‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 2 sur 68 · LE PRODIGE OPÉRÉ PAR L'AMOUR · texte numérisé non relu

LE PRODIGE OPÉRÉ PAR L'AMOUR

Parmi les différentes histoires qui se présent ont dans ce moment à mon esprit, pour commence* unsi agréable journée, je choisis celle qui vous ft4a le mieux comprendre le véritable but que nous devons nous proposer aujourd'hui. Vous y verrez en même temps de quoi l'amour est capable, combien il mérite d'être révéré, ce dont bien des cens ne sont pas assez persuadés; et combien les désirs qui l'accompagnent sont délicieux. Je pense, mes aimables dames, que celle histoire vous plaira beaucoup-, car, permeilczmoi de vous le dire , je suis intimement persuadé qu'il n'en est aucune, parmi vous, qui ne soit un peu amou-

reuse,

Les anciennes histoires de Chypre font mention d'un gentilhomme dece pays, nommé Arislippe, le plus riche de tous ses compatriotes, el qui sans doute

u CONTES

eût été le plus heureux, si la fortune ne l'eut alili;;? dans une ehose. Parmi ses en fans il en avait un qui pouvait le disputer à tous les jeunes gens du pays pour la taille et la figure; mais ce garçon était si sot, si stupide, qu'on n'eu pouvait espérer rien de bon. On I appelait Galeso. Son père n'épargna rien pour réparer les défauts de la nature par une éducation soignée : il lui donna un précepteur et d'autres maîtres; mais tout fut inutile. On ne put ni lui apprendre à lire, ni le rendre tant soit peu poli. Tout ce qu'il faisait était marque au coin de la grossièreté : discours, manières, même le son de sa voix, annonçaient en lui l'incivilité et la rudesse. De là vint qu'on lui donna le surnom de Chimon , qui, en langage chvprien , signifie grosse bète.

Aristippe, désolé des mauvaises dispositions de son fils, et désespérant d'en pouvoir jamais faire un homme supportable, se détermina à l'envoyer à la campagne vivre avec les paysans, pour n'avoir pas incessamment devant les yeux un objet si désagréable et si affligeant. Il lui signifia ses ordres : Chimon les exécuta avec d'autant plus de plaisir, que la façon de vivre des villageois lui plaisait cent fois plus que celle de la ville. Il partit donc pour les champs, où il ne s'occupa que de ménage et de travaux rustiques. Un jour, après avoir couru d'une terre à l'autre avec un gros bâton a la main, il entra, sur l'heure de midi, dans un petit bois agréable et touffu-, c était au mois de mai. Le hasard le conduisit dans un pré entouré de mille arbrisseaux vei ts et arroaé par une claire fontaine.

Non loin de ces belles eaux , H vil une jeune lille qui donnait à l'ombre sur le gazon. Le mouchoir qui couvrait sa gorge était si simple et &; léger, qu'on distinguait sans peine, à travers, l'écla! et la finesse de sa peau ; le reste de son vêtement consistait deus un casaqufn et un jupon d'une blancheur éblouissante, et d'une étoile presque aussi fine qu'une gaze. A ses pieds dormaient deux femmes et un valet. Chimon s'approcha pour voir de plus près cette jolie dormeuse. Appuyé sur son bâton, il la regarde d'un œil curieux, et l'admire comme s'il n'avait jamais vu de femme. Sou esprit rustique, sur lequel les leçons les plus sages et les plus attrayantes n'avaient pu faire la moindre impression, lui dit dans ce moment que celle fille était le plus bel objet qui pût s'otfrir aux regards des hommes; il ne se lassait point de la contempler. Il loua ses blonds cheveux, son front, son nez, sa bouche, ses bras et surtout sa gorge naissante, plus blanche que l'albâtre. D'homme rustre et sauvage , il devint lout-à-coup excellent juge en fait de beauté. Jl ne manquait à son plaisir que de voir les yeux de la belle, que le sommeil tenait fermés. Il fut tenté de l'éveiller pour se satisfaire ; mais, comme il commençait à raisonner, et qu'il n'avait jamais vu de femme aussi belle, il crut que c'était une déesse , et qu'il devait la respecter. Il eut dès lors assez de discernement pour sen- 1 ir que les choses divines méritent plus de vénération et de respect que les choses mortelles et terrestres. Il se contenta donc de l'admirer, et attendit qu'elle s'éveillât d'elle-même. Malgré son nature] brusque et

