‹ Contes d'été [par] ChampfleuryChapitre 3 sur 3 · UN DÉJEUNER A CHATEAU-THIERRY · texte numérisé non relu

UN DÉJEUNER A CHATEAU-THIERRY

comédie- vaudeville en un acte PAK UN AMATEUR DE CETTE VILLE

avec un décor entièrement neuf

« L'administration, jalouse de conquérir les suffrages du public, n'a reculé devant aucuns tVais. Le spirituel auteur de cet ouvrage ayant jugé à propos de ne pas livrer son nom à ses concitoyens, M. Sainl- Victor ose espérer que le public de Cliâteau-ïhierry accueillera cette production avec autant de plaisir que les ouviages dramatiques de la capitale. »

t Cette aftiche obtint un grand succès de curiosité. Le soir, au café, il ne fut bruit que de V amateur de la ville

qui avait le courage d'affronter les périls du théâtre.

Victorine, après ce qui s'était passé, écrivit un billet à Théodore ; elle le priait de ne plus revenir chez elle, à cause des soupçons de Saint-Victor. Elle terminait ainsi :

« Aimez-moi, mon cher Théodore, aimez-moi comme je vous aime. Pour vous je quitterai le théâtre, qui cependant m'a rendu quelquefois si heureuse ! Je renoncerai pour vous à mon avenir dramatique 0 mon Théodore! ne manque pas à la répétition î Là du moins je peux te regarder, te voir, ne voir que toi en toute confiance. Quand je joue, il me faut envoyer des sourires, des regards à mon maître, le public : dis-moi que tu es jaloux du public.

« Adieu, je te baise mille fois. Réponds une longue lettre par le garçon de théâtre, le seul à qui j'ose me confier. »

Cette lettre, un quart d'heure après, était entre les mains du rusé directeur, qui, se défiant de tout le monde, avait établi une surveillance active autour de sa maîtresse.

Il la lut attentivement, la recacheta avec soin.

— Va la porter à son adresse, dit-il au garçon de théâtre, et attends la réponse, que tu me remettras.

Le messager revint une heure après avec une lettre :

« Victorine, disait Théodore, je suis heureux plus que tu ne saurais l'imaginer... J'ai pleuré en lisant ta lettre; j'ai pleuré de joie, car tu m'aimes, je le vois. Dis, veux-tu que nous partions ensemble bien loin? ma mère me donnera de l'argent.

(( Non, je ne suis pas jaloux du public, de ces quatre cents têtes qui te dévorent des yeux, qui couvent de leurs regards tes jambes et tes bras nus. Non, je ne suis pas jaloux du public, quoique tu sois obligée de lui sourire en montrant tes belles dents blanches. Le public, vois-tu,

LES RACOTliNS. 54»

i'\'st quatre cents idiots, quatre cents bouff^eois qui te convoitisenl enseiuble. Une l«'lle majorité ne ine rendra jamais inquiet.

« Mais celui-là qui me fait lever la nuit en crispant les poings, celui-là que je voudrais tuer, parce qu'il t'a possédée, parce qu'il te possède encore, tu sais son nom... Il me fait souvent pleurer de rage !

« Pourquoi faut-il que tu restes plus longtemps avec lui? Sans cet homme, nous pourrions nous voir, nous parhr. Un mol de toi, et je brise la barrière.

« Puisque tu m'aimes, Victorine, je veux l'entendre, je veux te causer d'amour. Le jour de cette grande représentation, essaye de me donner un rendez-vous. Il devra être très-occupé, très-affairé; lu m'enverras un mot à l'orchestre.

« Adieu, mon âme! Je vais être bien malheureux jusque-là. Je t'aime! »

— Bon! dit Saint-Victor, voilà un petit jeune homme bien féroce pour son âge ; nous le mettrons à la raison.

La lettre fut portée à Victorine, qui la lut avec autant d'avidité qu'un homme dans le désert boit un verre d'eau. Elle ne se doutait guère que cette correspondance passait par six mains.

