‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 52 sur 68 · LE VALET JOUEUR · texte numérisé non relu

LE VALET JOUEUR

Toute la compagnie rit beaucoup du discours singulier de Calandrili à sa femme. Mais Philostrate ayant cessé de parler, Néiphile, d'après Tordre de la reine , dit :

Il n'y a pas long-temps que vivaient à Sienne deux hommes du même âge et du même nom. Tous deux se nommaient François-, mais l'un était de la maison des Anjolliers , l'autre des Fortarigues. Quoiqu'ils fussent assez difFérens de mœurs et de caractère, ils s'accordaient très-bien en un point, savoir, dans l'aversion qu'ils avaient respectivement pour leur père ; et cette conformité criminelle avait suffi pour les lier d'une étroite amitié. Anjollier, qui était bien fait et d'une naissance distinguée, vovant que la pension que lui ■h. ->.6

faisait son pere ne pouvait l'entretenir à Sienne avec quelque éclat , et ayant appris qu'un cardinal de ses amis, et qui lui était entièrement dévoué, avait été envoyé par le pape dans la Marche d'Ancóne avec le titre de légat, résolut d'aller le trouver, dans l'espérance d'augmenter, en s'attachant à lui, son état et sa fortune. Il communiqua son projeta son père, qui l'approuva , et qui voulut bien lui avancer six mois de sa pension, afin qu'il fût en état de s'habiller avec décence , et de paraître avec honneur. Il ne lui manquait plus qu'un domestique. Fortarigue, qui sut qu'il en cherchait un, vint s'offrir pour lui en tenir lieu, sous le titre de page , ou de telle autre qualité qu'il voudrait lui donner, n'exigeant d'autre salaire que sa dépense. A njollier répondit qu'il ne voulait pas consentir à cet arrangement 5 qu'il le croyait très-capable de bien faire tout ce qui concerne le service ; mais, qu'il lui connaissait deux défauts insupportables , le goût du jeu et l'amour du vin. Fortarigue jura qu'il renoncerait à l'un et à l'autre. Enfin Anjollier, gagné par ses sermens, vaincu par ses prières , consentit à tout.

On part, on va dîner à Boncouvent. L'excès de la chaleur décida Anjollier à s'y reposer. Il se fait préparer un lit, se déshabille, se couche, recommande à son nouveau domestique de l'éveiller à midi. Pendant son sommeil, Fortarigue court à la taverne; il boit, il joue , et, en peu d'heures, il se voit dépouillé, non seulement du peu d'argent qu'il pouvait avoir, mais encore de tous ses habits. Nu, en chemise, il va dan3 'faubenje où A njollie" dormait, monte à sa chambre.

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lui prend tout son argent, et retourne au tripot. La fortune ne lui fut pas plus favorable : il perdit l'argent de son maître, .comme il avait perdu le sien. Anjollier, éveillé, se lève, s'habille, demande Fortarigue; et, riè {e trouvant point, il imagine qu'il dort en quelque endroit écarté, assoupi par les fumées du vin, selon son ancienne coutume. Cette mauvaise conduite le décide à le laisser là , projetant de prendre un valet à Corsignan. Mais, quand il voulut payer son hôte , il trouva sa bourse vide. Jugez du bruit qu'il fit-, il menaça l'hôte, l'hôtesse et tout son monde de les faire arrêter, et conduire dans les prisons de Sienne.

Toute la maison était en alarmes. Arrive Fortarigue, îu, commela première fois, et venant pour se couvrir des habits de son maître; mais le voyant prêt à monter à cheval : Qu'est-ce que ceci, lui dit-il? Attendez, je vous en conjure, quelques instans. J'ai mis mon habit en gage pour trentre-huit sous, etThomme va venir tout-à-1'heure -, je suis sûr qu'il le rendra pour trente-cinq sous; c'est trois sous de gain : voudriez-vous perdre une si belle occasion? Pendant qu'il parlait ainsi, on vient dire à AnjoHier que ce ne peut-être que Fortarigue qui ait pris son argent, attendu la quantité de celui qu'il avait perdu au jeu. Anjollier , outré de cette friponnerie, entre en fureur, l'accable d'injures, le menace de le faire pendre ou de le faire bannir de Sienne; il eût été plus loin que res menaces. s'il n'eût craint de se manquer à lui-même. Enfin il monte à cheval. Fortarigue, feignant de croire que ces injures s'adressaient h un autre, disait à Anjolli:.r:

