‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 45 sur 45 · LA VENGEANCE · texte numérisé non relu

LA VENGEANCE

La nouvelle de ISeiphile attendrit toute l'assemblée. Le roi, ne voulant point violer les droits du joyeux Dioneo , qui devait parler le dernier, se mit à racon ter la sienne, et débuta en ces termes :

Personne n'ignore qu'il y eut autrefois en Provence deux nobles chevaliers de réputation . connus, l'un sous le nom de Guillaume de Roussillon , et l'autre sous celui de Guillaume Gardastain, tous deux célèbres par leurs exploits militaires. Ils se lièrent d'amitié , et se trouvaient toujours ensemble aux tournois, aux joutes et aux autres exercices de chevalerie, et prenaient plaisir à porter les mêmes couleurs. Ils faisaient leur séjour ordinaire chacun dans son chàleau, à cinq ou six lieues l'un de l'autre. Malgré l'amitié qui les unis-

DE BOCCACE. 5l3

sait, Gardastain devint passionnément amoureux de la femme de Roussillon , qui était très-belle et très-bien faite. La dame , sensible aux attentions , aux prévenances et au mérite du chevalier, ne tarda pas à s'apercevoir de son amour. Flattée de cette conquête, elle attendait avec impatience quii lui déclarât ses sentimens, bien résolue d'y répondre d'une manière à lui donner toute la satisfaction qu'il pouvait désirer. Elle ne languit pas long-temps ; Gardastain lui ayant ouvert son cœur, ils furent bientôt d'intelligence , et se donnèrent réciproquement les plus tendres preuves d'amour. Soit que leurs rendez-vous fussent trop fréquens, soit qu'ils fussent mal concertés , le mari s'aperçut de leur intrigue. Dès ce moment, l'amitié qu'il avait pour Gardastain se changea en aversion ; mais il fut plus politique en haine que les deux amans ne l'étaient en amour. Il sut si bien cacher son ressentiment, qu'on ne se doutait même point qu'il pût être jaloux. Il l'était cependant à tel point , qu'il jura au fond de son cœur d'arracher la vie au perfide chevalier. On venait de publier, à son de trompe , qu'il devait y avoir un grand tournoi dans une ville voisine de la Provence. Cette circonstance parut favorable à l'exécution de son dessein. Il fait savoir à Gardastain la nouvelle du tournoi , en le priant de le venir trouver, pour délibérer ensemble s'ils s'y rendraient , et de quelle manière ils s'habilleraient. Celui-ci, charmé de l'invitation, répondit qu'il irait sans faute le lende main souper avec lui.

Guillaume de Roussillon crut ne pas devoir différer

,-j i 4 CONTES

plus long- temps sa vengeance. Dès le matin , armé de pied en cap, il monte à cheval , suivi de quelques domestiques , et va se mettre en embuscade à une dcmilieue de son château, dans un bois par où Gardastain devait passer. Après avoir attendu quelque temps, il le voit venir, accompagné de deux valets seulement, et sans armes, comme gens qui ne se défient de rien. Aussitôt qu'il l'aperçoit, il court à lui comme un fu rieux , la lance à la main , et la lui plonge dans le sein en lui disant : Voilà comme je me venge de la perfidie de mes amis. Le chevalier, percé d'outre en outre, tombe mort, sans avoir eu le temps de proférer une seule parole. Ses domestiques piquent des deux, et s'en retournent au grand galop d'où ils venaient, sans savoir par qui leur maître avait été assassiné.

Roussillon, se voyant seul avec ses gens, descend de cheval , ouvre avec un couteau le corps de Gardastain, lui arrache le cœur, l'enveloppe d'une banderolle de lance, et ordonne à un de ses domestiques de l'emporter, avec défense à tous de jamais parler de ce qui venait de se passer, s'ils ne voulaient s'exposer à son ressentiment. Il reprit ensuite le chemin du château, et y arriva qu'il était déjà nuit.

La dame, qui savait que Gardastain devait aller souper chez elle, l'attendait avec l'impatience d'une femme qui aime tendrement. Surprise de ne le voir point venir avec son mari, elle lui en demanda la rai?on. Tl m'a fait dire, lui répondit-il, qu'il ne viendrait que demain. Cette réponse ne plut guère à la belle; mais force lui fut de n'en rien témoigner.

