lointaine amitié d'enfance, se reproduisit avec une force extraordinaire... Ma petite amie reparut, avec ses sourires, ses pâleurs, ses gestes grêles, et le cortège des vieux objets dont elle était comme la vigilante et douce gardienne. Dans le même éclair d'impression, je vis l'autre s'emparant du lit où Aline avait rendu l'âme , maniant de ses vilains doigts malpropres les reliures de soie passée, salissant de ses souliers aux talons tournés — j'avais remarqué d'elle-même cela — le tapis sur lequel nous disposions les friandises de nos dînettes, volant Aline, — car, pour mon cœur de treize ans, c'était un vol que cette possession des jouets de ma petite morte. Morte! Je me répétais ce mot machinalement, et je voyais la tombe, autrefois parée de si fraîches fleurs, maintenant à peine soignée, que j'avais visitée le premier novembre de cette même année, avec l'ange de plâtre agenouillé que l'on ne renouvelait plus et à qui manquaient les mains. J'étais trop pieux à cette époque pour

n'être pas certain que la disparue habitait au ciel, comme elle l'avait dit, avec sa mère et d'autres anges, de vrais, ceux-là, qui portaient des lis dans des doigts imbrisables et faits de pure lumière. Pourtant mon imagination se figurait le pauvre petit corps, couché dans la terre, tel que je lui avais dit adieu dans la chambre parfumée de lilas blanc. Une horrible impression de solitude me peignait l'âme. Je me souvenais du vœu que l'enfant avait formulé, de ce désir d'emporter « sa fille » avec elle , là-bas. Ah ! que j'aurais voulu aller au cimetière avec la poupée que j'avais reprise, donner de l'argent au fossoyeur, et que a Marie » reposât auprès d'Aline, — pour toujours!

... Le lendemain matin, vers les dix heures, si quelqu'un était venu dans le jardin désert et dans le coin le plus reculé, il aurait vu, au pied du seringa, maintenant tout noir et nu, un jeune garçon en tunique de collégien creuser la terre hâtivement avec une bêche. Une voûte de brouillard pesait sur la ville, un brouillard noir, où le soleil rouge vacillait, pareil à une boule de feu rongée par les ténèbres. La neige couvrait au loin les toits. Dans la maison, chacun vaquait sans doute aux préparatifs du dîner. Beaucoup de personnes étaient à la grand'messe. De son pied maladroit, le garçon appuyait sur le fer de la bêche, puis il déposait soigneusement la terre brune en un tas, afin que le dégât de son travail fût moins visible. Il regardait parfois le ciel menaçant pour y chercher la promesse d'une nouvelle tombée de cette neige, qui eût encore mieux effacé toutes les traces. Près de ce garçon une forme d'un enfant plus petit était étendue, mais au premier regard on eût reconnu que cette forme était simplement celle d'une poupée coiffée d'une toque, les mains passées encore dans un manchon microscopique attaché à son cou. Cette poupée semblait avoir été élégante autrefois, puis très mal soignée, à voir les déchirures de sa robe, la nudité d'un de ses pieds privé de son sou-

il is II. (iil (.HA SOIGNEUSEMENT CE CORPS DANS LA TERRE, COMME SI c'eÛT ÉTÉ LA DÉPOUILLE

d'un ÊTRE AYANT EU UNE AME.

lier, les éraflures de son visage de porcelaine. Un sourire immobile flottait pourtant sur sa bouche restée rouge et dans ses yeux de verre. Et voici que lentement, doucement, de la voûte funèbre du ciel, des étoiles de neige commencèrent de tomber. Le jeune garçon regarda de nouveau le ciel avec une joie singulière. Le trou était assez grand maintenant, presque aussi profond que son bras. Il prit la poupée, et par un geste enfantin il mit sur sa froide joue de porcelaine un baiser, un autre sur la soie blonde et souple des cheveux, puis il coucha soigneusement ce corps dans la terre, comme si c'eût été la dépouille d"un être ayant eu une âme. Il se mit alors à combler cette fosse avec la hâte d'un coupable. Une fenêtre du second étage s'était ouverte là-bas, dans la maison, au fond du jardin. Une voix avait crié le nom de Claude et ajouté : « Il faut rentrer. » — « Me voici, » répondait le jeune garçon en reportant la bêche le long du mur, et, la tunique déjà toute blanche de neige, il courait, courait joyeusement vers la voix qui l'appelait.

— « Q.U 'as-tu fait?... » lui dit la même voix du haut de la fenêtre.

— « J'ai préparé urie belle glissoire pour demain, » répliqua-t-il, et c'était un mensonge par-dessus un vol. — Et pourtant, lorsqu'il se confessa quelques jours plus tard avec tous les scrupules d'une ferveur précoce, le jeune garçon ne put jamais, jamais se repentir d'avoir dérobé, pour l'ensevelir ainsi, par ce premier matin de la nouvelle année, dans la paisible terre, sous la paisible neige, la fille aux yeux bleus, aux joues roses, aux cheveux blonds, de sa première amie.

Paris, décembre 1888.

MMK Ligier s'était réveillée bien émue^ ce jour-là, qui devait marquer une grande date dans sa vie de veuve et de mère. Il y avait, précisément, deux années qu'elle avait, à trentetrois ans, perdu son marf, enlevé tout jeune, par une pleurésie foudroyante, à une carrière d'avocat d'affaires qui promettait d'être magnifique. 11 y avait six semaines qu'un camarade de collège du mort, Georges Foucault, avocat comme lui, et son rival au barreau, mais un rival fraternel, avait osé dire à la jeune femme :

— « Il y a bien longtemps, Madame, que j'ai pour vous un senti-

ment dont je n'ai compris la vraie nature qu'après la disparition de notre pauvre Pierre, et quand vous avez été libre... Je crois vous avoir prouvé mon respect, mon culte pour vous, non seulement par ce silence alors, mais depuis. A cause de vous, je peux vous l'avouer maintenant, je n'ai rien mis dans ma vie. Vous avez, vous, à votre âge, le droit, le devoir presque, de refaire la vôtre. Ce n'est pas être infidèle au passé que de le traiter comme le passé, avec une piété émue qui n'empêche pas d'accepter le présent et de regarder l'avenir... Puis-je espérer. Madame, que, si jamais vous vous décidez à recommencer une autre existence, vous penserez que vous avez auprès de vous un ami dévoué, sincère, dont le plus doux rêve serait de se consacrer tout entier à vous?... Ah! Madame, je vous aime!... C'est la première fois que je me permets de sentir tout haut devant vous... Vous n'avez qu'un mot à prononcer, ce sera la dernière... Mais ne le prononcez pas sans m'avoir fait le crédit de réfléchir... Une affection vraie, comme celle que je vous porte, est pourtant quelque chose... Ne la repoussez pas tout de suite... »

— « Refaire ma vie?... », avait reparti M""' Ligier, la voix tremblante, les yeux baissés. La demande de Foucault venait de la remuer jusque dans ses fibres les plus intimes. Elle ne voulait pas y répondre directement, incapable de prononcer ce mot de refus dont il venait de conjurer la menace, incapable aussi de dire le « oui » qu'il implorait sur-le-champ et dès la première minute :

— « Refaire ma vie? » avait-elle répété. Puis le regardant d'un beau regard droit et pourtant déjà triste :

— a Mais ma vie n'est plus à refaire!... Vous parliez de droit, de devoir... Je ne connais qu'un droit : celui que mes enfants ont sur moi; qu'un devoir : celui que j'ai envers eux. »

— « Hé! ne savez-vous pas qu'eux aussi, je les aime, vos trois enfants? » avait repris Foucault. « Et qui pourrait remplacer leur père auprès d'eux sinon le compagnon de sa jeunesse qui l'a le mieux connu, qui sait le mieux ses idées, ses goûts, ce qu'il aurait désiré

pour sa fille et ses fils?... Ne le sentez-vous pas vous-même, Catherine .^.. »

Fallait-il que Tévidente émotion de M"'" Ligier révélât le secret consentement de son cœur pour qu'il l'appelât de ce prénom, dans les syllabes duquel avaient passé tout son respect et tout son amour? De ses deux mains, il avait saisi les mains tremblantes qui ne s'étaient pas retirées, et son accent s'était fait plus tendre encore, plus pas sionné, pour implorer :

— « Voulez-vous me permettre de le remplacer, ce père ? Voulez-vous être ma femme?... »

— a Laissez-moi!... », avait-elle gémi en trouvant la force de se dégager. Et, avec douleur :

— ce Ne me dites plus rien... En me parlant, vous venez de me faire trop de mal... Je ne sais plus. Je ne comprends plus. Je n'y vois pas clair en moi... Ne m'en veuillez pas, » avait-elle continué, bouleversée par l'expression du visage de Foucault. « Je vous fais souffrir. Ce n'est pas ma faute. Je vous répète qu'en ce moment je ne me comprends pas... Plus tard, nous reprendrons cette conversation... Maintenant, je ne peux pas!... »

— « J'attendrai votre réponse tant que vous voudrez, » avait répondu Georges; Puis, démentant aussitôt sa propre promesse et reprenant ces petits doigts de femme dont la fièvre était un aveu, il avait dit, avec cette insistance tendre des amoureux qui devinent que leur audace ne déplaît point :

— « Si vous ne me répondez pas non dès à présent, c'est que vous entrevoyez cependant une possibilité de me répondre oui. C'est que vous hésitez... Cette hésitation m'est très douce par un côté. Etre incertain, c'est espérer... Elle m'est très dure par un autre. Être incertain, c'est craindre aussi, et, quand on n'est plus tout jeune, ces craintes-là usent tant le coeur!... »

Il avait montré, en prononçant ces mots, sa tempe encore brune. La quarantième année y mettait déjà quelques fils d'argent, et M""' Li-

gier avait pu lire, dans ses prunelles noires, cet ardent reproche de l'homme qui commence à mesurer sa part de bonheur ici-bas et qui' sait que les joies perdues ne se remplacent point.

— « Oui, » avait-il continué, « je l'attendrai, cette réponse, et tant que vous voudrez. Mais cette attente me sera dure. Ce serait une charité de fixer une limite à ce martyre. J'aurai la force de tout supporter, si je peux avoir devant moi une date fixe, un point vers lequel marcher en me disant : « Ce jour-là, je saurai... » Catherine, choisissez-la vousmême, cette date. Qu'elle soit aussi lointaine qu'il vous conviendra. D'ici là, je m'engage à ne plus vous parler de ce projet qui sera, cependant, mon unique pensée... Vous voyez comme je vous suis soumis... Vous, en retour, soyez bonne... Donnez-moi une date. Quand me répondrez-vous? »

— tt Hé bien! » avait balbutié M"" Ligier d'une voix plus étouffée, « quand mon deuil sera fini, tout à fait fini... Alors, je vous répondrai... Pas avant, et, puisque vous dites que vous m'aimez, tenez votre parole, et tout de suite, comme je tiendrai la mienne... N'insistez plus... »

Foucault avait compris qu'elle était vraie : vraie dans cet engagement de lui répondre, vraie dans son remords de s'abandonner à des rêves d'avenir lorsqu'elle n'avait qu'à se regarder dans la glace pour que le noir de sa toilette évoquât aussitôt le passé. Il avait donc obéi à cette supplication, non sans avoir tenté d'enlever toute équivoque à cette promesse en énonçant un chifîrc.

— « Alors, ce sera dans six semaines, le iG avril, » avait-il dit. Catherine avait incliné la tête, et un silence était tombé entre eux.

C'était un i5 avril, vingt-deux mois auparavant, que Pierre Ligier avait été emporté par la mort. C'était le 17 que l'enterrement avait eu lieu, et que le cercueil avait quitté ce même appartement. L'amoureux n'avait pu se retenir de faire en pensée un calcul dont il avait senti la cruauté, à peine échappés ces mots. Une impression identique avait saisi la veuve. Hélas! continuer de vivre, simplement, c'est toujours trahir un peu les morts. « J'ai pourtant été ton ami? Tu as pourtant

été ma femme?... » Cette plainte, le fantôme de mari évoqué soudain par ce rappel inconsciemment féroce du jour de son agonie •aurait pu la jeter comme un reproche à ces deux êtres, si loyaux tant qu'il avait vécu. 11 ne vivait plus, et ils venaient, lui, de tenir, elle, d'écouter des propos d'amour, dont la réalisation était certes permise. Ensuite, l'absent serait plus absent encore, plus abîmé dans l'irrévocable néant!...

Les six semaines avaient passé, et cette impression d'un fantôme tout d'un coup dressé entre l'ancien ami et l'ancienne épouse n'était pas revenue empoisonner leurs téte-à-téte devenus quasi quotidiens. Georges avait eu la prudence de ne plus jamais se permettre la plus légère allusion à cet entretien solennel ni à sa chère espérance. 11 avait eu la délicatesse, à l'approche du i5 avril, de quitter Paris, en sorte que M"" Ligier avait pu rendre à la mémoire du père de ses enfants les pieux devoirs imposés par cet anniversaire sans qu'aucun remords se mélangeât à un attendrissement ému, mais déjà si différent de la détresse d'après la catastrophe! Le i6, un billet dti Foucault était arrivé, annonçant son retour et sa visite pour le lendemain. Catherine avait lu et relu ce message, encore discret. Entre les lignes, ses doux yeux bleus avaient deviné une nouvelle imploration, si respectueuse toujours, et si pressante. Elle avait, d'un geste involontaire, et qui lavait surprise ellemême, porté à ses lèvres ce papier que cette écriture rendait vivant pour elle, comme une personne. Elle avait dit tout haut :

— « Oui. Ce sera oui. C'est oui. "

Pourquoi donc se réveillait-elle, dans cette matinée du 17, si troublée, si frémissante? Que s'était-il donc passé, entre le moment où sa bouche se posait ainsi sur ce billet de Foucault, et celui où, accoudée sur l'oreiller de son Ht, elle regardait, avec des prunelles fixes que la flamme joyeuse de l'espérance n'éclairait plus? Quand sa femme de chambre avait tiré les rideaux et ouvert les volets, un Ilot de lumière gaie avait envahi l'appartement, il était situé rue Vaneau, et les fenêtres donnaient sur cet immense jardin de l'ambassade d'Autriche qui va de la

rue de Varenne à celle de Babylone. L'azur du ciel brillait. Les oiseaux chantaient. Le renouveau des choses s'harmonisait si bien à la situation où se trouvait la jeune femme qu'il semblait que tout son être dût s'épanouir! La robe même, de nuance claire, que la camériste avait apportée, l'invitait à des pensées heureuses. Pourquoi son front s'assombrissait-il, à mesure que l'aiguille avançait sur le cadran de la pendule? Pourquoi demeurait-elle à songer, au lieu de se lever, comme si elle eût eu peur de ce que .cette journée allait lui apporter de redoutable et d'inconnu?

Quand M""* Ligier avait parlé de ses devoirs envers ses enfants, elle n'avait pas tout dit à l'homme qui lui demandait si tendrement, si sérieusement aussi, de remplacer auprès d'eux leur père. Elle ne lui avait pas confessé qu'un de ces enfants, l'aîné, Charles, était pour elle, depuis des mois, le principe d'une appréhension qui touchait sans cesse à la douleur. Jamais le fils et la mère n'avaient échangé une seule parole au sujet de Georges Foucault. Celui-ci tutoyait ce grand garçon qu'il avait vu naître, comme il tutoyait le petit frère, René, et la petite sœur, Hélène. Mais, tandis que les cinq ans du garçonnet et les dix ans de la fillette répondaient à cette affection de l'ami du père mort avec une simplicité de sympathie où il n'y avait place pour aucune ombre, les seize ans de Charles gardaient un je ne sais quoi d'impénétrable et d'hostile dont Foucault paraissait ne pas s'apercevoir. Tout au contraire, il avait, ces derniers temps, redoublé de sollicitude affectueuse eYivers cet adolescent taciturne et pâle. M"'' Ligier avait bien remarqué ce procédé de Georges à l'égard de son fils. Elle lui avait su gré, mais en y voyant un signe de plus que son instinct ne la trompait pas; et, par cette gaie matinée de ce jour d'avril, le jour de ses fiançailles, déjà certaines dans sa pensée, le discours qu'elle se

prononçait mentalement n'était qu'une prise et une reprise de cette même idée : comment annoncerait-elle à son fils ce mariage avec Foucault?

— « J'aurais dû lui parler, depuis ces six semaines, le sonder... Je n'ai pas pu... Devant lui, c'est comme avec son père auquel il ressemble tant : je me sens nouée, paralysée... Georges a pourtant raison. »

Qu'elle appelât cet homme ainsi dans son cœur, c'était bien la preuve qu'elle l'aimait. Oui. Elle l'aimait, d'un de ces demi-sentiments, hélas ! qui sont les plus douloureux. Ils ont assez de force pour que les combattre nous soit un supplice, pas assez pour que tout cède à leur ivresse souveraine. Et elle continuait :

— « Oui, Georges a raison. J'ai le droit de refaire ma vie. Je ne prends rien à celui qui n'est plus. Je ne prends rien à ces enfants qu'il m'a. laissés, puisque Georges les aime... Les deux petits sentiront cela, tout na'ivement. Charles aussi, quand il aura réfléchi. En ce moment, il a cette intransigeance des êtres jeunes qui croient que Ton peut s'immobiliser 4ans le passé. On ne peut pas... Ah! j'ai eu tort de ne pas lui parler hier... Mais nous étions allés au 'cimetière. Nous venions de mettre des fleurs sur la tombe de son père. Comme il l'aimait!... C'est vrai qu'il est devenu un homme, d'un instant à l'autre, par miracle... »

Dans un éclair, elle aperçut dans son souvenir le lit où reposait son mari mort. Elle n'aurait eu qu'à ouvrir la porte pour le revoir réellement dans la chambre qui communiquait avec la sienne. Elle revit le fils aîné, debout, à côté, tenant les mains des deux autres orphelins. Un pli se creusait sur son jeune front qui ne s'était pas effacé depuis ces deux ans. Une résolution s'était fixée autour de ses lèvres précocement graves qui n'avaient plus jamais ri de ce rire insouciant, privilège heureux de son âge. Certainement, il avait fait, devant ce lit funèbre, un vœu qui expliquait son assiduité à ses devoirs, l'eff'ort visible de son travail. Dans la classe qu'il suivait au lycée Saint-Louis, son rang était monté de mois en mois. Il était dans les tout premiers, maintenant. Sans aucun doute, il avait pris avec sa

conscience l'engagement de remplacer auprès des siens le protecteur disparu, d'être le chef du foyer découronné. Comment la mère n'eùtelle pas été touchée de ce naïf roman familial deviné chez son enfant ? Comment la femme qui projetait de donner un autre chef à ce foyer n'eùt-elle pas été épouvantée à se rappeler cette mâle ferveur du premier-né? Et, à l'instant de la résolution suprême, elle luttait contre cette épouvante...

— « En quoi l'entrée dans notre maison d'un homme de cœur contredirait-elle cette résolution de Charles, s'il la vraiment prise? C'est dans l'intérêt de son frère et de sa sœur qu'il souhaite si passionnément de devenir quelqu'un. Il sent donc lui-même qu'il leur faut quelqu'un. Ce quelqu'un, je le leur donne ei;i leur donnant Georges pour second père... C'est trop hésiter... Tout à l'heure, quand il rentrera du collège, il voudra m'embrasser comme chaque matin. Je lui parlerai. Je me jure de lui parler... »

Le temps avait passé à travers ce va-et-vient de ses idées, et l'aiguille allait marquer dix heures. Encore cinquante minutes, et Charles, qui sortait du lycée à dix heures et demie, serait là. Encore quatre heures, et Georges Foucault apparaîtrait à son tour. Comme il arrive dans ces moments de désarroi intime où les très petites résolutions trompent l'attente. M'"'' Ligier se fît honte à elle-même de sa paresse. Elle commença de vaquer à sa toilette avec autant de diligence que si elle eût été pressée par une obligation impérieuse. Elle achevait de passer à son cou la chaîne à laquelle était attachée sa montre, et à ses poignets ses bracelets abandonnés depuis deux ans, lorsqu'un coup frappé à la porte lui fît battre le cœur, en lui annonçant la présence de celui qu'elle ne pouvait pas s'empêcher de considérer comme un juge. Et, cependant, elle n'était pas coupable!... C'était Charles, en effet, qui s'arrêta une seconde, comme saisi, la porte ouverte, au lieu d'entrer.

— (' Qu'as-tu? » lui demanda-t-ellc, toute anxieuse, devant l'expression soudain altérée de son visage.

— « Rien, » répondit-il. « Sur le moment, j'ai été étonné... Je suis si habitué à vous voir en noir... Mais, c'est vrai... Notre deuil est fini... »

Involontairement, la mère se regarda dans la grande glace. Elle vit sa silhouette d'un gris tendre et clair, si joliment harmonisée à ses cheveux blonds, et, par contraste, le costume toujours sévèrement sombre du collégien. Sa voix tremblait pour lui répondre, détournant aussitôt la conversation :

— « Es-tu content de ton professeur, ce matin? Comment était ton devoir?... »

Et tout bas, elle se disait :

— « J'attendrai encore un peu. Il a été trop ému de me voir ainsi... Après le déjeuner, il sera encore temps... »

Ce qu'il y a de particulièrement poignant dans les drames domestiques, c'est qu'ils se déroulent parmi des occupations si simples, si paisibles, dans un décor tout dhabitudes, à travers cette monotonie des choses que l'argot bourgeois définit par cette expression vulgaire, — mais qu'elle est exacte! — le Irain-train de l'existence. Bien que l'avocat eût laissé derrière lui , grâce à d'heureux placements et à une grosse assurance, une fortune considérable, M""-' Ligier ne s'était jamais départie, pas plus depuis son veuvage qu'auparavant, de cette surveillance méthodique de sa maison, traditionnelle dans la classe moyenne française. Tout angoissée qu'elle fût par la perspective de cet entretien avec son fils, maintenant impossible à remettre, elle avait, suivant sa coutume, aussitôt sortie de sa chambre à coucher, commencé de circuler de pièce en pièce, rangeant elle-même dans le salon un bibelot déplacé, soulevant de ses doigts fins les feuilles des plantes

vertes pour vérifier leur arrosement, donnant, d'un geste attentif, un rneilleur pli à un rideau. Elle revenait ainsi par la salle à manger où le domestique achevait de mettre le couvert. Depuis ces deux ans que le chef de famille était mort, la place quil occupait à table était toujours restée vide. C'avait été. dabord, une espèce de piété toute naturelle; et comme, dans les premiers temps. M'"' Ligier ne recevait que des parents très proches, ce rite de deuil s'était maintenu sans difficulté. Elle avait voulu l'interrompre quand elle avait eu à dîner quelques amis, et c'avait été une occasion d'une petite scène avec son fils Charles, justement. Il lui en avait parlé le premier, la veille du jour où ce dîner bien intime devait avoir lieu. lui prouvant ainsi l'obsession de sa pensée ;

— a Comme pauvre papa aurait été content, demain, lui qui aimait tant ses amis !... Mais je suis sûr qu'il voit de là-haut que nous ne touchons pas à sa place, et que cela le console un peu. C'est comme s'il ne nous avait pas quittés... »

La mère n'avait rien répondu, et la contagion de ce scrupule lavait empêchée de saisir une occasion tout indiquée pour modifier une habitude qui décelait une exaltation dans le regret, très différente de ses véritables sentiments. Elle avait donné l'ordre que le siège du mort ne fût pas occupé, à ce premier dîner. Quel prétexte trouver, ensuite ? Comment interrompre une tradition évidemment de plus en plus sainte pour l'enfant, de plus en plus pénible pour la mère, à mesure que l'image de Foucault s'insinuait davantage dans son coeur? Mais, ce matin, et à si peu de distance de ces nouvelles fiançailles auxquelles elle continuait d'être résolue, l'aspect de ce fauteuil posé devant la nappe blanche lui fut soudain intolérable, d'une manière toute physique. Cette disposition des couverts sur la table, avec ce vide, à l'endroit où le mort s'asseyait autrefois, lui fut un reproche muet contre lequel elle trouva tout d'un coup en elle la force quelle allait être obligée d'avoir, dans quelques instants, contre les reproches parlés de son fils. Dans un de ces élans de volonté spontanés et

oh! MKItCI, MAMAN, MKKCI KNtlOKK... MKKCI liK MAVOIK DONNK CKTTK l'IACK l)K MON HKKK A TAH1.K AUJOUlUi'lli;] QUK NOUS SORTONS DE DEUIL... •

presque irréfléchis qui sont, dans Tordre moral, Téquivalent des réflexes dans l'ordre animal, elle dit au domestique :

— « Louis, vous ne mettrez plus, dorénavant, le fauteuil de Monsieur à table. Vous y mettrez M"^ Monneron. »

Elle n'eut pas plus tôt donné cet ordre qu'elle sortit de la pièce, du pas rapide dune personne qui vient de faire une exécution nécessaire et trop douloureuse, pour y rentrer toute tremblante, une demiheure plus tard, avec M"* Monneron, l'institutrice, Hélène, René et Charles. De quel visage celui-ci allait-il accepter ce petit coup d'État exécuté par la mère? Oui, bien petit, mais gros de quelle signification! C'était la première scène de l'acte final : celui qui clorait le veuvage de M*"^ Ligier. Elle le sentait si bien qu'elle se tenait volontairement en arrière, caressant, de ses mains frémissantes, les anneaux blonds des cheveux de son petit René... Charles s'arrête. Il regarde la table. Il regarde sa mère. Il est devenu tout pâle, puis tout rouge. M"" Ligier le voit, avec un étonnement qui lui met à elle-même le sang aux joues, se diriger vers la chaise mise à la place autrefois réservée au père. Elle n'a pas le courage de lui répéter, à lui, la phrase qu'elle a dite au domestique, ni d'installer, par ce second coup d'État, l'institutrice sur ce siège, en face d'elle, — le siège du chef, et qui revient de droit à l'aîné. Un détail redouble sa confusion : en prenant de sa main le dossier de la chaise afin de l'écarter pour s'y asseoir, Charles lui a jeté un regard d une tendresse passionnée. 11 a des larmes au bord des yeux, qui ne viennent ni de l'indignation, ni de la colère. C'est la reconnaissance qui l'émeut ainsi. Mais de quoi? De ce qu'il imagine, sans soupçonner la réalité. Il ne remarque pas la surprise du domestique, qui consulte du regard sa maîtresse. Il ne fait pas attention que la serviette qu'il déploie n'est pas la sienne. Il croit que sa mère lui a donné cette place à table , avec une intention dans laquelle il voit une réponse à ses doutes les plus intimes. A peine s'il peut manger, tant son cœur palpite, tant sa gorge est serrée. La mère non plus ne peut pas manger. Ce malentendu, provoqué par elle-même,

lui apparaît comme une sorte de fatalité, presque une défense du destin. Elle appréhende et elle désire, tout à la fois, la fin de ce repas et les paroles que va lui dire Charles, qu'elle devine, qu'elle lit sur ses lèvres. Le déjeuner finit. Ils ne s'expliquent pas encore. Le jeune homme attend que l'institutrice ait emmené son frère et sa sœur. Enfin, M"' Monneron et les deux enfants sont partis. La mère et l'aîné sont seuls. Charles prend M™" Ligier dans ses bras, et il lui dit, avec des pleurs qu'il ne cherche plus à réprimer et qui mouillent de leur tiède humidité le visage de la pauvre femme :

— « Oh! merci, maman, merci encore... »

— « Mais de quoi? », dit-elle...

— « Oui, » reprend-il sans lui laisser le temps de continuer. « Merci de m'avoir donné cette place de mon père à table, aujourd'hui que nous sortons de deuil... "Vous ne savez pas quel bien vous m'avez fait, maman. Ah! il faut que je vous parle en toute franchise, » insistet-il. « Depuis quelque temps, j'avais si peur... Oh! pardonne-moi... »

Et, dans ce passage du vous au iu, le violent garçon mettait la sauvage ardeur de sa religion filiale, rassurée, hélas! par une équivoque.

— « Oui, j'avais peur, peur qu'un jour l'idée ne te vînt — tu ne m'en voudras pas si je te dis tout, puisque ce cauchemar est fini — de te remarier... Tu es si jeune, si belle, et j'ai vu trois des mères de mes camarades, cette année, leur donner un second père... Alors, quand tu m'as mis là, tout à l'heure, en face de toi, à table, j'ai compris que tu avais lu en moi. Tu as voulu me dire : « Remplace-/e vis- « à-vis de ta sœur, de ton frère, de moi... » Le remplacer, lui, si intelligent, si bon, si généreux, je ne pourrais pas. Mais je te jure d'essayer. . . »

Et, tandis que l'adolescent, si réservé d'habitude, découvrait ainsi, dans un transport de gratitude, laplaie secrète de soncœur, ce culte idolâtre pour son père mort, cette terreur qu'un étranger s'insinuât au foyer, la mère sentait comme un froid de glace se répandre dans ses veines. L'éclair d'une affreuse évidence lui dévoilait tout l'avenir. Si elle cédait à la passion que le charme épanoui de ses trente-cinq ans avait inspirée

à Georges Foucault, si, dans quelques minutes, elle répondait « oui » à sa demande, elle brisait pour toujours avec son fils. Jamais cet enfant, aux sentiments trop intenses et pour qui son père demeurait si vivant, n'admettrait l'intrusion du second mari. L'inévitable conflit était comme symbolisé dans cet humble incident de la place à table. La mère devrait, si elle passait outre à cette révolte de son fils, asseoir le nouveau venu aux repas, en face d'elle, dans ce fauteuil dont Charles s'était emparé avec une si frémi-ssante ferveur pour la mémoire de l'ancien occupant. Elle éprouva soudain qu'il lui serait impossible de supporter les yeux du jeune homme, expulsé de ce siège qui était de droit le sien, puisqu'il était l'aîné, l'héritier du nom, et digne de l'être!... A ce moment, et comme elle se débattait, déchirée ainsi entre l'avenir et le passé, entre ses aspirations de femme amoureuse et ses tendresses de mère, un coup de sonnette, deviné plutôt que perçu à travers les portes, la fit se détacher des bras de son fils qu'elle tenait étroitement serré contre son sein. Elle ne s'était pas trompée. Quelques secondes plus tard, le domestique venait demander si Madame pouvait recevoir M. Georges Foucault. Charles esquissa le geste de se retirer avec une brusquerie qui, à elle seule, était un aveu.

— « Reste, » lui dit M""* Ligier en lui prenant le bras, impérieusement et douloureusement. Puis, s'adressant au domestique :

— « Dites à M. Foucault qu'il m'est absolument impossible de le recevoir et que je lui écrirai. »

Et, quand son fils et elle furent de nouveau seuls :

— « Non, » gémit-cllc en l'embrassant de nouveau avec emportement, « je ne me remarierai jamais. Je ne vous donnerai pas un autre père. Je ne veux pas que tu souffres par moi. Je ne le veux pas... Vous me suffisez et je vous suffirai. »

Quoique les fibres les plus secrètes de son être lui fissent bien mal, elle n'avait jamais ressenti une joie plus profonde. A voir les yeux de son fils pendant qu'elle lui parlait, elle se rendait compte que linstinct de cet enfant avait tout compris!

« Mais je rencontrai de rechef le regard démon compagnon et je m'élançai à mon tour... »

L'histoire que Ton va lire me fut racontée par l'un des artistes célèbres de notre époque, Tun des plus ennemis aussi de toute réclame, de tout étalage personnel, de toute confidence intime. Je ne répéterai pas son nom, ne voulant pas lui demander la permission, qu'il me refuserait sans aucun doute, de redire cette anecdote, quoiqu'elle appartienne à sa plus lointaine jeunesse. Je tairai aussi la nature de son talent. Est-il sculpteur ou peintre, musicien ou architecte, poète ou dramaturge? Le silence absolu que je garderai sur ce point me semble autoriser un récit qui porte avec lui un enseignement d'un ordre bien humain, car il intéresse la psychologie de l'enfance, par suite, de l'éducation. Je me rappelle que ce fut là mon

motif pour transcrire aussitôt cette confidence, par endroits puérile, par d'autres un peu minutieuse, d'un homme qui d'habitude, ne se confesse guère. Je crus y voir une preuve, saisissante, de ces deux vérités, également méconnues : l'une, que les mauvaises passions de l'âge mùr sont déjà en germe et toutes prêtes à s'éveiller dans l'innocence de l'enfant, l'autre, que la plus sûre guérison de ces vices précoces est dans la magnanimité de l'éducateur âgé... J'ajouterai, pour situer ce récit dans son cadre exact, que l'artiste qui nous le fit, venait d'obtenir un de ses plus éclatants succès. A cette occasion, un des compagnons de ses années de début l'avait bassement diffamé dans un journal. Il nous avait parlé le premier de cet article. Puis la causerie s'était prolongée sur l'envie, sur cette hideuse passion, qui est la tare professionnelle des amants de la gloire. Nous nous défendions tous, plus ou moins sincèrement, de l'avoir jamais éprouvée, quand, à notre grand étonnement, notre camarade, que nous savions si généreux dans sa renommée, si enthousiaste du talent de ses rivaux, si étranger aux mesquineries des rivalités de boutiques, nous interrompit pour nous dire : « Hé bien! moi, j'étais né envieux, il faut que je vous l'avoue. C'est même ce qui me rend indulgent pour des malheureux comme *** ». — et il nomma son diffamateur. « Lorsque je lis un morceau de ce genre, et que je suis sur le point de m'indigner, je me souviens d'avoir, moi-même, commis, par envie, une abominable action, et si je n'avais pas rencontré alors, pour m"en faire honte^ un de ces Justes dont l'image vous suit toute la vie, — qui sait? ce hideux instinct de haine contre le bonheur d'àutrui aurait, sans doute, grandi en moi... Je ne me ferai pas meilleur que je ne suis. Je le retrouve encore dans les arrière-fonds *'de mon cœur, à de vilaines minutes. Alors je rentre chez moi et je vais regarder un talisman que ce Juste m'a laissé... Le voici », ajoutat-il en avisant sur son bureau une statuette de bronze, simplement posée sur des papiers. « C'est un Hermès, comme vous voyez, de ceux qu'on appelle des pyscliagogues, ou conducteurs d'âmes. Son

geste et son caducée Findiquent. Vous verrez que pour moi, il est bien nommé ainsi. Ce doit être une reproduction romaine d'une assez belle chose grecque... Depuis trente-neuf ans, ce bibelot ne m'a jamais quitté, et j'en ai cinquante. Ce qui vous prouve que la scélératesse dont j'ai là l'inoubliable témoin remonte à ma onzième année... » Nous nous récriâmes sur ce chiffre qui contrastait trop fortement avec la sévérité des termes employés par notre camarade. 11 nous répondit par une confession que je transcris textuellement, je le répète, sans y rien changer, sinon deux ou trois détails qui désigneraient trop clairement le lieu et le héros de cette tragédie enfantine. Et que celui-ci pardonne cette indiscrétion à son auditeur et ami!...

... Comme je vous le disais tout à l'heure, les souvenirs qu'évoque pour moi ce petit bronze se rattachent à ma lointaine enfance, et par conséquent aux toutes premières années qui suivirent l'avènement de l'Empire. J'habitais alors une petite ville du centre de la France, qui s'était signalée par sa ferveur républicaine en 1848. Elle se signalait en i855 par sa ferveur bonapartiste, à la plus grande indignation de quelques personnes dont était l'oncle chargé de mon éducation. Ce frère de ma mère enseignait les mathématiques à la Faculté de la ville. Il n'était pas marié, et mes parents, installés à la campagne, m'avaient confié à lui, sous le prétexte avoué qu'il surveillât mes études, avec le secret désir, en réalité, qu'il m'instituât plus tard son héritier. Ce digne homme, qui n'aurait, comme on dit, pas fait du mal à une mouche, était un Jacobin passionné chez qui la révolution de février avait excité une véritable folie d'espérance, et puis, le coup d'Etat du 2 décembre — cette salubre entreprise de voirie dont nous rêvons tous, — l'avait frappé comme un malheur personnel. Je souris, quand je me rappelle les étonnantes

causeries auxquelles j'assistais tout bambin, entre ce cher oncle et ses amis, de braves professeurs comme lui, pour la plupart, et qui, presque tous chargés de famille, ou simplement épris de leur métier, avaient dû prêter serment au nouveau régime et jurer fidélité au tyran ! Ils se vengeaient de cette inoffensive formalité, en traitant, classiquement, de Tibère et de Néron, le débonnaire César qui rêvait alors aux Tuileries. Ils célébraient pêle-mêle comme des prophètes tous les dangereux ou grotesques utopistes du socialisme révolutionnaire : — les Fourier, les Saint-Simon, les Proudhon, les Louis Blanc. Ces hommes d'études, ces fonctionnaires, ces bourgeois déploraient que le gouvernement de février eût manqué de l'énergie Terroriste, — le tout entre deux placides corrections de devoirs, s'ils enseignaient au lycée, entre deux examens de baccalauréat, si c'était à la Faculté. A cette époquelà, mon imagination d'enfant, nourrie du De Viris, me faisait trouver ces propos sublimes et ces caractères grandioses. Leur comique attendrissant m'amuse à distance ; et je revois, l'un après l'autre : — l'agrégé d'histoire, M. André, dit le Barbare, à cause de la thèse qu'il préparait sur Théodora; — son homonynic M. André, le physicien, dit André phi, pour le distinguer de l'autre; — M. Martin, l'helléniste irrévérencieusement surnommé le Badaud. — Je revois surtout Val ter ego de mon vieil oncle, le docteur Léon Pacotte, le professeur d'accouchement à la Faculté de médecine — celui de qui me vient ce talisman contre l'envie, ce petit Hermès Sauveur.

Ce docteur, très âgé à cette date (il avait déjà soixante-dix ans), me reste dans la mémoire comme une apparition fantastique, tant il était long et mince, avec un visage aiguisé en lame de couteau, qu'un nez infini, chevauché par des besicles rondes, eût rendu caricatural, sans le regard des yeux, très noirs, sur une face très paie, presque exsangue. Une telle volonté en émanait, une telle intelligence aussi, et une telle bonté, que la seule rencontre de ces prunelles brillantes figeait sur mes lèvres mon rire moqueur de gamin. Son teint décoloré, ses épaules étroites et pointues, la maigreur lUictte de son tronc

et de ses membres, dénonçaient, chez ce septuagénaire, un tempérament débile, préservé par un miracle de régime. Il se vantait volontiers de l'un et de l'autre. Que de fois je l'ai entendu qui disait :

— « Dupuytren, mon maître, m'a condamné comme phtisique, quand il m'a pris comme son interne, à vingt et un ans. Je l'ai enterré en i835... Broussais, le grand Broussais, a confirmé ce diagnostic. Je l'ai enterré en i838... C'était aussi l'avis d'Orfila. Je lai enterré en i853... »

Et il riait d'un rire silencieux, le rire ironique d'un vieux praticien qui triomphe des supériorités de sa propre méthode. Comment cet homme excellent conciliait-il sa tendresse de cœur, ses qualités de chaud dévouement, d'amitié fidèle, avec cette étrange et macabre joie de survivre? Résolve qui pourra ce problème. Moi, je sens encore, après des années, le petit frisson que j'éprouvais lorsque sa grande main d'accoucheur se posait sur ma tête tondue d'écolier. De ses doigts osseux s'exhalait cette senteur chirurgicale qu'aucun savonnage ne dissipe jamais entièrement : ce relent d'hôpital où se mélangent des odeurs d'iode et de vin aromatique, de phénol et de chloroforme, et sa vieille expérience commençait d'endoctriner ma jeune étourderie.

— « Tu ressembles à ton grand-père... » disait-il. « Je l'ai beaucoup connu. Il était taillé pour vivre cent ans. Il n'a jamais voulu m'écouter... Je lui répétais : l'estomac est la place d'armes du corps. Mangez à des heures régulières. Ne lisez pas après avoir mangé. Faites de l'exercice... Il se moquait de moi. Je l'ai enterré en 1847. Prends exemple... Regarde-moi. Je n'ai qu'un poumon, j'ai été considéré comme perdu, et j'étais perdu. Je vis, parce que je l'ai voulu et que j'ai raisonné... J'ai mesuré la capacité de mon thorax, et voilà cinquante-cinq ans, tu m'écoutes, que je prends, à chaque repas, juste le poids d'aliments qu'il faut pour que la digestion ne fasse pas travailler mes muscles avec excès... Et ainsi de suite... »

Et c'était vrai que cette étonnante régularité d'habitudes faisait de lui une figure de la plus pittoresque originalité. Je revois la salle à

manger ensoleillée, où nous allions, mon oncle et moi, le surprendre, après son déjeuner ou son dîner. Sur le dressoir étaient rangées sept petites fioles, bouchées à Témeri, où il renfermait, chaque lundi, le vieux Bordeaux, exactement dosé, jour par jour, qui devait suffire à sa consommation de la semaine. Je le revois lui-même, croisant ses interminables jambes, et, sous le bas de son pantalon relevé, les renflements du cuir épais des grosses bottes, qu'il ne quittait jamais, par crainte de Thumidité. En hiver, il portait, par-dessus, des socques dont les semelles de bois claquaient sur les marches en pierre de notre escalier, quand il venait nous rendre visite. J'entends, après des années, ce pas automatique du vieux médecin. Je revois sa longue redingote marron, à col de velours, dont la forme et la couleur n'ont pas varié durant toute mon enfance, son éternelle cravate blanche, roulée deux fois autour de son long cou, et que dépassaient les deux coins arrondis de son col de chemise, son chapeau de haute forme en drap mat, avec de larges ailes, et les mitaines tricotées qu'il portait sur ses gants de peau. Et je revois surtout le salon où, le dimanche, dans l'après-midi, se tenait un véritable club de libres penseurs et de Jacobins, constitué par mon oncle, par les professeurs ennemis de l'Empire et par quelques avocats, propriétaires ou rentiers, qui partageaient le radicalisme du maître du logis. Par quel mystère encore, ce judicieux hygiéniste, tout observation et tout réalisme, professait-il, en politique, les doctrines les plus contraires à l'expérience? J'ai constaté tant de fois ce phénomène chez d'autres médecins que je ne devrais plus m'en étonner, et je m'en étonne toujours. Cette anomalie était d'autant plus frappante chez le docteur Pacotte que cet irréconciliable haïsseur des rois et des prêtres, cet admirateur forcené des énergumènes de la Convention et qui parlait de Danton, de Saint-Just et de Robespierre, ce triumvirat de sanguinaires brigands, avec idolâtrie, était, en même temps, un passionné de la vieille France, un amateur et un collectionneur infatigable de tous les précieux débris des anciens temps épars de notre province. Son salon regorgeait de trésors qu'il a légués à la

ville, et qui font du musée de cette pauvre cité de province, un des plus riches de notre pays. C'est là que mes yeux d'adolescent se sont pour la première fois caressés aux vives et chaudes couleurs des émaux de Limoges. Le docteur en avait quinze plaques, représentant les scènes de la Passion, toutes de la meilleure époque, celle du maître-autel de Grandmont, avec ces beaux fonds couleur de lapis, ces draperies d'un suave vert d'eau, ce rouge-brun des chevelures et des barbes encadrant le rose tendre des visages. Où avait-il découvert ce trésor? Nul ne la su. Où ces magnifiques cathèdres d'églises, sculptées par quelque génial artiste bourguignon du quinzième siècle? Où les panneaux de bois peint que la piété de quelque seigneur du temps de Charles VIII avait dû rapporter d'Italie? Où cette tapisserie, qui avait peut-être décoré la tente d'un des suivants du Téméraire? Il était secret sur ses achats, comme un véritable amoureux sur ses bonnes fortunes. Avec cela, des recherches sur un camp de César, situé dans notre voisinage, l'avaient amené à s'intéresser aux choses romaines, et une vitrine montrait quantité de menus objets en bronze, verdis par le temps, des bijoux d'or, friables et comme pâlis par l'usure, des poteries décolorées, des bagues, sur la pierre desquelles se voyaient des combats gravés, des têtes de statuettes en terre cuite, enfin un pêlemêle de bibelots, tous curieux, quelques-uns extrêmement rares, parmi lesquels a figuré un jour cet Hermès, — vous allez savoir dans quelles circonstances, et aussi pourquoi il n'y est pas resté.

C'est dans ce salon familier, et par une après-midi d'un magnifique dimanche du mois d'octobre, que je rencontrai pour la première fois l'être qui devait m'inspirer dans toute son injuste frénésie cette passion d'envie, plus monstrueuse encore, semble-t-il, chez un enfant. Elle s'explique, elle s'excuse presque, dans un malheureux qui vieillit

et qui se venge des humiliations du sort en outrageant la félicité des autres. Mais un enfant ?. . . Hé bien !. Je crois, par ma propre expérience, qu'un enfant peut être envieux d'un autre enfant, comme un homme fait est envieux d'un homme fait, avec la même sauvage crispation de colère devant des supériorités qu'il n'a pas. Vous en jugerez... Ce radieux dimanche d'octobre où je commençai d'être possédé par ce mauvais sentiment, j'en ai encore dans les yeux le coloris automnal. J'en garde une vision toute bleue et fauve, à cause de l'azur profond du ciel sur lequel se détachaient, en masses chaudement rousses, les feuillages, déjà fanés mais encore intacts, des marronniers de la promenade. Mon oncle m'avait amené chez le docteur Pacotte suivant son habitude. Je savais qu'il s'y passerait, cette après-midi-là, un événement que ces messieurs considéraient comme solennel : la présentation, dans ce milieu, d'un personnage, dont, même aujourd'hui, le nom ne vous est sans doute pas tout à fait inconnu, un M. Montescot, qui a écrit deux ou trois recueils d'articles solidement documentés sur l'instruction publique sous l'ancien régime. A cette époque, cet homme jouissait d'une espèce de gloire, dans le petit monde universitaire où je grandissais. Il avait, lors du coup d'État, démissionné d'une manière retentissante, et quitté la chaire de philosophie qu'il occupait, tout jeune, à Paris, au lycée Louis-le-Grand, sur un discours de protestation débité à ses élèves. Cette algarade lui aurait mérité la prison, si le gouvernement impérial avait été la tyrannie que mon oncle et ses amis flétrissaient hebdomadairement parmi les bibelots du médecin radical. Au lieu de cela, on s'était contenté de le révoquer. Montescot était originaire de notre ville. Il y gardait quelques parents éloignés, du même nom que lui. Il était donc très naturel qu'il s'y retirât. Mais pour les maniaques de persécution qu'étaient les habitués du salon Pacotte, cette arrivée du philosophe démissionnaire était devenue aussitôt une ténébreuse machination des oppresseurs de la nation :

— « Ils l'ont empêché de gagner sa vie à Paris, » avait dit solen-

nellement M. André, le Barbare : « Ah! les brigands! » Puis il avait ajouté, d'un ton de mystère : « Heureusement Tacite est déjà né dans l'Empire... » Cette citation, qui passait sans cesse à travers les discours du bonhomme, signifiait que le professeur d'histoire préparait un essai sur les douze Césars, rempli des plus cruelles allusions au présent régime.

— « Ils ont eu peur de son éloquence, » avait répondu André phi^ ancien camarade de Montescot à l'École Normale. Cette confraternité avec le martyr lui donnait une importance : « Si vous l'aviez entendu parler!... A l'Ecole, nous n'étions pas suspects, nous autres scientifiques, d'indulgence pour les Httérateurs, et en particulier pour les philosophes. Nous les appelions volontiers des bavards. Mais celuilà!... Ah! celui-là!... » et, cherchant un terme de comparaison, le physicien qui, dans toute l'histoire ne connaissait que la Révolution, avait ajouté, croyant décerner une couronne à son ami : « C'est un Vergniaud... »

— « Ils seront punis, » avait interrompu mon oncle, chez lequel les convictions républicaines, un spiritualisme exalté, et de constantes études astronomiques se fondaient dans la conception, étonnamment fantaisiste, d'une migration des âmes à travers les astres. Chacun habiterait des étoiles inférieures ou supérieures, selon ses vertus, et, consciencieusement, le doux savant peuplait de vertueux Jacobins les plaines de Jupiter, où règne un éternel printemps, et d'infâmes réactionnaires les régions, torrides ou glacées, de Vénus, qui n'a pas de zone tempérée. « Oui, » avait-il continué, « ils seront punis dans cette planète ou dans une autre, et Montescot sera récompensé... L'Absolu ne peut pas ne pas avoir raison... »

— a En attendant, » avait conclu le docteur Pacotte, qui, s'il était bon républicain, était encore meilleur matérialiste, « comme nous ne sommes ni dans Jupiter ni dans Saturne, et que l'Absolu ne s'occuperait pas à nourrir Montescot, je vais, dès demain, lui chercher des leçons dans ma clientèle... Est-il marié, votre ami?» Et, sur

<x>NTEg ciluisrs. a

la réponse négative de M. André phi, « alors nous lui rendrons sa vie ici très facile, en dépit du préfet, du recteur et de la police... Vous me l'amenez aussitôt arrivé, n'est-ce pas, André .^.. S'ils ont cru le réduire parla persécution, ils vont rire jaune... »

Après de tels discours, ai-je besoin d'expliquer quelle place avait prise aussitôt, dans mes rêves d'enfant, ce Caton moderne, ce Thraséas contemporain, ce Sénèque de Louis-le-Grand, pourchassé par ces tortionnaires mystérieux que je me figurais présidés par le bourreau en chef, ce pauvre Napoléon III, dont la bénigne physionomie, contemplée sur les pièces de monnaie, me déroutait certes un peu, tout enfant que je fusse! Mais j'avais, pour mon oncle et pour ses amis, un respect follement crédule, plus fort que les évidences. Et puis, si étrange qu'une telle aberration puisse paraître, ces braves gens étaient de bonne foi, en se croyant écrasés par un régime qui leur laissait cette liberté d'opinion et de parole ! Comme la bonne foi des grandes personnes agit de la façon la plus contagieuse sur les adolescents, quand l'arrivée du proscrit Montescot fut annoncée pour le prochain dimanche, je passai ma semaine dans une véritable fièvre d'attente Imaginative. Il faut croire que c'était là un trait profond de ma nature, car je l'ai ressentie, cette fièvre, aussi ardente, aussi impatiente presque, chaque fois que j'ai dû, plus tard, connaître quelqu'un dont j'admirais le talent, et presque chaque fois, j'ai ressenti la soudaine déception que m'infligea l'entrée chez le docteur Pacotte du personnage au front duquel j'avais vu distinctement une auréole de martyr.

M. Montescot était un homme de trente-cinq ans, qui en paraissait quarante-cinq, avec un pauvre visage pensif et chétif, où se lisait la détresse d'une santé délabrée. Il était petit, avec les épaules voûtées, déjà chauve; et, quand il souriait, un grand trou noir s'ouvrait dans sa bouche, à laquelle manquaient presque toutes les dents du haut. Une invincible timidité donnait à ses moindres gestes une gaucherie, qu'augmentait encore une myopie très accusée. Il portait un lorgnon

toujours instable sur son nez trop court. J"ai su depuis qu'un peu de sang russe courait dans ses veines, et il avait en effet ce type de visage à demi asiatique, large et comme aplati^ qui se retrouve chez tant de Slaves. Mais le physicien, qui lui servait d'introducteur après lui avoir servi d'annonciateur, n'avait pas menti : cette physionomie quasi minable se transfigurait quand cet homme parlait. La nature, si capricieuse dans la répartition de ses puissances, lui avait donné un organe de grand orateur, une de ces voix enchanteresses, qui sont une musique pour l'oreille, et dont la séduction persuasive est irrésistible. C'était la supériorité absolue de cet homme incomplet. Ce devait être aussi la raison de son inefficacité. Il aura passé les longues années de son exil en province, qui auraient pu être fécondes, à causer, au lieu d'écrire, à s'épancher en d'interminables discours, chez mon oncle, chez le docteur Pacotte, partout où son auditoire vibrait d'accord, au lieu de se préparer, par de fortes études, au retour trop certain de son parti aux affaires. Mais, encore un coup, c'est plus tard que la personnalité de Montescot s'est dessinée ainsi dans ma pensée. Sur le moment je n'eus qu'une impression confuse de désappointement, aussitôt dominée et chassée par une autre, d'étonnement, d'intérêt et de curiosité : le nouveau venu amenait par la main un petit garçon, qui devait avoir exactement mon âge, et dont l'existence n'avait jamais été mentionnée, dans les propos échangés autour de moi ces jours derniers.

— « Je me suis permis de prendre avec moi mon pupille, » dit-il simplement à M. Pacotte, « pour ne pas le laisser seul à la maison... »

— « Et vous avez bien fait, » répondit le docteur, « il aura un petit camarade. Comment s'appelle-t-il ?»

— « Je m'appelle Octave », dit le petit garçon lui-même.

— « Hé bien. Octave, » reprit notre hôte en mettant le bras de l'étranger sur mon bras, « voici un petit garçon avec qui vous ferez une paire d'amis. Allez jouer dans le jardin... »

60 CONTEE CHOISIS.

Quelle relation de parenté unissait le charmant enfant avec lequel je descendis aussitôt vers le grand jardin du docteur, et le professeur démissionnaire qui l'avait présenté comme son pupille? Des détails me reviennent aujourd'hui, qui me portent à croire que ce soi-disant parrainage cachait une paternité réelle. Quoique Octave fût aussi élégant et souple que M. Montescot était gauche et maladroit, il y avait entre eux des ressemblances évidentes : la couleur des yeux, que lun et l'autre avaient bleus, d'un bleu tout pâle, presque gris; celle des cheveux, d'un blond tirant sur le roux; la forme un peu aplatie du visage; et la voix surtout, une similitude, presque une identité d'intonation. Seulement, si le petit Octave était, comme je le pense, le fils du philosophe, c'était un fils de lamour^ et, une fois de plus, la passion avait fait ce miracle d'une hérédité transfigurée. Toute la grâce de la mère avait dû passer dans l'enfant. Quelle mère? Comment cet homme supérieur, mais si peu séduisant, avait-il rencontré une maîtresse, capable de lui donner un fils de cette beauté ? Qu'était-elle devenue et pourquoi ce Kantien ne l'avait-il pas épousée ? Autant d'énigmes dont je n'ai jamais eu le mot. Il est probable que la mort de cette femme a coïncidé avec ce retour en province, complaisamment attribué par mon oncle et ses amis à la tyrannie impériale. Je dois rendre justice à ces braves gens, chez qui le fanatisme politique était une forme de la naïveté : s'ils soupçonnèrent que M. Montescot ne leur disait pas la vérité, en présentant son pupille comme un orphelinj lié h lui par une lointaine parenté, ils ne se permirent jamais d'en parler, même entre eux. Oui. Que c'étaient de braves gens, et comme, en me souvenant d'eux, je comprends quelle forte et solide France nous ferait encore cette vieille bourgeoisie provin-

ciale, si, depuis cent ans, l'erreur révolutionnaire n'avait pas faussé la mise en œuvre de tant de vertus!