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Laissez là toutes ces folies, elles ne valent pas la peine de nous occuper ; revenons à ce qui nous intéresse véritablement. Songez qu'aujourd'hui nous pouvons l'avoir pour trentre-cinq ; que demain il en voudra peutêtre trente-huit : encore un coup, dites-moi, je vous prie, pourquoi ne pas gagner ces trois sous? A ce ton de confiance, les spectateurs croyaient Fortarigue innocent, et, loin d'imaginer qu'il eût volé l'argent d'An- \ollier, assuraient que celui-ci s'était emparé du sien. Cependant il se désespérait. Quel besoin ai-je de ton pourpoint? disait-il. Malheureux! que n'es-tu pendu! Non content d'avoir joué mon argent, tu retardes mon départ, et joins, sans pudeur, l'insolence à la friponnerie! Ces injures ne touchaient pas Fortarigue, qui, feignant toujours de croire que cela s'adressait à un autre, disait : Hé! pourquoi ne voulez-vous pas que je pagne ces trois sous? pensez-vous que je ne puisse vous les rendre? Je vous en conjure par l'amitié que vous avez pour moi , faites ce que je vous demande. Qui vous presse de partir si vite? nous pouvons encore arriver ce soir de bonne heure à la Tourrenière. Allons, lirez votre bourse. Je vous jure que je courrais tout Sienne avant de trouver un habit qui me convînt aussi bien que celui- là, et vous voudriez que je l'abandonnasse pour trente-huit sols? Songez qu'il en vaut encore plus de quarante, et qu'ainsi vous me faites faire une double perte.

Anjollier, qui enrageait au fond de l'âme , mais décidé à ne plus répondre, tourne la bride de son cheval, et prend le chemin de Tourrenière. Fortarigue,

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qui avait son projet, le suit en chemise, le priant toujours de racheter son pourpoint. Anjollier, pour ne point l'entendre, piquait son cheval. Enfin, après avoir couru à peu près l'espace dune lieue, Fortarigue aperçut des laboureurs dans un champ voisin de la route , et leur crie de toute sa force : Arrête ! arrête! Ils accourent tous, l'un avec sa houe, l'autre avec sa bêche, et ils coupent le chemina Anjollier, imaginant qu'il avait dépouillé celui qui courait ainsi en chemise après lui. Ce fut en vain qu'Anjollier leur dit ce qui en était. Fortarigue arrive , et, feignant d'être en colère. Je ne sais à quoi il tient que je ne le tue, infâme scélérat, dit-il à Anjollier. Vous voacz, messieurs, comme il m'a équipé, après avoir joué et perdu tout ce quii avait. Mais, grâces à vous età Dieu , je recouvre mon bien, j'en serai reconnaissant toute ma vie. Anjollier en disait autant de son coté, mais on ne l'éeoutait pas. Enfin, aidé des paysans, Fortarigue le descendit de cheval, le déshabilla, se revêtit de ses babils, monta sur son cheval, prit le chemin de Sienne, disant partout qu'il avait gagné le cheval et les babils d' Anjollier.

Ainsi celui qui pensait aller trouver son cardinal en bon équipage, dans la Marche d'Ancóne , fui obligé de s'en retourner, pauvre et nu, à Boncouvent. Il n'osa paraître à Sienne dans un si triste état. On lui prêta enfin des habits sur le cheval que moulait Fortarigue, et qu'il avait été contraint île laisser à l'auberge pour gage dece qu'il devait. 11 alla à Corsignan, chez des parons qu'il y avait, et y demeura jusqu'à ce

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qu'il eut de nouveaux secours de son père. Ainsi la méchanceté de son compagnon renversa ses projets de Fortune; mais il sut s'en venger dans un tempi plus favorable.

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CALANDRÏN AMOUREUX.