. Enfin le jour de la première représentation advint. L'arrêt du Parlement qui exila les jésuites sous Louis XV, les ordonnances de Juillet, troublèrent moins'les esprits à Paris que cette représentation à Château-Thierry.

Dans la journée, on envoya louer trois loges.

Trois loges louées à l'avance ! Événement miraculeux s'il en fut jamais !

Saint-Victor oublia ses chagrins domestiques, et fit répandre dans la ville que tmit «'tait loué. Aussi, vers quatre

heures dâ soir, une queue, cet appendice vivant exclusivement réservé à Paris, une queue se forma-t-elle aux portes du théâtre, quoique le prix des places eût été augmenté. Les premières coûtaient un franc vingt centimes, les secondes, un franc. Rien n'avait arrêté la curiosité des habitants de Château-Thierry.

D'ordinaire, les pompiers de service entrent d'avance. Les personnes les mieux posées de la ville firent des bassesses auprès d'eux pour leur faire accepter leur mouchoir. Chaque pompier était porteur d'une cinquantaine de mouchoirs, à seule fm de marquer des places.

k la porte, les conversations étaient aussi tumultueuses et orageuses qu'aux premières représentations d'un drame ronflant sur le boulevard du Temple.

Six heures sonnèrent : c'était l'heure d'ouverture marquée sur les affiches. Les portes s'ouvrirent : un troupeau de béliers à qui l'on tenterait de barrer le passage serait moins terrible que cette foule de provinciaux curieux.

Saint-Victor était au contrôle, gracieux et souriant. Près de lui se tenait le commissaire de police, essayant en vain de ramener l'ordre dans cette foule agitée. Les faubourgs avaient envoyé de nombreux représentants pour cette solennité. A tout moment les flots d'individus grossissaient et menaçaient d'envahir les quatre planches qui servaient . à garer le directeur des irruptions du public. Le commissaire de police, dont les fonctions habituelles et placides sont de sévir contre les laitières qui tentent l'introduction eu province des laits chimiques de Paris, se croyait en pleine émeute. Un moment, ses croyances firent place à une terrible réalité. Un paysan, qui avait été condamné sur son réquisitoire à la justice de paix, profita du tumulte et du gros de la foule pour donner »m croc-e«-jambe au

LES UAGOTINS. ÔM

malheureux foncliopnaire public, qui no se relira que tout meurtri et contusionné.

La sall«^ de spectacle n'offrait pas à l'intérieur un coup (l'œil moins piquant. En province, l'ouvreuse de loges est sinon inconnue, du moins rare. Tous se précipitaient, tcte baissée, dans les loges, les lionuues les premiers. Les dames se plaignaient hautement du peu de galanterie de ces messieurs. Mais la galanterie est si rare chez les masses!

Les propriétaires de mouchoirs, ceux qui avaient corrompu les pompiers, ne retrouvaient plus leurs marques. On se disputait tout haut; divers duels furent proposés. Verdelet, en spectateur prudent, regardait cette cmifusion •par les yeux du rideau. Il résuma ainsi cette foule :

— Château-Thierry a bu, dit-il.

Les amateurs et les musiciens, qui jouissent de leurs entrées, eurent toutes les peines du monde à se faire r(3ndre leurs tabourets.

Quand la majorité eut pris place, Saint-Victor céda sa place de contrôleur à un homme de confiance , car il lui fallait s'habiller pour la première pièce.

— 11 reste, lui dit-il, trois loges réservées, j'ai dit qu'elles étaient louées. Effectivement, j'attends le sous-préfet, le juge de paix, le directeur des contributions, à qui j'ai porté moi-même des billets en gants blancs. Les gants blancs parlent d'eux-mêmes... Ces messieurs doivent payer leurs places triples. Si, par hasard, ils ne venaient pas. vous vendriez les places doubles à n'importe qui.

Saint-Victor prit le couloir qui mène au théâtre.

