‹ Contes de BoccaceChapitre 18 sur 101 · LE RUBIS · texte numérisé non relu

LE RUBIS

11 y eut autrefois à Pérouse un nommé André de la Pierre, qui faisait commerce de chevaux. Ayant appris quMls étaient à bon marché dans la ville de Naples, il mit cinq cents écus d'or dans sa bourse, dans Pintention de s'y rendre pour en acheter plusieurs. Comme il n'avait jamais perdu de vue le clocher de sa paroisse, il partit avec d'autres marchands, et arriva à Naples un dimanche au soir. Après avoir pris des instructions de son hôte, il alla le lendemain matin au marché aux chevaux, où il en trouva plusieurs à son gré, qu'il n'acheta pourtant point, pour n'avoir pu convenir du prix. De peur qu'on imaginât qu'il n'avait pas de quoi les payer, il tirait de temps en temps sa bourse de dessous son manteau, et étalait ainsi son argent, conune un sot, aux yeux des passants. Dans un moment où il la tenait dans se^ mains pour en faire parade, passe à côté de lui, sans qu'il s'en aperçût, une Sicilienne d'une beauté ravis* santé, mais d'un naturel si compatissant, qu'elle accordait ses faveurs à qui en voulait et pour trcs-peu de chose. Dès qu'elle vit cette bourse : <c Que je serais heureuse, dit-elle au fond de son cœur, si tout cet or m'appartenait 1 » Et elle continua son chemin.

Or, il y avait avec cette courtisane une vieille femme, de Sicile comme elle, qui la quitta aussitôt qu'elle eut aperçu André. Elle courut vers le jeune homme, qu'elle connaissait, et l'embrassa avec afTection. La courtisane la suivit des yeux; et voyant qu'elle parlait à Phomme aux écus, elle s'arrêta pour l'attendre. André, tout surpris de se voir ainsi embrassé dans une ville où il ne connaissait personne, se retourna; il regarda attentivement cette vieille, et, l'ayant en H n reconnue, il répond de son mieux aux marques d'amitié qu'elle lui donnait. Celle-ci fut si enchantée de l'avoir rencontré, qu'elle lui promit d'aller le voir dans son auberge; puis, sans s'arrêter plus longtemps à discourir, elle prit congé de lui et alla rejoindre sa compagne. Le maquignon continua de marchander des chevaux, mais il n'en acheta point de cette matinée.

La jeune fille, à qui la bourse du maquignon tenait fort au cœur, et cherchant dans sa tête un moyen pour la lui escroquer tout entière ou en partie, demanda finement à la vieille qui était cet homme, d'où il était, ce qu'il faisait là et d'où elle le connaissait. La bonne femme, qui ne se déliait de rien, Pinstruisit de ),'out, aussi bien que l'aurait pu faire André lui-même. Elle lui dit

qu'elle avait demeuré avec son père, d'abord en Sicile, ensuite à Pérousc, et

ne manqua pas de lui apprendre quel sujet avait conduit le jeune homme à

Naples.

La rusée demoiselle, instruite à fond de la famille d'André et du nom de tous ses parents, résolut de se servir de ces renseignements pour venir à bout de son dessein. Arrivée à sa maison, elle donna de l'occupation à la vieille pour tout le jour, afin de lui ôter le temps d'aller voir le Pérousin ; puis, s'adressant à une jeune fille de son espèce, qui lui tenait lieu de servante, et qu'elle avait très-bien instruite dans l'art de faire de pareils messages, elle l'envoya sur le soir chez André, qu'elle rencontra, par un heureux hasard, sur la porte de l'auberge. Elle l'aborde, et lui demande s'il ne savait point où était un honnête homme de Pérouse, nommé André de la Pierre, qui logeait là-dedans. Après qu'il lui eut répondu que c'était lui-même, elle le tire un peu à l'écart et lui dit : « Monsieur, une aimable dame de cette ville serait très-charmée d'avoir, s'il vous plaisait, un entretien avec vous. » Ces paroles flattèrent tellement l'amour-propre d'André, qui s'imaginait être un beau garçon, qu'il ne douta point que cette dame ne fût éprise d'amour pour lui. Il répondit donc sans balancer qu'il irait la trouver, et il demanda l'heure et le lieu où cette dame jugerait à propos de le recevoir. « Quand il vous plaira, dit la commissionnaire; elle vous attend chez elle. — Puisque cela est ainsi, répliqua André, và-t'en devant, et je te suis. » H la suivit, en effet, sans en avertir personne du logis.

Cette petite friponne le conduisit à la maison de la belle, qui demeurait rue Maupertuis, nom qui désigne assez combien la rue était honnête ; mais le jeune Pérousin, qui l'ignorait parfaitement, croyant aller dans un lieu décent parler à une honnête femme, entra avec sécurité dans ce mauvais lieu, précédé de la commissionnaire. Il monte après elle. Celle-ci n'a pas plus tôt appelé sa maîtresse et crié qu'André était là, que la courtisane parut au haut de l'escalier pour le recevoir. Figurez-vous une femme qui, au mérite de la jeunesse et à celui de la beauté, joignait une taille aussi riche qu'élégante, et une parure qui annonçait autant de goût que de propreté. Le jeune homme avait encore deux ou trois marches à monter, lorsqu'elle courut à lui les bras ouverts ; elle les étendit autour de son col, et demeura quelques moments sans lui rien dire, comme si l'excès de sa tendresse l'eût empêchée de proférer une parole; puis, fondant en larmes, elle couvrit son front de baisers, et d'une voix entrecoupée : « 0 mon^ ami, lui dit-elle, ô mon cher André, sois le bienvenu! — Et vous, madame, lui répondit André, tout ébahi de recevoir tant de caresses, et vous, soyez la bien trouvée, n Elle le prit par la main, et le fit entrer dans un salon, d'où, sans lui parler, elle le fit passer dans sa chambre, qui était parfumée de roses, de fleurs d'orange et d'autres parfums. Il y vit un lit superbe, de très-beaux meubles et

des habits magnifiques étalés sur des perches, selon l'usage de ce pays-là. Comme il était encore tout neuf, il fut étonné de cet éclat, et ne douta point qu'il n'eût affaire à une dame de conséquence. Quand ils furent assis l'un et l'autre sur un sofa, situé près du lit, la donzelle lui tint ce discours :

« Je ne doute nullement, mon cher André, que tu ne sois surpris de mes caresses et de mes larmes. J'avoue que tu dois l'être, puisque tu ne me connais pas et que tu n'as peut-être jamais entendu parler de moi. Mais ta surprise sera bien plus grande, quand je t'aurai dit que je suis ta sœur. J'ai toujours

désiré de voir tous mes frères avant de mourir ; mais, puisque le bon Dieu me fait la grâce d'en voir un, je t'assure qu'à présent je mourrai contente, en quelque temps qu'il lui plaise de m'appeler à lui. Tu n'as sans doute aucune connaissance de ceci ; je vais te découvrir ce mystère en peu de mots. .

«r Tu as pu entendre dire que la Pierre, mon père et le tien, fit autrefois un long séjour à Palerme. Son caractère, naturellement bon et obligeant, lui acquit dans cette ville un grand nombre d'amis, dont plusieurs vivent encore. De toutes les personnes qu'il sut s'affectionner, ma mère, née de parents nobles, et alors veuve d'un très-bon gentilhomme, fut sans doute celle qui eut pour lui le plus grand attachement ; puisque sans être arrêtée par la crainte de son père

et de SQ3 frères, et oubliant, qui plus est, son propre honneur, elle vécut avec lui dans une si étroite liaison, qu'elle devint grosse et accoucha de moi.