DE BOCCACF.. 5l5

A peine Guillaume avait-il rais pied à terre, qu'il appela son cuisinier. Tiens, lui dit-il, prends ce cœur de sanglier, et prépare-le de la manière la plus délicate et la plus ragoûtante. Tu me le feras servir dans un plat d'argent. Le cuisinier lui obéit et employa toute sa science pour l'apprêter 5 il en fit le meilleur hachis du monde.

L'heure du souper arrivée, Guillaume se mit à table avec sa femme. L'idée du crime qu'il venait de commettre le rendait rêveur, et lui otait l'appétit ; aussi mangea-t-il fort peu. On servit le hachis, dont il ne mangea point. La dame, qui , ce soir-là , était de bon appétit , en goûta , et le trouva si bon , qu'elle le mangea tout.

Comment avez-vous trouvé ce mets? lui dit alors son mari. Excellent, répondit-elle. Je n'ai pas de peine à le croire, répliqua Guillaume : il est assez naturel de trouver bon mort ce qui nous a tant plu étant vivant. Comment? dit la dame après un moment de silence; que m'avez -vous donc fait manger? Le cœur du perfide Gardastain , répond le chevalier, ce cœur que vous n'avez pas eu honte d'aimer, ce cœur que je lui ai arraché de mes propres mains un moment avant mon arrivée; oui, c'est ce cœur que vous venez de manger.

Je n'essaierai point de rendre la douleur de la dame à cette horrible nouvelle; il suffit de savoir, pour s'en former une idée, qu'elle aimait Gardastain plus que sa vie. Son âme, naturellement sensible, était en proie à tous les sentimens capables de la déchirer. L'accable-

ment où elle se trouvait l'empêcha quelque temps de parler-, mais enfin revenue à elle : Vous avez fait le personnage d'un lâche et perfide chevalier, lui dit-elle en soupirant -, Gardastain ne m'a fait aucune violence : moi seule je vous ai trahi , et c'était moi seule qu'il fallait punir. A Dieu ne plaise qu'après avoir mangé d'une viande aussi précieuse que l'est le cœur du plus aimable et du plus vaillant chevalier, je sois tentée de la mêler avec d'autres, et de prendre jamais de nouveaux alimens ! Elle se lève de table en achevant ces mots, se jette, sans balancer, par une fenêtre très-élevée , et meurt en tombant.

Guillaume deRoussillon connut alors sa faute, et se la reprocha amèrement. La peur le saisit, et lui fit prendre promptement la fuite. Le lendemain, l'aventure ayant été divulguée jusqu'aux moindres circonstances , les amis , les parens de la dame et du comte de Provence recueillirent les restes de ces corps, et les firent ensevelir ensemble, avec beaucoup de pompe, dans l'église du château du barbare chevalier. On grava sur leur tombeau une épitaphe qu'on y voit encore , et qui contient les qualités de ces deux amans infortunés, et l'histoire de leur mort.

DE BOCCACE. 5lJ

ÏTQlTiSMilS S

ROGER DE JEROLI.

Quand le roi eut cessé de parler, Dioneo, le seul qui n'eût pas encore rempli sa tâche , se mit aussitôt en devoir de commencer son récit.

Il n'y a pas encore long-temps qu'il existait à Salerne un célèbre chirurgien appelé niaîlie Mazzec de la Montagne, à qui il prit fantaisie de se marier dans un âge fort avancé. Il épousa donc une demoiselle de sa ville , jeune, fraîche, tout-à-fait gentille , et qui eût mérité un homme moins cassé par les années. Le bon homme n'épargnait rien pour lui plaire ; il lui prodiguait bagues , bijoux , robes du meilleur goût , enfin tout ce qui est capable de flatter la vanité d'une jeune femme. Ce qu'il ne lui prodiguait pas, et ce qu'elle ambitionnait plus que toute autre chose, c'étaient les plaisirs de l'amour conjugal. Il la laissait se morfondre

