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PARIS VICTOR LECOU, LIBRAIRE-ÉDITEUR

10 — nue ou gouLzot — 10

MDCCCLIII

A icctnesn ca mAcavva La Anats la inadoira ant nanurara an tantne Jac lanvnac

VEroR

DE

Vue de Laon au daguerréotype. — De l’enseignement primaire supérieur. — Réformes singulières apportées par la révolution de Juillet dans l’Université. — L'oreille du petit Bineau plonge un établissement dans la détresse.

Laon est une petite ville de six mille âmes qu’un rien agite. Le moindre événement, les comédiens qui viennent y passer un mois, un cirque, des marionneltes occupent démesurément les esprits de ce maigre chef-lieu, qui doit à sa position élevée sur la montagne l'honneur de primer les autres villes beaucoup plus importantes du même département. Bâtie sur le plateau d'une montagne très-élevée, la ville défie un siége redoutable, mais malheureuse-

ment elle défie les voitures d'arriver dans son sein. D'où l'absence forcée de population qui ne saurait trouver à vivre dans la ville.

Les principales têtes sont des employés du gouvernement, qui, sans les avantages attachés à leurs places par’ un département très-important, préféreraient vivre dans un pays sauvage plutôt que d’habiter une ville aussi restreinte dans ses plaisirs.

Enlevez de Laon le préfet, le receveur des contributions, le receveur général, trois notaires, cinq avoués, six avocats, le curé, cinq ou six nobles qu’on rencontre rarement, et vous trouverez une population de petits marchands, cinquante employés à douze cents francs, cent bourgeois à deux mille francs de rente, enfin une popujation tranquille dans ses habitudes, sobre dans ses plaisirs, ne pratiquant ni vices ni vertus.

A dix heuresles cafés sont fermés, et celui qu'on rencontrerait dans les rues passé cette heure risque fort d'être signalé comme homme de mauvaises mœurs. L'étranger qui passe paï Laon et qui s’y arrête se sent pris d’un violent ennui après qu'il a traversé, en moins d’un quart d'heure, dans toute sa longueur, la grande rue qui coupe la ville en deux. On recommande naturellement aux curieux « d'aller sur les promenades. » Mais une heure est bientôt passée à parcourir la double rangée de tilleuls qui servent à cacher les vieilles murailles de la ville.

Le pays est beau, la campagne riche, la vue étendue; ce ne sont que vertes prairies, blonds champs de blés et jardinages bien entretenus; cependant on se sent comme exilé sur cette montagne, on s’y croit enfermé. Il n’est pas permis, en été, de descendre la montagne sans penser à la terrible fatigue de la remontée. Un homme d'intelli-

gence, à moins d'une force puissante, s'y éteindrait en moins de deux ans, à cause du manque de frottement, à cause du manque de passion, à cause des duels inévitables d'une telle vie, qui ne peut être défendue qu'avec une épingle pour arme.

Cependant, en 1830, Laon parut sortir de ses habitudes bourgeoises, et Le réveil lui vint d’une maison morne jusque-là et qui portait sur sa façade le mot Collegium en gros caractères noirs. Il arriva dans la ville un homme, la figure rouge et grêlée, le sourire sur les lèvres, plein de saluts et de sans-façons, qui traversa les rues d’un air satisfait qui semblait dire : la ville est à moi.

M. Tassin, nommé principal du collége communal en vertu d’un arrêté du ministre, fut plaint par les rentiers, dont l'unique occupation est d'aller sur les promenades, et qui ne trouvaient pas grande distraction à rencontrer. les dimanches et les jeudis, les quatorze élèves forman. tout le personnel du collége. Les quatorze élèves se divisaient en douze externes et deux pensionnaires.

Malgré sa bonne volonté, le précédent primcipal aurait pu supprimer toute espèce de nourriture à ses deux uniques pensionnaires, qu'il n’en serait pas moins parti de la ville criblé de dettes. Les habitudes de la Restauration avaient décidé les moindres bourgeois de la ville à envoyer leurs fils au séminaire‘; et la jeunesse de Laon, qui aujourd’hui a acheté des études de notaire, d’avoué, qui cultive des terres comme fermiers dans les environs, qui est commerçant, employé ou qui n'est rien, passait alors par les mains des prêtres du petit séminaire de Notre-Damede-Liesse.

Les douze externes et les deux pensionnaires du collége communal appartenaient à des parents avancés, les libé-

raux, admirateurs du général Foy. Les fortes têtes du pays qui recevaient le Journal de l'Aisne, alors petite feuille d'annonces, et qui lurent aux Nouvelles locales la nomination de M. Tassin comme principal du collège, se dirent que le nouvel arrivé ne serait pas de huit jours dans le pays qu'il perdrait le parfait contentement qu'il avait montré en traversant les rues. |

Cependant les maçons, les peintres et les manouvriers de la ville étaient mandés au collége pour faire des terrassements, des murs, des constructions nouvelles; et Laon s’'émut d’une telle audace, car les bâtiments, qui proviennent d'un ancien couvent, étaient dix fois trop grands pour les quatorze élèves. M. Tassin ne tint pas longtemps les provinciaux dans l'inquiétude, il fit courir des prospectus de deux petites pages, cependant grosses d'événements.

Par ce prospectus, qui indiquait les prix nouveaux, le principal annonçait des leçons de musique, des leçons d'armes, des leçons de langues étrangères. Les questions d'hygiène ne sont pas ce qui inquiète le plus les parents. — Mon fils sera-t-il bien nourri? demande-t-on dans le cabinet du maitre de pension; et on n'a pas d'exemple que jamais celui-ci ait répondu négativement. Les parents se contentent de l'affirmation.

Mais ce qui frappa le plus fut un décret rendu par M. Tassin, relativement à l'uniforme des élèves. Les pensionnaires devaient porter constamment l'uniforme, en classe et en promenade; petite tenue dans la semaine, grande tenue les jours de sortie. Les externes étaient également forcés d’endosser l'uniforme les jours de promenade.

Ce fut un coup d'État dans la ville de Laon : les uns blàmaient et les autres approuvaient; les vieillards ne se rappelaient pas avoir, même dans leurs souvenirs de la Ré-

an

publique, entendu parler de soumettre au régime militaire des enfants de huit ans, car les études latines pouvaient commencer à l’âge de huit ans. Si un rare élève d'une école militaire amenait la curiosité dans la ville quand, revêtu de son uniforme, il se promenait dans les rues à l’époque des vacances, on se doute de la révolution que causa le prospectus de M. Tassin.

Au bout de trois mois, le principal sortit à la tête de

quinze pensionnaires en frac bleu, à collets et parements bleu de ciel; la cloche à incendie de la cathédrale ne provoque pas plus de remue-ménage la nuit que le tambour de la garde nativnale à la tête de ces jeunes gens, les menant bravement au bas de la montagne.

. M. Tassin était rayonnant; le contentement était tapi dans tous les trous de petite vérole de sa figure; ce n'était pas ua principal, c'était un militaire ; il avait en lui quelque chose de l'orgueil énorme du tambour major et du général qui a remporté une grande victoire. Il se tenait droit dans son habit noir et sa cravate blanche et marchait au pas avec l'assurance d'un caporal qui aurait pris les habits d’un avoué. Les quinze pensionnaires semblaient représenter un fort bataillon à l'imagination du principal. Il sortit du collége en passant par une promenade qui s'appelle la Plaine, faisant exprès un détour dans l'intention de traverser la ville entière.

Les polissons qui baguenaudent sur les remparts marchèrent immédiatement à la suite du tambour; l'effet ne fut pas immédiat, car la rue du Cloître, composée de bourgeois riches, cache sa curiosité avec astuce. Cependant certains rideaux tirés par un petit coin aux fenêtres du rez-de-chaussée montrèrent à M. Tassin qu'il était remarqué; et pour ce public mystérieux, le principal dé-

ploya son activité, marchant tantôt en avant du tambour, tantôt sur les flancs de son régiment, de là passant à l'arrière-garde en faisant sonner le pas avec rectitude sur les pavés, pour le bien faire comprendre à ses élèves.

À la place du Marché-aux-Herbes, tous les boutiquiers sortirent étonnés, souriant, se regardant dans le plus profond étonnement. La meilleure pratique n'eût pas réussi à se faire servir une once de café pendant le passage des collégiens sur la place. Des rues transversales s’élançaient nombre de personnes que le bruit du tambour chassait de leur travail; la rue Châtelaine, assez étroite, fut bientôt remplie de curieux qui se séparaient en trois classes bien distinctes : ceux qui stationnaient sur les pas de portes, ceux qui suivaient le collége et ceux qui couraient en avant annoncer la grande nouvelle à leurs parents et à leurs amis. Aussi la place du Bourg était-clle échelonnée de curieux bien avant qu’on entendit le bruit du tambour, et l'admiration fut unanime pendant le long trajet de la rue Saint-Jean, qui conduit à la porte de Semilly.

Cette exhibition, si simple en apparence, eut un succès que l'auteur lui-même n’avait osé espérer; au bout de quinze jours, vingt-cinq parents d’externes se décidèrent à mettre leurs fils en uniforme, quoique la dépense fût énorme. Il n'était plus permis, comme avant, de décrocher de l'armoire les vieux pantalons et les vieilles redingotes pour en faire des habits neufs aux enfants; cependant on vit de modestes employés à huit cents francs se montrer les plus enragés auprès des tailleurs de la ville pour les presser de confectionner l'habillement militaire de leurs enfants.

Il est vrai que sous cette dépense exagérée les bourgeois trouvaient encore leur compte d'économie. Les habits de

grande toilette n'existaient plus pour leurs fils; que ce fût grande fête ou vacances, qu'il y eût soirée ou diner de famille, le collégien ne quittait plus son habit de drap bleu à collet bleu de ciel. La casquette d’uniforme interdisait toute relation avec le chapeau, meuble particulier, le seul peut-être qu’il est difficile de transmettre à un fils chéri.

La fameuse promenade militaire envoya le son du tambour à deux lieues à la ronde, dans les alentours peuplés de riches fermes. Le nombre des fermiers qui envoyèrent leurs fils chez M. Tassin fut assez grand pour qu'à la fin de l’année le principal pût additionner combien lui avait rapporté trente-sept pensionnaires. La prodigieuse habileté du principal passa en proverbe chez les bourgeois de Laon, qui ne se rendaient pas compte du mouvement nouveau que venait de donner à l'instruction la révolution de Juillet. Avec dix fois plus d’habileté, M. Tassin n’eût pas ramassé dix pensionnaires sous la Restauration.