Mais j'en reviens à cette après-midi d'octobre, et au jardin du docteur. C'était une espèce de parc, à demi sauvage et clos de murs. Il avait appartenu autrefois, ainsi que la maison, à un couvent de Capucins, supprimé vers la fin du siècle dernier. Le vieux médecin gardait ce terrain, comme il faisait tout, par hygiène, à cause de l'exposition au soleil, et des beaux grands arbres, dont les feuillages fanés étalaient, ce dimanche-là, une féerie de pourpre et d'or. J'étais assez leste à cette époque, et passablement fier de cette agilité. Au moment où nous arrivâmes, Octave et moi, au perron, j'eus un petit mouvement d'ostentation vaniteuse, et je lui dis : « Voulez-vous voir combien de marches je saute?... » Puis, j'en descendis trois ou quatre, et je franchis d'un bond celles qui restaient. Je me retournai vers mon nouveau camarade, demeuré sur le haut du perron. Je m'attendais de sa part à quelque phrase d'étonnement; car je n'avais pas hasardé ce saut sans un léger frisson de peur, et je me considérais comme très brave de l'avoir osé. Octave cependant ne traduisit son admiration par aucun mot, par aucun geste, mais je le vis avec stupeur, les pieds joints, les bras en avant, dans la classique attitude que le maître de gymnase nous recommandait, prendre son élan, fléchir deux fois sur les jambes, et, à la troisième, franchir toutes les marches de cet escalier. Il n'avait pas, comme moi, diminué la distance en descendant les trois ou quatre degrés du haut. Quand il eut accompli ce tour de force, qui en était vraiment un pour un enfant de son âge et de sa taille, son orgueil se manifesta simplement par un , regard. J'y répondis par l'irrésistible cri de tous les amours-propres froissés : « J'en ferai bien autant... » Je remontai en haut du perron. Ah! Que la file des marches me paraissait longue! Mais je rencontrai de rechef le regard de mon compagnon, et je m'élançai à mon tour... Fut-ce la maladresse, produite par la crainte de l'insuccès? Ou bien, la trop grande distance dépassait-elle réelle-

ment mes forces de sauteur? Toujours est-il que mes pieds portèrent à faux sur les derniers degrés. Au lieu de tomber d'aplomb, j'allai rouler sur le gravier de l'allée, les genoux ensanglantés, mon pantalon déchiré, l'épaule meurtrie, enfin une de ces chutes à se casser les deux jambes, et dont les enfants se relèvent, comme les ivrognes, contusionnés, mais intacts. Octave était auprès de moi, pâle de terreur. Sa voix tremblait pour me demander :

— « Vous ne vous êtes pas fait mal?... »

— « Pas du tout, » répondis-je, en me redressant, et, pour démontrer la véracité de ce mensonge héroïque, je me mis à courir dans le jardin, quoique mes membres fussent cruellement endoloris... Mais l'humiliation avait été trop forte, et un frémissement de véritable haine palpitait en moi contre mon jeune compagnon, de qui la gentille nature se montra cependant, au silence qu'il garda sur le caractère de ma chute, lorsque nous revînmes au salon après avoir joué dans le jardin, et que je dis, pour expliquer mes écorchures et l'état de mes vêtements :

— a J'ai fait un faux pas sur l'escalier... »

— « Comment trouves-tu ton nouveau camarade? » me demanda mon oncle , quand nous fûmes restés seuls, lui, le docteur Pacotte et rnoi, après le départ de tous les visiteurs. C'était encore là une des coutumes du dimanche. Les deux vieux garçons, le mathématicien et le médecin, dînaient, ou pour prendre l'expression du pays, soupaient en tête-à-tête, à cinq heures et demie, et ils m'asseyaient à table entre eux, comme un petit animal apprivoisé, de la présence duquel ils ne se doutaient même plus. Quelles causeries j'ai entendues ainsi entre ces deux hommes qui vivaient uniquement pour les idées, — admirables quand ils ne parlaient pas politique! Je n'étais pas d'âge à comprendre leur supériorité. Je la sentais, je la respirais, comme une atmosphère , et ce fut le meilleur, le plus efficace des enseignements. Quand un de mes deux grands amis m'adressait la parole , je répondais d'ordinaire en pleine confiance, avec cette entière ouverture du

cœur, si naturelle à un enfant bien traité. Il faut croire que le mauvais germe d'antipathie, déposé dans mon cœur d'écolier par cette première mésaventure avec le pupille de M. Montescot, y remuait déjà, et aussi que je m'en rendais vaguement compte , car j'éprouvai pour la première fois un instinctif embarras à dire ce que je pensais. Je balbutiai une phrase évasive, où je critiquais Octave, tandis que la chaleur me montait aux joues, et il me sembla, — était-ce une illusion? — que le regard du médecin, cet étrange regard du diagnostiqueur, si aigu, si réfléchi, se posait sur moi avec une pénétration qui me gêna... Ce ne fut qu'un éclair, et tout de suite, à la nouvelle interpellation de mon oncle :

— « Tu seras gentil avec lui au collège, tu me le promets?... »

— « Oh! Oui! » répliquai-je, avec une vivacité soudaine et sincère. Qu'elles sont complexes et contradictoires, ces sensibilités d'enfant, que le préjugé croit si simples! J'éprouvais un besoin, presque physique, de ne plus voir, dans les prunelles du docteur Pacotte, cette expression que je n'aurais su définir. C'était comme s'il eût lu en moi distinctement quelque chose de honteux que je n'y lisais pas moimême.

Si j'ai insisté sur ce premier épisode de ma rencontre avec Octave, c'est qu'il enferme le type corrjplet de son caractère et du mien, à- cette date de notre existence. Le petit drame qui s'était joué entre nous, sur ces dix marches du perron, était comme l'image, toute puérile, — mais nous avions vingt-quatre ans à nous deux, — des rapports de rivalité qui s'établirent aussitôt entre nous. Se développe-t-il, chez les enfants qui se sentent dans une situation exceptionnelle et qui ont de l'orgueil, des énergies exceptionnelles aussi? Je l'ai souvent pensé, à constater les efforts dont certains adolescents très pauvres sont capa-

blés. Chez aucun, cette tension de tout Têtre vers la primauté ne m'est apparue plus forte, plus constante que chez celui-là. Octave était un enfant d'une intelligence assez ordinaire et de vigueur moyenne. Mais il avait, dès cet âge si tendre, une puissance d'appliquer sa volonté à l'action présente et une espèce d'obstination froide, qui devaient l'emporter sur toute concurrence, "dans l'ordre des études comme dans l'ordre des jeux. C'était, dès cette époque, une créature faite, au lieu que nos autres camarades et moi-même nous étions encore des ébauches d'individus. Je ne sais pas ce qu'il serait devenu, s'il avait vécu. Cette hypothèse d'ailleurs est-elle discutable? Il ne pouvait pas vivre. Toute maturité est une fin, et Octave était, dès la onzième année, une âme mûrie. Nous nous en rendîmes compte, dès son entrée dans notre classe, et aux premières réponses qu'il fit au maître. Certes, ses connaissances en grec et en latin ne dépassaient guère les nôtres, mais elles avaient dans son esprit et dans sa parole une netteté, une précision, et, pour tout dire, une certitude qui le mirent aussitôt à part. Il en fut de même dès la première composition. On nous avait donné à traduire, du latin en français, une page de Tite-Live, assez difficile pour des écoliers de cinquième. J'avais obtenu l'année précédente le prix de version latine, et je considérais la première place dans cette partie comme une espèce de droit acquis. Je me souviens. Quand nous sortîmes du lycée, après avoir composé, un mardi matin, je demandai à Octave de me laisser lire son travail afin de le comparer au mien. Il me tendit un cahier de brouillons, dont le seul aspect révélait cette virilité précoce du petit garçon. L'écriture en était si ferme, si claire, si achevée! L'absence de ratures attestait une capacité de travailler de tête , si différente de notre procédé à nous, qui travaillions à coups de retouches écrites! Je sentis, à simplement voir cette page , qu'il devait avoir mieux réussi sa version que moi. Je lus ce qu'il avait écrit, et, s'il n'avait pas été là, j'aurais pleuré de dépit, à constater quen effet son devoir était de beaucoup supérieur au mien. Ce dépit me crispa le cœur toute la semaine,

jusquau samedi. C était le jour où le proviseur venait dans les classes, proclamer le résultat des compositions. J'attendais à l'habitude l'entrée de ce redoutable magistrat, avec une anxiété singulière. Cette anxiété allait, ce samedi-là, jusqu'à la douleur, et quand il déplia la liste et commença de la lire . j'aurais voulu me sauver de la vaste pièce où nous étions debout à écouter. Octave, son triomphe, car il était le premier, moi, ma défaite, car je n'avais obtenu que la troisième place; et, signe évident que déjà c'était bien Octave qui excitait mon antipathie, lui personnellement, je n'éprouvais pas le moindre mouvement de rancune contre celui de mes condisciples qui, classé le second , m'avait battu aussi. Que devins-je, lorsque le lendemain de ce funeste jour, le dimanche, je me retrouvai avec mon heureux rival dans le salon du docteur Pacotte? J'entends encore la voix de mon oncle complimentant M. Montescot sur le brillant début de son pupille, et disant :

— « Mon neveu va avoir affaire à forte partie, paraît-il... »

— « C'est ce qu'il faut, » répondait M. André, le Physicien , « les collèges de Paris ne sont ce qu'ils sont qu'à cause de cette concurrence des bons élèves... »

— « Ils seront Nisus et Euryale, » reprit M. André, le Barbare, qui ne dédaignait pas la citation latine.

« His amor uiiiis eral, parilerque in bella ruebant .. »

Je savais assez de latin pour traduire ce vers sur l'amitié des deux jeunes héros Virgiliens et sur leur fraternité dans la lutte. Mais les sentiments que m'inspiraient l'Euryale scolaire dont le na'if professeur me faisait le Nisus étaient d'un ordre bien différent. A peine si je pouvais supporter le concert d'éloges dont il était l'objet , et voici que de nouveau, je rencontrai, posé sur moi, le regard du docteur Pacotte. il y avait dans les yeux du médecin la même acuité chirurgicale, qui me descendit jusqu'au fond de la conscience et me fit honte une fois

CONTCS CHOISIS. 9

encore. Puis, comme s'il eût vraiment possédé le don de déchiffrer ma jeune sensibilité à livre ouvert, il me dit :

— « Tu vas aller montrer mes papillons à ton ami. Je suis sûr quil n"a jamais appris à les connaître à Paris... » Et, sur la réponse négative du petit Octave : « Explique-les-lui, » ajouta Texcellent homme en se tournant vers moi, « tu le peux, car tu es aussi fort que moi là-dessus... » Il avait compris qu'il me fallait, en ce moment, une preuve de ma supériorité, pour que je ne tombasse pas dans une véritable crise de rage envieuse, et il m'en offrait l'occasion.

Hélas! La petite satisfaction donnée par l'intelligente bonté du vieux médecin à mon maladif amour-propre devait être toute passagère, et mon malheur voulait que mon oncle, en sa qualité de mathématicien, joignît, à d'admirables vertus de cœur, la plus complète méconnaissance des réalités humaines. Lorsque je me reporte en pensée à cet hiver de i855 à i85G, où cette vilaine passion d'envie développa si étrangement en moi sa végétation funeste , je reconnais toujours que la maladresse de mon pauvre oncle en fut, à son insu, le plus puissant auxiliaire. L'habitude des sciences abstraites lui avait donné en éducation le même défaut qu'en politique : il raisonnait au lieu d'observer. Il ne s'est jamais douté qu'il commença aussitôt de m'étre un bourreau , par un éloge quotidien des perfections d'Octave opposées à mes défauts. Il croyait ainsi me corriger, et il ne s'apercevait pas qu'en me proposant, pour modèle, précisément l'enfant dont la nature volontaire et méthodique était la plus opposée à la mienne, il m'enfonçait dans ces défauts. Je n'ai jamais été plus désordonné, plus inégal, moins soigneux, que dans cette période, par une instinctive réaction contre ces phrases, sans cesse répétées : « Regarde Octave... Pourquoi tes cahiers ne sont-ils pas tenus comme les

siens?... Pourquoi n'es-tu pas exact comme lui?... Vois comme il garde ses vêtements propres... » Mon oncle augmentait l'effet désastreux de cette constante cemparaison, en témoignant à mon petit camarade une affection qui achevait d'exaspérer ma jalousie. Il s'était lié d'une grande amitié avec M. Montescot. Un philosophe et un géomètre sont tout naturellement faits pour penser faux de compagnie, et les deux chimériques en vinrent très vite à ne plus pouvoir se passer l'un de l'autre. Tous deux travaillaient le matin et se promenaient après le déjeuner. C'était aussi le moment où mon oncle me prenait avec lui pour me faire faire un peu d'exercice. Ces promenades et sa compagnie m'avaient été un délice dans leur tête-à-tête. Elles se transformèrent en une véritable et douloureuse corvée quand il fallut toutes les partager avec M. Montescot et son pupille. Nous allions le plus souvent les chercher chez eux, parce qu'ils habitaient plus près que nous du Jardin Botanique, théâtre habituel de ces promenades d'avant la classe de l'après-midi. Le professeur démissionnaire avait choisi, pour s'y loger, un petit appartement, tristement meublé avec les débris d'une installation parisienne déjà très pauvre. Les chaises étaient peu nombreuses dans les quatre chambres, dont le carreau, passé jadis au rouge, encadrait un tapis de feutre, usé et rapiécé. Pourtant l'ordre et la propreté de ce réduit contrastaient avec la tenue volontiers négligée du métaphysicien. Ce fut mon oncle qui me fit remarquer cette propreté et qui m'en donna le secret. Il le tenait de notre domestique, liée elle-même avec la femme de charge des Montescot.

— « Ce petit Octave, » m'avait-il dit, « c'est vraiment une merveille de brave enfant... Tu as vu comme l'appartement de son tuteur est tenu? Hé bien! Tous les matins, quand vient leur servante, il l'aide lui-même à tout ranger, avant d'aller au collège. Il a trouvé le moyen d'achever ses devoirs et d'apprendre ses leçons auparavant... Cela ne te fait pas un peu de honte, toi qui as tant de mal à te lever et qui n'arrives pas à ranger ta table?... »

Nous entrions donc dans ce petit appartement, que je détestais. Cet ordre seul des meubles faisait un reproche muet à mon désordre, et le geste complaisant par lequel mon oncle flattait les sombres boucles fines de « son petit ami, » comme il disait encore, m'était d'autant plus intolérable qu'il contrastait avec la parfaite froideur que me montrait M. Montescot. Le philosophe avait concentré toute sa tendresse sur son prétendu pupille. C'était trop naturel que je n'existasse pas pour lui. Une conversation commençait entre les deux hommes, où le soi-disant tuteur ne manquait jamais de glisser un éloge d'Octave, auquel mon oncle faisait écho, et je voyais une naïve reconnaissance illuminer le joli visage de mon camarade, à qui j'en venais à envier et cet éloge et cet appartement. Que tout y respirait la pauvreté cependant! M. Montescot n'avait guère trouvé de leçons, malgré les démarches du docteur Pacotte. Il vivotait de petites rentes, six ou sept cents francs, je ne sais plus, et de travaux, mal payés, dans quelquesunes des vastes entreprises de librairie qui abondèrent durant ces années-là. Là-dessus, il fallait manger à deux, s'habiller, payer la pension du lycée. Le seul luxe de ce logis était une petite bibliothèque vitrée, sur les tablettes de laquelle se voyaient quelques livres rares, et cinq ou six objets que le maître du lieu avait rapportés d'une mission en Italie à l'époque de sa faveur universitaire. Il y avait là deux têtes de marbre, une Junon et un Bacchus, un très beau vase étrusque avec des figures noires sur fond rouge, représentant le Sphinx entre deux Thébains, et ce bronze, cet Hermès Psychagogue, auquel j'arrive vraiment par le chemin des écoliers. Mais tout le petit drame auquel il est associé vous eût été inintelligible sans ces multiples détails. Ces quelques bibelots antiques étaient la seule parure de cet intérieur et la grande joie de leur maître. M. Montescot en était très fier, et il lui arrivait, au cours des discussions interminables qu'il engageait avec mon oncle sur le principe de l'esthétique, de dire : « Si vous avez regardé .mofi Sphinx... On peut constater cela dans tua Junon... Vous pouvez en avoir la preuve dans titon Bacchus... C'est ainsi dans mon Her-

mes... » Et il souriait d'un orgueil presque aussi ravi que le dimanche, lorsqu'il arrivait chez le docteur Pacotte et qu'on lui disait :

— « Hé bien? Octave a encore été premier?... »

— « Oui, » répondait-il.

— ft Et combien cela fait-il de fois de suite?... »

Et le tuteur radieux répondait par un chiffre qui allait en grossissant chaque semaine, jusqu'à ce qu'arrivèrent les vacances de Pâques, et; avec elles, la proclamation des prix que Ion appelait les prix d'excellence. J'avais toujours eu le premier, depuis les quatre années que je suivais les cours du collège. Cette année-ci, je ne pouvais compter que sur le second, et à quelle distance, après les succès continus qu'Octave avait eus dans toutes les compositions! 11 n'avait manqué qu'une fois à obtenir la première place. Quoique ce résultat, qui n'était qu'une addition de points, fût mathématique, et que, par conséquent, je l'attendisse, aussi certainement que mon oncle lui-même attendait une éclipse de lune annoncée par l'Observatoire, je ne pouvais m'y habituer, ni accepter cette constante défaite. Ce mauvais sentiment de révolte fut si fort en moi que je feignis une maladie, pour ne pas me rendre à la classe du Samedi Saint, où le proviseur devait lire la liste des lauréats. Je sentais que je n'aurais pas la force de me contenir. Je passai toute la matinée dans mon lit, me plaignant de douleurs à la tête, qui guérirent comme par enchantement lorsque mon oncle parla d'envoyer chercher le docteur Pacotte. Je redoutais la pénétration de ce vieillard qui, maintenant et à mesure que grandissait en moi lodieuse passion, me montrait un visage presque toujours sévère... Cette scène m'est présente comme si elle datait d'hier, car elle allait donner lieu à la vilaine action dont je vous ai parlé, et qui, dans le naïf domaine des sensations enfantines, équivalait à une véritable scélératesse. Je me vois donc, aussitôt que mon oncle eut prononcé le nom du docteur, disant que ce n'était pas la peine, et que déjà je me trouvais mieux. Le peu perspicace mathématicien n'eût pas le temps de s'étonner de cette guérison subite, car, juste à la se-

conde où je me mettais sur mon séant pour me lever, un coup de sonnette se fît entendre, joyeux et précipité.

— Cl Qui cela peut-il être ? » dit mon oncle. « Il est dix heures et demie. Je suis sûr qu'Octave vient savoir de tes nouvelles en sortant de sa classe. Il a tant de cœur et il t'aime tant... Oui, c'est lui, et il t'apporte ton prix... On n'a pas plus de gentillesse... »

Octave entrait en effet dans la chambre, avec un livre à la main, — le maigre volume qui représentait mon second prix d'excellence, et dont il s'était chargé! Il n'avait pris que le temps de passer chez lui, pour annoncer son succès à M. Montcscot. Il portait sous le bras les deux gros bouquins dorés sur tranche qui représentaient son premier prix, à lui, et dont sa bien excusable vanité n'avait pas voulu se séparer. Mais ce ne fut pas cette antithèse qui surexcita mon envie jusqu'au paroxysme. Ce fut de le voir, qui détachait de son gilet une chaîne que je ne lui connaissais pas, et, de sa poche, un bijou que je ne lui connaissais pas davantage, et c'était, à l'extrémité d'une chaîne, en or comme elle, une montre à son chiffre, qu'il me mit dans la main, en me disant :

— « Regarde le cadeau que m'a donné mon parrain, pour mon prix. »

Je tenais le précieux objet. Pour bien vous faire comprendre les sentiments qui m'agitaient à cet instant, il faut vous dire que je ne possédais comme montre qu'un très ancien oignon d'argent. D'avoir une montre comme celle dont le fauve métal brillait, pour une minute, entre mes doigts, était un de mes passionnés désirs, vous savez, une de ces fantaisies secrètes dans lesquelles une imagination de onze ans enveloppe par avance d'infinies félicités. Mon oncle, à qui j'avais quelquefois fait part de ce désir, m'avait toujours dit : « Tu auras une montre d'or le jour de ton baccalauréat... Je n'en ai une, moi, que depuis l'Ecole Normale... C'est un grand luxe, et il faut le mériter... » Le modeste uni\crsitaire avait, dans ses moeurs, ce fonds de jansénisme, si fréquent alors chez nos bourgeois provinciaux. Quand il avait pro-

nonce ce mot de luxe, sa décision était irrévocable, je le savais... Et ce joyau, promis à ma dix-huitième açnée, en récompense d'un examen que j'entrevoyais comme une épreuve presque terrible, mon heureux camarade le possédait, dès aujourd'hui ! Il me fut impossible de lui dire merci pour le livre qu'il avait la complaisance de m'apporter, impossible de même le féliciter de son succès. Je lui rendis la montre, avec un visage si profondément altéré que cet aimable garçon en oublia sa propre joie. Il ne prit même pas le temps de remettre cette montre dans sa poche, mais, la posant sur la table de nuit, pour me serrer plus tôt la main, il me demanda : « Tu souffres.^ Qu'as-tu? » avec un accent qui aurait dû fondre ma misérable et honteuse rancune en affection. Hélas! J'ai souvent constaté, depuis, chez les autres, que les nobles procédés d'un ennemi ont presque toujours pour résultat d'exaspérer la haine qu'il inspire. J'ai pu le constater chez moi, dans cette crise à la fois puérile et tragique. L'évidente affection d'Octave me fut insupportable, et, me rejetant dans mes oreillers, je dis :

— « Je me croyais bien. Mais non... Je me sens encore un peu fatigué... »

— « Veux-tu essayer de dormir? » me demanda mon oncle, et, comme j'avais fait signe que oui, le cher homme et Octave médirent adieu. Ils s'en allèrent en étouffant leur pas, après avoir fermé les volets de la fenêtre et baissé les rideaux, pour que l'obscurité m'aidât à trouver le sommeil réparateur.

J'étais donc seul, couché dans cette nuit factice, que rayait seule une ligne de soleil apparue à l'interstice de ces rideaux, et j'avais mal, ah ! que j'avais mal ! La morsure empoisonnée de l'envie m'écorchait 1 âme, et tous les épisodes où mon rival m'avait humilié à son insu me revenaient à la fois. Je le voyais, dans un même regard de ma colère impuissante : assis en classe au pupitre d'honneur où les premiers avaient leur place et qu'il ne quittait plus jamais, courant dans le préau du lycée d'une course qui toujours dépassait la mienne, saluant mon

oncle avec une grâce de manières qui contrastait avec ma gaucherie, lançant sa toupie avec une adresse que je narrivais jamais à égaler, et enfin, tirant de sa poche cette montre dor qui achevait d'exaspérer ma fureur de jalousie... Et voici que, dans le silence de la chambre close, un bruit, presque imperceptible dabord, tant il se confondait avec un autre, me fit relever la tête. J'écoutai. Cela venait du marbre de ma table de nuit, où je plaçais d'habitude mon vieil oignon d'argent. Je reconnaissais son tic-tac un peu gros, mais comme doublé d'un tic-tac plus sonore, plus net. plus aigu aussi. On eût dit que deux insectes de métal couraient invisibles, à côté de mon oreille, chacun avec son pas... Je fis craquer une allumette, et je regardai : la montre d'or d'Octave était là avec sa chaîne. Dans son trouble de me voir souffrant, et quoiqu'il fût d'habitude si ordonné, le tendre enfant l'avait oubliée là.

Oui, la montre était là. D'un geste instinctif je la saisis dans ma main. Je la sentis qui palpitait entre mes doigts comme une bête vivante, et un accès de violence s'empara de moi, comme si elle eût été vivante en effet, et que dans son existence fussent amassées toutes les supériorités de celui à qui elle appartenait. Brutalement, instinctivement, follement, avec le plus étrange assouvissement de haine, je lançai la montre de toute ma force contre le marbre de la table de nuit, et j'écoutai. Du parquet où elle était tombée, le même tic-tac monta vers moi, ironique cette fois et comme un défi. Le choc n'avait pas cassé le ressort. Je me levai. J'ouvris les rideaux pour y voir clair. Je ramassai le pauvre bijou dont le verre avait sauté en éclats. Je le posai sur la pierre de la cheminée, et, prenant la pelle à feu, je commençai à battre le fragile objet de coups frénétiques. Je vis, tour à tour, les aiguilles sauter, l'émail du cadran se fendre, la boîte se bosseler et se briser. Je m'acharnai, à ce sauvage vandalisme, jusqu'à ce qu'il ne restât plus, à l'extrémité de la chaîne, qu'un informe débris. Puis, hâtivement, fiévreusement, comme un malfaiteur que talonne l'épou-

JK MK M.ISSAI JUSQl'a CET OBIFICl: Il j'v I AM, M I 1 l'ETlT PAQUET QUI AURAIT l'I MK DKNOSCKK. "

CONTKS < IHilSIS.

vante d'être surpris, je roulai, dans un morceau de papier, et ces débris et cette chaîne... J'écoutai de nouveau!.. Je tremblais d'entendre le pas de mon oncle ou de la servante. Mais rien... Je passai à la hâte mon pantalon et ma veste. Ma fenêtre donnait sur une petite terrasse, à l'extrémité de laquelle se trouvait l'ouverture d'un vaste tuyau de zinc, qui ramassait les eaux de pluie et les déversait dans une citerne construite, suivant la mode de ce pays sans rivière, sous les fondations mêmes de la maison. Je me glissai jusqu'à cet orifice, et j'y lançai le petit paquet qui aurait pu me dénoncer. Après tant de jours, j'entends encore le clapotement qui m'annonça la chute, dans la citerne, de la montre brisée et de la chaîne. Je revins en hâte dans ma chambre. J'eus encore la présence d'esprit de ramasser les fragments de verre qui avaient éclaté autour de la table de nuit. Je les jetai tout simplement sur la terrasse. Je refermai la fenêtre, les volets intérieurs, les rideaux, et je me glissai dans mon lit... J'étais sauvé.

Il y a certainement dans le mal une espèce de force qui soutient tout notre être intime et nous insuffle des énergies que nous ne soupçonnions pas. Chaque mauvaise action nous rend capable d'une pire. Presque tous les crimes s'expliquent, par cette sinistre loi de progression dans la faute, où les chrétiens voient l'œuvre du malin esprit, et que les psychologues mécanistes d'aujourd'hui compareraient volontiers à l'accélération de la chute des graves. Pour ma part, j'en ignore le principe, mais je l'ai toujours subie au cours des défaillances de ma moralité d'homme, et, pour la première fois, d'une manière saisissante, dans cette défaillance de ma moralité d'enfant. J'étais, par nature, un petit garçon véridiquc. Mes moindres mensonges se découvraient aussitôt, rien qu'à ma gaucherie en les énonçant. Hé bien ! Je ne crois pas qu'aucun grand acteur ait mieux joué la comédie de l'innocence et

7(5 CONTES CIIOlSlS.

de rétonnement que je ne la jouai, vingt minutes peut-être après que i"en\ie m'eut fait commettre lacté barbare que je vous ai raconté. La préoccupation de ma santé, qui avait empêché Octave de penser à remettre sa montre dans son gousset, l'empêcha de constater qu'il ne l'avait plus sur lui, tandis qu'il prenait congé de mon oncle, et qu'il descendait notre escalier. Le hasard voulut qu'à la porte il rencontrât M. André le Barbare, et qu'il l'accompagnât quelques pas. Quand l'historien et l'enfant se séparèrent, celui-ci s'avisa qu'il arriverait en retard chez son tuteur. Il voulut regarder l'heure. Alors seulement il s'aperçut que sa poche était vide. Cette découverte le terrorisa. Fiévreusement, et en examinant une par une toutes les pierres du trottoir, il reprit le chemin qu'il venait de faire avec M. André. Arrivé devant notre porte, il se rappela qu'il avait tiré sa montre pour me la donner à regarder. Il gravit notre escalier, quatre à quatre, avec l'espoir, avec la certitude presque de retrouver aussitôt le précieux objet. Le remords commença de naître en moi, à voir cette charmante physionomie se décomposer, lorsque, mon oncle et lui étant rentrés dans ma chambre, je fis semblant de me réveiller, et qu'une fois la croisée ouverte, le marbre de la table de nuit apparut, chargé d'un seul oignon d'argent, le mien. Je vous parlais tout à l'heure de la force du mal. Croiriez-vous que j'eus l'hypocrisie de. me lever, de regarder dans et sous mon lit, de secouer les couvertures, l'oreiller, et de dire après ces recherches :

— « Il me semble bien que tu as remis la montre dans la poche de ton gilet. Peut-être as-tu mal accroché la chaîne? En tous cas, elle n'est pas ici... »

— « Oui, c'est cela, » répondit Octave. « j'aurai mal accroché la chaîne »; puis, avec un accent qui faillit du coup m'arracher l'aveu de mon indigne action : « Et mon tuteur, que \ais-je lui dire? Lui qui avait eu tant de plaisir à me faire cette surprise ce matin!... Non, jamais je n'oserai paraîti'e devant lui... 11 n"}- a\ait pas deux heures que j'avais cette montre, cl je l'ai perdue... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... »

Il se mit à pleurer de grosses larmes dont chacune retombait sur mon cœur à moi en me le brûlant. Je vous ai assez dit mes mauvais sentiments pour avoir le droit de vous affirmer que je ne connus pas, devant cette douleur, la hideuse satisfaction de l'envie triomphante qui regarde souffrir sa victime. En assouvissant ma colère, je l'avais épuisée, et maintenant je demeurais épouvanté de mon œuvre. Pourtant la mauvaise honte fut, encore une fois, plus forte que le repentir, et je n'avais rien avoué quand Octave partit, accompagné de mon oncle :

— « Il faut nous dépêcher d'aller à la police, » avait dit le brave homme, « faire ta déclaration... Ensuite je te conduirai chez M. Montescot, et je te promets que tu ne seras pas grondé... Tu es le premier puni de ton étourderie... Mais c'est incroyable. La rue est dallée. Si la montre est tombée, elle a dû faire du bruit en tombant... Enfin tu sais où tu l'as perdue, puisque tu lavais encore chez nous. C'est entre notre maison et celle de M. André... A moins qu'on ne te l'ait volée? Mais qui?... »

— « On la lui a volée, sans nul doute, » disait le lendemain le docteur Pacotte, comme on parlait chez lui de cette aventure, devenue un événement pour le petit groupe des amis de M. Montescot. C'était à la réunion du dimanche, mais le philosophe et son pupille y manquaient. Ils avaient dû s'absenter pour huit jours durant la semaine de Pâques, et aller dans la montagne chez des parents. Ils avaient exécuté leur projet, malgré la perte de la montre, en confiant à mon oncle le soin de les tenir au courant des recherches. Cet éloignement m'avait soulagé d'une douloureuse appréhension. Il m'eût été trop pénible de me retrouver en face de mon camarade devant le docteur. Je savais ce dernier si perspicace que j'étais toujours gêné par son regard, devant lequel je tremblais, même innocent. Que serait-ce, coupable? Tandis qu'il répétait ces mots : « On la lui a volée, » j'étais sûr que ces pénétrantes prunelles étaient posées sur moi, quoique, absorbé en appa-

rence dans un livre de gravures, je détournasse la tête. Je lécoutais qui continuait : « Voler ces pauvres gens, c'est deux fois abominable. Pour donner à Octave cette montre d'or, Montescot a tant dû se priver. Et vous savez s'il y a du superflu à retrancher dans son existence... Celui qui a volé la montre n"a qu'une excuse, c'est d'ignorer cela. S'il ne l'ignorait point, ce serait un monstre... »

Non. Il n'était pas possible que le vieux médecin pensât à moi en prononçant ces paroles. Pourquoi cependant allaient-elles chercher, au fond de ma conscience, précisément la place malade, pour redoubler le remords qui grandissait, grandissait dans mon âme ? Pourquoi son visage exprimait-il, quand je le rencontrai des yeux, une sévérité plus mécontente encore que d'habitude ? Avait-il suffi à cet observateur de me voir entrer dans son salon, ce dimanche, pour deviner que je portais le poids d'un secret sur mon cœur? M'avait-il examiné à la dérobée, tandis que mon oncle racontait la disparition de la montre, et s'était-il aperçu que mes doigts tournaient plus fiévreusement les pages de l'album, à mesure que ce récit avançait? Ce récit même de mon oncle, en mentionnant le fait qu'Octave avait tiré la montre de sa poche pour que je pusse l'examiner, avait-il aussitôt suggéré à cette judicieuse pensée la véritable explication ? Toujours est-il qu'à l'accent seul de la voix du vieillard je compris qu'il avait déjà l'idée que c'était moi le coupable. Je l'entends encore insistant :

— « D'ailleurs, ce coquin n'est pas seulement un monstre. C'est un imbécile, comme tous les coquins. Il ignore sans doute qu'il y a un numéro dans le boîtier de toutes les montres, et par conséquent, le jour où il voudra la vendre, il sera pris... » Ainsi le meilleur ami de mon oncle me croyait un voleur! Explique qui pourra les étranges détours de l'orgueil humain, toujours pareils, même chez un gamin de onze ans. Certes, j'étais bien criminel d'avoir, par envie, brisé, comme j'avais fait, la précieuse montre où le professeur démissionnaire avait dû engloutir ses pauvres économies d'une année. Je n'étais pas coupable de cela. Je n'aVais pas volé cette montre pour la

vendre, et que le docteur me crût capable de cette infamie me fit redresser la tête, avec indignation, et le regarder. Un cri de protestation fut sur mes lèvres, qui ne s'en échappa point. Il y avait dans le salon tous les habitués, et comment aurais-je pu supporter de parler devant eux? Mais non. J'avais dû me tromper, car M. Pacotte avait déjà changé de sujet de conversation, et, ni dans la suite de l'après-midi, ni dans le souper où j'étais assis auprès de lui, il ne lit une seule allusion à la disparition de la montre d'Octave. Il fut, au contraire, particulièrement affectueux pour moi, comme s'il m'avait réellement calomnié et qu'il me dût une espèce de réparation. Expliquez cela encore. Sa sévérité depuis des mois m'était très pénible; l'injurieux soupçon, deviné dans ses paroles, m'avait révolté, et sa gâterie m'était presque insupportable ! Je sentais trop que je ne la méritais pas. En sortant, j'étouffais littéralement de honte...

Combien de temps aurait duré cet état, avec les alternatives de désir d'aveu et de silence? Serais-je arrivé à prendre sur moi de révéler ma faute à mon oncle ? Ou bien en aurais-je porté le poids — sur la pensée, indélînimcnt — jusqu'à ma prochaine confession, qui serait arrivée, quand? Mon brave oncle étant libre-penseur, je ne remplissais que le viinimiiin de mes devoirs religieux. Qui sait? N'aurais-jc pas menti au cours de cette confession, à force de m'ètre endurci dans ce silence, et peut-être dans une recrudescence de ma passion d'envie?... Heureusement j'avais, auprès de ma jeune sensibilité, dans la personne du vieux médecin, un de ces grands connaisseurs des misères du cœur qui cherchent à faire du bien à ceux qui les entourent, moins par charité que par goût intellectuel de la loi, par amour de la santé, en eux et autour d'eux. Ce fanatique d'hygiène avait un peu, pour ses malades, le sentiment que le poète antique prête à la Déesse de la Sagesse : « J'aime les hommes comme le jardinier aime ses plantes... » Il allait me traiter comme un des arbustes de .son jardin, et donner le coup de serpe juste à l'endroit

qu'il fallait pour que la nature morale, un instant déviée en moi, reprît sa norme et guérit. Mais à quoi bon commenter cette belle et intellif^'ente bienfaisance? J'aime mieux vous la montrer simplement.

...C'était le. mercredi après déjeuner. Il y avait par conséquent plus de quatre fois vingt-quatre heures que j'avais commis ma mauvaise action, et, comme à toutes les minutes depuis lors, j'y pensais, avec cette folie d'hypothèses qui obsède le criminel. Si, en balayant la terrasse, on venait à ramasser quelque morceau de verre qui m'eût échappé et que l'on reconnût pour avoir appartenu à la montre?... Si on était obligé de nettoyer la citerne et que l'on découvrît la montre elle-même?... Si?... Comment aurais-je imaginé parmi tant de possibilités celle qui allait se réaliser, et effacer la trace de ma détestable scélératesse. 11 pleuvait un peu et nous gardions la maison, mon oncle et moi : lui, travaillant, debout, à un tableau noir, sur lequel il traçait des x et des j, moi, lisant ou essayant de lire. Un coup de sonnette annonce un visiteur. La bonne étant sortie, mon oncle me dit d'aller ouvrir. Je vais ouvrir en effet, le cœur battant. C'était encore une de mes terreurs que le docteur se fût rendu à la police, pour communiquer ses soupçons à qui de droit... C'était lui, mais tout seul, avec un sourire de bonté où il y avait de la malice. Il ôta ses socques, son cache-nez, ses mitaines, soigneusement, méticuleusement, comme d'habitude. Il essuya ses lunettes que la pluie avait brouillées, en disant :

— « Voilà un mauvais temps pour les rhumatismes... André phi m'a fait appeler ce matin. Il a la patte prise. « Vous n'avez pas de maladie, » lui ai-je répété, « vous avez une cave... Plus de vin, plus d'alcool et plus dedouleurs... » Mais c'est comme ce pauvre Darian, le proviseur... Un colosse. Il m'aurait tué d'un coup de poing. Nous étions nés le même jour. Je l'ai enterré en 1845... Sans son bon vin. il n'aurait pas eu la goutte, et, sans la goutte, il \i\ rait encore... Hé! Hé!... « Puis,

après un rire silencieux, et quand mon oncle l'eut invité à s'asseoir au coin du feu, il tira de la poche de son éternelle redingote marron, avec ses longs doigts, un objet enveloppé d'un papier, et il commença de le défaire, en disant : « Devinez ce que c'est que cela ? C'est l'Hermès Psychagogue de notre ami Montescot. Et devinez où je lai trouvé... Cette montre d'or qui a été volée à son pupille, vous avez dû vous demander avec quel argent le pauvre homme l'avait achetée?... Moi aussi. Seulement moi, j'ai cherché. Je suis allé chez deux ou trois horlogers... Tu as l'air souffrant? » me demanda-t-il, en s'interrompant, et c'était vrai que ce début de discours avait comme physiquement arrêté mon cœur. Puis, sur ma réponse négative, il reprit : a Enfin j'ai mis la main sur le père Courault, l'horloger-orfèvre de la rue des Notaires... Celui-là n'a même pas attendu ma question... tf Ah! monsieur le docteur, » m'a-t-il dit dès qu'il m'a vu, « j'ai quelque chose pour vous, un bronze antique, mais là! un chef-d'œuvre » — et il me sort d'un tiroir ceci... » Et le vieux collectionneur nous tendit la statuette de bronze, à mon oncle et à moi, cet Hermès que je reconnus tout de suite, « J'ai confessé le père Courault, » continua-t-il, « et j'ai compris enfin comment Montescot avait pu donner ce bijou de prix à son pupille... Vous savez comme il tient à ces objets qu'il a dans sa vitrine, à sa Junon, à son Apollon, à son vase grec, à cet Hermès?... Vous savez aussi comme il aime Octave, et comme cet enfant a du mérite, quelle admirable existence il mène, depuis qu'ils sont ici? On dirait qu'il comprend qu'il doit rendre à son protecteur en contentement tout ce que ce martyr a sacrifié pour obéir à sa foi. Montescot a voulu récompenser tant de travail, de zèle, de perfection. Sans doute, l'enfant, qui ne demande jamais rien, aura un jour, en passant devant la boutique de Courault, regardé l'étalage et simplement dit : « Que j'aimerais à avoir une de ces montres!... » Et ce brave Montescot, au lieu de venir chez moi, qui lui aurais payé son Hermès ce qu'il vaut, est allé le troquer contre ce bijou, pour donner à Octave un cadeau qui lui tît un vrai

CONTtS CHOISIS. i I

plaisir... Hé bien! c'est le plaisir de cet enfant si dénué, c'est le bonheur de ce pauvre homme si malheureux, que le voleur a volé avec la montre.... Mais qu'as-tu?... »

— « Oui, » répéta mon oncle, en se tournant vers moi, « mais qu'as-tu donc ? »

Des sanglots convulsifs me secouaient en effet, à travers lesquels je criais :

— « Non, docteur, je ne l'ai pas volée... Je ne l'ai pas volée... »

— « Tu ne l'as pas volée, » dit le médecin en faisant signe à mon oncle de ne pas m'interroger : « alors qu'as-tu fait? Voyons, dis-nous toute la vérité!... »

— «A son âge! Une pareille perversité! Est-ce possible? Est-ce possible?... » gémissait mon oncle, tandis que je confessais, à travers rnes hoquets, toute ma folie, — tout ce que j'en savais du moins, — et comment j'avais été jaloux d'Octave, et pourquoi je n'avais pas pu supporter d'aller entendre la proclamation du prix d'excellence, et ma crise quand j'avais vu le bijou d'or, et le reste...

— « Ne le grondez pas, » dit doucement le médecin, lorsque j'eus achevé ce récit de ma honte et de mes remords,... « il vient d'être assez puni. Et puis il a eu le courage d'avouer. C'est bien, c'est très bien, cela... D'ailleurs tout est réparé... Oui, » ajoutat-il en tirant un petit paquet de son autre poche, « je l'ai retrouvée, moi, cette montre, et demain elle sera réexpédiée à son légitime propriétaire, qui ne saura jamais, ni qui la lui aura prise, ni qui la lui aura rendue ». 11 nous fit voir un bijou, de tout point pareil à l'autre, qu'il avait acheté chez l'horloger: « Le père Courault ne nous trahira pas... N'en parlons donc plus... Mais j'exige de toi une promesse, » dit-il en mettant sa grande main sur ma tête avec une étrange solennité : « Tu vas prendre ce petit bronze, et me jurer que tu ne t'en sépareras jamais... Cache-le dans un tiroir de ta table, qu'Octave ne le voie pas, et dans ton existence, chaque fois que tu seras tenté d'envier le bonheur ou le succès d'autrui, regarde-le. Je n'ai pas peur que tu

retombes... » Et le docteur Pacotte me tendait cet Hermès qui ne m"a en effet jamais quitté. Dans ma dure destinée d'artiste, souvent bien discuté, il m'a été un talisman infaillible contre la plus hideuse des hideuses passions. Le vieillard m'avait guéri, comme je crois que l'on peut guérir les enfants, en me faisant sentir toute la vilenie de mon action, et en me la pardonnant.

(^.•iG ClTM)tCMl

« Elle s'était assise, à même le roc sur la terrasse ménagée là en des jours plus heureux. »

LENTEMENT, tristemcnt, Elisabeth de Fresne avait gravi la pente de la colline, boisée et close d'un mur, qui servait de parc à sa villa. Elle s'était assise, à même le roc, sur la terrasse, ménagée là en des jours plus heureux et d'où ses yeux pouvaient voir l'un des plus vastes paysages de mer et de montagnes qui soit en Provence, si beau qu'il a valu à cette partie des environs d'Hyères, le surnom de Costebelle. A ses pieds, les cimes inégales des pins d'Alep verdoyaient, frissonnaient sous la brise venue du golfe qui lui-même bleuissait plus loin, fermé, d'un côté, par les deux longues et minces chaussées de la presqu'île de Giens, de l'autre, par la pointe fortifiée

de Brégançon. L'île de PorqueroUes et ses rochers dentelés, celle de Port-Cros et sa Vigie, celle du Levant et ses landes nues barraient là-bas rhorizon. A la gauche de la jeune femme, s'étendait la sombre chaîne des Maures, au bas de laquelle Hyères elle-même étageait ses maisons blanches. Et le radieux soleil enveloppait d'une gloire cette forêt, ces flots, ces îles, ces collines, ces façades lointaines, — un divin soleil de la fin de mars, qui, plus près, caressait la villa peinte en rose et les allées du jardin attenant au parc, avec leurs mimosas fleuris, leurs bordures diris violets, d'œillets blancs et rouges, leurs massifs de roses pâles et de larges anémones. Dans le petit bois de pins, des bruyères, hautes comme des arbres, remuaient au vent de mer leurs grappes d'un blanc très doux, les lauriers-thyms leurs bouquets d'un blanc très clair. Cette brise roulait, avec cet arôme marin, la senteur mêlée de ces résines et de ces corolles, celle aussi des plantes sauvages, des romarins et des cystes. De ci de là, les formes des végétaux exotiques s'apercevaient confusément : les larges palmes des dattiers, les poignards tordus des agaves, les barbes aiguës des yuccas. Et cette adorable vision d'un printemps presque oriental s'achevait, s'enchantait, s'ennoblissait d'un charme plus pur encore par le tintement pieux d'une cloche de chapelle. Cette voix de la petite église qui domine toute cette contrée et s'appelle du beau nom de Notre-Dame de Consolation^ s'épandait dans cet air lumineux, balsamique et tiède, par frêles vibrations argentines. Elle annonçait qut cette glorieuse matinée de printemps était aussi la matinée de Pâques, et cette fête de la résurrection s'harmonisait si bien avec l'universelle joie de vivre, partout éparse, que cette mer\^eilleuse nature semblait, elle aussi, par ce soleil, par cette mer, par ces fleurs, proclamer le triomphe de l'Amour qui a vaincu la Mort...

Hélas! c'était justement cette fête de la Vie, dans la Nature et dans lEglise, dans le ciel visible et dans l'invisible, qui accablait la jeune femme d'une plus cruelle mélancolie, par ce miraculeux matin de Pâques. Le sombre crêpe dont elle était vêtue, et qui parait d'une grâce attendrissante sa délicate beauté blonde, racontait un deuil, porté plus désespérément dans son cœur. Ses doux yeux bleus, presque ternis d'avoir trop pleuré, semblaient blessés par le rayonnant éclat du beau jour. Son front pâli se voilait d'une pensée plus douloureuse, à chaque sonnerie de la cloche. Elle avait perdu un fils — son fils unique — quatre mois auparavant, et, dans cette âme de mère, la blessure ouverte saignait davantage, à regarder cette féerie du printemps nouveau que son cher André ne verrait pas, à écouter cet appel vers un Dieu qu'elle ne priait plus, qu'elle ne pouvait plus prier depuis qu'il lui avait pris son enfant. Assise sur la chaude terrasse^ elle regardait de ce machinal et indifférent regard de désespoir. De tous les points de l'admirable horizon des images s'élevaient pour elle, et des cortèges d'idées suivaient ces images, qui lui rendaient plus précis, plus intolérables les moindres détails de son malheur. Cette mort presque soudaine d'un garçon de six ans, emporté par une méningite en quelques jours, c'était déjà une bien dure épreuve. Des circonstances personnelles en avaient aggravé le poids encore, et la jeune femme les réalisait à nouveau, une par une, devant ce paysage, chargé pour elle de tant de passé... Cette eau miroitante du paisible golfe, c'était la mer, l'infranchissable mer, sur laquelle Ludovic de Fresne, son mari, avait dû partir pour l'extrême Orient, dix mois plus tôt. Elle avait accompagné le lieutenant de vaisseau à Toulon, épouse si tourmentée, mère si heureuse! Et maintenant qu'elle aurait eu

tant besoin de lui, pour supporter I"horrible chose, des milliers et des milliers de lieues les séparaient Tun de l'autre. Quand reviendrait-il lui dire les paroles qui lui rendraient le courage de vivre pour faire son devoir?... Quel devoir? Le son de la cloche qui annonçait la messe, à laquelle sa révolte intérieure Fempéchait d'assister, le lui répétait trop nettement. Si M""= de Fresne s'était mise debout, elle aurait pu, sur le ruban de route, qui, de la porte de la villa, serpente à travers les bois jusque vers la chapelle, apercevoir une voiture traînée par un poney, et, dans cette voiture, deux enfants en deuil comme elle, un garçon de neuf ans, une fillette de huit. Ces deux enfants, Guy et Alice, étaient ceux de son mari, qui les avait eus d'un premier mariage. Elle se souvenait. Quand elle avait épousé Tollicier de marine, qui était en même temps son cousin, comme la pitié pour les deux orphelins avait été sincère en elle ! Comme toute sa conscience s'était tendue à leur remplacer la morte, au point qu'à leur âge de neuf et dix ans, ils ignoraient qu'elle ne fût pas leur vraie mère! Quand elle avait eu elle-même un fils, avec quel scrupule elle s'était appliquée à ne jamais montrer une préférence à celui-ci ! Elle n'avait même pas eu besoin d'effort. Tant que les trois blondes têtes avaient couru, joué, ri autour d'elle, son cœur s'était naturellement partagé entre elles trois... Pourquoi n'en était-il plus ainsi maintenant?

Pourquoi ?.,. La jeune femme n'avait qu'à se tourner à gauche, vers un point qu'elle connaissait trop bien, pour avoir la réponse à cette question. Là-bas, par delà les dernières maisons de la ville, une dépression marquait le creux d'une vallée, celle du cimetière. Depuis le jour où elle avait vu de ses yeux, — son courage était allé jusquelà, — le petit cercueil de son pauvre André glisser le long des cordes dans le caveau fraîchement creusé, une atroce impression s'était emparée d'elle, qu'en vain elle avait combattue, qu'elle combattait toujours, et toujours en vain ; et, par cette matinée de fête, elle l'avait sentie plus forte dans son cœur. Elle ne pouvait pardonner aux deux enfants de son mari d'être gais, d'être jeunes, de marcher, de parler,

de respirer, d'exister enfin, tandis que l'autre, le petit, son petit, gisait immobile dans sa tombe. Elle n'avait pas seulement cessé de les aimer. Par moments il lui semblait, et tout son être en frissonnait de remords, qu'elle les haïssait, comme s'ils eussent volé à l'absent sa part de joie, de santé, de lumière. De les entendre l'appeler : « Maman » lui donnait une maladive et cruelle envie de leur crier : « Taisez-vous, je ne suis pas votre mère!... » afin que ces deux syllabes ne lui fussent plus adressées par personne, puisque la chère et fine bouche qui seule avait le droit de les prononcer vraiment ne devait jamais les lui redire. Ce matin, cette passionnée rancune contre ses beaux-enfants l'avait remuée plus profondément. Elle avait voulu, comme les autres années, leur remettre elle-même leurs œufs de Pâques. Elle pouvait se rendre cette justice en effet : plus cette injuste haine grandissait dans son âme, plus elle appliquait son énergie à n'en rien trahir dans ses actes. Les enfants étaient donc venus dans sa chambre. Elle avait vu leurs yeux éclairés par la fièvre de l'impatience, leurs mains ouvrir en tremblant les gros œufs de bois colorié, leurs visages s'extasier devant les objets qu'elle leur avait choisis : une jolie épingle pour le petit garçon, une chaîne avec une croix pour la fille... Dieu! Les innocents mais les durs bourreaux, et qui lui avaient retourné le couteau dans le cœur rien qu'à lui montrer leur joie naïve, ce plaisir de vivre et d'être au monde, qui égayait même leurs vêtements noirs! L'autre lui était apparu, en pensée, avec un reproche d'être oublié dans ses yeux sans chaleur. Un sanglot lui était monté à la gorge, qu'elle avait eu pourtant la force d'étouffer, et c'est pour tromper un peu cette surprise aiguë de sa douleur qu'elle était venue seule, tandis que Guy et Alice se rendaient à la messe, s'asseoir sur cette terrasse déserte. N'aurait-elle pas dû savoir pourtant que sa plaie intime s'aviverait dans cette félicité de toute la nature, au lieu de s'y endormir.^

L'eau du golfe continuait de miroiter et de bleuir, les îles de dresser leurs falaises violettes sur l'horizon sans nuages, les montagnes de développer leurs molles, leurs voluptueuses lignes, les fleurs d'exhaler leurs parfums, les pins d'Alep de tamiser, de filtrer la lumière en une impalpable poudre d'or, les exotiques arbustes de palpiter sous ce ciel, comme au ressouvenir des lointains climats, patries de leurs puissantes essences. La cloche seule s'était tue dans la tour ajourée de la chapelle. Et dans ce silence de la campagne heureuse, les voix du regret et du désespoir grondaient, grondaient toujours plus violentes au fond du cœur de la mère, — la voix de la révolte aussi, et de la haine ! Une fois de plus, les impressions trop pénibles que lui infligeait le contraste, entre cette fête de la vie, épanouie autour d'elle, et son irréparable deuil, se ramassaient dans cefétrange sentiment d'une irrésistible antipathie contre le bonheur de ses beaux-enfants. C'était dans les profondeurs de son être intime, le soulèvement d'une colère envieuse qui lui faisait honte sans qu'elle pût s'en rendre maîtresse. Oui, elle enviait, à ce demi-frère et à cette demi-sœur de son André, tout ce printemps que son cher petit mort ne pouvait plus respirer, tout cet avenir illimité que leur adolescence avait devant soi. Elle s'étonnait elle-même de leur en vouloir avec cette frénésie d'aversion, et sans qu'elle en pût donner d'autre motif, sinon qu'à la seule idée de leur visage, elle se sentait des entrailles de marâtre, et, contre ces fruits du premier lit, une instinctive, une furieuse horreur, dont elle ne se croyait pas capable... Certes, c'était bien injuste. Mais y a-t-il une justice en ce monde? Non, les deux enfants ne méritaient pas que la seconde femme de leur père, celle à qui l'absent les avait confiés, les enveloppât l'un et l'autre dans cet inique ressentiment. Mais elle-même,

avait-elle mérité que son ange lui fût ravi de cette soudaine et terrible manière?... Cette femme, qui avait été pieuse et douce, indulgente et dévouée, qui Tétait encore, dans ses actions, par la force acquise de ses premières vertus, subissait cette dépravation de la douleur trop constamment aiguë et trop intense : un démon de méchanceté, de férocité presque, s'agitait en elle, qui lui arracha soudain, devant ce paysage où tout était harmonie, apaisement, beauté, cette phrase monstrueuse qu'elle cria tout haut, à qui? à la nature? à Dieu? au printemps ?

