LE CALENDRIER DES VIEILLARDS
La nouvelle que la reine venait de raconter plut à toute l'assemblée. L'enjoué Dioneo la trouva lui-même fort agréable.
Je m'étais proposé, mes belles dames, dit- il, de vous conter une autre histoire que celle que je vais dire, mais le récit que nous venons d'entendre m'a fait changer de dessein. La brutalité de Bernard, que je condamne , quoiqu'elle ait tourné à son avantage , et sa prévention antérieure pour la vertu de sa femme, m'ont fait naître l'idée de vous entretenir de la bêtise de ces maris qui, moins heureux que lui, soutiennent obstinément que leurs femmes sont incapables de faire brèche à la foi conjugale. Je ne puis m'empêcher de rire de leur aveugle prévention. Il en est qui, tandis qu'ils vont en tous lieux chercher le plaisir et voltiger de belle en belle , comme des papillons , ne laissent
pas de s'imaginer que leurs femmes, restées seules à la maison , y demeurent les bras croisés , oubliant qu'elles font partie de ce même sexe qu'ils débauchent, et avec qui ils goûtent des plaisirs d'autant plus piquans qu'ils les dérobent à d'autres maris. Si l'on doit rire de leur sottise , on doit blâmer davantage encore celle de ces hommes qui, usés par l'âge, épousent de jeunes tendrons qu'ils sont bientôt obligés de laisser chômer.
Il y avait à Pise un juge plein d'intelligence et de capacité, mais d'une complexion faiblç et délicate. Il était extrêmement riche, et se nommait Richard de Quinzica. Malgré sa vieillesse et ses infirmités, il lui prit envie de se marier, croyant qu'il serait en état de remplir les devoirs du mariage avec le même honneur qu'il remplissait ceux de la magistrature. Il s'empressa de chercher une femme qui réunît en elle les avantages de la jeunesse et de la beauté. Il aurait dû redouter ce double mérite, s'il eût été sage, et s'il eût pris pour lui d'aussi bons conseils qu'il en donnait aux autres. Il trouva la personne qu'il désirait dans une des filles de messire Lotto Galandi, nommée Bartholomée. C'était effectivement une des plus belles et des plus aimables demoiselles de Pise. Elle avait un teint d'une blancheur et d'une fraîcheur extrêmes ; mérite d'autant plus grand dans une ville où toutes les femmes semblept avoir la jaunisse. Les noces lurent célébrées
avec beaucoup de gai té et de magnificence. La conclusion du mariage ne se ressentit point de la splendeur de la fête : le bon homme ne harangua la jeune mariée qu'une seule et unique fois ; il ne s'en fallut même de rien qu'il ne put achever son discours. Cette triste unité ne laissa pas de le fatiguer beaucoup; aussi le lendemain , pour réparer ses forces épuisées, eut-il recours au vin de Malvoisie , aux consommés et à d'autres boissons également restaurantes. Voyant, par cet essai, qu'il avait trop compté sur sa vigueur, il commença, dès le premier jour, à soupirer après le repos. Mais, pour déguiser sa faiblesse et son impuissance à sa jeune moitié, il s'avisa de lui remontrer qu'il y avait des jours dans l'année où l'on ne pouvait Légitimement goûter les plaisirs du mariage. Il lui remit à cet effet un de ces calendriers qu on imprimait autrefois à Ravenne, à l'usage des enfans qui apprennent à lire. Ce petit livre lui fournissait presque chaque jour un nouveau saint, en révérence duquel le mari et la femme devaient s'abstenir de coucher ensemble. A ces jours de fête il ajoutait les solennités, les jours de jeune, les quatre-temps, les vigiles, le vendredi, le samedi, le dimanche et tout le carême. En un mot, il grossissait le plus qu'il pouvait le catalogue de ces jours où les joies de l'hymcnée devaient être interdites aux bons chrétiens. Peut-être imaginait-il que le lit conjugal devait avoir ses vacances ainsi que le palais. Toutes ces raisons n'étaient rien moins que du goût de la dame ; car à peine ce saint homme trouvait-il un jour dans le mois où il pût, sans scrupule, s'acquitter du devoir
COiNTES
marital : encore, quand cela lui arrivait, n'en pouvaitil plus de fatigue et d'épuisement. Le plus fâcheux pour la belle , c'est quelle était surveillée de fort près» de peur que quelque jeune professeur ne lui fît connaître les jours ouvrables , comme son vieux mari lui avait appris les jours de fête.