impatient , le plaisir qu il trouvait a contempler ses charmes le retint constamment auprès d'elle. Quelque temps après, Ephigène s'éveilla 5 c'était le nom de cette beauté. Chimon , immobile, appuyé sur son bâton, fut le premier objet qu'elle vit en ouvrant les yeux. Comme il était connu presque partout, par son imbécillité autant que par le nom et la richesse de soi) père, il le fut de cette fille, qui, surprise de le voir là dans cette posture : Que viens-tu faire dans ce bois , à cette heure-ci , lui dit-elle ? Chimon , tout occupé d'admirer ses beaux yeux , qu'il lui tardait de voir, et d'où partaient les traits de feu qui enivraient son âme de plaisir, ne répondit pas un seul mot. La belle, voyant qu'il lui lançait continuellement des regards passionnés, et craignant que sa rusticité ne le portât à quelque malhonnêteté , réveilla ses femmes , et, s'étant levée , elle partit avec elles. Vous avez beau fuir, charmante souveraine de mon âme , lui dit Chimon , j'irai avec vous. Ephigène , qui avait toujours peur de lui, le pria en vain de se retirer, elle ne put jamais s'en défaire : il la conduisit jusque dans sa maison, non sans lui avoir fait, durant la route, beaucoup de complimens sur sa beauté. De là il s'en retourna chez son père, et lui dit qu'il ne voulait plus demeurer au village. Le père ne fut pas trop satisfait de cette demande, non plus que ses autres parens ; néanmoins on lui permit de vivre à sa manière, pour découvrir le motif d'un pareil changement.

Ce jeune homme, dont le cœur n'avait été jusque alors susceptible d'aucune impression, plein d'amour

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pour la jeune et belle Ephigènc, étonna, par ses idées et par sa nouvelle conduite, son père, et tous :eux qui le connaissaient. 11 demanda d'abord , et obint d'èirc babillé comme ses frères et d'avoir le même train. Perdant chaque jour de son caractère sauvage, il se mit à fréquenter les honnêtes gens, s'appliqua a imiter leurs façons, leur politesse, et s'attacha surtout à retenir les manières et les discours des jeunes gens amoureux. Au grand étonnementde tout le monde, il apprit en fort peu de temps, non seulement à lire et à écrire, comme le commun des gens bien nés, mais il se distingua parmi les savans , tant l'amour cl l'envie de plaire surent lui inspirer d'ardeur pour l'étude. Il parvint même, à force d'exercice et de travail, à modifier sa voix, au point qu'il la rendit douce et agréable. Peu de musiciens chantaient et jouaient mieux que lui des instrumens. Il devint bon écuyer et un des hommes les plus vigoureux et les plus adroits de son temps dans tous les exercices militaires de mer et de terre. Eri uri mot. il se rendit, en moins de quatre ans , le gentilhomme le plus poli , le mieux tourné , le plus aimable et le plus accompli de Chypre. La seule vue d'Ephigènc produisit tous ces miracles. Les divins attraits de celte charmante personne, en échauffant son cœur, y avaient développé le germe de ces qualités précieuses qui y étaient ensevelies comme dans une sombre et épaisse prison. Telle t\-i la pu&sànce incompréhensible de ce sentiment sur les âmes dont il s'est emparé : sa présence anime et féconde les Vertus les plus assoupies.