— Ah! dit-il en revenant, commencez à compter l'argent et envoyez-moi à cha(jue dix minutes un petit bonhomme avec le total de la recette.

Sur le théâtre régnait aussi la plus grande agilalion. Les

ôy> LES RAiJOTlNS.

liuis iiiachinistes, triplant leur importance, couraient de ci et de là, dans les combles et dans les caves, et semblaient une armée de machinistes à une première représentation de féeries.

M. Ponceau n'avait pu garder son incognito dans les coulisses. Il était tour à tour en sueur et glacé, pale et rouge.

— Gomment ! dit-il au directeur, vous n'êtes pas habillé pour ma comédie?

— Mon cher, vous perdez la tête. Vous ne passez qu'en second. Vous savez bien qu'il y a un petit vaudeville pour lever de' rideau.

— Ah ! c'est vrai... comptez-vous sur un succès?

— Vous le verrez bien.

— J'ai peur maintenant ! s'écriait M. Ponceau, dont l'orgueil littéraire avait disparu.

Dans un coin de l'orchestre, Théodore, son violoncelle entre les jambes, jetait les yeux sur le trou du rideau par lequel une petite main blanche passait. Il avait reconnu la main. Tout d'un coup elle disparut, M. Ponceau était venu trouver Victorine.

— Comment trouvez-vous votre rôle?

— Je vous l'ai déjà dit, fit-elle impatientée.

— Bien écrit, n'est-ce pas... Vous le savez, hein?... Croyez-vous que ça marchera ?

— Dame! dit Victorine, on ne sait jamais.

— Place au théâtre! cria le régisseur.

Tout le monde s'enfuit. On frappa les trois coups. Les acteurs jouèrent un vaudeville de M. Scribe. Pendant cette représentation, le sous-préfet prit possession d'une des loges réservées. Saint-Victor ne put réprimer un sourire, (juoiqu'il fût en scène, dans un rôle triste. En rentrant

KKS lUGOilNS. .-) r.

dans la coulisse, il Iruuva le petil buiiliomine «envoyé p.ii le contrôleur.

— Monsieur, quatre cent trente francs, dit le ixîtil.

— Bon! bon! ça va! s'écria Saint-Victor en se frottant les mains.

Après la première pièce, M. Ponceau apparut plus pâle (ju'un condamné qui marche au supplice. Son succès allait se décider. 11 aborda Verdelet.

— Mon ami, savez- vous votre rôle ?

— Pas beaucoup, dit le comique, se plaisant à rembrunir encore les horizons dramatiques du novice auteur.

— Diable! il faudra prévenir le souffleur... Croyezvims que ça marchera?

— Eh î eh! dit Verdelet en faisant la moue.

L'infortuné secrétaire de la mairie retourna vers Saint- Victor, qui collationnait les accessoires avec le garçon de théâtre. M. Ponceau offrait de nombreux points d'analogie a\ ec les débutants littéraires, qui, en voyant leur premier article imprimé, s'effrayent d'une virgule oubliée.

— Avez-vous préparé la lettre? demanda-t-il à Saint- Victor.

— Oui, la voilà .

— Je ne vois pas le pâté ! s'écria M. Ponceau.

— Ah ! vous nous ferez mourir ! nous n'en sommes pas au pâté.

— Comment allons-nous faire, dit encore M. Ponceau, Verdelet ne sait pas bien son rôle.

— Allez trouver le souffleur, dit Saint-Victor, qui ne savait comment se débarrasser du secrétaire de la mairie.

M. Ponceau s'élança sur les traces du souffleur.

— Et la robe de chambre? dit Saint-Victor au garçon d'accessoires.

LES KAGOTINS.

— J'en ai été emprunter une à M. Matra. 11 ne voulait pas trop, il a bien recommandé qu'on n'y fasse pas de taches.

— Bah! où sont les flambeaux?

— Personne de la ville n'avait ce qu'il fallait... Je les ai trouvés chez un fripier qu'on a fait entrer pour la peine.

