L'ENFER DES AMANTES CRUELLES
Aussitôt que Laurelte eut cessé de parler, Piatomene, par ordre de la reine, prit la parole, et commença ai-nsi : Sila compassion , mes aimables dames, est une vertu qu'on loue beaucoup dans notre sexe, la cruauté, en revanche, est un vice qu'on ne nous pardonne point, et que la justice divine punit toujours rigoureusement. Lanouvelle suivante vous prémunira, je l'espère, contre un défaut si condamnable.
Il y avait autrefois à Ravenne , ville très-ancienne de la Romagne, un grand nombre de gentilshommes. Parmi eux on distinguait un jeune homme nommé Anastase des Onesti, qui, par la mort de son père, et celle d'un de ses oncles dont il avait hérité, se trouvait
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puissamment riche. Il était déjà dans l'âge de se marier, lorsqu'il devint amoureux d'une jeune fille de messire Paul des Traversaires , d'une maison bien plus ancienne et plus illustre que la sienne. Il ne désespéra pas néanmoins de s'en faire aimer, et mit tout en usage pour lui plaire; mais il eut la douleur de voir ses soins mal accueillis ; on ne lui tenait compte de rien , et plus il était attentif à faire sa cour, plus la belle se montrait dédaigneuse. Elle était si sottement fière de sa naissance, qu'elle eût cru s'avilir en aimant un homme d'une noblesse moins ancienne que celle de sa maison. Aussi Anastase ne put-il jamais parvenir à se rendre agréable à ses yeux-, il suffisait qu'il parût désirer une chose,, pour qu'elle la refusât. Ces rigueurs soutenues désespéraient le jeune homme, au point qu'il lui vint plusieurs fois dans l'idée de se donner la mort. Il l'aurait même fait, s'il n'eût cru flatter par-là son inhumaine. Il crut donc qu'il ferait mieux del'abandonner , de ne plus penser à elle, ou de n'y penser que pour tâcher de la haïr. Vain projet : un cœur fortement épris ne renonce pas facilement à l'objet qui l'a enflammé ; plus il trouve de résistance, plus le feu qui l'agite devient violent. Anastase ne pouvant donc se détacher de l'ingrate, continue ses folles dépenses et ses assiduités. Ses parens, qui le voyaient dépenser inutilement son bien et sa santé, lui représentèrent son extravagance , et lui conseillèrent de quitter Ravenne, jusqu'à ce que l'absence l'eût guéri d une passion qui ne pouvait manquei de le ruiner , et peut-être de le conduire au tombeau. Ce malheureux amant ne put prendre de long-temps sur lui de suivre xi. 6
un avis aussi sagej mais enfin, pressé, sollicité par mm ses amis , il leur promit de s'éloigner de Ravenne, et fit de grands préparatifs de voyage, comme s'il eût été question d'aller en France, ou en Espagne, ou dans quelque- autre pays éloigné. Quand tout fut disposé, il part avec quelques-uns de ses amis , et s'en va à une campagne, nommée Chiarcio , à une lieue et demie de Ravenne. Il y fit dresser plusieurs tentes meublées magnifiquement, et dit à ses amis qu'il voulait demeurer là , et qu'ils pouvaient retourner à la ville, s'ils le jugeaient à propos. Fixé dans ce lieu champêtre, il ne songea qu'à mener une vie joyeuse , faisant plus de dépense que jamais, et tenant table ouverte à tous allans et venans. C'étaient tous les jours nouvelle compagnie et nouveaux plaisirs.