À quelques pas du collége, près de la Manutention, se trouve l’école primaire de M. Tanton, qui perdit beaucoup à cette concurrence. Jusqu'alors on laissait les garcons apprendre le français, l'orthographe, l'écriture, les quatre règles jusqu’à l’âge de quinze ans, époque à laquelle ils sortaient, soit pour prendre un état, soit pour entrer dans les administrâtions; ceux qu'on destinait à apprendre le latin n'entraient guère au petit séminaire qu'à l'âge de douze ans. Mais le fameux prospectus, mais l'uniforme, surtout le tambour, ruinèrent M. Tanton dans l'esprit de ses concitoyens. Sa manière d'enseigner prit la proportion de crimes violents. La fameuse latte dont il se servait pour corriger les enfants paresseux fut opposée au tambour qui menait si bien les élèves au pas. Chacun vou-

lut faire apprendre le latin à son fils, ouvriers et bourgeois. D'ailleurs le conseil municipal avait créé douze demi-bourses d’externes qui permettaient aux employés les moins fortunés d'envoyer leurs fils au collége.

Comment M. Tanton pouvait-il lutter avec M. Tassin? M. Tanton n'avait en sa faveur qu'une belle main, au figuré seulement. Il écrivait l'anglaise comme pas un; sans doute son écriture était moulée ; mais il n'avait ni la belle prestance Je M. Tassin, ni les bonnes manières, ni l’air caressant, ni J'orgueil de soi-même.

Au physique, M. Tanton était un gros homme, la mine brutale et renfrognée, précédé d'un ventre énorme, habillé d'une grande houppelande noire qui n'avait pas plus de rapport avec la brosse que les cheveux du maitre avec le peigne. Des manches de la houppelande sortaient deux mains singulières pour les admirateurs de la calligraphie : les mains de M. Tanton étaient deux moignons, deux mains mal venues et imparfaites d’où seulement le pouce était sorti; pourtant, quand la plume était saisie par le pouce, elle obéissait plus à ce seul maître qu’à cinq dictateurs; elle se lançait dans mille traits capricieux, elle exécutait des pleins et des déliés parfaits, prodiges d’étonnement. M. Tanton avait de la difficulté à saisir les objets, mais quand il les tenait, il les tenait bien, témoin l'oreille du petit Bineau, qui’ faillit un moment quitter son propriétaire.

L'oreille du petit Bineau joua un mauvais tour à M. Tanton, trop partisan des anciennes doctrines d'enseignement. Le petit Bineau, fils de M. Bineau, chef de bureau à la préfecture, exagéra nécessairement les traitements dont il avait été victime; châtié pour avoir été surpris pissant dans les quinquets, le petit Bineau ne voulut pas avouer

son crime; il fut reçu comme un martyr par madame Bineau, qui quitta son pot au feu pour l'aller dire à son mari; le chef de bureau laissa sa correspondance et se rendit chez M. Tanton,

Le maître d'écriture était d’une humeur exécrable. agacé par des roulements de tambour qui duraient depuis deux heures sur les remparts, derrière sa maison ; de plus, il avait surpris deux de ses anciens élèves plongés dans la plus profonde étude de la caisse sous la direction du tambour de la garde nationale, attaché au collége. M. Tassin avait débauché ces deux élèves de la pension Tanton en leur donnant une bourse entière et un uniforme, à la condition qu'ils marcheraient désormais en tête de ses pensionnaires en qualité de tambours.

— Qui vous a permis de mutiler ainsi Louis? s’écria M. Bineaü en apercevant le maître de pension.

— Eh! monsieur, savez-vous ce qu'il a fait? demanda M. Tanton.

— Ïl n'a rien fait qui puisse mériter un pareil traitement, mon pauvre enfant, si doux, si bon.

— On ne peut même pas répéter ce qu'il a fait dans les quinquets, et un enfant capable d'inventer de pareils tours doit être corrigé sévèrement.

— Vous n’en avez pas le droit, dit M. Bineau; si vous voyiez sa mère toute en larmes, vous rougiriez de votre brutalité.

— Les mères n'ont rien à voir dans les écoles, dit M. Tanton; j'en aï connu qui pleuraient avec leurs garcons pour quelques petits coups de palette que je leur avais donnés sur les angles; les enfants allaient se plaindre de moi, elles croyaient leurs mensonges. Et celles qui étaient les plus acharnées contre moi en me ramenant les enfants

les fouettaient devant moi quand je leur avais dit la vérité.

— On n'enseigne pas avec des coups, dit M. Bineau ; Louis ne sait rien, qu'est-ce que vous lui avez appris ?

— Je crois bien, dit le professeur d'écriture, qu'il ne sait rien; il passe son temps à mettre mon école sens desdessus dessous, jamais on n'a vu un enragé pareil.

— Oh! s'écria M. Bineau, la douceur même que mon petit Louis!

— Il faut qu'il soit diablement hypocrite chez vous, dit M. Tanton.

— Peut-on juger aussi mal un enfant!... parce que vous l’abrutissez par vos coups quand il fallait le prendre par la douceur.

= Je voudrais vous voir le surprendre dans votre salon faisant dans votre lampe ce qu'il faisait dans mesquinquets.

— Allons done, M. Tanton, cela est impossible, Louis est trop bien élevé pour commettre de pareilles sottises. Il tient de sa mère, et vous pensez si elle lui a appris de pareilles choses; moi-même, dans mes folies de jeune homme, j'aurais rougi d'une semblable làcheté... Qu'un mauvais garnement, et il n'en manque pas dans votre pension, se livre à de tels actes, je le comprends, les enfants de gens sans éducation ne respectent rien ; mais mon fils! c’est m'insulter moi-même que de supposer . même qu'il se soit rendu coupable de ce dont vous l’accusez. Vous dites qu'il n'apprend rien, et je peux vous citer des preuves du contraire; je le vois à la maison prendre ses leçons de musique. Îl comprend tout; son professeur en est émerveillé, il me le disait hier encore : il est capable d'entrer au Conservatoire: Jamais son professeur ne Jui a donné le plus petit coup d'archet; d’ailleurs madame Bineau ne le souffrirait pas, mais

il n'y a pas besoin de lui dire un mot plus haut que l'autre.

— D'après ce que je vois, dit M. Tanton, ce n’est pas le même Louis qui vient à la maison; celui que je connais est un diable, un enragé, qui ferait damner la sainte Vierge ; savez-vous, monsieur, ce qu’il a fait, il y a huit jours, en compagnie de son ami Canivet, un de ses inséparables? Ils ont pris en grippe mon fils Charles, qui est doux comme un mouton; je ne sais pas ce qu'ils ont contre lui, toujours est-il qu’ils lui font souffrir le martyre. Dans toutes leurs parties ils le prennent pour le bœuf, ils le battent, ils le maltraitent. La semaine passée, mon fils Charles va pour se coucher dans son lit, qui est auprès de la cuisine. Plus de lit, monsieur Bineau! ni matelas, ni traversin, ni oreiller, ni couvertures, ni paillasse, ni lit de sangle. J'entends crier : « Maman, mon lit! je ne trouve plus mon lit! » C'était mon fils, qui se désolait à raison dela disparition de son lit : cela se comprend, les enfants aiment à dormir. Une pareille chose tenait du prodige; madame Tanton croyait à de la sorcellerie ; moi, plus raisonnablement, à des voleurs. Cependant il était impossible que quelqu'un eût fait sortir dela maison unlit garni sansétreaperçu de quelqu'un. J'entre au réfectoire, où mes pensionnaires soupaient. « Messieurs, leur dis-je, le lit de Charles'a disparu subitement. » Mes élèves se mirent tous à rire. Cette joie me donna l’idée qu’un complot existait parmi mes élèves, et que les coupables étaient nombreux. « Je vous avertis, leur dis-je, que celui qui aura encore une fois l'in: solence de rire quand je parle me conjuguera cinq cents fois lé verbe j'aime à rire. » Ils redevinrent tranquilles, ët je leut demandai si une figure étrangère n'avait pas été aperçue, soit dans les bâtiments, soit dans les cours. Ils ré:

pondirent qu'ils n'avaient rien vu. Jeleur donnai une heure après le souper pour retrouver le lit, qui ne pouvait être perdu; monsieur Bineau, le lit était au grenier, et c'était votre fils, aidé de Canivet, qui l'y avait porté.

— C'est trop fort, dit le chef de bureau, et vous me croyez capable d'ajouter foi à cela? D'abord Louis est délicat, son ami Canivet également; jamais ils n'auraient pu porter des matelas et tout le reste au grenier.

— C'est bien ce qui m'étonne, dit M. Tanton; ces deux êtres-là, Louis et Canivet, ne sont pas plus solides qu'une allumette; mais, quand ils sont dans leurs farces, ils transporteraient des montagnes. On n'en voit pas souvent de pareils, Dieu merci.

— Je me demande, dit M. Bineau, comment la découverte du lit dans le grenier a pu faire accuser mon fils et son petit camarade Canivet.

— Ah! voilà, j'ai mis le lendemain toute la pension aux arrêts jusqu'à ce que le coupable fût découvert, et les innocents ont bien vite dénoncé les deux coupables.

— Mon fils est si bon, dit M. Bineau, qu'il aura voulu tout prendre sur sa tête.

— Voilà bien les pères! la euisinière s’est rappelée l'avoir vu fureter toute la journée dans la cuisine : il faisait ses combinaisons. Je n’ai pas voulu vous en parler d'abord pour vous tracasser inutilement; mais aujourd'hui, après l'aventure du quinquet, il est impossible de laisser passer un attentat sans punition, car c'est un attentat.

— Soyez tranquille, monsieur Tanton, cela n'arrivera plus désorinais.

— À la bonne heure, dit le maitre d'écriture, vous avez parlé fermement à Louis”?

— Je ne lui ai rien dit, mais soyez certain que de pa-

reils faits ne se renouvelleront plus dans votre école. Mon parti est pris, mon fils entrera demain au collége.

— Au collége! s’écria M. Tanton.

— Au collége, c’est irrévocable.

— Eh bien! dit M. Tanton, tant que M. Tassin ne m'enlèvera que des sujets comme M. Louis, je ne m'en plaindrai pas.

— Vous avez done des élèves bien intelligents dont vous puissiez vous honorer? dit M. Bineau piqué.

— Certainement, dit M. Tanton, j'ai des enfants de pauvres gens du faubourg qui valent mieux que certains fils de.famille.

— Gardez donc avec soin vos faubouriens, monsieur Tanton, car je vous jure que les bonnes familles de Laon ne laisseront pas longtemps leurs fils étudier l'écriture.