— a Ah! Si seulement l'un d'eux était mort aussi!... » Elle s'entendit prononcer ces mots, où sexhalait la frénésie de sa souffrance, avec une sorte de stupeur, qui la fit se relever du banc de pierre où elle s'était assise. Elle passa les mains sur ses yeux, comme pour exorciser la tentation de cet abominable souhait, et elle recommença de marchera travers le bois, d'un pas rapide maintenant, comme si elle eût voulu fuir le trop lumineux paysage, fuir la vue du chemin par où devaient revenir ses beaux-enfants, fuir ses pensées, se fuir elle-même. Elle allait, choisissant, dans cet immense parc à demi-sauvage, les sentiers étroits, presque impraticables, où les ramures séchées accrochaient sa robe, où les pommes de pin craquaient et glissaient sous son pas, où ses mains écartaient sans cesse quelque arbuste épineux, quelque branche trop haute de bruyère. Et en même temps quelle marchait de la sorte, meurtrissant, avec un sauvage délire, ses pieds aux aspérités du chemin, ses doigts aux rudesses des feuillages, sa pensée allait, allait, elle aussi. Le violent sursaut de haine qu'elle venait de subir à nouveau contre ses beaux-enfants s'était apaisé. Mais il lui en restait au cœur une lassitude plus grande, et ce fond d'invincible répulsion qu'elle s'avouait à présent, qu'elle jugeait presque légitime, comme la représaille permise de son malheur. Elle marchait, et une résolution se précisait en elle, qui l'avait hantée souvent, jamais avec cette netteté hypnotisante. A quoi bon continuer, vis-à-vis de ces deux êtres dont la seule présence lui était un supplice, cette corvée,

cette comédie plutôt, d'une maternité menteuse? Pourquoi ne pas se débarrasser de Tun et de l'autre, en les traitant, comme, après tout, tant de vrais parents traitent leurs vrais fils et leurs vraies filles? Au lieu de les g;arder, ainsi qu'elle faisait, à la maison, pourquoi ne pas les envoyer, lui au collège, elle au couvent, afin de rester seule avec son enfant mort, sans plus jamais entendre autour d'elle ces voix, ces rires, ces jeux, ces mouvements qui insultaient à sa souffrance? Ils ne seraient pas heureux — Guy qu'elle savait si sensible, Alice qu'elle connaissait si délicate, — dans la promiscuité d'un internat. Combien d'autres petits garçons et d'autres petites filles de leur âge subissaient, à cette même minute, cet exil hors de la famille et qui n'en grandissaient pas moins? Et puis, s'ils n'étaient pas heureux, ce ne serait que juste. Elisabeth savait aussi qu'à son lit de mort leur mère avait supplié leur père de renoncer à sa carrière, pour ne plus les quitter, de les aimer pour deux, puisqu'ils n'allaient plus avoir que lui. Avec quelle pitié, la jeune bcllc-mère avait autrefois accepté ce testament, et comme elle avait traduit ce suprême vœu : « Puisqu'il continue de servir, c'est moi qui jamais ne les quitterai, moi qui serai là toujours, pour être ce qu'elle aurait été ! » Les renvoyer, ces orphelins, du foyer paternel, était-ce obéir au désir sacré de la morte, de celle dont elle avait pris la place, et qu'elle avait juré, qu'elle s'était juré de remplacer? La conscience d'Elisabeth lui répondait bien que non. Mais la marâtre une fois éveillée ne s'endort pas si vite. Détour étrange d'une sensibilité trop malade, la vivante éprouvait, pour cette morte, dont les enfants vivaient tandis que le sien n'était plus, cette acre jalousie rétrospective qui corrompt de son poison tant de seconds mariages, et fait, des meilleures créatures quelquefois, les plus implacables, les plus inconscients des bourreaux. Précisément parce que cet internat au collège et au couvent avait dû être un des cauchemars de la mourante, la bellemère y goûtait un obscur attrait de vengeance... Et elle sentait aussi que ce n'était là qu'un commencement, un premier pas sur une route de cruauté où elle ne s'arrêterait plus... Le père reviendrait. Que lui

dirait-elle? Ici la tentation se faisait plus coupable encore. .La bellemère était le seul témoin que les enfants eussent auprès du marin absent. Il était si aisé d'écrire à cet homme qu'elle n'avait pu continuer de les garder, à cause de tel ou tel défaut. Elle n'aurait même pas besoin de mentir. Le petit garçon était naturellement colère, la petite fille naturellement répondeuse. Jusqu'ici Elisabeth s'était toujours mise, comme eût fait la mère, entre les fautes des orphelins et les sévérités de l'officier. Quelle agît autrement — n'était-ce pas son droit? — et l'envoi au collège et au couvent paraissait si simple, si utile, si indispensable!... Elle aurait touché à la tendresse que le père portait aux orphelins! Que cela ressemblait peu à ses résolutions passées!... Pourquoi pas, si elle devait moins souffrir?...

Il y a , pour chaque àme , une atmosphère d'idées qui lui est propre et hors de quoi elle ne saurait respirer longtemps. Une noble sensibilité peut bien se laisser entraîner à des résolutions indignes d'elle, dans un accès d'égarement commencer de les exécuter. Elle ne peut pas s'y complaire. Quand la jeune femme se fut dit : « Mon parti est pris; avant huit jours, je ne les aurai plus à la maison, » elle essaya de ne plus penser , ni à ces enfants pour qui elle allait être si dure, ni à la vilenie du rôle qu'elle devrait jouer visà-vis du père. Instinctivement, elle s'efforça d'endormir le scrupule qui s'élevait déjà des profondeurs si pures de sa conscience, en sabsorbant dans le souvenir de son André. Elle évoqua le petit fantôme, avec une ardeur de regret qui le lui rendit présent à nouveau, comme si elle ne l'eût pas vu rigide dans sa couchette, avec sa pauvre bouche ouverte et sans un souffle, ses yeux clos, ses mains couleur de cire jointes sur le crucifix, comme si les hommes noirs ne fussent pas venus clouer la planche de la bière sur cette frêle chose

immobile, hier un joyeux, un insouciant enfant... Il était là, encore, auprès d'elle, avec le reflet de ce clair soleil sur ses boucles dorées... La vision se fit si précise, si obsédante que la mère éprouva l'irrésistible désir de donner une pâture réelle à sa tendresse, le besoin de faire une action où ce fils idolâtré fût mêlé, un appétit passionné de le servir. Elle commença de cueillir les brins les plus beaux, parmi ces touffes de bruyère blanche, pour les lui porter et en parer sa chambre. Depuis le jour où la dépouille de l'enfant avait quitté la villa pour le cimetière — cette villa ironiquement nommée « la Villa Rose » — la mère n'avait pas permis qu'un seul meuble fût changé dans cette chambre. Elle avait déjà obtenu de son mari qu'aussitôt revenu, il achèterait la maison, louée d'abord à cause du voisinage de Toulon, quand le lieutenant de vaisseau était attaché à ce port. Que de femmes ont ainsi, mères, épouses ou filles, tenté de prolonger l'existence d'un être adoré, en lui conservant tous les objets qui lui furent familiers? Et puis la prêtresse de ce culte domestique disparaît elle-même, et les reliques qui firent son trésor ne sont plus que la vénale défroque d'un mobilier usé et démodé. Qui blâmera un cœur fidèle de défendre un peu, contre l'inévitable destruction, ce cadre d'humbles et précieuses choses, si personnelles qu'elles sont presque des personnes? Depuis ces quatre mois, la mère n'avait jamais manqué daller, chaque matin et chaque soir,. dans cette petite chambre à coucher où le dernier soupir de son fils avait passé. Elle ouvrait elle-même les volets , enlevait la poussière des meubles, dépliait les petits vêtements qui gardaient la forme du petit corps... C'était ce rite inutile et passionné de sa piété navrée qu'elle allait accomplir encore... La gerbe des bruyères s'était épaissie jusqu'à être trop lourde pour ses mains. Elle les tenait maintenant à pleins bras, et, tout heureuse et désespérée à la fois de cette vaine moisson, elle redescendait vers la villa, qui apparaissait à travers les pins d'Alep, les palmiers et les yuccas, toute rose en effet, couleur de joie et d'espérance. Et c'était une tragique et poignante apparition que cette jeune femme blonde, tout en noir, avec sa gerbe

KT c'était une tragique ET POIGNANTE APPARITION QUE CETTE lEUNE FEMME BI.ONbK TOUT EN NOIR AVEC SA GERBE ODORANTE DE* BRUYÈRES BLANCHES. >

odorante de bruyères blanches, en train de marcher vers cette maison aux teintes claires, sous ce clair a^ur, dans ce verdoyant jardin — comme on s'achemine vers une pierre de tombe , pour la fleurir et y pleurer!

... La mère était entrée dans la villa par la porte de derrière, si abîmée dans ses pensées, quelle n'avait même pas remarqué le cocher en train de laver devant Fécurie les roues de la charrette anglaise, — ce qui signifiait que sa mélancolique promenade avait duré bien plus que la messe. Guy et Alice étaient rentrés depuis longtemps déjà. Aussi, comme Elisabeth s'engageait dans le couloir sur lequel donnait la chambre dii mort, ce lui fut un sursaut presque fantastique de voir la porte entr'ouverte et d'entendre des voix, celles des deux enfants, dont la seule image avait hanté toute sa matinée d'une obsession de haine et d'injustice... Que faisaient-ils, dans cette pièce où elle avait défendu que personne pénétrât jamais, et qui eût été tout à fait obscure, si un rayon de soleil ne l'eût, entre l'interstice de la fenêtre et l'entrebâillement de la porte, coupée comme par une barre de clarté? Sa brassée de bruyères toujours serrée contre son cœur, dont les battements redoublaient, elle s'arrêta pour écouter ce que disaient les deux visiteurs, dont elle distinguait mal les gestes, et, avec une émotion, dont elle n'aurait su dire si elle était délicieuse ou déchirante, elle comprit que ce demi-frère et cette demi-sœur du pauvre André l'avaient devancée dans le pèlerinage de tendresse qu'elle venait accomplir. Par cette radieuse matinée, les deux tendres enfants s'étaient rappelé le compagnon de leurs jeux, qui n'était plus là. Ils lui avaient cueilli des fleurs dans le jardin, comme elle dans le parc , et, par une puérilité attendrissante, ils avaient voulu associer l'absent à la fête du jour en lui apportant un présent de Pâques, des œufs achetés à la porte de la chapelle :

— « Il faut mettre ce bouquet ici, » disait la voix d'Alice. « Tu te souviens des beaux insectes dorés que nous prenions pour lui dans les roses?... »

— « Et là les œufs, » disait la voix de Guy, « comme nous avions fait l'année dernière. Il était si content! Comme je voudrais le revoir et l'embrasser! »

— « C'est impossible puisqu'il est mort. Mais nous le retrouverons au ciel, » reprenait la petite fille.

— « Si pourtant il ressuscitait? » répondait le petit garçon. « Lazare est bien ressuscité, et Notre-Seigneur... Je le demande au bon Dieu tous les soirs et tous les matins. Maman aussi, j'en suis sûr... Ce serait un miracle, voilà tout. Et pourquoi le bon Dieu ne nous l'accorderait-il pas?... Car, enfin, il y a des miracles... »

Le naïf croyant de neuf ans qui prononçait ces paroles, ne se doutait pas qu'en effet un miracle s'accomplissait à sa voix, tout près de lui, — une résurrection aussi, celle de la justice et de la pitié, de l'affection et du devoir, des généreuses et hautes vertus, dans l'âme de celle qui avait été si près de devenir, pour sa sœur et pour lui, la plus implacable des marâtres. De surprendre ainsi la preuve enfantine du souvenir que les deux orphelins gardaient à leur mère mort, venait de la remuer jusque dans la chair de sa chair, et, avec une crainte d'être grondés, changée aussitôt en une si douce effusion, Guy et Alice virent la porte s'ouvrir toute grande, et la mère entrer, — leur mère., — et elle leur tendait ses fleurs en leur disant : « Donnez-lui celles-là avec les vôtres... » et elle les prenait tous deux à la fois, les serrant contre sa poitrine, passionnément, follement, comme elle eût serré l'autre. Ne les retrouvait-elle pas, eux aussi, après les avoir perdus? Et elle pleurait des larmes d"une souffrance égale, mais adoucie de tendresse, comme si l'esprit de son ange envolé lui eût soupiré tout bas : « Aime-les de tant m'aimer!... » La hideuse rancune, les résolutions mauvaises, la cruelle envie, tous les ferments des basses passions se fondaient, se résolvaient, s'en allaient dans ces

baisers. Une fois de plus le grand mystère de renouveau , célébré par rÉglise, et visible sur ce paysage de printemps, s'accomplissait dans un cœur humain : — la Vie venait d'en chasser la Mort, l'Amour venait d'y vaincre la Haine.

Avril 1897.

• Monsieur, à la santé de notre Empereur!

UNR des impressions les plus saisissantes de mon enfance fut le séjour, dans la cite provinciale où je grandissais alors, des soldats autrichiens faits prisonniers au cours de la campagne de 1859. Nous n'étions pas gâtés par les voyageurs^ dans cette sombre ville de Clermont en Auvergne où le chemin de fer arrivait depuis quelques années à peine ; ils se réduisaient à de rares malades, en route pour Royat encore sauvage, ou pour le Mont-Dore et la Bourboule difficilement accessibles. L'entrée de ces ennemis vaincus, avec leurs blancs uniformes salis par l'usure, avec leur physionomie de race étrangère, fut un événement pour toute la population, et en particulier pour les garçonnets de mon âge, — j'avais sept ans alors, — et avec quelle cU"

riosité naïvement cruelle nous nous approchions des nouveaux venus, tandis qu'ils se promenaient suf cette terrasse de la Poterne célébrée par Chateaubriand, d'où Ton voit la ligne admirable des montagnes depuis le plateau des Côtes jusqu'à la masse boisée de Grave-Noire. Je ne sais pas quels rêves confus de vie guerrière s'agitent dans les çer\'eaux des enfants qui font courir leurs cerceaux en 1889 sur cette place, aujourd'hui très changée. — Où sont les chaînes attachées à de grosses bornes de pierre qui la fermaient du côté de la cathédrale ? Où le talus sauvage qui dévalait à son pied et servait de forteresse aux galopins, objet de ma secrète envie ? — Ils sont, ces garçons d'à présent, les fils d'un peuple sur qui pèse l'ombre d'une grande défaite, et nous étions, nous, des enfants encore voisins de l'épopée impériale. Les vieux qui passaient leurs mains de soixante-dix ans sur nos têtes bouclées avafent vu défiler les aigles victorieuses à leur retour de l'Europe, et la légende de la gloire napoléonienne était si forte, qu'elle se traduisait dans nos imaginations par les plus touchantes et les plus comiques chimères. Nous étions persuadés, par exemple, mes quatre meilleurs amis, Emile C***, Arthur B***, Joseph C***, Claude L***, et moi-même, qu'un petit garçon français était plus fort que deux petits garçons de n'importe quel pays. Notre étonnement fut grand de comparer les braves et vigoureux soldats autrichiens aux soldats de notre pays qui passaient sur les mêmes territoires et sous les mêmes arbres. Nous demeurions stupéfiés qu'ils eussent la même taille, la même apparence de muscles. Telle était la forme puérile que revêtait notre foi dans la supériorité de notre race. Onze ans après, nous devions payer trop cher d'autres illusions et plus graves, mais fondées sur une foi presque aussi naïvement pareille.

Si je me rappelle ce séjour, d'ailleurs assez bref, que firent dans notre ville ces prisonniers aux uniformes pour nous singuliers, c'est qu'il s'y rattache un autre souvenir, celui d'une anecdote restée longtemps mystérieuse dans ma pensée et à laquelle je songe avec le

même intérêt passionné, chaque fois que j'entends quelque discussion sur le caractère des enfants. Il faut ajouter que le personnage qui me la conta est demeuré dans ma mémoire comme un des types les plus originaux que j'aie rencontrés dans cette ville de province, où j'ouvrais déjà mes yeux fureteurs à toutes les originalités des visages, aux moindres bizarreries des habitudes. C'était un vieil ami de ma famille, ancien universitaire et retraité comme inspecteur, qui répondait au nom presque fantastique de M. Optât Viple, et l'homme était aussi fantastique que son nom. Je le revois, par delà ces trente ans écoulés, comme s'il allait sortir du cimetière pour suivre de nouveau le cours Sablon, sa promenade favorite, à l'heure du soleil : très grand, très sec, son chapeau à la rfiain, avec un crâne pointu et chauve, des lunettes sur un nez infini, sa redingote serrée autour de sa longue taille, été comme hiver, et, hiver comme été, ses pieds pris dans des bottes à double semelle qu'il ne quittait même pas au logis de peur de s'enrhumer. Il s'était gracieusement chargé de m'enseigner les premiers éléments du latin et du grec, pour le plaisir d'appliquer une méthode à lui, et j'allais chaque jour vers neuf heures travailler dans son cabinet, avant son déjeuner, quïl prenait invariablement à dix, pour souper, — comme on disait dans le pays, — à cinq et demie.

Pas une fois, depuis la mort de sa femme, l'inspecteur en retraite n'avait manqué à cette règle de ses deux repas, dosés par lui d'après les conseils hygiéniques d'un médecin de ses amis, de qui il tenait l'hor-. reur de l'alcool, du tabac et du café. Une bouteille de vin, — du vrai vin de Chanturge qu'il tirait de sa propre vigne, — suffisait à sa consommation d'une semaine. Mais dix bibliothèques n'auraient pas suffi à sa fringale de lecture. Je n'ai jamais connu d'homme à ce point possédé par la manie de la lettre imprimée. Tout lui était bon, depuis les journaux de la contrée jusqu'aux revues locales, et depuis les plus beaux auteurs latins jusqu'aux pires romans contemporains, le tout sans cesse coupé par une reprise quotidienne d'un Voltaire, édition de Kehl, qui remplissait deux énormes rayons de sa bibliothèque.

M. Optât Viple était. — j'ai à peine besoin de le dire après ce détail, — outrageusement irréligieux et jacobin, à peu près au même degré que son ami, le vieux M. Gaspard Larcher, et ces deux braves mécréants ne s'abordaient guère sans que l'un dît à Tautre :

^— « Homme noir, d'où sortez-vous?... » Sur quoi ils riaient tous deux avec la même juvénile bonne humeur. Pour M. Viple, la chose s'expliquait d'elle-même :unde ses très proches parents, le frère de sa mère, avait siégé à la Convention et voté la mort du Roi. Comment conciliait-il le républicanisme et l'horreur que lui inspirait le régime actuel, avec une admiration de mameluck pour le premier Bonaparte? C'était, cela, un des mystères du bonhomme qui avait l'innocente manie de célébrer la Nature dans le style de Rousseau, à propos de cette sau Vage et noble Auvergne qu'il avait parcourue à pied dans tous les sens. Il prononçait ce nom : Jean-Jacques, avec un tremblement dans la voix. Quand j'y songe, ce n'était guère raisonnable de me confier à ce voltairien, quoiqu'il ne se permît pas de contredire en rien l'enseignement religieux qu'on me donnait alors. Mais il me parlait avec exaltation, tout jeune que je fusse, des encyclopédistes et des révolutionnaires. Professeur à Langres à sa sortie de l'Ecole normale, il avait connu là un parent de Diderot. Les noms des dangereux écrivains du dix-huitième siècle défilaient dans les interminables conversations qu'il, avait avec moi quand il venait me chercher pour la promenade. Car, dans les beaux jours, il me prenait à la maison et on le laissait m'emmener le long des routes, jonchées des scories des anciens volcans. Nous passions là des heures, moi à le questionner sur mille choses enfantines ou sérieuses, lui à me répondre avec une bonté jamais lassée, tandis qu'iiu lointain les dômes profilaient leurs masses découpées en forme de cônes entiers ou tronqués. Et les vignes verdoyaient autour de nous, avec leurs raisins tout petits et verts ou tout l^ros et noirs suivant la saison, et les ruisseaux couraient entre les saules, et d'invisibles oiseaux chantaient. — O mélancolie des printemps d'autrefois !

Je me rappelle, comme si cette conversation datait d'hier, le jour où mon vieil ami me raconta l'anecdote à laquelle j'ai fait allusion tout à Theure. Comme le temps paraissait incertain, nous étions sortis pour aller aux Bughes, une sorte de carrefour planté d'arbres, très voisin de la ville et que l'on gagnait par le faubourg Saint-Allyre. Nous allions croiser sur la Poterne un groupe de ces prisonniers autrichiens en uniforme blanc. M. Viple me fit brusquement prendre, afin de les éviter, la rue détournée qui descend près de Notre-Dame du Port, l'antique basilique romane à la sombre crypte. Il demeura silencieux assez longtemps. Je regardais son visage tout en rides, sur lequel mordait la pointe arrondie de son col, et je lui demandai tout d'un coup :

— a Monsieur Viple, vous n'avez donc pas envie de les voir de près, ces Autrichiens? »

— « Non, mon enfant, » fit-il avec un regard que je ne lui connaissais guère, comme plein de l'ombre d'un noir souvenir, « la dernière fois que j'ai vu leur uniforme, c'était trop triste... »

— « Et quand donc ça? » insistai-je.

— « A l'invasion, » dit-il. Puis, comme calculant dans sa tête : « Il y a de cela quarante-cinq ans... »

— « Ils sont venus jusqu'à Issoire? » interrogeai-je, sachant qu'il était de cette ville.

— « Jusqu'à Issoire, » répondit-il; et comme nous descendions ensemble 'maintenant sur la route qui mène vers la gare, il ajouta, me montrant l'autre route, parallèle, et qui porte précisément le nom de route dissoire : — « Ils sont arrivés à Clermont d'abord, puis tout droit chez nous. Ah! notre maison a bien failli être brûlée alors... C'est vrai. Nous ne les attendions pas. Nous savions bien que l'Empereur avait été battu, mais nous ne pouvions pas croire que ce fût fini. Ce diable d'homme avait si longtemps gagné la partie. Et puis nous l'aimions, mon père l'aimait. Il l'avait vu une fois, qui passait une revue à Paris dans le Carrousel, après la campagne d'Austerlitz. Qu'il nous a parlé souvent de cet œil clair qu'avait Bonaparte

et qui vous forçait de crier : « Vive TEmpereur! » rien qu'en vous regardant. Et puis, vois-tu, cet Empereur-là, ce n'était pas comme celui-ci. C'était un homme de la Révolution, un jacobin au fond et qui n'avait pas peur des hommes noirs. Suffît... Suffit... »

— « Mais pourquoi les Autrichiens voulaient-ils brûler la maison? » repris-je avec la persistance d'un petit garçon qui pressent une histoire et n'entend pas la laisser échapper.

— « Ces envahisseurs arrivèrent donc chez nous un soir, » continua le vieillard qui semblait m'avoir oublié et suivre seulement les visions qui surgissaient dans le champ de sa mémoire. — « Ils n'étaient pas très nombreux : un simple détachement de cavaliers que commandait un grand officier au visage insolent, très jeune, avec des moustaches blojides très longues, qui flottaient presque au vent... Nous avions passé la journée entière dans la plus affreuse anxiété. Nous les savions à Clermont. Viendraient-ils ? Ne viendraient-ils pas? Comment les recevrions-nous? Il y avait eu conseil chez mon père, qui était à cette époque le maire de la ville. Ma foi! s'il n'avait pas été malade, il était homme à se mettre à la tête d'une troupe déterminée, et à barricader les rues. Qui sait? si tous les villages en avaient fait autant, les Alliés auraient eu le sort de nos grognards en Espagne. Il n'y a qu'une politique pour un peuple envahi, chouannerie ou guérilla, une chasse à l'ennemi tête par tête. Oui, nous aurions pu nous défendre. Nous avions des vivres, et tous les paysans dans notre pays gardent un fusil accroché au clou derrière la cheminée... Mais le pauvre homme était au lit, grelottant les fièvres qu'il avait prises à guetter des oiseaux sur les marais de Courpières. Bref, les conseils de sagesse avaient prévalu... Une sonnerie de trompettes éclate : c'étaient les ennemis. Petit, puisses-tu ne jamais savoir ce que c'est que d'entendre des clairons sonner une marche étrangère de cette façon-là !.. . Il passait une telle superbe dans cette sonnerie, un tel mépris pour nous et tant de haine! Je me souviens. Je l'entendais dans la chambre de mon père, le front contre la fenc-

tre et regardant l'officier cavalcader à la tète des siens; et quand je me retournai, je vis le vieil homme qui pleurait... »

— « Alors ça devrait vous faire plaisir, monsieur Viple, de voir que ceux-ci sont vaincus maintenant... »

— « Plaisir? plaisir?... Je n'ai pas trop confiance dans cet empereur-ci... Mais suffit, suffit. » — C'était le mot du vieux jacobin quand il ne voulait rien me dire qui, répété par moi, pût déplaire à ma famille; et il reprenait déjà son récit : — « Il n y avait pas un quart d'heure que les Autrichiens étaient dans la ville que l'on frappait bruyamment à notre porte. Le bel officier à longues moustaches venait s'installer chez le maire en compagnie de deux autres, et ordre m'était donné de déménager ma chambre. Je me vois encore pestant contre eux, et cachant un pistolet que j'avais chargé pour la défense, dans une espèce de petite soupente qui me servait de chiffonnier. J'étais furieux de la quitter, cette chambre, la plus jolie de la maison, — elle donnait sur une. petite terrasse où j'ai tant joué, — et l'on descendait de cette terrasse dans le jardin par le petit escalier de pierre tout verdoyant d'herbe sauvage. Au-dessous s'étendait la salle de billard, et au-dessus une espèce de mansarde où l'on me relégua pour le temps que les officiers devaient passer dans la maison. Ils commandèrent aussitôt le dîner. Ils étaient fatigués de l'étape, et il fallut que tout le monde mît la main à la pâte pour que le repas fût prêt à temps. Eux trois, et six personnes avec eux, cela faisait neuf et c'était beaucoup. Enfin nous vînmes à bout de composer ce repas, que ma mère voulut succulent.

— « Il faut les adoucir, » disait la pauvre femme, qui me força d'aller au vivier prendre des truites pour eux, de ces belles et fraîches truites que j'aimais tant à sentir frémissantes entre mes doigts serrés. Je dus descendre à la cave et leur chercher du Champagne, quatre des bouteilles que mon père débouchait autrefois à l'annonce d'une victoire de l'Empereur. La provision était presque épuisée! Je ne peux pas te dire ma tristesse de préparer ainsi une

fête pour eux avec ces choses qui étaient à nous, dans notre maison que commençait de remplir le tapage de leur violente gaieté; et ce tapage allait grandissant, grandissant, parmi les rires et le choc des verres, à mesure que le repas avançait. Et c'étaient des toasts, dans une langue que je ne comprenais pas. Car j'écoutais tout, assis dans la cuisine où il avait été arrêté que nous mangerions, au coin de la haute cheminée. A quoi buvaient-ils ? Sans doute à nos défaites, à la mort de notre pauvre Empereur! Je n'avais pas plus de douze ans alors, mais je te jure que l'on ne peut pas souffrir d'indignation et de colère plus que je ne souffrais assis sur ma petite chaise en face de ma mère. En bonne maîtresse de maison, elle était surtout préoccupée des bris des verres et des assiettes : — « Il ne leur manque rien? » disait-elle anxieusement au domestique. — « Ils veulent ceci, « ils veulent cela, » répondait ce brave Michel, — et on leur donnait cela, on leur donnait ceci, jusqu'à une minute où Michel entra, la figure bouleversée, et dit simplement : — « Ils veulent du café. »

— « C'était pourtant bien facile de leur en préparer, » l'interrompis-je.

— « Tu crois, » répliqua M. Viple, « tu ne sais pas, mon pauvre enfant, ce 'que représentaient de rareté en ce temps-là le café et le sucre. On t'a raconté que l'Empereur avait eu l'idée du blocus continental, n'est-ce pas, afin d'empêcher tout commerce de l'Europe avec l'Angleterre?... Oui, c'était une idée, une grande idée, quoiqu'elle n'ait pas abouti. Enfin!... Elle eut ce résultat immédiat pour nous autres, petits bourgeois, de diminuer, de supprimer presque un certain nombre de denrées qui nous venaient de l'étranger. Aussi, quand le domestique rapporta cette réponse à ma mère, la malheureuse femme demeura terrassée : — « Du café ? » s'écria-t-elle, « mais nous n'en a avons pas un grain à la maison. Va le leur dire. » — Deux minutes après le domestique revint, plus pâle encore : — « Ils sont ivres, Ma- « dame, » dit-il, « et ils prétendent qu'ils auront du café ou qu'ils cas- « seront tout. » — « Ah! mon Dieu, » fit ma mère en tordant ses

mains, « et moi qui ai laissé mon service de Sèvres sur le buffet! » — Cependant le vacarme augmentait dans la salle à manger. Les officiers, auprès de qui le domestique était retourné, frappaient maintenant le plancher de leurs sabres, et criaient à faire frémir les vitres. Trois fois ce bon Michel alla essayer de leur faire entendre raison, trois fois il nous revint, chassé par des bordées d'outrages. Ils hurlaient : « Du « café,... du café!... » et ces mots si simples, prononcés à l'allemande, prenaient comme un rauque accent de cruauté. Enfin le tumulte devint si fort qu'il monta jusqu'à la chambre de mon père, et voici qu'à la porte de la cuisine nous le vîmes apparaître, grand et les yeux brillants, qui serrait autour de lui une robe de chambre en drap brun, avec un foulard noué autour de sa tête : « Que se passe-t-il ?... » Je remarquai comme ses lèvres tremblaient en posant cette questioh. Etaitce de fièvre? Etait-ce de colère? On le lui explique. — « Je vais leur parler, v répond-il, et il marche vers la salle à manger. Je le suivais. Je verrai toute ma vie cette scène : les officiers autrichiens en uniforme, leurs faces allumées par la boisson, des morceaux d'assiettes cassées, des bouteilles jetées çà et là par terre, la nappe tachée, et une vapeur de tabac autour de ces impudents vainqueurs. Oui, toute ma vie j'entendrai mon père leur dire : — « Messieurs, je n'ai pas ce que « vous me demandez, je vous en donne ma parole d'honneur, et je me « suis levé de mon lit de malade pour venir vous demander de res- « pecter le foyer où je vous ai reçus comme des hôtes... » — Il n'avait pas fini que l'homme aux longues moustaches, dont les yeux bleus luisaient d'un mauvais regard, se lève, et prenant un verre de Champagne qui était devant lui, il s'avance vers nous : — « Hé bien ! » dit-il avec un assez pur accent, et qui témoignait d'une éducation supérieure à celle de ses compagnons, « nous vous croirons, Monsieur, si vous « voulez nous faire le plaisir de porter la santé de notre maître qui « vient sauver votre pays... Monsieur, à la santé de notre Empereur. » Je regardai mon père avec angoisse, et, moi qui le connaissais, je vis qu'il était dans une crise' d'effroyable colère. Il prit le verre, puis, avec

CONTIt CHOISI», iS

une voix retentissante, levant ce verre du côté d'un portrait de Napoléon, que ces barbares n'avaient pas remarqué, il dit : — « En effet, « Messieurs, vive l'Empereur!... — L'officier aux longues moustaches avait suivi la direction des yeux de mon père. Il aperçut le portrait, une simple gravure; il en fît voler le cadre en éclats d'un coup de fourreau de sabre, et, remplissant de nouveau le verre que mon père avait pris, il dit brutalement : — « Allons, crie : Vive l'Empereur d'Au- « triche ! et plus vite que ça. » — Mon père reprit le verre, le souleva de nouveau et dit : — « Vive l'Empereur!... » — « Ah! chien de Fran- « çais », hurla l'officier, et empoignant la chaise qui était auprès de lui, il en asséna un coup dans la poitrine du malade qui tomba en arrière la tête contre l'angle de la porte, tandis que nous poussions tous, ma mère, les domestiques et moi, des cris d'horreur... »

— « Et il était mort.'* » interrogeai-je.

— « Nous le crûmes, » répondit M. Viple, « sur le moment, quand nous vîmes le sang tremper de rouge le foulard blanc de sa tète. Mais non... Seulement il mit six mois à se remettre. »

— « Et quavez-vous fait, vous, monsieur Viple? » continuai-je.

— « Moi, » dit-il comme hésitant, « rien, vraiment rien... Mais mon frère... »

— « Vous aviez donc un frère? Vous ne m'en avez jamais parlé? »

— « Oui, que j'ai perdu tout jeune et qui avait presque mon âge, à peine un an de plus... Quand il se fut couché dans sa mansarde, — la même que la mienne, — nous avions la même chambre et on nous avait exilés ensemble, — il se mit à penser, penser... Les petits garçons de ce temps-là, vois-tu, voulaient tous devenir soldats. Ils entendaient tant parler de combats, de dangers, de coups de canon, de coups de fusil, qu'ils n'avaient pas peurde grandchose. Celui-là pensait donc à la cruelle journée, à l'arrivée des ennemis, à leur entrée dans la maison, aux préparatifs du dîner, à son père frappé, à l'Empereur insulté. Il voyait l'officier étranger dormant dans son lit, à lui, le fils de

ce vieillard lâchement blessé, et voilà qu'une idée de vengeance se mit

à grandir, grandir dans sa petite tête... Il connaissait la vieille maison comme tu connais la tienne, dans ses moindres recoins. Elle avait été construite en plusieurs fois; et la fenêtre en tabatière de la chambre mansardée, où couchait l'enfant, donnait sur un toit en pente douce qui, à deux mètres plus bas, avait un rebord. En marchant le long de ce rebord, on arrivait à un mur vêtu de lierre. Dans ce mur étaient scellés des barreaux de fer qui faisaient comme une échelle pour aller jusqu'au haut d'une cheminée dans un sens, et dans l'autre ces barreaux rejoignaient un second rebord de toit, grâce auquel on pouvait arriver en deux pas sur la terrasse dont je t'ai parlé. C'était celle qui attenait à la chambre où couchait l'officier... Voilà mon frère se levant, s'habillant en hâte, se glissant comme un chat sur la pente du toit, puis sur le rebord, puis descendant par les échelons de fer, puis sautant sur la terrasse et s'approchant de la fenêtre... C'était une nuit très chaude d"été. L'officier avait seulement fermé les volets sans fermer la fenêtre. Mon frère s'en rendit compte tout de suite en passant sa petite main à travers un cœur découpé dans le bois du volet. Il allongea le bras sans rencontrer la vitre. Il y avait près de ce cœur une petite ficelle qui servait à ouvrir le battant du volet. Il eut le courage de la tirer... — « Le pire qu'il puisse m'arriver, » songeait-il, « c'est a d'être surpris... Hé bien! je dirai que j'avais oublié quelque chose « dans ma chambre... » — C'était une excuse insensée. Mais l'enfant avait son idée... Le volet s'ouvre en grinçant, personne ne bouge. L'officier dormait profondément, alourdi sans doute par le vin et les liqueurs. Son ronflement remplissait la pièce d'une espèce de râle régulier. Avec des précautions de voleur, mon frère se glisse sur le parquet jusqu'au chiffonnier où il m'avait vu cacher le pistolet. Il le prend. Tu penses si à chacun de ses mouvements son cœur battait vite. II resta un quart d'heure peut-être, accroupi par terre, étreignant son arme sans savoir ce qu'il allait faire. La lune qui entrait de biais par la fenêtre éclairait un peu la pièce, juste assez pour qu'après un certain temps on distinguât les formes vagues des objets. L'officier

IIG CONTES CHOISIS.

dormait toujours d'un sommeil que ce même râle monotone révélait si calme, si entier... Limage de son père se présente à Tenfant. Il revoit la scène, le vieillard, soulevant vers le portrait son verre de Champagne, et puis la chaise lancée, et la chute du corps, et le sang. L'enfant se lève, il rampe jusqu'au lit. Il distingue presque les traits du dormeur, il arme le pistolet... — Que ces petits bruits deviennent énormes dans ces minutes-là! — Il dirige le canon dans le coin de l'oreille, là, au bas des cheveux, et il tire... »

— « Et alors ? » fis-jé, comme il s'interrompait.

— « Alors, » reprit le vieillard, « comme un fou, il court à la fenêtre, franchit la balustrade de la terrasse, se glisse de nouveau sur le rebord du toit, grimpe le long de l'échelle, puis sur l'autre toit. Il entre dans sa chambre, rabat la fenêtre à tabatière, cache le pistolet sous son matelas, et se recouche en faisant semblant de dormir, tandis quun tumulte soudain emplissait la maison, témoignant que le coup de pistolet avail éveillé les gens et qu'on cherchait sans doute le meurtrier. »

— a Et l'a-t-on trouvé ?

— « Jamais... Toutes les perquisitions, toutes les menaces, rien n'y a fait... On a voulu nous brûler, arrêter nos domestiques l'un après l'autre. Mais il y avait un alibi pour tout le monde, heureusement, — mon frère y compris. Et d'ailleurs, comment aurait-on pensé à un enfant? Et puis, l'officier mort était, par bonheur pour nous, détesté également de ses soldats et de ses chefs... »

— a Ah! il était mort, lui... Ça, par exemple, c'était juste! » m'écriai-je.

— « N'est-ce pas ? Tu trouves que c'était juste ? » interrogea le vieil inspecteur, et ses yeux brillaient d'un éclat de fièvre, à ce lointain et toujours présent souvenir.

— « Et votre frère ? » insistai-je... « Qu'est-il devenu? »

— « Je t'ai déjà dit que je l'ai perdu tout jeune, » répondit-il.

... Passant par Issoire, il y a quelques années, je rencontrai, chez

• 11, LiIlUi.l. 1 I r \N"V I>\VS I I I «M-, 1,1 I uni II I I , I A, AI' BAS DKS CHHVl I \. I I II I IKI... i)

une de mes parentes éloignées, une vieille dame de quatre-vingts ans qui était un peu la cousine de mon vieil ami l'inspecteur. Nous en parlâmes longuement, et à une minute je lui demandai :

— a Est-ce que vous avez connu son frère? »

— « Quel frère? « dit-elle.

— « Celui qui est mort tout jeune. »

— « Vous faites erreur, « reprit-elle. « Optât était fils unique, je le sais bien. J'ai été élevée avec lui. »

Je comprends aujourd'hui pourquoi M. Viple ne voulait pas passer sur la place où se trouvaient les prisonniers autrichiens. C'était lui l'enfant qui avait vengé son .père outragé, lui le vieil universitaire, qui depuis lors n'avait peut-être jamais touché une arme. Quels étranges mystères se cachent parfois dans les plus paisibles, dans les plus humbles destinées!

Paris, avril 1889.

'Die

CONTEI CHOISIS. l6

L'atelier de l'artiste.

A peine entré dans l'atelier, mon œil fut pris par un panneau qui ne me permit plus d'aller plus loin. Très mince et très lar^^e, il avait du faire partie d'une prcdclla comme les vieux maîtres italiens en peignaient avec tant d'amour au bas de leurs vastes compositions d'autel. La couleur en était à la fois éclatante et foncée, rembrunie et rayonnante. C'était un de ces chefs-d'œuvre primitifs, qui tiennent du missel et de 1 orfèvrerie. L'or (in des auréoles et des broderies miniaturées s'y détachait en reliefs légèrement stuqués. Avec cela, tout l'ensemble — le panneau représentait une ^idoraiiun des Ma^es

— révélait le plus sévère souci d'art. Le milieu était occupé par un intérieur d'étable où se voyaient lâne et le bœuf, attachés au licou et rêvant paisiblement côte à côte. La Vierge, admirable de pureté idéale et pourtant pareille à une gentille dame de Florence, assise sur le devant, tendait le bambino au plus âgé des trois rois mages ; et celui-ci, agenouillé, les mains jointes, sa couronne en terre, effleurait le pied nu du Sauveur de sa noble barbe grise. Un second roi, plus jeune et hanchant un peu dans des chausses mi-partie violette et orange, offrait du bout de ses doigts fuselés un calice fermé, tandis que la face basanée du roi nègre apparaissait à côté, encadrée de fourrures. D'autres personnages assistaient à cette scène, dans leurs costumes de riches seigneurs, avec ce mélange de fastuosité opulente et de dévotion recueillie qui donne un attrait de pittoresque à la fois et de ferveur aux tableaux religieux de la première Renaissance. Là-bas, des deux côtés de la pauvre étable, des lointains se profilaient, en montagnes bleues, en cyprès noirs, en villes crénelées, le plus doux et le plus exact des paysages toscans. — Sur le lacis des routes grises défir laient par caravanes les chameaux chargés de cofîres, et au-dessous, en lettres comme ciselées, tant le guillochis de l'or était délicat, se lisait l'inscription évangélique :

a Et, apertis thesauris, obtulerunt et atirum, thus et myrrham... »

Ce qui achevait de donner à cette peinture une étonnante saveur de contraste, c'étaient les études avoisinantes, où se reconnaissait le maniérisme frelaté du maître du logis. J'ai oublié de dire que l'atelier où flamboyait cette Adoration, dune telle virilité dans la grâce, était celui de Maxime Fauriel, le portraitiste attitré de la Parisienne d'aujourd'hui. Sur les murs et sur les chevalets, vingt silhouettes mutines et lutines se détachaient : ici, dune patineuse, la bouche plongée dans la zibeline de son manchon; là, d'une grande dame descendant l'escalier de l'Opéra et jetant un mot par-dessus

son épaule à un attentif qui lui remet son manteau; ailleurs, une baigneuse, vue de dos, essayait Feau de son bain avec la pointe de son pied frileux. Il y a dans lart de Maxime un rien de libertinage mignard qui trahit la trop habile, la trop savante entente du succès, le vice, hélas! de ce peintre remarquablement doué, qui aura vécu de la mode et qui risque d'en périr. Mais est-il conscient de cet esclavage devant lopinion? Calcule-t-il cette constante et adroite poursuite de la vogue, cette flatterie envers le plus frivole des publics, celui des belles et vaines oisives du monde et du demi-monde? Ses ennemis affirment que oui. Je crois, pour ma part, que non. J'en eus la preuve, une preuve convaincante, me semble-t-il, dans Tanecdote qu'il me raconta sur ce panneau florentin dont la seule présence parmi ses ébauches était la vivante condamnation de toute son œuvre à lui. Et puis, s'il était vraiment le madré coureur de réclames que flétrissent ses envieux, Maxime aurait-il gardé, malgré le succès, malgré la fortune, cette bonhomie qui rit dans ses yeux d'un bleu si clair, la cordialité de sa poignée de main, sa physionomie si jeune qu'à trente-sept ans, avec ses joues pleines et roses, ses blonds cheveux sans un fil d'argent, sa taille mince, on lui en croirait à peine vingt-six ? Non. C'est un artiste qui aime à séduire, aussi naturellement que d'autres aiment à choquer, qui s'accommode aux exigences des marchands comme d'autres se révoltent contre elles ; et, justement, cette complaisance et cette soumission apparaissaient dans son récit, en antithèse saisissante avec un tempérament de doctrinaire rebelle, toujours en lutte avec la sottise ou la médiocrité! C'était de quoi donner une portée plus générale et plus significative à une aventure qui. par elle-même, n'eût été qu'un épisode, entre cent autres, d'un voyage au delà des Alpes.... « Ae/ bel paese là dovc il si suona... y>

— " Tu ne devines pas le nom du peintre? » me disait-il,

i26 CONTES CHOISIS.

comme je m'hypnotisais devant le petit panneau florentin. « Ne sois pas honteux. Il est mort très jeune et il est représenté, à ma connaissance, par huit morceaux dans les musées d'Europe : un au Louvre, quatre à Florence et à Milan, deux à Rome dans la galerie Doria-Pamphili, un à Londres. Tu vois le neuvième... C'est Francesco Pesellino, un élève de Fra Filippo Lippi... »

— « Et Ion déniche encore des chefs-d'œuvre comme celui-là, dans l'Italie de 1896, sans être un millionnaire Américain?... »

— « Mais oui, cela date de mon séjour à Rome, l'hiver dernier, » répondit Maxime. « A parler franc, la trouvaille est d'un autre. Puisque tu tiens album de figurines cosmopolites, j'ai bien envie de te crayonner, pour ta série, celle de loriginal, grâce auquel je possède ce bijou... D'ailleurs, tu as vécu à Rome, toi aussi. N"as-tu jamais entendu parler d'un grand excentrique : un vieux gentilhomme français du nom de La Rochette?... )^

— « Le collectionneur de pierres gravées?... »

— « Précisément... Tu l'as rencontré? » Et sur ma réponse négative : « Alors, il faut que je t'en parle, comme si tu n'en savais rien. Imagine-toi un vieillard tout frêle, tout menu, avec une face aussi émaciée que celle d'un saint Bernardin de fresque. Habillé de noir l'été comme l'hiver, il porte une redingote râpée, élimée transparente, mais sans une tache, et toujours, été comme hiver, un pardessus au bras, en vieux Romain qui redoute la tramontane et les passages du soleil à l'ombre. Coiffe ce personnage d'un chapeau à haute forme en drap d'un noir mat, mets-lui aux mains des gants de drap, d'un noir mat aussi... Tu aurais le bonhomme, si je pouvais te rendre le feu de ses prunelles brunes, le pli méprisant de sa bouche, et, — cela ne se traduit pas avec des mots, — répandu sur toute sa personne, cet orgueil du connaisseur pauvre qui a dans sa poche trente ou quarante pierres antiques, dont la moindre vaut cinq mille francs. Mais elles ne sont pas à vendre! Et mon La Rochette déjeune au café Grcco, par économie, d'une tasse

de café et d'une flûte de pain, qui. moyennant quatre sols, le conduiront jusqu'à six heures. A ce moment-là, une table d'hôte à vingt sous par tête le voit s'asseoir parmi de pauvres prêtres et des pèlerins au rabais. Ceux-ci ne soupçonnent guère qu'ils ont à côté d eux le plus fin connaisseur peut-être, en objets d'art, qui soit dans toute l'Europe... Vingt-quatre sous de nourriture, dix sous de logement, — notre homme habite une chambre meublée qu'il paie quinze francs par mois, — et, depuis quarante années qu'il mène cette vie, courant l'Italie d'un bout à l'autre, sans jamais laisser son adresse à son appartement de Rome, le sire de La Rochette a pu, avec trois ou quatre mille francs de rente, ramasser sa merveilleuse collection. 11 ne paie jamais une de ses pierres plus de cinquante francs... J'en ai vu les empreintes — à son insu — chez un de ses amis... C'est un musée, et il est unique! »

— « €st-ce qu'il n'augmente pas ces revenus en envoj-ant quelques articles d art à un journal ou à une revue ? On m'a montré une philippique de sa façon, je me rappelle bien, contre nos jeunes gens de la Villa Médicis et une de leurs expositions. Le morceau avait causé quelque rumeur, me semble-t-il, dans ce petit monde. Est-ce exact?... »

— « Très exact », reprit Maxime, « et c'est même par un de ces articles, consacré à ton serviteur, que je fis sa connaissance, un très dur article, ma foi, sur mon arrivée à Rome, et qui ne me laissait guère pressentir que je lui devrais un jour ce divin Pesellino. Mais tu sais mon opinion sur la critique. Qu'est-ce que vaut le jugement de gens qui n'ont jamais tenu un pinceau, et qui ne savent pas comment un tableau est fait ?... Nous en étions là de nos relations, c'est-à-dire que j'avais entendu parler de sa collection et de son avarice, de ses manies et de sagacité, de ses enthousiasmes pour l'antiquité ou la Renaissance, et j'avais éprouvé à mes dépens l'intransigeance de sa sévérité contre les modernes... Un hasard me fait assister aux

derniers moments d'un de ses amis intimes, dont tu connais au moins le nom : Sauviat, l'archéologue?... Quoi! pas même le nom?... Ayez donc du génie, pour sombrer ainsi tout entier... Sache seulement que cet inconnu a renouvelé l'histoire de l'architecture chez les Romains. Je t'expliquerai cela en détail. Il était savant, celui-là, comme La Rochette est collectionneur, avec lame de son âme, l'être de son être, ce qui l'a mené à mourir dans un garni de la via Sistina, tellement pauvre que si je ne m'étais pas trouvé là, moi et un autre, il n'aurait eu ni remèdes dans sa dernière maladie, ni enterrement convenable, ni tombeau... Quelle pitié!... »

Maxime paraissait avoir oublié, à ce souvenir, le Pesellino qui continuait à m'envelopper de son magnétisme de beauté sans que je saisisse par quel détour la mort misérable de l'archéologue Sauviat et les manies du sire de La Rochette se rattachaient à cette adorable peinture vers laquelle mon regard revenait toujours. Fauriel s'en aperçut, et répondant à ma muette interrogation, il continua :

— « J'arrive aux rois mages, prends patience. Rappelle-toi le proverbe, toscan comme ce panneau : Siedi e sgambetta et vedrai la tua vendetta, — assieds-toi et balance tes jambes, et tu auras ta vengeance... Mets le mot histoire à la place de vengeance, et écoute... Il y avait huit jours que nous avions suivi, à sept personnes, le prêtre compris, le convoi du pauvre Sauviat, lorsqu'un matin, mon domestique m'apporte, dans l'atelier que j'avais loué pour la saison, place de la Trinité-des-Monts, la carte de M. de La Rochette. — « Pour de l'audace, c'est de l'audace! » pensai-je, en me remémorant l'article dont je t'ai parlé, — puis tout haut : (^ Faites entrer. » Je vois apparaître le fantastique individu que je t'ai décrit, et aussitôt : » Monsieur, » me dit-il, » je vous ai attaqué, parce que je n'aime pas votre « peinture. Non, Monsieur, je ne l'aime pas, et, vous-même, vous ne « pouve:{ pas l'aimer, avec le don que vous avez reçu de Dieu. Mais « vous vous êtes conduit vis-à-vis de mon cher et grand Sauviat en

L'ADORATION DKS MAGES. 120

« homme Je cœur. Je n'étais pas là. On n"a pas pu me prévenir. On « n'avait pas mon adresse. Sans cela, je vous aurais dit plus tôt : « Merci, malgré votre peinture. Monsieur... »

— « C'est une entrée en matière, « fis-je en riant. « Et qu'as-tu répondu?... »

— « J'aurais dû me fâcher, n'est-ce pas? » repartit Maxime. « Car enfin. Monsieur, si vous n'aimez pas ma peinture, qui vous force à la

regarder et à m'en parler?... Hé bien! je n'eus, sur le coup, qu'un sentiment, celui que cet original bonhomme était d'une parfaite bonne foi, et que, de sa part, cette sortie extravagante était légitime. — Ce que je lui répondis? — Tout uniment que je le remerciais moi-même de sa franchise et de sa démarche. La conversation continua, comme il était naturel, sur cet infortuné Sauviat, et elle tourna, puisque nous étions en Italie, non moins naturellement sur les choses de l'art... Toi et moi, nous avons assisté à des milliers et des milliers de discussions esthétiques, depuis quelque quinze ans, n'est-ce pas? Eh bien! jamais ni toi ni moi n'avons entendu une parole plus éloquente que celle de cet homme parlant du treizième, du quatorzième et du quinzième siècle. Pour lui, la décadence commençait avec Raphaël. Il aurait, je crois, traité l'adorable Sanzio de malfaiteur, s'il l'avait osé. Beaucoup de tes confrères et de gens du monde qui professent des opinions de ce goût, confondraient d'ailleurs Giotto et Botticelli, l'Angelico et le Pérugin! Chez La Rochette, la passion pour les primitifs était d'une autre qualité. Au fond, ce collectionneur de pierres antiques, avait une nature de moine. Il éprouvait, et il ne 's'en cachait pas, une constante, une furieuse révolte devant le monde moderne. Il en haïssait tout, passionnément et enfantinement : l'irréligion et les machines, les idées démocratiques et le téléphone, l'idolâtrie de l'argent et le phonographe. Sa misanthropie contemporaine, encore exaltée par une dévotion ferv^ente, trouvait son apaisement dans cet art incomplet des premiers maîtres, tout pénétré de sérieux tragique et de foi profonde, d'ardent civisme et de conscience professionnelle, avec ce réa-

COÎITEÏ CHOISIS. 17

lisme idéaliste, si l'on peut dire... Dès ce premier entretien, et quand j'eus constaté que cet homme connaissait, tableau par tableau, fresque par fresque, rétable par rétable, cette immense, cette infinie production italienne , il m'apparut comme le plus étonnant amateur d'art que j'eusse jamais rencontré. Un amateur? non. Un véritable artiste, oui, un artiste en regard et en compréhension, tant il avait joui et souffert de ces innombrables peintures , contemplées de ses yeux; des heures entières. Ce n'était point là sa spécialité, pourtant, puisqu'il était célèbre chez les dilettantes par son petit musée de pierres gravées, travail patient de quarante années et plus... Et il trouvait encore le temps de composer des articles comme celui qu'il m'avait consacré et qu'il publiait dans je ne sais quel journal imprimé en français à dix exemplaires... »

— « Ces poètes d'idées sont tous des fanatiques, » lui répondis-je; a il est probable qu'il croyait accomplir une œuvre pie en exécutant l'art actuel dans ta personne. Tu n'as pas eu la curiosité de le faire causer là-dessus?... »

— « Je n'ai pas eu le temps, » reprit Maxime. « Au cours de cette première visite il eut le bon goût — ou la faiblesse , comme tu voudras — de ne plus m'entreprendre sur ma peinture. Que pouvait-il, d'ailleurs, ajouter à un jugement exprimé avec une netteté tranchante comme un couperet de guillotine?... J'aurais dû dire : au cours de cette unique visite. Il était venu me voir en janvier, et jusqu'en avril il ne remit plus les pieds dans mon atelier. Je ne le rencontrai plus dans les rues de Rome. Je n'en entendis plus parler. Pourtant il m'avait dit en me quittant : — « Vous sere\ récompensé de ce que vous ave^ fait pour mon cher Sauviat, » — d'un ton si solennel et si affirmatif, qu'il ne m'avait pas laissé de doutes sur son intention d'acquitter lui-même cette dette de reconnaissance. J'attendais, avec une curiosité singulière du procédé qu'il emploierait. J'avais imaginé vingt hypothèses. La réalité devait toutes les démentir... C'était à la fin de mon séjour à

Rome , dans les premiers jours d'avril. Un beau matin , je reçois une large enveloppe, avec l'adresse écrite d'une écriture carrée, presque dessinée, à croire les caractères calqués sur un ancien manuscrit, et dans cette enveloppe un billet de cinq lignes : malgré tout j'étais laconiquement prié, si j'avais gardé le respect de mon art, de me rendre à Sienne par le prochain train, et d'entrer à une certaine heure dans un certain café... Le tout signé Gaspard de La Rochette, avec un G et un R dignes des incunables !... » - •

— « Et ,tu es allé à ce rendez-vous, avec le malgré tout?... »

— « Sans hésiter une seconde. Je venais de finir mon meilleur portrait, je crois : celui de miss Marsh, la plus jolie girl de la colonie américaine à Rome. Ma saison avait été très heureuse de toute manière. J'étais d'humeur à recevoir les pires coups de boutoir sans en souffrir. J'ai mon étiage, moi, pour ce que je fais. Il est humble, mais infaillible : c'est le contentement de mes modèles. Qu'est-ce que je veux peindre? Des femmes d'aujourd'hui. Et, si elles se reconnaissent, si elles se retrouvent dans ma peinture, telles qu'elles se voient dans leur glace, j'ai réussi. Les plus savants critiques n'ont jamais ébranlé en moi ces certitudes... Donc, solidement cuirassé contre les épigrammes possibles du quattrocentiste La Rochette, je débarque à Sienne, la vieille ville rouge, par le plus adorable matin du printemps toscan. Je sens encore la fraîcheur, délicieuse sous ce ciel brûlant, de ces rues étroites, — des couloirs d'ombre entre des palais. — Je me revois, suivant le labyrinthe des lacis dallés. Je demande mon chemin à un promeneur complaisant qui me répond : « Et moi aussi je descends dans Campanse. » Il parlait d'un autre quartier de la ville comme d'une autre ville, tant cette cité du moyen âge est demeurée intacte dans ses divisions d'autrefois... Une devanture d'un humble café se dessine dans un angle, avec une vue sur le Campe, cette place en ter à cheval que domine la svelte tour du Mangia, admirée par Léonard. Et, derrière la vitre, penché sur une Divine Comédie ouverte à côté d'une demi-tasse, se dessine le sévère profil du vieil ami de

Sauviat... Ah ! c'était un homme de peu de paroles, quand il ne s'agissait pas de théories d'art. Bonjour, bonsoir, — et, cinq minutes après mpn arrivée, nous étions en voiture, qui roulions de compagnie vers San Biagio...