— Diable de Ponceau, il me ruine avec ses accessoires. Voyons, j'appelle sur la liste... Des pincettes... Les voilà, mettez-les au second plan de la coulisse, côté jardin, afin que je les aie sous ma main à la quatrième scène... Une pile d'assiettes à casser, voici; faites attention à les recevoir adroitement quand je les jetterai par la fenêtre... Fichtre! il ne s'agit pas ici de casser pour cinq francs de terre de pipe.

M. Ponceau était parvenu à trouver le souffleur. Le souffleur était l'actrice enceinte, qui n'avait pas de rôle dans la pièce.

— Ah! je vous trouve, souffleur, dit M. Ponceau confondant les sexes dans son agitation... Verdelet ne sait pas un mot de son rôle.

— Que si, il a répété ce matin sans manuscrit; c'est lui qui a le plus de mémoire...

— Tant mieux!... Je vous recommande bien mon ouvrage, souffleur».. Faites bien attention... Je serais perdu si les acteurs manquent leurs rôles... Croyez-vous que la pièce marchera?

— Peut-être... Il faudra l'enlever.». Il n'y a pas assez d'intérêt, les scènes languissent. A votre place, je ferais des coupures.

— Oh! qu'est-ce que vous me proposez? s'écria M. Ponceau en s'éloignant furieux de ces idées de mutilation.

LES RAGOÏINS. 555

Le petit bonhomme remontait en ce moment près de Saint-Victor.

— Quatre cent cinquante-trois francs, dit-il. H n'y a plus qu'une loge vide.

— Bravo! mon garçon. Aussitôt qu'on aura pris cette loge, rapporte-moi la caisse dans ma loge, je veux avoir tout mon argent à la fois. Vite, sauve-toi.

Le régisseur frappa les trois coups.

On entendit un grand cri dans les frises :

— Attendez ! attendez !

L'orchestre jouait, en guise d'ouverture, un pont-neuf très-connu .

— Qu'est-ce qu'il y a? dit Saint -Victor.

— La robe de chambre'.... cria la voix. Fichue bête de garçon de théâtre... Je descends.

Quelques minutes après. Verdelet apparut tout effaré, en caleçon et du rouge sur une joue.

— Il y a qu'on m'apporte une robe de chambre jaune.

— Eh bien! dit M. Ponceau, tant mieux, le mari trompé, c'est la couleur, ça fera même très-bien . . .

— Vous ne savez ce que vous dites! s'écria Verdelet, on me donne une robe de chambre unie, en tendez -vous? une robe— de— cham — bre u— nie.

— Tu as raison, dit Saint- Victor, il faut des ramages. Le chef d'orchestre, ayant terminé son ouverture, avait

frappé, ainsi qu'il est de coutume, de son archet sur la boite du souffleur pour prévenir le machiniste qu'il lève la toile. La toile restant dans son immobilité, le public commença à s'impatienter. Le parterre faisait entendre sa marche de pieds dont le rhythme est partout le même :

— Plan plan, plan plan plan; plan plan, plan plan plan...

-):)(; LES ragOtl\s.

— Comment faire? disait sur le théâtre M. Ponceau.

— Il faut absolument des ramages... répondait Saint- Victor. 11 en est beaucoup question dans la pièce... J«^ chante...

Le public sifflait en continuant la marche des pieds.

— Je chante un couplet sur cette robe de chambre... La pointe est sur le ramage, c'est le plus joli couplet de la pièce.

— Supprimons le couplet, dit Verdelet.

M. Ponceau faillit s'évanouir.

— On ne peut pas, toute une scène roule sur cette robe de chambre à ramage, dit-il.

— As-tu de l'encre? dit Verdelet à Saint-Victor.

— Oui, il y en a sur la table.

Le comique s'empara de l'encrier, plongea son doigt dedans, et, en peu de temps, dessina des ornements noirs sur l'étoffe jaune.