Dès que INéiphile eut achevé sa courte nouvelle , qui n'excita pas les éclats de rire accoutumés, la reine se tourna du coté de Flamette , et lui ordonna de conter à son tour. Elle ne se fit point prier , et commença ainsi :

Nicolas Cornaccini, riche bourgeois de Florence, avait entre ses autres possessions un fort beau domaine à Camerata , où il fit bâtir un superbe château. Pour les peintures dont il voulait l'embellir, il s'adressa à Lebrun et Bulfamaque, et conclut marché avec eux; et, parce qu'il y avait beaucoup de travail, ces deux •artistes s'associèrent Nello et Calandrin. Il ne demeurait dans ce château qu'une vieille servante pour le garder. Comme il y avait déjà quelques meubles, quelques lits et autres choses nécessaires, un fils de Cornaccini , nommé Philippe , profitait quelquefois de cet asile se-

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cret, et venait s'y divertir de temps en temps avec des courtisanes , qu'il renvoyait au bout de vingt-quatre heures. Il était jeune et à marier. Un jour, un nomme le Mangione , qui tenait à Camaldoli une maison ren> plie de ces sortes de filles , lui en céda une pour quelque temps, qu'il emmena à Camerata. On l'appelait Colette ; elle était belle, vêtue richement, et démentait par ses discours et son maintien , la profession qu'elle exerçait.

Un matin , cette fille étant sortie de son appartement vêtue d'un simple jupon , les cheveux négligemment bouclés, pour se laveries mains et le visage à un puits qui était dans la cour du château, rencontra Calandrin qui puisait de l'eau. Le peintre la salua honnêtement. La figure de Calandrin parut à la courtisane si extraordinaire, si nouvelle, qu'elle le considéra longtemps avec une attention mêlée de surprise. Calandrin ne fut pas en reste avec elle, et ne lui épargna pas les œillades. Sa beauté le frappa tellement, que ce qui n'était d'abord que l'effet de la curiosité, fut celui de l'amour ; il restait toujours auprès d'elle , mais n'osait lui parler. Colette, qui n'avait pas été long-temps à deviner ce que signifiaient des regards si opiniâtres , voulut s'amuser un moment : elle se mit à le lorgner et à soupirer par intervalles. Ce jeu tourna absolument la tête du pauvre Calandrin -, il ne sortit point de la cour, que Philippe n'eût rappelé Colette, et qu'elle ne lut montée à sa chambre.

Calandrin, de retour à l'ouvrage, ne faisait que soupirer. Lebrun, toujours prêt à s'amuser à ses dépens,

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s'en aperçut : Que diable as-tu donc , Calandrili , lui dit-il , avec tous tes soupirs ? — Ah ! compagnon , si j'avais quelqu'un qui voulût m'aider, je ferais bien mes affaires ! — Comment ? n'est-il personne à qui tu puisses confier ton secret? — Il y a , dans cette maison , une femme plus belle qu'une divinité, et si amoureuse de moi , que cela te paraîtrait incroyable -, je viens de m'en apercevoir en allant puiser de l'eau. — Par Notre- Dame , mon ami , prends garde que ce ne soit la femme de Philippe. — Je crois que c'est elle-même , répondit Calandrine mais que m'importe? sur cet article je puis tromper et Philippe et tout le monde. Mon ami, je veux tout t'avouer : elle me plaît au dernier point. — Je prendrai des informations sur son compte; je saurai si elle est la femme de Philippe, comme il y a grande apparence; et, si notre conjecture, se trouve vraie, tu peux être assuré de réussir , car je la connais très-parliculièrement. — Mais, comment nous cacher de Bulfa maque? je ne lui parle jamais qu'en sa présence. Je ne crains pas que Bulfamaque le sache, dit Calandrin; mais, pour Nello , j'exige le plus grand secret : il est parent de ma femme, et capable de l'en instruire. — Fort bien : je suis de ton avis.

