L'HEUREUSE RENCONTRE
Dans l'ile d'Ischia, voisine de Naples, vivait autrefois un bon gentilhomme, nommé Marin de Bolgalle. Il avait une fille jolie et tout à fait aimable, qui portait le nom de Restitue, dont un jeune habitant de l'ile de Procida, qui touche presque à l'autre, devint éperdument amoureux. Cet insulaire, appelé Jean, trouva le secret de s'en faire aimer et d'avoir avec elle plusieurs rendez-vous de jour et de nuit, mais sans en obtenir d'autre faveur que quelques baisers. S'il arrivait qu'il ne trouvât point de barque pour passer d'une île à l'autre, plutôt que de manquer au rendez-vous, il faisait la traversée à la nage ; et s'il était assez malheureux pour ne pouvoir joindre sa maîtresse, il s'en retournait du moins avec la satisfaction d'avoir contemplé les murailles de la maison qui la renfermait. Cette maison lui paraissait un temple, et sa maîtresse une divinité digne des hommages de tous les cœurs sensibles à la vertu unie à la beauté.
Durant ce commerce amoureux, mais innocent, il prit envie à la belle d'aller un jour d'été se promener sur la côte, et, se voyant toute seule, elle courait de rocher en rocher, avec un couteau à la main, pour détacher les huîtres et les manger. Il y avait entre ces rochers une fontaine entourée de quelques arbrisseaux, qui y formaient un ombrage des plus agréables. La fraîcheur de ce lieu avait invité plusieurs jeunes Siciliens qui venaient de Naples à s'y reposer. Aussitôt qu'ils virent cette jeune fille qui ne les apercevait point encore, ils résolurent de l'emmener. Elle eut beau crier au secours, elle fut enlevée et portée
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dans leur barque ; ils la traitèrent, d'abord avec beaucoup d'égards, et tâchaient de la consoler ; mais Restitue pleurait toujours. Arrivés en Calabrc, on rail en délibération qui en jouirait. Chacun voulait l'avoir, et en jouir exclusivement, tant on la trouvait jolie et intéressante. Grande contestation de part et d'autre. La jalousie les empêcha de pouvoir jamais s'accorder. Pour ne pas se brouiller entièrement, et éviter quelque malheur, on convint qu'elle ne serait ni aux uns ni aux autres, et qu'on en ferait présent à Frédéric, roi de Sicile, jeune prince qu'on connaissait fort friand de ces sortes de morceaux; ce qu'ils exécutèrent aussitôt qu'ils furent arrivés à Palerme. Le roi la trouva jolie et fort à son gré, et accepta le présent avec joie. Mais comme il se trouvait alors incommodé, il ordonna qu'on conduisît la belle à une maison de plaisance, nommée la Cuba, avec ordre de la bien traiter, et de la garder soigneusement jusqu'à ce qu'il se portât mieux.
Cependant, l'enlèvement de Restitue se répandit bientôt dans toute l'île d'Ischia; mais on ne savait point qui avait fait le coup. Jean, son amoureux, à qui il importait plus qu'à tout autre de le découvrir, se donna toute sorte de mouvements pour savoir ce qu'elle était devenue et quels étaient ses ravisseurs. Il fit armer en diligence une frégate et courut toutes les mers des environs, depuis la Minerve jusqu'à la Scalée, en Calabre, et ce fut là qu'il apprit qu'elle avait été donnée au roi, qui la faisait garder à la Cuba. Cette nouvelle l'affligea beaucoup, désespérant de pouvoir jamais la posséder, ni peut-être la revoir. Cependant, résolu d'attendre ledénoûment de sa destinée, il renvoya sa frégate dans le dessein de s'arrêter à Palerme, pour voir comment les choses tourneraient. Comme il n'était connu de personne, il se promena hardiment devant la maison de plaisance ; et à force de passer et repasser, il arriva qu'il aperçut un jour Restitue à la fenêtre. Il s!approcha de plus près, pour se faire voir à sa maîtresse. Elle le vit en effet, et lui en marqua beaucoup de joie. Comme ce lieu était solitaire et peu fréquenté, elle s'approcha le plus qu'il lui fut possible, pour être à portée de lui parler, et se trouva assez près pour l'entendre et en être entendue. Alors la belle, sans perdre le temps en discours inutiles, lui enseigna la manière dont il devait s*y prendre, s'il voulait la voir et l'entretenir de plus près, sans être aperçu. Il examina la situation du lieu qu'elle venait de lui indiquer. Quand la nuit fut venue, et même fort avancée, il y retourna, grimpa sur un mur, entra dans le jardin, et, par le moyen d'une an^ tenue de vaisseau qu'il appuya contre la fenêtre, il s'introduisit dans la chambre de sa maîtresse, qui lui avait désigné cette espèce d'échelle.