Quoique Aristippe ne fut pas trop charmé de l'amour de son fils pour Ephigène, considérant toutefois les effets avantageux que cette passion avait produits sur son esprit, il le laissa maître de suivre son inclination. Chimon , devenu homme aimable, eût fort désiré qu'on ne l'appelât plus que Galeso, qui était son premier nom; mais, comme la belle Ephigène lui avait donné celui de Chimon le jour qu'elle l'avait rencontré, il crut devoir le garder toute sa vie. L'amour qu'il conservait toujours pour elle, et le désir de la posséder, le porta plusieurs fois à prier Chipsée , son père, de la lui donner en mariage ; mais le père d" Ephigène répondit toujours qu'il l'avait promise à un gentilhomme de Rhudes. nommé Pasimonde, auquel il ne voulait pas manquer de parole. Chimon était trop épris, trop passionné et avait trop fait pour renoncer à sa maîtresse : il jura que nul autre que lui ne la posséderait. À peine lut-il instruit que le Rhodien avait envoyé un vaisseau pour la prendre, et qu'elle était sur le point de partir : Aimable et cher objet de ma fiamme, dit-il en luimême, voici le moment de te faire connaître combien je t'aime. Tu m'as rendu homme; je ne doute point que je ne devienne pour toi un héros. Oui , je te posséderai ou je perdrai la vie. Dans ce dessein , il résolut de l'enlever. Il rassembla plusieurs de ses amis, quelques soldats, et s'embarqua avec eux sur un navire quii avait l'ait armer secrètement, pour aller attendre celui qui devait conduire a Rhodes la divine reine de son cœur : il ne l'attendit pas long-temps. Le

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père d'Ephigèhe ayant fait les honneurs convenables aux parens de son gendre futur, sa fille ne tarda pas .à se mettre en mer. Elle fut rencontrée le lendemain par Chimon, qui était aux aguets pour la voir passer. Jl s'approche des Rhodiens; et, quand il en est assez près pour pouvoir se faire entendre , il monte sur la proue, et leur crie de mettre bas les voiles, ou de s'attendre à être pris et jetés dans la mer. Voyant qu'ils se disposaient à se défendre , on lança promptement un harpon sur le vaisseau : et , sans attendre qu'il soit secondé d'aucun des siens , Chimon s'élance à l'abordage lepée à la main, et fait un carnage horrible de tout ce qu'il rencontre. Les Rhodiens, effrayés, et contraints de céder à sa valeur, demandent piace, et tous, d'une commune voix, offrent de se rendre prisonniers. Mes amis , leur dit alors Chimon , ce n'est ni par haine ni par l'espoir du butin que j'ai pris les armes contre vous, mais uniquement pour me rendre maître d'un objet qui m'est mille fois plus précieux que la vie, et qu'il vous est facile de me livrer. Je ne vous demande qu'Ephigène : son père me l'a refusée en mariage , et l'amour que j'ai pour elle m'a contraint de recourir aux armes, plutôt que de l'abandonner à un étranger, qui ne saurait l'aimer autant que moi. Je prétends l'épouser, et crois la mériter aussi bien que Pasimonde. Donnez-la-moi donc, et je vous laisse la vie avec la liberté.

Les Rhodiens, qui n'étaient pas les plus forts, cédèrent à la nécessité, et livrèrent avec regret Ephirène, qui fondait en larmes. Chimon In consola de son

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mieux, etla fit passer sur son vaisseau, sans exigée autre chose des Rh odiens. Ravi d'une si belle conquête, son

premier soin fut de calmer ses inquiétudes el dessiner les pleurs qu'elle ne cessait de répandre. Ne vous chagrinez point, ma chère amie, vous serez plus heureuse avec moi que vous ne l'auriez été avec Pasimonde. qui ne vous connaît pas, qui ne peut par conséquent vous aimer comme vous le méritez. Songez que. depuis le premier moment que je vous ai vue, je n'ai pas cessé de vous adorer -, songez à tout ce que l'amour m'a fait entreprendre pour vous plaire et me rendre digne de vous. Après avoir a;nsi donné quelque temps à adoucir sa maîtresse, il tint conseil avec ses compagnons, pour délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Il fut décidé quii ne devait pas retourner de quelque temps en Chypre après un tei acte de violence. Il fit voile vers Candie, où il croyait pouvoir passer quelque temps en sûreté avec Ephigène, à la faveur des parons et des amis qu'il avait dans cette île ; mais la fortune en disposa autrement , par une de ces bizarreries qui lui sont ordinaires : elle se plut à changer en tristesse !a joie qu'elle venait de procurer à Chimon, jusque là son favori.

