‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 7 sur 68 · L HEUREUSE RENCONTRE · texte numérisé non relu

L HEUREUSE RENCONTRE

La nouvelle de JNéiphile fit grand plaisir à la compagnie. Quand la reine en eut fait l'éloge, elle commanda à Pampinée de raconter la sienne. Celle dame, avec son air ouvert et toujours riant, commença ainsi : Qu'il est fort et puissant ce petit dieu qui nous l'ail aimer ! Quelle force et quel courage necommuniquet-il pas à ceux qu'il tient sous son empire! Les histoires qu'on a racontées aujourd'hui et les jours précède n s suffiraient, sans doute, pour nous convaincre de celle vérité-, mais il est bon d'en fournir de nouvelles preuves, et c'est ce que je me propose de faire dans la nouvelle que vous allez entendre. Puisse-t-elle vous amuser autant que je le désire !

Dans l'île d'Ischia , voisine de INaples, vivait autre

DE ÈÒCtìACE hi

lofs imi bòri gentilhomme , homme .Marin de Bolline, il avait une fille jolie et aimable qui portait le nòni ile Restitue , dont un jeune habitant de l'ile voisine de Procida devint éperdument amoureux. Cet insulaire, appelé Jean , trouva le secret de s'en faire aimer, et d'avoir avec elle plusieurs rendez- vous de jour et de nuit, mais sans en obtenir d'autres faveurs [ne quelques baisers. S'il arrivait qu'il ne trouvât point de barque pour passer dune île à l'autre, plulôl que de manquer au rendez-vous, il faisait la traversée à la nage; et, s'il était assez malheureux pour ne pouvoir joindre sa maîtresse, il s'en retournait du moins avec la "satisfaction d'avoir contemplé les murailles de la maison qui la renfermait. Cette maison lui paraissait un temple, et sa maîtresse une divinité digne des hommages de tous les cœurs sensibles à la vertu unie à la beauté.

Durant ce commerce amoureux, mais innocent, il pi il envie à la belle daller un jour d'été se promener Jûr la cote; et, se voyant toute seule, elle courait de rocher en rocher, avec un couteau à la main, pour détacher des coquillages et les manger. Il y avait entre ces '•ochers une fontaine entourée de quelques arbrisseaux, jui y formaient un. ombrage des plus agréables. La fraîcheur de ce lieu avait invité plusieurs jeunes Siciliens, qui venaient de Naples , à s'y reposer. Aussitôt qu'ils virent cette jeune fille, qui ne les apercevait point encore, ils résolurent de l'emmener. Elle eut beau crier an secours, elle fn.t enlevée et portée dans leur barque. Ils la traitèrent d'abord avec beaucoup d'é-

gards, et tâchèrent de la consoler ; mais Restitue pleurait toujours. Arrivés en Calabre, on mit en délibération qui en jouirait. Chacun voulait l'avoir et en jouir exclusivement, tant on la trouvait jolie et intéressante. Grande contestation de part et d'autre : la jalousie les empêcha de pouvoir jamais s'accorder. Pour ne passe brouiller entièrement et éviter quelque malheur, on convint qu'elle ne serait ni aux uns ni aux autres, et qu'on en ferait présent a rredéric * , roi de Sicile, jeune prince qu'on connaissait fort friand de ces sortes de morceaux-, ce qu'ils exécutèrent aussitôt qu'ils turent arrivés à Palerme. Le roi la trouva jolie et fort a son gré, et accepta le présent avec joie. Mais, comme il se trouvait alors incommodé, il ordonna qu'on qanduisît la belle à une maison de plaisance nom mée la Cu ba , avec ordre de la bien traiter et de la garder soigneusement jusqu'à ce qu'il se portât mieux.

L'enlèvement de Restitue se répandit bientôt dans toute l'île d'Ischia-, mais on ne savait point qui avait commis cette violence. Jean, son amoureux, à qui il importait'plus qu'à tout autre de le découvrir, se donna toute sorte de mouvemens pour savoir ce qu'elle était devenue et quels étaient ses ravisseurs. Il fit armer en diligence une frégate, et courut toutes les mers des environs, depuis la Minerve jusqu'à la Scalèe, en Calabre, et ce fut là qu'il apprit qu'elle avait été donnée au roi | qui la faisait garder à la Cuba. Cette nouvelle

1 Frédéric If, élu roi de Sicile par les peuples de cette île, le iS janvier it^d } ce prince était frère de Jacques, roi d'Aragon.