— Arrêtez, dit le garçon de théâtre quand ces embellissements furent presque terminés, c'est la robe de chambre à M. Matra.

— Après? dit froidement Verdelet en continuant la besogne.

— Il a tant recommandé de ne pas faire des taches !

— C'est pas des taches, ça... des agréments noirs.

Le public était au comble de la colère. Aux cris des animaux, qui font passer le temps agréablement, avaient succédé des menaces de projectiles.

— Au rideau!... cria Saint-Victor. Verdelet, en scène avec ton balai.

Le rideau se leva lentement, et la colère du public tomba aussitôt. Jamais un drame de M. Victor Hugo n'éveilla autant de curiosité.

Pendant que Verdelet disait son monologue, le petit messager courut à Saint-Victor, qui, debout dans la coulisse, se préparait à faire son entrée.

— Monsieur, on veut vous parler tout de suite à la porte...

— Je ne peux pas, c'est impossible.

— Il le faut, monsieur, il y a des huissiers...

— A ce mot d'huissier, Saint-Victor tressaillit. Le contrôleur arrivait en même temps par le petit escalier enfumé du théâtre :

— Saint-Victor, on saisit la recette.

— Ah! grands dieux', s'écria le malheureux directeur en descendant l'escalier.

Verdelet terminait un couplet. Ne voyant pas venir Saint-Victor, il regarda dans la coulisse. Le directeur n y c'tait pas.

— Cest bien, cest bien, souffla le souffleur, apporte:, ma malle dans cette chambre.

Ces paroles devaient être dites à la cantonnade, c'est-àdire au dehors. Personne ne répéta les paroles.

Le souffleur ressouffla. Rien.

Verdelet, visiblement embarrassé, se frottait les mains en scène, et, ne comprenant rien à ce manque d'entrée, essayait d'improviser : Eh ! eh ! f entends mon maître qui crie.

Le public, qui n'entendait aucun maître crier, commença de murmurer. Verdelet alla vers la coulisse et se trouva nez à nez avec M. Ponceau, qui fondait d'inquiétJide.

— Où est-il? lui dit-il très-bas.

— Je n'en sais rien... Il tue ma pièce.

Un vigoureux sifflet, parti de la bouche d'un spectateur mécontent, confirma les craintes de M. Ponceau.

— Pschttt! silence! à la porte! fit la foule en majorité. Le public, féroce comme un tigre, n'aime pas à dévorer

une pièce dès la première scène. Il préfère couver des yeux sa victime, la voir haleter, râler, et il ne donne le coup de dent définitif qu'après s'être repu des angoisses du condamné.

— Parlez à la cantonnade, dit Verdelet à M. Ponceau, Saint-Victor ne peut pas être loin.

— Cest bien, c'est bien, dit M. Ponceau dans la coulisse, apportez ma malle dans cette chambre.

La foule, qui crut reconnaître une voix du pays, dressa les oreilles. Les acteurs, les habilleuses, les pompiers, tous les employés du théâtre, qui écoutaient dans les coulisses furent tellement intrigués, que, d'un commun accord, ils avancèrent la tète sur la scène.

— Coulisses! coulisses! crièrent cinquante voix des secondes.

— Silence ! à la porte, à la porte ! Pschttt !

— Où en est-on? dit Saint-Victor à M. Ponceau en apparaissant tout effaré, le rouge enlevé, la perruque contorsi(mnée.

— Mon Dieu! vous voilà, dit M. Ponceau, on en esta la cantonnade.

Saint-Victor répéta pour la troisième fois les paroles que les spectateurs avaient déjà entendues de la bouche du souffleur ou de M. Ponceau. Saint-Victor entra en scène. 11 jouait un rôle de mari trompé sous le nom de Berval.

— Ah ! vous voilà, mon maître, dit Verdelet-Champagne, la voiture ne vous a pas trop fatigué? Remettez donc votre perruque droite," lui dit-il tout bas.