— Méprisez la calligraphie, dit M. Tanton! et cependant vous n'avez pas un de vos employés de bureaux qui n'ait passé par mes mains. Et, puisque vous me forcez à tout dire, je plains les parents de M. Louis. Il a l'intelligence du mal et il le raisonne; quand vous le croyez sage, pas du tout, il combine quelque nouveau tour. Vous vous souviendrez, peut-être quand il ne sera plus temps, de ce que je vous dis aujourd'hui.

Cet entretien, qui blessa profondément M. Bineau, coûta près de sept externes à M. Tanton. M. Canivet, le juge d'instruction, prit le parti du chef de bureau et envoya son fils au collége, afin de ne pas le séparer du petit Bineau ; le sous-chef du bureau de M. Bineau et un expéditionnaire crurent prudent d'imiter la conduite de leur supérieur. Pendant les deux moisquiséparaient des vacances, M. Bineau travailla de ses pieds et de ses mains contre l’école Tanton. Il le présentait faisant valoir les gens du

peuple au préjudice des bourgeois et favorisant les fau-

bouriens, ce qui, disait-il, était une preuve de la basse’

extraction de M. Tanton.

De son côté, M. Tassin ne se laissait pas endormir par

le succès : chaque jour voyait une amélioration dans le collége. Les deux boursiers, fils de manouvriers, après avoir suivi pendant un mois l’école des tambours, acquirent une prodigieuse exécution sur la peau d'âne ; ils battaient le pas redoublé comme des tambours de vétérans et remplissaient les rues de leurs accents.

Au mois de septembre, pendant les vacances, les quelques musiciens amateurs de la ville recurent la visite d’un homme déjà âgé, grand et bien bâti, les yeux couverts d’épais sourcils gris, coiffé d’un chapeau bas à larges ailes, ayant de la rondeur dans les manières, l’air brusque et bon à la fois, la tournure d’un artiste fatigué de la vie de Paris, après y avoir vieilli. M. Ducrocq se présentait aux amateurs comme ancien chef d'orchestre du Cirque, mandé au collége pour y donner des leçons de musique et trop heureux de servir d'aide à ses confrères, s'ils voulaient bien l'admettre dans leurs réunions musicales.

M. Ducrocgq arrivait à point ; la dernière société philhar- Monique de Laon venait de tomber et était allée rejoindre ses sœurs décédées. Car on n’eut jamais d'exemple dans la ville, d'une société de’musiciens durant plus d’une année. La petite quantité d’instrumentistes, leur immense amourpropre, leur déplorable faiblesse, en faisaient des êtres ridicules, le premier moment d'ardeur passé. Personne ne pouvait gouvernet ces tristes musiciens, qui auraient pu prendre des leçons au Caveau des aveugles.

Le maitre de musique le plus sérieux dé la ville était ur artiste paresseux, fréquenteurde cafés, et oubliant, dans

les charmes d'une partie de billard, ses élèves qui l’attendaient en vain; un autre, le professeur du petit Bineau, était cité par sa grande douceur envers les élèves, ses manières polies, et applaudissant à chaque note fausse qu’ils faisaient ; le troisième maître de musique touchait à sa décadence: il ne faisait que dormir; par une faculté inexplicable, le père Pollet tenait une partie d'alto dans les quintettes d'amateurs et jouait machinalement, quoiqu' il fût plongé dans une demi-sommeil.

M. Ducrocq, avec sa haute taille, ses épais sourcils, une . certaine tournure militaire qu'il avait gardée de son séjour au régiment comme chef trompette, parut aux amateurs de la ville ün Jupiter qui allait enfin gouverner comme il convenait des musiciens ingouvernables. Sa mine réussit par le mélange de bonhomie et d'autorité qui se faisait voir dans ses rares paroles, et le bénéfice de cette trouvaille revint à l'habile principal du collége.

Aussitôt la rentrée des élèves, on institua une sonnerie mélangée de trompettes de cavalerie et de trompettes à clef, qui étaient alors une nouveauté. Le petit Bineau entra dans la fanfare en qualité de corniste; les élèves musiciens y mettaient une ardeur sans pareille; et quand la sonnerie fut renforcée d'un trombone, d’un ophycléide joué par un professeur du collége, la musique de la garde nationale n’eut plus qu’à se voiler la face de honte.

En deux mois, avec deux bambins, n'ayant pour toute ressource que des instruments de cuivre, M. Ducrocq avait réussi à surpasser en bruit la grosse caisse, les cymbales. les chapeaux chinois et la caisse roulante de la musique des gardes nationaux. Cela fut remarqué à une revue of-. ficielle pour laquelle M. Tassin avait obtenu que ses collégiens paraderaient à la suite de la garde civique. Les col-

20 SOUFFRANCES légiens firent des évolutions avec autant d'ensemble que

la fameuse compagnie de voltigeurs commandée par le ca-

pitaine Maillefer. Il faut dire que l'uniforme du collége ne laissait aucune place dans les rangs à ces malheureux qu'on a appelés les bisets.

Entre autres innovations dues à l'esprit inventif de M. Tassin, les bourgeois de la ville furent renversés par l'apparition de grands chapeaux à cornes qui servaient de

coiffure aux collégiens, depuis les grands jusqu'aux petits. .

depuis les élèves de philosophie jusqu'aux élèves de huitième. Les chapeaux à cornes, exécutés dans le plus. grand . mystère par le chapelier Vinson, obtinrent les honneurs de la revue.

Le commandant de la garde nationale et le préfet com-

plimentérent M. Tassin sur l'excellente tenue de ses élèves;

et le principal, dans l'ivresse de sa joie, ne crut pas se rabaisser en se posant en tambour-major. Car il marchait devant ses tambours, n'ayant pas de plumet, mais peut-être plus fier encore: il marquaïit la mesure de ses bras, et faisait les mille momeries qui semblaient jusqu'alors ne pouvoir être exécutées que par la grande canne à glands et à grosse tête d'argent.

Le résultat de cette parade fut que M. Tassin obtint l'autorisation de se servir de vieux mousquetsqui se rouillaient dans les caves de la mairie et d'en armer une vingtaine des élèves les plus grands. Le service militaire tint alors une grande place dans le système universitaire de M. Tassin : c'étaient à tout moment des exercices au mousquet, commandés par un vétéran ; c'étaient de nouveaux tambours qu'on dressait; c'étaient des répétitions de fanfares particulières et générales. Le collége, qui est situé aux environs de la citadelle depuis longtemps abandon-

née, put faire croire à une ville de guerre remplie de troupes.

Essai sur la nourriture la plus favorable à la santé des vers à soie. — Question à poser à l’Académie des Sciences: Les séminaires, collèges, pensions, sont-ils utiles à la fabrication de la soie et ne crusentils pas de dommages aux manufactures spéciales ?

Le petit Bineau, n'ayant rien appris chez M. Tanton, fut obligé de passer par la classe de huitième, qui est comme une continuation des études françaises et un débrouillement des premiers éléments de latinité. Îl eut pour camarades de classe son intime ami Canivet, Théodore Lagache, son cousin, Larmuzeaux, fils d’un fermier des environs, Dodin, le fils naturel d'une couturière de Laon, Robert et Cucquigny. À eux sept, sans s'être jamais entendus, ils formérent un groupe dans lequel chacun des sept péchés capitaux était représenté. Dodin était spécialement chargé de s’introduire chez les pâtissiers de la ville et d'enlever des gâteaux formidables, pendant que le pâtissier était occupé à répondre à des collégiens qui marchandaient diverses choses à la fois. Il découvrait les meilleurs enclos, les jardinages les plus éloignés, les champs les mieux fournis, les pommiers les plus sucrés; après quoi la bande, sous sa direction, s’abattait sur un endroit, et laissait des traces de son passage aussi terribles que si une bande de Cosaques y eût séjourné.

Pommes, poires, noix, œufs, œillettes, artichauts,

prunes, enfin tous les fruits du pays étaient étalés sur un mouchoir dans des grottes de la montagne, et fournissaient à la bande un repas qui leur semblait approuvé du ciel, car aucun ne se plaignit jamais d’indigestions.

Jean Larmuzeaux, né à Sissonne, semblait avoir été créé pour divertir ses compagnons. Triste, pâle, grand nez, petits yeux, on était toujours pris d'envie de le saisir par ses deux larges oreilles, blanches et plates comme une feuille de papier. C'étaient deux oreilles qu’on avait oublié d’ourler, et bien certainement, s’il eût vécu, un employé n’aurait pas manqué d'inscrire sur son passe-port ces oreilles aux signes particuliers.

Cucquigny devint le peintre de fresques du collége. n regardait un mur blanc comme une toile qu'on venait de lui préparer, et, saisissant un charbon ou un crayon, il couvrait le mur de ses improvisations naïves. Canivet était un constructeur et ne pouvait se séparer de Bineau le destructeur.

Théodore Lagache avait le génie de la serrurerie, des fausses clefs, uniquement dans l'intention de sonder les

mystères des pupitres du collége; il était industriel et industrieux. Le collége de Laon lui dut l'introduction des vers à soie; cependant rien ne témoigne aujourd'hui qu’il fut l'importateur d'animaux si utiles.

Lui et Bineau se lancèrent dans l'élevage des vers à soie avec acharnement. Quand Lagache apporta à son cousin une feuille de papier sur laquelle de petits œufs étaient attachés, Bineau ne fit pas grande attention à ce cadeau.

— Surtout garde-les bien, dit Lagache, qui avait le génie commercial.

Effectivement, à la belle saison, Bineau fut tout surpris, en ouvrant par hasard la boîte qui renfermait ces œufs, ‘de

voir que les vers commençaient à passer la tête au dehors de leur enveloppe.

— Ne manque pas de demander à ta mère des feuilles de chou extrêmement tendres, dit Lagache, qui était demi-pensionnaire et qui ne pouvait sortir du collége avec la facilité de son cousin; tu prendras les feuilles près du cœur, nous serons bien heureux si ça ne donne pas la colique aux vers à soie. Il nous faudrait du mûrier; je n’en connais que deux dans la ville, il y en a un impossible: mais l’autre est dans le jardin du père Robertant.

— Nous aurons la permission par Robert, dit Bineau, quoi qu'on dise que son père soit fièrement avare.

Cette conversation se passant pendant la classe, il était difficile de traiter directement la question d'alimentation des vers à soie; Lagache écrivit sur un petit morceau de papier : « Les mûriers sont-ils en fleur? » Il le roula longtemps dans ses doigts, en fit une boule, au moyen d'un petit tube en plume qu'il portait toujours comme arme agressive, et il envoya le billet sur le nez de Robert, qui paraissait fort occupé à étudier sa lecon. Robert releva la tête et chercha d'un œil irrité l'ennemi qui venait de l’attaquer; mais un signe imperceptible de Bineau l'avertit que le projectile n'annonçait aucune hostilité. Il chercha des veux la boule qui, après l'avoir attéint, était allée rouler sous la chaire du maitre d’études.