Cependant Quinzica, pour la dédommager d'une aussi rigide abstinence, lui procurait de son mieux quelques récréations. 11 la menait souvent à une belle maison de campagne , qu'il avait près de la montagne Noire, à peu de distance de la mer. Un jour qu'il y était allé pour changer d'air, et dans l'intention d'y passer plus de temps qu'à l'ordinaire, il voulut, pour varier ses plaisirs, lui donner le divertissement de la pêche. Il invita à cette partie plusieurs personnes de connaissance. Il se mit dans la barque des pêcheurs, et pour que sa femme pût jouir à son aise de ce spectacle , il l'engagea à se mettre sur une autre barque , avec plusieurs dames de ses amies. Le plaisir de la conversation, joint à celui de la pêche, fut si grand, qu'ils avaient insensiblement fait plusieurs lieues en mer avant de s'en être aperçus. Mais un fameux corsaire de ce temps-là, nommé Pagamin de Monègue, vint interrompre leur divertissement , dans le temps qu'ils en étaient le plus occupés. Il aperçut les barques, et tourna de leur coté. On se mit promptement à la rame pour l'éviter ; mais il n'était plus temps. Le corsaire eut bientôt atteint la barque des dames, qui était la plus avancée. A peine eut-il jeté les yeux sur ce groupe de femmes, qu'il fut frappé de la beauté
DE BOCCACE. 2t>7
de Bartholomée. 11 trouva les autres femmes si désagréables , qu'il ne voulut qu'elle pour tout butin , et il la fit passer sur son vaisseau , à la vue du mari , qui avait presque gagné le rivage. Le corsaire dédaigna de le poursuivre, de peur de trop s'approcher des terres , et s'enfuit avec sa capture.
Il ne faut pas demander si monsieur le juge, qui poussait la jalousie jusqu'à l'excès , fut chagrin de cette aventure. Il était furieux, et jetait les hauts cris, ne sachant de qui sa femme était devenue la proie , ni en quel endroit du monde son ravisseur^ l'avait menée. 11 se plaignit amèrement à Pise et ailleurs du brigandage des corsaires, et les aurait volontiers tous exterminés, s'il eût été en son pouvoir.
Pagamin , charmé de la beauté , de la jeunesse de sa captive, se félicitait de s'en être rendu le maître. Comme il n'était pas marié , il résolut dès le premier moment de la garder toujours, pour lui tenir lieu de femme. Il employa les soins, les égards, les attentions et tout ce qu'il avait d'éloquence pour la consoler $ car elle se désolait et fondait en larmes. Quand la nuit fut venue, il eut recours à des consolations plus énergiques que les discours les plus flatteurs. Eiles furent si efficaces, que la belle oublia bien vite son calendrier. Il n'y eut plus de fête, plus de vigile; tous les jours étaient bons. Ce changement plut si fort à la dame, qu'avant d'être arrivée à Monègue, le juge, !es lois et la légende de ses saints furent entièrement effacés de son souvenir. Elle était au comble de la joie, tanice nouveau genre de vie lui plaisait. Quand le corsaire
l'eut conduite à Monègue, il lui fit présent dune riche garde-robe, lui donna tout ce qu'il jugea pouvoir lui faire plaisir, et continua de lui prouver qu'il n'y avait, dans son calendrier, ni saint ni fête portant abstinence. Mais, s'il la traitait la nuit comme sa maîtresse, le jour il avait pour elle les mêmes égards qu'il aurait eus pour sa femme.
A force de recherches, Richard de Quinzica, étant parvenu à découvrir le lieu qu'habitait sa chère Bartholomée, résolut d'aller la chercher lui-même, ne croyant pas qu'aucun autre fût digne ou capable d une négociation aussi importante. Quelque forte que fut la rançon qu'on lui demanderait, il était déterminé à la payer généreusement , sans marchander. Il s'embarqua donc, après avoir pris ses sûretés, et arriva à Monègue sans avoir couru le moindre danger. Le lendemain matin , Richard va voir le corsaire ; il l'aborde civilement, et en est accueilli avec la même civilité. Pagamin feignit d'ignorer qui il était, afin de le faire expliquer sur les motifs de sa visite. Notre juge trouva enfin le moment de lui découvrir ce qui l'amenait, et il le fit dans les termes les plus honnêtes et les plus affectueux , en le suppliant de lui rendre sa femme, pour la rançon de laquelle il lui paierait sur-le-champ tout ce qu'il demanderait. Soyez le bien venu, monsieur, lui réponditPagamin avec un front riant et serein : ilestbien vrai que j'ai chez moi une jeune femme; mais j'ignore si elle est à vous ou à quelque autre; car je n'ai pas l'honneur de voqs connaître, et ne la connais elle-même qu autant quelle a demeuré quelque temps avec moi.