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r.ï fîl i«- oa beaucoup, et lui fit désespérer de pouvoir jamais la posséder ni peut-être In revoir. Cependant , résolu d'attendre le dénonment d«' sa destinée, il renvoya sa frép-ate, dans le dessein de s'arrêler à Païenne poni voir comment les choses tourneraient. N'étant connu de personne, il se promena hardiment devant la maison de plaisance, et, a force de passer et repasser, il aperçut un jour Restitue h la fenêtre. Il s approcha de plus près pour se montrer à sa maîtresse. Elle le vit en effet, et lui en marqua beaucoup de joie. Ce lieu était solitaire et peu fréquenté; elle s'approcha le plus qu'il lui fut possible, et se trouva assez près pour l'entendre et en être entendue. Alors la belle, sans perdre le temps en discours inutiles, lui enseigna la manière dont il devait s'y prendre s'il voulait la voir et l'entretenir de plus près. Il examina la situation du lieu qu'elle venait de lui indiquer. Quand la nuit fut venue, et même fort avancée, il y retourna , grimpa sur un mur, entra dans le jardin . et, par le moyen dune antenne de vaisseau qu'il appuya contre la fenêtre, il s'introduisit dans la chambre de sa maîtresse, qui lui avait désigné cette espèce d'écl ielle.

Prévoyant qu'il ne lui serait pas possible de garder long-temps son honneur, qui avait déjà couru de si grands risques, elle se proposa de profiter de la circonstance pour en faire le sacrifice à son amant, persuadée que personne n'en était plus digne, et que cette complaisance pourrait le déterminera la tirer de cette espèce de prison , où elle s'ennuyait à mourir. A peine

fut-il dans la chambre, qu'elle lui fit connaître ses intentions. L'amant, au comble de la joie, lui promit de l'arracher de ces lieux , et de prendre si bien ses arrangemens quand il l'aurait quittée, qu'il l'emmènerait sans faute avec lui à sa seconde visite. Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi , Jean de Procida , qui brûlait de goûter les plaisirs de l'amour, quitta ses habits et se coucha auprès de sa maîtresse. Je vous laisse à penser les caresses qu'ils se prodiguèrent mutuellement. Les plaisirs dont ils s'enivrèrent furent si vifs, qu'ils leur firent oublier tous leurs chagrins et le lieu où ils e'taient ; si bien que le sommeil les surprit se tenant encore l'un et l'autre étroitement embrassés.

Ils dormaient encore, quand le roi, qui avait été charmé de la beauté de Restitue , se trouvant assez bien rétabli et se sentant certain appétit, partit à la pointe du jour, avec peu de suite, pour aller la voir. Il ouvre doucement la porte de sa chambre et s'approche de son lit, un flambeau à la main, pour se donner le plaisir de la voir dormir. Dieu sait s'il fut surpris de la trouver entre les bras d'un homme. Il entra dans une si forte colère, qu'il en perdit la voix, et qu'il fut tenté de les poignarder tous deux; mais, considérant qu'il était indigne, non seulement d'un roi , mais même d'un simple particulier qui se pique d'honnêteté, de tuer deux personnes hors d'état de se défendre, il modéra la vivacité de son ressentiment, et résolut de les punir l'un ♦ìt l'autre du supplice du feu. Dans ce projet, il s'é- .oigne du lit, s'avance vers la porte, appelle un de ses gentilhommes, et lui demande ce qu'il pense de cette

misérable créature, enqui il avait fixé son affection, et s'il connaît le téméraire qui avait osé lui faire un pareil outrage dans son propre palais. Le gentilhomme, sans s'expliquer sur le compte de la belle, lui répondit qu'il ne se souvenait point d'avoir jamais vu cet homme. Le roi sort de la chambre, et ordonne que les deux coupables soient liés tout nus tels qu'ils étaient, et conduits sur-le-champ dans cet état àPalerme, pour être attachés dos à dos à un poteau dans la place publique , et subir le supplice du feu. Après cela, il repartit lui-même pour Palerme, où il s'enferma dans sa chambre, le cœur plein de dépit. Il est aisé de se représenter la douleur et la consternation de Restitue et de son amant. Ils furent, suivant l'ordre du roi , conduits à la ville et attachés à un poteau , autour duquel on éleva le bûcher qui devait les brûler vifs. On se figure les horreurs qu'ils durent éprouver à la vue des apprêts de leur supplice. Tout le peuple de Palerme accourut à ce triste spectacle. La jeunesse et la beauté de la demoiselle , que les hommes regardaient de préférence , la jolie figure et la douceur du jeune homme, que les femmes s'empressaient d'examiner, excitaient la compassion de tout le monde; il n'était personne qui ne les jugeât dignes d'une plus heureuse destinée, et qui n'eût voulu les sauver. Mais la pitié publique n'adoucissait pas le sort le ces pauvres victimes de l'amour, qui fondaient en : Vraies, et n'attendaient que le moment de leur mort. Sur ces entrefaites, Roger Doria *, homme célèbre

' Roger Doria, dont la famille avait déjà occupé les premières charges de la république de Gènes, était effectivement amiral de Sicile, sous le rè<*ne de Frédéric II.