— Monsieur, dit-il, auriez-vous la bonté de me tailler une plume?

— Est-ce que vous n'êtes pas assez grand pour tailler votre plume vous-même? dit le maître d’études impatienté d’avoir été dérangé dans la lecture d’un roman.

— Monsieur, c'est que j'ai oublié mon canif.

— Alors, prenez le mien, et rapportez-le,

— Monsieur, je vous le rends à l'instant.

Robert ne savait trop comment faire pour se baisser et atteindre la boule, qui pouvait avoir roulé assez loin sous la chaire. Il hésita un moment et resta près de la chaire, fort occupé en apparence à tailler sa plume. Quand il eut fini, il rendit le canif et se précipita hardiment sous la chaire.

— Qu'est-ce que vous faites là, monsieur Robert? demanda le maître d'études.

— Monsieur, dit celui-cien reparaissant la figure rouge, je ramasse la graisse de la plume neuve pour la manger, on dit que ça donne de la mémoire.

— Allez à votre place, imbécile.

Avec la rapidité du système télégraphique, la correspondance suivante s'établit par le moyen des petits tubes de plumes et des boulettes de papier entre Robert, Lagache et Bineau. Robert répondait à la question : les mûriers sont-ils en fleurs? par ces mots:

— À peine si les feuilles commencent.

Bineau écrivit :

— Peut-on avoir des feuilles ?

— Papa ne veut pas, répondit Robert.

— Tu peux bien en prendre? disait Lagache.

— Non, répondait Robert, on ne me laisse jamais seul dans le jardin. |

— ‘Bah! dit Bineau à son ami Lagache, ça ne fait rien, puisque j'apporterai des feuilles de chou.

— Est-ce que tu t'y connais? les feuilles de chou sont bonnes tout au plus pendant huit jours; mais les vers à soie ne peuvent pas se passer de mûrier, ils ne vivraient

pas.

Pendant la récréation, la bande s'entendit sur la grave

question des vers à soie; Lagache en avait beaucoup trop pour pouvoir les élever dans son pupitre; il fut convenu que chacun des camarades leur donnerait asile pendant un certain temps, et qu'une place bien cachée leur serait réservée dans les pupitres; on devait montrer une grande prudence pendant la jeunesse des vers à soie, ne pas trop s'inquiéter des mystères de la nature qui allait les faire grossir tous les jours, les nourrir avec soin et propreté, changer souvent leur nourriture, veiller à sa fraîcheur, et, malgré tout, ne pas ouvrir trop souvent le couvercle de son pupitre, car le mystère de l'éducation serait bien vite expliqué au maître d'études, qui procéderait immédiatement à une confiscation et à un massacre général. Canivet, pour plus de prudence, donna le bon avis que chacun fit deux cachettes de vers à soie dans son pupitre ; en cas de surprise, le maître ne se douterait pas de deux retraites, il ne détruirait donc que la première.

Une huitaine se passa ainsi, Bineau, fatiguant sa mère de demandes de feuilles de chou; après quoi Lagache le prit à part :

— Robert est un lâche, dit-il, de ne pas vouloir nous donner de mûrier.

— C'est vrai, dit Bineau.

— Ïl en faut demain, il n’y a pas à dire; le mal que nous nous sommes donné est inutile si tu ne trouves pas de mûrier. |

— J'y ai bien pensé avec Canivet, dit le petit Bineau, mais c'est impossible. Le grand mâûrier du père Duplaquet est contre le mur de son ‘jardin; quelques branches dépassent et donnent -sur la rue.-Nous avons envoyé des pierres dedans pendant au moins une heure : il n'en est pas tombé une feuille ; c’est trop haut.

— On m'a dit, reprit Lagache, que les séminaristes en ont dans leur cour.

— Ah! ah! s'écria Bineau; mais on n'entre pas comme ça dans le séminaire.

— Les vers à soie des séminaristes doivent déjà être bien gros, dit Lagache en soupirant: on ne leur refuse rien, tandis que les nôtres sont nourris aux choux.

— Je pensais à escalader le mur du séminaire, dit Bineau, mais 1l n’y faut pas penser; c’est égal, je m'en irai par les remparts ce soir avec Canivet et Robert, et nous verrons.

— Robert vous gênera, c'est un capon.

— Laisse-moi faire, j'ai mon idée.

Après la fermeture du collége, Bineau dit à Robert :

— Si nous jouions à la balle dans le dos en nous en allant par les promenades?

— Je veux bien, dit Robert.

La partie ne durait pas depuis cinq minutes, que Canivet, qui était d'intelligence avec Bineau, se plaignit vivement de ce que la balle était trop molle.

— Je viens de la recevoir, c'est comme une plume. As- . tu ta halle, Robert ?

— Oui, dit celui-ci, mais c’est une balle en gomme.

— Et puis après?

— Dame ! elle coûte cher; si vous me la perdiez.…

— Est-ce qu’on perd jamais des balles? dit Canivet.

— Des remparts elle peut sauter sur la promenade et rouler en bas de la montagne... Une balle de douze sous, dit Robert en la tirant de sa poche pour en montrer {a valeur.

Bineau fit un temps de course,

— À moi, dit-il.

— Non, non, dit Robert en remettant la balle dans sa poche, papa ne m'en rendrait pas d'autre si je la perdais.

— je t'en réponds, dit Canivet; tu sais que j’en ai une au collége le double de grosseur de la tienne, et qui rebondit jusqu'au toit.

— Si tu as le malheur de perdre ma balle, dit Robert, : tu me donnes la tienne?

Canivet s'arrêta, fit une croix sur le pavé avec son soulier. |

— J'ai fait une croix; allons, oup! s'écria-t-il.

Robert, qui avait le fond du caractère méchant, et bien certain de la dureté de sa balle, la lança de toutes ses forces dans le dos de Canivet, qui n’était pas à plus de cinq pss.

— Ah! tu m'as pris en traître, s'écria celui-ci en feignant une grande colère, tu vas me le payer; tiens, voilà pour ta balle!

Et'il la lança par-dessus le mur du séminaire.

— Bien fait! dit Bineau.

Robert, d’abord stupéfait, fondit en larmes quand Canivet lui eut dit qu'il ne lui rendrait pas de balle à la place.

— Tu es encore bien heureux, mauvais sujet, que je ne te batte pas, après une traitrise pareille.

— Sois sûr que je le dirai à papa, disait Robert en sanglotant contre le mur du rempart, car il ne marchait plus depuis l'accident arrivé, et il suivait dans l’air la voarbe qu'avait décrite la balle de gomme.

— Et moi, dit Canivet, je montretai ce que tu m'as fait dans le dos; je suis sûr que la place sera noire pendant huit jours.

Le petit Bineau se posa en conciliateur.

— Allons, ne pleure pas, dit-il, elle n’est pas perdue; Canivet a eu raison de te faire peur un petit peu. Nous allons demander la permission d'aller la chercher dans la cour du séminaire.

Cette espérance fit rentrer en dedans les larmes de Ro- ” bert. Et tous les trois rétrogradèrent de chemin.

—-Tu es trop bon, disait Canivet, de tant te gêner pour un Robertant.

— Ne m'appelle pas comme ça, dit Robert, je le dirai à M. Tassin.

— M. Tassin se moque bien d’un Robertant, reprit Canivet. *

— Bon; demain, tu verras.

Le sobriquet de Robertant était en effet une cruelle injure, trop populaire dans la ville pour qu’elle ne fût pas connue des collégiens. M. Robert père passait pour l'homme le plus avare du département; on citait de lui des traits inouïs, entre autres celui qui le poussa à se faire faire une donation par une vieille parente, au préjudice des autres héritiers. Les malins de Laon racontaient qu’au lit de mort de la vieille dame, M. Robert, toutes les fois que sa pa- ‘rente commençait les paroles : « Je donne à M. .…, »il ajoutait Robert.

— Ah! oui, Robert, reprenait la vieille dame, qui n’avait plus guère connaissance.

Alors M. Robert disait : « Robert... tant... » Et il inscrivait en regard la somme. On sut le fait plus tard, et l'on imagina de rapprocher le nom du mot, d'où le surnom de Robertant, qui resta jusqu’à la mort de l’avare, et dont il fit cadeau à son fils.

— Alors, reprit Canivet, puisque tu veux nous dénoncer

au principal, nous n’irons pas chercher ta balle; viens, Bineau; laissons-le tout seul.

— Je ne dirai rien, fit Robert, si vous me rendez ma balle.

— Pendant qu’il va chercher la balle dans la cour, dit Bineau à Canivet, tâche de casser une branche de môûrier, et, pour qu'on ne nous voie pas sortir avec, tu la jetteras sur les remparts, par-dessus le mur.

Mais le complot fut déjoué par le portier du séminaire, qui, non-seulement ne permit pas aux collégiens de pénétrer dans la cour, mais encore déclara qu'il ne rendrait la balle que contre deux sous. C'était la loi que subissaient également les séminaristes qui, dans l'ardeur £ leur jeu, envoyaient souvent leurs balles par-dessus les murs, et avaient chargé le portier de donner deux sous à chaque galopin qui les rapportaient.

Bineau ne recevait deux sous que deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, et les dépensait avec prodigalité à la ferme dans les surties ; 1l ne crut pas devoir grever sa dette en les rendant à Robert. Canivet jouissait d’un revenu égal et déployait les mêmes largesses. Le malheureux Robert fut donc privé de la fameuse balle de gomme pour avoir refusé du mûrier à ses camarades ; mais il leur garda une profonde rancune.

Théodore Lagache se montra fort mécontent de l’entreprise manquée.

— Les vers à soie ne viennent pas. dit-il, ils sont tristes; le chou ne leur vaut rien.

Pendant cette journée, Bineau se tint trés-sage à la classe ; il réfléchissait et cherchait des moyens d'arriver à la précieuse conquête des feuilles de mürier. Sur le midi, il s'en alla seul par les promenades, et s'arrêta longue-

pr

ment devant le grand mur du séminaire. Il l’étudiait comme un architecte, et semblait atterré par la hauteur et par les tessons de verre qui empêchaient l'escalade aux plus audacieux.

Il ne resta pas cinq minutes à déjeuner, et repartit immédiatement sur les remparts, où de grandes méditations l'appelaient. 1l était une heure : c'est l’époque du déjeuner de tous les écoliers, des apprentis; et une douzaine de gamins fort industrieux se tenaient deyant le mur du séminaire, disposés à gagner la prime payée par Île portier.