DE BOCCAClv. 269
Comme vous me paraissez un très-honnête gentilhomme, tout ce que je puis faire pour vous obliger, c'est de vous la faire voir. Si vous êtes son mari , elle vous reconnaîtra sur-le-champ; et, si elle convient qu'elle est votre femme , et qu'elle veuille retourner avec vous , je vous permets de grand cœur de l'emmener : je vous laisserai même le maître du prix de sa rançon; je dois ce retour à votre honnêteté. Mais, si elle ne convient pas que vous soyez son mari, ou qu'elle refuse de vous suivre, vous auriez grand tort de vouloir m'en priver. Jeune et vigoureux , je puis tout aussi bien qu'un autre entretenir une femme , surtout celle dont il s'agit; car je n'en connais ni de plus jolie ni de plus aimable. Oh! je vous jure, s'écria Richard, qu'elle est ma femme; et, si vous voulez me conduire vers elle, vous en serez aussitôt convaincu , vous verrez comme elle se jettera à mon cou. Ainsi j'accepte volontiers les conditions que vous me proposez. Eh bien! suivezmoi, reprit le corsaire, vous allez la voir. Il le conduit dans un salon, et fait avertir la dame. Celle-ci, s'étant vêtue et ajustée promptement, sortit dune chambre voisine , et parut dans le salon brillante comme un astre. Elle salue et regarde son mari d'un air aussi indiffèrent que si c'eût été un étranger qu'elle n'eût jamais vu, et ne daigne seulement pas lui dire un mot. Monsieur le juge , qui s'attendait d'être reçu avec les plus vives caresses, fut on ne peut pas plus surpris de cette froideur. Peut-être, disait-il en lui-même pour se consoler, peut-être que la douleur et les chagrins qui ne m'ont pas quitté depuis que j'ai eu le malheur de
a^o CONTES
la perdre m'ont si fort changé, qu'elle ne me reconnaît plus. D'après cette idée : Ah! ma chère amie, lui dit- il , qu'il m'en coûte cher de t'avoir menée à la pêche ! Jamais douleur n'a été aussi sensible que la mienne depuis l'instant fatal que je t'ai perdue ; et tu es assez barbare pour garder le silence comme si tu ne me connaissais point! Ne vois-tu pas que je suis ton mari Richard, qui suis venu pour te reprendre et te ramènera Pise, en payant ta rançon à cet honnête homme, qui veut bien avoir la bonté de te rendre pour la somme que je voudrai lui 'donner? Bartholomée se tournant vers lui en souriant un peu : Est-ce bien à moi, monsieur, lui dit-elle, que vous en voulez? Regardez-moi bien-, vous méprenez sans doute pour une autre. Pour moi , je ne me souviens seulement pas de vous avoir jamais vu. — Pense bien, ma chère, à ce que tu dis; regarde-moi bien toi-même, et, si tu veux t'en souvenir, tu ne douteras plus que je ne sois ton Richard deQuinzica. — Vous me pardonnerez , monsieur, mais il n'est pas décent que je vous regarde beaucoup. Je vous ai cependant assez envisagé pouf être certaine que c'est la première fois que je vous vois.
Le pauvre juge était décontenancé : il s'imagina ensuite qu'elle ne parlait ainsi en la présence de Pagamin que parce qu'elle craignait le corsaire. Il pria celui-ci de vouloir bien lui permettre d'avoir avec elle un entretien particulier dans sa chambre. Dès qu'ils y furent entrés, ils s'assirent ; et le bon homme, se voyant vis-à-vis de sa femme, qui tenait ses yeux toujours baissés , lui parla en ces termes : Eh ! mon cher cœur,
ma chère, ma bonne amie, ma plus douce espérance, ne reconnais-tu pas ton Richard, qui t'aime plus que sa vie? Comment peut-il se faire que tu l'aies sitôt oublié? Suis-je donc si défiguré? Pour Dieu , ma mignonne, regarde-moi ; je suis sûr qu'avec un peu d'attention tu me reconnaîtras aussitôt.