« Quelque temps après, notre père, forcé de quitter Palerme et de retourna* à Pérousc pour ses affaires, nous laissa en Sicile ma mère et moi (je n'étais encore qu'une enfant), sans qu'il nous ait donné depuis, à l'une ni à Tautre, la moindre marque de son souvenir. Je t'avoue que si le respect qu'on doit à un père ne me retenait, je le blâmerais vivement de son ingratitude envers ma mère, et de son peu de tendresse pour sa fille qu'il a eue, non d'une servante ou d'une personne méprisable, mais d'aune femme honnête, qui, sans le connaître de longue main, avait eu la faiblesse de le rendre maître de ses biens et de sa personne. Mais brisons là-dessus ; car il est bien plus aisé de censurer un mal passé que de le réparer.

a Malgré l'abandon de celui qui m'avait donné le jour, ma mère, à qui son mari avait laissé beaucoup de bien, prit un soin particulier de mon enfance; et, quand je fus devenue grande, elle me maria à un très-honnête gentilhomme de la maison de Gergentes, qui, pour lui complaire, ainsi qu'à moi, vint se fixer à Palerme. Comme il était un zélé partisan des Guelfes, il conduisit quelque entreprise secrète avec le roi Charles. Frédéric, roi d'Aragon, en fut averti avant qu'il eût pu la mettre à exécution ; ce qui nous obligea à nous enfuir de Sicile, à la veille d'être la plus grande dame de cette île. Nous emportâmes de nos biens le peu que nous en pûmes recueillir; je dis peu, eu égard à tout ce que nous possédions. Forcés d'abandonner ainsi nos hôtels et nos palais, nous vînmes nous réfugier en cette ville, où le roi Charles nous a un peu dédommagés des pertes que nous avions faites pour son service. Il nous a donné maison en ville et maison à la campagne, et il fait une bonne pension à mon mari, comme tu pourras t'en convaincre par toi-même. Voilà, mon cher frère, par quel accident je suis ici ; voilà, mon bon ami, ce qui, grâce à Dieu et non à ton amitié, me procure aujourd'hui le plaisir de te voir. » Après ces derniers mots, elle l'embrassa de nouveau et couvrit son front de baisers.

André, entendant une fable si bien tissue, débitée avec tant d'ordre par une personne qui, loin de paraître embarrassée dans la moindre circonstance, s'exprimait avec autant de facilité que de grâce et de naturel, se souvenant que son père avait effectivement demeuré autrefois à Palerme, jugeant d'ailleurs par lui-même de la faiblesse des jeunes gens, qui contractent aisément des liaisons avec les objets qui leur plaisent ; touché peut-être aussi des larmes, des démonstrations d'amitié et des honnêtes caresses de la dame; André, dis-je, crut sans peine tout ce qu'elle lui avait raconté. « Vous ne devez pas trouver étrange, madame, lui répondit-il, que je sois étonné de tout ce que vous venez de m'apprendre. Je ne vous connais pas plus que si vous n'aviez jamais existé. Mon père, vpus pouvez ïn'en crpire, n'a jamais parlé de vous, ni de madame votre mère,

ou, s'il Ta fait, cela n'est jamais parvenu jusqu'à moi. Je n'en suis pas moins charmé de trouver ici une sœur si aimable. Vous ne sauriez croire le plaisir que j'ai de cette rencontre; il est d'autant plus grand, que je ne m'y attendais nullement. Tout homme, quelque élevé que fût son rang, ne pourrait qu'être flatté d'une semblable découverte ; combien ne dois-je pas m'en glorifier, moi qui ne suis encore qu'un petit marchand, et qui ne connais ici personne! Mais, de grâce, éclaircissez-moi d'un fait: par quel moy6n avez-vous su que j'étais en cette ville?

— Je l'ai appris ce matin d'une bonne femme, qui vient me voir souvent et qui a demeuré quelque temps avec votre père à Palermc et à Pérouse. Il m'a paru plus décent de vous envoyer chercher que d'aller moi-même chez vous. Soyez sûr que, sans cette considération, j'aurais été vous trouver. »

Après lui avoir ainsi répondu, elle se mit à lui demander des nouvelles de tous ses parents, qu'elle désigna parleur nom les uns après les autres. André satisfit à toutes ses questions ; et il demeura persuadé, beaucoup plus qu'il n'aurait dû l'être sans doute, de la vérité de l'histoire qu'elle venait de lui conter.

Comme la conversation avait été longue, et qu il faisait fort chaud, elle fit apporter du vin de Grèce, avec quelques confitures, et en régala notre jeune homme. Peu de temps après, voyant que l'heure de souper approchait, André se mit en devoir de s'en retourner à son auberge. La dame l'en empêcha, et feignant même d'en être choquée : « Ehl mon Dieu, lui dit-elle, je vois bien que tu fais peu de cas de moi, puisque, étant avec une sœur que tu n'avais jamais vue, et chez qui tu aurais dû venir descendre à ton arrivée en cette ville, il te tarde si fort de la quitter pour aller souper à l'auberge. Il n'en sera rien, je te le jure ; et, bon gré, mal gré, tu souperas avec moi. Quoique mon mari ne soit point ici, à mon grand regret, sois sûr que la bonne chère ne te 'manquera pas. — Vous ne me rendez pas justice, répondit André, je vous aime comme on doit aimer une sœur; mais si je ne prends congé de vous, on m'attendra tout le soir pour souper, et il n'est pas honnête de se faire attendre. — Que le bon Dieu te bénisse! s'écria la donzelle. N'ai-je pas ici quelqu'un pour envoyer dire qu'on ne l'attende point? Je pense même que tu ferais bien de prier tes compagnons de voyage de venir souper ici ; tu leur ferais une politesse à laquelle ils seraient sensibles, et tu ne te retirerais pas seul, dans le cas que tu ne veuilles point coucher ici. » André répondit que, puisqu'il fallait absolument qu'il soupàt avec elle, il ferait tout ce qu'elle jugerait à propos ; et que, quant à ses compagnons, il n'en voulait aucun ce soir. Elle lui en témoigna sa satisfaction, et feignit d'envoyer dire à l'auberge qu'on ne l'attendit point.

Après divers propos, on se mit à table ; les viandes furent délicates et la chère abopdaniç. La belle fit de pon Tniepx popr f^irp durer le souper jusqu'à

ce qu'il fit bien obscur. Lorsqu'on eut desservi et qu'André voulut s'en aller : « Je ne le souffrirai point pour tout au monde, dit la charitable sœur; Naples n'est pas une ville où personne, et encore moins un étranger, puisse aller la nuit dans les rues. » Elle ajouta qu'elle avait fait dire qu'on ne Tattendit, ni pour souper, ni pour coucher. Le bon André, croyant sans peine tout ce qu'elle disait, et prenant plaisir d'être avec elle, donna dans le panneau et ne parla plus de se retirer.

Les voilà à s'entretenir de nouveau de différentes choses. Apres avoir longtemps causé, la sœur prétendue, voyant qu'il était près de douze heures, laissa André dans sa chambre avec un petit garçon pour le servir, et elle se retira, avec ses femmes, dans une autre.

On était dans la canicule, et la chaleur se faisait sentir; c'est pourquoi André, se voyant seul, crut devoir se mettre à son aise, et quitta jusqu'à ses hauts-de-chausses, qu'il posa sur le chevet de son lit, ne gardant pour tout habillement que son pourpoint. Pressé par un besoin naturel, il demanda au petit domestique où étaient les commodités, a Entrez là, » lui répondit-il en lui montrant une porte qui était dans le coin de la chambre. A peine fut-il entré, qu'ayant mis malheureusement le pied sur une planche, dont l'un des bouts était décloué du soliveau sur lequel elle portait, il tombe dans les commodités, suivi de la planche; mais, grâce à Dieu, quoique la chute fut assez élevée, il ne se fit aucun mal. 11 en fut quitte pour se voir dans un instant tout barbouillé de la puante ordure dont ce lieu était plein. Pour vous faire mieux comprendre ceci et ce qui en fut la suite, je vais vous dire de quelle façon étaient construites ces commodités. Il y avait un petit cul-de-sac fort étroit, comme nous en voyons à Florence dans plusieurs maisons, qui, au moyen de quelques planches soutenues par deux soliveaux, formait une communication avec la maison voisine. Or, le siège des commodités était au haut de ce cul-dcsac ou d'une petite allée, dans laquelle le pauvre diable se vit précipité.