Pendant qu'il cherchait ainsi à dissiper son chagrin, loin de l'objet qui le causait, un vendredi, du commencement de mai, qu'il n'avait personne, et qu'il se promenait , accompagné de quelques domestiques, les cruautés de sa maîtresse lui revinrent dans l'esprit, et l'occupèrent si fort, qu'il ordonna à ses gens de le laisser seul, pour pouvoir rêver plus à son aise. Sa rêverie le mena insensiblement jusque dans un bois planté de pins. Il avait fait plus d'un quart de lieue dans cette forêt, sans s'en apercevoir, et l'heure du dîner était déjà passée, lorsque, tout occupé de celle qu'il aimait, il crut entendre la voix d'une femme qui poussait des plaintes et des cris douloureux. Ce bruit l'arrache à sa profonde rêverie : il lève la tête, prête une oreille attentive, ot est fort surpris de
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voir que les cris partent du milieu du bois, lì ie fut bien davantage, lorsqu'après avoir porté ses regards de tous côtés il vit venir à lui , à travers des broussailles, une belle et jeune femme nue , écbevelée , ayant le bas de son corps décbiré et sanglant , poursuivie par deux gros matins qui la mordaient, et dont l'approche lui faisait jeter des cris lamentables. Un moment après, il vit paraître un cavalier fort basané, monté sur un cheval noir, le visage enflammé de colère, tenant une knce à la main, courant après elle, l'accablant d'injures, et la menaçant de la tuer. Ce spectacle remplit tout à la fois le cœur d'Anastase d'étonnement , d'horreur et de pitié. Emu de compassion pour cette femme, son premier mouvement fut de la secourir-, mais, se trouvant sans armes , il coupe une branche d'arbre , et se met au-devant des chiens. Le cavalier lui cria de loin : Anastase, c'est vainement que tu voudrais défendre celte méchante femme-, il faut qu'elle subisse la punition qu'elle mérite. Dans ce même moment les chiens, l'ayant saisie par les flancs, la renversèrent à terre. Le cavalier descend presque aussitôt de cheval, et s'approche de cette infortunée. J'ignore qui voua êtes, lui dit Anastase, et d'où vous me connaissez-, aiais je ne saurais m'empécher de vous dire que c'est une grande lâcheté à un homme armé de vouloir tuer une femme nue, et sans défense, et de la faire aiusi chasser comme une bête féroce. Vous avez beau vouloir m'arrêter, je la défendrai de toutes mes forcer , dûl-il •'en coûter la vie. Tu sauras , mon cher Anastase, impliqua le .cavalier, que je naquis dans la même ville
que toi ; et je me souviens que tu étais encore bien jeune lorsque tu fus nommé Gui des Anastases. Tu sauras aussi que j'étais alors plus amoureux de cette femme, que tu ne l'es aujourd'hui delà fille de Paul des Traversaires. Elle me traita si cruellement et avec tant de fierté, que je me tuai de désespoir du même javelot que tu vois, et je fus condamné aux enfers. Cette ingrate ne jouit pas long-temps du plaisir que lui causa ma mort 5 elle mourut bientôt après : et, pour ne s'être point repentie de m'avoir traité avec tant de rigueur et de cruauté, elle fut damnée aussi bien que moi. Il nous a été imposé pour peine, à elle de fuir devant moi, et à moi, qui l'ai tant aimée pendant ma vie, de la poursuivre comme ma plus grande ennemie, dans l'équipage où tu me vois. Toutes les fois que je l'atteins, je la perce de cette lance , je lui arrache le cœur, ce cœur qui fut toujours dur et insensible pour moi , et j'en fais ensuite la curée à ces chiens , comme tu vas le voir dans un moment. Cette opération terminée, il plaît à la justice divine de la ressusciter aussitôt après : alors elle se relève, recommence à fuir de nouveau ; et moi, précédé de ces gros matins, je continue à la poursuivre. Tous les vendredis , à la même heure , je l'atteins ici , où je lui fais subirle même supplice. Ne pense pas que nous soyons, en repos les autres jours : je ne cesse point de la suivre, et je lui perce le ccein dans tous les lieux où elle a fait ou machiné quelque chose contre mon amour. De son plus tendre ami, je suis devenu ?on persécuteur et son bourreau : ce qui durera autant d'années qu'elle m'a fait souffrir de mois.
Laisse-moi donc exécuter la volonté du souverain vengeur du crime , et ne t'avise point d'y mettre ob stacle : tes efforts seraient inutiles, et il pourrai! t'en mal arriver. Anastase , entendant un pareil disr; cours, sentit plusieurs fois ses cheveux se dresser sur sa tête. Les derniers mots surtout l'intimidèrent si fort, qu'il recula de frayeur. Il s'arrêta toutefois pour voir ce qui allait se passer, et, frémissant d'horreur, il vit le cavalier, tenant sa lance en arrêt, fondre comme un lion enragé sur cette malheureuse , qui , à genoux et les mains levées vers le ciel, lui demandait à grands cris miséricorde. Il lui enfonça de toute sa force sa lance dans l'estomac , et la perça d'outre en outre. Il lui ouvrit ensuite le sein , lui arracha le cœur et les entrailles, et les jeta aux chiens affamés , qui les dévorèrent incontinent. Un moment après, cette jeune victime se relève et se remet à fuir du coté de la mer, les chiens toujours attachés à sa poursuite. De son coté, le cavalier remonte à cheval, et court de nouveau après elle avec tant de vitesse qu' Anastase les eut bientôt perdus de vue.