La dame , à ces mots , part d'un éclat de rire -, et sans lui donner le temps de continuer ses douceurs : Il faut, lui dit-elle, que vous soyez bien simple de penser que j'aie si mauvaise mémoire pour ne pas voir du premier coup-d'œil que vous êtes Richard de Quinzica, mon mari. Mais, si j'ai fait semblant de ne pas vous connaître, pouvez-vous vous en plaindre? N'est-ce pas vous qui , pendant tout le temps que nous avons demeuré ensemble, avez fait voir que vous ne me connaissiez pas? Si vous m'aimiez , comme vous voulez me le faire entendre , si je vous avais été chère , vous m'auriez traitée de la manière qu'une femme jeune, fraîche, et qui aime le plaisir, veut qu'on la traite. Avez-vous pu ignorer qu'elle a besoin de quelque chose de plus que du vêtement et de la nourriture? Lui avez-vous donné ce quelque chose que la pudeur naturelle à mon sexe m'empêchait de vous demander? Avez-vous oublié la manière ridicule dont vous vous y preniez pour vous dispenser de remplir vos devoirs? Si l'étude des lois vous était plus agréable qu'une femme, il ne fallait pas vous marier. Mais que dis-je? je ne vous ai jamais regardé comme un juge; vous me paraissiez plutôt un crieur de fêtes et de confréries , tant vous connaissiez bien les jeûnes et les vigiles. Con-
2^2 CONTES m
venez , monsieur , que, si vos fermiers et vos laboureurs avaient chômé autant de fêtes qu'en a chômé celui qui avait mou petit jardin à cultiver, vous n'auriez jamais recueilli un grain de blé. Aussi le bon Dieu, qui ne veut pas que les bonnes terres restent en friche, a jeté un regard de pitié sur moi, et, par un coup de sa providence, m'a fait tomber entre les mains du sieur Pagamin , avec qui il n'est jamais question de fêtes : j'entends de ces fêtes que vous chômiez si religieusement , avant plus de vocation et plus de zèle sans doute pour le service des saints que pour celui des dames. On ne connaît dans cet asile ni vendredi, ni samedi, ni vigiles, ni quatre- temps , ni le carême, qui est si long-, mais jour et nuit on y laboure, on y est infatigable à l'ouvrage. Cette nuit même , depuis qu'on a sonné matines, j'en ai fait la douce expérience. Ainsi ne trouvez pas mauvais , monsieur, que je veuille toujours demeurer avec un si bon ouvrier. J'ai du goût pour le travail , et je suis déterminée à travailler avec lui tant que je serai jeune : pour les fêtes, les jeûnes et les abstinences , je me réserve à les observer quand je serai vieille. Ce que vous pouvez donc faire de mieux, monsieur, c'est de vous en retourner bien vile. Partez sans délai, et que Dieu vous conduise. Vous n'avez aucunement besoin de moi pour célébrer vos fêtes, tant qu'il vous plaira d'en imaginer; ni moi de vous pour connaître les jours ouvrables.
Ce discours perçait le cœur au pauvre Richard, qui en était tout interdit. Il fut cent fois tenté de l'interrompre-, mais.se trouvant chez un étranger et chez un
corsaire, il crut devoir patienter. Mais quand elle eut cessé de parler : Quoi! ma chère amie, lui dit-il d'un ton affectueux , peux-tu bien me tenir de pareils propos? Fais-tu donc si peu de cas de ton honneur et de celui de ta famille? Est-il possible que tu aimes mieux demeurer arec cet homme, pour être sa concubine, et vivre toujours en état de péché mortel, que de retourner à Pise, pour y vivre avec ton mari, comme une honnête femme ? Songe que, si tu viens à déplaire à Pagamin , il ne fera pas la moindre difficulté de te mettre à la porte, tandis que, si tu veux venir avec moi, je ne cesserai de t'aimer; et, si je viens à mourir, tu seras toujours dame et maîtresse de ma maison. Faut-il qu'un appétit désordonné , une passion honteuse et criminelle, te fasse renoncer à ton honneur et à ton époux, qui t'aime si tendrement? De grâce, mon cher cœur, ne me tiens plus ces propos offensans, et n'hésite point à t'en revenir avec moi. Je te promets , puisque je connais à présent ton humeur, de faire désormais des efforts pour satisfaire tes désirs. Je ne consulterai plus si souvent le calendrier, puisque cela te déplaît. Ainsi, ma mignonne, je t'en prie, change de résolution , et consens à suivre ton mari, qui, depuis l'instant que tu lui as été enlevée, n'a pas cessé d'être en proie à l'ennui, à la tristesse et à la douleur.