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par ses exploits militaire», et pour lors amirai de Sicile, ayant appris l'aventure de ces amans malheureux, eut envie de les aller voir. Il se rend au lieu de leur supplice, et fixe d'abord ses regards sur la fiile, quii trouve aussi jolie qu'on le lui avait dit. Il envisage ensuite le jeune homme, et est fort étonné ite le reconnaître. Il s'approche, et lui demande s'il n'est pas Jean de Procida. A cette question, le patient fève la tête ; et, reconnaissant à son tour l'amiral : Je l'ai éié jusqu'ici, lui répondit-il ; mais il y a grande apparence que je ne le serai bientôt plus. L'amiral lui demanda encore quel accident l'avait conduit là. L'amour el la colère du roi , répondit le jeune homme. Roger Doria voulut connaître tous les détails de son aventure ; et, après les avoir appris de sa bouche même, il se retira fort touché du malheur de ces infortunés. Jean de Procida le rappela, et le pria, au nom de Dieu, de demander pour lui une grâce au roi. Quelle est-elle? repartit l'amiral, naturellement porté à obliger. Je vois, monsieur, ajouta le jeune homme, que je vais bientôt mourir, et que je serai privé pour toujours de cette aimable personne, qui va subir le même sort, et que j'ai aimée plus que ma vie : je mourrais avec moins de regret si le roi permettait que mon visage fût tourné vers le sien. Tu peux être tranquille, lui répondit l'amiral en souriant 5 je vais trouver le roi , et peut-être t'obtiendrai-je la liberté de voir si longtemps ta maîtresse, que tu t'en lasseras. Puis, se tournant vers les bourreaux et les archers , il leur commanda de surseoir à l'exécution jusqu'à un nouvel

Ardre du souverain. Ce brave militaire fut trouver le monarque; et, quoiqu'il n'ignorât point qu'il était fort irrité : Sire, lui dit-il, oserai-je vous demander le crime de ces deux jeunes gens que votre majesté a condamnés à être brûlés vifs? Le roi lui ayant tqu$ dit : Je conviens, reprit l'amiral, que la faute qu'ils ont commise mérite une grande punition ; je ne trouverai^ même pas trop rigoureux le supplice auquel ils sont condamnes , si tout autre que votre majesté avait proponcé leur arrêt; mais, de même que les crimes méritent châtiment , il me semble que les services doivent être récompensés. Connaissez -vous ces deux criminels? J'i onore qui ils sont, répondit le roi. — Permettez-moi donc de vous les faire connaître, afin que vous jugiez vous-même où vous ont emporté les mouvemens de voti e colère. Pardonnez-moi la liberté que je prends; les grands princes ne doivent point s'abandonner aussi facilement à l'impétuosité de leur passion : ils doivent tout examiner avant de prononcer, Votre majesté en conviendra sans doute elle-même , quand elle saura que le jeune homme qu'elle veut faire brûler est fils de Landolfe de Procida , propre frère de messire Jean de Procida ', à qui vous devez la couronne, et que la jeune fille doit le jour à Marin de Bulgare, le même qui a empêché que vous ne fussiez détrôné, et qui soutint à Ischia la gloire et la puissance de votre nom. D'ailleurs , ces jeunes gens s'aimaient depuis fort long-temps ; c'est l'amour qui les a réunis , et non le dessein d'of-

* Celui qui délivra sa patrie du joug fies Français, l'an 128a.

fender votre majesté. Ainsi, bien loin de les faire mourir, il me semble, sire, que vous devriez les combler de bienfaits et d'honneurs.

Le roi ne s'offensa point de la noble liberté avec laquelle lui avait parlé l'amiral : il l'en remercia, au contraire, et parut seulement fâché d'avoir trop écoule son ressentiment. Il ordonna sur-le-champ qu'on fit paraître devant lui les amans ; et , après s'être convaincu par lui-même de la vérité de tout ce que l'amiral lui avait dit, il résolut de réparer le chagrin qu'il leur avait fait, par des honneurs et par des dons dignes de sa générosité. Il commença par les faire habiller selon leur qualité ; et , ne voulant pas faire les choses à demi , il les maria , les combla de présens magnifiques, et les renvoya chez eux, où ils furent reçus de leurs parens avec une joie extraordinaire, et où ils vécurent aimés et caressés de tout le monde , autant qu'ils s'aimaient et se caressaient eux-mêmes , ne songeant aux malheurs passés que pour mieux sentir leur bonheur présent.

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