‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 55 sur 68 · A BON RAT BON CHAT · texte numérisé non relu

A BON RAT BON CHAT

Toute la compagnie fut d'avis que le prétendu son.^c de Talan n'en était pas un ; ce ne pouvait être qu'une vision surnaturelle, puisqu'il s'était réalisé de point en point. Chacun ayant cessé de parler, la reine ordonna à Laurette de dire sa nouvelle.

Mes aimables dames , dit-elle je ne craindrai pas d'imiter ceux d'entre nous qui ont pris pour sujet de leur récit des matières déjà trai 1res. La vengeance dont Pampinée nous entretint hier ire rappelle une histoire à peu près semblable, mais cependant moins cruelle.

Sachez d'abord qu'il y avait j.t dis à Florence un glouton renommé qu'on appelait (Clique. Toutes ses qualités extérieures prévenaient en sa faveur. Personne ne parlait avec plus de grâce, tt ne tournait si plaisamment ce qu'il voulait dire. Ses talens le faisaient

recevoir dans toutes les sociétés, et il avait grand soin de choisir celles où l'on faisait la meilleure chère.

Dans le même temps et dans la même ville, un nommé Blondel, d'une taille très-petite, mais fine et proportionnée, fort élégant dans ses habits et dans sa frisure, faisait le même métier que Chiaque. Un matin de calérne, il venait d'acheter au marché deux très-grosses lamproies pour messire Vieri de Cherqui , lorsque Chiaque, l'apercevant, s'approche aussitôt de lui, et lui demande ce qu'il veut faire de ce poisson. Hier au soir, répond Blondel, Corse Donati reçut en présent trois lamproies beaucoup plus grosses que celles-ci , accompagnées d'un esturgeon; mais, n'en ayant pas assez pour régaler plusieurs gentilshommes qu'il a invités à dîner, il m'a envoyé acheter ce supplément. Ne viendrastu pas en manger? — Je n'ai garde dy manquer : tu me connas trop bien pour imaginer que je laisse échapper une si belle occasion.

L'heure du dîner venue , il se rendit à la maison du seigneur Donati. Que veut monsieur Chiaque? lui dit celui-ci. — Monsieur, je viens dîner avec vous et votre compagnie. — Vous êtes un galant homme, et vous me faites grand plaisir. Passons dans la salle à manger, car il est temps. On se mit à table. Des pois cruches, de la tonine grasse, une friture de poissons d'Arno, voilà tout ce qu'on servit. Chiaque s'aperçut fort bien que Blondel avait voulu le jouer. La honte d'avoir donné dans ce panneau lui inspira le désir de la vengeance, et il ne tarda pas à trouver l'occasion de le remplir.

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Blondel, qui s'était beaucoup amusé à ses dépens en racontant à qui voulait l'entendre le tour qu'il lui avait joué, le rencontre, l'aborde : Eh bien! lui dit- il, comment as-tu trouvé les lamproies de messi re Dona îi? — Avant huit jours lu le sauras mieui que moi.

Sans perdre de temps, il va trouver un gagne-deniers, convient de prix avec lui, lui remet une bouteille de verre entre les mains , le conduit près de la halle de Cavicciulli , lui montre un chevalier nommé messire Philippe Argenti, homme d'une fort grande taille, emporté, vain, bizarre : Tu vois ce chevalier, dit-il à son gagne-deniers : va ie trouver, et lui dis : Monsieur Blondel m'envoie vers vous, et vous prie de vouloir bien lui enrubinet ce flacon de votre excellent vin clairet, parce qu'il veut régaler quelques-uns de ses amis. Garde-toi bien «le le laisser approcher de toi ; crains qu'il ne te saisisse au collet ; tu ferais fort mal tes affaires, et tu daterais les miennes. Est-ce là tout? dit le gagne-deniers. — Oui, va , répète ce que je t'ai dit ; reviens me trouver, et je te paierai. Le commissionnaire part, et remplit sa commission. Philippe, qui avait un cerveau prompt à s'enflammer, croyant que Blondel voulait se moquer de lui , se lève le visage en feu , les yeux étincelans : Que veut dire ceci ? s'écriat-il 5 de quel enrubinement , de quels amis est-il question? Que le diable vous emporte l'un et l'autre! Tout en prononçant ces imprécations, il étendait le bras pour saisir le gagne-deniers; mais celui-ci, qui était ■ur ses gardes, ne perdit pas un moment pour fuir, et s'en retourna bien vite vers Chiaque, à qui il ren-»

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dit compte de sa commission , et de qui il reçut la somme convenue.