Vous me parlez de mon honneur, répondit la dame, quand il n'est plus temps. Mes parens devaient y prendre garde lorsque, sans me consulter, ils me donnèrent à vous. S'ils parurent alors s'en soucier fort peu, je me soucie aujourd'hui fort peu de ménager le leur. 1. 16
a^4 CONTEi
Pour vous, ne vous inquiétez ni du mien ni du leur:, et , puisqu'il faut tout dire , sachez que je me regarde ici comme étant véritablement l'épouse de Pagamin ; au lieu qu'à Pise il me semblait n'être qu'une femme de parade, que vous méprisiez , que vous faisiez souffrir sans pitié. Pagamin est bien un autre homme! c'est pour moi un véritable mari : il me tient toute la nuit entre ses bras, il me serre, il me mord, il me caresse de cent manières différentes : jugez si je dois vous regretter.
Vous dites encore que vous ferez vos efforts pour me satisfaire un peu mieux que par le passé: mais je voudrais bien savoir comment vous vous y prendriez. Seriez-vous devenu par hasard un vaillant champion depuis que je vous ai perdu de vue? Allez-vous-en , vous dis-je, et ne songez qu'à vivre ; car on dirait, a voir votre faiblesse , votre pâleur, votre figure décharnée, qu'on a oublié de vous enterrer. Au reste, je suis bien aise de vous dire que, si Pagamin me chasse, ce ne sera jamais chez vous que* je retournerai. Mais je n'ai pas peur que Pagamin me congédie jamais ; je connais ses sentimens et le cas qu'il fait de moi. Je vous le dis encore une fois, mon parti est pris, je veux et je dois demeurer ici, où Ton ne connaît ni fêtes, ni vigiles, ni carême. Partez donc sans plus tarder, sinon je crierai que vous voulez me faire violence.
Messire Richard, se voyant si maltraité de Bartholo- •Xkée, reconnut alors la faute qu'il avait faite d'épouser une jeune femme dont l'âge était si fort disproportionné au sien. Il sortit de la chambre, confus, humilié, le
désespoir dans le cœur. Il trouva Pagamin sur ses pas, et lui marmotta quelques paroles , auxquelles ce bon redresseur des torts des maris ne daigna pas faire la moindre attention.
C'est ainsi que le bon homme Richard , voyant son projet échoué , et n'ayant pu rien gagner sur l'esprit de sa femme , sortit de cette maison , où il aurait voulu n'avoir jamais mis les pieds. Il s'en retourna à Pise sans délai , désespéré du mauvais succès de son voyage, et dévoré du chagrin que lui causait l'infidélité de sa femme. Ses concitoyens , bien loin de le plaindre, se faisaient un plaisir de se moquer de lui. S'il allait quelque part , ou qu'on se rendît chez lui pour des affaires, on débutait toujours par lui dire : Les dames, monsieur le juge, ne veulent point de fête. Ces railleries augmentèrent si fort son chagrin , qu'il mourut quelque temps après.
Le bon Pagamin ne fut pas plus tôt instruit de sa mort, que, connaissant toute la tendresse que Bartholomée avait pour lui, il se détermina à l'épouser. Le sacrement n'apporta aucun changement à leur manière de vivre. Ils travaillèrent et bêchèrent le petit jardin tant qu'ils eurent de forces , et menèrent joyeuse vie , sans jamais observer ni fête, ni vigile, ni carême.
Je crois donc , mesdames , pouvoir conclure de cette histoire, dont j'ose vous certifier la vérité, que sire Bernard de Gènes raisonnait comme un sot en soutenant que sa femme lui serait restée fidèle quand il lui aurait fait faire abstinence toute sa vie.
Cette nouvelle fit rire toute la compagnie , et l'on
convint unanimement que Dioneo disait vrai , et que Bernard avait été une grande bête.
Quand on eut cessé de parler et de rire de cette histoire, la reine , voyant que son règne allait bientôt finir , ota sa couronne , suivant l'ordre établi dans la société, et la plaça sur la tête de Néiphile, en lui disant d'un air riant et gracieux : C'est à vous , madame , qu'appartient désormais le gouvernement de ce petit peuple.