Ùl8 CONTES

dans son lit , et agissait avec elle à peu près comme un autreRichard de Quinzica, dont nous avons parlé ci-devant (i), en lui préchant le jeûne et l'abstinence sur ce chapitre, sous de vains prétextes dont elle n'était jamais la dupe. Il voulait lui faire entendre, entre autres choses, qu'une femme devait s'estimer heureuse quand son mari la caressait une fois par semaine. La belle , qui n'en croyait rien, et qui voyait que tous les principes de son mari provenaient de son impuissance, résolut , en femme sage et de bon appétit , de se régaler aux dépens d'aatrui, puisque son mari était si économe. Après avoir jeté les yeux sur plusieurs jeunes gens, elle se détermina en faveur d'un beau garçon nommé Roger de Jéroli , qui passait pour le plus mauvais sujet de la ville. La jeune dame, qui cherchait plus la vigueur que la probité , résolut d'en faire son amant, sans s inquiéter de tout ce que l'on en publiait. Dans cette .mention, elle chercha les occasions de le voir, et ne cessait de le regarder dès qu'elle le rencontrait quelque part. Roger, qui s'aperçut de ses sentimens , ne négligea pas une si précieuse conquête. Il lui fit parler ; et, comme la belle n'aimait pas les longueurs, elle lui accorda bientôt un rendez-vous, où elle se trouva seule avec lui par l'habileté d'une jeune servante qui lui était alììdée.

Pendant que ces amans se divertissaient ainsi à petit bruit, le chirurgien eut occasion de voir un malade qui avait une jambe pourrie. Très-habile dans son art ,

i Nouvelle X «le la seconde journée.

DE BOCCACE. 5ig

il connut d'abord la cause du mal , et dit aux parcn» que, s'il ne lui ótait un os carié , il faudrait bientôt lui couper entièrement la jambe, ou s'attendre à le voir mourir dans fort peu de temps; encore ne voulait il pas répondre du succès de l'opération. Les païens, aimant mieux hasarder sa guérison que de le laisser mourir faute de secours, donnèrent leur consentement. Maître Mazzeo, craignant que le malade ne pût supporter la douleur de l'opération , résolut de l'endormir aupa ravant avec une eau dont il avait seul la recette. L'opération fut donc remise à un autre moment. Il se mit aussitôt à distiller cette eau soporifique, et la mit ensuite dans une fiole qu'il posa sur la fenêtre de sa chambre, sans dire à personne ce que c'était.

Dansl'après-dinée, il reçut de Melfi un exprès, avec une leftre d'un de ses intimes amis, qui le priait trèsinstamment de partir tout de suite pour venir panser plusieurs personnes de sa connaissance qui avaient été blessées à une batterie qu'il y avait eu la nuit précédente. Il remit l'opération de la jambe au lendemain , et , montant sur un batelet , il partit sur-le-champ pour Melfi.

Sa jeune et fringante moitié, instruite qu'il ne reviendrait au logis que le lendemain , envoya quérir Roger, et l'enferma dans sa chambre jusqu'à ce que tout le monde de la maison fût couché. Soit que le galant eût travaillé le jour, soit qu'il eût mangé salé, il éprouvait une soif ardente 5 et, ne trouvant dans la chambre d'autre eau que celle que le chirurgien avait mise sur la fenêtre, il ne fit aucune difficulté de l'avaler jusque

la dernière goutte. L'eau fit son effet, et notre homme s'endormit un moment après. La belle vint le trouver aussitôt qu'elle fut libre. Le voyant dans cet état, elle se met à le secouer, lui disant tout bas de se lever; mais, à tout cela, ni mouvement ni réponse. Dépitée de sa lenteur à s'éveiller, elle le secoue plus vivement. La secousse qu'elle lui donna fut si forte, qu'il tomba de dessus un coffre sur lequel il s'était endormi. Cette chute ne fit pas plus d'effet sur Roger que s'il eût été mort. La dame, un peu surprise de ce qu'il ne donnait aucune marque de sentiment, se met à lui pincer le nez et à lui arracher, par douzaine, les poils de la barbe. Elle n'en est pas plus avancée : pas le moindre signe de vie. Elle l'agite de nouveau , le pince plus vivement, lui pose les doigts sur la flamme de la chandelle , et . voyant qu'il se brûle sans les retirer, elle ne doute plus qu'il ne soit mort. Elle pleura , se lamenta avec le moins de bruit qu'il lui fut possible; mais, craignant enfin d'ajouter la honte et le déshonneur à son chagrin, elle commença à rêver aux moyens de mettre sa réputation à couvert. Elle va trouver sa fidèle servante , lui raconte en peu de mots sa triste aventure , et lui demande conseil. La confidente, bien étonnée, comme on l'imagine , fut d'avis de le porter hors de la maison. Comment faire, répondit sa maîtresse, pour qu'on ne soupçonne pas qu'il soit mort en cette maison ? — Ne vous inquiétez point , madame : j'ai vu tantôt , à nuit close, devant la boutique du menuisier du coin, une espèce de coffre qu'on a sans doute oublié, et qui fera notre affaire, s'il y est encore. Cette caisse n'est pas