Quatre heures s'étaient à peine écoulées depuis la séparation des deux vaisseaux, lorsque le temps chan p-ea. Le ciel se couvrit d'épais nuages, et la mer fut bientôt agitée par les \ents les plus impétueux. Tout annonçait une tempête pour la nuit, qui commençait à répandre ses voiles, et que Chimon s'était promis de passer dans les plaisirs. Les flots s'agitaient, se cour-

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roucaient de plus en plus, et menaçaient à chaque instant d'engloutir le vaisseau, qu'ils battaient avec fureur. Les matelots manœuvraient avec beaucoup de difficulté-, on ne savait plus que faire pour éviter le danger. Chimon était au désespoir d'un pareil contretemps ; il lui semblait que le ciel ne lui avait donné ce qu'il désirait que pour le lui enlever d'une manière affreuse, et sans espoir de retour. Ses compagnons n'étaient pas moins affligés 5 mais Ephigène l'était plus que personne : elle ne cessait de pleurer, et croyait que chaque vague qui venait se briser contre le navire allait être son tombeau. Dans sa douleur, elle maudissait l'amoureux Chimon, lui reprochait durement sa témérité, et disait que ce terrible ouragan était une juste punition du ciel, qui , ne voulant pas leur hyménéc, avait décidé sa perte et la sienne. Cependant les matelots ne cessent de manœuvrer pour tâcher d'écarter le danger. Ils ne peuvent se rendre maîtres des vents qui, augmentant à chaque instant, emportent le vaisseau vers l'île de Rhodes. Se voyant près de terre, sans savoir le lieu où ils étaient , ils firent leurs efforts pour gagner le rivage. La fortune seconda leurs désirscar lèvent les jeta dans un petit golfe où le vaisseau desRhodiens ne faisait que d'arriver. Quand le jour parut, Chimon et ses gens furent fort surpris de se voir à Rhodes, et à une portée de flèche du vaisseau d'où ils avaient enlevé la belle Ephigène. Désespéré de ce nouveau contre-temps, Chimon ordonna qu'on lit l'impossible pour se retirer d'un lieu si fatal à ses espérances , aimant mieux s'exposer encore à la fureur des vents et

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des flots qu'au ressentiment des Rhodiens. On tenta ions les moyens imaginables pour s'éloigner du golfe, mais inutilement ; au contraire, comme le vent donnait directement contre le rivage, un coup de vague jeta le vaisseau sur le sable, où il lut incontinent environné de monde et reconnu par l'équipage du vaisseau rhodien, dont une partie avait déjà débarqué, et s'était retirée au village prochain, ils furent bientôt instruits de l'aventure de Chimon, et revinrent avec une troupe de paysans, qui se saisirent d'Epbigène et de son ravisseur, déjà descendu à terre, avec le plus grand nombre de ses gens, dans I1 intention de gagner une forêt voisine. Il fut conduit, avec sa maîtresse et plusieurs de ses compagnons, au village, et de là à Rhodes.

Pasimonde , instruit de tout ce qui s'était passé, porta plainte au sénat de la violence du gentilhomme chypi lêii , ci le sénat ordonna à Lisimaque, qui , cette année, était le premier magistrat, d'aller, avec ses gardes, prendre Chimon et ses compagnons pour les mener en prison. C'est ainsi que cet amant infortuné perdit non seulement sa maîtresse, dont il n'avait encore eu que quelques petits baisers, mais sa liberté et l'espoir de la recouvrer.

Epliigène fut mise chez des dames de la connaissance de Pasimonde, qui s'empressèrent de l'accueillir et de la soulager des fatigues qu'elle avait essuyées. Elle devait demeurer auprès d'elles jusqu'au jour fixé pour les noces-, et, en attendant, on se fit un devoir de lui procurer toute sorte dagrémens.

Pasimonde intrigua, sollieita , pour faire condamner

à mort son rival ; mais les gentilshommes rhodiens, h qui il avait sauvé la vie , et pour lesquels il avait eu de très-bons procédés, sollicitèrent en sa faveur, et on se contenta de le condamner lui et les siens à une prison perpétuelle ; punition aussi douloureuse que la perte de la vie, puisqu'elle lui ôtait l'espoir de jamais posséder l'objet de son amour.