Vous imaginez bien qu'il n'était rien moins qu'à son aise, au fond de ce cloaque infect. Il appelle le garçon, qui, immédiatement après qu'il eut fait la culbute, avait été en avertir sa maîtresse. Celle-ci de courir aussitôt à la chambre, et d'y chercher les habits d'André; elle les trouve avec l'argent que le jeune homme défiant avait jusque-là porté toujours sur soi, et pour lequel cette coquine avait tendu ses pièges, en feignant d'être de Palerme et fille d'un Pérousin. Dès lors, ne se souciant plus de ce prétendu frère si chéri et si bien reçu, elle se hâta d'aller fermer la porte des commodités.

André, voyant que le garçon ne lui répondait point, cria plus fort, mais tout aussi inutilement. Il commença à soupçonner, mais un peu trop tard, qu'il était pris pour dupe. Comment sortir d'un si vilain lieu? Il cherche, il tâtonne, pour trouver une issue ; il s'aperçoit que les latrines ne sont séparées de la rue que

par une cloison. Il monte, non sans peine, sur ce petit mur; et lorsqu'il est descendu dans la rue, il va droit à la porte de la maison qu'il reconnut trèsbien. Heurter, appeler, frapper de toutes ses forces, fut l'affaire d'un instant; mais tout fut inutile. Ne doutant plus alors qu'il n'eût été joué : « Hélas I dit-il les larmes aux yeux, comment est-il possible qu'en si peu de temps j'aie perdu cinq cents ccus et une sœur ! » Après plusieurs autres doléances, il frappe encore et se met à crier à pleine tète. Le bruit fut si grand, qu'il réveilla les voisins, et que plusieurs se levèrent, pour savoir ce qui l'occasionnait. Une des femmes de la courtisane se mit à la fenêtre ; et feignant de sortir du lit et de

sommeiller encore, elle crie, d'un ton rauque et de mauvaise humeur : « Qui heurte en bas? — C'est moi ; ne me connais-tu point? Je suis André, frère de madame Fleur-de-Lis. — Bonhomme, réplique la servante, si tu as trop bu, va-t'en dormir : tu reviendras demain ; je ne connais point André, et je ne comprends rien aux extravagances que tu dis. Retire-toi, et laisse-nous dormir, s'il te plaît. — Quoi ! s'écrie André, tu ne sais pas ce que je dis ? certes, je suis bien sûr du contraire ; mais puisque les parentés de Sicile s'oublient en si peu de temps, rends-moi au moins mon argent et mes habits que j'ai laissés là-haut, puis je m'en irai volontiers. — Tu rêves, sans doule, bonhomme, » répondit la lîllc en souriant malicieusement ; et elle referma aussitôt la fenêtre.

André, déjà trop certain de son malheur, peiisa se désespérer, et résolut d'obtenir à force d'injures ce qu'il n'avait pu gagner à force de prières. Il jure.

n CONTES DE BOCCACE.

il peste, il crie de toutes ses forces; et, armé d'une grosse pierre, il frappe contre la porte à coups redoublés, et menace de Tenfoncer. Plusieurs des voisins qu'il avait éveillés, croyant qu'on voulait faire pièce à cette bonne dame, lassés d'entendre tout ce bruit, se mirent aux fenêtres, et, semblables à une troupe de chiens qui aboient dans la rue après un chien étranger, s'écrient tout d'une voix : «< C'est bien infâme de venir, à l'heure qu'il est, dire et faire de pareilles impertinences à la porte d'une femme d'honneur I Au nom de Dieu, bonhomme, retire-toi, et laisse-nous en repos. Si tu as quelque chose à démêler avec C4îtte dame, reviens demain, et ne nous romps plus la tête de tout ce vilain tintamarre. »

Un galant de la dame qui était dans la maison, et qu'André n'avait ni vu ni entendu, encouragé par les paroles des voisins, courut aussitôt à la fenêtre, et d'une voix fière et terrible : « Qui est là-bas? » s'écrie-t-il. André lève la tête et voit un homme, qui, autant qu'il en put juger, lui parut un vrai coupe-jarret. Il avait une barbe noire et épaisse; et, comme s'il sortait d*un profond sommeil, il baissait et se frottait les yeux, a Je suis frère de la dame du logis, » répondit-il tout effrayé de cette voix. Mais celui-ci, sans attendre qu'il eût achevé de répondre, et prenant un ton plus rude et plus menaçant que la première fois : « Scélérat, ivrogne, dit-il, je ne sais ce qui me tient que je n'aille t'assommer et te donner autant de coups de bâton que tu en pourras porter, pour t'apprendre à troubler ainsi le repos d'autrui ; » et, après ces mots, il ferma aussitôt la fenêtre.

Quelques-uns des voisins, qui connaissaient sans doute la trempe de cet homme,' dirent à André avec douceur : « Au nom de Dieu, mon ami, retirezvous, et ne vous faites pas tuer. Allez-vous-en, vous dit-on, c'est le plus sur parti que vous puissiez prendre. »

LePérousin, aussi épouvanté du son de voix et des regards de celui qui Tavait menacé, que persuadé de la sagesse de l'avertissement et des conseils des charitables voisins, triste et désespéré d'avoir perdu son argent, reprit, pour s'en retourner à son auberge, le même chemin qu'il avait suivi avec la petite chambrière; et, comme il pouvait à peine résister à la puanteur qu'il exhalait, il crut devoir aller du côté du port pour se laver. 11 se détourna à main gauche, et entra dans la rue Catellane. Comme il gagnait le haut de la ville, il aperçut de loin deux hommes qui venaient vers lui, munis d'une lanterne sourde. Craignant que ce ne fût la patrouille ou des malfaiteurs, il voulut les éviter, et se cacha dans une masure qu'il découvrit à ses côtés. Les deux hommes y entrèrent un moment après, comme s'ils se fussent donné le mot pour le suivre. Ils s'arrêtent tout proche de lui, posent à terre plusieurs instruments de fer, et les examinent au clair de leur lanterne. Pendant qu'ils causaient sur ces divers instruments : a Que veut dire ceci? dit l'un d'eux à son compagnon, je sens

une puanteur si forte, que de ma vie je ne crois en avoir senti une pareille. Il tourne aussitôt la lanterne de côté et d'autre, et voit le -malheureux André. « Qui est là? » Point de réponse. Ils s'approchent avec la lanterne et, le voyant tout barbouillé, lui demandent qui Tavait mis dans cet état. Le pauvre hère, un peu rassuré, leur conta sa triste aventure. Les deux inconnus, cherchant dans leur esprit où Ton pouvait lui avoir joué ce tour, imaginèrent que ce devait être dans la maison deScarabon Boute-Feu. « Bonhomme, lui dit alors l'un d'eux, tu dois, malgré la perte de ton argent, remercier le ciel de ce que tu es tombé dans les commodités, et que tu n'aies pu rentrer dans la maison : tu n'en aurais pas été quitte pour la perte de ton argent ; car on t'aurait infailliblement égorgé pendant ton sommeil. Mais à quoi bon les pleurs? Il faut te consoler et prendre ton parti. Tu arracherais plutôt les étoiles du ciel qu'un seul des écus qu'on t'a pris. Tu cours même risque d'être assassiné, si l'amoureux de la donzelle apprend que tu aies ébruité ton aventure. » Puis, après s'êlre parlé à l'oreille : « Écoute, lui dirent-ils, comme nous avons compassion de toi, si tu veux nous aider dans l'exécution d'une entreprise que nous avons projetée, nous te promettons un butin qui te dédommagera de reste de ce que tu as perdu. » André, au désespoir et ne sachant où donner de la tête, répondit sans balancer qu'il ferait tout ce qu'ils voudraient.