À peine, Bineau fut-il arrivé près du groupe, qu'une balle, lancée maladroitement par un séminariste, vint tomber justement sur le rempart. Il se fit un combat merveilleux à coups de poing, à coups de pied entre les galopins, qui se poussaient et se renversaient pour gagner les deux sous promis. Le combat n'était pas terminé, que Bineau entendit avec surprise une voix sortant du mur, qui criait : « Trois sous tout de suite. » Alors il remarqua qu'un petit moellon avait été enlevé, comme par enchantement, du mur, et que par ce judas très-étroit les élèves du séminaire pouvaient communiquer directement avec les ramasseurs de balles. Le marché fut conclu immédiatement : les trois sous furent échangés contre la balle, et le moellon reprit sa place, entouré de ses confrères.

Les séminaristes avaient un double avantage à traiter immédiatement avec l'ennemi : leur. partie n’était pas interrompue, et ils gagnaient à ce marché, car le portier exigeait, de son côté, une prime égale à celle qu’il payait aux gamins de la ville. La moindre balle perdue revenait ainsi à quatre ou cinq sous par le canal du portier, tandis que, moyennant trois sous (à moins d'une balle de haute va:

leur), le propriétaire rentrait immédiatement dans sa propriété.

Bineau s'en revint fort content de n'avoir pas perdu son : temps en vaines contemplations. Il conta à Lagache ce qu il avait vu.

— Quel malheur! dit-il, que je ne sois pas assez maigre pour passer par le trou du mur, comme je t’en rapporterais, du mürier!

—- Tu aurais le courage de pénétrer le soir dans la cour du séminaire? dit Lagache.

— Certainement, dit Bineau, et je te réponds de Canivet, car il nous faudrait être deux pour le moins.

— Il n’y a qu'à agrandir le trou, dit Lagache.

— Mais il faut des outils.

— Ce soir, tu en auras. Je ne te recommande qu'une ‘chose, c’est de couper dans le bois, pendant la promenade, deux forts bâtons qui puissent servir de leviér; moi, j'aurai des outils.

La conversation aurait pu durer longtemps. mais les deux amis entendirent un roulement de tambour qui annonçait aux élèves de se préparer pour le défilé.

— Oh! là, dit Bineau, je suis en retard, je n'ai pas mon cor.

Il courut vers la salle des instruments décrocher le cor, et, en moins de cinq minutes, il arriva tout enharnaché, avec ses tons de rechange autour du cou, auprés de

M. Duecrocq, qui soufflait de toutes ses forces dans sa petite clarinette et qui en tirait des sons aigus pour le prévenir. ;

— Le voilà! voilà Bineau! dirent les musiciens, enchantés de revoir leur confrère en musique, car Bineau était un des plus solides instrumentistes de la fanfare. Une

fois couvert du grand chapeau à cornes, son cor sous de bras, sa giberne de musicien au côté, le petit Bineau devenait un être sérieux et positif, ne connaissant plus les farces. M. Ducrocq le citait comme modèle aux musiciens, et ne le traitait pas avec la dureté qu'il apportait dans les leçons d'instruments des autres collégiens. .

— Qu'est-ce que vous faisiez donc, petit drôle? demanda M. Tassin, qui pinça amicalement l'oreille de Bineau aussitôt qu'il l aperçut.

— Monsieur, je ne irouvais pas mon embouchure.

— Alors, il n'y a rien à dire. Monsieur Ducrocq, sommes-nous prêts ?

— Tout à vous, monsieur Tassin.

— En marche alors.

Le bois du Sauvoir, où se rendait deux fois la semaine le collége, est situé à une demi-lieue de Laon. On y arrive en moins de vingt-cinq minutes par une descente qui donne sur la promenade, en face le lavoir. Ce chemin, dit de la Sablière, est creusé entre deux montagnes et plein de sinuosités capricieuses ; c’est un grand zig-zag sauvag, rempli de grottes, et que les bourgeois de la ville n’ont pas encore converti en jardins.

On peut en abréger encore le parcours en descendant audacieusement une grande montagne de sable qui forme presque un angle droit avec le sol; mais c’est un chemin de chèvre, chéri des enfants, et que M. Tassin avait défendu, non à cause du danger, mais parce qu'il ne permettait pas à son bataillon de traverser la ville. Il préférait descendre par la porte Luceau et étaler ses compagnies de collégiens dans la grande montagne de Vaux, faire résonner ses tambours par les échos de la montagne, et faire admirer les évolutions militaires de ses élèves par les ren-

tiers qui se promènent sous les tilleuls. Le chemin était allongé d'un quart de lieue, mais l'effet était produit. Le but de la promenade était le bois du Sauvoir, appartenant à la ville, que les collégiens ne traitaient pas avec grand respect, y introduisant des constructions de fantaisie qui faisaient le plus grand tort aux arbres, en détruisant sans respect tous les nids des environs.

À une portée du bois se trouve la ferme du Sauvoir, où, moyennant un sou, chacun buvait, avec l’avidité de la jeunesse, des flots de lait nouvellement trait. Tous apportaient un morceau de pain dans la poche; et les heureux rentiers, qui touchaient Jeux fois la semaine la somme de dix sous, se régalaient à la ferme, tandis que ceux qui n'avaient aucun revenu trouvaient abondamment dans la maraude de quoi satisfaire leurs appétits insatiables. |

Lagache profita du commandement : « Rompez les rangs! » pour se sauver à toutes jambes dans la campagne, ne tenant compte ni des prés ensemencés ni des champs, sautant par-dessus les fossés, et ne quittant pas des yeux la vieille cathédrale qui s'élance, avec son clocher pointu, dans les nuages. En moins d’un quart d'heure il était à Laon, et pénétrait dans le collége en escaladant un petit mur qui donne sur les remparts. Connaissant les habitudes de la maison, il ne craignait pas d'être surpris. Il entra dans la salle d’études et courut à son pupitre. .

Dans le pupitre était un matériel de clefs tel, qu'on se serait cru dans une boutique de serrurier. Lagache prit les clefs et marcha hardiment au pupitre du plus riche pensionnaire. Il le secoua pour se rendre compte de ce qui pouvait y être inclus : le pupitre rendit un son de ferraille.

° de

Un éclair de joie passa sur la figure de Lagacke ; malheureusement, après avoir essayé toutes Îles clefs, il se trouva dans l'impuissance d'ouvrir le cadenas. Il essaya de le tourner dans les pitons, le cadenas résistait; il essaya de le faire sauter à coups de talon, mais son pied attrapait le bois du pupitre et faisait retentir les hautes voûtes de la salle. Lagache tressaillit tout à coup, car il venait d'entendre des pas dans l'escalier. D'un coup d'œil il chercha un moyen de fuite et s'aperçut qu'elle était impossible. .,

Se jugeant perdu, Lagache essaya d'un dernier moyen. Il souleva la chaire, dont l'entrée était très-étroite, et la laissa retomber sur lui, pris comme dans une ratière. Ce coup désespéré le sauva.

Le portier, qui balayait à l’étage supérieur, avait entendu du bruit au-dessous, et venait s'inquiéter de ce qui se passait. [l regarda dans la salle, n'y trouva aucun désordre, et ne se douta pas un instant que quelqu'un pôt se cacher sous la chaire, tant l’espace était étroit, le meuble lourd, l'entreprise insensée. Cependant il jugea prudent de fermer la porte à double tour. Lagache se trouvait enfermé doublement, sous la chaire et dans la salle.

Dans cette triste situation, il réfléchit qu'il aurait mieux valu pour lui rester au bois, à jouer aux barres, à boire du lait, à grimper aux arbres, et le remords le prit un peu tardivement de sa tentative d’effraction. [| commença à maudire les vers à soie qui l'avaient conduit à se faire coffrer d’une façon si serrée. À peine pouvait-il remuer ; sa tête touchait la terre. La peur d’être pris en flagrant délit lui avait pour ainsi dire rapetissé les membres; il se trouvait blotti en boule sous la chaire sans pouvoir en sortir. À force d'essayer le jeu de chacun de ses membres.

il parvint à glisser au dehors sa jambe gauche, et il la faisait remuer pour lui rendre de l’activité, car elle était engourdie. Son pied rencontra un obstacle léger qui remuait au gré de sa jambe ; il usa tellement d'adresse qu'il ramena l'obstacle sous la chaire : c'était un Gradus ad Parnassum.

L'obstacle devint bientôt un allié. Lagache, après avoir repris courage, porta toutes ses forces dans son dos, et réussit à soulever un peu la chaire. Ayant trouvé à côté de lui une brique, il cala un des pieds du meuble avec le morceau de brique et jouit d’un peu plus d'espace, mais si peu, qu'il fallait être dans sa position pour en comprendre la valeur. Un nouvel effort des reins lui permit de placer un second morceau de brique sous un autre pied de la chaire.

Le plus difficile n’était pas de sortir de la chaire, mais d’en sortir sans la renverser. Après de nouveaux efforts, Lagache introduisit le Gradus ad Parnassum sous un des côtés de la chaire, et avec une ruse de lutteur dégageant sa tête des étreintes de son adversaire, le prisonnier put se promener dans la salle d’études sans avoir éveillé l'attention. Ne voulant pas perdre le fruit de son emprisonnement, il retourna au pupitre dont l’ouverture le tentait, et cette fois il s’y prit plus habilement. Il tailla le bois du pupitre avec son canif, et fit tant, qu'il déchaussa le piton de fer dans lequel le cadenas était accroché.

L'effraction était visible, mais il ne s'en inquiétait pas, car le bénéfice de l’ouverture du pupitre lui montra un marteau, un ciseau de fer et divers instruments qui certifiaient que leur propriétaire se livrait à des travaux de menuiserie.

Avec le ciseau, Lagache dévissa facilement les vis de la

serrure que le portier avait refermée, et, muni de son précieux butin, le voleur sortit aussi aisément du collége qu'il en était entré. Il mit encore moins de temps à rejoindre les collégiens qu’à s’en éloigner, car il descendit la montagne en sautant à travers les obstacles aussi brutalement qu’un rocher qui serait tombé du haut de la cathédrale. Il arriva juste à temps au moment où l'on faisait l'appel.

— Tiens, dit-il à Bineau, voilà de quoi percer le mur du séminaire, et nous n'y manquerons pas ce soir.

À huit heures, le crépuscule étant venu, Lagache et Bineau commencèrent à déchausser les pierres environnant le petit guichet qui servait aux transactions des balles, pendant que Canivet et Cucquigny faisaient le guet de chaque côté du rempart.

— C'est plus dur que je ne le croyais, dit Lagache à Rineau, essaye donc de faire jouer ton bâton dans le trou.

