‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 11 sur 51 · LES MAIGRES · texte numérisé non relu

LES MAIGRES

Est-ce un cabaret ou une maison d'amis? Je crois que c'est un cabaret, car il y a sur le manteau de la cheminée autant de croix (jue dans un cimetière.

Les croix des cimetières sont noires, celles des cabarets sont blanches. Les unes sont en bois, les autres sont à la craie. Sous chaque croix noire est enterré un quelqu'un tout entier, sous chaque croix blanche est enterré un morceau de M. Crédit.

Si le cimetière est désolé, le cabaret par où a passé M. Crédit n'est pas moins désolé. Il fait le vide ou il ne laisse que les Maigres.

Quand les Maigres s'assoient, leurs os font le bruit des gamins qui jouent de la cliquette avec des morceaux d'assiettes.

Dans un coin, un vieillard frappe tout le jour et s'acharne à travailler le cuir : il ne s'inquiète pas si ses pieds pas-sent à travers ses bas et s'étalent, plats comme des battoirs de blanchisseuse, sur la terre humide. Il travaille malgré les lanières qui essayent de serrer les bas autour» du mollet. Ombre, chimère, que ce mollet éteint et impalpable! Le vieillard ne se rase plus, car il a peur de se regarder dans un miroir; il ne se lave plus, car il craint de se voir dans l'eau de la fontaine. 11 veut ignorer les caves que la Faim a creusées dans sa figure; il tremble de voir les ficelles de

son cou. Et, malgré tout, il travaille à son cuir, plein de préoccupations, en se disant que jamais son travail ne donnera à manger à ces douze affamés qui crient misère dans la maison.

Il ne lève pas la tète de son ouvrage, car en face de lui il verrait la ména<j;ère qui s'allonge tous les jours. Sa figure se lire, la peau se colle aux joues; la riche gorge néerlandaise, qui faisait autrefois la joie du ménage, pend aujourd'hui morne et dess(''chée, sans lait. Sans lait pour l'enfant qui. lui aussi, devient long trop vite. Ses bras et ses jambes sont des allumettes. Il ne peut pas vivre en telant de l'eau!

Le petit aîné marche; mais il fait pitié ; il en entrerait dix comme lui dans sa robe. Autrefois, pour s'amuser, il se faisait un bonnet avec une petite marmite; il se croyait un militaire avec un casque. Maintenant il oublie qu'il a maigri; il veut encore jouer au soldat, se mettre la marmite sur la tète, et sonner de la trompette avec la bouche; mais il semble qu'un sorcier a grandi la marmite. Le petit aîné disparaîtrait tout entier dans la marmite; c'est la Faim qui a grandi la marmite.

Le vieux travailleur frappe tant qu'il peut sur son cuir pour ne pas entendre les cinq compagnons à table, tous jjàles et tous maigres, tous jaunes et tous malades, avec leurs jambes qui lloltent dans leurs bottes, lis s'assassineraient volontiers pour un plat d'huîtres qu'on a ramassées le matin au bord de la mer.

Le lévrier sous la table est plus maigre que Harcigny. Trois petits chiens affamés fuient d'impuissantes mamelles et courent sur le dos de leur mère, espérant y trouver des puces, tandis que la chienne fatiguée étend une longue langue vers des écailles d'huîtres vides et inutiles.

Un Gras entre par mégarde dans la cabane.

— Ah! Seigneur, se disent les Maigres, e.st-il gras! est-il beau! Est-ce (|ue ri'ellenient nous pourrions rattraper un

n CONTES D'AUTOMNE.

ventre pareil? Quelle chance! les bonnes joues rouges! Ça fait plaisir à voir, ma parole...

— Restez donc, mon gros, dit une Maigre qui comprend que la joie est entrée dans la maison sous les habits d' un Gras.

— Tenez, mangez avec nous, voilà du fruit, dit une Pâle engageante.

La Maigre essaye de retenir le Gras par la taille, mais elle n'y réussit guère; on ne fait pas facilement une chaîne, de ses bras à un éléphant; c'est à peine si les deux bras maigres de la ménagère arrivent auprès des poches du Gras.

Le Gras a vu le dressoir vide, et sur une planche deux poires desséchées. Il a regardé les écailles d'huîtres, il a regardé au plafond les os polis des jambons, sur lesquels il y a des morsures de dents. Les plats et les bassines sont mal entretenus; la propreté n'est pas fille de la misère.

Le Gras est épouvanté par un terrible convive, le feutre crevé, des mèches de Cheveux qui passent par les trous. Ce maniaque promène un grand pochon dans une large marmite pendue à la crémaillère, sur trois mauvais morceaux de bois mal allumés. De temps en temps le fou retire de Teau son pochon vide.

Dans un coin, accrochée auprès de la cheminée, la musette est aussi maigre que l'enfant qui tette. Les vessies sont flasques et rentrées. Qu'est-ce qui dans la compagnie a encore assez de force pour souffler dedans? Les vessies sont si propres et si nettes, que les Maigres ont dû se jeter dessus et lécher la graisse sèche dans un accès de faim.

Le Gras suit avec terreur les moindres mouvements du lévrier maigre, qui pourrait bien abandonner ses coquilles d'huîtres vides. 11 se sauve en criant :

« Daer magherman die pot roert is een arm ghasterisse, Dos loop ick nae de nette cueck en met herten blije. » « Où maigre-os le pot mouve est un powre convive; Pour ce, à grasse cuisine iray, tant que je vive! »

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