On avait enterré à Naples, le jour précédent, l'archevêque de cette ville, nommé Philippe Minutolo, avec de très-riches vêtements et un rubis à son doigt, qui valait plus de cinq cents ducats d'or. Leur dessein était de voler ce tombeau. Ils le déclarèrent à André, qui, plus intéressé qu'avisé, prit avec eux le chemin de la cathédrale. Comme l'odeur qu'il exhalait était toujours très-incommode : « Ne saurions-nous, dit, chemin faisant, un des compagnons, trouver un moyen pour le laver, afin qu'il ne nous infecte plus? — Rien de plus aisé, répondit l'autre; nous voici tout proche d'un puits auquel on laisse ordinairement une corde et un grand seau. Allons-y de ce pas, et nous le laverons. »

Arrivés à ce puits, ils trouvèrent bien la corde, mais point de seau. Quel parti prendre? Il fut résolu d'attacher le maquignon au bout de la corde, et de le descendre lui-même dans le puits, où il pourrait se baigner de pied en cap. On convint qu'il secouerait la corde, quand, après s'être lavé, il voudrait qu'on le remontât. A peine l'y avaient-ils descendif, qu'un détachement de la patrouille, excédé de fatigue et brûlant de soif, marche vers ce puits dans l'intention de s'y désaltérer. Les compagnons d'André les ayant entendus venir, et craignant d'être arrêtés, prirent aussitôt la fuite, et n'en furent point aperçus. Quand les autres arrivèrent, André était parfaitement débarbouillé. Ayant mis bas leurs armes, leurs pavois et leurs casaques, les voilà à tirer la corde, jugeant par sa résistance, que le seau était tout plein. Arrivé au haut du puits, André lâche la corde et s'élance avec vivacité sur h bord. Les soldats, saisie

de frayeur, et croyant avoir puise le diable, s'enfuirent à toutes jambes, ce qui jeta le Pérousin dans un étonnement d^autant plus grand, que s*il ne s'était bien tenu, il serait tombé au fond du puits, non sans risque de se tuer ou de se blesser dangereusement. Sa surprise augmenta lorsque, descendu à terre, il vit des armes qu'il savait bien que ses compagnons n'avaient point apportées. Frappé de crainte, et ne sachant ce que cela signifiait, il prit le parti de s'en aller, mais sans savoir où. A quelques pas de là, il rencontra les deux inconnus qui revenaient pour le retirer du puits. Étonnés de le voir, ils lui demandent qui Ten avait retiré ; il répond qu'il n'en sait rien et leur raconte comment la chose s'était passée. Ils lui dirent alors par quel motif ils avaient pris la fuite, et lui apprirent par qui il devait avoir été retiré du puits.

Comme il était déjà minuit, sans s'amuser davantage à discourir, nos trois associés marchent en diligence vers l'église. Ils s'y introduisent et vont droit au tombeau de l'archevêque. Il était couvert d'une grande pierre de marbre, qu'ils vinrent à bout de soulever par le moyen de leurs instruments, et qu'ils étayèrent ensuite de manière qu'un homme pouvait y passer. Quand cela fut fait : « Qui y entrera? dit l'un d'eux. — Ce ne sera pas moi, répondit l'autre. — Ni moi non plus, répliqua le premier; mais qu'André y entre. — Je n'en ferai rien assurément, dit André. — Tu dis que tu n'y entreras point? répliquèrent alors ses deux compagnons en se tournant vers lui ; palsambleu I il faut bien que tu y entres, sans quoi nous allons t'assommer. » Le maquignon, les jugeant trèscapables d'effectuer leurs menaces, ne se le fit pas dire davantage, et il entra. Comme il descendait : « Ces coquins-là, dit-il en lui-même, m'ont bien la mine de vouloir me filouter. Si je suis assez fou pour leur donner tout, je suis presque sûr que, dans le temps que je serai occupé à sortir du caveau, ils décamperont et ne me laisseront rien ; c'est pourquoi je ne ferai point de mal de me payer par mes mains. » Il se souvint de l'anneau précieux dont il leur avait entendu parler; et la première chose qu'il fit, quand il fut descendu, fut de le tirer du doigt de M. l'archevêque et de le mettre en lieu de sûreté. H prit ensuite la crosse, la mitre, les gants, les habits pontificaux ; en un mot, il dépouilla le prélat jusqu'à la chemise, et donna tout cela à ses camarades, disant qu'il n'y avait plus rien de bon à prendre. Ceux-ci se tuaient de dire que l'anneau devait y être et qu'il n'avait qu'à bien «hercher. André, le bon André leur protestait qu'il ne le trouvait point. Eux, aussi rusés que lui, insistèrent de nouveau; et pendant qu'il faisait semblant de chercher, ils ôtèrent l'appui qui soutenait la pierre, et, prenant la fuite, ils le laissèrent ainsi enfermé dans le tombeau. Vous devez penser dans quelle situation se trouva le malheureux André; il essaya plusieurs fois de soulever le marbre avec la tête et avec les épaules, mais ses efl^orts furent inutiles. Accablé de douleur et de fatigue, il tomba évanoui sur le corps de l'archevêque. Qui les eût vus dans cette position, aurait eu de la peine

Le Rubis.

à distinguer lequel des deux était le mort. Ayant repris ses sens, il pleure, il gémit, il se désespère, se voyant dans la cruelle alternative, ou de périr de faim et de misère dans ce tombeau, ou d'être pendu comme un voleur, si l'on venait à le découvrir dans ce lieu.

Tandis qu'il était en proie à ces tristes réflexions, il entendit marcher dans l'église. Il se figura, avec raison, que c'étaient des voleurs qui y étaient conduits par le même appât qu'il Tavait été lui-même avec ses compagnons ; ce qui ne fit que redoubler ses craintes. Ceux-ci, après avoir ouvert le tombeau et appuyé la pierre qui le couvrait, firent les mêmes difficultés pour y entrer. Personne n'osait y descendre ; enfin un prêtre de la bande termina la contestation en disant : « Il faut convenir que vous êtes bien poltrons! Pour moi, qui n'ai point peur des morts, j'y entrerai avec plaisir. » Le voilà dans l'instant ventre à terre sur le bord du caveau, et tournant le dos à l'ouverture, il y introduit d'abord ses jambes l'une après l'autre pour passer ensuite plus sûrement le reste du corps. André, qui s^était un peu rassuré et qui avait entendu tout ce qu'on avait dit, n'en fait pas à deux : il se lève, et, saisissant le prêtre par une jambe, il le tire à lui de toute sa force. Celui-ci de crier aussitôt et de faire des efforts pour s'échapper. Il faillit s'évanouir de peur; mais, rassemblant le peu de forces qui lui restaient, il sortit du trou ; et, sans songer à refermer le tombeau, il suivit de près ses camarades qui s'étaient enfuis aussi vite que s'ils eussent eu cent diables à leurs trousses. André, tout joyeux de cet événement inattendu, ne perd pas un instant pour sortir du tombeau, et, muni du rubis, se sauve promptement de l'église. Il courut longtemps les rues sans savoir où il allait. A la pointe du jour, se trouvant sur le port, il se reconnut et gagna le chemin de l'auberge. L'hôte et ses compagnons de voyage lui ayant témoigné combien ils avaient été toute la nuit en peine de lui, il leur raconta sans déguisement tout ce qui lui était arrivé. L'aubergiste lui conseilla très-fort de sortir promptement de Naples. Il ne tarda pas à suivre ce conseil, et s'en retourna à Pérouse avec son beau rubis, qui le dédommagea de la perte de ses écus.

NOUVELLE VI

LES ENFAiNTS RETROUVÉS

Vous n'ignorez pas, mes chères dames, qu'après la mort de Frédéric II, empereur, Mainfroi fut couronne roi de Sicile. Ce prince avait auprès de lui un gentilhomme napolitain, nommé Henri Capèce, qui jouissait d'une grande

fortune et d'un très-grand crédit. li avait le gouvernement du royaume de Sicile, et était marié à Britolle Caracciola, dame de qualité, et Napolitaine comme lui. Dans le temps qu'il était encore gouverneur de Sicile, Charles l^' ayant gagné la bataille de Bénévent, où Mainfroi perdit la vie, il eut la douleur de voir les Siciliens se déclarer pour le vainqueur. Ne pouvant plus dès lors compter sur leur attachement et leur fidélité, et ne voulant point devenir sujet de l'ennemi de son souverain, il se disposa à prendre la fuite ; mais les Siciliens, ayant eu vent de son projet, le livrèrent au roi Charles avec plusieurs autres zélés serviteurs de Mainfroi.