Lebrun savait qui était la belle-, il l'avait vue venir, et d'ailleurs Philippe l'avait mis dans sa confidence. Calandrin étant sorti pour voir sa maîtresse, Lebrun ne perdit pas un instant pour conter toute celle histoire à Bulfamaque et à Nello. Ils concertèrent ensemble ce qu'ils devaient faire pour s'amuser de cette nouvelle aventure. Lorsque Calandrin fut de

retour à l'atelier, Lebrun lui dit doucement : L'as-tu encore aperçue ? — Hélas ! oui , et j'en ai pensé mou rir. — Je veux aller voir si c'est celle que j'imagine, et si effectivement c'est la femme de Philippe : laissemoi faire, je réponds du succès. Lebrun descendit, alla trouver Philippe et sa maîtresse, leur peignit Calandrin depuis les pieds jusqu'à la tête, et leur conta ce qu'il lui avait dit. Ils résolurent ensemble ce que chacun d'eux devait faire pour s'amuser de la passion de cet imbécile. Lebrun, remonté à l'atelier, lui dit : C'est celle que j'avais imaginée d'abord , ainsi il faut que tu te conduises sagement ; car, si Philippe s'apercevait d'une démarche tant soit peu suspecte, toute l'eau de l'Arno ne pourrait suffire pour le laver du crime de l'avoir offensé. Au reste, que veux-tu que je dise à cette aimable femme, s'il arrive que je puisse lui parler? — Ho! ho! tu lui diras premièrement que je suis son serviteur j secondement, que je lui souhaite mille muids de cette divine liqueur qui fait arrondir les femmes-, troisièmement, que je suis tout prêt à la servir, m'entends-tu? — Très-bien : laisse-moi faire. A l'heure du souper, nos peintres quittèrent l'ouvrage, descendirent dans la cour, où étaient Philippe et C lette, et, pour faire plaisir à Calandrili, ils s'y arrêtèrent quelques momens. Alors Calandrin fut tout yeux ; il lorgnait Colette, faisait des mines, des gestes d'un pont tout nouveau, et d'une manière si mystérieuse, qu'un aveugle s'en fût aperçu. Pour l'enflammer davantage, Colette, de son coté, mettait en jeu les manèges de la coquetterie • cependant Philippe, Bulla-

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maque et les autres spectateurs, feignant de causer, comme Lebrun le leur avait recommandé , et de ne point remarquer tout ce qui se passait, s'amusaient des grimaces de Calandrin. Enfin , au grand mécontentement de notre amant suranné, il fallut se séparer. Dans le chemin, Lebrun lui dit : En vérité , mon ami, tu amollis, tu fonds son cœur, comme le soleil dissout la glace. Si tu veux apporter ta guitare, et que tu lui chantes quelques-unes de ces chansons amoureuses que tu sais si bien , je ne doute pas que nous ne la voyions franchir les fenêtres et s'élancer dans tes bras. — Tu erois donc nécessaire que j'apporte ma guitare? — Sans doute. — Je l'apporterai. Conviens donc à présent que je ne t'en imposais point quand je t'assurais qu'elle était éprise de moi. Je suis un vrai démon pour me faire aimer. Quel autre que moi pouvait , en si peu de temps, inspirer un amour si vif à une aussi aimable femme? Seraient-ce ces petits freluquets, dont toute la science est de voltiger avec légèreté de côté et d'autre, et qui ne sont pas capables d'assembler trois châteaux de noix dans l'espace de mille ans? Que je voudrais déjà que tu m'aperçusses avec mon petit Rebec! Sur ma foi , tu verrais beau jeu ! Je ne suis pas aussi vieux qu'il peut te le paraître ; elle l'a bien senti ; mais , si une fois je puis lui mettre la main sur le dos , je le lui ferai bien mieux sentir encore! — Ah! avec quels transports tu la saisiras ! Il me semble déjà le voir avec tes dents, faites en chevilles de luth, morire ses lèvres vermeilles, ses joues de roses, et, petit à petit, la manger tout entière. A ce discours, Ca-

landrin croy ait déjà y être: il chantait, sautait, étaii hors de lui-même.