Comme elle prévoyait qu'il ne lui serait pas possible de garder longtemps son honneur, qui avait déjà couru de si grands risques, elle se proposa de profita* de la circonstance pour en faire le sacrifice à son amant, persuadée que personne n'en était plus digne, et que cette complaisance pourrait le déterminer
à la tirer de cette espèce de prison, où elle s'ennuyait à mourir. A peine lut-il dans la chambre, qu'elle lui ûi connaître ingénument ses intentions. L'amant, au comble de la joie, lui promit de l'arracher de ces lieux, et de prendre si bien ses arrangements, quand il l'aurait quittée, qu'il l'emmènerait sans faute avec lui à sa seconde visite. Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, Jean de Procida, qui brûlait de goûter les plaisirs de Tamour, quitta ses habits, et se coucha auprès de sa maîtresse. Je vous laisse à penser les caresses qu^ils se prodiguèrent mutuellement. Les plaisirs dont ils s'enivrèrent furent si vifs, qu'ils
leur firent oublier tous leurs chagrins et le lieu où ils étaient, si bien que le sommeil les surprit se tenant encore l'un et l'autre étroitement embrassés.
Ils dormaient encore quand le roi, qui avait été charmé de la beauté de Restitue, se trouvant assez bien rétabli, et se sentant certain appétit, partit à la pointe du jour, avec peu de suite, pour aller la voir. Il ouvre tout doucement la porte de sa chambre, et s'approche de son lit, un flambeau à la main, pour se donner le plaisir de la voir dormir. Dieu sait s'il fut surpris de la trouver entre les bras d'un homme ! Il entra dans une si forte colère, qu'il en perdit la voix, et qu'il fut tenté de les poignarder tous deux; mais considérant qu'il était indigne, non-seulement d'un roi, mais même d'un particulier qui se pique d'honnêteté, de tuer deux personnes hors d'état de se défendre, il modéra la vi^ Vacité de son ressentiment, et résolut de les punir l'un et l'autre du supplice du
feu. Dans ce projet, il s'éloigne du lit, s'avance vers la porte, appelle un de ses gentilshommes, et lui demande ce qu'il pense de cette misérable créature, en qui il avait fixé son affection, et s'il connaît le téméraire qui avait osé lui faire un pareil outrage dans son propre palais. Le gentilhomme, sans s'expliquer sur le compte de la belle, lui répondît qu'il ne se souvenait point d'avoir jamais vu cet homme. Le roi sort de la chambre et ordonne que les deux personnages soient liés tout nus, tels qu'ils étaient, et conduits sur-le-champ, dans cet état, à Palerme, pour être attachés dos à dos à un poteau dans la place publique, et subir le supplice du feu. Après cela, il repartit pour Palerme, où il s'enferma dans sa chambre, le cœur plein de dépit.
Il est aisé de se représenter la douleur et la consternation de Restitue et de son amant. Ils furent, suivant l'ordre du roi, conduits à la ville, et attachés à un poteau, autour duquel on éleva le bûcher qui devait les brûler vifs. On se figure les horreurs qu'ils durent éprouver à la vue des apprêts de leur supplice. Tout le peuple de Palerme accourut à ce triste spectacle. La jeunesse et la beauté de la jeune fille, que les hommes regardaient de préférence; la jolie figure et la douceur du jeune homme, que les femmes s'empressaient d'examiner, excitaient la compassion de tout le monde; il n'était personne qui ne les jugeât dignes d'une plus heureuse destinée, et qui n'eût voulu les sauver. Mais la pitié publique n'adoucissait pas le sort de ces pauvres victimes de l'amour, qui fondaient en larmes et n'attendaient que le moment de leur mort.