Quand Charles eut pris possession du royaume de Sicile, Britolle, à la vue d'un changement si subit et si étonnant, ne sachant quel sort on avait fait subir à son mari, et craignant d'en éprouver un pareil, dans le cas qu*on l'eût fait mourir, crut devoir sacrifier ses biens à sa propre sûreté; et quoique enceinte, elle s'embarqua dans un vaisseau qui allait à Lipari, accompagnée seulement de son fils, âgé tout au plus de huit ans, et qui portait le nom de Geoffroi. Elle arriva heureusement dans cette ville, où elle accoucha d'un autre fils qu'elle nomma le Fugitif. Elle y prit une nourrice, et s'embarqua, ainsi que cette nourrice et ses deux enfants, pour se rendre à Naples chez ses parents ; mais le ciel traversa son projet. Une violente tempête jeta la galère qui la portait sur la côte de l'île de Pouza, où l'on relâcha dans un petit port pour attendre les vents favorables. Étant descendue à terre, à l'exemple du reste de l'équipage, et ayant trouvé dans l'île une petite solitude, elle commença à gémir sur le sort de son mari. Elle se dérobait tous les jours aux yeux des matelots et des passagers pour aller dans ce lieu solitaire donner un libre cours à sa douleur. Un jour, pendant qu'elle y faisait ses doléances ordinaires, arrive tout à coup un corsaire, qui s'empare, sans coup férir, de sa galère, et l'emmène avec tous ceux qui la montaient.

Madame Britolle, ayant donné à ses plaintes et à ses gémissements le temps qu'elle leur consacrait journellement, reprit le chemin du rivage pour revoir ses enfants. Quelle fut sa surprise de n'y trouver personne! Soupçonnant aussitôt ce qui était arrivé, elle porte ses regards de tous côtés sur la mer, et voit, à une distance peu éloignée, le vaisseau du corsaire, suivi de la petite galère qu*il venait d'enlever. Britolle ne douta plus qu'elle n'eût perdu pour jamais SCS chers enfants, comme elle avait perdu son mari. Quelle douleurl Seule, abandonnée, ne sacliant que devenir, appelant d'une voix presque éteinte, tantôt ses fils, tantôt leur père, elle tomba évanouie sur le rivage, et comme il n'y avait là personne pour la secourir, elle demeura longtemps sans connaissance et sans sentiment : revenue à elle-même, des larmes abondantes coulèrent de ses yeux. Elle se lève, et, dans le trouble que lui cause sa douleur, elle court de caverne en caverne, et, par des cris entremêlés de sanglots, appelle ses chers

enfants, comme si elle eût eu quelque espérance de les retrouver. S'apercevant de rinutilité de ses plaintes, et l'horreur de Tobscurité qui commençait à se répandre sur l'horizon la forçant de songer à elle-mcrae, elle prit le parti de se retirer dans la petite caverne où elle avait accoutumé d'aller gémir sur son infortune. Elle y passa la nuit dans des agitations d'autant plus douloureuses, qu'une frayeur continuelle s'était jointe à son affliction. Le jour venu, n'ayant pris aucune nourriture depuis plus de vingt-quatre heures, elle se sentit si fort pressée de la faim, qu'elle se détermina à manger de l'herbe, plutôt que de se laisser mourir. Après s'être sustentée comme elle put, elle se mit à pleurer de nouveau, songeant au cruel avenir qui la menaçait. Tandis qu'elle était livrée à ces tristes réflexions, elle voit une chèvre entrer dans une caverne voisine de la sienne, et en sortir quelques instants après pour retourner dans le bois. La vue de cette bête attire sa curiosité. Elle se lève et va dans l'endroit d'où la chèvre venait de sortir; elle y trouva deux petits chevreaux, nés le jour même. Comme elle n'avait pas perdii son lait depuis qu'elle était relevée de couches, et qu'elle en était même incommodée, elle ne fit aucune difiiculté de les prendre Tun après l'autre dans ses bras et de leur présenter sa mamelle. Ces animaux, loin de se refuser à ses caresses, la tettèrent comme si c'eût été leur propre mère, et dès ce moment ne mirent aucune différence entre l'une et l'autre.

Ces deux petits nourrissons furent pour cette dame infortunée une espèce de compagnie et un souLigement à ses malheurs. Elle ne les quittait que pour aller paître Therbe, comme leur mère, et se désaltérer au bord d'un ruisseau. Privée de tout secours humain et de l'espoir de sortir d'un lieu si désert, elle se résolut d'y vivre et d'y mourir, pleurant néanmoins à chaudes larmes toutes les fois que le souvenir de son mari, de ses enfants et de son ancien état se retraçait à son esprit. Sa manière de vivre et le séjour qu'elle fit dans un lieu si sauvage la rendirent sauvage elle-même. Le moyen de ne pas le devenir, quand on n'a de société qu'avec des animaux farouches !

Madame Britolle avait déjà passé plusieurs mois dans cette ile, lorsque le hasard attira dans le petit port où elle avait débarqué un vaisseau de Pise, qui y jeta l'ancre et y demeura plusieurs jours. Sur ce navire était un gentilhomme nommé Conrad, marquis de Malcspini, qui avait avec lui son épouse, femme d'une vertu et d'une dévotion exemplaires : ces époux venaient de visiter tous les lieux saints du royaume de la Pouille, et s'en retournaient chez eux. Un jour, pour se dissiper, accompagnés de quelques domestiques, et suivis de leurs chiens, ils allèrent se promener dans lîlc, non loin de la grotte que madame Britolle avait choisie pour sa demeure ordinaire. Les chiens ayant aperçu les deux chevreaux, devenus assez forts pour aller paître seuls dans le bois, coururent- aussitôt après eux. Ceux-ci prirent la fuite, et se réfugièrent incontinent dans la caverne de l'infortunée Britolle, où ils furent poursuivis par les

chiens. A celte vue, madame Britollc prend un bâton et se lève pour les chasser. Pendant qu'elle est occupée à les mettre en fuite, mcssire Conrad et sa femme, qui suivaient leurs chiens, arrivèrent près de la grotte. Je vous laisse à penser quel fut leur étonnement, quand ils virent cette femme, qui était devenue noire, maigre et velue. Britolle, de son côté, éprouva une surprise pour le moins aussi grande. Le gentilhomme fait taire et retirer ses chiens; il s'approche de cette femme et la prie instamment de lui dire qui elle est, et ce qu'elle fait dans un lieu si désert. Elle ne se fit pas longtemps prier pour satis-

faire sa curiosité et celle de son épouse, qui venait de lui faire les mêmes questions. Elle leur déclara ingénument son nom, sa qualité, et leur raconta toutes ses infortunes.

Le marquis, qui avait connu particulièrement sop mari, fut vivement touché de ce récit ; il n'oublia rien pour lui faire abandonner la résolution qu'elle avait prise de finir ses jours dans ce désert. Il s'offrit de la ramener chez ses parents, ou de la garder chez lui jusqu'à ce que le sort lui fut plus favorable, en lui promettant de la traiter comme sa propre sœur. Mais, voyant qu'elle ne se rendait point à ses instances, il la laissa avec sa femme, persuadé qu'elle pourrait la déterminer plus facilement à accepter ses offres ; en attendant, il donna des ordres pour qu'on lui apportât des habits et de quoi manger.

La femme du marquis, restée seule avec elle, se conduisit au mieux. Elle commença d*abord à partager sa douleur ; bientôt après elle se mit à pleurer avec elle sur ses malheurs; puis elle l'engagea, mais ce ne fut pas sans peine, à manger et à s'habiller. Enfin, quoique cette infortunée protestât qu'elle n'irait jamais en lieu où elle fût connue, la marquise fit si bien par ses tendres sollicitations et ses vives instances, qu'elle la détermina à partir avec elle pour Lunigiane, en lui promettant d'emmener, si elle voulait, les deux chevreaux et leur mère. Cet animal était revenu au gîte, et, au grand étonnement de la marquise, avait fait mille caresses à madame BritoUe.