trop grande ; mais nous pourrons le mettre dedans 5 puis , quand nous l'y aurons enfermé , nous lui donnerons trois ou quatre coups de couteau, qui persuaderont qu'il a été assassiné; on le croira d'autant plus aisément, que sa conduite, comme vous le savez, lui a fait beaucoup d'ennemis : on imaginera qu'il a été tué en flagrant délit, et votre honneur, parce moyen, sera à couvert. Le conseil de la servante fut trouvé bon. Sa maîtresse consentit à le suivre , aux coups de couteau près, qu'elle ne pourrait jamais se résoudre de lui donner, et qui lui paraissaient d'ailleurs inutiles. Cette fille intelligente alla donc voir si la caisse était encore au même endroit; et, l'y ayant trouvée, elle revint promptement l'annoncer à sa maîtresse, qui l'aida à charger le corps de Roger sur ses épaules , et qui sortit devant pour faire sentinelle , afin de n'être rencontrées par personne. Arrivées à l'endroit où était le coffre, elles l'ouvrent, y mettent le corps de Roger, et s'en retournent précipitamment après l'avoir refermé.

Ce même jour, deux jeunes gens qui prêtaient sur gages étaient venus se loger dans ce quartier, deux ou trois maisons au-dessus de celle du menuisier. Ayant aperçu le coffre, et n'étant pas riches en meubles, ils avaient formé le projet de l'emporter chez eux , dans le cas qu'on ne le retirât point. Ils sortent vers minuit, dans l'intention de s'en assurer, et, le trouvant à la même place, ils se hâtent de l'emporter, sans s'inquiéter ni du poids, ni de ce qu'il y avait dedans. De retour chez eux, où ils étaient sans lumière, ils le posèrent dans un coin de la chambre où couchaient

leurs femmes, et s'en allèrent dormir dans la leur, qui donnait dans celle-là.

Or il advint que Roger, qui avait cuvé son breuvage, et qui dormait depuis long-temps, se réveilla un peu avant le jour, le corps brisé, moulu, et la tête étourdie. 11 ouvre les yeux, et, ne voyant rien, il tâtonne, et il étend les bras. Se trouvant dans une caisse, il ne sait s'il dort encore ou sii veille. Où suis-je donc? Qu'est-ce que ceci? disait-il en lui-même. Je me souviens fort bien que j'étais hier dans la chambre de ma bonne amie, que je m'endormis sur un coffre; et, Dieu me pardonne, me voilà à présent dedans, si je ne me trompe. Qu'est-ce que cela signifie? Serait-il arrivé quelque accident? Le chirurgien serait-il de retour? Sa femme m'aurait-elle caché ici pour me soustraire à sa jalousie? Cette pensée l'engagea à se tenir tranquille, et à écouter s'il n'entendrait pas quelque chose.

Il n'était là rien moins qu'à son aise; la caisse était petite et étroite; il s'était tenu si long-temps dans la même attitude, que le côté sur lequel il était couché lui faisait beaucoup de mal. Pour soulager sa douleur, il voulut changer de situation et se mettre sur l'autre côté. Il le fit si lestement , que, donnant des reins contre un des panneaux du coffre, qui n'était pas en lieu uni, il le fit d'abord pencher, et, par un second mouvement, le renversa sur le plancher. Le bruit de la chute fut assez grand pour éveiller les femmes, dont le lit était fort près. Elles furent saisies de frayeur, sans néanmoins oser dire mot. Roger, qui