Il est aisé de se figurer la situation où un pareil spectacle dut le plonger. Son cœur était partagé entre l'horreur et la compassion. Revenu à lui-même , il pensa que cette aventure pourrait lui être utile, puisque la scène s'en renouvelait tous les vendredis. Il en remarqua le lieu , et s'en retourna chez lui tout pensif.
Deux ou trois jours après, il envoya quérir à Ravenne plusieurs de ses païens et de ses amis. Vous
m'avez long- temps pressé, leur dit-il , de ne plus songer à l'inhumaine qui me déteste , et de cesser les folles dépenses que j'ai faites à son sujet } me voilà enfin, une fois pour toutes, prêt à suivre votre conseil si vous voulez m 'accorder la grâce que je vais vous demander : c'est d'engager messire Paul des Traversaires , sa femme, sa fille, et autant de leurs parens qu'il sera possible , à venir dîner dans ma solitude vendredi prochain. Je vous ferai connaître ce jour-là les raisons qui m'engagent à les attirer chez moi. La chose paraissant facile aux amis d'Anastase, ils lui promirent de lui donner celte satisfaction , et ne furent pas plus tòt retournés à la ville qu'ils se mirent en devoir de Ih lui procurer. La demoiselle seule fit quelque difficulté ; cependant elle se laissa gagner par les autres dames qui devaient être de la partie.
Pendant ce temps-là , Anastase avait fait dresser des tentes dans le bois planté de sapins. La table fut mise précisément vis-à-vis l'endroit où s'était passée la scène effrayante dont il avait été témoin. Il plaça les convives de manière que sa maîtresse se trouvât la plus à portée de voir ce spectacle. Le repas fut des plus magnifiques et des plus somptueux. Il était déjà fort avancé lorsqu'on entend des cris plaintifs poussés par une femme. Tout le monde est étonné , et chacun demande ce que c'est. Les cris redoublent : on se lève . on regarde de tous cotés, et bientôt on aperçoit la jeune fille poursuivie par les chiens et par le cavalier. D'abord grandes menaces, de la part des spectateurs, contre les chiens, et ensuite contre l'homme qui semblait
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les exciter ; mais celui-ci , leur ayant parlé comme à Anastase, les fit non seulement reculer, mais les glaça de surprise et de crainte, lorsqu'il renouvela en leur présence ce qui s'ét ait passé le vendredi précédent. Les dames de la compagnie, dont plusieurs étaient parentes, soit du cavalier, soit de la jeune fille , et qui se souvenaient encore de l'amour malheureux et de la triste fin du jeune homme, furent aussi touchées de ce spectacle douloureux que si elles en eussent été le sujet. Mais il n'y en eut point qui le fût autant que la maîtresse d'Anastase : elle avait tout vu et n'avait perdu aucune parole du récit du cavalier. Il lui fut facile de juger que cette aventure l'intéressait plus que tout autre, en se rappelant la dure insensibilité avec laquelle elle avait reçu les soins et les assiduités d'un jeune hommequi l'adorait. Elle en fut sifrappée, qu'il lui semblait déjà qu'elle fuyait devant lui , et que les chiens la poursuivaient et lui déchiraient les chairs. Elle passa le reste du jour dans de profondes rêveries, et la nuit dans de cruelles appréhensions : enfin elle ne put recouvrer sa tranquillité , qu'après s'être reproché son inhumanité et s'être résolu à passer de la haine à l'amour. Elle ne s'en tint point là. A peine fut-il jour, qu'elle envoya secrètement à Anastase une servante , pour le prier de la venir voir, et l'assurer qu'elle était décidée à le payer du plus tendre retour. Anastase s'étant rendu à l'invitation , la belle lui dit d'un air passionné qu'elle était prête à faire tout ce qui pourrail lui être agréable. Le jeune homme répondit qu'il était enchanté de ses nouveaux sentimens , et que ,