— a Le château derrière Belcaro, dont le propriétaire avait cette galerie pleine de faux Sodomas, et il en demandait vingt mille francs l'un?... Ce n'est certes pas là que vous avez déterré le Pesellino. J'y ai tant fouillé, moi qui te parle, voici quatre ans!... »

— « Tu n'avais pas le vieux La Rochette pour guide, » continua Maxime. « Puisque tu te rappelles le château, tu dois apercevoir en pensée les chemins sur les collines pour y accéder, leurs chênes verts, leurs pins parasols, les fûts ajourés des antiques oliviers, les carrés de vignes sur la terre jaune des pentes, et les créneaux guelfes des remparts, découpés en queues d'hirondelles? Peut-être n'as-tu pas oublié non plus le propriétaire, cet étonnant comte de San Biago, à qui tu aurais donné deux sous dans la rue, un rustre qui fleurait le gorg-on- :{ola et le vin, avec des yeux futés dans une face hirsute de contadino? La Rochette m'avait dit : — « Vous allez acheter les tableaux que je « vous indiquerai en les marchandant ferme, puis vous demanderez, « pour les compléter, deux panneaux qui sont en haut d'un meuble, « dans la sacristie de la chapelle. Vous direz que c'est à cause des ca- « dres... » Et il s'était tu, sans plus répondre à mes questions. Je m'attendais à rencontrer, dès le premier regard, un chef-d'œuvre inconnu dans le lot. Juge de ma désillusion quand je me heurte, une fois le pont-levis passé, au sordide buveur de chianti qui possédait ce romantique manoir, et lorsque je vois dans cette sacristie où il tenait le reste de sa collection, la cinquantaine de toiles, toutes falsifiées, truquées ou retouchées, celles qu'il n'avait pu brocanter même à des gogos anglais!... Pourtant il émanait du passionné La Rochette une telle autorité que je marchandai les quatre tableaux désignés, quatre abominables rossignols que le comte osait présenter comme roba di cinque-

• PLISQIKTU TK RAPI'Kl.l.KS I.E CHATKAl , I l l>OiS AI'KUCKVOIU KN CKNSKl-: I.KS CHKMINS SLR l.KS COl.I.INKS l'Ol R Y ACCÉDKR, LEUKS CHÊNKS VKRTS, l.KLRS Î-INS l-ARASOI.S, I.KS KLTS .AJOURÉS I)KS ANTU^IKS OLIVIKRS, LKS CARRÉS DK VIciNK SLR LA TKRRK JAUNK DKS PKNTKS, ET LES CRÉNEAUX Gl'Kl.l KS I.KS RKMIARTS DÉCOUPÉS KN QLKUKS d'HI- RONDELLES? »

L'ADORATION DKS MAGES. 135

cento! Il me les avait faits mille francs chacun. J'offre mille du tout. La discussion dura une mortelle demi-heure, après quoi je feignis de découvrir les deux panneaux hissés sur le haut de l'armoire. Les cadres en étaient du plus banal caractère, et les peintures! Sous une enluminure ignoble d'or criard et de bleu de Prusse, impossible d'y reconnaître la touche d'un maître. A la seconde où j'articulai cette offre, je regardai La Rochette. Je pus voir que l'émotion lui faisait trembler les mains. Bref, pour douze cents lires, nous emportons les six pièces. Une fois remontés dans la voiture, mon compagnon prit un des deux panneaux, et me le montrant : — « Il y a vingt ans que je suis à la « recherche de ceci, » me dit-il. « C'est un fragment d'une predella « de Pesellino. J'en ai trouvé la première trace dans les archives « d'Arezzo, et j'ai suivi la filière jusqu'ici... Vous allez voir... Vous « allez voir!... » Et ce que je vis, en effet, quand, enfermés dans une chambre d'hôtel, nous commençâmes à nettoyer cette peinture avec de lesprit-de-vin, délicatement, couche par couche, ce fut un miracle de résurrection. L'oret le bitume partaient sous l'éponge et la serviette, par grumeaux et par rouleaux. Au fur et à mesure que les repeints disparaissaient, ce chef-d'œuvre se dévoilait. Il était trois heures quand nous attaquâmes cette besogne, à dix heures nous y étions encore... »

— « Le vieil amateur n'avait pas menti, » m'écriai-je en regardant de nouveau le petit chef-d'œuvre. « S'il a voulu te payer ta bonté pour Sauviat, il l'a fait royalement... Douze cents francs, cette mei'veille? Mais elle en vaut cinquante mille, cent mille!... »

— « Ce n'est pas un cadeau d'argent qu'il a entendu me faire, » interrompit le peintre. « Cet adorateur des Primitifs était plus compliqué que cela... Entre parenthèses, j'ai su depuis qu'en me procurant cette occasion d'un pareil achat, il avait manqué au plus invétéré de ses principes. Personne, tu m'entends bien, personne n'a jamais pu lui soutirer un conseil sur le plus ou moins de valeur d'une œuvre : « L'art ne a s'achète ni ne se vend. » C'était une de ses maximes. Non, le vrai motif de ce que tu appelles si justement un royal cadeau, tu vas le

comprendre. Une fois le panneau nettoyé, et quand nous l'eûmes là, devant nous, qui remplissait de sa splendeur de chef-d'œuvre cette misérable chambre d'hôtel, le vieillard posa sa main sur mon épaule avec la même solennité qu'il avait eue pour me promettre une récompense de ma bonté envers Sauviat. Puis, fixant ses yeux sur les miens avec une fureur presque haineuse : « Donnez-moi votre parole^ » me demanda-t-il, « que jamais vous ne vendrez cette Adoration des « Mages'/ — Je vous en donne ma parole, » lui dis-je. — « Et qu'elle « restera toujours dans votre atelier? Et qu'elle restera toujours dans & mon atelier. — Et que vous la léguerez au Louvre après votre « mort? — Et que je la léguerai au Louvre après ma mort. — Alors, » continua-t-il, « si cette noble et haute chose ne vous fait pas sentir « que vous ne deve'{ pas continuer à déshonorer votre talent par des « œuvres indignes, c'est que vous êtes un criminel, entendez-vous? « U7i ci'iminel... » Et vivant que j'eusse pu lui répondre, il avait disparu, me laissant plus stupéfié de cette brutale et insolente sortie que je ne l'ai jamais été de ma vie en tête à tête avec ce joyau... »

— « Et tu n'as plus revu cet étrange homme? » interrogeai-je après un silence.

— « Je ne l'ai plus revu, » répondit Maxime. « J'en suis bien heureux, car je lui dois les plus mauvais moments de ma vie d'artiste. Mais oui... Croirais-tu cela, toi qui me connais si ferme, si indifférent à tout ce qui se dit ou s'imprime sur mon travail? Cette furieuse haine de ma pauvre peinture, quand je la rencontre chez des confrères, je me dis : « C'est la basse envie; » chez les journalistes : « C'est la crasse ignorance. » — Chez un homme que j'avais constaté si fin, si intelligent, si délicat, puisque je l'avais vu à ce point touché de mes procédés pour son ami, une telle sévérité ne pouvait plus s'expliquer de la sorte. — Peut-être aussi un irrésistible hypnotisme émane-t-il de certaines personnalités très volontaires, très convaincues... Bref, rentré à Rome, j'examinai par le menu les esquisses et les tableaux de mon hiver. Quarante-huit heures plus

tôt j'en étais si content, si fier. Il me sembla soudain que des écailles me tombaient des yeux et que toute cette œuvre dont je m'enchantais, était profondément, irréparablement médiocre. Je me souviens. Comme si j'eusse obéi malgré moi à l'injonction de ce passionné La Rochette, j'avais placé cette Adoration sur un chevalet. Je la regardais. Je regardais mes toiles et mes pastels. Le frisson d'un doute mortel m'envahit, que je n'avais jamais éprouvé auparavant, qu.e. je ijai jamais éprouvé depuis... Le résultat? Veux-tu le savoir? Rentré en France, j'ai peiné trois mois durant sur une énorme machine dans laquelle je voulais mettre une pensée, une conviction, un symbole, est-ce que je sais, moi?... M'en suis-je donné du mal à cette besogne, et pour rien! Et puis, un après-midi, comme je me promenais sur le boulevard, découragé de ce travail que je sentais manqué, je passe devant la boutique d'un marchand de tableaux. Je reconnais derrière la vitrine une toile de moi, la Paresseuse, — tu te souviens : cette jolie femme qui sort du bain et fume une cigarette, nue, couchée sur une fourrure ? Deux petites bourgeoises étaient là, arrêtées, — mais des bourgeoises de Paris, cela vaut des grandes dames d'ailleurs, — et l'une disait à l'autre : « Ah! Ce Fau- (' riel, c'est mon peintre, je ne comprends pas, quand on est riche, « qu'on se fasse faire son portrait par un autre... — Comme elle est « jolie, ma chère, » répondait l'autre, « comme elle est jolie! Et puis, « c'est charmant avec lui, ses femmes sont tellement des femmes « d'aujourd'hui... » Et leurs yeux brillaient à toutes deux, à travers leurs voilettes. Ce naïf éloge surpris là, sur cet angle de trottoir, me lit un si vif plaisir, que je m'attardai moi-même, une fois les deux promeneuses reparties, à étudier mon tableau, comme s'il eût été d'un autre. Et du coup, une évidence absolument contraire à celle de Rome me fit m'écrier : « Voilà le vrai! » Je venais de me ressaisir, de comprendre à nouveau que pour un artiste la seule règle est de travailler dans sa nature. La mienne est de faire du joli, de l'élégant, du froufroutant. Pourquoi pas? Celle d'un Pesellino ou d'un Angc-

CONTEf CHOKIS. ib

lico était de faire du grave, du sévère, du mystique. Ils avaient raison et j'ai raison... »

Et il riait orgueilleusement aux sihouettes, mi-sentimentales, migalantes, éparses sur les murs, de son atelier, avec la complète satisfaction de l'artiste facile pour qui l'art est une gaieté, une joie, un bonheur, et qui ne peut pas plus admettre ceux pour lesquels ce même art est une douleur, qu'il ne peut être admis par eux. J'eus la sensation, une fois de plus, de cette dispute éternelle qui sépare à jamais deux races d'intelligences et de sensibilités. Je me dis à moi-même qu'après tout Fauriel aurait eu raison, comme il disait, de recommencer sa besogne de joliesse, si sévèrement condamnée par le vieux quattrocentiste. Qui sait? En s'acceptant, comme il s'accepte, quelqu'une de ses Parisiennes restera peut-être, de même que restent ces fragiles mignardises de terre cuite que nous appelons les Tanagras et qui nous racontent les frivolités d'il y a deux mille ans, — attendrissantes dans ce recul démesuré de vingt siècles. Et puis, il se sera plu à lui-même en essayant de plaire au public, comme un La Rochette, s'il avait su peindre, se serait plu en essayant de déplaire au même public. Qui décidera laquelle de ces deux manies est la plus respectable?... Enfin, cet art un peu frelaté, en irritant à ce point le vieux collectionneur, l'a décidé à ce don de cette Adoration des Mages, qui vaudra au Louvre un Pesellino de plus et un de moins à la Galerie nationale. Au train dont se comporte notre budget d'achat, nous en sommes à compter les belles choses que nous pouvons encore disputer à nos insatiables voisins d'outre- Manche. A cause de cela, toutes ces Paresseuses et toutes ses Baigneuses devraient être pardonnées à Fauriel, — même s'il n'avait pas tant de talent!

Le Plantier, janvier 1897.

Il commença à graver à même le rocher cet « Ostern i858

CETTK tragique aventure me fut dite, peu de temps avant sa mort, par le regretté commandant Percheux, le spirituel manchot que n'ont certes pas oublié les habitués du cercle de la rue Boissy-d'Anglas. Elle ne ressemble guère aux propos caustiques et volontiers égrillards dont le vieux soldat, devenu un Parisien endurci, était coutumier. Peut-être lui fait-elle plus d'honneur. Du moins, elle m'émut quand il me la raconta, hors de Paris d'ailleurs, très loin de l'angle du salon du club où il tenait ses assises, entre cinq et sept. C'est dans son village natal, sur un des rochers du petit parc attenant à la maison paternelle, qu'il me fît cette confidence, attendri sans doute par l'endroit et par le souvenir, poignant en effet, qu'avait évoqué chez lui une inscription gravée

sur ce rocher. Je n'apprendrai rien aux amis du commandant en révélant le nom de ce village : c'est la pittoresque bourgade de Saint- Sauve, en Auvergne. J'étais allé y rendre visite à l'ancien officier, de la Bourboule, où je prenais les eaux. Quant à l'inscription, gravée assez grossièrement au couteau, elle se composait du mot allemand : Ostern, qui signifie Pâques, et d'une date : i858. Imaginez au-dessous de ce rocher la pente d'une romantique et verte vallée, au fond de laquelle se tord un ruisseau qui sera, plus tard, la Dordogne. A gauche, les toits de chaume du village se groupent dans la distance, et à quelques pas de nous, entre les feuillages lustrés des noyers, se profile là silhouette jaune d'une antique maison, avec un jardin de curé devant elle, tout petit, tout paré de soleils et de roses trémières. Sur tout cela, déployez un joli ciel d'été français, tiède et bleu. Vous ne vous étonnerez pas trop que cet ensemble de douces choses familières ait arraché Percheux à son ironie, et que ce soldat mutilé qui ne s'émouvait guère ait, pour une fois, senti tout haut devant quelqu'un.

— « Il fut un temps, » commença-t-il, comme je l'avais questionné sur ce mot allemand et sur cette date, « où je ne vous aurais pas répondu. Il est vrai qu'alors je ne vous aurais pas conduit ici. Je ne pouvais même pas, à cette époque, venir m'asseoir sur cette pierre, d'où l'on a la plus belle vue de toutes ces montagnes, à cause de cette inscription. Cela me rappelait de trop tristes souvenirs, et d'abord la folle action qui m'a coûté le bras, et, avec le bras, ma carrière. Puis, quand on vieillit, on regrette moins d'avoir manqué sa vie. D'ailleurs, quand je serais resté dans l'armée, à quoi bon, je vous le demande, puisque les malheureux qui nous gouvernent n'ont pas fait, ne feront pas, ne peuvent pas faire la guerre? Cette affreuse idée de notre démission nationale me console quelquefois d'avoir dû quitter l'uniforme. Bref, je supporte ces souvenirs, maintenant... Je m'assois ici, et je

revois, comme si c'était hier, le matin de Pâques où ces lettres et cette date furent gravées par un charmant camarade de classe que j'avais alors, un Allemand. Il était venu passer ses vacances d'avril avec moi. A cette époque, nous n'avions pas l'Alsace et la Lorraine entre nous et eux. Nous ne soupçonnions pas qu'entre eux et nous ils voyaient toujours léna. Je suis bien sûr aujourd'hui que le père d'Otto de Winkel, — c'était le nom de mon camarade, — en l'envoyant de Stettin à Versailles finir d'apprendre le français, pensait à faire de son fils un bon conducteur de uhlans dans la future invasion qu'ils méditaient déjà à Berlin. Mais si tels étaient les projets paternels, Otto ne les soupçonnait pas plus que moi. C'était bien le plus simple, le meilleur des condisciples que j'aie eus dans ce lycée où mes parents m'avaient mis pour me préparer à Saint-Cyr. J'y étais moi-même un peu un étranger, venant, comme je faisais , de ce coin perdu d'Auvergne. Ce commun dépaysement fut-il la raison secrète de notre sympathie, ou bien, au contraire, la disparité de nos caractères nous Ha-t-elle? On s'attache, vous le savez, entre amis, par les différences autant que par les ressemblances. J'étais, dès lors, ce que je suis resté, très mauvais coucheur, et Otto était le plus doux, le plus complaisant des compagnons. J'avais, dès cette première jeunesse, sans motifs, de ces moments d'humeur noire, presque sauvage, que j'ai encore, mais justifiés, hélas! Winkel, avec sa bonne grosse face poupine et rose, dont les larges traits disaient une race rude et primitive, riait toujours, d'un bon rire de jeune colosse. Il était très grand et très gauche, j'étais maigriot et très adroit; avec tout cela nous faisions une si bonne paire d'amis que cette visite ici, durant cette semaine, fut considérée par moi comme le plus précieux cadeau de Pâques que je pusse recevoir, — et par lui de même. Tandis que je vous parle, il m'apparaît tel que je le vis le lendemain de son arrivée, si heureux! Il avait jusqu'au dernier moment craint de ne pas obtenir le consentement de son père. Il était couché à la place où vous êtes. Je l'y avais conduit pour lui faire admirer le point de vue. Il eut un de ces accès de

sentimentalisme germanique dont nous avons su depuis qu'il s'alliait à toutes les rapacités; mais à seize ans, même M. de Bismarck a dû prononcer avec des larmes dans la voix ce mot de ^emûtlich, où ces gens-là font tout tenir : leur vague impression de la nature et leur épanouissement dans le bien-être, leur rêverie et la béate lourdeur de leur digestion, et, à coup sur, Otto était bien sincère, bien naïf à cette époque-là. Dans le fond de ses yeux si bleus, riait et rêvait la plus vi'âie bonté, une bonté un peu grosse, comme les lignes de son large^ visage; un peu nigaude et pataude, comme les gestes de ses gros membres... Il avait d'abord, en promenant ses prunelles claires sur ce paysage, prononcé le sehr schœn de rigueur, avec une exaltation juvénile qui se fondit en un romanesque attendrissement. Il se tourna vers moi pour me regarder. Il me prit la main, et, avec des larmes sur les joues et dans la voix, il me dit :

— « Jure-moi que nous serons toujours amis, mon ami... » « Et malgré l'accent qui lui faisait prononcer, après deux ans de collège français, chiire pour Jure, et touchours pour toujours, létreinte de sa main était si loyale, l'affection qui émanait de tout son être si chaude, que je devins aussi bêtement sentimental que lui, et je lui répondis : « Je te le jure, » avec la même enfantine solennité. Sur quoi, pour commémorer ce serment d'un nouveau Patrocle à un nouvel Achille, il tira de sa poche un fort couteau, l'ouvrit, et, se servant d'une lourde pierre comme d'un maillet pour taper sur le manche, il commença de graver, à même le rocher, cet Oslern i858 que vous voyez là... Après plus de trente-cinq ans, j'entends encore le grincement de la lame sur la roche, les coups de la pierre sur le manche, le souffle de Winkel occupé à sa besogne, et son bon rire quand les six lettres et les quatre chiffres furent lisibles, et qu'il me dit, en me regardant de ses yeux naïfs, le plus triomphal des « Voilà » qu'artiste ait prononcé devant un chef-d'œuvre... Que c'est près une amitié d'enfance, et que c'est loin!... »

L'AMI DENFANCE. * 145

— « Et VOUS vous êtes rencontrés l'un en face de l'autre pendant la oruerre? » demandai-je, comme il se taisait. J'appréhendais qu'il n'interrompît soudain sa confidence par une de ses reprises habituelles de raillerie. Quoique l'aventure qu'annonçait ce récit fût d'un ordre assez vulgaire, et, comme on dit aujourd'hui, sensationnel, je désirais en entendre le récit de sa bouche. J'allais éprouver, une fois de plus, combien la réalité a plus de nuances que l'imagination n'en rêve...

— « Ce n'est pas cela tout à fait, » répondit Percheux, « bien que nous en ayions été tout près. Mais n'allons pas si vite... Entre cette année i858 où nous nous étions juré, "Winkel et moi, cette éternelle amitié, et la guerre de 1870, où nous risquions, en effet, de nous rencontrer le revolver au poing, puisqu'il était devenu officier prussien et moi officier français, nous ne nous étions guère revus qu'une fois, et malgré notre solennel serment, nous avions, bien entendu, dès la première année, cessé de nous écrire. C'est le train habituel des intimités de collège. Nous nous étions retrouvés, la fois dont je vous parle, dans un des restaurants de l'Exposition de 1867, chacun en compagnie d'autres camarades, le temps de nous reconnaître, de nous dire notre métier actuel et d'échanger nos adresses. Il avait laissé sa carte chez moi le lendemain. Puis je ne sais quel contretemps m'ayant empêché de lui rendre sa visite tout de suite, quand j'étais allé le demander à son hôtel, il était retourné en Allemagne. Je vous avouerai qu'en partant pour l'armée du Rhin avec mes dragons, — j'étais capitaine, — je ne pensais guère à mon ancien copain de Versailles et de Saint- Sauve. Il m'avait bien raconté, lors de notre courte rencontre, qu'il servait, mais sans me désigner l'arme, et j'ignorais s'il n'avait pas, pour un motif quelconque, démissionné entre l'Exposition et la guerre. Je ne pensai donc à lui, ni à Forbach, ni à Rezonville, ni à Gravelotte, les trois premières affaires auxquelles mon régiment prit part. Je n'y avais pas davantage pensé cet après-midi du 3i août qui fiît la première des deux journées du combat de Sainte-Barbe. C'est la dernière

CONTM CHOISI». 19

fois que j'ai pu me servir de mon sabre... Il est vrai que pour mes adieux je m'en suis assez bien servi. Ce fut aussi la dernière vraie tentative que le maréchal ait faite pour briser le cercle d'investissement qui nous enfermait dans Metz. L'engagement avait commencé tard. Quoique dès six heures du matin nous nous fussions ébranlés pour passer de la rive gauche de la Moselle sur la rive droite, c"est à quatre heures seulement que le canon chauffa. A sept heures et demie nous reçûmes Tordre de charger sur un gros de cuirassiers et de uhlans qui avait culbuté notre première ligne et qui arrivait droit sur notre artillerie dans une grande plaine qui fait l'angle entre la route de Sarrebruck et celle de Sarrelouis. Nous étions, quand cet ordre nous vint, cachés près de cette dernière route, à l'abri d'un petit bois en avant d'un village du nom de Mey. Nous tombâmes en flanc sur ces cavaliers, lancés à toute bride et qui ne nous attendaient pas. Une heure après, il n'en restait rien. Nous étions maîtres des deux routes, et si le jour ne nous avait manqué, nous occupions Retonfey le soir même. Nous fîmes bien une pointe de ce côté, mais on nous envoya dire de nous replier, et nous revînmes jusqu'à l'endroit où avait eu lieu la charge, à l'intersection des deux routes. C'était ce que l'on appelle coucher sur le champ de bataille. Ainsi rédigé, cela sonne bien. En fait, ce succès consistait pour nous, qui n'avions rien pris depuis le café noir du matin, à dormir à la belle étoile, sur la terre mouillée de l'avant-veille, et sans souper. Mon ordonnance, qui devait me suivre avec un cheval frais et des provisions, avait jugé plus prudent, dès les premiers boulets, de rentrer dans Metz, où je le retrouvai deux jours après. On fît le rappel du pain. Pas un morceau dans l'escadron. Pas une botte de foin pour les bêtes, que l'on mit à la corde. Je fus trop heureux d'avoir un manteau pour me rouler dedans, et je m'étendis à terre, pendant que mon unique cheval était gardé par un de mes dragons, qui s'endormit assis, la bride de la bête au bras. Je ne tardai pas à faire de même. Qui n'a pas dormi de ce sommeil-là ne sait pas ce que c'est que de dormir. Le mien avait été si profond

qu'au petit jour, quand je m'éveillai, sous le coup de la lumière de l'aube et dans le froid du matin, il me fallut une minute pour reprendre conscience de l'endroit où j'étais. Je m'aperçus que nous avions, mes soldats et moi, reposé pêle-mêle avec les morts que nous avions sabrés la veille. Ma première impression, à me retrouver ainsi au milieu de ces cadavres, fut un saisissement de cauchemar. Ils m'apparurent immenses, presque démesurés. Cette jonchée de géants au poil roux, dont la plupart avaient des tuniques blanches, des bottes jaunes, des cuirasses et d'énormes casques à chenille, me fit passer dans les veines le demi-frisson d'une peur que je n'avais pas éprouvée en les chargeant quelques heures auparavant et pointant de mon mieux. Je me levai pour secouer cet énervement et je commençai de regarder ces morts. Il y avait parmi eux quatre officiers, reconnaissables à leurs épaulettes. Je m'approche de l'un d'entre eux qui gisait face contre terre, une main dégantée. A son poignet brillait une de ces larges gourmettes d'or, comme les femmes russes en font quelquefois porter à leurs amants. La vue de ce bijou m'apitoya. L'idée me vint que si je fouillais dans les poches de ce mort je trouverais peut-être un indice qui me permettrait de renvoyer ce bracelet à qui de droit. Je me penche, et, au premier mouvement que je fais pour retourner le cadavre, je reconnais mon camarade du lycée de 'Versailles, mon compagnon des vacances de Pâques, douze ans auparavant, Otto de 'Winkel lui-même... »

— « Quelle minute! » m'écriai-je, « et que je m'explique l'horreur que vous avez gardée d'un pareil souvenir! »

— « Voilà qui vous trompe, » répondit-il en secouant sa vieille tête blanchie. — « Ce n'est pas de ce souvenir que j'ai eu si longtemps l'horreur. Il se développe dans le soldat qui fait campagne, comment dirai-je? une espèce de philosophe fataliste. 11 ne s'étonne plus de rien. La mort, en particulier, n'est plus pour lui ce phéno-

mène hors nature qui vous surprend comme une chose presque inintelHgible. Si absolument inattendu que fût le hasard qui m'avait fait passer cette nuit de profond sommeil à quelques mètres du corps de mon ami d'enfance, je ne trouvai pas cette aventure extraordinaire. L'émotion qui me serrait le cœur n'était pas, non plus, très poignante. Aujourd'hui à toi, demain à moi, les Romains avaient un proverbe dans ce goût, n'est-il pas vrai? C'est l'exacte impression que j'éprouvai devant ce mort, étendu dans une pose plus paisible encore que sinistre : Je serais peut-être ain$i demain, cet après-midi, dans une heure. Cette idée, qui aurait dû, semble-t-il me rendre cette contemplation plus pénible encore, l'apaisait, au contraire, l'adoucissait... Il me venait une autre idée, mais que je sentis d'abord, sans doute à cause du fantastique de cette minute, comme en un rêve : peut-être dans la mêlée de la veille, où j'avais frappé au hasard et dans le crépuscule, était-ce mon sabre, à moi, qui avait, au défaut de la cuirasse, fait cette blessure que je regardais, et par où avait coulé le sang dont le drap blanc de la tunique était tout souillé. Je me disais cela aussi, et je ne cessais pas pourtant de regarder cette blessure et ce mort. Les images de notre commun passé refluaient en moi, au même moment, et leur contraste avec la minute présente ne m'était pas amer comme vous le croiriez. C'était un sentiment indétinissable d'acceptation, de curiosité et de pitié, auquel j'aurais mieux fait de ne pas m'abandonner. Vous allez comprendre pourquoi. Durant ces quelques instants que j'avais passé à m'hypnotiser devant ce mort, les hommes s'étaient réveillés autour de moi. Quand je cessai d'être seul, la réalité se fit plus présente, et voici que la possibilité que Winkel eût été tué par moi me devint tout à coup si insupportable que je me détournai brusquement du cadavre, sans avoir exécuté ma pieuse intention, ni essayé de lui prendre la gourmette d'or qui continuait de briller à son poignet. De toucher ces membres inertes, de délacer cette cuirasse, d'ouvrir ces vêtements^ de chercher sur lui le moyen de rendre à un ennemi mort un de ces devoirs de

(iUAND 1. HOM

MK s'ktant pbnché sru i.i; coiu's s'kcria : « i,k voii.a, j'kn suis bikn sOr ».

fraternité d'armes qui sont une des religions du soldat, — tout cela m'avait paru aisé envers un inconnu. M'approcher de cet homme qui avait été mon compagnon d'adolescence et que j'avais peut-être tué m'était impossible, physiquement. D'ailleurs, je n'avais plus le temps. Une estafette venait d'arriver^ avec Tordre d'obliquer à droite, dans la direction de Colombey. Un brouillard se levait, si épais qu'il allait rendre tout mouvement très difficile. La canonnade commençait, quoi qu'il ne fût pas cinq heures du matin. Nous n'avions heureusement qu'à nous porter à trois kilomètres environ, que nous mîmes un temps infini à parcourir. Nous devions laisser libre la route de Sarrebruck, balayée par les boulets de l'ennemi et par les nôtres, — les deux artilleries se disputant la route à coups de projectiles : l'une, l'allemande, de Montoy; l'autre, la française, de Bordes et de Vallières. Quand nous arrivâmes au bois de Colombey, le brouillard s'était dissipé. Il était sept heures et demie. J'ai un motif pour me rappeler ce détail, car je venais de tirer ma montre et d'y regarder l'heure machinalement, lorsque j'entendis deux de mes cavaliers échanger les propos suivants. Ils parlaient du combat de la veille.

— 'c J'ai bien cru que tu y restais, » disait l'un, quand ce « grand priisco de capitaine t'est tombé dessus... Comment t'en es-tu tiré?

— « C'est mon cheval, qui m'a sauvé. Il a fait un écart et reçu le coup. Alors j'ai pointé, et c'est entré là, sous le bras, jusqu'au cœur. Tu ne m'as pas vu ? »

« L'homme n'avait pas fini de parler que la plus irrésistible, la plus irraisonnée des impulsions me faisait l'interpeller et je lui demandai :

— « Alors, c'est toi qui as tué un des officiers?... »

— a Oui, mon capitaine, » répondit-il.

— « Et lequel ? » interrogeai-je.

— « Je ne lui ai pardi pas demandé son nom, » répondit l'homme en riant. « C'était un grand, tout blond, avec une peau rose, comme une demoiselle... Fiez-vous-y donc!... »

— « Et tu nas rien remarqué d'autre, quelque chose qu'il avait au bras par exemple?... »

— « Rien, mon capitaine. »

— « Il faisait déjà bien noir quand nous avons chargé. Es-tu sûr que tu le reconnaîtrais?.,. «

— « Si je le reconnaîtrais? » répondit-il. « Quand je l'ai tué, j'étais sur lui... »

— « Et si je te demandais de retourner là-bas avec moi, de me le montrer?... » lui demandai-je brusquement.

i — « Là-bas?... Où nous avons dormi cette nuit?... »

— « Oui », lui dis-je, et, devant son hésitation : « Tu as peur? Ce n'est pas toi qui l'as tué... »

— • « Ça n'est pas moi qui l'ai tué? s"écria-t-il. « Allons-y, mon capitaine. Vous verrez si j'ai peur... »

a Nous partîmes, l'homme et moi, au grand trot de nos bêtes. J'avais obéi à un instinct plus fort que tout raisonnement en proposant à ce brave garçon cette expédition insensée et en faisant semblant de douter de son grand courage? J'avais subitement entrevu une chance d'être bien sur que je n'avais pas tué Otto de Winkel, et je mettais à la saisir une ardeur qui contrastait avec mon calme du premier moment devant le corps de mon ancien condisciple, d'une manière que vous trouverez bien étrange. Que voulez-vous? Otto était dans mon destin. La preuve, c'est qu'il me faisait déjà commettre une grosse faute militaire. A la guerre, braver un danger inutile est presque aussi coupable que de reculer devant un danger utile. Ma faute était donc dQuble, puisque je l'imposais à un autre, cet inutile danger. D'abord tout alla mieux que je ne le méritais, car nous galopâmes le long de cette route de Sarrebruck, pris en enfilade par les feux des deux batteries, sans avoir même une éraflure, ni nous.

LAMI DENFANCF. 153

ni nos chevaux. Nous mîmes pied à terre à l'endroit où nous avions couché la veille et où la jonchée des géants blancs gisait toujours. Mon cœur battait, à m'étouffer, — lui qui était resté si tranquille dans l'action, la veille, — quand nous approchâmes, le dragon et moi, du coin où je savais qu'était Winkel, et j'éprouvai un inexprimable soulagement, quelque chose d'analogue à une bouffée d'air dans une asphyxie quand l'homme, s'étant penché sur le corps, s'écria :

— « Le voilà, j'en suis bien sur, et la preuve, mon capitaine, regardez si je ne l'ai pas frappé comme je l'ai dit. »

— a Peux-tu maider à déboucler sa cuirasse? » lui demandai-je.

— a Pourquoi pas? » répondit-il. « Mais c'est tenter le bon Dieu... » Et il me fit signe d'écouter le sifflement d'un obus qui passait audessus de nos têtes. Il avait une telle insouciance du péril sur sa physionomie goguenarde que je sentis comme un devoir de me justifier de l'avoir conduit ici, et je lui dis, en lui montrant le mort :

— « Je l'ai connu en France, tout jeune, et je voudrais voir s'il n'a rien sur lui que je puisse renvoyer à ses parents... »

— « J'y suis... » dit le dragon. Dans sa finesse d'homme du peuple, il devina le singulier scrupule qui m'avait fait l'amener à cette place, et il insista, en commençant de défaire la cuirasse : « Pourquoi diable aussi m'est-il tombé dessus si furieusement? Mais, à la guerre comme à la guerre, n'est-ce pas, mon capitaine? Bon, voilà son portefeuille, « et il me le tendait; « voilà sa montre, » et il me la tendait. « Tiens, il porte un bracelet. Faut-il le lui prendre?... » Et sur ma réponse affirmative, il me le tendit encore. Nous venions à peine d'achever ce dépouillement, qui était une piété et qui eût donné à un témoin ignorant l'idée du plus sacrilège brigandage, quand je me sentis comme frappé d'un formidable coup de poing. A la détonation et au tourbillon de poussière soulevé autour de nous, je compris qu'un obus venait d'éclater. Mon dragon était debout, à deux pas de moi, qui me regardait avec terreur. Je gisais,

CONTIS CHOISIS. 30

par terre, le bras droit fracassé. La douleur était si violente et je perdais tant de sang que je me crus blessé à mort :

— « F...u! », mon garçon, » dis-je à ce brave soldat. « Si tu en réchappes, tu n'auras pas perdu ta course. Prends mon portefeuille, à moi... Je te donne ce qu'il y a dedans, et fiche le camp... »

— « Sans vous, mon capitaine? » répondit cet homme. « Jamais de la vie. C'est bien assez de vous avoir tué votre ami... — Pouvezvous remuer les jambes? » me demanda-t-il, et, sur ma réponse affirmative, il m'empoigne à bras-le-corps, me campe sur mon cheval, un pied de-ci, un pied de-là, me crie de me tenir à la crinière de ma main libre, roule la bride à son poignet et saute sur sa bête. Nous voici partis par la route de Sarrebruck de nouveau sous les boulets, et de nouveau le long du ruisseau de Colombey, Quand nous arrivâmes parmi les nôtres, je tombai de ma bête, évanoui... Le soir même, j'étais fait commandant, — et on me coupait le bras. Ma vie était finie. »

— « Et avez-vous du moins trouvé une adresse à laquelle renvoyer le bracelet d'or? » interrogeai-je.

— « Oui, » répondit Percheux, « je l'ai expédié tel quel, avec les lettres et le portrait qu'Otto de Winkel portait sur lui, le tout sans un mot. Croiriez-vous qu'à cette époque et bien longtemps après je ne pouvais pardonner à ce malheureux d'avoir été la cause indirecte de ma carrière brisée? Je lui en voulais de ma faute militaire! Car, je vous le répète, c'en était une, et impardonnable, que cette équipée, provoquée parquelremords? Je vous le demande. Pourun soldat, l'ennemi n'a pas de nom propre. Il est l'ennemi tout court. Mais à présent que je touche à l'âge où l'on m'aurait fendu l'oreille, même avec mes deux bras, et avec les étoiles, j'aime à penser que, de l'autre monde, où il n'y a plus ni Français ni Prussiens, mon camarade d'enfance nous a vus, mon

dragon et moi, demeurer sous les obus, pour lui rendre un hommage que des soldats doivent à l'ennemi mort quand cet ennemi s'est bien battu... C'est la raison pour laquelle je peux revenir à cette place et regarder cette inscription sans trop de tristesse. Ce qui vous étonnera peut-être, » ajouta-t-il, « c'est que j'y viens avec le dragon qui m'accompagnait là-bas... Il vous a servi à table ce matin et il vous servira ce soir. Il ne m'a plus quitté depuis Metz. C'est mon valet de chambre depuis vingt-cinq ans. Il connaît cette histoire, et si cette inscription, cet Osteni i858, qui atteste le passage de Winkel ici, n'est pas mangée par la mousse et les lichens; si le chemin vers ce rocher est toujours entretenu, c'est à lui que le mort le doit... Ce sont des sentiments de soldat. Il faut avoir fait campagne pour les comprendre et les éprouver. La guerre a ses cruautés et ses brutalités, je le sais... C'est tout de même, je vous en donne ma parole, une fîère chose humaine... »

Costebellie, avril igoo.

Et sur le coup d'une heure du matin, j'étais là qui remontais la rivière à petites brassées.

ON causait, ce soir-là, au fumoir, chez les Le Prieux, après le dîner, de « l'insularité » des Anglais, de cette indestructible énergie intime grâce à laquelle, sous toutes les latitudes, dans tous les milieux, à travers toutes les aventures, ils savent le secret, hommes et femmes, jeunes filles et vieillards, de rester identiques à eux-mêmes, comme impénétrables à l'atmosphère extérieure, avec les idées et les goûts, les sentiments et les habitudes contractés dans leur petite ville du Surrey ou du Yorkshire. Plusieurs des Français présents racontèrent à ce sujet des anecdotes plus ou moins légendaires et qui manifestaient surtout un autre indestructible phénomène : la différence de mentalité de ces deux pays, séparés par un bras de mer et aussi distants mo-

ralement que s'ils étaient aux antipodes. Parmi ces récits sans grand intérêt, un me frappa comme plus significatif, par un curieux et dramatique mélange d'excentricité et de courage, de cocasserie presque et de loyauté. 11 nous fut débité très simplement par le général de Roysard, qu'aucun de nous n'aurait soupçonné, à regarder son jovial visage, un peu trop rouge, de bon vivant, d'avoir traversé des « expériences » pareilles, pour employer un anglicisme qui est ici de circonstance.

«... Moi, » commença-t-il, « le plus singulier des Anglais que j'aie jamais connus n'avait rien de commun avec les nobles lords et les aristocratiques ladies dont vous venez de nous narrer les fantaisies. Il exerçait la profession de marchand de chiens et portait écrit sur son enseigne le nom banal de Bob Mihier, et au-dessous ce qualificatif, à peu près intraduisible, de breeder. C'est notre « éleveur », mais seulement de certaines races et pures. Ce Milner habitait près de l'aqueduc du Point-du-Jour, contre les fortifications, une baraque de bois où j'ai bien cru que je laisserai ma peau... Quand je dis que je l'ai connu, j'ai l'air de parler d'une fréquentation de client à marchand et de relations toutes simples. En fait je l'ai vu une fois seulement dans ma vie, mais que cette fois-là compte pour cent, pour deux cents, pour mille, vous allez en juger. J'étais glors tout jeune capitaine. C'était vers le commencement du mois de mai 187 1, Vous avez deviné, rien qu'à la date, qu'il s'agit d'une histoire de guerre. Tranquillisez-vous, elle sera courte, et n'a, de ma part, rien d'héroïque. Fait prisonnier lors d'un des engagements qui précédèrent Forbach, je m'étais échappé une première fois dès novembre. J'avais été repris. J'avais pu m'échapper une seconde fois et passer en France, mais à la fin de janvier seulement, et quand j'étais arrivé à Bordeaux me mettre à la disposition du ministre, la guerre contre l'envahisseur était finie. Celle contre les insurgés commençait.

BOB MILNER. IGl

« On m'avait versé dans un régiment de ligne qui se trouvait, à cette date de mai, camper aux tout avant-postes sous Paris, et précisément au Point-du-Jour. Triste faction et dont le souvenir me resterait comme un cauchemar d'ennui, malgré le tragique de l'époque, si l'épisode du marchand de chiens n'y était mêlé ! Avouez que pour un jeune officier, qui avait passé cinq mois à se ronger d'impatience, pendant qu'on se battait sans lui, c'était un métier bien énervant que d'attendre l'ordre de marcher, sous une casemate, en vue d'un mur de fortification et d'une ligne d'aqueduc. Notre consigne consistait à surveiller les abords du fleuve et des remparts, à ramasser de-ci de-là quelques maraudeurs, et, dans nos meilleurs moments, à échanger quelques coups de fusil avec un des détachements de fédérés qui, par inten'alles, poussaient une vague reconnaissance de notre côté. Ce n'étaient pas ces rencontres-là qui nous faisaient beaucoup de mal. Le vrai danger pour nous, c'étaient les obus perdus qui, de temps à autre, et quoique sous la protection du Mont-Valérien, nous arrivaient, de quelque batterie qui tirait à la volée. Dans l'état d'immobilité et d'expectative où l'on nous tenait, ce bombardement irrégulier, qui tantôt avait lieu et tantôt n'avait pas lieu, irritait encore notre impatience de nous battre. Mes camarades et moi nous étions terriblement tentés d'en vouloir à nos chefs d'une lenteur dont je comprends à la réflexion qu'elle fut la sagesse même. Devant la révolution, ceux qui ont l'honneur de représenter la cause de l'ordre ne doivent rien laisser à l'incertitude. Un échec peut avoir de trop graves conséquences par l'encouragement qu'il donne à d'autres éléments d'insurrection épars et cachés dans le pays. On ne raisonne pas ainsi quand on a vingt-cinq ans, du sang et cette passion de se distinguer, qui voit dans le danger une chance de gloire, et surtout d'avancement. Aussi maudissais-je la tactique employée par le prudent maréchal, tant et si bien qu'à force de regarder du côté de Paris, l'idée me vint, une nuit, d'aller vérifier par moi-même si un certain bastion, dont je voyais la masse dressée un peu en avant de l'aqueduc et d'où ne par-

CONTKS CHOISIS, 3t

tait, depuis une demi-semaine, aucun signe de vie, était vraiment bien gardé. Vous savez, un de ces projets de casse-cou — sottise quand ils échouent, action d'éclat quand ils réussissent! Après trente ans, le mien ne me paraît pas avoir été si mal imaginé. C'est par là, exactement par là, que les troupes entrèrent dix jours plus tard, et si j'avais eu plus de chance, c'était moi qui leur ouvrais ce passage... et alors! Je ne serais pas un pauvre brigadier à l'oreille fendue, je serais historique et national. Mais passons...

« J'oublie de vous le dire, mon projet : il consistait tout bonnement à profiter de ce qu'il faisait un clair de lune admirable, dont s'illuminait une moitié du fleuve, pour me mettre à la nage, remonter le courant par la portion de l'eau demeurée dans l'ombre, débarquer sur la berge, me glisser jusqu'au bastion, en visiter ce que j'en pourrais visiter et revenir par la même voie — ou bien y rester. J'étais excellent nageur, en sorte que la perspective de redescendre au camp sans être sorti de l'eau si je ne voyais pas de place où aborder, ne m'effrayait aucunement. Je n'eus pas plus tôt conçu ce plan audacieux que je m'occupai à l'exécuter. Çà, c'était d'un vrai soldat : l'action tout de suite. Je roulai mes effets dans une pièce de caoutchouc que j'attachai avec une courroie et que je disposai de manière à pouvoir porter ce paquet sur ma nuque tout en nageant, sans qu'il me gênât. J'avisai mon lieutenant de mon entreprise, pour qu'il m'attendît à un endroit convenu. Si je ne revenais pas, il savait la raison de mon absence. Il me fit, pour la forme, les objections que vous devinez. J'en tins le compte que vous devinez aussi, et, sur le coup d'une heure du matin, j'étais là qui remontais la rivière à petites brassées, sans me hâter d'abord, pour ne pas perdre inutilement un atome de mes forces, et puis, j'avais entendu dire qu'il y avait des filets tendus pour empêcher les tentatives du genre de la mienne. Je tenais à être très sûr de mon chemin et à ne pas donner dans quelque piège. Chacun des mouvements de mes bras était donc comme un geste d'exploration. Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas les instants que je passai ainsi.

Par cette nuit de printemps, l'eau était délicieusement fraîche et m'enveloppait d'une caresse souple qui me faisait mieux sentir la tension de mes nerfs surexcités. Je voyais, de mon ombre, cette eau ruisseler en larges bouillons d'argent dans ses portions éclairées, les étoiles palpiter au ciel, le profil de l'aqueduc saillir en noir. Etait-ce à cause de cette clarté presque égale à celle du jour? Ou bien la fantaisie des canonniers de la Commune se donnait-elle carrière? Toujours est-il que le fracas d'un combat d'artillerie résonnait tout au loin, et, qu'à une minute, le sifflement d'un obus au-dessus de moi, me fit instinctivement mettre ma tête sous l'eau... Enfin, j'étais sous le pont, j'entendais la rumeur du flot contre les piles, un remous m'obligea à un effort plus grand pour obliquer à gauche jusqu'à la berge. Je ne rencontrai aucun filet, mais au contraire un anneau, disposé là pour amarrer quelque barque. Je m'y agrippai, et, cherchant de mes mains et de mes pieds nus, les fissures des pierres dont était revêtue la berge, j'arrivai à la margelle du quai. J'y demeurai couché quelques minutes. N'entendant aucun bruit, j'osai défaire mon paquet et m'habiller sous cette voûte, d'où je sortis enfin en rasant les murs, mon revolver d'ordonnance à la main. La chaleur de mes vêtements, que le caoutchouc avait hermétiquement protégés, et une gorgée d'eaude-vie prise à même ma gourde avaient rendu sa chaude circulation à mon sang. Jamais je ne m'étais senti plus dispos. C'était comme si j'allais prendre Paris à moi tout seul!

a Ce fut moi qui faillis être pris, et là, sur-le-champ. Je n'avais pas fait cinquante pas, en me glissant sous les arches de l'aqueduc, qu'au tournant d'un des piliers je me trouvai en face d'un factionnaire qui sans doute m'avait vu m'approcher et qui me guettait, car il croisa la baïonnette sur moi en me criant un « qui vive? » qui m'arrêta net. Je vous ai dit que j'étais armé. Mais une détonation de mon revolver, c'était tous les soldats de garde comme celui-ci, avertis à cinq cents mètres à la ronde. Heureusement mon fédéré était tout jeune et tout frêle, presque un enfant. J'étais athlétique et entraîné

à la lutte. Jesquive le coup droit dont il me menaçait, je fais sauter son fusil de ses doigts d'un revers de main et je lui allonge en pleine poitrine un coup de poing à assommer un bœuf. Il chancelle. Il tombe sur les genoux sans avoir la force d'un appel, et moi je me sauve à toutes jambes dans la direction de la Seine. Au coin de l'aqueduc, j'aperçois des hommes en train de défiler. C'était une patrouille en tournée. Au même instant une détonation vient m'avertir que la victime de mon coup de poing a repris connaissance. Ce signal a été entendu de ses camarades, qui s'arrêtent. Je m'arrête aussi. Ma route était barrée...

« Je m'étais, par un instinct auquel je dus mon salut, jeté hors des arches du pont aussitôt le factionnaire tombé, et mon commencement de fuite avait été protégé par une haute palissade le long de laquelle j'avais couru. Tout en écoutant les voix des insurgés qui s'interpellaient, je remarquai que cette palissade aboutissait, un peu plus loin, à une maison, à une baraque plutôt, qu'une faible lumière éclairait. Il y avait beaucoup de probabilités pour que ce fût là un poste de fédérés. Je m'y dirigeai pourtant, avec l'idée que peut-être ce poste était vide et que précisément on ne penserait point, dans la battue qui se préparait, à me chercher dans cet endroit. Quand je fus arrivé contre cette sorte de cabane, je demeurai quelque temps immobile, étonné de n'entendre sortir de l'intérieur aucun bruit. J'avançai de quelques pas encore vers la fenêtre, et, me hissant sur la pointe des pieds, je vis un homme seul dans une chambre. A la lueur d'une bougie, il s'occupait à une besogne si complètement inattendue à ce moment et dans ce lieu, que c'était à ne pas y croire. Il était assis, et tenait sur ses genoux un tout petit chien de l'espèce de ces épagneuls anglais que l'on appelle des Blenheim. J'en savais le nom pour en avoir marchandé un, par hasard, dans un voyage en Angleterre l'année précédente. La bête devait être bien malade, car elle avait les yeux à demi fermés et s'abandonnait presque inerte-

^.xL^Cl7M)leMI

AYANT OUVKKT I.A I KSÈTRK, M. MK DKMANDA : « <J|'kST-CK (JIK VOIS MF. VOULEZ, VOrsr»

ment aux mains de l'homme, qui lui ouvrait la gueule avec des précautions infinies, pour y introduire quelques gouttes d'un liquide enfermé dans une bouteille. Dans un coin de la chambre, un autre chien pareil au premier, mais bien portant celui-là, était couché en* rond dans un panier de paille. Tout blanc et frisé, avec des taches de feu, il appuyait sur ses deux pattes son museau écrasé que surplomblait un grand front marqué du signe réglementaire, et ses deux longues oreilles fauves contrastaient joliment avec son pelage clair. Un détail achevait de rendre cette scène plus fantastique. C'était la quantité de peaux d'autres chiens pendues aux murs de cette pièce. II y en avait de grisâtres avec de longs poils qui avaient appartenu à des bassets de l'Ile de Skye, d'autres, havanes, à de tout petits Yorkshire terriers, d'autres à des pugs et à des bulls. Quoique je ne fusse pas grand clerc dans la partie, j'en savais assez pour reconnaître que les quelque vingt dépouilles qui décoraient cet endroit provenaient toutes d'animaux d'un grand prix. Un des humbles et comiques contrecoups du vaste désastre national se manifestait par ce tableau singulièrement énigmatique. J'allais le comprendre, et, contre mon attente, jouer mon rôle dans ce drame d'un éleveur de chiens de race, ruiné par les deux sièges et entêté à ne pas quitter ses chenils et ses pensionnaires, — même sous le feu du bombardement, même à la veille d'une prise d'assaut de la ville! D'ailleurs, je n'avais pas le loisir de m'étonner Je frappai deux coups secs contre la vitre. L'homme releva la tête et montra une physionomie qui décelait sa nationalité aussi indiscutablement que l'accent avec lequel, ayant ouvert la fenêtre, il me demanda :

— « Qu'est-ce que vous me voulez, vous? »

— « Faites taire votre chien, » lui dis-je, à voix basse, car le bruit de la fenêtre avait réveillé le dormeur, qui jappait à pleine gueule. « On me poursuit. S'il continue à aboyer, je suis perdu... »

— « Faire taire mon chien! » répondit l'Anglais. « Après ce que vous leur avez fait à tous, c'est bien naturel qu'ils vous haïssent...

Allons, Tiny, » ajouta-t-il pourtant dans sa langue, en s'adressant au petit Blenheim, « restez tranquille... » Puis ouvrant la porte en bougonnant : « Qui êtes-vous? Qui vous poursuit? Encore une fois, que me voulez-vous?... »

— « Que vous me cachiez seulement une demi-heure. » Et je lui racontai brièvement ce que je viens de vous dire et toute mon expédition. A peine avais-je franchi son seuil qu'il avait, par mesure de précaution, rabattu les deux volets de bois qui fermaient la fenêtre à l'intérieur. Il me regardait, tandis que je lui parlais, avec deux yeux bleus et très clairs qui brillaient d'un feu extraordinaire. Il avait une face tannée et toute rasée, avec de grands traits presque hagards, des cheveux roux. Son nez court, ses bajoues tombantes, l'espèce de mufle qui lui servait de bouche lui donnaient une ressemblance avec une tête de dogue, d'autant plus saisissante que son long buste était juché sur des jambes torses. Ces mystérieuses" identités entre les hommes et les bêtes quand ceux-ci vivent beaucoup avec celles-là, sont d'ordre courant. Le jockey arrive à avoir un profil chevalin, le berger une silhouette de mouton. Bob Milner — je vous ai déjà dit que tel était le nom fort vulgaire de l'amateur de chiens — était un petit mâtin, hargneux et sûr, comme un des pensionnaires dont les peaux pendaient aux murs de la chambre. J'allais l'éprouver à l'user, mais d'abord savoir quelle fantastique existence ce sujet de la reine Victoria avait trouvé le moyen de mener depuis le premier investissement de Paris, possédé, dominé par la passion de ses bêtes, et pour aboutir, à quoi? A n'avoir plus, d'une collection de chiens, jadis admirable, que ce couple de Blenheims dont un se mourait.

— « Hé, mon cher garçon, » me répondit-il quand j'eus fini, « qu'est-ce que cela me fuit, je vous le demande, que ces brigands vous prennent ou non?... Je ne suis pas un Français, moi, ni un Allemand. Je suis un Anglais, venu ici pour y travailler. Mon travail, c'était d'élever mes chiens. Demandez à ceux qui ont eu affaire à Bob Milner s'ils l'ont jamais trouvé en faute, et si toutes les bêtes qu'il

BOB MILNER. 16t)

leur a vendues n'étaient pas des bêtes de pur sang? Demandez-le... Pas un métis, mon cher garçon, je n'ai jamais eu un métis ici... Monsieur, c'est de chez moi que venaient les Skye de M"" la duchesse d'Arcole. Les avez-vous connus.'*... C'est moi qui ai vendu à M. Crucé son fox-terrier... C'est moi qui ai importé le collie qui se promenait au Bois de Boulogne avec M""' de Corcieux... Et c'étaient des visites ici, tous les jours alors! Les équipages s'arrêtaient à ma porte. Les belles dames descendaient pour me demander : « Comment allez- « vous, mon cher Bob... » La guerre arrive. J'avais vingt-cinq bêtes, Monsieur, toutes avec leur « pedigree », toutes habituées à ce climat. J'hésite à partir... On avait été si bon pour moi. Je me dis : on ne me fera rien, il faut rester, ce sera mieux pour les bêtes... Monsieur, vous voyez ces Skye, » et il me montra de sa main tremblante les deux peaux aux longs poils soyeux et grisâtres, « ce sont les premiers que ces cannibales m'aient pris pour me les manger. Monsieur!... Manger des Skye!... Ils ont mangé mes Skye! C'est ce que vous appelez réquisitionner, vous autres... Je les ai défendus, Monsieur, mais quand j'ai su qu'ils allaient me mener en prison et qu'il n'y aurait plus personne pour nourrir les autres, j'ai dit : « Prenez- « les, mais laissez-moi garder les peaux. » Je les ai tués moi-même, pour qu'ils ne souffrent pas, et dépouillés... Un chien, Monsieur, ça a une âme, voyez-vous... Ceux-là savaient que leur ami Bob les aimait, même alors... Du moins ils n'ont pas souffert... Ensuite, il y eut un bon moment; c'a été quand les obus ont commencé de tomber sur le quartier. Vous comprenez qu'on n'est plus venu me tourmenter... Les chiens avaient bien un peu peur d'abord, ils aboyaient au sifflement des bombes... Et puis, ils s'y sont habitués. Je leur avais fait dans le jardin de grandes niches souterraines... J'y vivais avec eux, bien mal. Eux aussi. Nous avions des conserves que nous partagions. Ils y seraient tous encore. Nous avons été protégés. Pas un éclat n'est tombé ici. C'a été les Allemands, lors de leur entrée, qui m'en ont tué quatre et emmené cinq. J'ai eu beau crier. C'était

une bande qui avait bu. Qu'y faire?... Alors tout a été de pire en pire. La maladie s'y est mise. Ces coquins-ci sont venus ensuite qui m'ont fait misère sur misère. Pas tous, mais ils m'ont vu promener deux petits, tenez, ces pauvres fox-terriers, avec des paletots... Ils me les ont assommés, et moi avec, à moitié, sous le prétexte que j'insultais le peuple... Insulter le peuple! Parce que mes bêtes étaient habillées. Mais quand elles sont malades, est-ce qu'elles n'ont pas le droit d'être soignées comme des gens?... Enfin, Monsieur, avec vos guerres, vos socialismes, vos barbaries, voilà tout ce qui reste à un honnête homme d'Anglais de ce qui était sa fortune... Et la fortune, ce n'est pas cela!... Mais voilà tout ce qui me reste des vingt-cinq plus belles petites créatures qui aient jamais remporté des prix... ces deux Blenheims!... Encore celui-ci, King, est si malade, si malade!... Passez votre chemin, mon garçon, et laissez-moi le soigner... Qu'ils vous attrapent ou non, encore un coup qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse?... D'ailleurs, chacun pour soi dans ce bas monde, n'est-ce pas ? Vos fédérés m'ont prévenu que si j'avais jamais le moindre rapport avec Versailles, ils me brûleraient ma maison et me fusilleraient... Ainsi, allez-vous-en. Monsieur, ou je les appelle... »

a Ce bizarre discours avait été débité tout d'une traite, avec un accent que je renonce à vous reproduire et une mimique de boxeur. C'était comme si j'eusse, pour quelques minutes, symbolisé, au regard du petit homme, toutes les misères dont il venait, huit mois durant, d'être la victime, par le plus extraordinaire des acharnements à ne pas s'en aller. Il était possédé d'une passion si sincère, et si comiques, par certains côtés, que fussent ses griefs, ils étaient si légitimes, que je ne pensai pas à m'indigner qu'il me fît expier les cruautés exercées sur ses pensionnaires parles divers soldats qui avaient passé là. Français ou Allemands, réguliers ou insurgés, l'insulaire les confondait tous dans une même haine. Mon bon destin voulut que cette rancune ne

fût point partagée par les pauvres bêtes, objets du culte de ce sauvage personnage. Car le petit chien Blenheim, le dernier survivant de la précieuse légion, celui que j'avais vu dormir couché en rond dans son panier, n'avait pas seulement cessé d'aboyer depuis mon entrée.