Sur ces entrefaites, Roger Doria, homme célèbre par ses exploits militaires, et pour lors amiral de Sicile, ayant appris l'aventure de ces amants malheureux, eut envie de les aller voir. Il se rend au lieu de leur supplice, et fixe d'abord ses regards sur la fille, qu'il trouve aussi jolie qu'on le lui avait dit. U envisage ensuite le jeune homme, et est fprt étonné de le reconnaître. Il s'approche et lui demande s'il n est pas Jean de Procida. A cette question, le patient lève la tête, et reconnaissant à son tour l'amiral : « Je l'ai été jusqu'ici, lui répondit-il ; mais il y a grande apparence que je ne le serai bientôt plus. » L'amiral lui demanda encore quel accident l'avait conduit là. «c L'amour et la colère du roi, » répondit le jeune homme. Roger Doria voulut connaître tous les détails de son aventure ; et, après les avoir appris de la bouche même du patient, il se retira fort touché du malheur de ces infortunés. Jean de Procida le rappela, et le pria, au nom de Dieu, de demander pour lui une grâce au roi. « Quelle estelle? repartit l'amiral, naturellement porté à l'obliger. — Je vois, monsieur, ajouta le jeune homme, que je vais bientôt mourir, et que je serai privé pour toujours de cette aimable personne qui va subir le même sort, et que j'ai aimée ilùs que ma vie : il me semble que je mourrais avec moins de regret si le roi permettait que mon visage fût tourné vers le sien. — Tu peux être tranquille, lui répondit l'amiral en souriant ; je vais trouver le roi, et peut-êtiiî t'oblien-
drai-je la liberté de voir si longtemps ta maîtresse, que tu t'en lasseras. » Puis, se tournant vers les bourreaux et les archers, il leur commanda de surseoir à Texécution jusqu'à un nouvel ordre du roi. Ce brave militaire courut trouver le monarque ; et, quoicpi'il n'ignorât point qu'il était fort irrité : « Sire, lui dit-il, oserais-je vous demander quel est le crime de ces deux jeunes gens que Votre Majesté a condamnés à être brûlés vifs? » Le roi lui ayant tout dit : « Je conviens, reprit l'amiral, que la faute qu'ils ont commise mérite une grande punition ; je ne trouverais même pas trop fort le supplice auquel ils sont condamnés, si tout autre que Votre Majesté avait prononcé leur aiTêt ; mais, de même que les crimes méritent punition, il me semble que les services doivent être récompensés. Connaissez-vous bien ces deux criminels? — J'ignore qui ils sont, répondit le roi. — Permettez-moi donc de vous les faire connaître, afin que vous jugiez vous-même que vous vous êtes laissé emporter trop loin par les mouvements de votre colère. Pardonnez-moi la liberté que je prends ; mais les grands princes ne doivent point s'abandonner aussi facilement à l'impétuosité de leur passion : ils doivent tout examiner avant de prononcer. Votre Majesté en conviendra sans doute elle-même, quand elle saura que le jeune homme qu'elle veut faire brûler est fils de Landolfe de Procida, propre frère de messire Jean de Procida, à qui vous devez la couronne ; et que la jeune fille doit le jour à Marin de Bulgare, le même qui a empêché que vous ne fussiez détrôné, et qui soutint à Ischia la gloire et la puissance de votre nom. D'ailleurs, ces jeunes gens s'aimaient depuis fort longtemps , c'est l'amour qui les a réunis, et non le dessein d*offenser Votre Majesté. Ainsi, bien loin de les faire mourir, il me semble, sire, que vous devriez les combler de bienfaits et d'honneurs. »
Le roi ne s'offensa point de la noble liberté avec laquelle lui avait parlé l'amiral : il l'en remercia au contraire, et parut seulement fâché d'avoir trop écouté son ressentiment. Il ordonna sur-le-champ qu'on fît paraître devant lui les amants; et, après s'être convaincu par lui-même de la vérité de tout ce que l'amiral lui avait dit, il résolut de réparer le chagrin qu'il leur avait fait, par des honneurs et par des dons dignes de sa générosité. 11 commença par les faire habiller selon leur qualité ; et ne voulant pas faire les choses à demi, il les maria, les combla de présents magnifiques, et les renvoya chez eux, où ils furent reçus de leurs parents avec une joie extraordinaire, et où ils vécurent aimés et caressés de tout le monde, autant qu'ils s'aimaient et se caressaient eux-mêmes, ne songeant aux malheurs passés que pour mieux sentir leur bonheur présent.