Les vents étant devenus favorables, cette infortunée s'embarqua avec messire Conrad et sa femme. Leur navigation fut des plus heureuses. Il leur fallut peu de temps pour arriver à l'embouchure de la rivière de la Maigre, où ils débarquèrent. De là ils se rendirent au château du marquis, qui en était peu éloigné. On convint que, pour mieux déguiser madame BritoUe, elle prendrait un habit de deuil, et qu'elle passerait pour être attachée à la marquise en qualité de demoiselle de compagnie. Elle joua au mieux ce nouveau personnage, conservant toutefois pour ses chevreaux la même affection, et prenant grand soin de les bien nourrir. '

Cependant les corsaires qui s'étaient emparé, à Pouza, du vaisseau qui avait conduit madame BritoUe à cette île, étaient déjà arrivés à Gênes avec tout ce qu'ils avaient pris. La nourrice et les deux enfants échurent en partage à un nommé Gasparin d'Oria, qui les envoya à sa maison pour s'en servir comme d'esclaves. La nourrice, affligée plus qu'on ne saurait le dire de la perte de sa maîtresse et de l'état misérable où elle se voyait réduite avec les deux enfants, ne cessait de gémir et de verser des pleurs sur sa déplorable destinée. Mais voyant que les larmes ne remédiaient à rien, et que ses gémissements ne la tiraient point d'esclavage, elle prit enfin son parti et se consola du mieux qu'eUe put. Quoique née et élevée dans l'obscure pauvreté, elle ne manquit pas d'esprit, et était douée d'un excellent jugement : elle comprit d'abord que si les enfants étaient connus, on pourrait leur faire un mauvais parti. Espérant donc que le temps ferait changer les choses, et que ces malheureux orphelins pourraient rentrer dans leur premier état, elle résolut de ne déclarer à personne qui ils étaient, à moins qu'elle n'y vît un grand avantage pour eux. Ainsi, quand on l'interrogeait sur leur compte, elle répondait qu'ils étaient ses enfants. Elle n'appelait plus l'aîné par le nom de GeofTroi, mais par celui de Jeannot de Procida. Quant à son petit frère, elle se mit fort peu en peine de lui en donner un autre que celui qu'il portait. Elle eut la précaution de communiquer à GeofTroi les raisons qui l'avaient engagée à le faire changer de nom. Elle lui représenta, non une seule fois, mais presque à tous les instants, le danger auquel il serait exposé, si malheureusement on parvenait à découvrir qui il était.

L'enfant, qui n'était pas mal avisé pour son âge, approuva la conduite de la sage nourrice, et s'y conforma parfaitement.

Les deux jeunes esclaves demeurèrent longtemps dans la maison de Gasparin d'Oria, très-mal vêtus, occupés aux plus vils emplois, aussi bien que la nourrice, qui leur donnait en tout l'exemple de la patience. Après avoir atteint sa seizième année, Jeannot, qui, malgré Tesclavage, avait conservé un cœur digne de sa naissance, ne pouvant plus soutenir une condition si dure et si vile, s'évada de chez Gasparin, monta sur des galères qui partaient pour Alexandrie, et parcourut plusieurs pays, sans cependant trouver aucun moyen de s'avancer. Au bout de trois ou quatre ans de courses et de travaux, qui n'avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait encore, mais que le roi Charles le retenait en prison. Désespérant de faire changer la fortune, il erra encore çà et là, jusqu'à ce que, le hasard Payant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services au marquis de Malespini, qui gardait sa mère chez lui. Comme Jeannot était devenu bel homme et qu'il avait fort bonne mine, ce seigneur l'accepta pour domestique, et fut on ne peut plus satisfait de sa manière de servir. L'âge et les chagrins avaient fait un si grand changement sur la mère et le fils, qu'encore qu'ils se vissent quelquefois, ils ne se reconnurent ni l'un ni l'autre.

Le marquis avait une fille bien faite et jolie, nommée de l'Épine. A sa dixseptième année, il l'avait donnée en mariage à messire Nicolas de Grignan, et comme elle se trouva veuve presque aussitôt que mariée, elle était retournée chez son père, peu de jours avant que Jeannot entrât à son service. La figure et les manières de ce jeune homme lui plurent si fort, qu'elle ne put se défendre de l'aimer. Sa beauté avait fait les mêmes impressions sur le cœur de Jeannot, ils ne tardèrent pas à s'avouer l'un à l'autre leur passion et à s'en donner des preuves réciproques. Ce commerce de galanterie dura plusieurs mois sans que personne en eût le moindre soupçon. Voyant qu'on était loin de soupçonner leur intrigue, ils commencèrent à mettre moins de prudence et de réserve dans leurs plaisirs. Un jour étant sortis, avec le reste de la famille, pour se promener dans les bosquets voisins du château, ils trouvèrent le moyen de se détacher de la compagnie, et d'entrer les premiers dans le bois. Croyant avoir laissé bien loin leurs compagnons de promenade, ils s'arrêtèrent dans un lieu des plus agréables, et là, sur un tapis de verdure entouré d'arbres et parsemé de fleurs, ils s'abandonnèrent à leur passion et s'enivrèrent des plus doux plaisirs. Mais qu'ils les payèrent cher ces plaisirs délicieux, dont ils ne pouvaient se lasser! Bref, ils furent surpris, d'abord par la marquise, à qui l'indignation arracha un cri qui interrompit dos extases qu'elle eût peut-être voulu partager; puis par le marquis, qui, outré de la lâcheté de sa fille et do la perfidie de son domestique, les fit lier tous deux par ses gens et conduire sur-le-champ aux prisons

DEUXIÈME JOURNÉE. Si

du château. N'écoutant que la colère et la fureur dont il était agité, il était déterminé à les faire mourir ignominieusement, et aurait peut-^tre exécuté sa résolution, si sa femme, qui avait pénétré son dessein, ne Pen eût détourné. Quoiqu'elle jugeât sa tille digne de la punition la plus rigoureuse, l'idée de cette mort la faisait frémir. Elle mit tout en œuvre pour fléchir son mari; elle le conjura de ne pas se livrer en furieux aux premiers mouvements de son cœur irrité, et lui représenta combien il serait odieux de devenir, dans sa vieillesse, le bourreau de sa fille, et de tremper ses mains dans le sang d'un de ses esclaves. Qu*est-il besoin, ajouta-t-elle, de vous rendre homicide pour satisfaire votre juste ressentiment? N'avez-vous pas d'autres moyens pour punir les coupables? Enfin, elle lui parla d'une manière si persuasive, qu^elle lui fît abandonner le projet de les punir de mort. Il se contenta de les condamner à une prison perpétuelle où ils furent gardés séparément, et où ils n'avaient de nourriture qu'autant qu'il leur en fallait pour les empêcher de mourir, et leur donner le temps de pleurer leur faute. On imagine aisément les tourments qu*ils éprouvèrent en se voyant ainsi séparés l'un de l'autre, sans avoir seulement la triste consolation de pouvoir s'écrire. Que de soupirs, que de larmes dut leur causer la seule privation des plaisirs qu'ils avaient goûtés, et dont l'horreur de leur situation ne pouvait leur faire perdre le souvenir 1

Ces amants infortunés avaient passé plus d'un an dans leur prison, et le marquis ne songeait plus à eux, lorsque Pierre d'Aragon parvint, par les menées de Jean de Procida, à soulever la Sicile et à l'enlever au roi Charles. A la nouvelle de cet événement, le marquis de Malespini, attaché au parti gibehn, té- 'Doigna la plus grande joie ; et voulant que toute sa maison y participât, il donna une grande fête à cette occasion, et il y eut des réjouissances magnifiques dans /•e château. Jeannot, instruit de la cause de ces divertissements par un de ses ^''cliens : « Que je suis malheureux ! s'écria-t-il aussitôt en poussant un profond soupir. J'ai couru le monde pendant plus de quatorze ans, presque toujours en mendiant mon pain pour attendre une pareille révolution ; et aujour- "«tit qu'elle est arrivée, je me trouve en prison, sans espérance d'en pouvoir jamais sortir!

^ ^el intérêt, lui dit le garde, peux-tu prendre aux démêlés des rois? Au- '^^'-tu des prétentions sur la Sicile? ajouta-t-il pour le plaisanter.