Le lendemain, il apporte sa guitare, il chante tout ce qu'il sait de mieux, et réjouit toute la compagnie. Enfin il était si amoureux de Colette, qu'il n'en travaillait plus. Continuellement à la fenêtre, à la porte ou dans la cour, et jamais à l'atelier. Colette, instruite par Lebrun, semblait se prêter à ses désirs. Ce même Lebrun , le confident de Calandrin , faisait de part et d'autre les lettres et les réponses ; quelquefois Colette écrivait que, retirée pour quelques jours chez ses parens, elle ne pouvait le voir, mais qu'elle lui permettait les espérances les plus flatteuses. Ainsi Lebrun et Bulfamaque, qui avaient l'oeil et la main à tout, se divertissaient agréablement aux dépens de leur camarade. Ils se faisaient donner, au nom de l'amante, tantôt un peigne d'ivoire, tantôt une bourse, une autre fois une paire de ciseaux, et d'autres semblables bagatelles , en échange desquelles ils lui donnaient des anneaux d'un métal faux et de nulle valeur, mais que Calandrin regardait comme des bijoux très-précieux. Ils gagnaient d'ailleurs à cette comédie quelques bons repas par-ci, par-là, et d'autres honnêtetés, afin de les encourager à veiller au succès de l'entreprise. Deux mois s'étaient écoulés sans que les affaires de Calandrin fussent plus avancées. L'ouvrage que ses compagnons et luiavaiententrepris allait être achevé: ilcompritque, s'il ne hâtait le moment de son bonheur, il pourrait bien no lo trouver jamais. Il sollicita donc Lebrun de travailler à 6es affaires plus vivement qu'il n'avait fait encore.

Colette arriva fort à propos. Lebrun s'entretint avec , elle et avec Philippe. On convint de ce qu'on devait faire. Alors Lebrun tire Calandrin à part. Mon ami, lui dit-il, cette femme ne fait rien de ce qu'elle t'a promis : je crois qu'elle veut te berner; mais, si tu y consens, je sais un moyen sûr pour la mener, qu'elle le veuille ou non, a ce que tu désires. — Hé! pour l'amour de Dieu, mon ami, ne perds pas un moment!

— Auras-tu bien la hardiesse de la toucher avec un morceau de papier que je te donnerai? — Assurément.

— Hé bien! apportez-moi un peu de parchemin vierge, une chauve-souris en vie, trois grains d'encens et une chandelle bénite; le reste est mon affaire.

Calandrin passa la nuit suivante à guetter une chauvesouris. Dès qu'il l'eut prise, il l'apporta avec les autres drogues à Lebrun. Celui-ci se retira dans une chambre écartée, où il écrivit sur le parchemin ce qui lui passa par la tête, et traça quelques caractères singuliers et inconnus. Calandrin, dit-il en lui remettant l'écrit, sois sûr que, si tu la touches avec ce parchemin, elle te suivra sur-le-champ, et se rendra à tes désirs. Ainsi, mon cher, si Philippe sort aujourd'hui, fais tous tes efforts pour t'approcher d'elle, de quelque manière que ce soit, et ne manque pas de la toucher. Ensuite va dans la grange, où il y de la paille ; c'est de toute la maison l'endroit le plus sûr : personne n'y met jamais le pied. Elle t'y suivra; dès qu'elle sera arrivée, tu sais ce que tu auras à faire. Calandrin, au comble de la joie, répondit qu'il n'était pas inquiet de ce qu'il ferait dèa qu'il l'aurait en sa possession.

Nello, dont notre amoureux se défiait , était instruit de l'aventure, s'en amusait et travaillait, de concert avec les autres, à en amener le dénoûment. Il part, ainsi que Lebrun le lui avait recommandé, va à Florence, arrive chez la femme de Calandrin. Tesse, lui dil-il , tu n'as pas oublié les mauvais traitemens que tu reçus de ton mari le jour qu'il revient de Mugnon ; il. te battit sans pitié et sans justice : il faut te venger; et, si tu perds l'occasion que je te présente de le faire, ne me regarde jamais comme ton parent et ton ami. Il est devenu amoureux d'une jeune femme qui habite dans la maison où nous travaillons; il obtient du retour, il voit souvent sa maîtresse, et il doit être avec elle en ce moment. Je veux donc que tu me suives, et que tu le tances comme il le mérite. Le perfide , le scélérat! s'écria Tesse, voilà donc comme il me traite! mais, j'en jure Dieu, son crime ne restera pas impuni. A ces mots , elle prend son manteau , se fait suivre par une servante, et se met en chemin avec Nello.