NOUVELLE VII
LES AMANTS RÉUMS
Du leinps de Guillaume, roi de Sicile, il y avait dans ses États uu geulillionmie connu sous le nom de messire Émeri, abbé de Trapani, (|ui jouissait d'une lortune considérable. Comme il avait un grand nombre d'enfants, il lui fallait beaucoup de domestiques. C'est ce qui le détermina à acheter plusieui*s jeunes esclaves, que certains corsaires génois, nouvellement arrivés du Levant, avaient pris sur les côtes d'Arménie. Parmi ces jeunes esclaves, qu'il croyait être Turcs d'origine, et qui ressemblaient tous à des bergers, il y en avait un qui paraissait plus gentil que les autres, et dont la physionomie avait quelque chose de distingué. Cet enfant, nommé Théodore, quoique toujours esclave, fut élevé et nourri avec les enfants de messire Émeri. A mesure qu'il grandissait, il développait des sentiments et des manières qui ne sont pas ordinaires a des esclaves. En un mot, il sut si bien plaire à son maître, qu'il l'affranchit : et, persuadé qu'il était Turc, il le fit baptiser, lui donna le nom de Pierre, cl le fit son intendant.
Messire Émeri avait une fille nommée Violante, qui à beaucoup d'honnêteté joignait une figure des plus intéressantes. Elle était dans cet âge heureux où l'on commence à éprouver le besoin d'aimer. Souffrant de ce que son père ne songeait point à la marier, elle devint amoureuse de Pierre, et lui aurait déclaré bien volontiers son amour, si la pudeur ne l'eût arrêtée. Les égards qu'elle avait pour ce jeune affranchi, joints aux heureuses qualités dont la nature ravail pourvue, avaient fait naître dans le cœur de celui-ci une inclination pour elle, qui ne tarda pas à devenir une passion dans toutes les règles. Pierre n'étaii heureux que lorsqu'il pouvait lui parler ou la voir. Cependant il n'osait lui faire connaître ses sentiments, et avait surtout grand soin de ne rien faire ^ ni de ne rien dire, qui put les laisser apercevoir à qui que ce fût de la maÎBon* Comme il était moins attentif sur lui-même quand il se trouvait avec Violante, cette fille n eut pas de peine à démêler son amour à travers le respect et la réserve dont il le couvrait. Pour l'enhardir, elle lui témoigna dès lors par ses re-' gards qu'elle n'était point fâchée des soupirs qui lui échappaient devant elle et des coups d'œil qu'il ne cessait de lui donner. Malgré cela, ils s'en tinrent au langage des yeux, quoicju'ils eussent désiré l'un et l'autre de pouvoir s'en
expliquer librement. La fortune eut enfin pitié de leur cruelle situation ; elle leur fournit une occasion favorable pour bannir la crainte et les porter à se do* clarer sang gène l'amour dont ils brûlaient l'un pour l'autre.
Megsire Émeri avait, à une demi-lieue de Trapani, une fort belle maison de campagne, où sa femme, sa fille et d^autres dames allaient souvent faire des parties de plaisir. Cette dame y mena un jour Pierre avec la compagnie ordinaire. On était sur le point de retourner à la ville lorsque le ciel se couvrit tout à coup de nuages, comme il arrive assez souvent en été : tout annonçait un «.Tand orage. Madame Émeri et ses compagnes, craignant que le mauvais temps
no les retînt là plus qu'elles ne voudraient, prirent le parti de se mettre vite en chemin pour se rendre h Trapani. On marchait à grands pas; mais le jeune homme et la demoiselle allaient beaucoup plus vite, plus animés par l'amour qui les avait réunis que par la crainte de l'orage. Ils devancèrent la compagnie de si loin, qu'on les avait déjà perdus de vue, lorsque après plusieurs grands coups de tonnerre il survint une grosse grêle qui obligea la mère et les autres dames de se retirer dans la chaumière d'un laboureur. Pierre et Violante, au défaut de tout autre asile, se réfugièrent dans une vieille masure délabrée, entièrement délaissée, où il ne restait qu'un morceau de toit, sous lequel ils se mirent à couvert, serrés l'un contre l'autre, à cause du peu d'espace respecté par la grêle. Ce voisinage, dont ils se félicitaient intérieurement l'un et l'autre, . rassura leurs cœurs amoureux, et leur donna occasion de s'expliquer clairement.