sentit que la caisse s'était ouverte en tombant , et croyant qu'il valait mieux , en cas de malheur, être libre qu'enfermé, sortit tout doucement de cette étroite prison. Ignorant le lieu où il est, il va, tâtonnant çà et là, dans l'espérance de trouver quelque porte par où il puisse gagner l'escalier. Les femmes, en entendant marcher et tâtonner, se mettent à crier d'une voix timide et tremblante : Qui va là? Roger, qui ne reconnaît par leurs voix, demeure coi et ne répond rien. Alors les femmes d'appeler leurs maris-, mais ils dorment si profondément , qu'ils ne les entendent pas. Ne voyant venir personne à leur secours, leur peur augmente. Enfin elles prennent le parti de sauter du lit, courent aux fenêtres, et crient à pleine tête : Au voleur ! au volenr ! Pendant que les voisins accourent à leurs cris et entrent dans la maison, les uns par les toits , les autres par la porte , les maris, éveillés par ce grand bruit, se saisissent de Roger. Celui-ci, bien surpris de se trouver là, et de ne pouvoir s'évader, se laissa lier les bras sans dire mot. Il fut mis entre les mains des sergens du gouverneur de la ville, qui étaient accourus. En faveur de sa bonne réputation, il fut d'abord appliqué à la question ; croyant en être plus tôt quitte, il convint qu'il était entré che2 les usuriers pour les voler; sur quoi le gouverneur délibéra de le faire pendre.

Dès le matin, on sut dans tout Salerne que Roger avait été pris chez des prêteurs sur gages qu'il avait intention de voler Quand la nouvelle parvint aux oreilles de la dame et de la confidente , elles furent s.

surprises, quelles étaient tentées de croire que ce qui s'était passé la nuit dernière était un songe. Cependant la belle, considérant le péril où était son amoureux, se tourmentait et aurait voulu le sauver au péril de sa pauvre vie ; mais le moyen ?

Le chirurgien, arrivé sur les neuf heures du matin, dans l'intenlion d'aller opérer son malade, court à la fenêtre où il avait posé son eau, et. trouvant la fiole vide , fait un si grand bruit, que personne n'ose se montrer devant lui. Sa femme, l'esprit occupé de toute autre chose que de son eau , lui dit avec mauvaise humeur qu'une fiole d'eau jetée par inadvertence ne valait pas la peine de faire un si grand fracas, comme si l'eau était rare. Le chirurgien lui répondit qu'elle était dans l'erreur d'imaginer que ce fut de l'eau commune; il lui dit que c'était une eau composée pour faire dormir, et lui apprit à quoi il 1 avait destinée. Sa femme comprit alors que Roger devait l'avoir bue.

Sur ces entrefaites, la servante, qui était sortie par ordre de sa maîtresse pour apprendre des nouvelles plus positive de l'affaire de Roger, arriva, et rapporta qu'on parlait fort mal de lui, et qu'on ne doutait pas que le prévôt ne le fit pendre le lendemain. J'ai rencontré, ajouta-t-elle, le menuisier, qui était en grande contestation avec un homme que je ne connais pas, au sujet de la caisse où nous avons porté le pauvre Roger, et qui la réclame comme lui appartenant. Le menuisier, qui l'avait sans doute en garde chez lui, prétend qu'elle lui a été volée, l'homme l'accuse de

l'avoir vendue à deux prêteurs sur gages, chez lesquels il l'a vue au moment où l'on a arrêté Roger. Ce sont des fripons, a répliqué le menuisier, s'ils disent qu'ils me l'ont achetée , ils l'ont enlevée cette nuit devant ma porte, où je l'avais oubliée-, ainsi ils mela paieront, où ils vous la rendront tout -à- l'heure. Sur cela, ils sont allés chez les prêteurs sur gages, et je m'en suis revenue. Je comprends, madame, d'après cette contestation, et vous jugerez vous-même, que Roger a été transporté, dans la caisse, au lieu où il a été pris -, mais de savoir comment il est ressuscité, c'est ce que j'ignore.

La dame, comprenant alors très-bien ce qui devait s'être passé , apprit à la confidente ce que son mari lui avait dit, et la pria de faire tout ce qu'elle pourrait pour tâcher de sauver son amant, sans toutefois la compromettre. Enseignez -m'en les moyens, et je vous promets de faire avec zèle tout ce qui dépendra de moi. La dame, comme la plus intéressée à la chose , fut la première à trouver un expédient. Elle en fit part à sa servante, qui, le trouvant assez de son goût, consentit volon tiers à le mettre en pratique. Cette fille, aussi obligeante que rusée , commença donc par aller se jeter aux pieds de Mazzeo; elle lui demande pardon delà faute qu'elle a commise. Son maitre ne sachant ce qu'elle voulait dire : De quelle faute veux-tu parler? lui dit-il. Vous connaissez Roger de Jéroli, réponditelle en pleurant; eh bien! monsieur, il m'aimait depuis près d'un an ! et moitié de gré, moitié de force, il m'avait obligée de l'aimer aussi. Il apprit hier au