Mais le levier cassa sans ébranler les pierres. Les deux faiseurs de guet vinrent relever les travailleurs, qui se fatiguaient sans arriver à aucun résultat.

— Jamais nous n'y arriverons, dirent-ils, après avoir cassé deux canifs et un couteau contre les pierres; il faudrait une pioche.

— On y arriverait sans pioche, dit Bineau, mais cela demande de la patience.

— Peut-être huit jours de travail, dit Cucquigny. Et puis, il est tard, et on me grondera chez mon oncle si je ne rentre pas.

— Alors, va-t'en, lui dit Lagache, nous n'avons plus besoin de toi, c’est impossible.

— Nous ne sommes guère malins, dit le petit Bimeau ; voilà une heure que nous nous acharnons contre ce mur.

D'ailleurs, qui sait ce qui peut nous arriver de l’autre côté? on m'a dit que le portier lächait les chiens la nuit ; je ne tiens pas à être mordu; il n'y a rien à faire ici.

— Comment! tu abandonnes l'affaire? dit Lagache, pense donc un peu aux vers à soie qui se meurent!

— Je pense, dit Bineau, qu'à dix pas d'ici il y a le jardin du père Robertant, dans lequel il y a un mürier, et que nous sommes fous de ne pas y avoir songé plus tôt.

— C'est pourtant vrai.

— Et le fossé? dit Canivet. |

— Qu'est-ce que nous fait le fossé? n'importe qui se mettra dedans et fera la courte échelle à l’autre.

— Âllons, dit Bineau, au jardin de Robertant.

L’escalade n'était pas sans danger; le mur était encore assez élevé au-dessus du fossé: mais il formait une certaine pente, faisant partie des anciennes fortifications de la citadelle; le temps en avait chassé le mortier par endroit etil y avait'des repaires naturels pour le pied. La nuit servait à cacher le danger; et tel qui n’eût pas osé y grimper le jour, y aurait tenté le soir l'escalade sans crainte.

Bineau, quoique mince et petit, n'avait aucune hardiesse dans les exercices gymnastiques ; il ne déployait ses jambes que dans la fuite, mais il était incapahle de grimper après un arbre. Au contraire, Lagache, plus élancé, aurait fait un pompier distingué; d'ailleurs il travaillait pour lui, et il n’hésitait pas à exécuter les plans dont Bineau avait l’idée. Aidé de Canivet et de ses épaules, il disparut bientôt dans les ombres de la nuit, et l'on he conaut le résultat de son entreprise que par le bruit que firent en tombant deux énormes branches de mûrier.

— Oh! là, là, dit Bineau, c’est trop gros, on va le savoir,

— Bah! dit Canivet.

— Certainement, Robert nous dénoncera.

— Il ne sait pas que c'est nous.

— Nous avons eu tort de lui parler de mûrier aussi longtemps.

— Tiens, dit Binèau, est-ce que nous sommes les seuls à élever des vers à soie?

Bientôt Lagathe reparut sain et sauf, et le dépouillement des branches se fit en un clin d'œil; chacun fit sa provision de feuilles de mûrier, et reçut l'instruction de Lagache de se munir d'un pot rempli de sable frais, afin de conserver les feuilles dans un état convenable de verdeur.

Le cuisinier Dodin. — Ses inventions. — Tantoniens æt Tassinistes. — Le commerce toujours voleur, — L'Université fonde un prix pour l'élevage des vers à soie.

L'élevage des vers à soie continua avec un plein succès, excepté pour Dodin, qui n'avait pas obéi aux instructions de Lagache; à tout moment il ouvrait son pupitre et passait des minutes en contemplation dans l’intérieur, soutenant le couvercle sur sa tête. Dodin avait la manie de la cuisine ; il aimait les nourritures recherchées, et passait une partie des classes à méditer des combinaisons culipaires qu'il exécutait aux heures d'études.

Le fond de son pupitre était disposé avec un grand art pour la cuisine. On y voyait des provisions de pommes, de poires et de sucre, une petite bouteille de fleur d’o-

ranger, des petits couteaux, des petites assiettes et des pe. tites cuillères. Rien n'avait pu décider Dodin à interrompre ses opérations gastronomiques pour soigner les vers à soie, et il crut accomplir le plus grand sacrifice en retranchant un tiers de sa cuisine et en la mettant au service de ses amis.

Le foyer de la cuisine de Dodin était composé de trois briques supportant un petit lampion qu'on allumait les jours de grand festin. Le lampion servait à faire bouillir les diverses combinaisons contenues dans un petit vase de fer-blanc; vers trois heures de l'après-midi la cuisine était faite, Dodin sortait avec précaution la nourriture du bassin, la divisait en dix portions égales, et poussait la galanterie jusqu’à l'envoyer à ses amis sur les petits plats d’étain provenant du ménage d'une poupée.

Quoique exiguës, ces gourmandises dénotaient l'esprit inventeur de Dodin, et la boutique du fameux pâtissier suisse nouvellement établi à Laon n'eût pu offrir de gâteau luttant avec ces merveilles fortement sucrées. Le jour où la cuisine fût découverte, Dodin avait imaginé un mélange de poires coupées par morceaux, entremêlées de chapelures de pain grillé, de grains d’anis vert, et, comme complément de haut goût, il se proposait de parfaire ce plat exquis par un ‘léger arrosement de fleur d'oranger et un saupoudtement de sucre. Mais une combinaison aussi compliquée lui mit trop souvent la tête dans le pupitre ; d’un autre côté, l'ouverture fréquente du couvercle permettait aux odeuts de se répandre dans la salle.

— Messieurs, avait dit le maître d’études, on a encore fumé de l'anis ici ; si cela vous arrive encore et que vous ne me dénonciez pas le fumeur, je vous mets tous en retenue.

À cette apostrophe, Dodin frémit. quoiqu'il ne fût pas

coupable d'avoir fumé de l'anis, passion qui n'était réservée qu'aux plus grands, aux élèves de cinquième. Atterré, 1l resta tranquille pendant un quart d'heure, collant son oreille contre le pupitre pour tâcher de s'assurer si la marmite ne bouillait pas trop vite, car il craïgnait que le jus ne débordât et ne se répandit comme une écluse dans le pupitre, gâtant les papiers, les copies et noyant les vers à soie. |

Le maïître d'études avait la manie de lire des romans, il dévorait régulièrement qüatre volumes par jours, et Dodin, le voyant absorbé dans sa lecture, fut assez imprudent pour ouvrir son pupitre. Il le referma brusquement, mais une violente odeur d’anis en sortit tout à coup.

— Messieurs, quelqu'un fume ici, s’écria le maitre d'études qui ferma son volume brusquement.

Les élèves qui n'étaient pas les amis de Dodin le regardaient d’une façon malicieuse, c’est une façon jésuitique de dénoncer un camarade sans en avoir l'air. Dodin était embarrassé. Le maitre d’études, averti par ces regards, descendit de sa chaire et étudia la mine de divers élèves qu’il soupconnait; mais, comme il arrivait dans les environs de Dodin, un petit panache de fumée sortit du pupitre par le trou de l’encrier et mit le maitre d'études sur la trace. Il arriva comme une bombe sur le pupitre, louvrit ct le referma immédiatement en poussant un cri. Le maitre d’études crut être asphyxié. Une odeur terrible de lampion, de vieille graisse, d’anis, sortait du foyer chauffé outre mesure:

— À la porte, Dodin! s’écria le maitre d’études, qui eut le courage d’éteindre le feu en soufflant sur le lampion. pendant que tous les élèves, même les plus amis de Dodin. riaient de sa mésaventure.

— Mais, monsieur... disait Dodin d'une voix suppliante.

— À la porte tout de suite, vous dis-je!

Dodin sortit, craignant que l'instruction faite dans son pupitre n’ajoutât encore aux colères du maitre d’études ; effectivement, celui-ci, en trouvant la batterie de cuisine, la bouillie, les vers à soie, le pot à mûrier, les jeta avec rage par la fenêtre, en ayant soin de les briser auparavant. Dans le premier moment, les élèves avaient ri, mais ils redevinrent sérieux, en craignant qu'une saisie aussi inattendue ne poussèt le maître d’ études à à une perquisition générale.

Le plus tremblant fut Larmuseaux, qui entretenait une grenouille dans son pupitre et qui aurait donné dix ans de sa vie plutôt que de la voir mettre à mort. Bineau, ayant obtenu la permission de sortir un instant, chercha longtemps Dodin et finit par le trouver dans la petite cour, tapi derrière un tas de fagots. Dodin se cachait ainsi parce qu'il craignait de rencontrer le principal. Être mis à la porte pendant l'étude est une immense punition, qui était encore accrue par M. Tassin quand il trouvait l'exclus errant comme une âme en peine aux environs de sa classe.

Les maîtres d'études devaient soumettre au principal un bulletin de punitions quand elles étaient rigoureuses; mais, heureusement pour les élèves de la classe de huitième, le maître d'études faisant les fonctions de prolesseur, la tête pleine de ses lectures romanesques, oubliait souvent de consigner les faits par écrit; si l'élève n'était pas rencontré par le principal Tassin, il pouvait espérer échapper à sa rigueur.

— C'est bien de ta faute, dit Bineau à son ami, avec tes gourmandises!

— Tu es gentil, dit Dodin, voilà que tu prends le parti du maitre d'études.

— Certainement, tu n'avais pas besoin de faire de la cuisine, vois un peu combien tu as manqué nous compromettre; si l'odeur ne t’avait pas trahi, le maître d’études fouillait dans tous nos pupitres et empoignait les vers à soie. |

— Bah! dit Dodin, c'est fini, n’y pensons plus. As-tu le temps de me faire une parue de six balles?

— Pas trop, dit Bineau, mais un coup est bientôt Joué. |

La partie de six balles consiste en six billes que le joueur tient dans le creux de la main droite et dont il est nécessaire d'envoyer deux, quatre ou six dans un trou en terre qu'on appelle le pot; en cas de nombre impair, le joueur perd, et il gagne nécessairement dans le cas contraire. La partie était en train lorsque M. Tassin se précipita comme un éclair sur l'enjeu et envoya un violent soufflet à Dodin, qui n'était pas dans ses bonnes grâces. Dodin tomba la face contre terre et contrefit le mort, situation qui lui permettait de chercher une excuse à sa conduite. Bineau s'était enfui à toutes jambes pendant cet incident.

— Qu'est-ce que vous faites là, pendant la classe, drôle?

Dodin ne répondit pas.

— Attends, dit le principal, je vais te relever par les oreilles.

Cette menace fit que Dodin changea immédiatement de position.

— Monsieur, on m'a mis à la porte.