Dès que Lebrun les aperçut de loin : \oici nos gena , dit-il à Philippe j il est temps de partir. Philippe va trouver Calandrin, et lui dit qu'il est obligé d'aller faire un tour à Florence, et l'exhorte à redoubler d'activité. Il sortit incontinent et alla se cacher dans la grange, de manière à tout voir sans être vu. Lorsque Calandrin pensa que Philippe pouvait être un peu loin, il descendit à la cour, où il trouva Colette seule , qui , instruite du rôle qu'elle devait jouer, s'approcha de lui, et l'accueillit plus gracieusement qu'à l'ordinaire. Cet accueil ^'duisart enhardit Calaud:in;

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il la touche avec son parchemin , et gagne aussitôt la grange. Colette le suit, entre, ferme la porte, se jette à son cou, le renverse sur la paille , se met sur lui à califourchon, et a soin de lui tenir les mains sui les épaules, de manière qu'il ne pouvait approcher son visage du sien. Cependant elle fixe sur lui des regards passionnés.

Cher Calandrin, lui disait-elle, mon petit cœur, mon repos, mon bonheur, ma vie, qui! y a long-temps que je désire te posséder et pouvoir me rassasier du plaisir de te voir! Par tes charmes et tes gr.àces tu as enchanté mes sens, et lu as achevé de me séduire par les sons harmonieux de ta guitare. Est-il bien vrai que je te presse dans mes bras ?

Calandrin, qui avait de la peine à se remuer : Hé, mon cher ange, lui dit-il, donnez-moi la liberté de vous baiser. — Ciel ! que tu es pressé! Laisse-moi d'abord te voir bien à mon aise ; souffre que je me rassasie de l'aimable image de ces traits si doux, si enchanteurs. Lebrun elBulfamaque,qui étaient aller rejoindre Philippe, voyaient et entendaient tout. Cependant Calandrin , ne pouvant plus résister à l'impatience de ses désirs, allait employer la force pour obtenir les faveurs de Colette, lorsque sa femme arrive avec Nello. Je gage, dit celui-ci, qu'ils sont ensemble là-dedans. Tesse ne prend pas la peine d'ouvrir la porte de la grange, elle l'enfonce, entre avec précipitation, et voit son mari se débattre sous Colette, qui aussitôt lâche prise et court auprès de Philippe. Tesse s'élance sur Calandrin , qui n'était pas encore levé , lui déchire le

visage av Jongles, le traîne de coté et d'autre par les cheveux, en disant : Vieillard insensé! voilà donc l'outrage que tu me préparais ! Que je rougis maintenant de l'amour que j'ai eu pour toi! N'as-tu pas assez d'occupations au logis, pour aller en chercher ailleurs! Tu ne te connais donc pas, malheureux! ne sais-tu pas que , même dans un mortier , on aurait de la peine à tirer trois gouttes de jus de ton individu? Ce n'est plus moi maintenant qui t'engrosse (i), maudit original. Il faut que celle qui se charge de ce soin ne soit pas dillicile en hommes, pour avoir conçu du goût pour un animal de ta sorte.

A l'aspect inattendu de sa femme, imaginez-vous la consternation de Calandrin : il resta plus mort que vif. Il n'eut pas le courage de prononcer un seul mot pour sa défense. Bien grondé, bien battu, bien harcelé, il ramasse son chapeau, et prie seulement sa femme de ne pas faire tant de bruit, si elle ne voulait pas qu'il fût taillé en pièces : Car, ajouta-t il, celle avec qui tu m'as trouvé est l'épouse du maître de la maison. — Je voudrais qu'elle fût celle du diable, et qu'on te mît en morceaux pour être délivré d'un malheureux tel que toi.

Lebrun et Bulfamaque, après avoir bien ri de l'aventure avec Philippe et Colette, accoururent au bruit, et firent tant, qu'ils apaisèrent la femme de Calandrin, conseillant à celui-ci de retourner à Florence,

• Allusion à l'aventure de Calandrin racontée dans la Nouvelle III le rotte mômo jouir. co.

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et de bîen se garder de remettre jamais les pieds dans ce château, de peur que Philippe, instruit de l'aventure, ne le rendît victime de son honneur outragé. Ainsi le pauvre Calandrin , molesté, meurtri , "retourna à Florence. Il oublia son amour, ou ne' s'en ressouvint que par les reproches dont sa femme Tac câblait jour et nuit

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