L'amant parla le premier : « Que j'ai d'obligation, dit-il, à cette grêle, et que je serais charmé qu'elle durât, s'il était possible, une éternité, pour être ainsi à côté de vous! — Je vous avoue que je n'en serais pas non plus fâchée, » répondit la demoiselle. Pierre alors de lui prendre la main, de la lui serrer, de la couvrir de baisers, et la belle de répondre à ses caresses par des caresses encore plus tendres ; ils s'embrassèrent, collèrent leurs bouches brûlantes Tune contre l'autre, et se prodiguèrent tout ce que l'amour a de plus délicieux, pour se consoler du mauvais temps qui durait toujours. Je n'entrerai point dans tous les détails des plaisirs qu'ils goûtèrent dans ce téte-à-téte solitaice ; il me suffit de dire que l'orage ne se dissipa point sans qu'ils eussent joui de tout ce que l'amour peut offrir à deux cœurs également passionnés et d'intelligence, et sans qu'ils eussent pris des mesures pour renouveler dans la suite leurs jouissances. L'orage ayant cessé, ils reprirent le chemin de la ville, attendirent aux barrières le reste de la compagnie, et se rendirent tous ensemble à la maison.
Les deux amants s'étaient trop bien trouvés du jeu de la masure, pour ne pas trouver les occasions de le répéter. Elles se présentèrent plusieurs fois, Bt ils en profitèrent sans que personne pût s'en douter. Ils y revinrent si souvent, que la demoiselle devint grosse ; ce qui les chagrina beaucoup l'un et l'autre. Violante fit son possible, mais inutilement, pour détruire son fruit, tant elle redoutait les reproches de ses parents. Pierre, non moins affligé de cet accident, voyant qu'il y allait de sa vie, résolut de s'enfuir, et s'en ouvrit à sa maîtresse. « Si tu t'en vas, lui dit-elle, mon parti est pris, je me tue. — Que veux-tu donc que je devienne, ma chère amie? Ta grossesse va découvrir notre intrigue : on pourra pardonner ta faiblesse ; mais que deviendrai-je, moi qui ne suis qu'un misérable, qu'aucune considération ne peut faire pardonner? Je ne puis manquer d'être la victime du juste ressentiment de ton père. — Ma faute ne peut demeurer longtemps cachée, j'en conviens ; mais sois assuré, mon cher ami, que si tu es aussi secret que moi, on ne saura jamais que tu y aies jamais eu la moindre part ; tu peux compter là-dessus comme sur mon amour. — A ces conditions, reprit l'amoureux, je demeure ; mais souvenez-vous bien de votre promesse. »
Violante, voyant que sa taille s'arrondissait tous les jours, et qu'il lui était impossible de cacher plus longtemps son état, le découvrit à sa mère, et la supplia, les larmes aux yeux, de la sauver. La mère, au désespoir de ce qu'elle venait d'apprendre, accabla sa fille de reproches et d'injures, et voulut savoir quel était le complice de sa faute. La fille, qui s'était précautionnée pour ne pas compromettre son amant, lui débita un mensonge, qui fut pris pour la vérité ; et, sous quelque prétexte plausible, elles partirent toutes deux pour la campagne. Le terme des couches étant venu, la belle ressentit bientôt les premières douleurs de l'enfantement. Pendant qu'elle était dans les efforts, et