Chiaque n'eut plus de repos qu'il n'eût trouvé Blondel. Dès qu'il le rencontra : Y a-t-il tang-temps, lui dit-il, que tu n'as été à la halle de Cavicciulli P — >on; mais pourquoi cette question? — C'est que messire Philippe te fait chercher partout, et je ne sais ce qu'il te veut. — J'y vais, donc de ce pas, et je lui pallerai. Quand Blondel fut parti, Chiaque le suivit de 'oin pour être témoin de l'aventure. Messire Philippe, qui n'avait pu attrapper le gagne-deniers . était encore tout bouillant de colère, ne pouvant rien comprendre dans le message que Blondel lui avait adressé, sinon qu'il avait voulu se moquer de lui. Différentes pensées l'agitaient sur ce sujet, lorsque Blondel entra. Dès que Philippe l'aperçoit, il s'élance vers lui, et débute par lui appliquer un grand coup de poing sur le nez. Dieu! s'écrie Blondel étourdi de cette réception inattendue, que signifie cela, monsieur? Philippe le prend par les cheveux , lui arrache son capuchon, qu'il jette par terre, et, le frappant rudement : Traître, je t'apprendrai ce que cela signifie. Mais voudrais tu bien m expliquer toi-même ce que veulent dire cet enrubint'.inenl et ces amis, et tout ce que tu m'as envoyé dire? Me prends-tu pour un enfant? penses -tu t'amuser de moi? Tout en disant cela , il faisait tomber suî- le visage du pauvre Blundel 1: ne grêle de coups; il arrachait >es cheveux , le traînait par terre et déchirait son habit. Il était si occupé de Btltfc besogne , que jamais Blondel ne put lui faire enofile on <vn\ mot, ni lui

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demander la raison de cet étrange traitement. Les mots d'amis , à' enrubinement avaient frappé son oreille; mais de quoi linstruisaient-ils? Les voisins, qui étaient accourus , mirent enfin un terme à la fureur de Philippe, en lui arrachant des mains le malheureux Blondel. Ce fut alors qu'on l'instruisit des raisons qui avaient allumé une si grande colère. Pour le consoler, on lui fit quelques remontrances; on tâcha de lui faire sentir combien il était dangereux de se jouer à messire Philippe , et on lui recommanda de n'y plus revenir. Blondel, tout en larmes, jurait que jamais il n'avait envoyé chercher de vin chez messire Philippe. Quoi qu'il en soit, il garda les coups et les remontrances.

Il ne fut pas long-temps à imaginer que cette aventure était un coup de vengeance de la part de Chiaque. Mais comment lui riposterr Se tenir coi, ne dire mot, était le parti le plus sage, et ce fut celui qu'il suivit. 11 garda la maison jusqu'à ce que l'empreinte des poings de messire Philippe fût effacée. A sa première sortie , il rencontra Chiaque. Eh bien! Blondel, lui dit celui-ci en riant, comment as-tu trouvé le vin de messire Philippe?— Que n'as-tu trouvé de même les lamproies de messire Donati ! — Quand tu voudras me donner un dîner semblable à celui que tu m'as fait faire chez lui, je te donnerai à boire comme tu as bu chez messire Philippe.

Blondel, qui vit bien quii n'y avait rien de bon à gagner en luttant contre Chiaque, pria Dieu de faire a paix avec lui. Dans la suite, il eut grand soin de ne pas se moquer d'un homme de cette trempe.

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