Tandis que son maître me parlait, il s'était approché de moi en me flairant. Puis il avait commencé d'exécuter les gentilles simagrées par lesquelles ces souples animaux essaient d'attirer l'attention. Depuis les trois ou quatre siècles que ces épagneuls, à gestes de félins, déjà peints par Van Dyck sur les genoux des princesses ses contemporaines, vivent dans la compagnie continue de leurs maîtres et maîtresses, ils ont pris une espèce d'instinct social qui leur donne des sympathies et des antipathies à première vue. Ils possèdent comme un don pour deviner à quelle classe appartient tel visiteur qu'ils n'ont jamais rencontré. Ils mordent un ouvrier et caressent un monsieur avec un discernement qui est leur « snobisme » à eux, si vous voulez, mais un « snobisme » dont j'aurais mauvaise grâce à me plaindre. Jugez-en. Par quel inexplicable flair ce Tiny — vous vous rappelez que Bob l'avait baptisé ainsi — avait-il cru discerner que j'étais digne de frayer avec un chien aussi aristocratique que lui? Toujours est-il qu'après s'être tourné et retourné vingt fois sur lui-même, avoir gratté nerveusement sa nuque avec sa patte de derrière et de sa patte de devant frappé sa longue oreille, il vint frotter son museau contre ma jambe, et comme, machinalement, je tendais ma main vers lui, il me la lécha doucement de sa petite langue pendante, tandis que je lui grattais le front de mes doigts. Le moment où je me livrais à cette démonstration d'amitié était justement celui où mon hôte me posait son farouche dilemme, son : « Allez-vous-en, ou j'appelle... » qui me rejetait au danger, peut-être à la mort.

— « Votre chien a meilleur cœur que vous, monsieur Milner, » lui dis-jc simplement, en lui montrant l'aimable animal dont les gros yeux saillants me regardaient en effet avec des prunelles toutes remplies de

cette obscure âme affective où l'on a bien de la peine à ne pas démêler une pensée. « Adieu, Monsieur, » ajoutai-je, et caressant de nouveau la petite bête : « Good bye, Tmy, » dis-je en anglais au Blenheim. J'assurai mon revolver dans ma main, et je fis mine d'aller vers la porte.

« Le contraste entre son attitude et celle de son chien avait-il fait honte à Bob Milner? La caresse par laquelle j'avais accueilli les avances de Tiny lui avait-elle révélé en moi un confrère en sympathie canine? Les trois mots anglais que je venais de prononcer, en lui rappelant la patrie, avaient-ils soudain rouvert dans cet être primitif les sources de l'humanité profonde ? Je le vis avec stupeur se jeter entre la sortie et moi, pousser un gros verrou à Tintérieur, et, en anglais aussi, mais à voix basse, il se mit à me gourmander en me poussant dans le fond de la pièce, vers une autre porte qu'il referma sur moi :

— « Je les entends, » me disait-il; « ne bougez pas, quoi qu'il arrive... Ne bougez pas... Vous nous feriez tuer, Tiny et moi, et vous avec... » et, avec fureur : « Vous aviez bien besoin de quitter votre camp et de venir ici. What a d — d foolyou are, my boy... »

« J'avais à peine eu le temps de revenir de la surprise causée par cette étonnante volte-face, quand de nouveaux aboiements de mon ami le Blenheim me démontrèrent que l'ouïe du marchand ne l'avait pas trompé. On approchait de la cabane. A travers les minces cloisons en planches et dans le vaste silence de la nuit, je reconnus le pas cadencé d'une troupe en marche. Allait-elle passer devant la maison sans la fouiller.^ Ma vie dépendait du caprice de celui qui la commandait. Mon cœur battait à coups si secs, si durs que je les entendais aussi nettement que le bruit des pieds des soldats sur la route. Comme il arrive, la présence du danger calma soudain cette agitation. Les hommes s'étaient arrêtés à la porte de la baraque. Sans pouvoir distinguer les paroles, j'entendais les voix. Évidemment, ils délibéraient. Tiny aboyait plus furieusement que jamais. Un coup de crosse donné

dans la cloison et qui ébranla, toute la frêle construction m'annonça le résultat de ce conseil de guerre improvisé, et le dialogue suivant commença de s'engager, dont plus un mot ne m'échappait maintenant :

— a Qu'est-ce que vous lui voulez encore, au pauvre Bob ? » criait la voix de mon hôte. « Vous l'avez ruiné. Vous lui avez tué tous ses chiens. Il lui en reste deux, deux en tout, il y en a un qui se meurt... Pour l'amour de Dieu, laissez cette pauvre bête finir tranquille... »

— « Il ne s'agit pas de tes bêtes, » répondit une voix, impérieuse, celle-là, dans son éraillement, et un énergique juron suivi d'un nouveau coup de crosse accompagna cette injonction : « Vas-tu nous ouvrir, le père aux chiens, ou l'on te défonce ta cambuse ? Nous cherchons un homme... L'as-tu vu se sauver, oui ou non? Ton chien a aboyé tout à l'heure, ce qui nous prouve qu'il a passé là... »

— « Nous perdons notre temps, capitaine, » reprit une autre voix, a Je viens de regarder par l'interstice de la fenêtre. Le vieux lascar est seul avec une de ces bêtes sur ses genoux. C'est vrai aussi que l'animal est malade, il me l'a montré aujourd'hui... »

— « Un homme? » répondit Bob Milner. « Et comment voulezvous que j'aie vu un homme? Voilà deux heures que je suis là à soigner King!... Vous le savez qu'il est malade, très malade, vous, monsieur le sergent » — il avait, lui-même, reconnu la voix du second des interlocuteurs. « Si Tiny a aboyé, c'est sûr que quelqu'un a passé. Mais jen'yai pas fait attention... Ah! pauvre King! Comme il tremble... Ils ne te feront rien, mon ami... Par pitié, monsieur le sergent, vous qui le connaissez et qui savez comme il était bon, demandez qu'on le laisse mourir tranquille. »

— « Vous voyez bien qu'il ne sait rien, qu'il n'a rien vu, » reprit la voix du sergent, « J'en suis pour ce que j'ai dit et que je répète, capitaine. L'homme a tourné derrière la cabane, et il est maintenant le long des fortifications. Il faut qu'il saute ou que nous le prenions... Il ne sautera pas et nous le tenons. Mais il faut aller... »

— « J'aimerais pourtant bien à enfumer ce vieux loufoque^ » dit le capitaine, « qui fait porter des paletots à ses bêtes, et leur entonne du café, pendant que nous autres nous nous faisons trouer la peau pour la justice! Mais tu as raison, allons au plus pressé... Tu ne perdras rien pour attendre, père aux chiens. Au revoir!... »

« C'est sûr ce menaçant adieu que la troupe s'éloigna. J'entendis le bruit des pas diminuer, et alors seulement je me hasardai à ouvrir la porte, étonné que mon sauveur ne fût pas aussitôt venu m'avertir. Il pensait bien à moi, en vérité, et aux menaces du capitaine! Il était assis, tel que je l'avais vu, à travers la vitre de sa fenêtre, une demiheure plus tôt, le chien malade sur ses genoux, essayant de réchauffer la bête dont les pattes toutes raidies et le corps agité de spasmes convulsifs annonçaient l'agonie :

— « Je viens vous remercier, monsieur Milner, » lui dis-je, « vous m'avez sauvé la vie... »

— « Et vous, » me répondit-il avec plus de colère encore que tout à l'heure, « vous m'avez tué King... Si vous n'étiez pas venu ici, au moment où je lui faisais prendre son remède, c'est lui que je sauvais... Oui, je le sauvais! Et maintenant il meurt! Il meurt! Il meurt!... Mais allez-vous-en donc, puisqu'ils ne sont plus là... »

« Et, se levant de sa chaise, la bête serrée contre sa poitrine, il alla tirer le verrou, ouvrit la porte et me poussa sur la route avec une force dont je n'aurais jamais cru ce petit corps capable. Mes minutes étaient comptées. Je n'avais pas le temps de lui renouveler l'expression de ma reconnaissance. Je me rappelai le sinistre « Au revoir » du capitaine des fédérés, et je me jurai mentalement d'essayer, quand nous entrerions dans la ville, de sauver du moins la cabane et ses deux derniers habitants : le fantastiqup Bob Milner et son Blenheim. La première condition pour cela était de regagner la Seine. J'y arrivai. Je me jetai à l'eau, tout habillé cette fois, ce qui me valut d'un autre factionnaire un coup de fusil, mal dirigé... Encore un quart d'heure et le courant m'avait porté à mon point de dé-

BOB MILNER. 17â

part. Je n'avais pas pris Paris, mais je n'avais pas été pris non plus. »

— « Et Bob Milner? interrogea une des jeunes femmes qui avaient écouté le récit. « Fait-il encore le commerce? Je lui achète un Blenheim demain. » Faut-il ajouter que cette curieuse de chiens sensationnels est une Américaine à anecdotes : miss Marsh? »

— « Impossible de vous renseigner, Mademoiselle, » dit Roysard. « Quand nous entrâmes dans la ville, je reçu l'ordre de pousser jusqu'au Trocadéro. C'était la guerre acharnée des rues et tout ce que vous savez. Je ne pus revenir au Point-du-Jour qu'à la fin de la semaine. A la place où se dressait la cabane, il n'y avait plus que des débris de bois consumés, et, au milieu, à demi brûlée, l'enseigne dont je vous parlais : Bob Milner, Breede?'. Milner avait-il pu se sauver avec le dernier Blenheim, et était-il reparti pour son pays, par horreur des continentaux, et puis un obus avait-il mis le feu à la cambuse? Le capitaine des fédérés avait-il réalisé la menace de son terrible « Au revoir » et enfumé le loufoque, et son chien à paletot? C'est ce que je ne saurai jamais, à moins d'un hasard, aujourd'hui invraisemblable. Mais pour un insulaire, avouez que voilà un insulaire... »

Naples, mars 1909.

CONTK* i:ilOI8l8.

Avant qu'aucun de nous eût pu même songer à lu retenir, il s'était élancé, la cravache hante.

DANS le compartiment du wagon qui nous ramenait, quelques amis et moi, d'une des revues données pour l'Empereur de Russie, l'autre année, la conversation tomba sur ce problème de la discipline, plus vital encore pour ces vastes armées modernes comme celle que nous venions de voir manœuvrer, où le nombre serait, au moindre fléchissement, un terrible multiplicateur de désordre. A ce propos on discuta sur le plus ou moins d'efficacité des corrections physiques, toujours en vigueur, paraît-il, dans certains pays. Un colonel retraité, qui se trouvait des nôtres, en prit texte pour conter un épisode de service assez saisissant, « Vous devriez l'écrire, » me dit un de nos compagnons. — « Si le colonel m'y autorise.^... » rcpliquai-je. — « En supprimant les noms, »

Ht-il, ft tant que vous voudrez ». Je profitai de la permission, et voici l'histoire. C'est le colonel qui parle.

« ... Des corrections physiques.? Chez nous?... Allons donc! Elles ne serviraient de rien. Et puis elles seraient impossibles!.. Qu'est-ce qui distingue notre soldat, quand il est bon? Le nerf, la belle humeur, Ten-avant. Ce n'est pas un automate, c'est une personne. Tous ses défauts viennent de là, et toutes ses qualités. De même pour notre officier. Il ne vaut vraiment que s'il est aimé. Tous le sentent, et il n'y a pas d'armée où les chefs vivent plus près des hommes et les traitent mieux. — Comme des personnes — j'en reviens là. De fait, durant toute ma carrière, et elle fut longue et elle a eu ses heures dures, puis que j'étais avec Bourbaki dans l'Est, je n'ai jamais vu qu'une fois, vous entendez, une fois, un gradé frapper un inférieur, et le petit drame auquel cette brutalité donna lieu est tellement à l'honneur de notre esprit militaire, en bas comme en haut, que je me le rappelle toujours avec une espèce d'orgueil professionnel. Je dirais une espèce de joie, s'il n'avait indirectement coûté la vie au coupable, un de mes meilleurs camarades et le plus remarquable officier peut-être que j'aie connu.

« Il s'appelait Gustave P... et il était alors, je vous parle de 1884, chef d'escadrons de chasseurs. Il avait tout près de quarante ans, mais il était si mince, si vigoureux, si entraîné, qu'il donnait, à la tête d'une charge, l'idée de ce qu'ont dû être les grands meneurs de cavalerie : un Lasalle, un Latour-Maubourg, un Montbrun. Du feu comme tous les diables, et une endurance!... Lui aussi en faisait partie, de cette retraite de l'Est, et je ne l'ai jamais vu plus fatigué une heure que l'autre, bien qu'il eût reçu un coup de sabre sur la tête, dès le début. A ces dons physiques d'animal de guerre, il joignait les autres. C'était

une mémoire et un coup d'œil ! Bref, à l'époque où se passa cette scène, nous le considérions tous comme celui de nous qui irait le plus loin et le plus vite, d'autant qu'il avait inspiré le plus vif intérêt, lui qui n'avait pas besoin de protection, au commandant de corps d'armée le plus puissant au ministère, le général N... Ces deux magnifiques soldats étaient faits pour se comprendre. C'était le même tempérament, à une génération de distance. Pour le service, s'entend, car, pour les mœurs, le général N... a toujours été de la tradition des Catinat, des Davout, des Priant, un de ces héros sages qui doublent de vertus privées leurs vertus guerrières, au lieu que P..., comme ce Lasalle dont le nom me venait à son occasion, était, de toutes manières, un brûleur. Il aimait la table, le jeu, les femmes, comme il faisait tout, avec cette fougue qu'annonçait sa physionomie hardie et violente, où ses yeux bleus, si clairs sur son teint bistré, avaient l'éclat et la mobilité de certains yeux d'oiseaux de proie. A vingt-cinq ans, ce martial et fin garçon avait été une séduction vivante. Il l'était encore en 84, quoique ses cheveux, prématurément blanchis, lui donnassent plus que son âge, malgré sa tournure et son allure toujours jeunes. Il avait eu beaucoup d'aventures et dans tous les mondes. J'en connaissais quelques-unes. J'avais deviné les autres. Il ne les avait jamais prises très au sérieux. Une partie de fête avec les camarades, gaie et un peu folle, lui avait toujours tout fait oublier. Ainsi, quand, à la date dont il s'agit, au moment des grandes manœuvres, le général N..., au service de qui j'étais attaché, me montra la liste des officiers désignés pour accompagner son état-major et que j'y lus le nom de P..., je ne pus retenir une exclamation de plaisir.

— « Je sais, » dit N..., « vous l'aimez beaucoup. C'est une des raisons pour lesquelles je l'ai demandé. Il a besoin qu'on le distraie un peu en ce moment. Il file un mauvais coton. Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu ? »

— « Mais six ou sept mois, mon général. »

— « Vous le trouverez bien changé. Il est amoureux, et mal amou-

reux... » Et il me raconta, avec un accent de révolte attristée, une de ces banales histoires qui, réduites à l'essentiel, ne sont guère qu'un fait divers. Quand on en connaît le héros, on en sent le tragique. Donc P..., alors en garnison à Compiègne, trop près de Paris, s'était lié avec une petite actrice des Variétés. Il en était devenu passionnément épris, et elle le grugeait et le trompait. Elle lui avait coûté déjà plus de cinquante mille francs, une somme énorme pour sa très modeste fortune. Le pire était la fièvre d'exaltation où les coquetteries de cette fille le faisaient vivre. Ses parents, avertis par un camarade, l'avaient sermonné. Il leur avait répondu de telle sorte qu'ils avaient eu peur et s'étaient adressés au général. Celui-ci avait lui-même parlé à P... Il l'avait trouvé dans un jour de désespoir, mais il n'avait jamais pu lui tirer la promesse de rompre avec la créature. J'entends encore le cher homme s'écrier à ce moment de son récit : « Je lui ai offert de lui obtenir son changement, pour où il voudrait, loin du Boulevard, » et savez-vous ce qu'il m'a répondu : • — « Après six semaines, je démissionnerais... ? » Lui! démissionner! Un officier de cette valeur, et pour qui ! Pour qui !... C'est à cause de cela que je l'ai demandé, pour l'avoir sous la main pendant ces manœuvres et lui reparler. Tâchez de l'influencer de votre côté... S'il lui faut à tout prix un cotillon, mais qu'il se marie. C'est si simple. La famille, ça vous donne du cœur pour la guerre. Le reste vous l'ôte... Enfin, vous m'aiderez à le sauver, donnez m'en votre parole... »

« Je n'essayai pas de démontrer à ce chaste qu'il n'y avait aucun rapport entre la vie conjugale et la passion dont je devinais P... atteint, d'après ce discours. Quoique je ne fusse pas grand clerc dans la matière, j'avais souvent constaté dans mon entourage que la quarantaine marque une redoutable crise pour les hommes à bonnes fortunes, tels que celui-là. Est-ce le premier affaiblissement de l'âge qui les rend moins capables de réagir et de se reprendre? Est-ce l'amourpropre de leurs succès passés qui s'exaspère en eux au moindre signe

UN CHHK. 183

de déchéance? Est-ce l'idée quà un certain tournant de la vie , notre lot de sensations heureuses étant compté, une maîtresse perdue ne se. remplace pas? Quelle que soit la cause, l'effet n'est pas douteux. J'en eus la preuve une fois de plus, quand je me retrouvai avec P..., quelques jours après cette conversation. Il était venu nous rejoindre à Esternay, pas bien loin d'ici, et avec vingt-quatre heures de retard, lui, le zélé des zélés ! Je n'aurais pas su la vérité par le général que je l'aurais devinée dès le premier regard. Physiquement, P... n'avait pas bougé. C'était bien toujours le même cavalier svelte et robuste, le même profil altier et martial, cette même impérieuse allure d'un officier-né, dont chaque geste commande. Mais il avait au fond de ses prunelles claires une inquiétude que je ne lui connaissais pas, à lui, le plus décidé des hommes, un pli d'amertume au coin de la bouche, où sa moustache blonde avait grisonné , une nervosité dans tout son être, et une brusquerie dans sa voix, comme de quelqu'un qu'une blessure cachée élance- à chaque moment. Je l'avais connue si gaie, cette voix, dans notre jeunesse, lorsqu'aux plus périlleuses rencontres elle entonnait l'hymne à Bourbaki : « Gentil Turco — quand, autour de ta boule,, — comtne un serpent s'enroule — le calicot — qui te sert de shako... » Mon impression de sa souffrance fut si vive que je ne me permis aucune des plaisanteries par lesquelles je n'aurais pas manqué de l'accueillir autrefois, sachant ce que je savais.

— « Nous t'attendions avant-hier, » lui dis-je simplement. « Le général ne t'a pas attrapé ? »

— « Non, » répondit-il, puis, sans autre commentaire : « Où me loges-tu? »

a Et, en dehors de cette question de service, rien, pas un mot d'intérêt sur ce que j'étais devenu depuis ces six mois. Pas un mot non plus au repas du soir que nous prîmes à la table commune, sans que P... se mêlât à l'entretien autrement que par des phrases quelconques, juste de quoi ne pas faire remarquer son silence. Il se leva avant la fin, et comme je lavais suivi, désireux de briser

quand même cette glace, je pus voir qu'il interrogeait un soldat :

— « Qu'as-tu demandé à ce brave garçon? » l'interrogeai-je en l'abordant.» Si je peux t'être de quelque utilité!... »

— « J'ai voulu savoir par où venait le vaguemestre, » dit-il.

— « Déjà! » fis-je en lui prenant le bras, a Tu attends quelque lettre de femme... Tu n'achèteras donc jamais une conduite.^ Tu vas me conter cela... »

— « Tu te trompes, » répliqua-t-il, en dégageant son bras avec un air d'irritation qui achevait de me montrer combien sa passion actuelle ressemblait peu aux légères intrigues dont il me faisait autrefois si volontiers confidence. « Il s'agit d'une réponse de mon notaire pour un petit règlement... Mais voilà mon homme... »

— « Ne comptez plus sur moi, mon général, » dis-je à notre commun protecteur, le soir même. Il m'avait fait appeler pour me questionner sur l'attitude de P... « A peine s'il a été poli, et si c'avait été un autre... »

— « Oui, mais ce n'est pas un autre, » interrompit le général. « Vous souvenez-vous de ce que Napoléon écrivait au prince d'Eckmûhl en lui envoyant Vandamme? « Il est insupportable. Mais sup- « portez-le, car c'est un homme de guerre et ils se font rares. » Je ne suis pas l'Empereur et vous n'avez pas gagné Auerstœdt. Mais Vandamme avait beau être brave, il n'était pas plus brave que P..., et ne tenait pas mieux le feu. Cela j'en suis sûr. Soyez patient avec lui comme moi. Il faut qu'il traverse cette mauvaise passe sans démissionner. Il le faut. D'ailleurs, le métier va le rendre à lui-même et le guérir. Nous le sauverons. Vous le verrez... »

Ce « vous le verrez » signifiait, ce que je savais d'avance, que ces manœuvres allaient être, comme d'habitude avec N..., menées si rudement que notre camarade et nous tous n'aurions pas une minute pour rêvasser à nos peines de cœur ou autres. Ah! quel éducateur de

troupes que celui-là et ce qu'il arrivait à obtenir du cadre et du rang! Et adoré, avec cela ! Vous allez mesurer à quel point, par l'anecdote que je vous ai annoncée, et à laquelle j'arrive. Il y avait donc une se-maine que nous avions échangé ensemble ces réflexions, et, depuis lors, ce n'avaient été que marches et contremarches, ordres et contreordres, levers à quatre heures, couchers à dix, après des journées passées tout entières à cheval. Enfin, nous avions bien travaillé, et P... comme les autres, plus que les autres, car le grand chef ne l'avait pour ainsi dire pas quitté. Je ne l'avais pas non plus perdu devue, quoi que j'eusse évité l'occasion de mettre à nouveau sa mauvaise humeur et ma patience à Tépreuve, et j'avais cru constater que le remède préconisé par le général opérait déjà. P... recommençait par instants à rire et à causer, comme autrefois. Sa bouche se détendait de son pli, ses prunelles se nettoyaient de leur idée fixe. Aussi ne pouvais-je guère m'attendre à l'accès de demi-folie qui vint tout d'un coup nous consterner tous. Ce souvenir me remue encore quand j'y pense. J'ai su depuis qu'il avait reçu, la veille au soir, d'un de ces amis imprudents qui croient nous rendre service en nous apprenant avec précision ce dont la seule idée nous désespère, une lettre terrible sur la conduite de sa maîtresse pendant son absence. J'avais bien remarqué, en lui disant bonjour ce matin-là qu'il avait de nouveau son visage brouillé du premier jour. Puis je n'y avais plus trop pensé, absorbé par l'intérêt de l'action militaire à laquelle nous devions participer... A cet instant, tenez, je revois la scène comme si j'y étais. Il faisait un ciel du matin qui annonçait une belle journée chaude. Il pouvait être huit heures et le soleil tapait déjà. Nous étions un petit groupe d'officiers, à attendre sur un mamelon, dans l'ombre d'une poignée d'arbres, le retour du général N..., qui nous avait quittés pour aller, sans escorte, donner un coup d'œil aux lignes. Sachant que son absence durerait, nous étions descendus de cheval et nos hommes gardaient nos montures. Tout à coup, j'entends un de nos camarades qui dit à P... :

CONTES cnoisig. ^4

18tf CONTES CHOISIS.

« — Regarde donc comme cet imbécile tire sur ta bête; s'il ne lui gâte pas la bouche, tu auras de la chance... »

« C'était vrai qu'en ce moment le hussard qui gardait le cheval en question était en train de martyriser le pauvre animal en lui donnant des à-coups stupides avec le mors, pour le faire tçnir tranquille. P... se retourne. Il aperçoit la scène. Une expression de fureur, comme je n'en ai jamais vu à personne, décompose son visage, devenu soudain couleur de terre. Avant qu'aucun de nous eût pu même songer à le retenir, il s'était élancé, la cravache haute. Le soldat, qui n'avait pas remarqué l'approche de l'officier, reçoit le premier coup de cette cravache en plein sur l'épaule. Il saute de côté. Un second coup fait tomber son képi. Une minute nous crûmes qu'il allait s'élancer sur son agresseur, tant il était devenu pâle, lui aussi, et quel regard ! Il avait lâché la bride du cheval et ses deux poings s'étaient serrés. Par bonheur, il se maîtrisa. Nous vîmes quelque chose, qui n'était pas la peu7\ l'emporter en lui sur la colère. Il alla ramasser son képi et détacher son propre cheval, tandis que P..., rendu à lui-même, ajustait les rênes du sien et se remettait en selle, sans qu'aucun des témoins de ce guetapens rompit le silence, qui devint tragique, quand nous entendîmes la voix du général N... nous interpeller. Il était arrivé sur nous au petit galop, avant que nous l'eussions vu venir, par derrière le bouquet d'arbres qui lui avait caché, à lui, l'inquaUfiable algarade de P... Nous le comprîmes, au ton joyeux dont il nous cria :

— « Hé bien, Messieurs, tous en selle, et vite ! Nous tenons le bon bout aujourd'hui... » — Puis, quand il fut tout prêt de notre groupe, il s'arrêta de plaisanter. Il venait de deviner à notre attitude qu'il s'était produit, durant son absence, un événement extraordinaire, et il demanda :

— « Ah çà! Que se passe-t-il? »

— « Rien, mon général, » répondis-je, comme s'il se fût adressé à moi seul. « Absolument rien... » Ht le même instinct qui m'avait fait proférer cette dénégation empêcha qu'aucun de nos camarades élevât

la voix pour me démentir. Je me souviens qu'en prononçant ces paroles, je n'osais regarder du côté du soldat frappé. Lui non plus ne protesta point. Le général dit simplement un : — « Ah!... » qui me prouva qu'il n'était pas la dupe de ma réponse. L'heure pressait et ïaction avant tout, n'est-ce pas ? Il n'insista donc point, et, quelques minutes plus tard, nous galopions tous, botte à botte, vers le point fixé par notre chef, et dont l'occupation devait nous assurer le « bon bout », suivant son mot. Seulement moi qui le connaissais, j'étais sûr qu'il ne finirait pas la journée sans couler à fond l'incident du matin, et comment le cacher, cet incident, quand il avait eu vingt témoins dont plusieurs simples soldats? Et d'ailleurs celui qui en avait été la victime porterait plainte, et il aurait raison. Qu'allait-il advenir du coupable? Et, pour nous tous, quelle épreuve! Quelle humiliation! Je vous dirais mal ce que je ressentis tout ce jour. Je n'ai jamais mieux compris combien est strictement vraie cette vieille expression de frères d'ar?nes. Je ne regardai pas P... une seule fois durant ces douze heures. Je ne lui adressai pas une parole. C'était comme si, en déshonorant son uniforme par une action absolument indigne d'un officier, il m'avait aussi déshonoré le mien et celui de tous nos camarades. Mais passons...

« Ce que j'avais prévu arriva très exactement. Vers les sept heures et demie du soir, et quand nous fûmes installés dans la petite ville où nous devions loger pour la nuit, le général N... me fit demander.

— a Heureusement, » me dit le petit lieutenant qu'il m'avait dépéché et qui avait assisté à la scène du matin, « il ne sait rien de cette vilaine affaire. Je viens d'apprendre que le soldat qu'a frappé le commandant P... ne se plaint pas. »

— a Comment cela ? » interrogeai-je.

— « Par un de nos hommes. Ils se sont juré, les huit qui étaient avec nous, lui compris, de se taire. Le chef l'aime trop,

m'ont-ils dit en me parlant Je P..., c'est comme son fils, et il est trop bon pour nous. Nous ne lui ferons pas cette peine. »

— a Mais c'est impossible, » m'écrai-je.

— « Je ne sais pas si c'est impossible, » reprit le lieutenant, « mais c'est ainsi. Quels soldats tout de même que les Français ! »

— a Quand ils sont menés par quelqu'un comme N.... » répondis-je. « C'est vrai. Et savez-vous si P... se doute de la chose? »

— « Il n'a pas desserré les dents depuis ce matin. Mais si vous voulez le voir, voilà justement sa maison. »

— « A moins qu'il ne fasse des excuses à ce soldat, » répliquai-je, « je ne lui reparle de ma vie. »

— « Lui, des excuses! » dit le lieutenant. « Il recommencerait plutôt. Je l'ai bien regardé ce matin et tout aujourd'hui. C'est une bête sauvage quand il est en colère, et avec son orgueil, il se ferait hacher menu plutôt que de revenir. Voulez-vous que je vous dise comment cela finira ? Par un duel afec un de nous. Tous nos camarades pensent comme vous pensez. On le mettra en quarantaine, et alors!... Enfin, les manœuvres vont se clore. Peut-être n'y aurat-il rien... En tout cas, le pire est évite. »

« C'était raisonner sagement, n'est-il pas vrai ? et à la seconde même où le lieutenant concluait de la sorte, je me souviens parfaitement que j'opinai dans son sens et que je lui répondis : — « En effet, le pire est évité... » Puis, quand je me trouvai en présence du général N..., je ne me charge pas de vous expliquer ce qui se passa en moi. Mais je sentis, rien qu'à rencontrer son loyal et profond regard, que je ne pourrais physiquement pas lui mentir, s'il m'interrogeait. J'ai bien souvent réfléchi au mobile qui m'avait dominé dans cet entretien. J'ai toujours pensé que j'avais cédé, avec mon caractère à moi, précisément à la même vénération pour cet admirable chef qui avait déterminé le silence du soldat outragé. Un général

« ... ILS POURRONT LE RKI'ETKR A TOUT LE MONDE. MAINTENANT, UONNEZ-MOI LA MAIN ».

comme celui-ci avait le droit de tout savoir de ce qui s'était passé parmi ses hommes. Son corps d'armée et lui ne faisaient vraiment qu'un. Ses soldats, c'était sa famille, c'était lui-même, et je me serais méprisé de le tromper dans une si poignante occasion. Aussi, quand, seul avec moi, il m'eut posé la question que j'avais redoutée durant cette interminable journée, je n'eus pas l'énergie de recommencer mon mensonge :

— « Que s'était-il passé quand je vous ai rejoint ce matin à huit heures? » me demanda-t-il, et, comme je me taisais : — « Il faut me le dire. Il s'agit de P..., » insista-t-il. « Ai-je raison?... » Oui. Qu'avait-il fait?... » Et comme s'il eût lu dans ma pensée :

— « Cela fait partie du devoir militaire de ne pas mentir à son général. Ne le savez-vous donc pas, Henri! »

« Cette appellation qui donnait une note de tendresse à cette inquisition impérative acheva de me décider. Je demandai seulement au général de me promettre de ne pas punir P...

— « Si c'est possible, je vous le promets, » fit-il. Et, cette parole une fois donnée, qui enlevait à mon récit tout vilain aspect de délation, je lui dis tout. A mesure que je parlais, je voyais sa face de vieux lion — si vous l'avez connu, vous vous la rappelez

— s'assombrir jusqu'à devenir formidable. Il me laissa pourtant achever mon récit sans un mot. Puis, après quelques minutes qui me parurent interminables, et durant lesquelles il marcha d'un bout à l'autre de la chambre :

— « Mon cher Henri, » reprit-il, « je vous remercie de m'avoir dit la vérité. Je vous en remercie pour l'armée et pour moi... » 11 avait dans son accent une solennité singulière. « Je vous en remercie aussi pour P..., » ajouta-t-il. « Faites-moi venir cet homme qu'il a frappé et tous les camarades qui étaient avec lui. Trouvezles-moi tous et tout de suite, et amenez-les-moi. «

« Une demi-heure plus tard, j'arrivais, moi neuvième, et suivi

des huit soldats qui étaient avec nous sous la petite tente, le matin, et, quand nous fûmes dans le salon du général :

— « Où est l'homme dont vous me parliez?... » me demanda-t-il. Je le lui montrai : — « C'est vous, mon ami, » lui dit-il, « qui avez été frappé par le commandant P...? »

— « Non, mon général, » répondit l'homme, « je n'ai pas été frappé par le commandant. »

— « Vous avez été frappé par le commandant, » reprit le général N... avec une autorité qui n'admettait pas la réplique, « je le sais et je sais que vous ne voulez pas vous plaindre... Vous avez raison, parce que si le commandant a eu un moment d'oubli, c'est qu'il ne s'est jamais remis tout à fait de la blessure qu'il a reçue en 70 et dont il porte la cicatrice. Il s'est conduit là comme un héros. Vous devez lui pardonner à cause de cela. Il a bien servi, comme vous servez bien. Nous sentons tous ici. Moi, mon service consiste à être responsable de mes officiers et de mes hommes. Quand un d'eux manque, c'est sur moi que la faute retombe... V... » — et il nomma le soldat par son nom — » je vous fais mes excuses pour la conduite du commandant, et j'ai tenu à ce que vos camarades fussent là pour savoir que le général commandant le corps d'armée vous les a faites, ces excuses. Ils pourront le répéter à tout le monde. Maintenant, donnez-moi la main... »

— « Et le commandant P...? » dit l'un de nous au narrateur, qui s'était tu, comme étouffé d'émotion après tant d'années au souvenir de cette scène.

— « Il a demandé à permuter pour le Sénégal le lendemain même, » répondit-il. « Nous y faisions alors une expédition où il s'est comporté comme l'admirable officier qu'il avait été toute sa vie, sauf une minute, une seule. Il Ta bien expiée, cette minute,

puisqu'il est mort de la fièvre jaune au cours de cette campagne. Quoique cette mort soit très triste, je n y pense jamais sans me dire, ayant vu ce quune indigne passion avait fait de lui, que N... a eu raison et qu il fallait le sauver. Il Ta sauvé puisque l'autre est mort à l'ennemi au lieu de se faire casser à la suite de quelque absurde accès de colère. Ah! ce général était un chef, et, voyezvous, dans la guerre, comme dans la politique, tout est là. »

Paris, octobre, 1901.

i.ONTl.S CHOISIS

(j{.^ G.CI;7\i7teîvu

Il y a trente mille francs pour vous si vous vous taisez... Vous entendez... Trente mille francs...

LE vent du succès courait, ce soir-là, dans la vaste salle et sous les galeries du vieil Odéon, qui démentait, une fois de plus, l'ironique légende de nécropole, propagée par des poètes rancuniers ou des boulevardiers à l'état d'hostilité permanente contre la rive gauche de la Seine. On se rappelle la boutade plaisante du bon Gautier :

N'être pas directeur del'Odéon est chose Si facile, pour peu que l'on soit protégé..

Cette première représentation de la pièce nouvelle, une comédie bourgeoise intitulée la Belle-Fille, s'annonçait, au contraire, comme un triomphe. Les journaux, d'ailleurs, étaient remplis, depuis ces huit jours, par la réclame la plus savamment étudiée. Le signataire de la pièce n'était autre que Jacques Tournade, un des trois petits-fils de l'inventeur de la bougie Tournade. C'est dire que le jeune auteur dramatique marchait sur neuf ou dix millions de fortune, et un millionnaire à la dixième puissance qui fait de la littérature, ce n'est déjà pas si commun ! Les mauvaises langues lui reprochaient d'acheter sa gloire au prix courant de vingt louis la ligne. A coup sûr, on n'achète pas toute une salle. Or, les applaudissements qui avaient accueilli le premier acte et qui accueillaient le commencement du second étaient trop vifs, trop généraux aussi pour n'être pas sincères. L'on avait pu, dans l'entr'acte, entendre les critiques échanger, aux tables voisines du Café Voltaire, de ces jugements qui présagent à une œuvre une fructueuse centième :

— « Il n'y a pas à dire : mon bel ami, c'est joliment parti, la machine de ce petit Tournade. »

— (c C'est même tellement bien que ça ne doit pas être de lui. »

— « Et de qui voulez-vous que ça soit? Ce garçon est riche, et il a beaucoup de talent, voilà tout. »

— « Et pourquoi en avait-il si peu dans sa première pièce, dans cette Rose Jullian qui n'a pas fait dix francs ? »

— « Et pourquoi Dumas fils a-t-il débuté par de si pauvres romans?... Mais ce n'est pas la peine de discuter. Ce premier acte peut n'être qu'un feu de paille, et si le reste est mauvais, je l'échinerai aussi franchement que je viens de défendre ce commencement... Vous pourrez constater que je ne suis pas payé... ^^

— « Quelle idée!... »

— « Mais oui... mais oui... Il y a beaucoup de nos confrères qui n'osent pas écrire le bien qu'ils pensent d'un roman ou d'une pièce, quand c'est l'œuvre d'un monsieur riche... Ils ont peur qu'on ne les accuse d'avoir touché la forte somme. Ne la touchant pas, moi, je pense tout ce que j'écris, et j'écris tout ce que je pense... »

La pièce méritait de produire, sinon ce grand effet, au moins une certaine impression. Comme elle remonte à plus de dix années et que les triomphes des premières, voire ceux des centièmes, tombent à Paris dans un profond oubli, dès la saison suivante, il ne sera pas inutile d'en rappeler la donnée : une belle-fille haïe par sa belle-mère et apprenant sur elle un terrible secret. La belle-fille est tentée de se venger en dénonçant sa persécutrice. Elle découvre alors que son pseudo-beau-père a tout su et qu'il n'a rien dit, à cause de cet enfant qui n'était pas le sien, mais qu'il adorait, et la belle-fille se tait aussi pour ne pas toucher aux rapports de son mari et de celui qu'il croit son père. Il y avait, dans cette comédie, un peu de cette forte saveur bourgeoise qui se retrouve dans Pierre et Jean, le chef-d'œuvre peut-être de Maupassant. Si les critiques dramatiques qui bavardaient durant l'entr'acte eussent eu cette réflexion que personne n'a le temps d'avoir dans ce hâtif métier, ils se fussent posés cette énigme : comment et où Tournade, un amateur littéraire de vingt-six ans, grandi dans l'atmosphère si intensément frelatée où évoluait sa famille, avait-il pu s'imprégner des mœurs les plus contraires à celles des grands industriels qui font du chic à Paris ? Le talent littéraire est, comme la grâce, un don tout arbitraire. Il se rencontre aussi bien chez le fils d'un paysan que chez celui d'un grand seigneur, chez l'enfant d'un pauvre boutiquier que chez celui d'un spéculateur milliardaire. Le petit-fils de la a bougie Tournade » pouvait d'instinct avoir la grâce souple d'un Donnay, la gaieté d'un Capus, l'acuité d'un Lavedan. Aucun instinct ne pouvait lui avoir révélé des mœurs. Il faut, pour dégager d'un milieu l'ensemble de ces caractères, grands et petits, qui en constituent la physionomie intime, une saturation si profonde, une familiarité si

200 iCOXTES CHOISIS.

prolongée, ou bien linfaillible intuition du génie ! Or, si le premier acte de la Belle-Fille annonçait un bon auteur dramatique, rien n'y portait la trace de la maîtrise souveraine. Sachant, pour avoir rencontré Jacques Tournade dans tous les restaurants de nuit et les tripots attenants, quel genre d'existence il avait menée et son bohémianisme, les critiques auraient eu le droit de s'étonner qu'un si juste coloris d'observation fût comme répandu sur les scènes de ce début de comédie. Sans doute le jeune homme avait de très bonne heure fréquenté des écrivains. Il s'était piqué de faire des vers à dix-huit ans, des articles de journaux à vingt, un roman à vingt-deux, une pièce, la Rose Jullian dont il a été déjà parlé, à vingt-trois. Ces essais n'avaient rien de commun avec cette vigoureuse et ferme peinture, qui trahissait en outre une extraordinaire entente du métier théâtral. C'étaient là des raisons pour lui contester la paternité de cet ouvrage, autrement sérieuses que ses quatre cent mille livres de rentes. Personne n'y pensait dans cette salle de première, de plus en plus soulevée d'enthousiasme à mesure que la représentation avançait... La toile allait tomber sur la fin du second acte, parmi les mêmes unanimes applaudissements, sans qu'aucun des spectateurs soupçonnât qu'un drame se déroulait dans les coulisses, parallèle à la comédie qui se développait sur la scène; et ce drame avait pour héros l'auteur — ou soi-disant tel — de la pièce ainsi acclamée et son principal interprète, celui qui tenait le rôle du mari, Planteau le « petit père » Planteau, comme on l'appelle familièrement dans Cabotinville, quoiqu'il n'ait pas de beaucoup dépassé la cinquantaine ; mais il a toujours été si cordialement simple et bonhomme ; il a toujours si évidemment donné l'idée d'une nature sincère, aimable et corvéable à merci, que ce surnom lui était déjà attribué quand il n'avait que vingt-cinq ans et qu'il débutait sur les planches, au sortir d'une étude de notaire. Les Planteau sont de vieille souche commerçante et bourgeoise. Vous verrez encore, si vous passez quelque jour rue du Bouloi, cette enseigne sur la façade d'une des maisons : ft Planteau et Chardin, tuile et paillettes ». C'est dans lap-

partement qu'occupe toujours le fils de son frère que le comédien a grandi. On lélevait pour la basoche, que ces braves négociants considéraient comme un ennoblissement. Il était un Parisien de Paris. Il était allé au spectacle trop jeune. II s'y était trop complu — et il est acteur au lieu d'être tabellion.

J'ai parlé des coulisses tout à l'heure. En réalité, c'est dans la loge du petit père Planteau qu'avait lieu entre lui et le signataire de la Belle- Fille, tandis que le second acte s'achevait, une explication plus passionnante encore que le dialogue de cette Belle-Fille et de bien d'autres pièces. La chose avait commencé par cette phrase que l'acteur avait jetée dans l'oreille de l'auteur, au moment où, sorti de la scène parmi les « bravos », celui-ci était venu le féliciter :

— « Montez dans ma loge, Tournade; j'ai à vous parler... tout de suite. »

Le regard dont avait été accompagnée cette objurgation, faite à voix basse, avait surpris l'heureux garçon, en proie à toutes les ivresses, parmi les impressions les plus grisantes qui soient au monde, et que le théâtre procure si vivement à ses vainqueurs : il se sentait devenir célèbre. Rien que dans la demi-heure du premier entr'acte, il venait de serrer trois cents mains, connues ou inconnues, de courtisans du succès. Autour de lui chaque visage, depuis celui du directeur jusqu'à ceux des simples machinistes, exprimait cette satisfaction presque animale des gens qui « respirent la veine », comme on dit. Pour ceux qui participent à un succès de ce genre, c'est comme si tous à la fois venaient de gagner à la loteriel.. Quelle corde secrète avait donc touché, dans la conscience du triomphateur de cette bataille évidemment gagnée, la demande imprécise mais si naturelle de Planteau? Le .sourire de la fatuité comblée

CONTSS CHOISIS. 36

s'était soudain figé sur la bouche du jeune homme, mauvaise et fine sous la moustache fauve. L'éclat de ses prunelles, d'un bleu si clair et si dur, s'était amorti. Sa contrariété avait dû être bien forte. Quelqu'un qui l'eût observé aurait vu, en effet, son maigre corps de viveur précocement usé se contracter, sous le drap mince de son frac de soirée. Et aussitôt — était-ce simulation ? était-ce un éveil d'instinct combatif? — une expression d'arrogance avait comme immobilisé cette physionomie si sèche, où le masque du grand-père Tournade, du fondateur de la fortune, — « Tournade le voleur », comme on l'appelait couramment dans le monde des affaires — reparaissait avec une telle identité de ressemblance ! Seulement, à deux générations de distance, ce sang brutal de bête de proie s'était appauvri. Les gros os restaient seuls dans la charpente, d'où la chair et les muscles étaient comme partis. La mâchoire, elle, n'avait pas changé, ni l'âme. Cet « héritier d'une grande fortune qui donnait le noble spectacle d'un si intelligent emploi de sa richesse », — pour parler le style des journaux — devait évidemment apporter à la conquête d'une célébrité littéraire les mêmes procédés que son aïeul à la conquête de ses millions. Pourquoi s'étaitil féru de cette étrange marotte? Mais d'où nous viennent. les formes de nos vanités ? Pourquoi ce boursier, qui se soucie du quinzième siècle comme de son premier report, court-il après les Botticelli et les Ghirlandajos? Pourquoi cet autre, qui n'a jamais su distinguer un cheval de Tarbes d'un irlandais, a-t-il une écurie de courses? Pourquoi cette femme du monde, et qui n'est pas sûre de son orthographe, rêve-t-elle la gloire d'une M"" de Staël ou d'un George Sand, et a-t-elle pris un nom de plume pour signer les livres que vous savez?... Il ne faut jamais chercher de motif à ces manies d'amour-propre. Un rien y a suffi : une jalousie, un mot entendu dans la jeunesse, une rencontre. Pour Jacques Tournade, ce rien avait été, au collège, une camaraderie avec un des Candale, grand seigneur très authentique et qu'un très joli talent

de conteur a rendu célèbre dès son premier recueil de nouvelles, on s'en souvient. Jacques s'était constitué mentalement, depuis ses quinze ans, le rival en tout de ce jeune noble dont le nom le fascinait, dont les manières l'humiliaient. L'autre écrivait. Jacques avait écrit — ou fait écrire. On verra dans quelles circonstances, assez extraordinaires. Mais quand on arrive, dans la carte du pays de la littérature, à la province des « nègres », tout ne devient-il pas extravagant ? Est-il nécessaire de définir ce nom, par lequel l'argot professionnel désigne celui qui laisse signer par un autre ses vers ou sa prose ? Il y a des « nègres » de la poésie, comme il y en a du feuilleton populaire et du roman d'analyse. Il y en a du drame et il y en a de la comédie. Qui ne comprend quelle anomalie doivent représenter les rapports entre l'employeur et l'employé, quand ce « nègre » est un homme de cœur et de talent — cela arrive — et qui se trouve avoir vendu son brin de laurier dans une heure de détresse? Disons aussitôt, pour expliquer le petit frisson dont Jacques Tournade avait été saisi à l'appel du comédien, que, dans l'affaire de cette Belle-Fille, jouée ce soir — et par lui! — avec tant de succès, Planteau avait été le « nègre » du jeune millionnaire. La pièce était tout entière de l'acteur, qui avait cédé son manuscrit pour quelques billets de mille francs. On va savoir comment et pourquoi.

Jacques avait supposé, à entendre la phrase de Planteau et à constater son trouble, que le secret de ce marché avait transpiré. L'acteur avait bien donné sa parole que personne au monde n'avait jamais lu ce manuscrit, brûlé depuis soigneusement, Tournade avait même pris le soin de recopier la pièce tout entière de sa main, en la surchargeant de ratures. Mais le châtiment de certains contrats,

par trop immoraux, est dans cette immoralité. Un homme capable d'acheter le droit de signer l'œuvre d'un autre croit volontiers que cet autre est lui-même capable de raconter ce marché. D'autre part, un garçon de vingt-cinq ans qui a les rentes d'un Tournade et qui veut la gloire, est un point de mire tout posé pour les bandits qui opèrent autour des entreprises de réclame. L'auteur applaudi de la Belle-Fille avait déjà dû se défendre trop souvent contre les « tapes » trop fortes, pour ne pas redouter, même dans son triomphe — surtout dans son triomphe — les ruses des Apaches du chantage, si joliment définis par la plume de Tun d'entre eux, mort depuis dans une maison centrale :

— « Mais c'est du chantage. Monsieur », lui disait un banquier auquel il était venu soumettre les épreuves d'un article diffamatoire, apporté, prétendait-il, à son journal, par un collaborateur besogneux, qui le retirerait, moyennant finance.

— « Du chantage, Monsieur.?» répondit-il. « Ah! le vilain mot! C'est de la contre-publicité... »

La première idée de Tournade avait donc été celle-là : une indiscrétion de Planteau sur la véritable origine de la pièce, cette indiscrétion tombée dans l'oreille d'un aigrefin de la basse presse, une menace d'article ; et le pauvre acteur se préparait à l'en avertir.

— « A moins qu'il n'ait eu l'idée, lui aussi, d'une petite opération de pohce un peu rude, — sur mon carnet de chèques?..- Nous allons bien voir... »

L'hypothèse d'une pareille ignominie était très contraire à ce que Jacques savait de son nègre ». Il l'envisageait cependant comme plausible, lorsqu'il arriva, ayant monté deux étages d'escalier, devant la petite loge sur laquelle le nom de « Planteau » était athché. Au-dessous, un loustic de théâtre avait écrit à la craie : « Bravo, p'tit Père!... » Le comédien était en conversation avec un des innombrables comparses qui gravitent autour des notoriétés de théâtre, un vieux et pauvre hère à la redingote râpée, qu'il congédia

brusquement quand Tournade eut frappé à la porte de la loge :

— « Revenez un autre jour, mon cher Maréchal... En ce moment je n'ai pas le temps, absolument pas le temps... Allons, laissez-moi. J"ai à causer avec Monsieur... Adieu... »

Le vieillard eut, pour obéir à l'injonction de l'acteur, un de ces gestes d'humiliation navrée que les quémandeurs esquissent devant certaines rudesses d'accueil contre lesquelles ils n'osent pas protester :

— « J'aurais dû lui demander d'attendre.., » dit Planteau comme se parlant à lui-même, quand Maréchal fut parti. « Il avait la figure qu'il prend lorsqu'il veut emprunter vingt francs, et quelquefois ils en ont besoin pour manger, sa femme, et lui... Pauvre Maréchal!... Un ancien candidat au prix de Rome!... J'ai été impatient... Ce n'est pas bien... Vous avez deviné pourquoi, Tournade?... »

Cette fois il s'adressait à son visiteur, qui lui répondit, avec son flegme gouailleur :

— « Moi.? Pas le moins du monde. »

— « Comment? » insista l'acteur. « Ces applaudissements, cette salle soulevée, ce succès, ce grand succès n'ont rien éveillé en vous, ne vous ont rien suggéré? Rien?... Vous ne vous êtes pas dit, en nous écoutant, mes camarades et moi, prononcer des phrases qui toutes portaient : Elles ne sont pas de moi, ces phrases. Elle n'est pas de moi, cette pièce. Il y a là un brave homme de comédien dont le rêve a, toute sa vie, été de devenir auteur dramatique. Il n'avait pas réussi, jusqu'à présent, à mettre sur pied une machine qui se tînt. Elle se tient, cette fois, la machine! Se tient-elle!... Et de ce chef-d'œuvre, — car c'est un chef-d'œuvre, — c'est moi qui vais bénéficier, moi qui n'ai eu que la peine d'apporter le manuscrit chez le directeur du théâtre?... Voyons, Tournade, répondez. Oui ou non, est-ce possible, cela? Est-ce possible?... »

Il avait parlé en allant et venant d'une extrémité à l'autre de l'étroite loge, comme une bête prisonnière fait dans sa cage. Les

saccades de son pas et celles de sa voix manifestaient l'excitation violente dont il était possédé. Il martelait ses mots en les répétant, avec cette insistance qui fait passer dans la parole le geste d'une prise au collet. Le contraste était saisissant entre cette fièvre et la froideur dont le jeune homme continuait à ne pas se départir :

— « Parlez plus bas », finit-il par dire simplement, « ou bien décidez-vous à manquer à votre parole. »

— « C'est juste », répondit l'acteur qui baissa le ton, et, se laissant tomber sur une chaise : « En effet, vous avez ma parole... »

— a Vous le reconnaissez », reprit Tournade. « Il était donc inutile de me faire monter ici avec des manières qui risquent d'attirer l'attention. Du moment que vous êtes résolu à tenir vos engagements, pourquoi cet éclat et que prétendez-vous ? »

— « Je ne prétends rien », dit Planteau. « Je viens seulement de trop souffrir et j'ai pensé que de le savoir vous toucherait peut-être... Pendant que je jouais tout à l'heure, je sentais une exaltation me gagner qui a été plus forte que ma volonté... Je me revoyais l'écrivant, cette pièce. Vous ne savez pas avec quels souvenirs... Je ne vous l'ai jamais dit... Ce drame intime, j'en ai trouvé le thème chez des voisins de ma famille, à Châtenay, où nous avions notre maison de campagne... Cette belle-fille, c'est la première femme que j'ai aimée, sans qu'elle l'ait soupçonné, à dix-huit ans... Ce passé s'est mis à revivre en moi, et aussi les songes de réputation littéraire que je caressais à cet âge-là. Oui, j'ai rêvé, quand je suis entré au théâtre, d'être ce qu'a été Molière — oh! de bien loin! — auteur et acteur, les deux ensemble, comme lui. Tout de même, je n'étais pas si fou de croire que je pouvais composer de bonnes pièces que j'aurais jouées, de même qu'il a composé et joué les Précieuses, les Fourberies, le Malade... Car, enfin, ce songe, je l'ai réalisé. Mais dans quelles conditions, et quelle ironie!... Ah? j'ai eu là, d'un coup, une sensation trop amère de ce qu'il y eut toujours de manqué dans ma vie... J'ai fait jouer trois pièces sous mon nom. Elles sont

tombées-. Je n'avais pas pu les défendre. Elles ont été données sur des théâtres dont je n'étais pas. J'en compose une qui va aux nues. J'y joue le principal rôle, et, pour le public, elle n'est pas de moi... Voyons, Jacques, n'aurez-vous pas un bon mouvement? Associezmoi à ce succès. Je ne vous demande rien d'impossible : seulement de me laisser annoncer, à la fin, que la comédie est de vous et de M. Chardin. Chardin, c'était le nom de jeune fille de ma mère. Un mot dans les journaux, demain, disant que nous avons collaboré en secret, et que, devant le triomphe, vous avez voulu que cette collaboration fût connue... Cela ne vous enlèvera pas un atome de vogue... Je passerai pour avoir aidé à quelques retouches. Vous aurez, vous, le bénéfice d'un noble mouvement... Et moi je ne serai pas entièrement privé de ce à quoi j'ai pourtant droit, un peu de succès d'écrivain. J'ai d'autres pièces dans la tête. Les directeurs ne m'éconduiront plus quand je leur demanderai de les lire... Ah! vous n'allez pas me répondre que non !... »

— « Si je répondais oui », fit Tournade durement, « je serais aussi fou que vous... Comment, vous qui connaissez Paris, pouvezvous avoir seulement conçu une semblable idée?... Vous nous voyez, vous et moi, tout à l'heure, allant raconter au foyer ce petit arrangement, après que nous venons de répéter, deux mois durant, sans jamais en avoir soufflé mot?... Et l'on se demande : Que s'est-il passé?... Qu'est-ce que cela signifie?... Et demain les reporters, chez vous et chez moi, et les commentaires?... D'ailleurs », et sa voix se fit plus implacable, « je n'ai pas à entrer dans ces considérations.... Oui ou non, avez-vous débarqué dans mon cabinet de travail, il y a un an et demi, un matin, avec votre manuscrit, quand je ne vous connaissais pas personnellement?... M'avez-vous raconté alors, oui ou non, que vous aviez un frère commerçant, acculé à la faillite, auquel il fallait dix mille francs, dans les vingt-quatre heures?... Avez-vous ajouté, oui ou non, que, vous-même, de malheureuses spéculations de Bourse vous avaient mangé vos économies et que vous étiez déjà

en avance sur vos appointements, à votre théâtre?... Oui ou non, m'avez-vous dit que vous aviez écrit une comédie et mavez-vous proposé de vous Tacheter?... Oui ou non, m'avez-vous affirmé sur l'honneur que vous n'aviez parlé de ce travail à âme qui vive, en m'en donnant comme raison que vous vouliez présenter la pièce comme l'œuvre d'un autre, sous prétexte que vos insuccès précédents vous avaient discrédité comme auteur dramatique?... Je vous ai demandé deux heures pour lire votre manuscrit. Il en était dix. A midi vous reveniez. Je vous signais un chèque de dix mille francs. L'avez-vous accepté, oui ou non?... Si l'employé de la Banque où vous l'avez encaissé vous avait répondu que M. Tournade n'avait plus les dix mille francs à son dépôt, vous n'auriez pas eu de mots assez sévères pour ce manque à une des deux clauses essentielles de notre contrat. Car il y en avait deux : je devais, moi, donner l'argent, vous deviez, vous, donner la comédie. J'ai rempli mon engagement, remplissez le vôtre. Je vous entends encore, quand vous pleuriez sur votre frère, me parler de la probité de la maison Planteau-Chardin, de vos traditions bourgeoises, de l'honneur du nom... L'honneur du nom, c'est de faire face à ses engagements. Faites face aux vôtres... Ou bien... »

— « Ou bien? » interrogea l'acteur, qui s'était levé et qui s'avançait vers l'autre d'un air de défi.