fo6 CONTES

soir que vous étiez allé à Melfi , et que vous ne passeriez pas la nuit au logis : il fit tant par ses sollicitations et ses promesses, qu'il me torca de consentira le laisser coucher avec moi. Il ne fut pas plus tôt dans ma chambre, qu'il eut une soif démesurée. Ne sachant avec quoi le désaltérer, j'allai prendre une petite bouteille pleine d'eau, que je me souvins d'avoir vue sur la fenêtre. Je la lui donnai •, et , après qu'il l'eut bue , je reportai au même endroit cette fiole, pour laquelle vous avez fait tant de bruit.

Malgré sa mauvaise humeur contre sa servante , le chirurgien ne put s'empêcher de la plaisanter sur son aventure. Te voilà punie, lui répondit-il d'un ton railleur, par l'endroit sensible. Tu croyais avoir cette nuit un galant frais et dispos , et tu n'as eu qu'un dormeur. Je te permets d'aller le délivrer, si tu peux, du danger qui le menace ; je te pardonne 5 mais songe à ne plus donner de rendez- vous chez moi.

L'obligeante fille alla sur-le-champ à la prison où était Roger, et sut si bien amadouer le concierge, qu'elle parvint à lui parler en particulier. Après l'avoir instruit de ce qu'il devait dire pour se tirer d'affaire sans compromettre sa maîtresse , elle alla chez le prévôt pour en obtenir une audience particulière. Le prévôt, la trouvant à son gré, voulut en tâter avant de l'entendre. La suppliante , pour mieux réussir dans scn dessein, ne fit de résistance qu'autant qu'il en fallait pour attacher plus de prix à sa complaisance. La besogne achevée , elle répéta au prévôt l'histoire déjà faite au chirurgien.

DE BOCCACE. 5j'

Le prévôt, porté à obliger celte fille, qui venai* elle-même de l'obliger , appela devant lui le chirurgien et le menuisier pour entendre leurs dépositions Trouvant l'aventure fort plaisante , il se plut à faire répéter plusieurs fois à chacun son rôle , renvoyi Roger, qu'il reconnut innocent, et condamna les préteurs sur gages à une amende de dix onces d'argent.

Si les premières nouvelles avaient rembruni l'esprit des dames et affligé leur cœur, celle de Dioneo y ramena la gaîté la plus vive. Philostrate , voyant que le soleil en se couchant annonçait la fin de son règne , ôta la couronne de lauriers de dessus sa tête, pour la poser d'un air gracieux sur celle de Flamette. Cette dame, dont les blonds cheveux tombaient en boucles sur ses épaules blanches, et dont le visage, orné des

plus beaux yeux du monde , offrait l'agréable mélanee

des roses et des lis , dit avec un sourire enchanteur :

Afin qu'on se souvienne mieux de votre règne, mon cher Philostrate, je veux qu'il soit encore question des amans dans nos entretiens de demain , mais des amans qui sont parvenus à surmonter les obstacles qui s'opposaient à leur félicité, et dont les amours ont eu une heureuse fin.

A l'heure du souper, on se réunit auprès de la belle fontaine. Quand on se fut levé de table, la reine, ordonna à Philostrate de chanter. Celui-ci fit entendre aussitôt une romance plaintive , où il peignit longue-

5 28 CONTES DE DOCCACE.

ment son martyre , l'ardeur de sa passion , l'infidélité de sa maîtresse et le malheur de l'aimer encore malgré sa perfidie.

Les paroles de cette chanson montraient assez clairement ce que Philostrate désirait. Les regards de' la dame dont il avait si fort à se plaindre, et la rougeur qui lui était montée au visage, l'auraient décelée à toute l'assemblée, si l'obscurité de la nuit n'eût servi à cacher son trouble. Après cette chanson , on en chanta plusieurs autres, mais plus gaies, jusqu'à l'heure du coucher. Alors la reine ordonna que chacun se retirât dans son appartement.

Page 1