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qu'elle jetait les hauts cris, son père, qui revenait de la chasse, entra dans la maison pour se délasser, et entendant sa fille qui criait douloureusement, courut aussitôt vers sa chambre. Il rencontre sa femme, et lui demande ce que c'est. Celle-ci, fort étonnée de le voir, et considérant qu'il ne lui servirait de rien de dissimuler, se vit forcée de lui conter l'aventure de sa fille, de la ma^ nière qu'elle Tavait apprise d'elle ; mais lui, moins crédule et moins indulgent que sa femme, répondit incontinent qu'il était impossible que Violante ne connût point l'auteur de sa grossesse ; qu'absolument il voulait savoir la vérité ; qu'il ne ferait grâce à sa fille qu'autant qu'elle la lui dirait ; qu'autrement elle pouvait se disposer à mourir sans miséricorde. La mère fit de son mieux pour apaiser son mari, et pour l'engager à se contenter de ce qu'elle lui avait dit. Mais tout fut inutile : il s'approche, l'épée à la main, de sa fille, qui, pendant ce dialogue, avait mis au jour un garçon ; et, sans 'pitié pour son état, il lui dit qu'il fallait ou se résoudre à mourir sur l'heure, ou à lui déclarer le père de l'enfant. I^a peur de la mort porta Violante à trahir son amant : elle avoua tout, onais non sans avoir longtemps combattu. Ëmeri devint si furieux en apprenant le nom du complice, qu'il dit cent injures à sa fille, et qu'il eut bien de la peine k s'empêcher de lui passer son épée au travers du corps. Il remit à un autre moment sa vengeance. Après avoir exhalé une partie de sa colère en imprécations, il remonte à cheval, et s'en retourne à Trapani. Son premier soin, en arrivant, fut d'aller trouver messirc Conrard, qui rendait alors, au nom du roi, la justice dans cette ville. Il lui porta plainte contre Pierre, qui fut arrêté sur-le-champ. On le mit à la question pour avoir son aveu ; les tourments lui firent tout avouer. Ce malheureux fut condamné à être pendu, après qu'il aurait été préalablement fouetté dans tous les carrefours de la ville. Cet arrêt mit la joie dans le cœur d'Emeri ; mais il ne satisfaisait point sa vengeance. Il voulut se défaire en un même jour, et de sa fille et de son affranchi, et de leur enfant. Dans ce noir dessein, il mêle du poison dans du vin, et le remet avec une épée nue entre les mains d'un domestique fidèle : « Va, lui dit-il, va trouver Violante, et dis-lui de ma part d'opter sur l'heure entre ces deux genres de mort, ou du fer, ou du poison ; sinon, que je lui ferai subir publiquement le supplice qu'elle mérite. Quand tu te^ seras acquitté de cette commission, tu prendras l'enfant qu'elle a mis au monde, tu lui briseras la tête contre le mur, et tu le jetteras ensuite à la voirie. » Le barbare !.. . Le domestique, plus prompt au mal qu'au bien, partit incontinent, sans montrer la moindre répugnance.
Cette atrocité devait être commise le même jour, et c'était celui de l'exécution de Pierre. On avait été le prendre dans son cachot, et il avait déjà reçu cent coups de fouet, lorsqu'on le menant au heu du supplice, on le fit passer devant une fameuse auberge où étaient alors trois Arméniens de distinction, que leur roi envoyait à Rome, pour négocier auprès du pape une affaire de grande im-
porlance. lis se proposaient de passer quelques joui*s dans cet endroit, où tous les gentilshommes de la ville s^empressaient de leur faire la cour. Ces ambassadeurs, entendant venir le criminel, se mirent à la fenêtre pour le voir. Il était nu de la ceinture en haut, et avait les mains attachées derrière le dos.