Tandis que Pasimonde faisait tout disposer pour ses noces, la fortune, toujours capricieuse, parut se repentir du mal qu'elle avait fait à Chimon , et suscita un nouvel événement pour amener sa délivrance. Pasimonde avait un frère, nommé Hormisda, plus jeune que lui , mais non moins estimable par son mérite. Ce frère était amoureux d'une très-jolie Rhodienne de qualité , connue sous le nom de Cassandre, et il l'avait demandée plusieurs fois en mariage , sans avoir jamais pu l'épouser, à cause de divers accidens survenus au moment de la conclusion. Il faut observer que le magistrat Lisimaque était également épris des charmes de cette demoiselle ; mais elle lui préférait son rival. Pasimonde, voulant faire, comme on dit vulgairement, d'une pierre deux coups, et éviter les dépenses d'une seconde noce, imagina de conclure, une bonne fois pour toutes, le mariage de son frère, afin qu'il pût épouser la belle Cassandre le même jour que lui-même épouserait Ephigène. Il en parla aux parens de la demoiselle , et il fut arrêté que ce double mariage se ferait en même temps. Lisimaque ne fut pas plus tôt informé de ce nouvel arrangement, qu'il sentit que tout espoir était perdu pour lui si Cassan-

dre donnait sa main à Hormisda. Cette idée ralluma sa jalousie et le mit en fureur. Il dissimula toutefois sa peine et son ressentiment, pour songer aux moyens d'empêcher ce mariage. Il n'en vit pas de plus court ni de plus sur que celui d'enlever Cassandre. L'exécution lui en paraissait aisée, mais indigne d'un honnête homme : cependant, après bien des combats et bien des réflexions , l'amour l'emporta sur l'honneur ; et il se décida à l'enlever, quoi qu'il en dût arriver. Pensant à la manière dont il devait s'y prendre, et aux personnes qui lui étaient nécessaires pour ce coup de main , il se ressouvint de Chimon et de ses compagnons qu'il tenait prisonniers. Il jugea qu'il aurait de la peine à trouver des gens plus propres à seconder ses vues \ il donna des ordres pour qu'on lui amenât Chimon la nuit suivante ; il le fit entrer dans sa chambre, et voici à peu près le discours qu'il lui tint :

Les dieux , mon ami , se plaisent à éprouver la vertu des hommes. Ils ne leur prodiguent souvent leurs bienfaits que pour les replonger dans l'adversité -, et, s'ils les trouvent aussi fermes et aussi constans dans le malheur qu'ils l'avaient été dans la bonne fortune , ils se font une justice de leur rendre avec usure leurs premières faveurs. C'est sans doute dans l'intention d'éprouver ton courage qu'ils t'ont fait sortir de la maison de ton père, que je sais être très-riche. Je n'ignore pas non plus qu'ils se sont servis du pouvoir de l'amour pour faire de toi un homme vaillant et éclairé , d'homme stupide et grossier que tu étais. Ils veulent voir à présent si l'adversité et la prison n'ont point al-

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té ré ton courage. S'il est tel qu'il s'est d'abord montré lorsque tu as conquis ta maîtresse par les armes , sois assuré de recevoir la récompense la plus flatteuse que tu puisses désirer. Tu vas en juger toi-même.

Tu sauras d'abord que Pasimonde, ton rival, s'est donné toute sorte de mouvemens pour te faire condamner à mort ; aujourd'hui il s'en donne pour hâter le moment de son mariage avec celle que tu aimes, et qui t'a coûté tant de peines et de soins, sans avoir pu la posséder. Je sais combien cette prochaine union doit f affliger ; j'en juge par le chagrin que me cause à moimême celle d'Hormisda, frère de Pasimonde, avec une demoiselle qui m'est plus chère que la vie. Aie néanmoins bonne espérance ; il est un moyen de nous venger l'un et l'autre, et d'empêcher cette double alliance : il ne s'agit que d'avoir du courage. As-tu celui de prendre les armes pour enlever les maîtresses de nos rivaux? Tu ne balanceras point, si Ephigène t'est toujours chère, si tu veux recouvrer ta liberté et celle de tes compagnons, que j'attache à ce prix. Tu verras, par mon courage, que je suis aussi amoureux que toi. Parle, je n'ai plus rien à te dire.