' Mon cœur se fend, reprit Jeannot, au seul souvenir du poste que mon

pcf o -y occupait. Quoique je fusse fort jeune quand je fus contraint d'en sortir,

* ^^^ souviens, on ne peut pas mieux, que je l'en ai vu gouverneur, du vivant

^'c^î Mdinfroi. — Et qui était ton père? — Puisqu'à présent je puis le déclai'er

^ «ivoir rien a craindre, dit le prisonnier, tu sauras que mon père se nom-

*^ et se nomme encore, s'il est vivant, Henri Capèce, et que mon véritable

'^^^^ à moi, n'est pas Jeannot, mais Gepffroi Capèce. Que n'ai-je ma liberté I

82 CONTES DE DOCCACE.

Je suis sûr. que, si je retournais en Sicile, j'y jouirais d'un grand crédit. »

Le garde ne poussa pas plus loin ses questions ; mais il n'eut rien de plus presse que d'aller rendre cette conversation au seigneur du château. Celui-ci parut faire peu de cas de ce qu'il venait d'entendre : il crut cependant devoir s'en éclaircir avec madame Britolle ; il lui demanda si un de ses enfants s'appelait Geoffroi. « C'est le nom, répondit-elle, que portait mon fils aîné; et il aurait à présent vingt-deux ans, s'il vivait encore, ajouta-t-elle en pleurant. »

Le marquis, à demi persuadé que son prisonnier était cet enfant qu'on croyait mort ou perdu pour toujours, fut ravi au fond de l'àme de n'avoir fait mourir personne, et se flattait déjà de pouvoir réparer son honneur et celui de sa fille. Pour faire les choses plus sûrement, il ne précipita rien; et, gardant le silence sur sa découverte, il fait venir le prisonnier, lui parle en secret, et l'interroge à fond sur toute sa vie passée. Les réponses du jeune homme achèvent de le convaincre qu'il est véritablement le fib de Britolle. « Jeannot, lui dit-il alors, tu dois sentir combien est grand Toutrage que tu m'as fait dans la personne de l'Épine, ma fille. Je te traitais avec douceur, avec amitié; et loin d'être un serviteur soumis et fidèle, tu m'as payé de la plus noire ingratitude. Avoue que si tu eusses commis à l'égard de tout autre un pareil attentat, la mort aurait été inévitablement ton partage. Pour moi, je n'ai pu me résoudre à te punir si sévèrement, et je m'en applaudis, il ne tiendra même qu'à toi de voir finir tes peines et de sortir de captivité, puisque tu dis être fils d'un gentilhomme et d'une femme de qualité : il ne s'agit que de réparer ta faute en réparant l'honneur de ma fille. Tu as eu de l'amour pour elle, elle en a eu pour toi ; tu sais qu'elle devint veuve peu de jours après avoir fait un bon et grand mariage ; tu n'ignores pas quel est son caractère, sa fortune, quels sont ses parents : à l'égard des tiens, je n'en dis rien pour le moment. Eh bien! tu peux, si tu veux, rendre légitime l'amour peu honnête que vous avez éprouvé Tun pour l'autre*. Oui, je consens que tu l'épouses ; il vous sera même libre à tous deux de demeurer dans ma maison autant de temps qu'iVvous plaira, et je m'engage à vous y traiter comme mes enfants. »

Le chagrin et la prison avaient défiguré Jeannot, au point qu'il était méconnaisablc; mais ils n'avaient pu altérer ses sentiments nobles et fiers, dignes de sa naissance.^ ni rien diminuer de l'amour qu'il avait pour sa maîtresse. Il désirait avec ardeur le mariage que le seigneur Conrad lui offrait ; cependant, pour ne pas lui laisser croire qu'il l'acceptait par crainte, il n'oublia rien de ce que son grand cœur était capable de lui suggérer en cette occasion. « Si je votis ai offensé, monsieur, lui répondit-il entre autres choses, ce n'a été par aucune lâcheté. Oui, j'ai aimé, j'aime encore, et j'aimerai toujours madame votre fille, parce que je l'ai jugée digne de mon amour; et si, selon le langage des âmes froides et insensibles, je ne me suis conduit avec elle rien moins qu'honnête^

ment, je puis dire que c'est une faute inséparablement attachée à la jeunesse, et dont il n'est pas possible de se garantir, tant que cet âge dure. Si les vieillards voulaient se souvenir qu'ils ont été jeunes, et mesurer les fautes d'autrui sur les leurs, et les leurs sur les fautes d'autrui, la mienne certainement ne leur paraîtrait pas si grande. Ils conviendraient alors qu'elle prend sa source plutôt dans un grand fond d'estime et d'affection que dans mi fond de mépris et de noirceur. Depuis le premier jour que j'ai vu madame TÉpine, l'union que vous m'offrez aujourd'hui n'a pas cessé de faire l'objet de mon ambition, et il y a longtemps que je vous en aurais fait moi-même la proposition, si je n'avais

craint de vous déplaire et d'être refusé. Mais si, par hasard, vos discours n'étaient qu'une raillerie, si votre cœur dément ce que m'annonce votre bouche, finissez, de grâce, ce cruel badinage, et cessez de me flatter d'une vaine espérance. Je suis prêt à rentrer dans ma prison et à souffrir patiemment les maux qui me sont réservés; mais, quelque tourment que vous me fassiez essuyer, je vous déclare que je ne cesserai point d'aimer madame votre fille, ni d'avoir pour vous, à sa considération, tout le respect, toute la soumission que vous pouvez désirer. »

Ces paroles, prononcées d'un ton noble et décidé, frappèrent d*aise et d'étonnement le seigneur Conrad. 11 vit alors par lui-même que ce jeune homme avait de l'âme et des sentiments, et que son amour pour sa fille était vraiment sincère. Il se leva aussitôt pour l'embrasser; et après lui avoir donné plusieurs

marques de satisfaction, il commanda qu'on lui amenât secrètement sa fille. Elle était devenue maigre, pâle, et tout aussi méconnaissabbe que le compagnon de son infortune. Là, en la seule présence du marquis, les deux amants, touches jusqu'aux larmes du plaisir de se revoir, s'embrassèrent tendrement et se promirent une foi inviolable. Le contrat de mariage fut fait et signé le même jour avec b^^ucoup de secret. Conrad mit tous se^ soins pour faire oublier aux nouveaux époux les mauvais traitements qu'il leur avait fait essuyer. Il leur procura tout ce qui pouvait leur être nécessaire et leur faire plaisir, sans s'en ouvrir à sa femme. Quelques jours après, jugeant qu'il était temps d'apprendre cette agréable nouvelle à madame Britolle, il profita d'une occasion où elle était rêveuse, pour la tirer de sa rêverie par ce discours : « Que diriez-vous, madame, si je vous faisais voir votre fils aîné marié à l'une de mes filles? — Je ne vous dirais autre chose, sinon que mon attachement et ma reconnaissance pour vous redoubleraient, s'il était possible, d'autant plus que vous me rendriez un bien qui m'est plus cher que ma propre vie; et, me le rendant de le manior^ qoe vous le dites, vous ressusciteriez en quelque façon mes espérances. » Les larmes, qui vinrent en abondance, ne lui permirent pas d'en dire davantage. « Et toi, ma bonne amie, dit-il à sa femme, que dirais-tu si je te donnais un tel gendre? — Non-seulement un des enfants de madame, qui sont gentilshommes, mais même tout autre me serait fort agréable, répondit la mère. — Eh bien ! reprit Conrad, je me flatte de vous rendre bientôt satisfaites l'une et l'autre. »

Il alla ensuite trouver les jeunes époux, qui n'étaient plus en prison, mais qui se tenaient cachés, depuis leur mariage, dans un appartement séparé; ils avaient déjà repris leur fraîcheur et leur embonpoint, et étaient l'un et l'autre superbement habillés, a Quel plaisir serait comparable au tien, qui est déjà si grand, dit-il à son gendre, si tu voyais ici ta mère! — Je ne puis croire, répondit GeofTroi, qu'elle ait pu survivre à ses malheurs : si toutefois elle est encore en vie, le plaisir que j'aurais de la revoir ne pourrait s'exprimer. Je ne doute pas que, par ses indices et ses conseils, il ne me fût possible de recouvrer une partie de mes biens en Sicile. »