Néiphile parut un peu déconcertée de l'honneur qu'elle recevait. Son teint s'anima du beau coloris de la rose du printemps , qui s'épanouit au lever du soleil , et ses beaux yeux, où se peignaient la joie et la tendresse, brillèrent comme l'étoile du matin. Dès que les applaudissemens de l'assemblée eurent cessé, et qu'elle-même fut revenue des premiers mouvemens de sa timidité , elle se plaça sur un siège un peu plus élevé que celui qu'elle occupait auparavant , et adressa ensuite ce discours à la compagnie :
Puisque je suis devenue votre souveraine , je vais vous déclarer, en peu de mots , mes intentions , non pour qu'on les suive aveuglément, mais pour qu'on s'y conforme si on les juge raisonnables. Mon projet est d'abord de m'éloigner des règlemens établis par les reines qui m'ont précédée, et dont vous avez néanmoins approuvé la conduite par votre soumission et votre obéissance. Nous allons entrer dans des jours un peu incommodes pour bien des personnes , à cause du maigre ; vous savez que le vendredi doit être sanctifié en mémoire de celui qui souffrit et mourut ce jour-là pour
nous donner la vie. Je pense donc qu'il serait plus convenable et plus décent de consacrer la journée de demain à l'oraison , que de l'employer à conter des histoires. Quant au samedi, vous n'ignorez pas, dit-elle en se tournant vers les messieurs , que plusieurs d'entre nous sont dans la louable habitude de sanctifier ce jour par le jeûne et la prière , en l'honneur de la Sainte Vierge et du fils de Dieu. Ainsi , puisqu'il n'est guère possible de suivre, pendant ces deux jours, l'ordre que nous avons établi , je pense qu'il serait à propos de faire trêve , demain et après-demain, avec toute espèce de jeu. J'ajouterai encore qu'il serait à propos de changer de demeure, si nous voulons éviter les visites importunes ; car, depuis quatre jours que nous sommes ici , il est probable que toute la ville entière le sait déjà. La maison de campagne où nous pourrons aller nous établir est toute meublée. Quand nous y serons réunis, nous reprendrons le fil de nos amusemens, et nous y raconterons des histoires. La grâce que je vous demande, c'est de vous permettre à l'avenir moins de licence dans vos récits; et, pour vous laisser plus de temps pour vous y préparer, je vous préviens, dès à présent, que les premières nouvelles rouleront sur les fortunes brillantes et rapides qu'on voit souvent dans le monde , $ur les personnes, par exemple , qui, parleur savoirfaire ou par l'effet d'un heureux hasard, 6ont parvenues à la possession des biens qu'elles désiraient avec ardeur , ou qui, après avoir essuyé des pertes et des malheurs, «ont rentrées dans leur premier état. Il n'est pas nécessaire de vous exhorter à joindre l'utile à l'agréable.
eest un devoir dont chacun de vous s'acquittera parfaitement. Au reste, je conserve à Dioneo le privilège qui lui a été accordé par la reine à qui j'ai l'honneur de succéder.
Toute l'assemblée approuva le discours de Néiphile; on trouva beaucoup de sagesse dans les avis qu'il contenait, et il fut arrêté qu'on les suivrait de tout point. Après cela la reine fit appeler le maître-d'hôtel. Elle lui donna d'abord ses ordres pour l'heure du souper , et le lieu où il devait mettre la table 5 puis elle l'avertit de tout ce qu'il aurait à faire pendant la durée de son règne. Quand elle lui eut signifié ses volontés , elle se leva, et licencia l'assemblée. Les dames et les messieurs se rendirent aussitôt dans un petit jardin , jusqu'à l'heure du souper. Le repas fut très-gai , et chacun mangea de fort bon appétit. Après le souper, on se mit à danser par ordre de la reine -, Emilie ouvrit le bal, et, dans un des intermèdes, Pampinée chanta les joies et les récompenses que Dieu réserve aux fidèles amans.
A minuit , la reine , jugeant qu'il était temps d'aller se reposer , fit cesser le bal ^ et chacun , précédé d'un flambeau, se retira dans son appartement. Les deux |ours suivans furent employés aux œuvres prescrites par la souveraine , et toute la société attendit le dimanche avec de grands sentimens de dévotion.