— Ah! tu te fais mettre à la porte de ta classe, et tu joues aux billes; attends, jem'en vais voir ton professeur:

En disant cela, il prit Dodin par l'oreille, et le conduisit jusqu’à la classe de huitième.

— Voici M. Dodin que j'ai trouvé en train de jouer aux billes, dit le principal au maïtre d'études.

— Monsieur le principal, dit le professeur, j’ai surpris M. Dodin en train de faire la cuisine dans son pupitre, il avait allumé un gros lampion qui infectait.

— Malheureux, s’écria le principal, tu veux donc mettre le feu à mon établissement !

— Indépendamment de cela, dit le professeur, M. Dodin élevait des vers à soie ; enfin, son pupitre contient tout ce qu'il est possible d'imaginer, excepté des livres d’études.

— Ah! jesuis content de savoir que vous élevez des vers à soie, s’écria le principal; c’est done vous, malheureux, qui escaladez le jardin de M. Robert, qui est venu se plaindre ce matin? on a cassé ses arbres, écrasé ses fleurs, marché dans ses plates-bandes; je me refusais à croire à tant d'audace, même avant d'avoir fait une enquête... Vous allez retourner votre habit, Dodin.

— Mais, monsieur, ce n'est pas moi! s’écria avec un réel accent d’innocence l'accusé.

— Retournez votre habit tout de suite, monsieur, ou je vous renvoie à votre mère.

Dodin, qui craignait plus sa mère que le principal, retourna les manches de sa redingote, à la plus grande joie de toute la classe. Fils naturel d’une couturière de la ville, Dodin offrait, en retournant ses manches, des échantillons de robes de toutes les couleurs; par économie, la doublure du dos, des basques et des manches était composée de différents morceaux d’étoffes de couleurs vives.

Dodin avait l'air d'un carnaval, et n'aurait peut-être pas autant pleuré si la doublure de sa redingote eñt été

d'une même étoffe de couleur sombre. La bande était accablée et ne quittait pas des yeux Dodin, craignant d’être dénoncée par lui. Robert lui-même semblait embarrassé.

— Vous resterez pendant toute la récréation auprès du puits avec votre habit retourné, dit le principal, et vous n'irez pas déjeuner, je vous le défends. M. Bineau, que j'ai surpris en train de jouer avec vous, rapportera votre déjeuner pour sa punition.

Bineau respira plus librement, heureux d'échapper aussi facilement à la mauvaise humeur de M. Tassin.

Après la classe, 11 se tint un concile entre les principaux éleveurs de vers à soie, qui jugèrent prudent d'abandonner désormais l’escalade du jardin de M. Robert.

— Je parie, dit Bineau, que Robert nous a dénoncés à son pére. /

— Parbleu, c’est un rapporteur.

— Jlle payera, le cafard!

Mais, quoique le petit Robert fût convaincu de jésuitisme, il fut convenu qu'on le laisserait tranquille en apparence. Bineau se chargea de troûver un châtiment pour le coupable. 11 y avait afors une grande rivalité entre la “pension de M. Tanton et le collége de M. Tassin, et il arrivait souvent des combats entre les bandes d'externes des établissements rivaux quand ils se rencontraient sur la promenade avant l'heure de la classe. Bineau surtout avait gardé une grande rancune à son ancien maître d'écriture. L'expédition du mürier terminée, il ne songea plus qu'à tourmenter ceux qu'il appelait les tantoniens, en opposition au sobriquet de fassinistes, dont avaient été décorés les collégiens.

Depuis quelques jours, il avait imaginé de s intro-

duire dans la cour de M. Tanton et de se gendre après la cloche qui sert de signal au déjeuner, au diner et au souper des élèves. La cloche faisait un bruit effroyable depuis que M. Tanton, pour lutter avec le tambour du collége, avait jugé à propos d'en augmenter le volume et le timbre. L'entreprise réussit à merveille la première fois ; la classe d’écritüre tout entière poussa des cris de joie en entendant la cloche devancer d'une heure la sortie. Quoi que fit M. Tanton, malgré les coups de poing réitérés sur la table, les pupitres se fermaient à grand bruit, pendant que la cloche sonnait à toute volée.

Bineau eut le temps de se sauver sans être vu; d’ailleurs, il connaissait tous les coins et recoins de la pension, et il n’eût pas été embarrassé de se cacher et de défier toute espèce de perquisitions. Canivet, Lagache, Robert et Dodin l’attendaient à la porte et le félicitèrent de son succés.

Le lendemain, Bineau recommença sa sonnerie avec courage, ainsi que les jours suivants. C'étaient des joies sans fin entre les quatre amis, qui s’en retournaient le cœur content de leur expédition.

— Demain, dit Bineau à Robert, ne manque pas d’apporter de la ficelle, je te montrerai quelque chose de plus drôle. Avec la ficelle je veux carillonner au moins une demi-heure sans danger.

Robert déficela un beau paquet de plumes neuves et se montra généreux cette fois.

— Ce n'est pas tout, dit Bineau, nous allons entrer avec précaution dans la cour des tantoniens; moi, je monterai au premier; tu attacheras solidement ta ficelle à la chaine de la cloche , tu attacheras une pierre au bout de la ficelle, tu me jetteras la ficelle, et ensuite tu t'en iras.

— Mais si om me voyait ? dit Robert.

— Allons done, il n'y a pas de danger ; d’ailleurs, c'est moi qui me charge de faire aller la cloche.

Robert se laissa entrainer et s’introduisit, non sans frémir, dans la cour du maïtre de pension. {l suivit les instructions de Bineau et attachait la ficelle à la chaîne, lorsqu'il reçut dans le dos un coup de balai énorme qui faillit le renverser, et il se sentit pincer les oreilles par les deux moignons de M. Tanton, qui faisait le guet depuis deux jours, ne se rendant pas compte comment l’audacieux sonneur lui échappait toujours.

— Mauvais sujet, s'écriait M. Tanton, vous resterez ici jusqu'à ce qu'on vous réclame.

Cette menace n'aurait pas porté un coup violent à Robert, qu’il eût été terrifié par un éclat de rire qu'il reconnut pour appartenir à son ami Bineau. Celui-ci avait profité d'un plan de fuite bien organisé pour disparaître par un petit toit donnant sur une ruelle de la ville.

M. Tanton amena son prisonnier dans sa classe et lui fit subir un interrogatoire devant tous les élèves. Robert dénonça Bineau comme l'auteur du complot, et compromit ses camarades qui l'attendaient à la porte; mais, malgré ses larmes et son système de justification, le maître d’écriture abandonna les autres accusés, qu'il n'avait pas vus, pour faire porter tout le erime sur la tête du prisonnier.

Ayant écrit une façon de procès-verbal des événements,

M. Tanton chargea son maître d’études de le recopier et

d'en porter un au commissaire de police et un au père du petit Robert. À huit heures et demie du soir, M. Robert reçut le message suivant, qui était écrit en ronde admirable :

DU PROFESSEUR DELTEIT. 47

« Monsieur, depuis huit jours la cloche de mon établis sement se faisait entendre régulièrement, et contre ses habitudes, à sept heures du soir. Cette cloche apportait le trouble dans mes classes d'écriture, d'orthographe et de calcuj. Je résolus de découvrir le malfaiteur. À cet effet, je me cachai derrière la grande porte de mon pensionnat; mais le perturbateur, jouissant d’une très-grande agilité, échappait constamment à mes poursuites. C’est seulement aujourd’hui 8 mars que je me suis emparé du coupable au moment où 1] préparait de la ficelle dans un but que j'ignore. Il se nomme Grégoire Robert, âgé de onze ans, fils de M. Robert, de Laon, rentier. Je l'ai interrogé publiquement devant mes élèves pour leur donner une lecon, etafin qu'on ne m'accuse pas de mettre dans mon rapport des faits qui tendraient à prouver que le coup part de plus haut. Peut-être M. Robert fils est-il l'instrument et non la main. Mais je laisse aux magistrats le soin de découvrir si une rivalité d'établissement ne monte pas la tète des jeunes gens du collége.

« M. Robert fils a toujours protesté de son innocence, quoique je l’aie surpris en flagrant délit, cherchant à augmenter la longueur de la chaîne de ma cloche en y joignant un bout de ficelle rose. Il a nommé des complices dont l’un, dit-il, serait entré dans mon établissement et aurait dressé le plan de l'affaire ; les autres attendaient le résultat à la porte. Mais je ne peux entrer dans une instruction aussi compliquée, qui demanderait le concours affectueux de M. le principal du collége, lequel s'est déjà refusé à s'entremettre avec moi pour empêcher des combats entre mes élèves et les siens.

v J'ai l'honneur de vous donner avis, monsieur, qu'un double de ce rapport a été transcrit, l’un adressé au père

du coupable, le magistrat naturel en ces matières, et l'autre à M. le maire de la ville de Laon, afin que cet honorable administrateur juge par lui-même du tort et des exactions qu'une main cachée semble se permettre vis-àvis d’un de ses administrés, qui ose se dire son concitoyen dévoué, TANTON. »

— Robert a dû recevoir une fameuse danse! dit Bineau à ses amis quand il les eut retrouvés sur les remparts.

— Tant mieux, dit Lagache, un rapporteur ne peut pas être assez puni. Mais regarde donc ton pantalon, Bineau.

Alors seulement Bineau s'aperçut du désastre qu'avait apporté dans ses habits la fuite sur les toits : les trois endroits sensibles des vêtements, que le temps limait tous les jours sournoisement, n'avaient pu résister aux tuiles du toit; c’étaient le fond du pantalon, les genoux et les manches de l'habit qui avaient éclaté.

— Qu'est-ce que je m'en vais dire chez nous? s'écria Bineau, rendu à son sang-froid par cette découverte.

— À ta place, j'irais me coucher tout droit, dit Canivet, on a jusqu’au lendemain pour réfléchir.

— Tant pis, dit Bineau, on les raccommoders ; je dirai que je suis tombé du haut d’un arbre.

En recevant l'acte d'accusation du maitre de pension, M. Robert erut avoir mal lu, quoique l'écriture fût moulée. I n'osait croire à la culpabilité de son fils, et il courut immédiatement chez M. Tanton, et le traita même assez mal pour avoir osé emprisonner un enfant sur lequel il n'avait aucun droit. Le petit Robert pleurait et protestait de son innocence ; le père soutenait son fils. M. Tanton, indigné, déclara qu’il en appellerait aux tribunaux ; mais le maître de pension se jouait à plus fort que lui.