Le marquis fit alors venir les deux mères. Je vous laisse à penser quelle dut être leur surprise. Elles firent compliment à la nouvelle mariée de ce que Conrad avait enfin pris pitié de son sort, et avait porté la bonté jusqu'à la marier à Jeannot. Madame Britolle, toute préoccupée de l'espérance que le marquis lui avait donnée, fixa attentivement ses regards sur le jeune époux, et démêlant sur son visage les mêmes traits qu'avait son fils dans son enfance, elle lui sauta au cou sans autre explication. L'excès de son amour ne lui permit pas de proférer une parole; ses forces même l'abandonnèrent, et elle tomba évanouie dans les bras de son fils. Geoffroi, averti par je ne sais quel mouvement secret^

la reconnut aussitôt pour sa mère; et transporté de joie et de tendresse, il ré-^ pondit à ses caresses par d autres non moins touchantes. Il ne se lassait point delà couvrir de baisers, et on eut de la peine à l'arracher de ses bras pour la faire revenir de son évanouissement. A peine cette tendre mère eut-elle repris ses sens, par le secours de la marquise et de sa fille, qu'elle se jeta de nouveau au cou de son fils. Elle lui dit les choses du monde les plus affectueuses, et tous ses discours étaient entremêlés de baisers et de larmes. Son fils, au comble de la joie et de l'attendrissement, lui témoignait de son côté le respect le plus tendre cl la reconnaissance la plus vive. Enfin, après s'être donné l'un à l'autre mille marques réciproques de leur amour, à la grande satisfaction des spectateurs, chacun conta son aventure; après quoi, le marquis fit savoir à ses parents et à ses amis le mariage de sa fille. Tout le monde le félicita de la nouvelle alliance qu'il venait de contracter, et il donna, pour la célébrer, une fête des plus brillantes.

Geoffroi choisit ce moment pour prier son beau-père de deux choses : « Vous m'avez comblé de bienfaits, lui dit-il ; ma mère ne vous a pas moins d'obligations, puisque vous l'avez recueillie dans votre maison, où vous n'avez cessé de la traiter avec toute sorte d'égards. Maintenant, pour qu'il ne vous reste rien à faire de ce qui peut mettre le comble à sa satisfaction et à la mienne, je vous prie d'abord de faire venir mon frère, qui, comme je vous l'ai dit, est au service de Gasparin d'Oria ; puis d'envoyer quelqu'un en Sicile pour s'informer de l'état actuel du pays, et savoir ce que mon père est devenu, s'il est mort ou vivant ; et s'il vit, dans quelle situation il se trouve. .» Conrad se rendit aux désirs de son gendre. Il fit partir, sans différer, deux hommes sur le zèle et la fidélité desquels il pouvait compter. Celui qui alla à Gênes, ayant trouvé Gasparin, lui conta par ordre tout ce que son maître avait fait pour Geoffroi et pour sa mère; il finit par le prier, de la part de ce seigneur, de lui envoyer le fugitif et la nourrice. Gasparin, moins étonné de la proposition que de tout ce qu'il venait d'entendre, répondit : « Il n'est rien que je ne fasse, mon ami, pour obliger M. le marquis de Malespini, que je connais de réputation et que je considère beaucoup; mais ce que vous demandez n'est pas en mon pouvoir. J'ai véritablement chez moi, depuis quatorze ans, un enfant avec une femme; mais cette femme est sa mère ; et si le marquis s'en contente, je suis prêt à les lui envoyer; dites-lui de ma part, je vous prie, de ne passe fiera Jeannot; c'est sûrement un fourbe et un mauvais sujet, qui ne prend le nom de Geoffroi Ca* pèce que pour mieux le tromper.

Après cette réponse, le Génois crut devoir faire politesse à l'envoyé, et ordonna qu'on lui servît à manger. Pendant qu'on le régalait, Gasparin prit la nourrice en particulier, et la questionna adroitement sur ce qu'on venait de lui conter. Celle-ci, qui avait entendu parler delà révolution arrivée en Sicile, et qui

pensait que Henri Capcce pouvait vivre encore, jugeant qu'elle n'avait plus rien à craindre, prit le parti de lui avouer sans détour tout ce qui était arrivé, ci lui exposa ingénument les motifs qu'elle avait eus pour se conduire comme elle l'avait fait. Gasparin, voyant que les discours de cette femme s'accordaient parfaitement avec ceux de l'envoyé, commença de croire que ce qu'on lui disait était vrai. Cet homme lin et rusé ne s'en tint pas là : il fit de nouvelles questions à l'envoyé de Conrad et à la nourrice ; et comme il apprenait à tout moment des choses qui confirmaient la vérité de ce qu'on lui avait dit, il se reprocha alors la manière peu généreuse dont il avait agi avec ce petit enfant. Pour l'en dédommager, et convaincu qu'il était réellement de la famille de Capèce, il le maria promptement à une de ses filles, aussi jeune que jolie, à laquelle il constitua une riche dot. Après la fête du mariage, Gasparin s'embarqua avec son gendre, sa fille, l'envoyé et la nourrice. Ils arrivèrent en trèspeu de temps à l'Ereci, où ils furent on ne peut pas mieux accueiUis du seigneur Conrad et de toute la famille. On imagine aisément le plaisir que dut avoir la mère de revoir ce jeune enfant qu'elle croyait perdu ; la commune satisfaction des deux frères de se trouver réunis après une si longue séparation ; la joie de la nourrice à la vue d'un dénoûment si peu attendu : celle du marquis, de sa femme, de sa fille et de Gasparin n'éclata pas moins dans cette touchante conjoncture.

Celui qui se joue des fortunes et des desseins des hommes, le souverain dispensateur des grâces, inépuisable dans ses bienfaits quand il daigne nous en favoriser, voulut rendre ce|te joie parfaite, par la nouvelle qu'apporta l'homme qu'on avait envoyé en Sicile. On s'était déjà mis à table, et l'on était au premier service, lorsque ce fidèle commissionnaire vint annoncer que Henri Capèce jouissait d'une bonne santé et d'un aussi grand crédit que jamais. H raconta, . entre autres choses, qu'au commencement de la révolte contre le roi Charles, le peuple furieux était accouru en foule à sa prison, et qu'après avoir tué les gardes, il l'avait mis en liberté, et l'avait fait capitaine général pour chasser les Français ; qu'il était en grande faveur auprès du roi Pierre, et que ce prince l'avait rétabli dans tous ses biens et honneurs. Cet honune ajouta que cet illustre commandant l'avait très-bien accueilli ; qu'il avait témoigné une joie inexprimable d'apprendre des nouvelles de sa femme et de ses enfants, dont il n'avait plus entendu parler depuis le jour de sa disgrâce; et qu'il les enverrait prendre par plusieurs gentilshommes qu'on verrait bientôt paraître, et qui avaient débarqué avec lui.

Dieu sait le plaisir que ces nouvelles firent à toute la compagnie. Le marquis, accompagné de quelques-uns des convives, courut au-devant de ces gentilshommes. Jamais ambassadeurs ne furent reçus avec plus de joie. On les invita à se mettre à table. Avant de s'asseoir, ces dignes députés saluèrent la com-

pagaie, et remercièrent de la part de leur maître le marquis de iMalespini et sa femme des bons offices qu^ils avaient rendus à madame Britolle et à son fils Geoffroi, les assurant Tun et l'autre quMls pouvaient disposer de tout ce qui était au pouvoir de Capèce. Puis, se tournant vers Gasparin : « Vous pouvez être assuré, lui dirent-ils, de toute la reconnaissance de celui qui nous envoie, lorsqu'il apprendra le service que vous lui avez rendu en lui conservant un lils qui ne lui est pas moins cher que son aîné. » Après quoi, ils prirent part au festin, où chacun s'empressa de leur faire politesse. Les fêtes durèrent quelques jours, après lesquelles madame Britolle, impatiente de revoir son mari, s'embarqua avec ses deux Gis, leurs femmes et la nourrice, sur la frégate qui lui avait été envoyée. Le marquis, la marquise et Gasparin les accompagnèrent jusqu'au port, où ils leur firent leurs adieux, non sans répandre des larmes en abondance. Le vent leur fut si favorable, qu'ils arrivèrent dans peu de jours à Palerme, où ils furent reçus de Henri Capèce avec des transports de joie inexprimables. Ils vécurent longtemps dans la prospérité; et, pleins de reconnaissance pour les bontés de l'Être suprême, ils l'aimèrent et le servirent fidèlement.

NOUVELLE VII

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