— a Ou bien... »

Tournade n'acheva pas sa phrase. On venait de frapper à la porte de la loge. Il prit le bras du comédien qu'il serra à le faire crier, en criant lui-même : « Entrez... » Le visage d'un des artistes apparut, qui exprimait toute la gaieté de ce soir de fête :

— « On vous cherche partout, cher maître, » dit-il à Jacques. « Venez vite... Le deux est un triomphe... On vous attend au foyer... Vite, vite... Et toi, petit Père, arrive aussi... Qu'est-ce que tu as?... »

— « Il repasse un béquet que nous venons d'arrêter ensemble pour le trois », répondit Tournade.

Et, imposant des yeux ce mensonge au malheureux homme, il sortit de la petite loge.

.Le petit Père était resté seul, comme écrasé, sur le fauteuil où il s'était laissé tomber. Le gaz brûlait silencieusement, éclairant de sa lumière crue l'étroite pièce où se reconnaissait l'incohérence d'une installation improvisée. Deux grandes affiches clouées au mur représentaient Plante.au dans deux de ses rôles à succès. Elles étalaient leur dessin grossier et leur couleur criarde à côté d'une grande aquarelle assez plate, mais de teintes douces, que le comédien emportait partout dans ses déplacements. Elle avait été lavée autrefois par luimême , — à travers les velléités de ses vocations diverses , il avait été aussi un peu peintre, — d'après la maison de campagne de Châtenay dont il avait parlé dans ses lamentations. Les pattes de lièvre et les serviettes à fard sur la table , au milieu dés pots de coldcream et des boîtes à poudre, la cuvette, les habits épars, ces humbles détails d'un pittoresque brutal contrastaient fortement avec l'Idéal d'existence cossue et bourgeoise qu'évoquait la façade de cette villa de banlieue, son jardin planté de rosiers , un jeu de tonneau dans une allée ; dans une autre, une grosse boule déformante. Ces divers petits traits avaient été consciencieusement notés et copiés. Pour qui savait l'existence de Planteau , cette aquarelle , entre ces deux affiches , était tout un symbole. Il avait été, il continuait d'être le bourgeois-comédien. Ce type n'est pas aussi moderne qu'il semblerait. Qu'était donc ce Molière dont l'auteur-acteur avait rappelé, avec une poignante et naïve nostalgie , la glorieuse destinée , ce Molière , né dans une confortable maison de la rue Saint-Honoré , fils d'un tapissier de roi, condisciple, chez les Jésuites, au collège de Clermont, du prince de Conti, du propre frère de Condé, — et il n'en a pas moins couru la province

CO:<TIS CHOISIS. 2y

avec la troupe de Tlllustre Théâtre!... L'histoire ne nous a pas conservé la trace des difficultés que le grand Poquelin a dû traverser pour accommoder les habitudes de sa première éducation et celles de sa vie de comédien. Ce furent sans doute de très petits froissements, et qui n'ont aucunement influencé son œuvre d'équilibre et de santé. Ces minuscules ennuis , Planteau les avait connus aussi. Jamais il n'avait rien subi de comparable à la tempête qu'avaient déchaînée en lui ces mots prononcés par Tournade d'un accent si dédaigneux et qui lui revenaient pêle-mêle maintenant : « Probité »... « Traditions bourgeoises »... « Honneur du nom »... « Faire face à ses engagernents »... Il avait poussé le verrou de sa porte pour éviter, au moins pendant quelques minutes, le flot de visites des soirs de première, et la juste indignation de l'artiste exploité grondait en lui :

— « Ah! Canaille! Canaille!... » gémissait-il. «Comme il m'a parlé!... Ses dix mille francs, comme il m'en a souffleté !... Il m'aurait craché au visage, ce n'aurait pas été pire... Probité?... Il a osé articuler ce mot de probité, lui qui est en train de me voler ces applaudissements, ce succès, ces félicitations, et demain, après-demain , tous les jours suivants, ces articles... Honneur du nom?... Il a parlé d'honneur du nom, alors qu'il va falloir que je jette le sien au public tout à l'heure... » *

C'était à Planteau, en effet, qu'incombait la mission de débiter, à la fin de la pièce, la formule sacramentelle : « Mesdames et Messieurs, la pièce, que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous, est de M. Jacques Tournade. » L'acteur prononça cette phrase à voix haute, une fois, deux fois, trois fois. Puis il éclata d'un rire qui aurait épouvanté l'exploiteur, s'il avait entendu son « nègre » rire ainsi... Une idée venait de surgir dans l'esprit du comédien, et c'est à elle qu'il lançait ce rire de vengeance. Elle avait suffi pour que son corps, accablé tout à l'heure, se redressât, qu'une flamme se rallumât dans ses yeux. On frappait de nouveau à la porte, en ce moment-là.

— « Le troisième acte va commencer, monsieur Planteau, » disait une voix, celle de l'avertisseur.

— « On y va, » répondit avec force le comédien, comme ressuscité.

Tirer le verrou, pour n'avoir pas l'air de se cacher, se faire sa tête, en deux temps trois mouvements — il ne devait pas changer de costume pour ce dernier acte — rectifier devant la glace les mauvais plis de sa redingote, resserrer son nœud de cravate, ce fut la besogne de cinq minutes ; et déjà il sortait de sa loge pour descendre au foyer, quand il se heurta à Jacques Tournade qui montait l'escalier, quatre marches par quatre marches, afin de ne pas le manquer. Un travail inverse s'était accompli dans sa physionomie, si rogue un quart d'heure auparavant. Il avait réfléchi, et les paroles échangées avec lacteur lui paraissaient à présent si grosses de menace qu'il en était blême d'épouvante.

— « Je vous demande palrdon, Planteau », dit-il à voix basse, en attirant le comédien dans un angle du palier. « Je vous ai mal parlé... C'est que vous m'aviez bouleversé... Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas, ce que vous m'avez demandé tout à l'heure ? »

— « C'était très sérieux », répondit Planteau, en insistant sur le mot « c'était », et avec une espèce de goguenardise, qui augmenta encore la terreur de l'autre.

— « Que voulez-vous dire ? »

— « Que je n'entends plus me contenter d'une part dans la publicité de }na pièce... Je la veux toute, et je l'aurai... »

— « Qu'allez-vous faire.'*... »

— « Rien que de très simple. Quand j'aurai à nommer l'auteur, je dirai le vrai nom. Voilà tout. »

— « Vous direz?... »

— « Que la pièce est de M, Planteau, tout bonnement... Je suis bien tranquille... J'ai mes preuves : le chèque touché et le brouillon de mon manuscrit... Car je l'ai gardé. »

Tournade était devenu de la couleur du plastron de sa chemise. Il dut s'appuyer au mur pour ne pas tomber, et cependant il fallait faire bonne contenance. Les acteurs et les actrices qui allaient jouer dans le dernier acte de la Belle-Fille descendaient l'escalier, les uns après les autres, et chacun saluait au passage « l'heureux auteur » d'un geste, d'un sourire, d'un mot. Sa menace proférée, Planteau se préparait, lui aussi, à descendre. Il se retourna, la fureur aux yeux de nouveau. Tournade venait de lui dire, en le retenant une seconde par la manche de son habit :

■ — « Il y a trente mille francs pour vous si vous vous taisez... "Vous entendez... Trente mille francs... »

Et, comme s'il avait eu peur du premier effet que son offre produirait sur le comédien, le jeune homme s'était sauvé, aussitôt l'énorme chiffre jeté en pâture à ce qu'il ne pouvait pas ne pas considérer comme le plus effronté chantage, étant donné et sa précoce expérience et les circonstances où la revendication du véritable auteur de la Belle- Fille se produisait.

— « Trente mille francs! » se disait-il, « c'est une somme. Mais je suis bien tranquille. Il ne parlera pas. » Et par une ironie qu'il ne soupçonnait pas, il laissa échapper tout haut le même mot par lequel l'acteur avait soulagé sa rancune après leur première explication : « Canaille! Canaille!... »

...Le rideau s'était levé sur le troisième acte de la Bellc-Fillc, et Planteau, qui devait ne plus quitter la scène jusqu'au dénouement, avait commencé de jouer, avec un talent qu'il ne s'était jamais connu. Ses émotions d'homme s'ajoutaient, comme il arrive, à sa verve d'artiste, par un de ces mystères qu'il faut renoncer à expliquer. Qu'y avait-il de commun, en effet, entre le personnage qu'il représentait

ï lRA<yA CtS MuTi : « UN l'I.ANTKAU N BST l'.VS UN TOURNAUK »... V.llLA MA RÉl'ONSi:,

comme comédien et la crise qu'il traversait à cette même minute ? Il figurait dans la pièce, — « sa pièce », comme il avait dit et comme il entendait désormais dire toujours, — un mari longtemps malheureux et qui a pardonné. Il était, dans la réalité de la chair et du sang, à cette heure, un artiste qui ne peut supporter d'avoir vendu son droit de gloire sur sa propre création et qui est décidé à le réclamer, à le proclamer, ce droit, fût-ce au prix d'un épouvantable scandale. Une frénésie de rancune le possédait, contre le « mercanti » de lettres qui lui avait acheté son œuvre et qui venait de l'insulter deux fois, en le menaçant d'abord, puis en lui offrant, avec tant de brutalité, cet argent pour prix de son silence. Planteau ne s'y était pas trompé. Cette offre signifiait trop clairement que l'autre le prenait pour un maître-chanteur. Et la fièvre de cette autre indignation passait dans le jeu de l'acteur. Elle mettait un frémissement, qui achevait d'exalter la salle, dans sa manière d'énoncer des phrases d'indulgence et de pitié. Et de ces six mille visages tendus vers lui, de ces six mille poitrines haletantes d'émotion, un effluve se dégageait qui exaspérait encore sa résolution. Par un de ces dédoublements propres aux gens de théâtre, un monologue se murmurait en lui, tandis que sa voix débitait les mots de son personnage. Toute sa mémoire était tendue à lui rappeler les répliques de ce rôle qu'il connaissait trop bien, — n'en avait-il pas écrit chaque syllabe, de cette même main dont il se servait pour gesticuler, maintenant? — Et il se disait :

— « Quelle sensation, là, tout à l'heure, quand je vais m'avancer sur cette scène, à cette place, et que je leur jetterai mon nom au lieu de celui qu'ils attendent ! Quelle stupeur, et demain quel tapage dans les journaux!... Trente mille francs !... Tu pourras les donner à ton avocat, mon cher garçon, ces trente mille francs. Je n'en démontrerai pas moins le bien-fondé de ma prétention. Tu seras déshonoré littérairement, malgré les millions de grand-papa Tournade, et moi je serai pour toujours l'auteur de la Belle-Fille!... Applaudissez, mes enfants, applaudissez. Vous avez raison. C'est ma prose que vous applaudissez,

et vous ne VOUS en doutez pas. La prose du père Planteau!... Il n'y a pas à barguigner. Il y a un petit coup d'Emile Augier là dedans... Et quand on pense que si j'étais venu présenter cela à TOdéon, comme de mon cru, on n'aurait même pas regardé le titre!... Enfin, justice va m'être. rendue, et par quel hasard!... J'aurais pu être engagé en Amérique et que la pièce passât en mon absence. Mais non. Il se trouve que je suis libre, que le directeur me nomme à Tournade qui venait de faire recevoir la chose... Et me voici... Il doit un peu regretter son choix, le lascar. Décidément, il y a justice ici-bas... Trente mille francs! Mais je les gagnerai, malheureux, tes trente mille francs, et cent mille autres avec, rien que par le potin que va faire autour de la pièce ma déclaration de tout à l'heure. Car tous les droits seront à moi. Justice! Justice! Je neveux que la justice... Ma pièce est moi, à moi, à moi! Ses dix mille francs, je les lui rendrai à cent pour cent, s'il le veut, le taux de feu son grand- père... Encore une demi-heure, et ça y est... Mesdames et Messieurs... »

La phrase irrévocable se prononça mentalement dans son esprit, et, comme il était venu à un moment de son rôle où il devait demeurer assis, avec deux ou trois répliques à dire, dans un coin de la scène, il se mit à la regarder plus attentivement, cette salle où son nom allait retentir comme un coup de foudre. Cinquante physionomies, de lui connues, lui apparurent, disséminées dans cette foule. Il se pencha un peu en avant pour en distinguer deux en particulier, dans une baignoire à droite. C'étaient celles de son neveu et de sa nièce, — le fils de son frère et la femme de ce fils. Il les aperçut, immobilisés l'un et l'autre dans cette espèce d'hypnotisme où une comédie intéressante plonge ceux qu'elle « empoigne » — pour emprunter à l'argot des coulisses un terme très commun, mais singulièrement juste. — Planteau le neveu était un jeune homme de trente ans, pas très robuste. L'hérédité d'une race parisienne, fatiguée par une vie trop sédentaire derrière un comptoir, se reconnaissait à ses épaules un peu minces et voûtées, mais aussi, à sa loyale expression.

LE NEGRR. ♦ 217

un atavisme de solides vertus. C'était Tévident rejeton de très braves gens et qui n'avaient jamais biaisé avec la probité, — cette probité de la maison Planteau-Chardin, mentionnée avec une outrageante ironie par le bénéficiaire des millions de « Tournade le voleur ». La jeune M"'" Eugène Planteau n'avait pas non plus l'air bien robuste, mais les traits délicats de son fin visage racontaient l'honnêteté profonde, intime, absolue de la descendante d'une lignée d'honnêtes femmes. Ce couple de commerçants — j'ai dit que Planteau neveu avait succédé à son père, mort un an auparavant, — donnait l'idée d'un gentil ménage, ayant bien pris l'existence et destiné au bonheur, à moins de circonstances trop contraires. Le passé funeste, où la maison avait risqué de sombrer, était loin. C'étaient les émotions d'alors qui avaient abrégé la vie du frère de l'acteur. Soudain celui-ci, dans un fulgurant éclair de mémoire, évoqua la minute tragique où ce frère malheureux était venu lui dire : « Si je h'ai pas dix mille francs dans vingt-quatre heures, c'est la faillite... » Et dans un autre éclair, il s'évoqua lui-même, quand la Belle-Fille, serait finie et qu'il aurait prononcé la phrase : « ... est de M. Planteau... » Oui, il s'évoqua, retrouvant son neveu et sa nièce, le soir même, et leur disant... Que leur dirait-il?...

La nécessité d'un jeu de scène plus mouvementé et plusieurs répliques à fournir l'interrompirent par force au milieu de cette méditation. Mais d'aller et de venir, de parler et de gesticuler n'empêcha pas que le soliloque intérieur ne continuât :

— « Que leur dirai-je?... Que j'avais vendu ma pièce pour les dix mille francs qui les ont sauvés... Et eux, que me diront-ils? Eugène comprendra-t-il les raisons si légitimes qui m'auront forcé... A quoi?... C'est positif pourtant... à manquera ma parole. Eugène me regardera, comme m'aurait regardé mon frère... »

Et, distinctement, la phrase de Tournade qui l'avait tant révolté tout à l'heure se prononça de nouveau dans sa pensée : « L'honneur du nom, c'est de faire face à vos engagements. Faites face aux vôtres!... »

COHTEt CHOISIS. iS

Il répéta : « Faites face aux vôtres ! » Son cœur battait. Lui qui savait par cœur les moindres mots de sa comédie, il écoutait, une des artistes ouvrant la toute dernière scène. Lui-même, il attaquait une tirade après laquelle la fin était très proche. L'obligation de prendre le parti décisif était là. Ses yeux allèrent de nouveau, par-dessus tous les visages, chercher ceux d'Eugène et de sa femme. Leurs yeux à eux croisèrent les siens. Il sentit qu'il lui serait impossible de les revoir, l'un et l'autre, s'ils avaient cessé de l'estimer tout à fait, et il sentit aussi avec une affreuse et irrésistible évidence qu'ils ne l'estimeraient pas tout à fait s'il protestait sa signature. En la mettant au dos du chèque, cette signature, n'avait-il pas pris un engagement définitif? La voix lui redit : « La probité de la maison Planteau-Chaj'din. » C'était à la seconde même où la suprême réplique tombait, parmi les applaudissements frénétiques de la salle en délire... Le vieux comédien les entendait comme en un rêve, et, comrhe en un rêve, il s'avançait jusqu'à la rampe et il s'écoutait dire :

— « Mesdames et Messieurs, la comédie que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est... de M. Jacques Tournadel... »

"Vingt minutes plus tard, et alors que Planteau, remonté dans sa loge, était occupé à se déshabiller, après avoir échappé comme il avait pu aux félicitations du foyer et des coulisses, un des garçons du théâtre lui remettait une lettre, sur l'enveloppe de laquelle le comédien reconnut une écriture qui le fit tressaillir. Une lettre? Non, car l'enveloppe ne contenait qu'une carte sur laquelle le soi-disant auteur de la triomphante Belle-Fille avait griffonné : « Vous avez tenu votre parole, je tiens la mienne. » Un chèque y était joint qui portait bien le chiffre de ces trente mille francs annoncés par Tournade comme prix du silence. Au même instant, le visage souriant du neveu de l'acteur apparaissait dans l'entre-bûillement de la porte :

— « C'est toi, Eugène? » dit Toncle. « Je suis à toi, mon ami... » Et tout en parlant il avait saisi lui-même une enveloppe, sur laquelle

il écrivit le nom de M. Jacques Tournade. Il chercha une carte dans son portefeuille, et, du même crayon, il y traça ces mots : « Un Planteau n'est pas un Tournade. » Puis, déchirant le chèque en plusieurs morceaux, il glissa le tout dans l'enveloppe qu'il ferma, et la remettant au porteur :

— « Voilà ma réponse, » dit-il. « M. Tournade l'attend, n'est-ce pas? Remettez-la-lui tout de suite. »

Et se tournant vers son neveu qui, par discrétion, s'était tenu sur le seuil, d'où il n'avait pu suivre ce manège :

— « Mon auteur me priait à souper, ce soir... J'ai refusé. Je compte bien que c'est avec toi et ta femme que je souperai... Je vous invite... Tu veux bien?... Ah! quelle chance! ma soirée sera complète. Tu as vu comme on m'a applaudi. Ça, c'est pour l'acteur. Maintenant nous allons festoyer en famille, et parler du passé et de ton pauvre père. Ça, c'est pour l'homme. »

— « Que vous êtes bon, mon oncle, » dit Eugène, « de ne pas trop vous ennuyer, vous, un grand artiste, avec d'humbles bourgeois, comme nous!... »

— tt Des bourgeois?... » s'écria Planteau. « Mais est-ce que je ne suis pas un bourgeois, moi aussi?... »

Et il ajouta, d'un ton que le successeur des Planteau-Çhardin ne pouvait pas comprendre :

— « Oui, j'en suis un de bourgeois, et tu ne sauras jamais comme je suis fier d'en être un!... »

« Je n'étais pas arrivé à dix pas de la chapelle que j'entendais sa plainte : « La charité, bonnes gens... »

uoiQu'iL fût ton cousin germain, » dis-je à Claude, après avoir lu le télégramme qu'il venait de me tendre, « je suis sûr que tu ne pleureras pas sa mort. Il s'est fait justice, et je n'attendais pas tant de lui. Son suicide épargne à ton vieil oncle le scandale d'un affreux procès. Mais quelle histoire!... CettQ vieille femme assassinée, et pour lui voler çps misérables économies! En être venu là, de dégradations en dégradations, lui que nous avons connu si fier, si élégant!... Je le vois encore, et son arrivée dans notre vieille ville de province, lorsqu'il eut été nommé lieutenant d'artillerie. Nous le suivions à la promenade avec tant d'orgueil naïf. Il avait vingt-sept ans, et toi et moi à peine le tiers... Ah! malgré tout, pauvre, pauvre Lucien! »

— « La destinée est parfois bien étrange, » répondit mon compagnon. En prononçant cette phrase d'un ton extrêmement sérieux

et qui excluait toute idée de banalité, il tisonnait le feu et y regardait... quoi?... C'était le 24 décembre. Nous avions formé le projet d'une soirée au théâtre, puis d'un souper dans un restaurant du boulevard. J'étais venu à cette intention, et voici qu'au lieu de sortir, nous demeurions à deviser. Le silence de la nuit d'hiver était infini autour de ce vieil hôtel Saint-Euverte dont mon ami occupait toute l'aile droite. — « Oui, bien étrange, » répéta-t-il, « et c'est une coïncidence à faire croire aux causes occultes que j'apprenne cette mort aujourd'hui, veille de Noël, et à cette heure, » il regarda la pendule. — « Que penserais-tu, » continua- t-il, « si je t'avouais qu'à de certains moments j'ai comme l'hallucination que toute la responsabilité de la vie de Lucien pèse sur moi? Le plus inexplicable des hasards a voulu que je fusse mêlé d'une façon très mystérieuse, presque fantastique et pourtant très étroite, à la première grosse faute de cette vie, à cette tricherie de jeu au cercle Desaix, à Clermont, qui le fit chasser de la ville et le contraignit de donner sa démission... Tu sais le reste, et comment il a roulé depuis lors. »

— « Oui, je me souviens de tout cela, » repris-je à mon tour, « ton oncle blanchit en quelques jours après cette histoire. Lorsqu'il passait sur le cours, cet hiver-là, et que nous nous y promenions aussi, tu me faisais éviter son côté, de peur de rencontrer ses yeux, tant il était triste. Il descendait de sa maison par la rue qui tourne, là où se dressait le mur de la fabrique d'eaux gazeuses. Je voudrais savoir si les petits garçons d'aujourd'hui s'amusent encore à chercher, comme nous, dans le ruisseau, des morceaux de verre de couleur. En avons-uous ramassé quand ta bonne Miette et ma bonne Mion causaient sur le banc qui est à trois arbres de là!... »

— « Si je ne pouvais pas soutenir la mélancolie du regard de mon vieil oncle, » continua Claude, « c'était pour des raisons plus fortes que tu ne l'as jamais soupçonné. Ah! ce sont d'anciennes, de très anciennes choses; j'ai eu si souvent la tentation de te les raconter alors, puis je n'ai pas osé, » et, comme mon visage exprima sans

Joute une muette curiosité, il s accouda au bras de son fauteuil, le front sur sa main, les yeux perdus, dans l'attitude de quelqu'un qui rassemble des impressions lointaines : « Tu te rappelles, » fit-il, « la boutique du père Commolet, le marchand de jouets?... »

— « Derrière la cathédrale, au bout de la rue des Notaires. On obliquait à gauche et c'était une étroite, une longue ruelle, tout assombrie par les arceaux gothiques. Nous l'appelions la rue Froide. Des gargouilles surplombaient, avec des sculptures d'une laideur terrible. Il tombait de là de longues cascades d'eau par les jours de pluie, et par les jours d'orage, aussitôt le coin passé, quel soufflet nous donnait le vent, embusqué le long du chevet de la vieille église! >'

— « Oui, mais tu te souviens que la devanture de la boutique de Commolet illuminait pour tous les enfants de la ville ce coin sinistre. Il jaillissait de cette boutique une source de tentations intarissables. Il y avait derrière ces vitres, toujours brouillées, d'idéales bergeries, des troupeaux de bœufs et de moutons coloriés, rangés sur des prairies factices, des forteresses défendues par des fantassins tout ronds, au lieu que lès soldats de plomb des autres marchands étaient plats. Les cavaliers contre lesquels luttaient ces fantassins se démontaient de leurs chevaux. Ce simple détail les rendait vivants comme de véritables dragons et des cuirassiers réels. Il y avait là des bateaux pontés avec des écoutilles, d'autres qui marchaient par la vapeur, et de microscopiques canons de cuivre qui se chargeaient à poudre, tu te souviens? Moi, l'imperceptible trou percé dans leur culasse pour mettre le feu à la poudre me poursuivait avec la fascination d'un regard. Revois-tu, comme je fais, Commolet en train de se promener au milieu de ces prestigieux objets, dans ce paradis surnaturel, et sa ca.squette de drap jaunâtre à oreillères qui ne quittait jamais sa tête? Ce mince personnage, avec une face grise en lame de couteau, son nez infini et deux yeux d'un bleu pâle, me semblait un jouet de plus, quelque bizarre et compliqué pantin, parmi les

l'.ONTES CHOISIS. i')

autres. Quand nous pouvions décider nos bonnes à revenir du cours par cette rue, aujourd'hui démolie et qui méritait bien son surnom, tu te rappelles que le cœur nous battait dès l'apparition de l'église par-dessus les toits des maisons. Cette année-là, c'était en 1861, l'année où l'on te mit pensionnaire, j'étais seul à faire cette route quand je revenais du collège, et il y avait à cet ensorcelant étalage un objet qui effaçait pour moi tous les autres, — un sabre de cuivre doré. Littéralement, ce sabre me remplissait cette rue Froide d'un éclat de soleil. Comment j'en étais arrivé à un désir frénétique de posséder ce jouet, cela ne t'étonnera pas, toi qui sais l'ardeur de mon imagination d'alors et que j'ai vécu à l'état de fièvre chaude jusqu'à ma quinzième année. L'or de ce fourreau fulgurait pour moi dans cette ruelle grise; il éclaboussait de rayons les teintes sombres des pierres. Le ceinturon était de cuir rouge, la poignée incrustée de nacre. Boucler ce cuir rouge autour de ma taille, manier la nacre de cette poignée, tirer cette lame de ce fourreau damasquiné, constituait pour ma tète de neuf ans un de ces rêves de félicité, si violemment caressés qu'ils deviennent invraisemblables. Hélas! le sabre d'or coûtait vingt-quatre francs. Ma sœur Blanche, qui me donnait toujours des livres, m'avait bien dit : « Si tu arrives à avoir dix francs « d'économie, je te compléterai la somme. » Économiser ces dix francs sur nos chétives semaines d'écolier, tu sais si nous le pouvions. Ma seule chance était qu'à Noël de cette année, mon oncle m'octroyât, comme cela lui était arrivé une fois déjà, une petite pièce ; mais lui aussi était pour les livres. Mon espoir était donc bien faible, et cette faiblesse augmentait encore l'ardeur de ma convoitise. »

— « Ce que je t'en ai connu de ces émotions-là mon pauvre Claude, » interrompis-je ; « mais je ne savais pas l'histoire du sabre. Je t'ai vu en revanche amoureux, je ne peux pas employer un autre mot, d'un horrible petit diadème de madone, tout garni de pierreries fausses, qui rutilait chez un marchand d'objets religieux, et tu rêvais d'en

couronner Aline Verrier, la jolie et blonde Aline, qui jouait aux épingles avec nous chez ta sœur, quand j'allais y goûter. »

— a Était-il si horrible que cela? » fit-il en hochant la tête. « Je le vois, pour ma part, aussi beau que le diadème de la reine Constance quon montre à Palerme, dans le trésor... Mais, puisque tu n'as pas oublié la rage de mes fantaisies, tu comprendras mieux le drame moral qui se joua en moi durant cette nuit de Noël d'il y a vingt ans. Ma sœur Blanche était souffrante comme toujours, elle avait eu dans la journée une migraine si forte qu'elle avait dû se coucher. Mon beau-frère, qui prévoyait la catastrophe prochaine, ne la quittait plus et tous les deux avaient consenti à ce que j'allasse dîner chez mon oncle. » Il faut pourtant bien qu'il « s'amuse un peu, » disait-elle en caressant mes boucles avec sa main maigre, dont la moiteur froide me faisait une si saisissante impression. Elle ne devinait pas, chère sœur, que sa chambre de malade, si tiède et si calme, était l'endroit où je me plaisais le mieux au monde. Tu sais comme depuis la mort de notre père et de notre mère elle avait été bonne pour moi, et, si elle avait vécu, que j'aurais été autre!... Cette chambre, tu t'en souviens, donnait sur la place d'Armes. Par les fenêtres, on voyait la statue d'un maréchal du premier Empire, en grand costume et le bras tendu pour donner un ordre. N'ayant d'autre ami que toi qui ne pouvais pas venir chez nous parce que l'on craignait notre bruit pour ma sœur, cette pièce tendue de bleu, où je jouais seul et silencieusement durant des heures, s'animait et se métamorphosait au gré de mon caprice. Les meubles devenaient des personnes auxquelles je prêtais des gestes, des discours, des intentions, des actes. Une des chaises était toi, une autre Aline. Je me livrais, en votre compagnie, à des jeux imaginaires, tandis que Blanche lisait, couchée sur sa chaise longue, auprès du feu, avec son pauvre visage de poitrinaire de vingtcinq-ans. Elle était mon aînée de tout cela. Par les fenêtres closes, arrivaient les cris des gamins de la rue en train de jouer autour du bronze du soldat célèbre... Je n'aimais donc pas beaucoup à sortir,

et cependant, par ce soir de Noël, l'idée de dîner chez l'oncle Pierre Larcher me souriait. N'avais-je pas la secrète espérance qu'il me donnerait une piécette d'or, de la couleur du sabre qui miroitait à la devanture connue? « Ch'est que ch'est un richcu chouchou... » J'entendais d'avance l'accent auvergnat du père Commolet et je le voyais approcher du fourreau convoité sa main cordée de rides. A cette seule image, j'étais presque obligé de fermer les yeux. »

— « Oui, c'est bien sa phrase, » dis-je en riant, « et quand il débattait la vente avec son « à che prix, ch'est donné!... » quel comédien! Mais pardon de te couper ton récit, et arrivons chez l'oncle Pierre. Qu'y avait-il là.'' »

— « Tous nos morts, » répondit-il avec une mélancolie qui était aussi la mienne, car notre passé d'enfants fut si commun. « Vois-tu la salle à manger avec son dressoir et son meuble en bois tourné ? Mon oncle présidait, très maigre et très grand, le front bien pris dans ses cheveux demeurés noirs, au petit doigt la large émeraude verte que nous lui envions tant, en redingote marron. Si je m'étais baissé, moi qui étais tout à côté de lui, pour ramasser ma fourchette ou mon couteau, j'aurais pu voir ses pieds cambrés dans ces fameuses bottes qu'il ne quittait jamais, habitude à laquelle il prétendait devoir une exemption absolue de rhumes et de douleurs. Ma tante Laure se tenait en face de lui, avec ses mitai/ies noires et les deux anglaises grises q.ui, sous son bonnet à rubans lilas, pendaient le long de son visage tout plissé, passé et lassé, qu'éclairaient ses doux yeux noirs. Il y avait là aussi M. Optât Viple, l'ancien inspecteur, qui était représenté dans nos albums de famille par une photographie dans laquelle il regardait une fleur posée sur son chapeau. Il avait colorié la fleur lui-même, en rouge dans l'album de tes parents, en blanc dans le nôtre, — et c'était la même fleur! ce qui nous causait un étonnement jamais dissipé. Il y avait M'"* Alexis, Greslou l'ingénieur, le capitaine Hippolyte Morin, le vieux M. Largeyx, M"" Élisa, mon autre tante Claudia, venue de Saint-Saturnin pour les fêtes. C'est la seule

de tous les convives qui soit encore de ce monde avec Fonde Pierre et moi-même. Il y avait mon cousin surtout, qui fut durant le repas singulièrement capricieux, tantôt taciturne, tantôt rieur et buveur. Quoiqu'il ne fût pas en uniforme, son visage martial révélait du coup Tofficier. Depuis lors et à distance, j'ai compris qu'il flottait dans ses yeux bruns quelque chose d'ambigu et aussi que les coins de sa bouche, qui tombaient un peu, révélaient un fond de crapule. Tu comprendras tout à l'heure pourquoi le sujet de la causerie m'est demeuré présent à la mémoire. J'étais, à table, le seul enfant, et trop petit pour qu'on prît garde si je comprenais ou non les discours échangés. On parlait des pressentiments et, à ce propos, des superstitions, au sujet du maréchal dont la statue se dressait sur la place 'd'Armes, devant la maison de ma sœur. A Eylau, et avant de lancer ses dragons à la charge, cet homme si breive avait reculé deux fois, comme s'il eût vu la mort face à face. Il avait cravaché son cheval alors avec emportement et dit à l'officier le plus proche : « Je* suis comme mon « pauvre Desaix, aujourd'hui, je sens que les boulets ne me conte naissent plus. » Cinq minutes plus tard il tombait, frappé en pleine poitrine. Cette anecdote servit de point de départ à vingt autres. M""' Alexis raconta qu'ayant vu en rêve le facteur entrer et lui remettre une lettre funèbre, la lettre lui avait été, en effet, donnée le lendemain dans des circonstances identiques. Le capitaine avait entendu distinctement la voix d'un de ses amis l'appeler; à cette même heure cet ami, qu'il ne savait pas malade, se mourait. M. Largeyx, qui devait se mettre en voyage, avait été supplié par sa femme de ne point partir, et ce conseil lui avait sans doute sauvé la vie, car le train qu'il voulait prendreavait déraillé. De telles histoires se répètentdans toutes les conversations de ce genre, toujours analogues, toujours affirmées avec une pareille bonne foi, et toujours impossibles à vérifier, tant notre besoin de merveilleux donne aisément le coup de pouce à nos souvenirs. Mon oncle et M. Viple écoutaient ces propos avec le sourire d'incrédulité que tu devines. C'étaient deux vieux diables, nés

SOUS l'Empereur et grandis dans la philosophie du dix-huitième siècle. Ils avaient beaucoup fréquenté un interne de Dupuytren dans leur première jeunesse, et leur réponse, lorsqu'on leur parlait du Surnaturel, était cette simple phrase qu'ils prononçaient en se regardant : « Ils n'ont donc jamais vu disséquer? » Ils furent, ce soir-là, comme d'ordinaire, parfaitement incrédules et ironiques, et clignant des yeux pour faire tour à tour parler les convives. — « Et vous, Lucien? interrogea M. Viple à un moment. — « Moi, » fît le jeune homme, « je n'ai pas vu disséquer, comme vous dites, mais j'ai mes supers- « titions; je me suis battu et je crois aux pressentiments; j'ai joué et « vu jouer et je crois aux fétiches. »

— « Jurerais-tu qu'il eût tort, » fi s- je en riant, « toi qui ne pouvais plus passer une fois au baccara, aussitôt que Molan te regardait jouer!... »

— « Que savons-nous, en effet, de ce que nous appelons le hasard? » dit Claude. « Mais, sur le moment, ce ne fut pas l'idée qui me frappa, ce fut le mot. A cette époque, les termes inconnus et à

•demi compréhensibles exerçaient sur moi un véritable ensorcellement. Quel frisson firent courir en moi ces deux syllabes jusqu'alors inentendues : fétiche, je renoncerais à l'expliquer devant quelqu'un qui ne serait pas toi. A quelques phrases de mon cousin, je devinai à peu près, comme un enfant en est capable, ce que le terme signifiait, et je m'amusai à me répéter ce mot : « fétiche », une fois sorti de table et rentré au salon. J'étais assis comme d'habitude sur cette petite chaise très basse que tu aimais aussi, dans le dossier de laquelle une sculpture en bois configurait la fable du Reiiai'd et de la Cigogne. Messire Renard, accroupi et le museau dressé, regardait dame Cigogne fouiller de son long bec un vase à col étroit. Tout dans cette pièce, en ce moment éclairée par les quatre hautes lampes, s'accordait si bien à la physionomie des personnes rassemblées là pour y prononcer les mêmes discours parmi les mêmes meubles du plus pur style Empire, — les meubles de mon grand-père maternel, le vieux notaire voilai-

rien. Son portrait, appendu à la muraille, ressemblait à ma tante d'une ressemblance extraordinaire. « C'était un bon homme, mais un « païen, » me répétait-elle souvent; autre mot qui me laissait rêveur. Il avait eu ma tante très jeune et ma mère très vieux. Je songeais qu'il avait connu, ici, le maréchal, notre compatriote, et dans ma tête, que le sommeil gagnait, toutes les phrases écoutées se mélangeaient étrangement au souvenir de ce que je savais de cet aïeul au portrait énigmatique. Tout cela ne m'empêchait pas d'être profondément anxieux à l'endroit du cadeau que me ferait mon oncle, et lorsqu'on annonça, vers neuf heures, que ma bonne m'attendait, ce fut le cœur battant que je présentai ma joue à l'accolade de toutes les vieilles gens pour finir par cet oncle Pierre qui tija de sa poche un petit volume enveloppé d'un papier de soie. — « Tu l'ouvriras à la maison, » me dit-il. C'était cet adorable livre sur les papillons, tout illustré de dessins coloriés, qui nous servit de prétexte durant les vacances à torturer tant de ces délicats insectes, pour les comparer aux planches du recueil. En recevant ce présent, et tandis que je disais merci, ma déception était grande, alors. Que j'eusse mieux aimé de l'argent vivant, de quoi augmenter le trésor enfermé dans ma tirelire, pareille à la tienne, une pomme de grès teintée en vert que je secouais une fois par jour au moins pour entendre le bruit de mes gros sous. Le rêve du sabre doré dormait dans cette tirelire et il me fallait l'y laisser! Que devins-je, lorsque mon cousin me dit : « Moi aussi, je veux te a faire mon cadeau; suis-moi dans ma chambre. » 11 m'emmena, et cherchant dans son porte-monnaie deux pièces, une blanche et une jaune : « Voilà qui est pour toi, » fit-il en me montrant celle d'argent qui valait quarante sous; « quant à celle-ci, » ajouta-t-il en me montrant la jaune qui valait, elle, les dix francs, mes dix francs, « regarde- « la bien, c'est celle qui va me servir de fétiche. Il faut que j'aie la « veine au jeu, ce soir, tu m'entends?... Tu la donneras au premier « pauvre que tu vas rencontrer d'ici à la maison. N'y manque pas, « sinon tu me porteras une guigne noire. » J'entends encore ces

mots, qui étaient fort obscurs pour moi, de par delà ces vingt années. Je pris les deux pièces dans ma main déjà gantée de son gros gant de laine tricotée , je promis à mon cousin d'exécuter fidèlement sa commission, et il me remit aux soins de Miette, qui, sa cape brune sur la tète, ses galoches aux pieds, sa lanterne à la main, m'attendait au bas du grand escalier. »

■ — « Voilà un vrai trait de joueur, » Tinterrompis-je. « C'est comme en Italie, où l'on fait tirer les numéros du lotto, le samedi, par un petit garçon, vêtu de blanc pour la circonstance... »

— « Il était tombé beaucoup de neige la veille, » continua Claude, sans relever mon exclamation, « en sorte que, pour ne pas glisser, nous marchions très lentement par les rues silencieuses. Miette me tenait la main gauche, et avec les doigts de ma main droite je serrais fortement les deux pièces que je sentais de grandeur très inégale. Les boutiques étaient presque toutes fermées, mais à la plupart des fenêtres on voyait de la lumière. Pour rentrer à la maison, nous devions contourner le chevet de la cathédrale et passer précisément devant le magasin du père Commolet. Ma bonne, que nous appelions la Fourmi, c'est toi qui l'avais baptisée, parce que tu lui trouvais une inexprimable analogie avec cet industrieux animal, ne causait guère, et moi je regardais ce coin de la vieille ville qui formait à cette heure un paysage singulier. Les sveltes arceaux se détachaient en noir sous la couche de neige blanche qui les recouvrait. Le ciel étincelait d'étoiles et la maison de Commolet montait, droite, close et sombre. L'image du jouet rêvé flamboya soudain devant moi avec plus d'intensité que jamais, et je songeai qu'il serait à moi, si la pièce d'or que je sentais si mince sous ma main m'appartenait. A peine ces deux idées furentelles entrées à la fois dans mon esprit qu'elles se lièrent d'ellesmêmes... Si la pièce d'or m'appartenait? Mais, si je veux, elle m'appartient. Qui m'empêche de donner au premier pauvre, non pas celle-là, mais l'autre? Qui le verra? Si j'avais dit tout cela au cousin, c'est à moi qu'il aurait donné les dix francs. C'est un si bon, un si

excellent garçon... J'en étais là de mes réflexions quand nous passâmes sous les fenêtres du cercle dont mon cousin faisait partie lorsqu'il était chez mon oncle. J'avais entendu ma sœur dire un jour qu'on jouait là « un jeu d'enfer ». Cette expression me revint et avec elle la vision subite de l'enfer, en effet, dont l'abbé Martel, tu te souviens encore, nous faisait en chaire des descriptions terribles. « Si je « prends ces dix francs, » me dis-je tout d'un coup, « c'est un vol; or le « vol est un péché mortel. » Je me vis damné." Je lâchai aussitôt la pièce d'or pour ne plus manier que la grande. « Je donnerai les dix « francs au premier pauvre... » pensai-je. « Mais s'il ne s'en rencon- « tre pas? » Je n'en avais pas \u un seul depuis la maison de mon oncle. « Hé bien, s'il ne s'en rencontre pas, je le dirai demain à mon « cousin, et il ne me reprendra pas la pièce. » Je raisonnais ainsi, mais je savais trop que mon raisonnement était un mensonge. Nous devions passer devant le portail de la chapelle des Capucins. C'était le rendez-vous ordinaire des mendiants et, par cette veille de Noël, tous attendraient l'arrivée des fidèles à la messe de minuit. Tu sais si nous connaissions ce coin de notre ville ! Là se tenait la mère Girard, la marchande qui nous vendait des pommes en automne, en hiver des sucres d'orge , et des cerises aigres au printemps , attachées par du fil à un petit bâton. L'angle de ce portail, à droite, servait de niche à un aveugle dans le masque flétri duquel s'ouvraient des yeux blancs, à demi cachés par des paupières sanguinolentes. Ne 1 iiperçois-tu pas, remuant la tête, tout droit et sec dans sa blouse bleue? Il tenait par une chaîne rouillée un caniche d un blanc sale et tendait aux passants, en guise de sébile, l'intérieur d'un chapeau de feutre noir, privé de sa coiffe? Je n'étais pas arrivé à dix pas de la chapelle que j'entendais sa plainte : « La charité, bonnes gens... » A peine la voix eut-elle frappé mon oreille que de nouveau la tentation de m'attribuer la pièce d'or se présenta devant ma pensée, irrésistible cette fois. Aucune autre idée n'eut le loisir de paraître et de chasser celle-là qui me fit, machinalement, quitter la

i-.ONTE» i:iioi«is 3o

main de ma bonne et déposer dans le chapeau de l'aveugle... »

— « La pièce d'argent ? » lui demandai-je comme il hésitait.

— « Oui, » fît-il avec un soupir, « la pièce d'argent. La chapelle des Capucins était dépassée, le trottoir de la place du Taureau longé, le coude de l'impasse de l'Hôpital tourné. Nous étions devant notre maison. Un étrange calme avait succédé en moi à ma première agitation. Le simple fait de la faute commise, et irréparablement, m"avaittiréde l'incertitude, et, du coup, apaisé pour quelques instants. J'ai compris depuis, parle souvenir de ces quelques minutes, pourquoi la plupart des criminels, aussitôt l'action exécutée, entrent dans une période de repos intime qui leur permet de dormir à la place même où ils ont tué. Cependant, la mystérieuse voix intérieure qui nous dit: «C'est « mal, » commença de s'éveiller en moi lorsque je me trouvai devant ma sœur. Je n'avais jamais eu, depuis deux ans que j'étais chez elle, une pensée qu'elle ne connût, et, dans mon existence d'enfant sage, mon seul méfait sérieux avait consisté à faire, l'année d'auparavant et malgré sa défense, une cueillette des plus belles fleurs de notre jardin. Je les avais plantées par la tige dans ma petite brouette, au préalable remplie de terre, afin d'avoir un jardinet à moi. Surpris par un domestique, j'avais pris la brouette entre mes bras, escaladé l'escalier quatre à quatre, jeté le tout, sable et fleurs, dans une armoire à charbon située au fond d'un corridor, et je n'avais plus osé passer là qu'en tremblant, quoique personne ne me parlât jamais de cette équipée. Mais, à deux ou trois reprises, ma sœur Blanche m'avait regardé si singulièrement, qu'un jour je fondis tout à coup en larmes, et j'avouai mon forfait. Elle me boucla les cheveux avec les doigts, comme c'était son habitude quand elle me gardait auprès d'elle un peu longtemps, et elle me dit, avec un sourire : « Est-ce que tu crois que tu pourras jamais rien me cacher.'' » Allait-elle voir dans mes yeux que j'avais cette fois une faute à cacher, plus grave que ma première peccadille, — elle ou mon beau-frère, le médecin, cet homme si sérieux dont les silences m'avaient toujours

un peu gêné? Soit que Blanche se sentît plus souffrante encore que d'habitude, et mon beau-frère plus préoccupé, soit qu'avec l'âge j'eusse fait quelques progrès dans l'art de l'hypocrisie, ils se contentèrent, ce soir-là, de me questionner sur mon oncle et ma tante, feuilletèrent mon livre et me renvoyèrent dans ma chambre. Mon premier soin, tandis que Miette allumait les bougies et qu'elle avivait la flamme du foyer, fut de rouler la pièce d'or dans mon mouchoir. Je la glissai sous mon oreiller, afin qu'en me déshabillant la brave fille ne pût s'apercevoir de rien. Elle me dévêtit comme chaque soir, me fit mettre à genoux au pied de mon lit pour dire ma prière, et posa elle-même mon soulier au coin de la cheminée, tout prêt pour recevoir le cadeau de Noël. Le vent s'était levé. Il commençait de souffler autour de la place d'Armes, avec ce frémissement que nous avons tant de fois écouté ensemble. Pourquoi Miette, qui ne prononçait pas vingt paroles par heure, me dit-elle tout à coup : a Les pauvres gens, qui sont sans abri par une nuit pareille!... » En parlant ainsi, elle retirait de ma couchette la bassinoire de cuivre. A travers le couvercle je voyais la braise rougeoyer. Mes rideaux baissés, ma couverture préparée, la flamme claire de ma cheminée, tout dans ma petite chambre exprimait la douceur de l'existence que je menais à cette époque auprès de ma chère Blanche. Ce n'était pas la première fois que la sensation de la sécurité profonde, rendue comme perceptible par l'aspect de ces objets familiers, m'engourdissait délicieusement le coeur; mais, tandis que je me coulais entre mes draps chauffés, voici qu'au lieu de me fixer dans cette sensation, je laissai mon esprit évoquer, par contraste, l'image de l'aveugle debout sous le portail et fouetté par la bise : « La charité, « bonnes gens..., » disait sa voix. « C'est égal, » songeai-je tout à coup, « j'ai volé ce pauvre homme..., volé, volé... » Je me répétai ces syllabes à plusieurs reprises. Ma bonne avait soufflé la lumière et quitté la chambre, que la flambée derrière des bûches croulantes éclairait fantastiquement. Je dépliai mon mouchoir et je pris la pié-

cette d'or dans ma main pour chasser, par cette impression, le sentiment de honte qui venait de me faire monter le sang au visage, quoique je fusse tout seul et que personne ne pût me voir. Oui, elle était là, je la tenais, et avec elle, c'était comme si j'eusse tenu le jouet tant convoité. Pas tout à fait cependant. Il faudrait dahord expliquer à ma sœur comment ces dix francs étaient en ma possession. Lui raconter que mon oncle me les avait donnés? Irnpossible. Elle lui en parlerait. Il dirait que non, et je serais perdu. Attendre quelques semaines et soutenir que c'était le résultat de mes économies? Je comptai, sur les doigts de ma main demeurée libre, il fal lait plus d'une demi-année pour que cette fable devînt vraisemblable, et d'ici là le sabre serait peut-être vendu. Bah, étais-je simple de ne pas avoir songé tout de suite au plus sûr moyen! Une après-midi que je sortirais avec ma bonne, je cacherais les dix francs dans le creux de ma main, et à un moment de la promenade, j'aurais tout uniment l'air d'avoir ramassé la pièce par terre. J'étais minutieux et j'observais beaucoup. J'avais, plusieurs fois déjà, trouvé ainsi quelques petits objets. La pièce d'or serait une trouvaille de plus... Oui, c'était là un plan raisonnable, je m'y arrêtai, et je me retournai sur le côté droit pour dormir. Je ne pus pas. Je me vis en présence de ma sœur, et lui débitant ce mensonge. Je sentais d'avance que les joues me brûleraient et que tout en moi crierait, — quoi? Mon vol. Oui, un vol. Car voler, c'est prendre ce qui n'est pas à nous, et cette pièce n'était pas à moi. Elle était au premier pauvre rencontré sur mon chemin, et ce pauvre était l'aveugle des Capucins. Je l'entendis soudain qui me disait de sa même voix traînante : « "Voleur!... «Voleur!... » J'étais un voleur. Cela me causa une contraction au cœur presque insupportable. Un voleur? Mais cela me représentait un comble d'abjection. Un voleur, comme les deux hommes que nous avions vus traverser la place, un soir d'été, entre des gendarmes, en haillons, la face souillée de poussière et de sueur, l'œil farouche, les mains liées avec des chaînettes!...

UNS MA 1 Hi I I . I A I i]:ci; I) «R M KCHAi'i'i: iiKS doigts; vaini;mi:nt jk gkattk cktte neigi; avkc mi;s oN(ii.KS,

VAINKMKNT JK SAN<;l.OTK KN KOUIl.LANT TOUT AUTOIR. >

— « Ton cousin était pourtant avec nous,' ce jour-là, » m'écriai-je.

— « Hé bien! » dit Claude, « cette image de honte m'envahit, m'oppressa, m'écrasa, et avec elle un si intense dégoût de mon action, qu'ayant pensé au sabre doré, j'aperçus nettement que je n'aurais plus aucun plaisir à le porter. Je m'imaginai l'avoir au côté. Toi ou un autre, vous m"en faisiez des compliments. De quel front les recevraisje? Je tirai mon bras du lit et je posai la piécette volée sur ma table de nuit. Elle me semblait brûlante maintenant. — « Non, » me dis-je, « non, je ne la garderai pas. Je la jetterai demain ou je la donnerai à « quelque autre mendiant. » Cette résolution prise, je fis le signe de la croix et je dis un Ave pour m'y confirmer. Dans l'ombre, je cachai simplement la maudite pièce au fond du tiroir de ma table de nuit, et j'essayai de dormir. Ces troubles m'avaient donné une sorte de fièvre. Mes idées étaient en éveil. Je n'avais jamais pensé aussi vite. Les phrases entendues chez mon oncle se mirent à tourbillonner en moi. La conversation sur les pressentiments et les influences occultes reparut dans mon esprit, et avec elle l'image de mon cousin Lucien. « Celle-ci, « avait-il dit, « regarde-la bien, c'est mon fétiche ». L'étrange impression de mystère que ce mot m'avait infligée déjà se ranima, et je raisonnai sur elle. En ne remettant pas la pièce d'or à l'aveugle, je n'avais pas seulement commis un vol, j'avais manqué à ma promesse envers Lucien. Je lui avais peut-être « porté malheur ». C'était une formule qui avait passé et repassé dans la causerie. J'aperçus alors, en pensée, et presque avec l'exactitude d'une hallucination, mon cousin qui sortait de chez lui et suivait le chemin que j'avais suivi. Sa jambe gauche traînait un peu. Le col de loutre de son pardessus était relevé, son gant fourré maniait sa canne à épée, une canne droite qu'il suffisait de lancer en avant d'un petit mouvement sec pour qu'il en jaillît cinq pouces d'acier aigu. Je l'entendais siffler son air favori de cette annéelà : « Je suis le major... » Il contournait le chevet de la cathédrale. 11 montait au cercle... Lames images se brouillaient. Je n'avais jamais vu de salle de jeu que sur la couverture d'un de nos livres. »

— « Place des Petits-Arbres, à la devanture du père Duchier? »

— « Précisément. Tu te souviens comme la gravure était effrayante. Elle représentait un amoncellement, sur une table, de billets de banque et de louis que plusieurs personnes se partageaient avec fureur, tandis que, dans un coin, un jeune homme appuyait sur sa tempe le canon d'un pistolet. J'étais incapable, en ce moment, de lutter contre cette vision. Pour les enfants comme plus tard pour les amoureux, ce qui est conçu comme possible est admis aussitôt comme réel. Je me tournai et me retournai dans mon lit en proie à une anxiété si forte que je finis par me relever sur mon séant. J'allumai ma bougie et je regardai ma montre. Il n'y avait pas plus d'une heure que j'étais couché. Je réfléchis. « Il ne faut pas que cela arrive, » dis-je tout haut, et ma propre voix me fit peur. Quoi, cela? je lî'aurais pas pu répondre, mais je me trouvais accablé par Tattente de quelque épouvantable malheur. « Ce (' sera un pressentiment, » songcai-je, et je me rappelai la mort du maréchal dont j'avais tant regardé le profil héroïque. Ce souvenir d'un fait vrai donna un caractère de réalité absolue à mes appréhensions. J'étais bouleversé comme si la chose redoutée était là, présente et vivante. « Mais qu'y faire? Qu y faire? » me répétai-je avec désespoir. A la lumière de la bougie, je regardai la pièce d'or pour la première fois. Elle était à l'effigie de la République de 1848 et marquée d'une croix, que le joueur s'était sans doute amusé à tracer avec la pointe d'un canif. Dans l'état d'énervement où je me trouvais, ce signe cabalistique me frappa soudain d'une terreur superstitieuse dont, à cette minute, je retrouve encore l'impression. Probablement cette image me suggéra celle de la chapelle. Je revis le caniche et sa chaînette, les paupières de l'aveugle, le chapeau tendu, et alors une idée s'imposa, irrésistible. Il fallait à tout prix réparer ce que j'avais fait, et cette nuit même. Il \t fallait, et pour cela retourner à la chapelle, remettre la pièce d'or dans le chapeau du pauvre... Résolution folle, et cependant réalisable. Je ne pen.sai pas une minute à charger ma bonne de cette commission. J'aurais dû m'expliquer, et j'eusse préféré la mort... Mon

AUTRE JOURUR. 241

beau-frère et ma sœur étaient couchés, nos domestiques attendaient dans la cuisine le moment daller à la messe de minuit. Elle était au rez-de-chaussée, cette cuisine et sur le devant. A Tautre bout du corridor, et faisant face à l'entrée, se trouvait la porte du jardin, fermée au loquet. Le jardin lui-même communiquait avec la rue par une porte basse dont la clef était pendue sous le hangar. Il m'était donc aisé d'exécuter une évasion, pourvu que je ne fisse aucun bruit. En un quart d'heure j'allais et je revenais... Et si j'étais surpris? Bon, je dirai que j'ai voulu entendre la messe de minuit. Je serai terriblement grondé. Mais un sentiment de justice, commun aux enfants et aux animaux, me faisait accepter, sans trop de révolte, la pensée du châtiment mérité par ma vilaine action. Il me suffisait d'apercevoir la possibilité de réparer ma faute pour que cela devînt à mes yeux, une nécessité impérieuse. L'angoisse avait été trop forte, le soulagement était trop certain. Me voici donc me glissant à bas de mon lit, reprenant un à un mes vêtements que Miette avait posés sur la chaise, mes deux souliers, au risque de n'avoir pas de cadeau de Noël si le petit Jésus descendait par la cheminée durant mon absence, rampant sur l'escalier avec un battement affolé du cœur à la moindre crépitation, ouvrant la porte du jardin dont le grincement faillit me faire tomber sans connaissance. . . Encore une minute, et j'étais dans la rue, tout seul, pour la première fois de ma vie, à près d'onze heures du soir... Tu sais combien j'étais alors susceptible de frayeur, grâce à la nervosité maladive qui nous était commune à ma pauvre sœur et à moi. Laquelle n'avais-je pas subie de toutes les paniques dont les enfants sont les victimes? Êtres et idées m'avaient également hanté.