Phinée, l'un des ambassadeurs, vieillard vénérable et fort considéré, le regardant avec attention, aperçut sur son estomac une grande marque rougeàtrc, de celles que la nature fait, et que les dames appellent ici des roses et des envies. Cette marque lui rappela aussitôt le souvenir d'un de ses enfants, que des corsaires lui avaient enlevé il y avait quinze ans, sur la mer de Laïazzo : il n'en avait eu depuis aucunes nouvelles. 11 jugea que s'il vivait encore, il serait à peu près du même âge que le patient. Cette double ressemblance lui (it penser que ce pourrait bien être son fils lui-même. Pour éclaircir son doute, il imagina de rappeler par son nom de Théodore. Pierre, s'entendant nommer, lève incontinent la tête. Les sergents s'arrêtent, par respect pour l'ambassadeur, qui demande alors au patient d'où il est et qui est son père. « Je suis d'Arménie, répondit Pierre, fils d'un nommé Phinée, et j'ai été conduit ici par je ne sais quelles gens. » Phinée, ne doutant plus, après cette réponse, que ce ne fût son fils, courut l'embrasser, suivi de ses collègues, au milieu des exécuteurs et des sergents qui l'escortaient. Il le couvrit d'un riche manteau, et obtint de Tofticier qu'on suspendrait l'exécution jusqu'à nouvel ordre. Il avait appris, par la voix publique, le sujet pour lequel ce malheureux avait été condamné à être pendu. Suivi des autres ambassadeurs et de tous les seigneurs de sa suite, il alla trouver messire Conrard : « Celui, lui dit-il, que vous avez condamné comme esclave, est libre ; c'est moi qui suis son père, et il est prêt à épouser celle qu'on prétend qu'il a séduite. Ayez donc la complaisance de faire surseoir à Texécution, jusqu'à ce qu'on ait su les intentions de la demoiselle, afin que, si elle l'accepte pour son époux, on ne puisse point vous reprocher d'avoir jugé contre l'esprit delà loi. » Le gouverneur, surpris d'apprendre que celui qui avait toujours passé pour esclave fût fils de l'ambassadeur, eut honte de la trop grande précipitation qu'il avait montrée dans cette affaire ; il reconnut que Phinée avait raison, et lui accorda ce qu'il demandait. Il envoya chercher Émeri, à qui il conta ce qui venait de se passer. Celui-ci, fort étonné de l'événement, ne doutant pas que les ordres barbares qu'il avait donnés n'eussent été exécutés, se reprocha amèrement d'avoir été si vite, et envoya néanmoins sur-le-champ tin autre homme à toute bride pour empêcher l'exécution, s'il en était encore temps. Le courrier arriva par bonheur assez tôt ; il trouva le domestique à côté du lit de Violante, tenant l'épée d'une main 5 et le poison de l'autre, occupé à presser celte infortunée à se décider de mourir par Tun ou par l'autre. Il lui signifia les ordres de son maître^ et Violante en fut quitte pour la peur^ Son
bourreau partit incontinent avec le courrier qu'on lui avait dépêché, et rendit compte à son maître de ce qui s'était passé.
Émeri, au comble de sa joie, va trouver l'ambassadeur Phinée, s'excuse du mieux qu'il peut de la dureté. qu'il avait exercée contre son ancien esclave, lui en demande mille pardons, et Tassure que si Théodore veut épouser sa fille, il sera enchanté de la lui donner. Phinée accueillit avec amitié ses excuses, et lui dit qu'il voulait si bien que son fils épousât sa fille, qu'en cas de refus de sa part il consentait que l'arrêt eût son entière exécution. Les deux pères, ainsi d'accord, allèrent trouver Théodore, qui n'était pas encore revenu des frayeurs de la mort. A peine lui eurent-ils annoncé qu'il ne tenait qu'à lui d'avoir Violante pour femme, qu'il oublia tous ses maux pour faire éclater sa joie. Il répondit qu'il ne demandait pas mieux, et qu'il allait être, par cette faveur, le plus heureux des hommes. On envoya pareillement savoir de Violante si elle voulait Théodore pour époux. La belle, qu'on avait instruite de tout ce qui était arrivé, passa de la douleur à la plus vive satisfaction, et répondit qu'on ne pouvait pas lui faire un plus grand plaisir que de l'unir à Théodore. Tout étant ainsi disposé, le mariage fut arrêté le même jour, et consacré par une fête des plus brillantes, au grand contentement de tous les citoyens. La célébration des noces fut remise au retour de Phinée, qui ne pouvait différer plus longtemps son voyage pour Rome. Violante, qui avait donné une nourrice à son enfant, ne larda pas à se rétablir, et redevint plus belle que jamais. Elle fut à peine relevée de ses couches, que Phinée fut de retour de Rome. Elle s'empressa de lui rendre les devoirs qu'on doit à un beau-père. L'ambassadeur, charmé d'avoir une bru si belle et si honnête, la traita comme sa propre fille, et fit célébrer ses noces avec une magnificence dont on n'avait pas vu d'exemple depuis longtemps. Quelques jours après, il remonta sur sa galère, emmenant avec lui soft fils, sa belle-fille et leur enfant. Ils arrivèrent, sans aucun accident, à Lajazze, où les deux époux coulèrent une vie tranquille et délicieuse dans le sein de l'amour.
S08 CONTES DE BOGGACK.
NOUVELLE VIII