-^Qu'a-t-on fait pendant mon absence? Les voleurs d'usuriers |

LES RAGOTINS. r,5u

— MuUjai h(, foi man(jé, fai donni comme à r ordinaire.

L'orchestre entama une ritournelle. Pendant ce tempslà, les deux acteurs en scène causaient à voix basse.

— D'où viens-tu donc, Saint-Victor?

— Tiens, vois-tu l'huissier qui est là, qui attend? Ah ! je ne peux plus y tenir, tâche de finir la scène tout seul.

Là-dessus, Saint-Victor sortit, laissant le comique trèsembarrassé de chanter un couplet qui n'était pas dans son rCAe.

— Au nom de qui la saisie est-elle faite? demanda Saint-Victor à l'huissier.

— Monsieur, ce sont vos billets impayés à Soissons, qui ont été passés à Tordre de M. Marteau-Isidore, lequel m'a chargé d'exécuter la saisie.

— Je veux voir cet homme de suite, ou je ne joue pas, je fais du scandale si on ne me rend pas la recette.

— Je suis désolé, monsieur, d'accomplir mon ministère jusqu'au bout, mais je ne puis aller contre les ordres du poursuivant.

— Quelqu'un aperçoit-il M. Marteau dans la salle? demanda Saint-Victor au premier venu dans la coulisse.

— Oui, il est à l'orchestre.

— Qu'on l'aille chercher à la minute, bon gré, mal gré.

Marteau avait calculé la vengeance comme les gens de province calculent tout. Il n'y a rien au monde que les sauvages, les paysans et les gens de province, a dit M. de Balzac, pour étudier à fond leurs affaires dans tous les sens; aussi, quand ils arrivent de la pensée au fait, trouvez-vous les choses complètes. Marteau-Isidore avait des relations d'argent avec les banquiers de Soissons. Les

âOO LES RAGOTINS.

créanciers soissonnais de Saint-Victor avaient obteLu un jugement contre lui et avaient fait demander des renseignements au bourgeois, qui, quoique n'étant pas banquier de nom, se livrait à ces opérations. Ces renseignements arrivaient à point à Marteau, qui ne fit aucun bruit et qui paya sourdement les Soissonnais pour entrer en possession des créances. Jusqu'alors les recettes n'avaient eu aucun résultat pécuniaire pour que Marteau s'inquiétât de faire saisir; mais il avait deviné que la représentation extraordinaire porterait ses fruits, et il avait chargé son huissier de mettre arrêt sur la caisse.

Il s'empressa de se rendre à l'invitation de Saint-Victor, qui attendait impatient en frappant convulsivement le plancher de son pied.

— Que vous faut-il, monsieur, dit Saint- Victor, pour arranger l'affaire?

— Je vous l'ai dit à la campagne, répondit froidement le bourgeois.

Et du doigt il montra Victorine, en scène en ce moment.

— C'est impossible...

— Il n'y a pourtant que ce moyen... Je déchire aussitôt les titres.

— Elle ne consentira jamais...

— Ceci me regarde.

— Laissez-moi réfléchir jusqu'à la fin de la pièce.

— A votre aise, monsieur.

— Je vous attendrai dans ma loge.

La pièce allait à bâtons rompus. L'incident du commencement avait mis le désordre partout, dans la salle et sur la scène. Les murmures devenaient de plus en plus violents, le public s'apercevant que le titre : Un déjeuner à

LES HACOTliNS. ."^tij

Chdtean-llnervy , pouvait s'appliquer à toutes les villes «le France.

M. Ponceau était disparu dans les coulisses.

Ouand vint le fameux couplet final :

Si Diogène eût pu voir Le maire qui nous gouverne; Sans peine on doit concevoir Qu'il eût éteint sa lanterne.

Ce couplet à allusions ne put désarmer le public, qui siffla avec autant d'ardeur qu'un régiment de fifres. On remarquait, parmi les plus acharnés siffleurs, M. Matra, qui avait reconnu sa robe de chambre enjolivée par Verdelet.