Lisimaque n'avait point encore fini de parler, que Chimon se crut déjà réconcilié avec la fortune. Il sentit ses espérances renaître et son courage se ranimer. Que vous me connaîtriez mal, monsieur le juge, lui répondit-il , si vous doutiez de ma valeur! Il n'est point de péril que je n'affronte pour servir votre amour, si je dois obtenir la récompense que vous me faites envisager : vous ne sauriez trouver de compagnon plus

brave et pi us tiacje pour vous seconder. .Te suis prêt à vous eu convaincre: ordonnez , que faut-il l'aire?

On nia assuré, répondit Lisimaque, que les noces devaient se faire dans trois jours, dans la maison de Pasimonde. Risquant donc le tout pour le tout, je suis d'avis de nous y rendre pendant la nuit, bien armés, avec les compagnons et les miens, et d'enlever nos mai- Iresses du milieu du festin ; nous les conduirons aussitôt dans un vaisseau, qu'on prépare secrètement palmes ordres , et nous immolerons à noire fureur quiconque s'opposera à notre résistance.

Chimon fut ravi de la proposition de Li:>imaque, et s'en retourna fort content dans sa prison, bien ré-olu de cacher à ses compatriotes, jusqu'au moment de l'exécution, le projet où. ils devaient entrer, afin d'êlre plus sûr que rien ne transpirât.

Le jour des noces veuu, la fête fut des plus matjuiiiques ; la joie éclatait de toutes parts dans la maison des nouveaux époux , pendant que Lisimaque disposait toutes choses pour y apporter la tristesse et le deuii. Il met Chimon et ses compagnons eu liberté; il 1rs arme, les réunit aux gens qja il s'était allidés de son coté, et harangue les uns et les autres poni' leur inspirer du courage. Il divise ensuite celte troupe en trois petits corps; il en envoie un au port , afin que personne ne puisse s'opposer à l'embarquement; il se transporte avec les deux autres à la maison des nouveaux mariés ; il laisse à la porte le second détachement , pour empêcher le monde d'entrer, et, suivi de Chimon , monte avec le troisième dans la salle des nouvelles m;i-

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riées, qui étaient à table avec beaucoup d'autres femmes. Ils s'avancent hardiment, renversant tout ce qui sollVe devant eux , et prennent chacun leur maîtresse, qu'ils remettent aussitôt entre les mains de leurs compagnons, avec ordre de les conduire au port. Un coup si hardi jette l'assemblée dans Tétonnement et la frayeur ; les nouvelles mariées poussent des cris affreux , et se démènent vivement dans les bras de ceux qui les emportent-, les autres dames se lamentent , se lèvent de table, appellent les hommes à grands cris, et, en attendant qu'ils viennent à leur secours, elles se mettent en devoir d'arrêter les ravisseurs, en s'opposant à leur passage. Mais Lisimaque et Chimon se font jour avec leur épée à travers la foule, et gagnent facilement l'escalier; ils y rencontrent Pasimonde , qui, armé d'un gros bâton, était accouru au bruit. Chimon lui fend U tele d'un coup de sabre, et le jette mort sur le carnai;. Hormisda , qui vole au secours de son frère, est ♦gaiement tué par Chimon. Les attaquans , après avoir Jué ou blessé tout ce qui avait voulu leur résister, se réunirent à ceux qui gardaient la porte, et se rendirent tous en bon ordre au vaisseau , où les deux dames étaient déjà. Ils mirent aussitôt à la voile, aux yeux d'une multitude de gens armés qui venaient en diligence pour les arrêter. Après quelques jours d'heureuse na vigation , ils arrivèrent en Candie, où ils furent bien reçus de leurs parens et de leurs amis. Chimon et Lisimaque épousèrent leurs maîtresses, qu'ils avaient eu soin de consoler durant le voyage, et l'un et l'autre eurent sujet de se féliciter de leur destinée. Cet événe-

ment produisit de grands troubles entre les Rhodiens et les Chypriens -, ils se disposaient même à se faire la guerre , lorsque , ; par la médiation des parens et d*s amis des deux époux , tout fut apaisa ; raffittir* t'arrangea si bien, qu'après quelque temps d'exil il fut permis à Chimon et à Lisimaque de retourner chacun dans son pays , où ils vécurent en paix et en bonne intelligence avec leurs femmes aussi bien qu'avec leurs compatriotes.

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