En sa qualité de bourgeois rangé et économe de l'ar-

ns PRE

gent, M. Robert avait obtenu un quart de bourse pour son garçon, et son intérêt était de soutenir le collége, et naturellement le principal du collége contre tous. Cousin du maire de Laon, alors fort influent dans les délibérations du conseil municipal, M. Robert ne manqua pas d'y aller le soir même, avant que celui-ci n'eût eu le temps de prendre un parti sur le rapport du maître de pension. Justement. 1l y avait une petite réunion ce soir-là chez le maire. |

— C'est indigne! s'écria M. Robert... Mon cousin, vous avez sans doute reçu un procès-verbal de M. Tanton… Pardon, mon cousin, comment vous portez-vous ?

— Ceci ne me regarde pas, s'écria le maire, et M. Tanton semble me prendre pour un commissaire de police.

— Mon fils est innocent, croyez-le bien , mon cousin.

— Je n’en doute pas un instant.

— C’est lo petit Bineau, c'est son ami Canivet, c'est surtout ce mauvais drôle de Lagache qui ont fait le coup.

— Qu'importe? dit le maire. e

— Pardonnez-moi, mon cousin, je ne voudrais pas vous voir une mauvaise opinion d’un enfant plein de bonnes qualités, et que je cherche à préserver du contact des vauriens.

— Votre garçon est charmant, monsieur Robert, dit le maire d'un ton dédaigneux qui indiquait qu'il désirait terminer cette conversation.

Cette affaire en resta là, Bineau et ses amis heureux d’avoir pu se venger du délateur. Malgré des préoccupations de toutes sortes, l'éducation des vers à soie se fit convenablement. Les éleveurs purent soumettre à l'admiration des pensionnaires des animaux d'une belle santé, accomplissant leur repas avec beaucoup d'appétit.

Lagache commenca son commerce et offrit ses vers à soie à un sou la douzaine. Ce prix peu élevé était une amorce dangereuse pour les ignorants dans l’art d'élever. les vers à soie. La bande ne s’engageait pas à fournir de nourriture, et comme les externes seuls pouvaient se procurer du müûrier, il arriva que les pensionnaires virent leurs vers à soie mourir de faim. Lagache se récria contre la maladresse de ses acheteurs, et arriva à son but, qui consistait à faire une nouvelle vente et à établir de nouveaux prix. Le prix des vers à soie fut donc fixé à deux sous la douzaine, car, pendant cet intervalle, ils avaient engraissé. Cette vente amena une réconciliation momentanée entre Lagache et Robert.

— Combien coûtait la fameuse balle qu’on t'a perdue ? dit Lagache.

— Dix sous, dit tristement Robert.

— Veux-tu ravoir tes dix sous ?

— Oui, dit Robert d’un air plus confiant.

— Et dix sous ayec! s'écria Lagache, en tout vingt sous. Je vais te donner vingt sous.

— Oh! dit Robert; oh! s'écria:t-il d'une voix qui annoncait combien il tenait des goûts de son père.

— Ça ne te fait pas pleurer, à ce que je vois.

— Où sont-ils, tes vingt sous? dit Robert plein de défiance ; tu ne les as jamais eus. :

Lagache fouilla dans sa poche, en retira un mouchoir ayant des nœuds à chaque extrémité; il délia le premier nœud, en tira une pièce de dix sous; le second nœud contenait une autre pièce de la même valeur; il en était de même des deux autres nœuds.

— Oh! s'écria Robert en voyant étalées sur le pavé les quatre pièces de dix sous qui lui faisaient cligner les veux.

DU PROFESSEUR DELTEIL. b1

— Me crois-tu capable de te donner vingt sous? dit Lagache.

— Oui! oui. dit Robert qui pouvait à peine parler.

— Bêta, dit Lagache, il y a longtemps que tu les aurais si tu ne nous avais pas dénoncés.

— Pas vrai, dit Robert.

— Ne mens pas, je le sais; d'ailleurs, c'est fini, nous nous moquons de toi et de ton père; nous avons autant de mûriers que nous en voulons sans pouvoir être pris.

C'était la réflexion que se faisait le petit Robert depuis quelques jours, qui se demandait : « Comment font-ils ? » sans parvenir à résoudre la question.

— Pour avoir tes vingt sous, dit Lagache, il faut que tu m’apportes, pendant quinze jours, autant de mûrier que je t'en demanderai; ce n’est pas pour moi, c’est pour les pensionnaires, tu leur vendras un demi-cent de feuilles à la fois, ca te vat-11?

— Et si papa le savait!

— Alors tu n'auras pas tes vingt sous, puisque lu es si lâche.

— Oui, je le ferai, dit Robert.

— Je t'avertis que tu ne livreras du mûrier qu'autant que Je te le dirai ; il faut que les vers à soie des pension naires soient toujours en retard sur les miens.

— Je ferai comme tu voudias.

— Ge n'est pas moi seulement qui te fais faire cette entreprise, dit Lagache, je te parle pour Bineau, Dodin et Canivet, qui sont associés avec moi. |

En moins de huit jouts, le commerce de Lagache pros péra à tel point, que le collége fut rempli de vers à soié; d'ailleurs Lagache ne se conténtait pas d’une première livraison, il lui fallait veridre sans cesse, Et il employait di-

verses ruses ; tantôt, sous le prétexte de donner des conseils à un éleveur, il allait causer avec lui si longtemps sous le couvercle de son pupitre, que le maître d'études arrivait et faisait un massacre général de ces vers à soie dont la race ne s'éteignait jamais; tantôt Lagache, à l'aide de ses fausses clefs, pillait lui-même la marchandise qu'il avait vendue; ou bien il secouait tellement le pupitre que l'encre et les livres tombaient sur le dos des délicats vers à soie et les envoyaient dans l’autre monde.

Robert se réconcilia entièrement avec ses camarades lorsque son industrie lui rapporta les vingt sous tant désirés; mais il fit une violente grimace quand il s'agit de rapporter à la caisse les sommes excédantes produites par la vente du müûrier. Les vers à soie modèles étaient dans le pupitre de Lagache, qui montrait avec orgueil des animaux presque aussi gros que son petit doigt : aussi ces beaux produits étaient-ils cotés à cinq sous la paire; et il se passait rarement un jour sans que la société n'en vendit une paire; car 1l était impossible aux premiers acheteurs, ceux qui avaient acheté des œufs, de les voir arriver à cette prodigieuse croissance.

Là était l’industrie de Lagache, qui avait compté que la mauvaise nourriture, le manque de soins, la curiosité du maître d'études, et au besoin la rapine et la dévastation, empêcheraient quiconque n'était pas affilié à la société de voir ses vers à soie réussir.

Le commerce ne s'arrêta pas là, quoiqu'il y eut un moment de repos quand le ver devint chrysalide; alors il n'était ni beau, n1 aimable, ni actif; mais Canivet, qui avait le génie de la mécanique, confectionna un petit tour pour dévider la soie et ne put suffire aux nombreuses demandes qui lui arrivaient de toutes les classes. Depuis la classe de

DU PROFESSEUR DELTEIL. da huitième jusqu'à la elasse de cinquième, les pupitres furent convertis en filatures, et les fabricants de Lyon mêmes eussent été surpris de l'immense activité que déployaient ces jeunes ouvriers. Larmuzeaux fut la dernière victime des éleveurs de vers à soie: Bineau lui vendit deux livres de petits crottins secs, lui persuadant qu'après les avoir pilés dans un mortier, un ohtenait une poudre avee laquelle se fabriquait la plus jolie couleur verte qui se pût voir.

L'année 1850 se passa de la sorte, pleine de belles promesses pour l'avenir du collége, la fortune de M. Tassin et l'éducation des collégiens. Bineau eut un prix de musique, mais Lagache fut victime du favoritisme, car le principal, qui avait créé des prix de toutes sortes, oublia de fonder up prix pour l'élevage des vers à soie.

Entrée de M. le pro-esseur Deltcil, — Influcnce terrible d’un jeu de mots. — Dodin continue sa cuisine.

Près de la porte de Vaux se trouve une boutique qui est décorée de l’enseigne : À L’INSTAR DE paris, mesdemoiselles Carillon, marchandes de modes. La devanture est divisée en deux montres qui ne justifient que maigrement l’enseigne. |

Une des montres est occupée par une poupée de carton en buste qui regarde tranquillement les passants avec ses grands yeux bleus clairs et dont les cheveux sont cachés par une calotte de peau jaunâtre destinée à protéger les pointes des aiguilles. À côté de la poupée curieuse, quatre

champignons en bois blanc, désolés de leur inutilité, sem-

blent se resserrer en groupe afin de paraître plus nom-

breux et de lutter avec un champignon courageux qui

porte sur son front un bonnet de femme, d'une forme co-

quette.

Un grand carton blanc montre divers rouleaux de ru-

‘ bans plutôt voyants que simples, généralement à fleurs ou

à couleurs changeantes. Des pelotes de fil, des écheveaux de soie, des guirlandes de cordonnet, complètent l'étalage.

L'autre montre est occupée par des paquets de cordes à violon, une flûte en verre, et diverses romances dont la lithographie jaunie atteste une trop longue exhibition.

Ce magasin, tenu par les demoiselles Carillon, est plus connu à Laon sous le nom de « boutique des trois cents hommes, »

Peut-être n'existe-t-il nulle part un jeu de mots aussi simple et dont les suites furent plus terribles. Pour en faire connaître la portée, il est important d'expliquer que

le magasin dela veuve Carillon rapportait, sous Louis XVII,

d'assez beaux bénéfices, qui passèrent en frais d'éducation de ses filles, en générosités, en vie trop facile.

Madame veuve Carillon envoya ses filles dans une maison religieuse de Soissons, leur fit donner des lecons de piano et de chant, et les rappela vers 1827 auprès d'elle. Puis la veuve s’éteignit tranquillement, en laissant pour tout héritage sa maison et son commerce de modes. Madame Carillon ne s'était pas doutée un instant que les foires de village allaient être tuées par les magasins qui s'éta=. blissaient dans les bourgs, que les commércés de bourgs seraient anéantis par les marchands des petites villes, que les chefs-liéux menaceraient d’unc rudé conturrencé les

petites villes, et qu'à son tour Paris ne ferait qu'une bouchée des chefs-lieux. |

Les constructions de chemins vicinaux, de routes départementales, les immenses travaux que la voirie a exécutés depuis cinquante ans et la mise à exécution des grandes lignes de chemins de fer seraient revenus à l'esprit du plus faible apprenti économiste en regardant l'unique bonnet et les cordes à violons qui représentaient le magasin de modes des demoiselles Carillon.

Les filles de la marchande de modes arrivèrent successivement à l’âge fatal de vingt-huit, vingt-neuf et trente et un ans, sans se marier.

Un jour, on trouva sur les volets de la boutique de mesdemoiselles Carillon, ces mots, écrits en gros caractères, à la craie :

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