J'avais eu peur de l'homme caché sous le lit et qui va vous saisir par la jambe, peur de la léthargie qui va permettre qu'on vous enterre vivant, peur des revenants et peur des démons, peur des voleurs et peur des fées.

A ce moment-là, et tandis que je piétinais la neige par les rues désertes, ridée fixe m'hypnotisait. Elle me rendait insensible à mes pré-

CONTES CIIOISII. 3l

occupations habituelles. J'allais, courant sur le tapis glissant et glacé, la maudite pièce serrée dans la main, mon chapeau baissé sur mes yeux, et anxieux seulement d'arriver vite. Ah! je vivrais bien vieux que je n'oublierai jamais l'immense désespoir dont je fus pris au tournant de rhôpital. Je fais un faux pas, le pied me manque, je tombe sur la neige. Dans ma chute, la pièce d'or m'échappe des doigts; vainement je gratte cette neige avec mes ongles, vainement je sanglote en fouillant tout autour. Onze heures sonnent dans le clocher de l'hôpital. Il me faut rentrer les mains vides, le cœur bourrelé des plus invincibles remords. Du moins, un dernier malheur me fut évité, je pus revenir sans être surpris... »

— a Et la suite? » insistai-je comme il se taisait.

— « Tu la connais trop, y répondit-il, « ce fut cette nuit même que Lucien, au cercle, ayant perdu au baccara une somme pour lui énorme, perdit la tête et tricha. Ce fut la moins savante des tricheries, celle qui s'appelle en argot de joueurs la poussette^ et qui consiste à pousser en avant un billet de banque, posé à cheval sur la ligne du tableau, quand le tableau gagne, et à le retirer quand il perd. Lucien fut pris, exécuté... Que te dire.^ Je sais tout ce que tu pourras répondre, et que le hasard d'une coïncidence a tout fait, et que mon cousin n'en était sans doute pas à son premier coup, et que la passion du jeu suffit à perdre un homme. Pourquoi cependant n'ai-je jamais pu détruire entièrement le remords de cette unique improbité de mon enfance, qui m'a rendu honnête homme pour le reste de ma vie? Et pourquoi cette veillée de Noël, si heureuse et gaie pour tous, n"a-t-elle jamais pu être pour moi que le plus mélancolique, le plus déprimant des anniversaires? »

— « Alors, » lui dis-je après un nouveau silence, « notre réveillon de cette nuit, tu n'y tiens pas beaucoup?... »

— « Et toi? » fit-il.

— « Après ton histoire, plus du tout, « lui répondis-je. « Donne-

moi du thé et parlons encore de l'Auvergne, de nos courses dans la montagne, cette fois, avec nos camarades Emile C*** et Arthur B***, pour chasser un peu ce triste souvenir... »

Et il fallait qu'il fût bien triste en effet, car cette conversation sur notre enfance, qui avait le privilège de le distraire dans ses plus mauvais moments, ne réussit pas à chasser le nuage que ce souvenir avait amassé sur son front. Comme la superstition est contagieuse! J'ai beau me démontrer moi-même qu'il n'y a là qu'un scrupule maladif, je n'arrive non plus à me convaincre tout à fait qu'il n'a pas été un peu la cause du malheur de Lucien.

Paris, décembre 1884.

^.ùG. Ch'à.viictss.i

« Madame!... Madame!... Voyez. Vous n'avez rien Ji craindre de moi.

CERTAINS coins de nature, d'une beauté si douce qu'elle en est humaine, si délicate qu'elle en est tendre, semblent avoir été faits comme exprès pour recueillir les grandes douleurs et les envelopper d'une atmosphère d'apaisement. Pour ma part, aucun peut-être ne m'a donné cette impression d'un asile consolateur plus fortement que cette extrémité du lac de Thoune où se trouve la vieille ville de ce nom. Que de fois, assis au bord de l'Aar qui débouche du lac avec un élan déjà si fougueux, j"ai senti un esprit de repos émaner de ce paysage! Làhaut, et par-dessus les contreforts à larges cassures des premières

Alpes Bernoises, la Jungrau et la Blùmlisalp dressent leurs pics éternellement neigeux. Tout près, la rivière, qui a pris aux glaciers le reflet pers de son eau rapide, court entre les énormes troncs d'arbres séculaires, noyers lustrés, frênes argentés, tilleuls embaumés, dont les branches colossales, courbées en arceaux sous le poids du feuillage, laissent retomber leur pointe extrême vers l'eau murmurante. Un pont de bois ferme l'horizon de l'étroite vallée que surplombe le joli château de Thoune. Les toits en éteignoir de ses quatre sveltes tourelles sont revêtus de tuiles brunes dont la nuance s'harmonise avec la couleur des madriers de ce pont couvert. Un clocher voisin, celui de la petite église de Scherzligen, ennoblit de piété la rive verdoyante, d'où se détachent des îles. Sur l'une d'elles, une maison basse apparaît. Son balcon vitré touche presque à la pointe d'un immense massif de roseaux, où glissent des cygnes. C'est là que vécut le poète allemand Henri de Kleist, charmé sans doute par les aspects intimes tout ensemble et grandioses de cette approche de l'Oberland. Le voyageur qui traverse cette contrée pour aller à Interlaken n'échappe pas à son prestige. Pour peu qu'il ait suivi le long de l'Aar la divine promenade de la Bœchimatt, il a certainement rêvé, s'il est jeune, de venir cacher ici ses bonheurs, y ensevelir ses peines. S'il a passé l'âge des douces et des tristes chimères, il aura éprouvé, parmi ces vénérables arbres, devant cette onde emportée comme la vie et d'une fuite si rapide, cette nostalgie du recueillement à la veille du grand départ que nos pères exprimaient de ce mot si sage : la Retraite. Nous apprenions au collège les célèbres vers :

Tircis, il faut songer à faire la retraite...

Nous les trouvions naïfs alors. La lassitude de la vie nous a révélé leur profondeur. Ils nous reviennent parmi des horizons tels que celui-ci. Nous concevons, en les contemplant, la mélancolique volupté de finir, de nous renoncer à jamais, de sentir notre personne se dissoudre dans la sérénité des choses, entre ces pentes boisées, ces

eaux dormantes ou courantes, ces hautes montagnes, cette grise et brune petite ville, où les morts d'il y a cinq cents ans reconnaîtraient encore, s'ils pouvaient se dresser hors de leurs tombes, les terrasses de leur Schlossberg, celles de leur grande rue, et là-bas, au bord du ciel, la ligne de leurs glaciers, teintés de rose au soleil couchant.

C'était cette douceur caressante, ce repos endormeur autour d'une blessure trop saignante, qu'était venue chercher l'été dernier, au bord du lac de Thoune, une de nos compatriotes dont le nom eut, pendant quelques semaines, la triste célébrité du malheur. Elle s'efface comme les autres. Bien peu de gens se rappelleront, en lisant le nom de M""* de Bessay, le drame affreux qui l'a rendue veuve. Il se rattache aux premiers incidents de la révolution russe. Le commandant de Bessay venait de quitter l'armée, il y a deux ans. Il se trouvait à Moscou, par suite d'un singulier hasard, celui d'un héritage considérable à recueillir. Son arrière-grand-père avait, pendant l'émigration, épousé une princesse Wérékiew, et les Bessay n'ayant jamais cessé de cousiner avec leurs parents des rives de la Neva, un de ceux-ci, vieux garçon sans enfants, avait, par testament, laissé sa fortune à l'officier français. Le commandant avait jugé plus sage de régler sur place cette succession un peu compliquée. Il était à Moscou depuis six jours, et dînait au club. Sa table était voisine de celle du comte Serge Komow, l'homme d'Etat le plus impopulaire de cette époque, un de ces martyrs de l'autorité auxquels l'ingratitude du peuple qu'ils ont essayé de sauver n'accordera jamais les couronnes que sa sottise prodigue aux imposteurs ou aux insensés qui le perdent. Une bombe, jetée par un assassin demeuré introuvable, éclate dans ce paisible salon de cercle. Komow est tué, et avec lui six des convives, dont Bessay. Une circonstance particulièrement sinistre avait augmenté pour la veuve l'horreur de cette catastrophe. Elle faisait, au même moment, une tournée de visites, avec son fils unique, chez d'autres cousins, français ceux-là, dans le

COhTIS (IlOItlS, * 3î

Bourbonnais. Elle avait appris la terrible nouvelle par un journal acheté à l'étalage d'une gare. La secousse avait été si forte qu'après dix-huit mois elle était encore la victime de phénomènes nerveux d'un caractère assez prononcé pour avoir résisté à tous les traitements. Sur le conseil d'une amie et poussée aussi par l'inquiétude naturelle aux malades de cette espèce qui les fait essayer sans cesse de nouveaux régimes, elle était venue consulter un des plus célèbres neurologues d'Europe, le professeur D***, à Berne. Le médecin lui avait prescrit une cure de demi-solitude et de campagne. C'est ainsi qu'ayant visité Thoune, elle avait décidé de s'y établir pour plusieurs mois. Une maison s'était trouvée libre qui remplissait les conditions requises, et dont le pittoresque l'avait séduite aussitôt. Elle s'y était installée avec son fils, et quelques semaines avaient suffi pour que l'influence émanée de cette tranquille et sauvage nature commençât de calmer un peu cet organisme dévoré par les chagrins, ravagé d'insomnies et de cauchemars, chez lequel l'idée fixe exerçait le ravage d'un véritable empoisonnement.

Cette demeure, située sur l'étroite presqu'île qui sépare le fond du lac et la sortie de l'Aar, s'appelait et s'appelle encore le château Stockhorn, à cause de l'Alpe de ce nom qui le surplombe. La maison a été construite au milieu du dernier siècle, pour servir d'habitation de vacances à une famille de Lausanne, moins fortunée aujourd'hui, et qui a pris le parti de la louer après l'avoir laissée longtemps inoccupée. Ce demi-abandon a permis une extraordinaire et libre poussée de tous les végétaux plantés dans le vaste parc; si bien que la bâtisse, déjà revêtue de lierre, disparaît littéralement derrière des rideaux d'arbres énormes. Une marge de fleurs très simples, des roses trémières, des soleils, des dahlias, est le seul luxe de jardinage qu'entretienne le gardien. Ces plantes égayent de leurs couleurs vives le parapet qui longe la rivière. Leurs bouquets brillants attirent les regards des passagers du bateau qui fait le service entre Thoune, Oberhofen, Spiez, Saint-Beatenberg. L'été dernier, ceux à qui l'on avait raconté

la tragique aventure de M"'" de Bessay usaient en vain leurs yeux à percer la barrière d'opulentes frondaisons à l'abri desquelles se dissimule la silhouette du château, rendue si élégante par la longueur de ses toits d'ardoise en poivrière. Cette particularité dénonce l'abondance des neiges qui, dès novembre, s'épaississent sur cette frontière de l'Obcrland. D'ailleurs, quand bien même les gigantesques ramures se fussent écartées devant la curiosité des touristes, qu'auraient vu ceux-ci? Des chemins à peine tracés entre des massifs ou sur des pelouses, et, à de certaines heures du jour, les lentes allées et venues, sur ce sol rarement ratissé, d'une femme de quarante-cinq ans, en grand deuil, accompagnée tantôt d'un domestique, tantôt d'un jeune homme. Les médecins s'étaient tous accordés sur ce point : elle ne devait jamais rester seule. Il y a dans de telles prescriptions la trace d'un diagnostic trop menaçant pour que leur gravité échappe même aux indifférents. A plus forte raison la sollicitude d'un lils ne sauraitelle s'y tromper. Cette calme maison et ce parc silencieux cachaient un drame moral aussi pathétique dans sa durée monotone qu'avait pu l'être dans sa foudroyante rapidité celui où l'officier avait trouvé la mort : l'angoisse d'un enfant de dix-sept ans, mûri avant l'âge par le chagrin et la responsabilité , anxieux des moindres gestes , des moindres regards, des moindres impressions d'une mère dont il s'est constitué le garde-malade, et il sait qu'à chaque seconde un funeste projet peut surgir dans cette pensée à peine convalescente, un autre malheur se produire, plus irréparable que l'autre!

Pour qu'une crise sentimentale de cet ordre éclate et dure dans un jeune cœur, les événements ne suffisent pas. Il y faut la qualité de ce cœur. Tout petit, François de Bessay avait été un de ces garçons chez qui l'application à leurs devoirs, l'ordre dans leurs habitudes, la propreté dans leurs vêtements, la mesure dans leurs jeux, révèlent une discipline innée et aussi ce besoin d'une harmonie avec le milieu, — le plus sûr indice d'une sensibilité très profonde. A l'époque de l'adolescence, la révolte , c'est-à-dire le désaccord entre nous et notre

entourage, traduit, neuf fois sur dix, l'égoïsme foncier, l'orgueil dominateur, toutes les chances, pour l'avenir, de la sécheresse et de la dureté. L'enfant consciencieux jusqu'au scrupule, et qui ne discute pas les siens, est presque toujours très tendre. 11 sera un homme très aimant. François avait idolâtré son père et sa mère, qui avaient d'ailleurs épargné à leur fils unique la cruelle épreuve de l'éducation en commun. Sa famille avait été son seul horizon. La tragédie de Moscou avait donc eu sur lui un retentissement non moins grand que sur sa mère. Ses nerfs n'avaient pas été ébranlés d'une secousse moins forte et le résultat n'était pas moins morbide. L'état de santé de M""" de Bessay était devenu pour le fils, comme la mort du commandant pour la veuve, une obsession très voisine de la manie. Mais François était encore à l'âge des forces intactes. Il avait pu s'organiser autour de cette anxiété une existence suffisamment active pour y trouver de quoi résister à l'envahissement de l'idée fixe. 11 avait, de lui-même, continué ses études et passé avec succès le premier de ses deux baccalauréats. Son séjour en Suisse n'avait pas interrompu son travail. Quatre fois par semaine, il allait à Berne par le train qui part vers le milieu du jour et revient à la fin de l'après-midi, prendre des leçons chez un professeur de l'Université. Cette patiente préparation à ses examens se confondait, dans les naïvetés de sa ferveur, avec son culte pour sa mère. Il avait résolu de faire sa médecine afin de ne jamais la quitter et de la guérir si elle devenait plus malade. Tel était le roman dont ce jeune homme blond, aux yeux clairs et bleus comme des yeiix de jeune fille, promenait le rêve sous les tilleuls embaumés du parc de Stockhorn. Il se voyait, dans un hôpital, sur les bancs d'un cours de la faculté, apprenant une science qu'il consacrerait à la femme prématurément vieillie dont il surveillait dès maintenant les gestes avec le regard d'un clinicien. Les bateliers de l'Aar, qui le connaissaient tous et qui le saluaient quand il passait, se rendant d'un pas rapide à la station de Scherzligcn, l'appelaient, dans leur dialecte suisse : « Der jung Doclor, — le jeune docteur ». — Ils ne savaient

pas si bien dire. Il était occupé à se demander, tout en marchant sur le quai de la petite gare : « Comment la trouverai-je à mon retour ? Je n'aurais peut-être pas dû m'en aller. Elle était plus pâle ce matin... » ou encore : « Ne me trompé-je pas? Elle va mieux. Elle a causé presque gaiement. Mon Dieu ! si elle pouvait redevenir ce qu'elle était avant cet horrible jour!... » Alors, une autre vision s'évoquait qui le forçait de baisser ses paupières , pour essayer de la chasser : celle de son père assassiné dans des conditions où la brutalité du hasard prenait un caractère plus cruel par son absurdité même. Le commandant de Bessay avait parlé au comte Komow, pour la première fois, dans ce salon de club, un quart d'heure avant le dîner! Et dans le cœur du fils de rofhcier, une haine s'éveillait, si violente que, durant ses voyages à Berne, s'il lui arrivait de se trouver en face d'un étudiant ou d'une étudiante russe, — ils abondent dans cette Université, — il lui fallait changer de compartiment. Il se disait avec remords, car sa rencontre précoce avec une si tragique surprise du sort n'avait pas atteint en lui la foi religieuse :

— « Et l'Evangile ordonne de pardonner à ses ennemis!... Moi, je ne pourrai jamais... »

On jugera, par la brève esquisse de cette situation et de ce caractère, quel tressaillement de cœur dut donner à François de Bessay, une après-midi qu'il revenait précisément d'une de ses leçons de Berne, la conversation suivante, tenue à très haute voix par deux de ses compagnons de wagon :

— « Il faudra pourtant que l'Europe tout entière finisse par se liguer contre ces gens-là... » avait commencé l'un, brave et paisible bourgeois suisse, dont la large main tendait à son voisin, un homme carré du même type, un numéro de journal. « Ils se croient partout

25'i CONTES CHOISIS.

en Russie... Encore un attentat politique, commis dans un hôtel à Murren! Un coup de revolver tiré par une Russe. Et vous allez voir : de nouveau une erreur sur la personne... Nous n'avons, vous et moi, qu'à ressembler pour notre malheur à un grand-duc ou à un général condamné à mort par un de leurs comités, et nous ne pourrons même plus prendre notre tasse de café tranquillement dans un lieu public. Je vous répète qu'on devrait les expulser tous. »

— « Et le moyen? » répondit l'autre après avoir lu l'article que son ami lui désignait. « Ils ont l'habileté d'employer des instruments qui déconcertent la surveillance. Si ce que raconte ce journal est vrai, allez donc dépister une nihiliste dans une jeune femme de vingt-cinq ans, inscrite à l'hôtel sous un nom danois, qui se tient parfaitement, ne parle à personne, paye sa note d'une façon régulière, et paraît inoffensive comme vous et moi? »

— Cl En attendant, » interrompit le premier des deux interlocuteurs, «cet infortuné Steenackers est mort, et cette prétendue M""' Nœtsved s'est échappée. Les vingt-cinq témoins de cette scène n'ont pensé qu'à fuir, et elle a eu le temps de disparaître... Il y a quelqu'un qui ne dormira pas tranquille, ces nuits-ci^ c'est le général Gorka, lorsqu'il saura qu'il a eu une pareille gaillarde à ses trousses... Vous avez vu, aux dernières nouvelles, que le patron de l'hôtel a reçu une lettre d'elle, où elle lui demandait pardon du dérangement qu'elle lui causait, en expliquant que M. Steenackers n'était pas M. Steenackers, mais le général... Et ce pauvre Steenackers était vraiment un innocent rentier belge, venu à Murren, comme tous les ans! Pourvu que nous apprenions demain qu'elle est arrêtée... »

— a J'ai trouvé la lettre, » reprit le second bourgeois. « C'est inouï, inouï... Et elle envoie un billet de cinquante francs pour un reliquat de note et les pourboires aux garçons! Elle a eu laudace d entrer quelque part sur sa route, d'écrire ce mot, et de le jeter à la poste!... Des assassins qui ont de ces scrupules, qui se croient honnêtes, qui le sont — jusqu'au pistolet ou à la bombe, exclusivement !...

Et celle-là qui garde quatre balles dans son revolver, puisqu'elle n'en a tiré qu'une! C'est pourtant'naturel que l'on n'ait pas été tenté de l'arrêter... »

— « Pourriez-vous me prêter votre journal une minute, Messieurs? » interrogea une voix timide, celle de François.

Lui, qui d'habitude accomplissait ces voyages à Berne sans échanger une parole avec qui que ce fût, n"avait pas résisté au désir de connaître par le menu une tragédie si pareille à celle où son père avait trouvé la mort. Le digne citoyen suisse regarda une seconde l'inconnu en grand deuil qui l'interpellait. Son honnête visage traduisit une hésitation, comme s'il appréhendait de rencontrer un corehgionnaire de la fausse M'"*" Nœtsved. L'évidente candeur comme répandue sur toute la physionomie de l'orphelin eut aussitôt raison de ce sursaut de défiance, et il donna le journal demandé avec une phrase aimable :

— « Mais gardez-le tant que vous voudrez. Monsieur. Je l'ai fini, .et mon intention était de le laisser dans le train. Il donne le signalement de cette anarchiste russe. Qui sait si quelqu'un, ayant lu ces lignes, par hasard, pour avoir trouvé le journal dans ce wagon, ne la reconnaîtra pas.^... Et j'espère bien qu'il la dénoncera !... Ah! je voudrais que ce fût moi!... Si les étrangers ne sont pas en sûreté en Suisse, où le seront-ils?... »

Cette remarque naïve résumait la psychologie d'un pays où le touriste est l'industrie nationale. Le jeune homme n'était pas capable d'en percevoir l'égoïsme à la fois si légitime et si comique, tant il avait été bouleversé par une des phrases qui avaient précédé celle-là : « Ayant lu ces lignes pa7' hasard .. . » Tandis qu'il parcourait lui-même le récit de ce sanglant fait divers, sa pensée s'était soudain transportée dans le salon où il savait que sa mère se tenait à cette heure... M'"' de Bessay prenait le thé. Il lui arrivait souvent, après ce petit goûter, de faire quelques pas au-devant de son fils, lorsque celui-ci rentrait de Berne, et, si le train avait du retard, elle poussait sa promenade jus-

qu'à la station de Scherzligen. Si elle faisait cela aujourd'hui, elle pouvait entendre des voyageurs parler du crime de Murren. Peutêtre achèterait-elle un journal, comme elle avait fait dans la petite gare du Bourbonnais où elle avait appris la mort de son mari. Elle lirait toute cette histoire, et elle subirait un de ces contre-coups que les médecins et en particulier le professeur D*** avaient tant recommandé d'éviter. Tout le progrès accompli depuis les dernières semaines serait compromis.

— « Oui, » songeait le fils en poursuivant sa lecture, « ce monsieur a raison. Il faudra que l'Europe se ligue tout entière contre ces monstres. Ils ne connaissent pas toute la portée de leurs crimes. Si maman retombe, à cause de cette secousse inattendue, ce sera l'œuvre de cette misérable... Ce monsieur a encore raison de dire : je voudrais que ce fût moi!... Chacun devrait se faire le justicier de pareils forfaits... Maman était si bien ce matin, quand je suis parti. Je m'en réjouissais et que le temps fût beau... J'avais tort. On a toujours tort quand on n'a pas peur de ses désirs. Mes livres disent cela, et la vie k prouve trop. Mon père considérait comme un bonheur cet héritage Wérékiew. Il en est mort... Il en est de même du grand au petit. S'il pleuvait, je serais sûr que maman n'aurait pas l'idée de venir à la gare. Elle aura cette idée certainement, avec ce ciel bleu. Elle voudra savoir les détails. Elle les sait à cette minute... »

Ces réflexions dont quelques-unes étaient au-dessus de son âge, — comme l'épreuve qu'il traversait, — avaient, on le voit, aussitôt abouti chez le jeune homme à une certitude. Qui donc a pu aimer passionnément un être fragile sans admettre comme vraies les pires possibilités, dès qu'il s'agissait de cette tête trop chère? Pour François, à l'instant où l'employé cria le nom de Scherzligen, la présence de M""* de Bessay sur le quai ne faisait pas doute, non plus que le reste de ses imaginations. Ce cauchemar anticipé s'évanouit à la descente du wagon. La silhouette de la veuve, avec son visage anxieux, creusé de chagrin sous son voile de crêpe, n'était pas là. Le fils ne fut pour-

tant rassuré entièrement qu'à son arrivée à Stockhorn, et quand il eut causé avec leur domestique :

— « Maman n"a pas été souffrante, Pierre? » demanda-t-il ; et son cœur battait, à coups plus forts, comme toujours.

— « Madame est dans le salon, qui écrit des lettres, » répondit Pierre. « Elle n"est pas sortie, parce qu'elle a été fatiguée parla chaleur. »

— « Elle n'a pas reçu de courrier de France ou d'ailleurs?... Non? Tant mieux!... » reprit le jeune homme. « D'ici à quelques jours vous aurez soin qu'il ne traîne dans la maison aucun journal, vous entendez, aucun... »

Et il commença d'expliquer en quelques mots le motif de cet ordre absolu. Pierre, qui avait été ordonnance chez le commandant de Bessay avant d'épouser la femme de chambre de la veuve, écoutait le récit du drame.de Murren avec une consternation épouvantée. Son cri de vieux serviteur fit écho à celui qu'avait poussé le bourgeois suisse dans le compartiment du train de Berne :

— « On ne se décidera donc pas à chasser ces brigands de partout? Si j'en tenais un, je le pendrais de mes mains, sans remords, à ce grand arbre... Soyez bien tranquille, monsieur François, je ferai la recommandation à Louise, et Madame ne connaîtra pas cette nouvelle horreur... Vous avez bien raison. Dans son état, elle s'agiterait. Tout son chagrin lui reviendrait. Il ne faut pas... »

Bien tranquille? Hélas! le fils passionné ne devait pas demeurer longtemps dans cette sécurité que le fidèle domestique lui promettait. Le pressentiment dont il avait été aussitôt saisi en apprenant l'assassinat de M. Steenackçrs allait trop vite se réaliser dans des conditions autrement terribles. Il semble vraiment qu'il se produise dans

CONTRS CHOISIS. 'i.^

certaines destinées, et sans que nous puissions d'aucune manière comprendre pourquoi, un phénomène analogue à celui que les joueurs expriment par les mots très vulgaires et très mystérieux, très puérils et très exacts, de chance et de malchance. Les plus humbles, les plus modestes personnalités se trouvent tout d'un coup subir comme des passes d'événements tragiques. Ajoutons, pour réduire à une proportion exacte ces énigmes déjà si déconcertantes du sort, que ces séries noires ne sont d'ordinaire qu'une suite assez logique du premier de ces événements. Sans l'accident de Moscou, François n'aurait eu à redouter aucun contre-coup sur sa mère de l'attentat commis par la prétendue M""" Nœtsved. Surtout il n'aurait pas eu à traverser la crise cruelle de conscience et de sensibilité qui se préparait pour lui à son insu. Persuadé que la surveillance de Pierre et de Louise ne laisserait rien passer qui apprît à leur maîtresse ce crime trop pareil à l'autre, il avait pu aborder sa mère avec une physionomie enjouée, et il l'avait trouvée elle-même dans son humeur des meilleurs jours. Il l'avait promenée comme à l'habitude, avant le dîner, le long de l'Aar et du lac. Assis sur leur tronc favori, ensemble ils avaient admiré la pourpre et l'or du calme soir reflétés dans les nuages légers du ciel, sur les crêtes aiguës des glaciers, au miroir frissonnant des eaux. Rentrés, ils avaient dîné en tête à tête dans la salle à manger du rez-de-chaussée, s'abandonnant au charme apaisé du long crépuscule, la mère plus gaie, plus causante qu'elle n'avait été depuis des mois, le fils observant avec une joie, émue encore de crainte, le regard plus vif de ces yeux bruns dont il avait tant redouté la sombre flamme, Teffacement, sur ce front encadré de cheveux gris, du pli sinistre qui l'avait tant préoccupé, le sourire enfin revenu sur cette bouche crispée d'amertume. Après le repas, ils s'étaient retirés dans la bibliothèque qui se trouvait, elle aussi, de plain-pied avec le parc. M""' de Bessay, étendue sur une chaise longue, avait pris un ouvrage dont ses aiguilles continuaient automatiquement le tricot, dans le demi-jour tout près d'être l'ombre.

Elle ne laissait apporter des lampes qu'à la dernière extrémité, par goût de mélancolique pour la tristesse de cette heure. François, assis à un bureau, rangeait ses notes de l'après-midi. Il se croyait bien à l'abri, certes, et bien à l'abri sa mère, quand un premier petit fait, presque immédiatement suivi d'un second, lui serra tout à coup le cœur de cette angoisse que Robinson éprouva lorsqu'il aperçut, imprimées sur le sable humide du rivage, des traces de pas humains. Ce fut d'abord l'apparition, devant la porte-fenètre, du domestique, venu là évidemment pour attirer l'attention de son jeune maître, en trompant celle de M""" de Bessay. C'était l'heure du dîner des gens :

— « Monsieur, » dit-il à François, quand celui-ci fut sorti de la chambre sous le prétexte d'aller chercher un livre oubHé chez lui, « le batelier Hartmann a couru depuis Scherzligen pour nous prévenir que la police de Thoune y fait unie descente... On va fouiller les maisons et les jardins... La femme de Murren, celle qui a tué ce monsieur belge, en se trompant, est par ici. Elle a été vue... Hartmann sait le malheur de Madame, et comme elle est restée impressionnable... Alors il a cru devoir nous avertir pour qu'elle ne soit pas trop surprise. »

— « Allez à la porte du parc tout de suite, » répondit le jeune homme. « Aussitôt que les agents se présenteront, vous leur direz simplement la vérité. Ils doivent le savoir, eux aussi, d'ailleurs, qu'il y a dans la maison une dame très souffrante, à qui les médecins défendent les émotions. Ils n'ont qu'à me faire appeler et je leur servirai moi-même de guide... »

Il n'y avait pas cinq minutes que cette menaçante nouvelle lui avait été apportée, et François, revenu auprès de sa mère, était en train de combiner dans sa pensée le plan à suivre pour l'abuser, même si les gens de la police passaient outre à ses supplications et pénétraient brutalement dans le château. Tout d'un coup, il crut que son cœur s'arrêtait de battre. Il lui sembla que, du fond d'une des allées du parc et dans ce crépuscule maintenant tombé, quelqu'un débouchait en hé-

sitant... Une forme de femme se dessinait, avançait lentement... Elle s'arrêtait, se dissimulait... Soudain, et comme si elle en avait assez de tant reculer devant l'inévitable, cette personne se mit à marcher délibérément du côté de la maison en continuant à raser les massifs des arbres, A cette seconde, le sang de François se glaça littéralement dans ses veines. Sa mère, dont la chaise longue tournait, par bonheur, le dos à la fenêtre, s'était levée. « II commence à faire tout à fait noir, » disaitelle, « je vais sonner pour la lampe. » Qu'elle regardât derrière elle, et elle aussi apercevrait la visiteuse, sur l'identité de laquelle le jeune homme avait déjà plus qu'un soupçon... Les policiers étaient sur les traces delà nihiliste de Murren... Celle-ci était dans les environs... Cette femme ne pouvait être qu'elle... Dieu! Que le geste de M""' de Bessay secoua d'émotion son fils!... Une autre bonne chance voulut qu'une fois le timbre pressé elle remarquât un petit dérangement dans un des rayons de la bibliothèque :

— « On n'habituera jamais ce pauvre Pierre à avoir de l'ordre, » gémit-elle. « Quand il époussette les volumes, il ne peut pas les remettre comme ils étaient... En voilà toute une série qui ont les titres en bas... Mais où vas-tu, François?...

— « Marcher un peu dans le parc, maman, » répondit-il, « avant que l'on n'apporte les lumières. »

Le son de sa voix était si altéré qu'il en demeura surpris lui-même. La mère n'y prit pas garde. Bien souvent le fils s'était inquiété de ce rétrécissement du champ de la pensée qui faisait que la malade s'absorbait tout entière, et avec une fièvre anxieuse, dans des soins d'intérieur aussi minuscules. Dans la circonstance, c'était une possibilité de plus pour la réussite du projet que l'apparition de la criminelle de Murren, — si c'était elle, pourtant? — coïncidant avec l'imminente arrivée de la police, venait de faire surgir devant son esprit dans un spasme de terreur. Toute la question était qu'il put aborder cette femme sans qu'elle fît un acte qui décelât sa présence d'une façon indiscutable. Avec cette rapidité et cette précision quasi somnambuliques

que prennent nos pensées et nos mouvements dans ces crises où la moindre erreur serait dune incalculable conséquence, François était sorti de la bibliothèque par la porte-fenêtre ouverte sur l'allée même par où s'avançait la visiteuse suspecte. Il était sûr — et son calcul se trouva juste — qu'elle aurait pour premier instinct de se cacher, à la vue d'un des habitants du château venant droit sur elle. Il n'avait pas fait deux pas que la silhouette de la fugitive se dérobait en effet dans les massifs. Il continua de marcher, d'un pas qu'il eut le courage de ne pas accélérer. Si elle était vraiment la M'"'' Nœtsved qui avait tué l'inoffensif Steenackers, l'inconnue était certainement armée, et non moins certainement elle n'hésiterait pas à tirer sur quelqu'un qui voudrait l'arrêter. Il s'agissait donc pour François de se comporter dans ses allures comme s'il ne l'avait pas vue. Ses manières d'être à elle indiquaient assez quelle était arrivée dans le parc avec l'intention de s'adresser aux hôtes de Stockhorn, pour leur demander — quoi ? Un asile? Un secours? Qu'importait! L'imploration qu'elle se préparait à faire sur le seuil de la porte, elle la formulerait sans aucun doute dès maintenant, pourvu qu'elle ne prit pas peur. L'héroïque garçon se rendait bien compte de ce qu'il risquait. Mais il n'était pas pour rien l'enfant d'un soldat, et si le pouls lui battait de nouveau plus fort à mesure qu il approchait de l'endroit où s'était cachée la femme, celle-ci ne pouvait certes pas soupçonner cette émotion. Ils étaient maintenant à cinq pas l'un de l'autre. Brusquement, le jeune homme s'arrêta. La femme dut croire qu'il venait de l'apercevoir. Elle mit la main dans la poche de sa robe pour y chercher son revolver. Comment faire pour qu'elle ne tirât point? Tout d'un coup, François se souvint d'avoir lu, dans des récits de voyage, qu'aux États- Unis les voleurs crient à ceux qu'ils abordent : « Hands up!... Les mains en l'air!.,. » Il leva les siennes, d'un geste répété, pour lui démontrer qu'il n'avait pas d'arme, et il osa s'avancer davantage en disant d'une voix dont l'accent à demi baissé révélait le danger tout proche : — a Madame!... Madame !... 'Voyez. Vous n'avez rien à craindre

de moi... Mais ne criez pas!.,. Ne bougez pas!... Ne sortez pas de ce taillis!... Que rien ne trahisse votre présence, ou vous êtes perdue!... La police vous cherche dans tout notre village. Au moment où je vous parle, peut-être les agents sont-ils déjà au château... Vous devez me croire. Je vous en supplie, croyez-moi!... J'étais dans une des chambres d'en bas, tout à l'heure, quand vous avez débouché dans cette allée. Je vous ai observée quelques instants. J'ai compris que vous vous cachiez et, avec ce que je savais de cette battue de la police et votre signalement dans les journaux, j'ai deviné qui vous êtes... Vous venez de Murren, où vous vous faisiez appeler M'"" Nœtsved. Vous voyez que je suis renseigné... Ne me répondez pas. Je vous dis cela pour bien vous prouver dans quelles intentions je viens vers vous. Je sais ce que vous avez fait. Je n'avais qu'à vous laisser vous approcher du château, vous étiez prise. Si je suis ici, c'est que j'ai une raison pour vous aider à vous sauver... Mais suivez-moi. Il faut que vous me suiviez... »

Il était tout près de M'"^ Nœtsved, maintenant. Ses craintes filiales ne l'avaient pas trompé. C'était bien l'assassine de l'infortuné Steenackers que leshasardsde sa fuite avaient amenée dans ce coin, l'un des plus sauvages et des plus solitaires des bords du lac. Son silence seul devant ce discours du jeune homme constituait un aveu qui, dans une autre circonstance, l'aurait soulevé, lui, d'un frisson d'horreur. Toutes ses puissances de sentir étaient comme anéanties par cette idée que l'arrestation pouvait avoir lieu dans le parc, si près de sa mère, dans le château peut-être, si l'anarchiste russe s'échappait de ce côté-là... Il y aurait un combat si elle se défendait, des coups de feu tirés, du sang répandu, des morts. M""" de Bessay entendrait les détonations. Elle voudrait en savoir la cause. Elle la saurait. Si François avait tremblé de l'effet que produirait sur cette raison ébranlée la simple lecture d'un journal, tout était à redouter d'une scène pareille, jouée peutêtre devant la malade elle-même... Ah! peu lui importait que cette femme eût assassiné et que lui-même, en l'aidant devînt son complice!

A tout prix cette nouvelle épreuve serait évitée à sa mère, et il répéta, joignant les mains cette fois, sa supplication : ,

— « Oui, il le faut.. Je vous donne ma parole d'honneur que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous sauver... Ma parole d'honneur », répéta-t-il. « Ah! croyez-moi!... »

— « Je vous crois, Monsieur, » répondit la fugitive. « Montrezmoi le chemin. Je vous suis. »

Cette fin du crépuscule était assez transparente encore pour que, dans la demi-pénombre, les deux jeunes gens pussent distinguer les traits l'un de Tautre. M""'" Nœtsved — gardons-lui ce nom emprunté, dont le mystère n'a pas été pénétré, même après cette aventure et son dénouement, — M""' Nœtsved avait pu reconnaître à la physionomie si expressive de François la sincérité d'une offre, pour elle absolument énigmatique; mais comment ne pas l'accepter, dans l'état d'épuisement où elle se trouvait? Elle venait dépasser ces trentesix heures à courir, comme une bête traquée, n'ayant pas dormi, n'ayant pas mangé, entre Murren, d'où elle s'était échappée d'une façon quasi miraculeuse, et ce château isolé près du lac de Thoune qu'elle avait abordé en se disant : « Je vais demander là un morceau de pain. Si on me le refuse, je me tuerai ». L'énergie des résolutions suprêmes était empreinte sur ce visage de vingt-cinq ans dont la grâce avait un caractère presque féroce. C'était un masque à demi mafflu, avec des lignes très fines. Sur la pâleur fatiguée, comme ternie, du teint, se détachaient deux yeux gris qui dardaient un regard aigu. La bouche mince, entrouverte par excès de lassitude, comme si l'air allait lui manquer, découvrait des dents petites, très blanches, un peu séparées. La nuance cendrée des cheveux et des cils achevait de lui donner, môme dans ce désordre de toilette, inévitable après ces deux jours dans les bois, un air de distinction. Visiblement cette femme était d'un rang social qui rendait plus effrayante l'audace du crime qu'elle avait commis, avec cette même main, gantée d'une peau écaillée et déchirée, pour s'être accrochée

aux ronces et aux pierres. Elle était petite de taille, frêle, de cette fragilité résistante où il y a toute la force d'un système nerveux très intact. La souplesse de son pas, pour suivre la marche hâtive de François, malgré son effroyable harassement, le prouvait assez. Ils allèrent ainsi quelques minutes, sans qu'un mot fût échangé entre eux, le long d'un des sentiers du parc, le jeune homme épiant, d'une tête tendue, si aucun appel de Pierre ne lui arrivait, pour l'avertir de la présence de la police, la jeune femme étreignant la crosse du revolver caché dans sa poche, en cas de surprise. La nuit tombait de plus en plus, et l'épaississement de l'ombre ajoutait à l'impression sinistre de cette course silencieuse. Ils arrivèrent à une sorte de pavillon en bois, situé précisément à la pointe qui sépare la rivière du lac. Ce kiosque se composait de deux étages, dont chacun n'avait qu'une chambre. Celle du rez-de-chaussée possédait deux cabines, destinées aux baigneurs : elle était encombrée d'instruments de pêche, et elle ouvrait sur un embarcadère auquel était amarré un bateau. La pièce du premier était arrangée pour que Ion pût, durant les jours très chauds, y passer l'après-midi et prendre le thé. Le pavillon fermait avec une clef. François, qui venait là souvent avec sa mère, se rappelait avoir laissé cette clef sur la porte, l'avant-veille. Le jardinier l'aurait-il enlevée ? La réussite de son plan dépendait de ce détail. Aussi eut-il un réel accent de soulagement pour dire, toujours à voix basse :

— « La clef est là... Entrez, Madame... Prenez garde. Il y a une marche. Je n'ose pas faire flamber une allumette... Vous allez vous mettre dans cette cabine. Je placerai les filets devant. Je fermerai ensuite la porte du pavillon, et, comme la clef sera dehors, quand les gens de police auront constaté qu'un double tour a été donné, ils ne supposeront pas que vous ayez pu entrer par là. Il y a bien l'endroit des bateaux, mais il aune grille cadenassée...

— « Merci, Monsieur, » répondit M""" Nœtsved. Elle avait cette simplicité particulière aux fanatiques, et qui contraste si fort avec

Téclat de leurs actes. Ils semblent n'avoir plus la faculté de s'étonner, préparés qu'ils sont, par l'excès de la tension intérieure, aux résolutions les plus extraordinaires. « D'ailleurs, » ajouta-t-elle, « si vous ne réussissez pas à les éloigner d'ici, ces brigands de la police ne m'auront pas vivante. Auparavant, je leur aurai fait payer cher ma mort... »

En prononçant ces mots, elle tirait de sa poche son revolver qu'elle serra contre sa poitrine avec la sauvage énergie d'une outlaw pour laquelle sa propre existence ne compte pas plus que celle des autres. François en frémit jusqu'à la plus profonde racine de son être, et, la saisissant par le bras avec une violence qui démentait toute son attitude précédente :

— « Madame, » s'écria-t-il, « non, vous ne ferez pas cela. Jurezmoi que vous ne ferez pas cela... Mais, c'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre... Ecoutez... Dans cette maison vers laquelle vous vous dirigiez tout à l'heure habite une pauvre femme, ma mère. C'est une vieille dame maintenant. Il y a deux ans, elle était jeune encore. Elle était heureuse. Elle avail un mari qu'elle adorait et qui l'adorait, mon père. Ces deux êtres n'avaient jamais vécu que pour le bonheur des autres, le mien, celui de leurs parents, de leurs amis, de leurs inférieurs, des pauvres... Mon père a dû aller en Russie. Il se trouvait à Moscou lors de l'attentat dirigé contre le comte Komow. Un de vos coreligionnaires a fait comme vous. Il a frappé au hasard, au risque d'atteindre des innocents. Mon père était un de ces innocents. Il a été tué, tout comme M. Steenackers... »

— « M. Steenackers n'était pas un innocent, » dit-elle. « Il s'appelait... »

— « Gorka? » interrompit François. « Vous l'avez cru. Vous vous êtes trompée. »

— « Je ne me suis pas trompée, » insista-t-elle. « J'avais le portrait... »

CONTW CHOISIS. 34

2C6 CONTKS CHOISIS.

— « Vous VOUS êtes trompée, » répéta-t-il avec une exaltation grandissante, « lamentablement trompée. Et voulez-vous savoir les résultats de ces sinistres erreurs? Il y a deux ans, je vous Tai déjà dit, que ma mère a appris la terrible nouvelle, et nous en sommes à nous demander si elle gardera sa raison, tant son chagrin a été, tant il est profond... Voilà pourquoi je suis sorti du château comme j'en suis sorti, pourquoi je me suis précipité au-devant de vous quand je vous ai aperçue dans l'allée du parc. Au premier regard, je vous le répète, j'avais deviné qui vous étiez. Ce que jai voulu, ce n'a pas été de vous sauver, je vous aurais arrêtée de mes mains, plutôt. Non. C'a été d'épargner à ma pauvre maman l'horrible secousse de votre présence chez elle, après que mon père est mort, assassiné par les vôtres, l'horrible secousse aussi d'un combat à quelques pas d'elle, devant elle, qui ne doit pas avoir une émotion. Elle n'en a plus la force. Cette scène, ce serait la folie pour elle, peut-être la mort... Je vous ai donné ma parole, je la tiendrai. Je ferai tout ce que je pourrai humainement pour que vous ne soyez pas prise maintenant, et pour que vous vous échappiez. Mais si je ne réussis pas, vous me devez de ne pas être la cause d'un affreux malheur... Oui... S'il y a un combat ici, des balles tirées, comment voulez-vous que ma mère n'entende pas le bruit? Je vous parle à voix basse, mêm-e dans cet instant où la terreur me bouleverse. Nous ne sommes pas à cinquante mètres du château. Ma mère voudra venir. Elle viendra... »

Il s'arrêta, épouvanté lui-même devant l'image qu'il évoquait. Il était si jeune, si nouveau à la vie, malgré la précoce épreuve qui l'avait rendu orphelin, si peu mûr pour la violence d'incidents comme celui où il se trouvait pris. Ses nerfs furent les plus faibles. Il éclata en sanglots. Sa compagne le regardait sans lui répondre. Elle paraissait, elle aussi, en proie à un trouble dont elle n'était pas tout à fait maîtresse, car elle se laissa tomber sur une des chaises, comme si elle n'avait plus la force de se tenir debout... Soudain, un appel traversa l'air. Ce signal, convenu une fois pour toutes entre François et

le domestique, afin que celui-ci pût avertir celui-là, à distance, sans éveiller l'attention de M""' de Bessay, consistait dans le simple chantonnement des premières paroles de la Marseillaise. A peine le jeune homme eut-il entendu ces notes chargées pour lui d'un si redoutable sens qu'il se redressa :

— « Les gens de police approchent, s'ils ne sont pas déjà là, » dit-il. « Pierre me fait savoir qu'il faut que je rentre... J'ai besoin de toute ma force... Madame, me laisserez-vous m'en aller avec cette angoisse? »

— « Non », répondit la fugitive.

Elle répéta, comme se parlant à elle-même :

— a Non. Ce ne serait pas juste. Il a un droit sur nous. Il l'a... » Puis brusquement, elle tendit son revolver au jeune homme :

— « Prenez, prenez, » insista-t-elle. « Je vous promettrais, et, si j'avais cette arme, je n'aurais sans doute pas la force de tenir ma promesse. Nous avons une dette envers vous, je vous la paye... Mais faites ce que vous pourrez pour qu'ils ne m'arrêtent pas... Je serais sans défense, et subir cela, ce serait trop dur!... »

Il y avait deux heures que François avait senti ces doigts crispés de l'assassine glisser dans ses doigts à lui, tremblants et affolés, ce revolver, outil de meurtre — tout chaud encore d'une étreinte fiévreuse — deux heures que M"* Nœtsved s'était enfermée dans la cabine de bains. Le jeune homme avait drqssé par devant un amas d'engins de pêche. Il avait retiré la clef de cette porte, et laissé au contraire sur la porte du pavillon la clef au dehors, après avoir donné un double tour. Pour peu que la recherche se fît hâtivement, les policiers devaient raisonner ainsi : « Ce kiosque est fermé du dehors. L'assassin n'est donc pas là. » Comment aufaient-ils soupçonné la

complicité que ce détail supposait? S'ils entraient, un raisonnement analogue leur ferait négliger l'examen de la cabine. Quelle terrible, preuve contre François, en revanche, si une perquisition plus minutieuse découvrait ces ruses! Il n'y avait même pas pensé. Et tout avait été exécuté si vite qu'il était arrivé à temps pour rencontrer les quatre policiers de Thoune à mi-chemin entre la grille du parc et le château.

— a Nous savons le malheur qui vous est arrivé, monsieur de Bessay, » avait répondu à ses premières explications le chef de l'escouade. « Vous aussi, vous avez été une victime de ces brigands. Vous devez donc comprendre, mieux que personne, qu'il faut à tout prix faire des exemples. Cette femme est dans ce coin du lac. Nous devons tout fouiller, c'est notre consigne. Cependant, puisque madame votre mère est si malade, nous n'entrerons pas dans la chambre où elle se trouvera. Nous sommes bien sûrs que l'assassin n'y sera pas... C'est tout ce que nous avons le droit de vous accorder. »

Quels moments le fils avait .passés après cette réponse, on le devine! Il avait décidé de rester auprès de M""' de Bessay, dans la bibliothèque. Il lui avait proposé, comme cela lui arrivait quelquefois, de jouer aux cartes, par terreur qu'elle n'eût l'idée d'une promenade dans le parc ou qu'une fantaisie ne la fît entrer dans une autre pièce du château. Elle avait accepté. Il avait eu l'énergie de suivre le détail d'une partie de besigue, le cœur étouffé à chaque bruit venu de la maison d'abord. C'avait été pire, ensuite, quand il avait compris que les agents fouillaient les massifs du dehors. Mais rien. Grâce à l'épaisseur des murs, et sans doute aussi à la diligence du fidèle Pierre, aucun écho de la visite intérieure n'avait troublé le calme de la bibliothèque. Aucune rumeur n'était venue par les fenêtres ouvertes, sinon la palpitation du feuillage des grands arbres par delà les volets hermétiquement clos. La partie de besigue avait fini. M""' de Bessay était remontée dans sa chambre. D'ordinaire François 's'opposait à ces retraites d'avant onze heures. Il savait trop qu'elles

avaient pour conséquence un réveil vers minuit. Alors, pour exorciser les tristesses de son insomnie, la malade avait recours à ces stupéfiants dont les médecins avaient signalé le danger. Ce soir-ci, le fils aurait volontiers versé à sa mère la potion de chloral, moins dangereuse que la secousse dont l'eussent bouleversée des cris de détresse, perçant soudain la nuit. Il les avait épiés, ces cris, avec une anxiété poignante, tout en prononçant les formules banales du jeu, les a cent d'as », les quatre-vingts de rois », les « deux cent cinquante ». Il avait cru, par instants, les entendre... Mais non!... Et puis, à peine seul, il avait vu entrer le domestique qui lui avait annoncé une issue plus complètement heureuse qu'il n'eût même osé la désirer. Après avoir fouillé la maison et battu le parc, les policiers s'étaient retirés. Ils allaient en hâte prendre le dernier train que l'on avait fait attendre pour eux en gare de Thoune. Un exprès était venu leur annoncer une nouvelle piste.