— Ma chère Victorine, dit Saint-Victor quand la toile fut baissée, il faut que je parte cette nuit pour Soissons ; nos affaires vont mal... On a obtenu un jugement contre moi : je serai de retour demain. Adieu î

Il s'en alla à sa loge. Aussitôt Victorine écrivit ce billet à Théodore :

« Viens ce soir, mon Théodore, une heure après le spectacle. Il est parti pour Soissons. Je t'attends avec impatience. »

— Monsieur, dit le garçon de théâtre en cognant à la loge où Saint-Victor causait avec Marteau-Isidore, voilà encore un billet de madame.

— Bien î tu peux le porter à son adresse. Le directeur remonta à sa loge.

— Tenez, dit-il au bourgeois, voici la clef de ma chambre; j'ai annoncé mon départ à Victorine... Vous entrerez après le spectacle.

Marteau-Isidore croisa les deux mains, et fit réchange des billets contre la clef.

— Mais, dit Saint- Victor en déchirant les billets, je doute que Victorine. ..

Le bourgeois hocha la tête avec fatuité.

— Il faut que vous héritiez de tous mes sentiments... Vous connaissez le jeune violoncelle?

— Ah ! Théodore? dit le bourgeois.

— Il a un rendez-vous ce soir. C'est un terrible rival.

— Nous arrangerons cela. Y a-t-il une croisée qui donne sur la rue?

— Est-ce que vous avez l'intention de le jeter par la fenêtre ?

— Pas le moins du monde.

— Il y aune croisée, dit Saint-Victor.

— C'est bien ! Donnez-moi un garçon de théâtre.

Le directeur appela le garçon de service et lui enjoignit d'obéir aux ordres de M. Marteau, qui s'en alla tranquillement en se faisant suivre.

En relevant le décor du fond, on retrouva M. Ponceau blotti derrière. L'insuccès du Déjeuner à Château-Thierry avait déteint sur toute sa personne ; il était plus pale qu'un moribond.

— Est-ce qu'on siffle encore? dit-il.

La ville était calme. Marteau donnait à la porte de Thotel ses instructions au garçon de théâtre.

— Tiens, voilà cent sous... Tu resteras à la porte de la chambre de M. Saint-Victor... Une jeune dame doit venir : laisse-la passer sans rien dire. . . Ensuite un jeune homme : sous aucun prétexte il ne doit entrer... Il insistera ; tu es fort : ne le bats pas, descends-le au bas de l'escalier, et invite-l« poliment à regarder la fenêtre.

IKS RAliOTINS. ôg:

Le bour{Jieois onlra dans la cliambre, alluma Us bougies, et s'abandonna aux doucos angoisses de ratten(e, en riant à la lune. Une beure se passa : Yictorine ne vint pas... Il se fit du ])ruit dans l'escalier. Marteau se tint à la fenêtre et vit la longue silbouette du violoncelle.

Théodore marchait à grands pas, très-étonné du conseil que lui avait donné le garçon de théâtre de regarder à la fenêtre : il ne s'expliquait plus le billet si positif de Yictorine.

— Un homme! s'écria-t-il en apercevant Marteau à la fenêtre.

— Votre serviteur! répondit d'une voix railleuse le bourgeois. Bonsoir, monsieur Théodore !

Le pauvre garçon s'affaissa sur lui. Après quelques minutes, il se releva et s'enfuit à toutes jambes.

A une réunion prochaine de la Société philharmonique, un vieil alto dit :

— Pauvre Théodore ! sa mère est très- inquiète... On ne sait pas encore ce qu'il est devenu... Comment joueronsnous maintenant nos quatuors de Haydn ?

— Ah! les actrices! les actrices! fit le bonhomme Marteau, qui assistait à cette répétition.

— Et nos gages? dit une clarinette. Filou de Saint-Vie-, tor, qui s'est sauvé avec la recette !

Une larme pendit aux cils de Marteau-Isidore.

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