— « Ce sont les voyageurs qui n'ont pas dû être contents de ce retard, » avait conclu Pierre philosophiquement. « On se fâche souvent de ce qui est pourtant votre intérêt. Et nous avons tous intérêt que l'on abatte un chien enragé... Il paraît que cette femme a été vue à Mûnsingen. On se sera trompé dans le renseignement d'ici. N'était Madame, je le regrette. J'aurais trouvé cela juste qu'une de ces abominables anarchistes russes vînt se faire prendre au piège dans la maison de mon commandant. J'aurais eu comme l'idée qu'il est enfin vengé.... »

Ces quelques mots de l'ex-ordonnance étaient bien simples. Ils étaient trop dans la logique de ses idées et de ses sentiments. Ils produisirent cependant sur François un tel effet de bouleversement qu'il demeura longtemps immobile, une fois parti celui qui les avait prononcés, comme si le fantôme de son père se fût tout d'un coup dressé devant lui, avec la pauvre chair en lambeaux que la bombe de Moscou avait laissée à la piété d'un fils et d'une veuve. Depuis la minute où il avait aperçu la silhouette de M"* Nœtsved dans l'allée du

parc et deviné son identité par une de ces infaillibles intuitions comme en ont les cœurs vraiment dévoués, il n'avait plus eu qu'une pensée : écarter de sa mère un péril dont Timminence l'avait littéralement affolé. C'avait été un de ces accès où une seule réalité existe pour l'homme possédé par la phobie : la chose qu'il craint. Cette menace une fois écartée, nous nous réveillons de cette possession. Le pjan intérieur de notre conscience se reconstitue. Nous retrouvons l'intégrité de nos facultés, et nous demeurons presque aussi étonnés de nous-mêmes qu'un épileptique après une crise d'impulsion irrésistible. Les agents de police étaient partis sans avoir découvert la présence de la meurtrière. M""" de Bessay ne courait plus aucun danger. La frénésie de cette après-midi, de ces deux dernières heures surtout, était dissipée. La situation apparaissait au jeune homme dans sa vérité. La remarque du domestique avait suffi pour en préciser la double misère : lui, François de Bessay, le fils du commandant de Bessay, d'un innocent assassiné par les révolutionnaires russes il venait de donner asile à un de ces révolutionnaires! Lui, François de Bessay, le fils croyant d'une mère pieuse et pour qui une mauvaise pensée, la plus passagère, était une occasion de scrupule, lui qui se confessait d'avoir seulement commis une négligence dans ses devoirs, parlé vivement à un serviteur, éprouvé trop de plaisir à un repas, il avait aidé un assassin à tromper la justice, un « chien enragé », comme avait dit brutalement mais exactement Pierre, à s'échapper! Et les images affluaient dans son cerveau, lui montraient et ce qu'il avait fait et ce qu'il allait faire, avec une netteté presque concrète qui le paralysait de remords :

— « Ce Steenackers que cette femme a tué », se disait-il, « a peutêtre un fils. Que penserait de moi ce fils, s'il savait cela? Qu'aurais-je pensé, moi, de celui qui aurait caché l'assassin de mon père? Que penserais-je de quelqu'un dont j'apprendrais que, connaissant l'auteur d'un vol, il ne l'a pas dénoncé? Et qu'est-ce qu'un vol à côté d'un meurtre?... J'avais tant de moyens d'empêcher que ma mère ne

s'aperçût de rien!... Faire fermer les portes de la maison, dire à Pierre qu'il allât tout de suite avertir les agents que cette femme était dans notre parc. Ils venaient. Elle les voyait s'approcher. Elle fuyait. Où? Loin de la maison, naturellement. S'il y avait des coups de pistolet, c'était à distance. Nous parlions à maman d'une rixe sur la route... »

Ces possibilités chimériques devenaient des certitudes pour cet esprit délivré de son cauchemar de tout à l'heure, qu'une autre crise allait saisir, moins imaginaire et plus poignante encore. A une minute, ces visions rétrospectives lui furent si intolérables qu'il secoua sa tête d'un mouvement de révolte comme pour les chasser. Il pressa ses mains sur ses yeux, et, marchant dans la chambre, il dit à voix haute : « Je ne suis qu'un enfant!... » Puis, ses idées s'aiguillant sur une autre direction : « Oui, » se prit-il à répéter mentalement, « qu'un enfant... Il est trop tard pour penser à tout cela. Cette femme est encore ici. Elle ne doit pas y rester. Je lui ai engagé ma parole. Voilà le fait. Une parole ne se discute pas, me disait toujours mon père, elle se tient. J'ai promis à cette femme que je ferais tout ce qui serait en mon pouvoir pour la sauver. J'ai commencé, je dois finir. » De nouveau, il se rép'éta ces mots tout haut : « Je dois finir. » Et ils se traduisirent dans le sens d'action immédiate et précise : « Cela signifie, » songea-t-il, « que je dois lui demander à elle-même comment elle entend quitter Stockhorn et la protéger dans ce départ. Oui, la protéger. Il le faut. Pierre a parlé d'un ton qui m'a prouvé comment il la traiterait, s'il savait sa présence... La première chose est donc de me débarrasser de lui d'abord. Je vais envoyer tous les domestiques se coucher. »

A plusieurs reprises, il lui était arrivé de rester ainsi à lire et à écrire seul, tard dans la bibliothèque. Sa veillée ne pouvait donc provoquer aucun soupçon. Quand il eut sonné et rendu aux gens la liberté de se retirer, il demeura un certain temps à écouter le bruit des pas dans l'escalier et des portes refermées. Ce fut alors, et dans cette attente, qu'une nouvelle idée commença de pointer dans sa ré-

flexion. Elle n'eut qu'à y apparaître pour tout envahir. Elle correspondait à des éléments trop profonds de sa nature et de son éducation :

— « Oui. J"ai engagé ma parole. Mais la parole donnée, est-ce que cela compte avec des êtres qui se sont mis eux-mêmes hors la loi.?... Alors si cette femme m'avait fait promettre, .sur l'honneur, de l'aider à retrouver ce Gorka qu'elle a cru tuer et qu'elle a été certainement chargée d'exécuter, comme ils disent, par un de leurs comités d'assassins, je devrais le lui livrer? Evidemment non. Un homme ne peut pas promettre sur l'honneur d'agir contre l'honneur... Une fois sortie d'ici, grâce à moi, supposons qu'elle rejoigne un de ses camarades de crime, qu'elle dépiste les recherches et qu'elle recommence, qu'elle le tue, ce Gorka, tout simplement. J'aurai ce sang sur les mains. Je serai vraiment son complice. Je n'ai pas pu promettre cela sur l'honneur. Je ne l'ai pas promis. J'ai eu un instant d'aberration. J'y vois clair dans mon devoir. Mon devoir est de réparer ma faiblesse d'il y a deux heures. Une faiblesse? Non. J'ai accompli un premier devoir, celui d'épargner à ma mère une secousse qui risquait d'être fatale. Ce devoir primait tout. Ma mère repose. Elle ne se réveillera pas. Je suis libre pour l'autre devoir : celui d'abattre le chien enragé. Je la tiens là sous clef, la mauvaise bête. J'appelle Pierre. Je lui dis tout. A nous deux nous allons là-bas. Elle n'a plus d'arme. Nous la lions. Il la garde, pendant que je cours à Thoune avertir les gendarmes. Il y en a pour une heure, et c'est fini... »

Il éprouva un tel soulagement à la pensée de son remords de tout à l'heure exorcisé à jamais que l'exécution suivit le projet, presque automatiquement. Sortir de la bibliothèque, monter l'escalier, arriver à la porte de la chambre où dormait le domestique fut l'affaire de quelques minutes. Là, au lieu de frapper, il s'arrêta. Le silence du château endormi était si profond qu'il entendait son cœur sauter à coups redoublés dans sa poitrine. A voix basse, comme s'il lui fallait absolument parler son émotion trop forte, il répéta :

— « Non. Je ne peux pas... Cette femme me mépriserait et elle en aurait le droit. »

Il s'était assis, la tête dans ses mains, sur cette dernière marche de l'escalier. Le débat engagé en lui absorbait les énergies de sa personne au point de lui avoir fait oublier où il était et qu'il pouvait être surpris par quelqu'un de la maison. Alors les difficultés morales de la situation se compliqueraient de difficultés matérielles. La fugitive était toujours dans le pavillon. Que l'éveil fût donné par des singularités de son attitude, à lui, aussi prodigieuses que cette méditation, la nuit, dans ce coin du château, et l'on pouvait le suivre, découvrir son secret, le dénoncer. Il s'agissait bien de prudence humaine pour cette âme où toutes les virginités de la conscience n'avaient même jamais été effleurées par la tentation , et qui se trouvait aux prises avec des scrupules d'un ordre tragique. Les minutes passaient — ces minutes pourtant comptées — et il continuait de se tenir ainsi, en proie au va-et-vient de sa volonté. Tout d'un coup il releva la tête. L'horloge à gaine de bois, placée au bas de l'escalier, sonnait les douze coups de minuit qui montaient dans la grande paix de la campagne avec une solennité singulière. François les compta, l'un après l'autre, ces implacables appels de métal. La perception de la fuite des heures achevait de le déterminer à un nouveau projet qui s'élaborait dans sa pensée , à travers les conflits de sa promesse et de son ressentiment filial, de son serment et de sa moralité. Il y a toujours, dans ces luttes intérieures, un instant où nous croyons entrevoir la solution conciliatrice, et nous nous réfugions en elle comme le pilote d'un vaisseau battu de la tempête entre dans un port, avec la sensation du salut :

— « C'est cela, » disait de nouveau François à voix basse. « Comment n'y ai-jc pas songé plus tôt?... Il n'y a pas d'autre moyen de

CONTKS CHOISI». 35

mettre d'accord l'honneur de la parole donnée et l'autre, le véritable. Si elle refuse, je n'aurai plus rien à me reprocher... Si elle accepte, du moins cet attentat de Murren aura été son dernier crime. Elle acceptera. Elle ne peut pas ne pas accepter... Mais si elle doit encore marcher cette nuit, il est nécessaire qu'elle ait mangé. Elle paraissait si faible... »

/ Et déjà, il descendait à tâtons, dans l'obscurité, les marches de l'escalier. Il allait, dans la bibliothèque, prendre une petite lampe électrique dont il se servait pour ses promenades nocturnes dans le parc. Il entrait dans l'office. Il y prenait du pain, de la viande froide, du vin, et, moins d'un quart d'heure plus tard, sorti de la maison par la porte-fenêtre qu'il avait déjà franchie une première fois pour marcher au-devant de la fugitive , il arrivait au pavillon. Il s'attendait qu'au grincement de la clef sur le pêne, l'emprisonnée bougerait, qu'elle demanderait : « Qui est là? » Rien... S'était-elle échappée de son côté, ne le voyant* pas revenir?... Les engins de pêche toujours amoncelés devant la porte de la cabine attestaient qu'aucune main ne les avait touchés depuis lui. Il essaya d'ouvrir cette porte. Elle était fermée en dedans par un loquet de bois que son effort fit sauter. Il tremblait maintenant que M""' Nœtsved ne fût morte, — morte de terreur, d'épuisement, d'excès d'émotion. Que savait-il?... Elle s'était tout simplement endormie à même la banquette , comme un animal recru de fatigue après une poursuite acharnée qu'il a fini par tromper. Sa tête s'appuyait sur l'angle de bois blanc, et la détente du repos lui rendait une expression toute juvénile, presque enfantine. Ses vingt-cinq ans en paraissaient à peine dix-huit. Si pressé fût-il d'aboutir à une conclusion positive qui mît fin au malaise de ses incertitudes, François de Bessay ne put s'empêcher de regarder, avec une curiosité où la pitié se mélangeait à l'horreur, ce visage aux traits déliés. L'atroce action de l'avant-veille semblait n'y avoir pas laissé de trace. La main, qui avait tué, — tuer, quelle mystérieuse et terrible chose! — pendait, inerte, molle, comme celle d'une petite fille. La respiration allait et

venait, paisible, régulière. Le contraste entre la tranquillité de ce som meil et ce qu'il savait de cette femme irrita si vivement les nerfs troublés du jeune homme qu'il la réveilla en lui secouant le bras presque avec brutalité. Elle sursauta. La tension d'une créature en guerre avec la société contracta du coup cette physionomie. Elle reconnut François, et, reprenant son sang-froid :

— « Ah! c'est vous, » dit-elle. « Ces gens sont partis?... Je les ai entendus qui causaient devant la porte du pavillon. Ils ont tourné la clef. Ils ne sont pas entrés... C'est ensuite que je me suis endormie. Je me sentais si lasse. J'avais si faim... »

— « Ils sont partis, « répondit-il, « et je vous ai apporté de quoi manger. »

— « Je ne bois jamais de vin, » reprit-elle en repoussant la bouteille et le verre que le jeune homme lui tendait. « Donnez-moi de cette eau tout bonnement. » Elle lui indiquait le bassin où le flot du lac clapotait contre les barques.

Quand il lui eut apporté le verre rempli, elle le vida d'un trait, puis elle commença de manger le pain et la viande avec une avidité animale qui dénonçait l'intensité du besoin. Ce repas fini, elle alla ellemême vers l'embarcadère, descendit les quelques marches de bois, prit de l'eau entre ses mains avec laquelle elle lava son visage à plusieurs reprises, et, s'étant essuyée avec son mouchoir, elle se retourna du côté de François. Sans s'attarder à des remerciements, de l'accent de quelqu'un pour qui chaque minute perdue est une chance de salut enlevée :

— « Je suis prête, » dit-elle. « 11 faut que j'aille... Je dois gagner Stra'ttligen, où l'on m'attend... Avec la barque, nous y serons vite, si vous voulez m'aider à ramer jusque-là... »

— « Et si je ne veux ni vous aider, ni vous laisser prendre la barque?... » répondit-il.

Sa voix avait changé pour prononcer ces paroles si différentes de celles que la fugitive attendait. Elle remonta l'escalier de l'embarca-

dère avec une extraordinaire agilité , et , venant droit à lui , elle le regarda, les yeux dans les yeux, à la clarté de la petite lampe électrique posée sur une table :

— « Si vous ne voulez pas? » demanda-t-elle. « Qu'est-ce que cela signifie?... »

— « Cela signifie que j'ai réfléchi et que je ne me prêterai à votre fuite qu'à une condition. J'ai le droit de vous l'imposer. Vous allez me jurer qu'à partir -d'aujourd'hui vous abandonnerez l'exécrable secte de révolutionnaires à laquelle vous êtes affiliée, que jamais plus, entendez-vous, jamais plus vous ne participerez à aucun complot, que ce crime contre l'innocent Steenackers aura été le dernier, que si vous avez reçu l'ordre de tuer le général Gorka, vous n'exécuterez pas cet ordre. Vous allez me jurer de changer votre vie enfin. Sinon... »

— « Sinon, vous manquerez à votre parok;, » interrompit-elle. Une amertume insultante avait passé dans sa voix. « Manquez-y donc tout de suite. Monsieur, » continua-t-elle. « Vous m'avez pris mon arme. Je ne peux pas me défendre, et je n'ai plus la force de m'échapper... Ari'êtez-moi. Puisque vous avez l'âme d'un policier, faites-en la besogne... Jamais je ne jurerai ce que vous dites... Jamais... Je n'ai pas commis de crime. J'ai fait mon devoir... Il est possible que je me sois trompée et que j'ai pris ce M. Steenackers pour le général Gorka. J'ai agi de bonne foi. Nous sommes dans une bataille, et toute bataille fait des victimes. Non. Je ne jurerai pas d'épargner ce Gorka, si je le rencontre. Je ne sais pas ce que c'est que de manquer à un engagement, moi. Quand je vous ai promis de ne pas me défendre, si j'étais surprise, par pitié pour vos larmes , alors que vous m'imploriez au nom de votre mère, j'étais sincère. Je vous en ai donné la preuve... Vous, vous me jouiez une comédie. Vous jetez le masque. Tant mieux... Manquez à votre parole, je vous le répète. Oui, j'aime mieux que vous y manquiez. Cela me prouve une fois de plus ce que valent ces hautes classes auxquelles vous appartenez. J'ai failli avoir des remords pour notre oeuvre, à cause de ce que vous m'aviez dit de votre père.

AUTOUR d'ki \, Il I \'. Il \l I r,| JMI \ NAI'PK IMMKNSK QUK CKTTK I.UMIKRi:, COMMK SURNATUKBM.K, TEINTAIT UK NUANCKS d'aRGENT ET DK PERLE, DE NACHE ht u'oi'AI.E.

Vous me les enlevez. On la tué. Vous me livrez. Nous sommes quittes. »

— « Madame, » s'écria le jeune homme, « ne me parlez pas de mon père. Ne me tentez pas. »

— « Je vous donne des excuses pour commettre Tinfamie que vous avez décidée. De quoi vous plaignez-vous? » répondit-elle; et elle continua sur un ton d'ironie plus acre, révélant par cette allusion l'étudiante qu'elle avait dû être, qu'elle était peut-être encore : « Vous ne serez pas un simple Judas. Vous pourrez vous appeler Oreste ou le Cid. »

— « Alors, vous n'acceptez pas mes conditions } » reprit-il.

— « Non. »

— « Vous ne voulez pas me promettre que vous ne commettrez pas de nouveaux meurtres ? »

— « Non. »

— a Eh bien, vous ne sortirez d'ici que pour aller où vous méritez d'aller... » dit-il. D'un bond, comme s'il avait eu peur qu'elle ne le suivît et ne cherchât à s'échapper dans le parc, il fut à la porte du pavillon. Il l'ouvrit et la referma derrière lui, comme l'autre fois, d'un double tour de clef, pas assez vite pour ne pas entendre sa prisonnière éclater d'un rire outrageant, et elle dit :

— « Je vous donne ma parole d'honneur que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous sauver... Ah! croye\-moi... Je vous ai donné ma parole, je la tiendrai. Je ferai tout ce que je pourrai humaiîiefjient. »

François les écouta tomber, un par un, ces mots qu'il avait prononcés lui-même, si peu d'heures auparavant, dans cette même pièce du même pavillon. M'"* Nœtsved mettait à en détailler les syllabes une lenteur cruelle. Un mépris si insultant émanait de chacune de ses intonations que le fils de l'officier sentit le pourpre de la honte lui monter au visage. Ce fut en lui une réaction instinctive et passionnée comme s'il avait reçu un soufflet en plein visage. Impulsivement, emporté par un

vertige plus fort que toutes ses réflexions, que tous ses principes, il rouvrit la porte fermée, et, sans une nouvelle parole d'explication, sans un reproche, sans une plainte, il marcha droit au bateau, en disant :

— « Eh bien, soit!... Vous voulez aller à Strœttligen. Allons-y. » M"* Nœtsved ne parut pas étonnée d'un retournement dont elle ne le remercia pas non plus. Il était occupé à chercher les rames. Elle se mit à l'aider, comme s'ils ne venaient pas d'avoir l'un avec l'autre une discussion de vie ou de mort. Lui, non plus, ne manifesta aucune surprise d'une attitude qu'il accepta comme si son auxiliaire dans cette manœuvre était Hartmann, le batelier. En cinq minutes, la barque fut garnie de ses avirons. La lune, débarrassée des nuages qui l'avaient voilée toute la soirée, éclairait ce départ. Cette lueur permit à François d'éteindre sa lampe électrique, après qu'il eut trouvé et décroché la clef de la grille du débarcadère. Si la proscrite eût gardé quelque doute sur la sincérité de son compagnon, ce petit détail l'eût dissipé. Le jeane homme prenait toutes les précautions qui pouvaient assurer leur fuite. Ils montèrent dans la barque, et ayant saisi chacun une paire de rames, ils commencèrent d'aller, longeant le rivage d'assez près pour que l'ombre des montagnes leur permît de passer inaperçus. Ils continuaient de se taire tous les deux, elle se contentant de suivre la direction qu'il imprimait au bateau. De temps à autre, il s'arrêtait, retournait la tête, et essayait de percer la nuit du regard pour retrouver des points de repère qui lui permissent de bien gouverner. Autour d'eux, le lac développait sa nappe immense, que cette lumière comme surnaturelle teintait de nuances d'argent et de perle, de nacre et d'opale. Les lignes neigeuses de la Blûmlisalp, de la Jungfrau, du Mœnsch, de l'Eiger, se profilaient, avec des blancheurs fantomatiques, sur le velours sombre du ciel, où brillaient maintenant les étoiles, et les autres montagnes^ plus rapprochées, qui cernent le lac, montraient des alternations d'ombre et de demi-jour qui sculptaient en relief toutes les cassures de leurs sauvages pentes. La plongée des rames dans cette

eau comme morte et leur sortie étaient les seuls bruits distincts qui animassent ce vaste paysage dont la beauté sereine faisait une antithèse si étrange aux pensées des deux rameurs. Ils arrivèrent ainsi, en trois quarts d'heure peut-être, à l'endroit où la rivière de Kander débouche dans le lac de Thoune.

— a Nous devons aborder là », dit le jeune homme. « Vous irez jusqu'au grand pont et vous reconnaîtrez Straettligen à sa vieille tour. »

C'étaient exactement les premières paroles qui eussent été prononcées depuis ces cinquante minutes qu'ils s'étaient assis dans le bateau. M"" Nœtsved ne parut pas les avoir entendues. A la manière dont elle donnait maintenant ses coups de rames, son compagnon pouvait deviper combien elle était fatiguée. Pourtant, lorsque la pointe de la barque eut touché la terre, dans une toute petite crique entre deux rochers, qui permettait une facile descente, elle retrouva son énergie pour se lever et sauter dehors sans accepter la main que François lui avait tendue afin de l'aider à franchir les bancs. Il était, lui, resté dans la barque. Une fois sur le rivage, elle ne lui dit pas merci, Elle l'interpella brusquement, avec l'impérieuse brièveté qu'un créancier peut avoir pour réclamer le payement d'une dette à une personne avec laquelle il est brouillé :

— « Vous avez une arme qui m'appartient. Voulez-vous me la rendre? »

— « La voici, » répondit le jeune homme.

Il sortit de sa poche le revolver que l'anarchiste lui avait remis dans le pavillon. Elle tendit le bras pour le saisir, d'un geste si frémissant que tous les remords du jeune homme se réveillèrent soudain.

— « Non, » dit-il en retirant lui-même sa main et sans avoir abandonné Tarme à ces doigts avides. « Je ne vous donnerai pas ce pistolet si vous ne me jurez pas ce que je vous ai demandé là-bas. »

— « Rendez-moi cette arme, » répéta-t-ellc. « Vous n'avez pas le droit de la garder. Je vous l'ai confiée et non donnée. Elle est à moi. Rendez-la. )>

— « Vous ne l'aurez pas, » dit-il, et comme il vit qu'elle s'élançait pour lui arracher le revolver des mains par surprise, il le lança dans le lac. L'audacieuse femme ne put retenir un cri de colère. Son poing se leva comme pour frapper. Puis éclatant de ce même rire strident qu'elle avait eu une fois déjà :

— « Il y a des armuriers et des chimistes partout, » vociféra-t-elle. a Vous n'aurez rien empêché, entendez-vous? rien. Vous aurez seulement commis une lâcheté et une infamie, et tout cela parce que vous avez eu peur!... Malheureux, vous n'êtes pas un gibier pour nous. Vous ne valez pas la balle qui vous tuerait. »

Et, saisissant des deux mains le bord de la barque, elle la repoussa vers le lac avec une force extraordinaire. Avant que François, qui avait saisi les rames, eût pu atterrir de nouveau, elle avait disparu en courant. Cette dernière insulte l'avait si complètement exaspéré lui-même qu'il ne se possédait plus. Il voulait la forcer du moins à rétracter ce qu'elle avait dit, exiger qu'elle lui en demandât pardon. Il descendit sur le rivage et se mit à la chercher derrière les arbres et sur le chemin qui longe le lac, — vainement. Il finit par remonter dans le canot et il recommença de ramer dans la direction de Stockhorn. A mesure qu'il avançait sur cette eau toujours caressée par la brise et sous ce ciel palpitant de larges étoiles, la majesté souveraine de cette nature à laquelle il n'avait pas pris garde l'enveloppait, l'envahissait. Le délire qui l'avait saisi spus l'insulte de la jeune femme, s'apaisait, pour laisser la place à une espèce de pitié révoltée. La férocité de l'anarchiste indignait en lui le chrétien pour qui le respect de la vie humaine est la première des vertus, en même temps qu'il ne pouvait se retenir d'un étonnement, presque d'une admiration, devant le courage dont il avait vu cette créature si jeune animée. Cette sensation du monstre moral lui infligeait un inexprimable malaise. Il appréhendait de se retrouver de nouveau en face d'elle, et, en même temps, il sentait qu'il le désirait, qu'il aurait voulu se justifier, expliquer les raisons qui lui avaient

interdit de rendre l'arme. Le scrupule de conscience se mêlait à toutes ces impressions. Cette arme refusée et jetée dans l'eau ne lui donnait aucun remords, mais il se reprenait à se poser le problème de la parole donnée, et quand, plus tard, la barque une fois rentrée, toutes les traces de cette expédition nocturne effacées, il se retrouva dans sa chambre, couché dans son lit à quelques pas de sa mère endormie, c'était encore ce problème qui le tenait éveillé, malgré la fatigue :

— « J'ai tenu ma parole. Ai-je eu raison? Où était le devoir?... Quand on a bien agi, disent tous mes livres, on le sent à la paix de sa conscience. La mienne est si troublée, au contraire. Devais-je agir autrement?... Je sens aussi que je ne serais pas moins troublé, alors... Mon Dieu! Faites que je n'apprenne pas que cette femme a commis un autre assassinat!... »

Il était écrit que du moins cette terreur d'un nouveau crime commis parla faute de sa chevaleresque fidélité à un engagement insensé, serait épargnée à ce noble enfant et aussi que l'épilogue de cette dramatique aventure donnerait à cette conscience un juste enseignement, de quoi compenser le dangereux prestige émané de la fugitive et de son atroce héroïsme. Le lendemain de cette terrible nuit était pour François de Bessay jour de leçon, de nouveau. Bien qu'encore ébranlé par tant d'émotions et de si fortes, il n'eût voulu pour rien au monde y manquer, de peur d'inquiéter sa mère. Il avait donc fait le trajet de Thoune à Berne, et il descendait le grand escalier intérieur, dans la gare de cette dernière ville, lorsqu'un remous de peuple attira sa curiosité. Il frémit. II venait d'entendre parler de Murren et d'une femme arrêtée. Était-ce possible

que sa compagne de la veille eût déjà été prise, malgré l'aide des complices qu'elle semblait espérer à Strasttligen?... Jouant des coudes, poussant celui-ci, poussant celui-là, au risque de s'attirer des mots désagréables, il s'insinua de force dans la muraille mouvante que faisaient maintenant les curieux empressés sur le quai de la gare, — autour de quoi?... Arrivé au premier rang, François put voir, sortant d'un wagon, entre quatre policiers habillés en civil, la fausse M'"'' Nœtsved elle-même, les mains liées, les vêtements déchirés, comme si elle s'était défendue avec acharnement. Sa jolie tête restait fière sous ses cheveux en désordre. Elle la portait haut et fixait la foule de ses yeux arrogants avec un défi qui, soudain, se changea en un indicible mépris. Elle reconnaissait François de Bessay. Elle passa tout auprès de lui, sans le quitter du regard, et crachant à terre, presque à ses pieds, elle jeta simplement cette parole : « Judas! » inintelligible pour tous, mais très claire pour le jeune homme à qui elle s'adressait. Et voici qu'au lieu d'éprouver la furieuse colère de la veille, sous l'affront de cette insulte, celui-ci sentit une détente de tout son être s'accomplir en lui, comme une libération. Evidemment, pour lui avoir adressé ce suprême outrage, l'anarchiste russe était persuadée qu'aussitôt rentré à Thoune il avait courif la dénoncer et mettre la police sur sa véritable trace. Il semblait qu'une telle erreur dût réveiller, chez celui qui en était la victime, ce désir, ce besoin de s'expliquer, de se justifier, qu'il avait eu si fort durant sa rentrée solitaire en bateau. Eh bien, non! Cette fausse image de lui, dans cette pensée et cette sensibilité de révolutionnaire, c'était toute relation rompue entre eux, à jamais, quoi qu'il arrivât, non seulement en fait, mais en idée, et, reprenant le chemin qui devait le conduire à la maison de son professeur, le fils du commandant de Bessay, le descendant de toute une longue lignée de civilisés, comprenait cette vérité profonde : l'effroyable crise morale traversée par lui autour de la parole donnée venait d'avoir fait société avec une ennemie de tout cet ordre social auquel

lui et les siens tenaient par toutes leurs fibres. Vis-à-vis de ces barbares le devoir absolu est de se considérer comme étant toujours à l'état de guerre. François n'avait pas été coupable de tenir sa parole, mais de l'avoir donnée, d'avoir pactisé, fût-ce une minute et pour le plus tendre des motifs, l'amour filial, avec un soldat de l'anarchie. Cette totale méconnaissance de sa personne par la criminelle rompait à jamais ce pacte, et ce lui était presque une joie de sentir qu'elle le méprisait, qu'elle le haïssait.

^M^ -^3- -#v -«=dy-v -?^'.- -^^^ -^^v -^^.^

!s'5"<9!«îS<stô5S<sl9xS%fe I .■"•'. 'sgS^itS

« 'W' "T'eus ici, mon général ?... » lui dis-je; « non, je ne vous % / savais pas idyllique à ce point-là!... » ▼ Le fait est que le contraste pouvait paraître singulier

jusqu'au paradoxe, entre le terrible homme que j'abordais par ce cri de surprise et l'endroit où nous nous rencontrions... Le général Garnier qui a ses cinquante-quatre ans bien comptés aujourd'hui, malgré la taille de sous-lieutenant qu'il conserve à force d'exercice, est une espèce d'athlète à face de lion comme ce Kléber auquel il ressemble, et il me fait toujours songer à la superbe phrase que Michelet a trouvée justement pour peindre Kléber: « ...Il avait, » dit-il, « une figure si militaire qu'on devenait brave en le regardant. » Un coup de sabre reçu en plein visage achève de donner à Garnier une physionomie plus que martiale, redoutable, à cause du contraste entre le bourrelet rouge de la cicatrice et un teint brouillé de bile. Il y a vingt années d'Afrique dans ce teint-là où brillent deux yeux bleus couleur dacier, toujours en mouvement comme ceux des oiseaux de proie. Un reflet d'acier semble luire aussi sur les cheveux aujourd'hui tout blancs et coupés ras, dont cette tète est comme casquée. La longue moustache encore blonde adoucit un peu ce masque de condottiere du quinzième siècle,

planté sur un torse de géant et des épaules à porter un bœuf. Le gé néral est célèbre dans Tarmée pour sa force herculéenne qui lui permet de renouveler les exploits du maréchal de Saxe et de casser en deux un écu d'argent de cinq francs, autant que pour sa bravoure à la Ney ou que pour ses excentricités personnelles. L'ancien colonel de zouaves qui, pendant la guerre, s'est échappé deux fois des forteresses allemandes, affecte, rival en cela de son plus brillant collègue dans la cavalerie, de ne jamais porter de pardessus. Il est coutumier de ne faire qu'un repas par jour^ dosé d'après le système d'entraînement des rameurs anglais, afin de ne pas engraisser. Il ne fume pas, pour garder plus intact son estomac, « la place d'armes du corps ». Homme d'épée capable de tenir tête à Camille Prévost, le maître des Mirlitons, ce grand artiste en escrime, il manie le bâton avec la même supériorité, et les jours où il vient pour prendre la raquette au cercle du jardin des Tuileries, c'est fête parmi les paumiers, comme c'est fête chez Gastine quand il s'amuse à y faire quelques cartons. Je l'appelle en riant felis militaris, plaisanterie qu'il ne me paraît pas avoir encore bien comprise, mais qu'il me pardonne parce qu'il a la bonté de m'aimer, m'ayant connu tout petit garçon par des relations de famille; et c'est bien un animal militaire, outillé de par la nature et de par sa volonté pour aller à la guerre, comme le lion, — felis ko, — ou le tigre, — felis tigris, — sont outillés pour chasser au désert ou dans les jungles... Et je le retrouvais, ce dur personnage, accoté contre un montant d'une des portes du grand salon de l'hôtel Wérékiew, en train de regarder, vers quatre heures du soir, une leçon de danse donnée par un maître en redingote à sept ou huit fillettes ou jeunes filles de dix à seize ans et à tout autant de garçonnets ou de jeunes gens du même âge. M""' Wérékiew, qui adore ses deux filles Nadine et Louise, — Nadia et Loulia, — dont l'une a treize ans et l'autre quinze, leur a permis de prendre ainsi le grand salon pour théâtre de leurs polkas et de leurs valses, le dimanche et pendant les heures où elle reçoit. Elle se tient, elle, dans un autre salon, plus petit, à côté, et beaucoup de

visiteurs attirés par la musique et par le désir de se caresser les yeux à ces frais visages d'enfants, passent par la salle de danse avant de quitter l'hôtel. J'avais fait ainsi; mais que le général Garniereûteu la même idée et qu'il se complût au spectacle de ces couples en train de tourner parmi les accords du piano, les battements du maître marquant la mesure et les éclats de rire naïvement jetés, voilà qui dérangeait mes idées sur cette espèce de Montluc moderne qui vit en vieux garçon, entre le ministère où il se trouve attaché depuis un an, son pied-à terre de la rue Galilée où il a deux chambres meublées pas trop loin du Bois, la salle d'armes et quelques visites, très peu. Je le savais lié avec le comte Wérékiew^ comme avec un des gauchers les plus difficiles de Paris. Cela ne justifiait pas l'intérêt qu'il semblait prendre à ce bal improvisé, et je me hasardai, tout en lui serrant la main, à répéter ma question : « Vous ici ? » au risque de m'attirer un de ces coups de boutoir comme celui qu'il a donné en ma présence à un indiscret qui le questionnait sur son poste dans la prochaine guerre :

— « Je serai employé contre les Prussiens, voilà! ça vous suffitil?... »

Il fut moins raide avec moi, sans doute parce que ce n'était pas « affaire de service », et, d'un ton moitié bourru, moitié cordial, il me répondit :

— « Je fais de la psychologie, moi aussi... » Il eut un de ces rires intérieurs qui lui ont valu sa réputation de mauvais coucheur, puis, reprenant : « C'est la seconde fille de la comtesse, cette blonde en robe rouge qui danse 'avec ce grand garçon mince?... «

— « Oui, )' fis-je, « Nadia... »

— « Ça marche sur ses treize ans ?... » interrogea-t-il ; et sans attendre ma réponse : « et c'est déjà roué comme potence... Vous voyez là-bas, dans un coin, ce petit rougeaud qui boude? Observez les grâces qu'elle fait à son danseur quand ils passent près de lui... Hein! Ce sourire? Cet air de ne pas savoir que le rougeaud est jaloux?... Oui, jaloux... Encore un tour... Tenez, encore un sourire...

Savez-vous qu'il lui 'a fait une scène, là, tout à l'heure, derrière moi qui n'avais pas l'air d'écouter. Il lui demandait de danser cette valse avec elle; et devinez ce qu'elle a répondu : « Non, j'ai pris Edgard pour mon flirt aujourd'hui... » Si vous aviez entendu ça!... Le rougeaud va pleurer. Regardez-moi sa mine... Et la petite gueuse s'amuset-elle? s'amuse-t-elle?... »

Le manège de cette enfantine coquetterie était en effet, si comique et si évident, que je me suis mis à suivre la valse de la jolie Nadine avec une curiosité pareille à celle du général. Ses pieds nerveux, chaussés de fins souliers vernis, tournaient gracieusement, la natte de ses longs cheveux blonds remuait joliment sur sa taille, qu'une ceinture, mise à son dernier cran, rendait d'une minceur invraisemblable, même pour elle. C'était une petite fille encore, mais si grande déjà dans sa robe rouge, avec une expression si futée de son visage rosé parle mouvement et le plaisir, qu'on pressentait déjà en elle la mondaine qu'elle serait dans quelques années. Sa sœur Louliaet leurs amies paraissaient lourdes auprès d'elle, qui finit par rester la dernière. Le piano allait] toujours et le maître frappait des mains, tournait tout seul sur lui-même, jusqu'à ce que Nadine allât se jeter, comme vaincue de fatigue, sur une chaise tout auprès de la place qu'occupait le petit garçon aux cheveux roux, à qui elle se mit à parler, en s'éventant, avec des sourires qui montraient qu'après l'avoir blessé par la jalousie, elle voulait le ramener et se prouver son pouvoir.

« Est-ce complet?... » dit le général. « Là-dessus je décampe... Je dîne encore en ville à sept heures et demie, et je dois m'habiller... Je dîne? Façon de parler. — Venez-vous?... »

Façon de parler, en effet, car c'est encore une de ses manies de partir de chez lui ayant pris son repas d'après ses principes, et de siéger à table sans toucher à un plat. Mais on l'admet ainsi, et moi, qui l'admets et l'admire de toutes manières, je le suis hors de la salle de danse. Nous arrivons dans l'antichambre. Il prend sa

canne des mains d'un valet de chambre et me regarde avec mépris endosser une fourrure. Nous voici dans la rue, et il cambre son torse sous sa redingote serrée comme une tunique, sans avoir l'air de se douter que par cette fin d'un jour froid de février, il gèle ferme. Il frappe le trottoir de son pied qu'il a mince et joli malgré sa haute taille. Il a planté son chapeau sur le coin de sa tête avec des allures de képi. Il porte beau. Il en a le droit. Il est si brave, et puis j'aime cette crânerie de tenue qui est bien française ! Il se tait pendant un bout de chemin. Moi qui le connais, je vois, à son froncement de paupières et à sa manière de mordiller sa moustache gauche, qu'il a envie de me raconter une histoire. J'attends quelque vieille anecdote de la guerre ou de la Commune, ses sujets favoris. Je me me trompais sur la nature de l'anecdote. Je ne me trompais pas sur son désir de me servir un de ces récits qu'il aime à me faire. Je l'écoute; et, tout héros qu'il est, il a son petit coin de vanité. Ce n'est pas à un écrivain de railler cette vanité-là.

— « Satanée fillette !... » dit-il brusquement, « si son père s'entendait à élever ses enfants comme à ramasser un contre... Si c'était moi seulement, ce père.. Vli ! vlan! — Elle n'en mènerait pas large. » Il fit mine de cravacher un cheval, avec sa canne. Ce n'est pas un académicien que Garnier, et il ne ménage ni ses gestes ni ses mots. Pourtant il faut lui rendre la justice que l'énergie de son style ne va pas jusqu'à largot, et qu'il réserve le juron pour la caserne ou le champ de bataille. Sa terrible figure avait exprimé, tandis qu'il corrigeait imaginairement la pauvre Nadia Wérékiew, une si étrange colère que pour une fois je trouvai mon héros comique, et je le lui dis :

— a Vous êtes par trop général, mon général, et pour un innocent enfantillage de coquetterie... ■>

— « 11 n'y a pas denfantillagc. .., » interrompit-il brusquement... « Ah! monsieur l'analyste, vous aussi, des phrases toutes faites!... Regardez-moi bien. Je suis un vieux dur-à-cuir, un soudard, une

baderne... Je les connais, vos mots pour nous autres. Mais dur-àcuire, soudard ou baderne, j'en sais plus long sur l'éducation que tous vos pédagogues. Je vous le répète. Il n'y a pas d'enfantillage. Ces impressions et ces défauts de la douzième, de la treizième, de la quatorzième année, on dit que ce n'est rien ; et tout l'homme en dépend. C'est comme dans les gares le petit mouvement par lequel on aiguille un train... Ce n'est rien non plus, ce mouvement; c'est tout le voyage... »

— « Il y a du vrai, » répondis-je, amusé par sa comparaison; et le voyant excité, j'ajoutai pour le piquer un peu : — « Mais vous exagérez... »

— « J'exagère! » reprit-il en haussant ses larges épaules, « et si je vous disais qu'en regardant tout à l'heure ce petit rougeaud se morfondre de jalousie, et cette Nadia coqueter avec son nigaud de valseur, je voyais là devant moi, reproduite à quarante ans de distance, la scène qui m'a fait devenir ce que je suis? Voilà qui donne une solide tape à vos théories sur les enfantillages !... Enfantillages! » et il rit de nouveau en dessous : — a Oui, » insista-t-il, « s'il y a dans l'armée un certain Garnier qui a fait son devoir en Italie, au Mexique et ailleurs, au Heu d'un Garnier ingénieur, notaire, avocat, médecin, que sàis-je ? la cause en est à une histoire aussi naïve que celle que nous venons de surprendre. » Il regarda le cadran au kiosque d'une station de fiacres. « J'ai trois quarts d'heure à marcher, » dit-il, « pour avoir mon compte d'exercice de la journée... Voulez-vous les marcher avec moi?... Ça vous refera les muscles et je vous dirai cette histoire... »

— « Accepté, mon général, » répliquai-je ; et, mon pas réglé sur le sien, nous dévalons vers l'Arc de Triomphe. Le crépuscule d'hiver envahit le ciel. Les lanternes des voitures et la flamme des becs de gaz luttent contre le brouillard qui se lève, et j'écoute ce géant aux muscles d'acier me raconter avec une voix qui s'adoucit, s'adoucit toujours, un chagrin d'enfance. Il en est de ces chagrins-là comme

de ces blessures que l'on se fait au front ou aux joues en tombant, tout petit, sur un escalier. Ce n'est rien, et l'on en porte la cicatrice jusqu'à la mort.

— « Savez-vous, » commença-t-il, « que j'ai grandi, moi qui vous parle, comme un de ces mauvais galopins que nous quittons, pour qui l'on dépense deux ou trois fois la paie d'un colonel, et qui ont, pour les servir, des cinq ou six grands flandrins de valets?... Et puis, ça entre dans la vie avec des goûts de luxe à être malheureux partout. Ça mène des existences de remplaçants qui vous détruisent un homme en quelques années plus que dix campagnes!... Ah ! quand j'étais colonel et qu'il m'en passait par les mains, de ces fils à papa. . . Vli ! vlan ! . . . » Nouveau geste de la canne, comme pour la petite Nadia. C'est fort heureux pour les jeunes gens auxquels il pensait, que le règlement défende les corrections physiques. Et il continue : — « Qu'il vous suffise de savoir que jusqu'à l'année 1848, mon père avait deux cent mille francs de rente. Il était dans les affaires. Lesquelles? Ne me le demandez, pas. J'ai appris l'arabe en un an, lorsque j'étais jeune officier. Je mourrai avant d'avoir compris un mot aux spéculations qui ruinèrent ce pauvre père dans cette fatale année de la Révolution. Ce que je sais bien, par exemple, c'est qu'il paya tout ce qu'il devait, mais à quel prix!... Il en mourut de douleur. Cette catastrophe mit six mois à s'accomplir. En janvier, nous avions plus de quatre millions. En septembre, ma mère était veuve, avec dix mille francs d'une rente viagère, produit d'une ancienne assurance. En octobre, au lieu de continuer mon éducation, avec un précepteur, dans notre somptueux hôtel de la rue de la Villel'Evêque, j'entrais comme interne au lycée de Tours. Des amis de notre famille m'y avaient obtenu une bourse, en souvenir de mon grand-père maternel, celui qui est mort général à Waterloo. Avez-vous vu son portrait à Versailles, avec le hussard qui fume la pipe dans un coin ? Je lui ressemble, en moins robuste, j'en suis sûr. Il pouvait porter quatre fusilsà bras tendu en introduisant les doigts dans les canons, » — il étendit la main et fil le geste de ce tour de force. — « Moi, je n'ai jamais,

pu en porter que trois. » — Ici. un soupir; puis de reprendre :

— « J'avais quatorze ans, lorsque je partis ainsi pour Tours avec ma mère qui allait m'installer dans ma première caserne. Et savez-vous ce qui me faisait le cœur bien gros, quand je passai le seuil du collège? Le souvenir de mon père? Non. L'idée delà mort n'offre rien d'assez précis à cet âge pour qu'on en souffre vraiment... Le regret de ma liberté perdue ? De quitter ma mère et ma sœur, mon aînée d'un an, qui me gâtaient à qui mieux mieux ?.... Vous n'y êtes pas. Le lycée me représentait des camarades, et j'avais déjà des poings si vigoureux que je n'avais peur de personne. Ma mère et ma sœur m'avaient promis de m'écrire, et puis, je savais qu'en entrant comme boursier dans le collège, leur bien-être était augmenté d'autant. Mais voilà, j'étais amoureux. Vous entendez bien, malgré mes quatorze ans à peine sonnés, amoureux comme une bête, d'une petite amie de ma sœur, qui avait juste mon âge et qui s'appelait Lucie. C'était exactement le même type que cette Nadia : des cheveux blonds comme les blés, — il y a uneromance là-dessus, — des yeux comme des bleuets, — autre romance, — et la souplesse la plus gracieuse de tous les mouvements. Un charme de jeune fille, avec des gamineries d'enfant... Souriez, ayez l'air de ne pas y croire. Oui, je l'aimais, si c'est aimer que de penser toujours à la même personne, d'exécuter avec déhces ses trente-six volontés, d'être malheureux quand elle fronce le sourcil, heureux quand elle vous sourit, d'aller quand elle vous dit : « Va, » de rester quand elle vous dit : « Reste, » enfin un de ces sentiments que nous jugeons frais comme une rose ou bêtes comme un chou, suivant qu'il s'agit de nous ou de notre prochain... »

— « Je n'ai pas de peine à vous croire, mon général, « répondis-je ; « le plus délicat de nos poètes a fait des vers sur un sentiment pareil :

Vous avie\ Page oh flotte encore La double natte sur le dos . . »

— tt Connais pas... » fit-il, en me coupant ma citation. « Toujours est-il que ce furent, quand je dus partir pour le collège, les adieux les

plus déchirants, entre Lucie et moi, — du moins de ma part. — Pensez donc que nous nous voyions deux fois, trois fois la semaine ; que depuis des années nous jouions au petit mari et à la petite femme; que nous avions encore passé une partie de l'été chez ses parents, à la campagne, tandis que son père s'occupait du règlement des affaires de mon père, à moi. Nous nous fîmes, dans la chambre de ma sœur, de grandes promesses de ne pas nous oublier. Elle me donna une médaille pour me porter bonheur, que j'attachai à ma chaîne de montre en lui jurant de la porter toujours, et me voilà embarqué pour mon lycée de province ! Il fallut me lever à cinq heures et demie et au son du tambour, moi qui dormais à la maison jusqu'à sept heures en été, huit en hiver. J'appris à me laver à l'eau froide, dans un dortoir sans feu et devant un robinet de cuvire qui nous pleurait cette eau, moi qui avais autrefois un valet de chambre pour m'ouvrir mes rideaux, faire flamber le bois dans la cheminée, et me préparer un bain tiède. Je dus remplacer la fine cuisine dun chef de financier par l'ordinaire du réfectoire, servi en deux temps, trois mouvements, sur des tables de marbre, sans serviette, dans une vaisselle épaisse comme ma main. Mais j'avais dans les veines quelques gouttes du sang du grand-père, de ce bon sang qui a supporté l'Espagne et la Russie, et en trois jours j'étais acclimaté, si bien que ma mère, quand elle vint me voir aux vacances de la Toussaint, me trouva grandi et forci. Je me vois encore, assis auprès d'elle dans la chambre d'hôtel où elle était descendue. — « Mon pauvre enfant... » et elle m'embrassait. « Tu n'es pas trop malheureux? » — « Non, maman. » — a Tout le monde a été bon pour toi? » — « Oui, maman... » — Et elle me décrit la rue de Neuilly où elle s'est installée. Elle me raconte l'appartement par le menu, et leurs habitudes, et qu'elles n'ont plus qu'une bonne, et qu'il lui faut pensera mettre de l'argent de côté pour ma sœur, si elle-même venait à manquer... Toutes ces choses me touchaient, celles du moins que je pouvais comprendre; mais je dois avouera ma honte que j'étais beaucoup plus préoccupé de lui poser une certaine question. — Vous devinez laquelle? J'avais écrit à Lucie. Elle m'avait

répondu, une fois; puis j'avais récrit, et pas de réponse. Et c'est justement de Lucie que je voulais demander des nouvelles à ma mère. Le croiriez-vous ? avec ce coffre-là, » et il fit : « hum, hum! » fortement, — « avec cette figure, » — et il tourna vers moi son espèce de mufle léonin, « j'ai toujours été timide pour ce qui me tenait au cœur, et ce fut le second jour seulement que j'osai dire à ma pauvre mère : — « Et Lucie?... » avec le pourpre de la honte sur mon visage. Ma mère, grâce au ciel, n'y prit pas garde. Elle avait d'autres soucis en tête : « Lucie .^ » fit-elle, « nous ne l'avons guère vue ces derniers temps. Je pense qu'elle « va bien. Nous avons été si occupées de notre installation... » Et ce fut tout. Ma mère partit. Je demeurai seul de nouveau dans le vieux lycée. J'écrivis une autre fois encore, puis une autre fois. Toujours pas de réponse. Je me cassais la tête à m'expliquer ce silence, à l'abri de mes dictionnaires, durant l'étude du soir, et plus prosaïquement je cassais d'innombrables lames de canif à graver dans le bois de mon pupitre un L. digne d'elle, car je continuais de laimer aussi naïvement que j'ai vu depuis des conscrits aimer leur promise. Paysans et enfants, ça se ressemble, et ça ressemble aux bœufs, ça rumine, rumine, rumine, sans trop le savoir. Ce qui ajoutait encore à ma secrète exaltation, c'était la lecture assidue, le dimanche soir, et la semaine finie, des mauvais romans de Gustave Aymard. Je me voyais partant avec Lucie pour lespampas, la nourrissant de mâchasse, un tas de sornettes, qui ne sont pas beaucoup plus absurdes que celles dont vous gratifiez les amoureux de vos livres, et les miennes avaient pour excuse d'être doublées d'un sentiment sincère. J'étais de bonne foi dans ma folie enfantine. Combien d'hommes peuvent en dire autant?

» Il était convenu que je viendrais à Paris pour le i" janvier, et le 28 décembre 1848, — 1848, 1888, c'est une étape, et c'est hier pour moi, — je me trouvais en fiacre vers cinq heures du soir, par un temps comme celui-ci, assis sur la banquette en face de ma mère et de ma sœur, et si content de me retrouver entre ces deux tendresses! J'embrassais l'une. J'embrassais l'autre. Je riais. J'avais des larmes aux

yeux. Je leur disais que je les aimais et que j'avais été premier en thème, que le pion était méchant et que nous serions bien heureux de dîner ensemble tous les trois. Enfin, de ces incohérents discours où s'épanche la joie nerveuse des enfants. La mienne, hélas! tomba vite, rien qu'à passer le seuil du logement où vivait ma mère. Quand j'étais parti pour Tours, elle habitait encore notre hôtel, provisoirement. Ce fut là, dans ces étroites pièces, que j'eus pour la première fois, par le contraste, l'impression vraie que nous étions ruinés. Les quelques meubles que ma mère avaient sauvés du naufrage contrastaient cruellement par leur élégance avec la pauvreté du logis. Son portrait en pied et celui de mon père, qui décoraient autrefois le panneau de notre grand salon, touchaient presque le tapis maintenant avec la bordure de leur cadre, tant le plafond était abaissé, plus de valets de pied pour nous recevoir, mais une bonne à tout faire, qui s'agenouilla devant la cheminée pour y allumer un feu économique, du coke dans une grille! D'un coup d'œil je saisis ces détails et je compris... Mon cœur se serra bien fort, et davantage lorsque, ayant questionné ma sœur au sujet de Lucie, elle me répondit avec une amertume que je ne lui connaissais pas : — « Je la vois à peine maintenant, nous ne som- « mes plus d'assez beau monde pour elle. C'est une sans-cœur. »

» Une sans-cœur?... Pas d'assez beau monde?... Voulez-vous la preuve que, malgré mes quatorze ans, j'étais un vrai amoureux, avec tous les niais espoirs qui luttent contre l'évidence? Ce que venait de me dire ma sœur s'accordait trop bien avec le silence de Lucie. J'aurais dû deviner, pressentir au moins que c'en était fini, de ce petit roman d'enfance, mon premier, et, ma foi, mon dernier. Depuis, je n'ai plus eu le temps ni le goût de faire l'Hercule aux pieds d'Omphale, comme vous dites, vous autres. . . Hé bien ! non ! Je ne pus pas admettre cette fin-là, et le lendemain de mon arrivée je m'acheminais vers la maison de Lucie, un hôtel, rue Chaptal, aussi beau qu'avait été le nôtre. J'arrive. Je sonne. La porte tourne dans le vestibule. Je vois des amas de pardessus. J'entends de la musique. Sans réfléchir je

passe dans le salon que m'ouvre le domestique, et je me trouve au milieu d'un petit bal costumé où polkaient, valsaient, quadrillaient, gais comme ceux de tout à l'heure, une cinquantaine d'enfants de mon âge. Les étoffes brillaient, les rires éclataient, les petits pieds tournaient, le piano chantait, et moi, ahuri comme un oiseau de nuit subitement jeté dans une volière d'oiseaux de jour, j'entendais la mère de Lucie me dire avec la réelle bonté qu'elle eut toujours, — allez donc croire à vos sornettes sur l'hérédité, après cela : — « Que tu « arrives bien! Mais tu vas danser avec les autres et rester à goûter... Lucie!... » — Et elle appela sa fille qui, déguisée en bergère, avait pour danseur, je m'en souviens comme de mon premier duel, un petit torero, avec un taureau en baudruche sous son bras resté libre. Lucie s'approche, elle me voit. J'ai eu quelques sensations dures dans ma vie, j'en porte la trace, » — il met l'index sur la cicatrice qui balafre son visage, — « mais le salut de celle que j'avais l'habitude d'appeler en moi-même ma petite femme, mais le regard de ses yeux bleus, mais sa manière de me donner le bout des doigts et de se sauver pour continuer sa danse, ce fut quelque chose de si imprévu, de si contraire à tous mes rêves, de si dédaigneux aussi, que je demeurai cloué sur place, tandis que la maîtresse de maison, croyant m'avoir confié à des mains amies, s'occupait à d'autres soins pour ses invités. Il y avait bien parmi ces visages des figures d'anciens camarades, dont quelques-uns me reconnurent et me dirent bonjour, avec cette indifférence des enfants entraînés par le plaisir. Que m'importait d'ailleurs? Assommé par l'accueil de Lucie, et affolé de timidité, je voulais pourtant essayer de lui parler. Comme elle dansait toujours du même côté, j'arrivai à me glisser jusque-là, non sans heurter nombre de chaises et sans marcher sur nombre de pieds. Enfin, me voici dans un angle de fenêtre, perdu entre deux hommes qui se tenaient debout, comme vous et moi, tout à l'heure, et à une longueur de bras de Lucie qui bavardait en s'éventant. Je l'écoute. Elle cause de ceci, de cela, avec le torero. Ah! que j'aurais aimé le tenir dans la cour de

mon lycée, et au bout de mes poings! Et en une minute, voici exactement ce que j'entends : — « Quel est donc ce vilain petit collégien « avec qui votre mère parlait tout à l'heure? » — Je vois un peu de feu sur les joues de Lucie. Elle rougit de moi et elle dit d'un air gauche : a Je crois que c'est un petit Garnier. » — « Quelle touche ! » fait le torero, et Lucie de rire et de répéter : « Oui, quelle touche! » — En ce moment, les messieurs se déplacent, je me regarde dans une glace qui est juste en face de moi, de l'autre côté de la chambre. Je me vois avec ma tête tondue, mes grandes oreilles écartées de cette tête, mon menton coupé par le col de satin noir que nous portions militairement, mon corps boudiné dans ma tunique, et cet air potache, où il y a un peu de tout, de l'enfant de troupe et du poulain trop haut sur ses pattes, du déluré et de l'hébété. Je me trouve si laid que ma rage contre mon ancienne amie se noie dans un sentiment de honte. Si je reste là, je sens que je vais pleurer et crier. Et je m'échappe en bousculant de nouveau chaises et gens, la figure rouge comme le liséré de ma tunique, et quand je suis dans la rue, je me mets à sangloter comme une bête. Je n'aurais su dire au juste si ce que je sentais était de l'indignation, de la jalousie, de la vanité blessée ou simplement de l'amour trahi. Toujours est-il que, mes sanglots une fois rentrés, et en reprenant le chemin de l'humble logis où du moins j'avais de vrais cœurs à moi, je fus arrêté sur le bord d'un trottoir par un flot de peuple qui regardait passer un escadron de lanciers en train de revenir d'une corvée officielle. J'eus la bonne chance d'être poussé contre un banc sur lequel je me hissai et d'où je pus voir défiler ces superbes soldats. Vous vous les rappelez? Je voyais leur shapska avec son plumet rouge, leur lance avec son guidon, les têtes et les croupes de leurs montures : — « Comme ils sont beaux! » dit avec extase à côté de moi une petite fille du peuple. Est-ce étrange, cela? C'est à cette même place, et en entendant ce cri d'admiration de cette gamine des rues, presque aussitôt après avoir entendu la phrase de dédain à mon égard, prononcée par la petite fille riche; oui, c'est à cette

place que j'eus pour la première fois l'idée de porter, moi aussi, un uniforme comme celui-là, et d'entendre dire : « Comme il est beau! » sur mon passage. Ai-je besoin de vous avouer que j'y mêlais la plus extravagante espérance de reconquérir le cœur de Lucie ? — Cette espérance disparut bien vite, mais le grain qui était tombé dans mon cœur, par cette après-midi de décembre, a levé, et vous savez la moisson... Comprenez-vous pourquoi je regardais caqueter la petite Nadia avec tant d'intérêt tout à l'heure, et pourquoi je vous disais : — Il n'y a pas d'enfantillages ? »

Nous étions devant sa porte. Je le quittai, la tête remplie de la seule histoire sentimentale que je doive jamais Tentendre conter. Tout en remontant les Champs-Elysées et dans le soir tout à fait venu, je me souvenais de ce que Mérimée disait de lui-même, que le premier germe de la défiance et du scepticisme avait été jeté dans son cœur par une moquerie de sa mère, surprise derrière une porte; et, pensant à cette espèce de poussière de sensations qui voltige autour des âmes d'enfant, à ces mille grains invisibles qui peuvent lever, pour le bien ou le mal, — comme avait dit le général, — je pensais que c'est une chose bien grave que d'avoir des fils et des filles, et que beaucoup la prennent, cette chose bien grave, bien légèrement.

Venise, mai 1888.

de

Page 1